Plaidoyer pour les sciences naturelles

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La prise de conscience de l'extrême gravité des bouleversements porvoqués par l'action de l'homme sur la nature et la nécessité de sauvegarder la biodiversité passent par la connaissance du milieu où nous vivons. Ce livre fait de questions et de réponses montre comment inciter un enfant à découvrir et à aimer la nature et ses mystères. Il sera lu avec profit par les parents et éducateurs.

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Date de parution 01 avril 2009
Nombre de lectures 147
EAN13 9782336262093
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Pro Natura
1

Nomina si nescis, perit et cognitio rerum.
2
Linné
Oui, la science est cause de joie, l’une des causes de la
joie des hommes. Et c’est pourquoi il y aura toujours des
savants, tant qu’il y aura des hommes capables de penser.
3
Pierre Termier

Yves Delange et moi sommes du même sang. Nos jeunesses,
nos formations furent différentes, mais nous sommes nés
naturalistes. J’ai vécu mon enfance dans un parc et un jardin remplis
d’arbres et de fleurs. Je fus donc d’abord botaniste en herbe avec
laPetite florede Gaston Bonnier sous le bras, avant de courir les
papillons avec à la mainCe qu’il faut savoir des insectes, de
Gaston Portevin. Cependant, ma naissance comme naturaliste eut
lieu à l’automne 1937. Elle illustre ces lignes du professeur Roger
Heim (1900-1979) qui, dès ses premières années, aimait herboriser
dans les champs et dans les bois :Pour l’homme de science,la
vocation a pu naître du contact précoce ou d’un hasard heureux;
ce sera le choc catalytique, l’illumination, la révélationau sens
religieux du mot, celle qu’apporte le vert irradiant d’une cétoine
ou les flammes mordorées d’une tanche glissant dans les eaux, ou
la vibration ondulante du fouet d’un protiste sous l’objectif... Le
4
vrai chercheur est né le plus souvent d’une étincelle. Un soir de
septembre, j’avais cinq ans, mon grand-père m’avait emmené à la
chasse dans une forêt près de Besançon. Dans la pénombre du soir,
il tira. Un oiseau tomba, un merle sans doute. Je sentis l’odeur à la
fois âcre et douce de la poudre noire, puis elle se dissipa et une
autre odeur envahit lentement l’atmosphère avec l’humidité qui
montait. Pour la première fois de ma vie, je découvrais le parfum
____________
1. Par Richard Moreau, professeur émérite à l’Université de Paris XII.
2. Si l’on ignore le nom des choses, même la connaissance que l’on a d’elles disparaît.
3. Pierre Termier (1929)La joie de connaître. Souvenirs d’un géologue. Desclée De
Brouwer, Paris, p. 26.
4. Roger Heim (1955)Un naturaliste autour du monde. Albin Michel, Paris, p. 87. - En

5

de l’humus. Je ne l’ai jamais oublié. Mon goût pour la science de
la terre date de cette «étincelle», de cette «révélation».
J’ai ressenti ma seconde grande émotion plus tard (c’était
pendant la Deuxième Guerre mondiale) à la lecture desDeux Frères,
les Rantzau, d’Erckmann-Chatrian, lorsque M. Florence, régent de
village, le coeur battant, achète au colporteur savoyard, un livre de
Botanique de Jussieu, au désespoir de sa femme qui espérait une
5
vache . Plus loin, on le voit herboriser dans la montagne vosgienne
et exprimer les mêmes émotions que Jean-Jacques Rousseau
par6
courant l’île Saint-Pierreavec à la main leSystema naturaede
Linné et une loupe :Rien n’est plus singulier, écrivait le
philosophe,que les ravissements, les extases que j’éprouvais à chaque
observation que je faisais sur la structure et l’organisation
végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le
système était alors tout nouveau pour moi. La distinction des
caractères génériques, dont je n’avais pas auparavant la moindre
idée, m’enchantait en les vérifiant sur les espèces communes en
attendant qu’il s’en offrit à moi de plus rares. La fourchuredes
deux longues étamines de la Brunelle, le ressort de celles de
l’Ortie et de la Pariétaire, l’explosion des fruits de la Balsamine et
de la capsule du Buis, mille petits jeux de la fructificationque
j’observais pour la première fois me comblaient de joie, et j’allais
demandant si l’on avait vu les cornes de la Brunelle, comme La
Fontaine demandait si l’on avait lu Habacuc. Jean-Jacques aurait
pu citer également les «étamines à pédale» de la Sauge des prés
ou encore les pollinies des Orchidées, minuscules massues
chargées de pollen que les insectes butineurs emportent collées sur la
tête et déposent sur une fleur suivante. Le cycle de la Vallisnérie,
Hydrocharidacée dioïque de la moitié sud de la France, passionna
les botanistes du moment. Charles Grenier (1808-1875),
profes____________
5. Il y a quelques années, j’ai eu entre les mains chez un bouquiniste, des volumes
d’une bibliothèque des XVIIIème et XIXème siècles, dispersée par les descendants de
celui qui l’avait constituée : livres de Linné, Lamarck, Jussieu ! On peut les consulter
en bibliothèque, mais c’est autre chose d’avoir en main des exemplaires qui ont servi
réellement il y a deux siècles. Des indices faisaient penser qu’ils auraient pu provenir
de la bibliothèque du philosophe Théodore Jouffroy, originaire de la région de Mouthe,
dans le Haut-Doubs. Si c’était exact, il eût été utile d’en publier la liste.
6. Située au milieu du lac de Bienne, en Suisse. Jean-Jacques Rousseau,Oeuvres
complètes. 1,Les Confessions et autres textes autobiographiques. Les rêveries du
promeneur solitaire. Pléiade, Gallimard, Paris, édition de 1959, p. 1043.

6

seur de Botanique à la Faculté des Sciences de Besançon, en fit un
poème :Lorsque naît le printemps, sous l’onde ensevelie,/Captive
tu gémis, triste Vallisnérie,/Loin de ce soleil dont les feux
créateurs/Rajeunissant nos champs parés de mille fleurs,/Tu voudrais
vainement, en spirale pliée,/Elancer hors des eaux ta tige
7
déployée. Heureuse époque où un universitaire de bon rang (en
1848, il commençait à publier laFlore de France et de la Corse
avec Alexandre Godron) troussait un poème consacré au
«sacrifice» des fleurs mâles de cette plante : croissant au fond de l’eau,
elles se détachent à maturité, montent à la surface, s’épanouissent
et fécondent les fleurs femelles qui y flottent.Celles-ci replient
alors leurs tiges et vont mûrir leurs graines au fond de l’eau.
Charles Nodier a décrit en termes romantiques le ravissement
amoureux qui saisit l’homme de science lorsqu’il découvre dans la
8
nature l’objet de ses désirs:J’en ai beaucoup cherché(des joies)
depuis l’âge de vingt ans, j’en ai goûté beaucoup qui faisaient
envie aux plus fortunés;pas une seule cependant que ma bouche
n’accueillît d’un sourire amer, et qui ne pénétrât mon coeur d’une
angoisse de désespoir. Que de larmes brûlantes j’ai versées dans
les extases du bonheur, qui ont été comptées pour des larmes de
ravissement, parce qu’elles n’étaient pas comprises!Faites
comprendre, si vous le pouvez, à une âme éperdue d’amour, qu’il est
un moment de vos jours passés dont sa tendresse ne peut combler
le vide éternel, et que cette minute, dont la rivalité impérieuse et
triomphante éclipse tous vos plaisirs, est celle où vous avez trouvé
____________
7. R. Moreau (1997, paru 1998) Le docteur Antoine Magnin (1848-1926) et la
Botanique bisontine au tournant du dix-neuvième siècle.Ac. Sci., Belles-Lettres et Arts
de Besançon et de Fr. Comté, P.V. et Mém.,192, pp. 341-366. - Félix-Archimède
Pouchet a publié un poème du même genre, de Castel, dans son livreL’Univers(1868).
Hachette, Paris, pp. 752-753. - F.A. Pouchet (1800-1872), élève du docteur Flaubert,
père du romancier, fut un naturaliste de qualité, aux vastes connaissances. Il dirigea le
Muséum d’Histoire Naturelle de Rouen, qu’il avait d’ailleurs créé en 1828. Ses travaux
de Botanique et de Zoologie lui valurent d’être nommé correspondant de l’Académie
des Sciences. En 1858, alors que rien ne le prédisposait à cela, il présenta à l’Académie
ses expériences sur «les générations dites spontanées», puis il publia (1859) un très
gros livre :Hétérogénie ou Traité de la Génération Spontanée, où il soutenait
l’existence de l’apparition spontanée de la vie. Il s’ensuivit une controverse avec Pasteur qui eut
l’avantage parce que son expérimentation était la plus rigoureuse. Pouchet eut tort de se
fourvoyer hors de son domaine. Il construisit cependant le premier appareil qui permit
d’obtenir des spécimens fidèles des poussières de l’air.
8.InR. Moreau (1998, paru 2000) Charles Nodier naturaliste.Ac. Sci., Belles-Lettres et
Arts de Besançon et de Fr. Comté, P.V. et Mém.,193, pp. 215-237.

7

le Carabus auronitens! On est toujoursl’Emilede quelqu’un :
Charles Nodier fut, à côté de Besançon, celui de Justin
GirodChantrans, homme des Lumières, Yves Delange de l’abbé Rousée,
surnommé par son père «Monseigneur de Pennedepie», village
normand dont ce prêtre était curé, et moi, de Jean Ledoux, libraire
de livres anciens et directeur du Muséum de Sciences naturelles de
Besançon, avec qui j’ai trouvé aussi leCarabus auronitens, des
stations de Sabot de Vénus et bien d’autres choses.
L’extase devant la trouvaille, dont parlait Nodier, l’oublide
tout devant l’objet de la science sont la marque du savant, qu’il
soit débutant ou reconnu. Quand on a la chance de précéder les
9
autres dans la connaissance, écrivait Pierre Termier (1859-1930),
on éprouvela joie d’être le premier à savoir quelque chose qu’ils
ne soupçonnent même pas et dont la révélation, demain, va les
surprendre;la joie de constater des phénomènes jusqu’à ce jour
inaperçus, ou de trouver des rapports nouveaux entre des faits qui
paraissaient sans liaison et qui, désormais enchaînés,
s’expliqueront les uns par les autres;la joie de deviner et d’édicter quelque
loi naturelle qui, permettant de prévoir de nouveaux phénomènes
encore, ouvre soudainement aux recherches un domaine vierge,
d’apparence illimitée;la joie d’allumer un flambeau dans le
cachot obscur, un astre dans le ciel noir, un phare sur le rivage de
la mer ténébreuse, et de faire reculer la nuit qui nous entoure;la
joie d’ajouter une vérité, une part quelconque, fût-elle infime, de
la grande Vérité, au trésor laborieusement amassé, des siècles
durant, par la pensée humaine;la joie de connaître!
Je l’ai ressentie, par exemple, en découvrant des plantes peu
communes ou rares, comme les
troisDrosera(rotundifolia,obovataetlongifolia) ensemble, près d’Utriculaires dont les fleurs
dressées ponctuaient de jaune l’eau sombre de tourbières du
HautDoubs, et leSaxifraga Hirculusarctique, jaune d’or, à un autre
point de ces tourbières. Cependant, ma joie la plus pure remonte à
l’été 1956. Cela paraîtra peu de chose, et pourtant ! Il faut dire
que, pour la première fois de ma vie, j’étais devant un maître de la
science. Le professeur Henri Humbert (1887-1967), professeur au
Muséum national d’Histoire naturelle et membre de l’Académie
des Sciences, ce qui à mon niveau de débutant, était un sommet en
____________
9. Pierre Termier,La joie de connaître…, pp. 15-16.

8

théorie inatteignable, m’avait accepté pour un stage au Laboratoire
d’Ecologie alpine de la Jaÿsinia, à Samoëns, en Haute-Savoie,
qu’il dirigeait. A peine arrivé, je subis un test botanique alors que
nous herborisions au-dessus de Vallorcine. Au bois de mélèzes (j’y
suis encore ! ), il cueillit une petite plante en fleurs inconnue de
moi, me la tendit et m’en demanda le nom, sans l’aide d’uneFlore
bien sûr. Tendu, je fis intérieurement des comparaisons. Les fleurs
jaunes n’étaient pas comparables à d’autres, sinon, d’un point de
vue morphologique, à celles desPolygala vulgareetalpestrisà
fleurs bleues, observés dans la chaîne du Jura. Le port était
différent, les feuilles et les fleurs plus grandes, mais la disposition des
pétales était voisine. Je me lançai :Monsieur, c’est un Polygala,
mais je ne saurais en dire l’espèce car je n’ai jamais vu
celui-ci.C’est bien, répondit M. Humbert.Ce n’est pas une plante facile.
Je voulais vous éprouver. Il s’agissait duPolygala Chamaebuxus,
une nouveauté pour moi. Ce fut le début d’innombrables joies
scientifiques auprès de ce naturaliste d’exception.
M. Humbert savait tout. J’en étais loin mais, à côté de lui et de
M. Philibert Guinier (1876-1962), grand forestier et fin floriste,
membre de l’Académie des Sciences aussi, la joie de connaître et
10
l’humour étaient permanents. Nous avions entre nous un langage
commun. En effet, avant la «réforme» des années soixante, le
système universitaire français visait à offrir une
culturescientifique encyclopédique que tous partageaient. L’étudiant était tenu à
un travail personnel qui dépassait de loin le nombre des heures de
cours. J’ai le souvenir du certificat de Zoologie et Physiologie
animale, du professeur Antoine Jullien, à la Faculté des Sciences de
Besançon. J’y fus reçu en juin 1954. Le cours de Zoologie du
professeur portait sur les Procordés et celui de Physiologie sur celle
du coeur de l’escargot. Tenir un nombre d’heures conséquent sur
____________
10. Ainsi, René Maire (1878-1949), haut-saônois, professeur de Botanique à la Faculté
des Sciences d’Alger, auteur de laFlore de l’Afrique du Norden seize volumes,
affublait plantes et collègues de noms de sa façon (je le sais de M. Humbert, bien sûr), tels
«la trique ondulée» pour la mousseAtrichum undulatum, «la môme velue» pour
l’Amomum villosumet «la mamelle de Virginie» pour l’Hamamelis virginiana! Il
avait surnommé M. GuinierPaleocambium cerasiferum. En effet, unpaleocambiumest
un «vieux cambium» qui a donc fait du liber (Philibert), etcerasiferumveut dire : qui
donne des guignes (cerises). -La recherche doit être une activité ludique, artistique,
source de joie et de liberté, écrivait en 1995 Pierre Joliot, de l’Académie des Sciences
(Point de vue,in Lettre de l’Académie des Sciences et du CADAS, Comité des
applications de l’Académie des Sciences, n° 8, pp. 1-2). Maintenant, nous en sommes loin !

9

des sujets très limités exigeait du professeur qu’il examine les
questions dans les moindres détails. Il s’agissait d’introductions à
la recherche vivante, d’autant mieux qu’en Physiologie, les cours
et travaux pratiques nous faisaient entrer dans celle que le
professeur pratiquait dans son laboratoire. Ces cours sur des thèmes
restreints ne nous dispensaient pas de connaître toute la Zoologie et la
Physiologie animales.La Faculté ne nous mâchait pas le travail,
qui devait être en grande partie personnel, ce que l’on ne connaît
plus maintenant. Cela impliquait de travailler à la Bibliothèque
11
universitaire sur les «pépé Grassé, les» ou sur le Rémi Perrier
ouvrages de la discipline qui n’avaient pas de secret pour nous. On
avait donc une vue large des diverses matières.Les étudiants
actuels, rivés à des cours saucissonnés, ne peuvent plus l’acquérir.
Pour espérer être reçu à l’examen, il fallait suivre le certificat deux
ans et recopier les cours des années précédentes, en plus du temps
passé à la Bibliothèque. L’oral durait environ deux heures par
étudiant, avec quatorze questions sur la Zoologie et la Physiologie,
autant que de cahiers de cours qu’il fallait présenter ! Après un
pareil marathon, on était zoologiste. Il en allait de même dans les
autres disciplines. En trois années, la Propédeutique en plus, on
arrivait à obtenir les trois certificats. Je fis aussi cinq années de
Pharmacie en partie communes avec les précédentes.
L’étude des collections et le terrain n’étaient pas oubliés.En
juillet 1956, les étudiants des certificats de Botanique de la Faculté
des Sciences de Paris et des Facultés de Besançon et de Neuchâtel,
en Suisse, et leurs enseignants, herborisèrent ensemble pendant
une semaine dans le Jura géographique. Les excursions botaniques
l’été, géologiques l’hiver, étaient des facteurs de cohésion entre
étudiants et professeurs, surtout si elles duraient plus
devingtquatre heures car cela impliquait de vivre en partie ensemble. Il en
résultait des rapports scientifiques hors hiérarchie. L’anecdote qui
suit montre l’esprit botanique détendu des soirées. Un après-dîner
de cette «herbo» de 1956, nous étions en conversation animée
avec M. Marius Chadefaud, professeur à la Sorbonne, spécialiste
reconnu des Ascomycètes, homme plein d’humour, que nous
ques____________
11. Pierre-Paul (P.P. ! ) Grassé (1895-1985), professeur à la Sorbonne, membre de
l’Académie des Sciences, auteur d’unPrécis de Zoologieet directeur d’unTraité de
Zoologieen 38 volumes. - Rémi Perrier (1861-1936) fut aussi professeur à la Sorbonne.

10

tionnions sans relâche. Une de ses réponses nous ayant laissés sur
notre faim, nous nous mîmes à lui seriner insolemment sur l’air
des lampions :Monsieur, la réponse,Monsieur, la réponse! Le
professeur Chadefaud écrivit deux mots :Phyteuma spicatum, sur
un papier qu’il fit passer. Interrogations. M. Chadefaud sourit, puis
12
il envoya un autre papier :C’est la raiponce.
Au bout du compte, nous étions aptes à nous engager dans
n’importe quelle branche des sciences naturelles. Les choses ont
commencé à changer avec les premiers développements de la
biologie moléculaire.Le lien est évident : en 1964, dix ans après la
publication de la structure de l’ADN par Watson et Crick, les
dénominations Botanique, Zoologie et Géologie étaient rayées des
doctorats de troisième cycle au profit de nouvelles, choisies par les
biologistes au goût du jour pour des raisons de standing, à la
manière des historiens et autres littéraires qui, selon la formule
sarcastique de Jacques Heers, se trouvanthumiliés de ne pas
13
paraître«scientifiques»,recherchaient une nouvelle étiquette.
Rappelons que la biologie moléculaire est un élément de la
Biologie, mot créé par Jean-Baptiste Lamarck au XVIIIème siècle
pour désignertout ce qui est généralement commun aux végétaux
et aux animaux comme toutes les facultés qui sont propres à
chacun de ces êtres sans exception. La Biologie étudie les structures,
les fonctions et l’organisation des êtres vivants, du niveau
moléculaire à la cellule (cytologie, histologie), à l’individu (morphologie,
systématique, physiologie, génétique), à la population, au
comportement des espèces entre elles et avec le milieu (éthologie,
écologie), à l’évolution des êtres vivants enfin. Néanmoins, la biologie
moléculaire, partie d’un tout, créa un enthousiasme exclusif car
elle permettait d’aller plus vite et plus loin dans la compréhension
des mécanismes de la vie, ce qui attira les esprits qu’enflammait la
____________
12. Nom vernaculaire d’une Campanulacée montagnarde. Cf. P. Joliot, note 10, p. 9 !
13. Cf. Jacques Heers (2006)L’Histoire assassinée. Ed. de Paris, p. 47 et pp. 32-33.
Dans cet ouvrage, le professeur Heers, historien, stigmatise la tendance née vers 1970,
de transformer les Facultés de Lettres en Facultés de «Sciences humaines», chacun
voulant être pris pour un «savant», prétendre le contraire étant même une forme de
discrimination. On peut se féliciter que cet historien reconnu ait mis les points sur les i,
notamment sur la dénomination ridicule de «laboratoires» d’Histoire. Le fait que
celle-ci et d’autres disciplines littéraires soient considérées comme des «sciences», à
la suitedu caprice d’un ministre qui n’avait pas encore attaché son nom à une réforme,
précise ironiquement Jacques Heers, impliquait, pensèrent certains, de créer un
vocabulaire adéquat. Or, c’est la science qui fait le vocabulaire, pas l’inverse.

11

nouveauté, moi le premier.Cependant, si manipuler les appareils
d’analyse modernes ou des microscopes électroniques est plus
valorisant pour beaucoup qu’évaluer la taille de cellules avec un
microscope optique, la morphologie de fleurs ou d’insectesavec
une loupe binoculaire, mesurer des organes végétaux au piedà
coulisse ou examiner des fleurs à la loupe de poche, il ne faut pas
oublier que toutes les techniques sont complémentaires et que la
formation du chimiste commence avec le travail du verre. La
biologie moléculaire et la génétique actuelle sont essentielles pour la
Science moderne, c’est un fait, mais cela n’implique pas de
négliger tout le reste.Il n’y a pas de hiérarchie des disciplines, mais
des niveaux d’observation qui tous se complètent, disait Gaston
Bachelard. Or, un basculement exclusif se produisit en direction
des techniques nouvelles qui furent trop tôt assimilées à la science
elle-même, alors qu’utiliser un appareil ne participe pas plus à
l’évolution de celle-ci que conduire une voiture : c’est se servir
d’un objet que le progrès scientifique a permis de fabriquer. La
relative facilité avec laquelle elles donnent des résultats en série
engendre d’ailleurs le risque de la «science de catalogue», même
si l’objet d’étude s’oppose souvent aux travaux rapides : en effet,
avant de préciser la systématique botanique par des méthodes
physico-chimiques, il faut l’établir, et, entre travailler sur herbier par
14
exemple, et publier, il y a plus loin que de la coupe aux lèvres .
Ce serait une grande illusion, a écrit Pasteur,de croire que(les
découvertes)pussent être le fruit de rapides travaux ou du
15
concours de quelques circonstances heureuses. Engagé sur le
chemin imprévisible qui pénètre dans l’inconnu merveilleux de la
Science(Félix d’Hérelle), le savantse prépare aux découvertes
par de patientes études et de persévérants efforts, notait encore
16
Pasteur, jusqu’à déboucher sur «l’idée» (Claude Bernard).
____________
14. Un été à la Jaÿsinia, à Samoëns, le professeur Humbert me préposa à
l’empoisonnement de l’herbier alpin au chlorure mercurique utilisé alors. Ce n’était pas une petite
tâche, qui plus est répétitive, voire dangereuse, mais ô combien instructive. Je fis peu de
terrain cette année-là, mais après cette expérience, je savais me servir d’un herbier.
15. Louis Pasteur (1871) Pourquoi la France n’a pas trouvé d’hommes supérieurs au
moment du péril ?Le Salut public, Lyon, mars 1871.Oeuvres,VII,Mélanges
scientifiques et littéraires, Masson, Paris, p. 215.
16.Le sentiment doit être éclairé par les lumières de la raison, la raison à son tour doit
être guidée par l’expérience, qui est une observation provoquée dans le but de faire
naître l’idée(Cl. Bernard, 1865, éd. 1984,Introduction à l’étude de la Médecine
expérimentale. Champs-Flammarion, Paris, pp. 60-61 et p. 51, dernière phrase).

12

Pendant que la biologie moléculaire et la génétique se
développaient, les sciences naturelles tendaient vers zéro, en particulier
faute de spécialistes compétents, avec le risque, bien réel et
présent, de rupture dans la transmission du savoir. Or ce qui n’est plus
transmis disparaît :Nomina si nescis, perit et cognitio rerum, ont
écrit Linné et Isidore de Séville avant lui.
Sans remonter à Newton et à sa pomme, la découverte des
races de Sapins méditerranéens par Philibert Guinier illustre mon
17
propos .En 1906, jeune professeur de Botanique à l’Ecole
forestière de Nancy, il assistait au congrès de la Société forestière de
Franche-Comté à Levier (Doubs), gros bourg proche d’un superbe
massif de Sapin pectiné (Abies alba). Il y fut témoin d’une
discussion entre un exploitant forestier de Bayonne, Henri Ader, qui
affirmait que, dans sa région, la coupe à blanc n’amenait pasla
destruction inévitable de la sapinière si l’on respectait les
portegraines de faible diamètre et les semis, tandis que les «sapiniers»
des Vosges et du Jura soutenaient que le Sapin, essence d’ombre
par excellence, ne pouvait pas supporter le découvert d’un coupe
brutale, ce qui est vrai… dans le Jura et les Vosges. Dix ans après,
visitant dans l’Aude, la forêt exploitée par Ader en 1902, Guinier
la vit envahie de framboisiers et de morts-bois sous lesquels
abondaient des semis de Sapin blanc dont les graines venaient de la
forêt proche. Après dégagement, ils donnèrent un perchis régulier.
De là, datent ses observations sur les races méridionales de Sapin
pectiné dans les Corbières et dans le Sud des Alpes et du Massif
Central. L’étude des terpènes et des protéines enzymatiques permit
d’aller plus loin ensuite, mais tout était parti des observations d’un
«esprit préparé», comme disait Pasteur. Qui, de nos jours,
prendrait au sérieux les discussions d’obscurs forestiers dans un
cheflieu de canton tout aussi inconnu du département du Doubs ?
Une démarche de ce genre demande du temps et d’ailleurs, le
métier d’universitaire est un artisanat. Dans les disciplines
scientifiques, l’assistant participait naguère à l’enseignement des travaux
pratiques et préparait sa thèse de doctorat, en général d’Etat,
s’initiant ainsi à l’enseignement et à la recherche qui ne peuvent pas
être séparés. Or, au lieu de veiller à conserver son identité, la
____________
17. R. Moreau (1991) Réflexions sur les forestiers comtois.Ac. Sci., Belles-Lettres et
Arts de Besançon et de Fr. Comté, P. V. et Mémoires,189, pp. 419-461.

13

France a sacrifié le chef d’oeuvre que cette thèse était
progressivement devenue, pour se couler dans un moule au moins européen.
A mes débuts, dans les réunions internationales, tous les
participants étrangers, y compris ceux de nos âges, étaient appelés
«docteurs» parce qu’ils avaient présenté devant un jury un mémoire
équivalent à un article, selon le principe de l’antiquedisputatio.
Leur thèse, réduite selon nos critères, sanctionnait l’aptitude des
étudiants à manier les règles de la discussion scientifique. La thèse
d’Etat française, assez peu différente de la précédente à l’époque
de Pasteur, était devenue avec le temps une oeuvre originale solide
comportant un apport significatif à la science, complétée par une
18
seconde thèse bibliographique, les deux étant soumises
successivement à unedisputatioardue. Au bout, on était vraiment docteur.
Auparavant, nous n’avions pas droit au titre, mais quelle
importance ? Crainte de discrimination ou démagogie ? Toujours est-il que
l’on décida de promouvoir les thèses de troisième cycle en thèses
dites d’Université préparées en trois ans aussi, et l’on supprima les
anciennes thèses d’Université qui permettaient de soutenir un
travail de valeur sans avoir les grades indispensables à la thèse
d’Etat. Vers 1953, Georges Becker, professeur de Lettres au Lycée
de Montbéliard, présenta devant la Faculté des Sciences de
Besançon, une thèse d’Université qui apporta les premières
observations françaises d’intérêt vraiment scientifique sur les
champignons des mycorhizes. Ce ne serait plus possible aujourd’hui.
Enfin, on créa des «écoles doctorales» destinées à encadrer la
recherche dans un système contraignant, aux contours définis par
des groupes de pression locaux ou nationaux, ce qui empêche un
professeur d’accepter des sujets de thèse à son gré et obère
gravement sa liberté de savant. Pensa-t-on démagogiquement que le titre
de docteur se suffisait à lui-même dans un pays comme le nôtre où
son prestige est d’autant plus grand qu’il est jalousement gardé par
les médecins, les pharmaciens et les dentistes, nonobstantle
niveau scientifique le plus souvent modeste de leurs thèses
d’exercice ? Or le nouveau titre a l’air, mais pas la chanson car, en
faisant perdre à la nouvelle thèse de Sciences les spécificitésde
l’ancienne thèse d’Etat, on a omis de préciser que celle-ci
permettait de postuler un poste de maître de conférences, alors premier
____________
18. Ou parfois composée en partie de travaux originaux. Ce fut le cas de la mienne.

14

degré du professorat, voire directement une chaire, tandisque la
nouvelle ouvre au mieux à un poste de maître de conférences
nouveau genre, titre qui fut substitué tout aussi démagogiquement à
celui de maître-assistant en raison de l’aura de l’ancienne fonction.
Celui de maître-assistant avait déjà été créé pour remplacer celui
de chef de travaux pratiques qui devait paraître trop
«enseignement technique». Pourtant, j’ai apprécié en son temps de le
devenir car c’était la première vraie promotion des universitaires.
Maintenant, pour avoir des chances d’accéder au grade de
professeur, un docteur d’Université nouveau genre doit présenter en plus
une thèse dite «d’habilitation», la réunion des deux représentant
finalement à peu près l’équivalent de l’ancienne thèse d’Etat.
En même temps, on supprima les postes d’assistant, qui étaient
le pied à l’étrier, et on les remplaça par des sièges éjectables
débitables en tranches, d’une durée ne pouvant pas dépasser cinq ans.
Désormais, l’assistanat n’est qu’un lointain souvenir et le
chercheur débutant est devenu un technicien contractuel. Face à notre
long apprentissage, qui permettait d’atteindre une certaine sagesse
après avoir fait les erreurs propres à tout débutant, les «étudiants
de recherche» d’aujourd’hui, ou «doctorants», faux nez destiné à
faire illusion, effectuent leur travail au cours de stages mal
rémunérés, sur des thèmes propres au laboratoire d’accueil ou suggérés
par des bailleurs de fonds externes. C’est tout bénéfice pour l’Etat
car les postes fixes, autrefois indispensables, sauf exception, pour
préparer les thèses de doctorat d’Etat, ressortaient du budget
général.In fine, ces doctorants sont les acteurs d’un puzzle que la
plupart sont incapables de dominer (on ne le leur demande d’ailleurs
pas), après avoir suivi un enseignement fragmentaire réclamé par
eux dans l’espoir d’être plus facilement reçus, mais incapable de
leur donner une idée générale de la discipline, le saucissonnage ne
facilitant pas les synthèses.Ils se trouventdans la situation d’un
voyageur qui erre en pays inconnu à l’heure du crépuscule, à ce
moment où la lumière du jour ne suffit plus pour distinguer les
objets d’une façon nette et où ce voyageur a conscience que,
malgré ses précautions, il ne pourra manquer de s’égarer en chemin,
19
comme l’écrivait le grand botaniste allemand Ferdinand Cohn
des microscopes du XIXème siècle. Cela n’empêche pas les
nou____________
19. Cité par Antoine Magnin (1878)Les bactéries. F. Savy, Paris, pp. 15-16.

15

veaux diplômés de rêver à la grandeur de la Science qu’ils ont
frôlée, mais ce rêve est le plus souvent sans suite car leur parcours se
résout généralement en «missions de travail temporaire», à
traduire par «petits boulots» parfois bien éloignés de leur spécialité
et au prix de quelles frustrations ? Seuls s’en sortent les rares qui
accèdent au modeste eldorado de maître de conférences nouveau
genre ou de chercheur dans un institut de type CNRS, parfois la
seule nomination de leur vie après un parcours du combattant.
Après 1970, l’Université française a subi une double inflation
caractérisée par la multiplication du nombre des universités sans
rapport réel avec la population, souvent au gré de politiciens
locaux qui voyaient ces créations comme des éléments de
développement économique et sans doute aussi comme «parkings» pour
jeunes chômeurs, et par l’augmentation de celui des formations de
troisième cycle, chaque professeur tenant à en diriger une. Je ne
l’écris pas par dépit : j’en fus directeur aussi, mais à mon corps
défendant (même si j’en tirai d’indéniables joies), car ce fut aux
dépens de travaux de recherche fondamentaux. De cette inflation,
résulta un éparpillement des moyens et du personnel. La situation
a été aggravée par la loi de 2007 qui fait la part belle au
financement privé en raison du désengagement général de l’Etat. Il ne faut
pas oublier cependant que le mouvement fut inauguré en France
dès les années 1970 quand le pouvoir politique décida que les
scientifiques ne recevraient plus de crédits de recherche qu’ils
devraient trouver à l’avenir dans le cadre de contrats avec des
instances diverses, ce que la nouvelle loi amplifie. Désormais, les
universités doivent se financer à l’américaine grâce à des
fondations privées ou à des collecteurs de fonds, du genre des
«fundrai20
sers. Paraphrasant Paul Feyerabend, on peut dire» américains
quetout sera bon.C’est aussi l’impossibilité définitive de
s’occuper de sciences naturelles «de base», sauf à titre de violon
d’Ingres ou dans quelques rares instituts qui seront tolérés.
Un syndicat a élaboré un scénario extrême qui montre
comment le pouvoir universitaire peut échoir désormais à des
professionnels du privé qui seront libres de décider des embauches et des
traitements et d’éliminer ce qu’ils jugeront non rentable,avec le
____________
20. Le métier prometteur de «fundraiser», par Sarah Piovezan, dansLe Monde
Economiedu 10 juin 2008, p. VII.

16

risque de voir diminuer ou supprimer les moyens en fonction de
critères économiques, et d’instaurer, si ce n’est déjà fait en partie,
21
la précarisation des chercheurs. Ce qui n’intéressera pas le
pouvoir politique et les entreprises sera condamné. Quand les budgets
de recherche étaient alloués aux Facultés par le ministère,
l’autorité des doyens était contrôlée par les autres professeurs, tous
membres des conseils de Faculté, ce qui excluait le fait du prince.
Ce n’est plus le cas. On parle aussi d’autonomie des universités,
mais c’est une formule creuse qui masque le désengagement de
l’Etat. Nos maîtres étaient infiniment plus libres d’enseigner et de
travailler comme ils le voulaient que leurs collègues actuels le
seront jamais. Pour survivre, le chercheur doit s’aligner désormais
22
sur ce que Max Perutz, prix Nobel de Chimie 1962, appelaità
propos d’historiens anti-Pasteur, la «ligne du parti», ici la règle
officielle assurant postes et crédits. Nous y sommes :Le Mondea
23
consacré enmai 2008 une page à Christian Vélot, maître de
conférences de génétique moléculaire à l’université de Paris-Sud,
dont le laboratoire était mis en difficulté par la hiérarchie qui tient
les crédits, en raison des opinions anti-OGM du titulaire. Ajoutons
que, jugeant «les retombées socio-économiques» de la science
française insuffisantes (sic), l’actuelle ministre de la Recherche a
proclamé à l’été 2008 sa volonté de «fixer un cap» quidonne aux
chercheurs une visibilité(?)sur plusieurs années et mette la
scien24
ce au service de la société et de l’économie. Il serait utile à cette
____________
21. Cf. La loi dite «d’autonomie des universités», scénario pour un film d’horreur.
Texte de Sud Education Calvados, http://www.sudeducation.org/article 2178.htm. - Il
est même question que le pouvoir politico-économique nomme des administratifs à la
tête des établissements. Ce serait une atteinte sans précédent à l’autonomie véritable de
l’université. C’est déjà le cas au Muséum national d’Histoire naturelle. La suppression
en 2007 des commissions de spécialistes chargées de la sélection collégiale des
candidats aux postes universitaires ouvre aussi la porte à tous les abus.
22. Max Perutz (1996) Parti pris pour le pionnier.La Vie des Sciences(Académie des
Sciences),13, n° 1, pp. 87-94.
23. Christian Vélot, Profession : lanceur d’alerte, par Pierre Le Hir.Le Monde, 15 mai
2008, p. 17. Fabrice Nicolino et François Veillerette ont donné aussi des exemples
concernant la recherche agronomique (Pesticides. Révélations sur un scandale français.
Fayard, Paris, pp. 55-78, 2007). - Ce n’est pas récent. Dans un article sur Pasteur et les
maladies des vins (R. Moreau, 1994, Pasteur et les vignerons d’Arbois.Ac. Sci.,
BellesLettres et Arts de Besançon et de Fr. Comté, P.V. et Mémoires,190, pp. 359-386), j’ai
noté qu’un élu avait osé dire en 1992 à propos de «son» Université d’Etat établie dans
la région qu’il présidait et que celle-ci subventionnait : «Qui paye commande» !
24. Une feuille de route quadriennale. Le gouvernement veut définir les «priorités» de
la recherche, par Pierre Le Hir.Le Mondedu 22 août 2008, p. 8.

17

personne de lire Pasteur :La théorie est mère de la pratique ; sans
elle, la pratique n’est que la routine donnée par l’habitude;la
théorie seule fait surgir et développe l’esprit d’invention. C’est à
nous(savants)qu’il appartiendra de ne pas partager l’opinion de
ces esprits étroits qui dédaignent tout ce qui, dans les sciences,
25
n’a pas une application immédiate. C’est évidemment vrai pour
l’enseignement supérieur, selon l’adagequi peut le plus, peut le
moins. Les filières dites professionnalisées n’y ont pas de place.
Que l’Etat finance la recherche, c’est son rôle, qu’il la dirige,
26
non. La science ne peut pas être serve. Elle doit même être libre
de ne rien trouver, ce qui revient à trouver encore, comme Pasteur
l’écrivit en 1865 au général Favé, aide de camp de Napoléon III, à
propos des maladies des vins :Je ne trouverai rien, c’est possible,
mais j’aurai satisfait cette passion de savoir en face d’un mystère
27
de la nature. Lasuite est encore plus essentielle :Parlerais-je
ainsi si j’avais l’attache d’un brevet à exploiter ou qui le serait
par une personne dont je partagerais toutes les préoccupations de
gain d’argent? Cela implique évidemment une éthique sans faille
de la part des savants et l’obligation pour l’Etat de leur donner les
28
moyens de leur vocation. Eneffet, le partenariat
«entrepreneurial» met de fait la recherche sous le contrôle de sponsors qui, en
bonne logique économique, attendent un retour sur investissement,
si même les conclusions ne sont pas suggérées d’avance. En 2004,
les manquements à l’intégrité scientifique reprochés au professeur
Rylander par l’Université de Genève au sujet de la toxicité passive
de la fumée du tabac, du fait de sa collusion avec cette industrie,
____________
25. Louis Pasteur (1854) Discours prononcé à Douai le 7 décembre 1854.Oeuvres
complètes,VII, Masson, Paris, p. 131.
26. Que dire des propos d’un M. Jacques Lesourne («prospectiviste reconnu»,
annonce la quatrième de couverture de son livre), dont on espère qu’ils ont dépassé la pensée,
co-auteur d’un livre sur la recherche et l’innovation (Odile Jacob, 2007), répondant au
Figaro(2 octobre 2008) :La recherche fondamentale ne peut être que le lot d’une élite
brillante(sic),capable de penser elle-même les problèmes(?).La liberté totale est faite
pour les étoiles, pas pour les moins bons, phrase inadmissible ! C’est ne pas connaître
comment s’est édifiée la science. Lyssenko n’est pas loin. Je renvoie à Pierre Joliot
(note 10, p. 9) et à Paul Eluard :Liberté, j’écris ton nom!
27. Louis Pasteur,Correspondance,II,1857-1877. Flammarion, Paris, citation p. 237.
Descartes voulait que l’on examinetoutes les sciences, même les plus superstitieuses et
les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d’en être trompé(René
Descartes,Discours de la Méthode, édition de 1970. Vrin, Paris, p. 51).
28. Cf. R. Moreau, Louis Pasteur et la renaissance de l’Université française.Colloque
Savant et Société aux XIXe et XXe siècles, Dole, 18-19 mai 1995, pp. 31-59.

18

sont de cet ordre. La conclusion du rapport universitaire genevois
est à méditer :La recherche biomédicale(mais c’est valable
partout)a besoin d’un socle solide de financement public, faute de
quoi les principes d’éthique risquent de pâtir des coûts montants
de la recherche de pointe, surtout dans des domaines comme la
santé publique et la prévention, où le décalage entre le bien
com29
mun et certains intérêts privés semble souvent irréductible. Cela
n’exclut pas les financements externes, à condition qu’ilssoient
strictement contrôlés, car les hommes sont les hommes et des
articles scientifiques continuent de paraître avec des résultats
falsifiés : pour s’en convaincre, il suffit de lire les exemples, non
réfutés à ma connaissance, donnés par Fabrice Nicolino et François
30
Veillerette (l.c.), et par Marie-Monique Robin.
On comprend pourquoi les sciences naturelles ont tout à perdre
de l’évolution imposée à l’Université française. Quoi de moins
rentable, dans une logique comptable, que la Botanique et la
Zoologie descriptives, la conservation des collections etdes
archives ? C’est oublier que les herbiers, pour ne citer qu’eux, sont
les témoins de la végétation ancienne et des outils utiles, avec les
observations de terrain, pour suivre son devenir, à l’exemple du
travail publié par le professeur Paul Ozenda et J.L. Borel sur l’Arc
31
alpin .Même si la rentabilité immédiate de travaux de ce genre
est faible, leur utilité est incontestable : tenter de prévoir les
conditions de vie de l’homme n’est pas rien ! Or, des pertes
irrémédiables ont déjà eu lieu par défaut de soin, de financement ou pour
gagner de la place. En 1956, j’ai vu saccager un herbier historique
dans une Faculté des Sciences et combien d’éléments anciens de
____________
29. Cf. Sophie Malka et Marco Gregori (2005)Infiltration. Une taupe au service de Ph.
Morris. Georg SA, Genève, p. 168.
30. M.-M. Robin (2008)Le Monde selon Monsanto. La Découverte, Paris, et ARTE
éditions, Issy-les-Moulineaux. Selon «Le scandale chronique des résultats scienfiques
falsifiés : crise du lobbying et des pouvoirs discrétionnaires»,inHttp://www.
agoravox.fr/article.php3?ld_article=993, il s’agirait d’une caractéristique des hiérarchies des
institutions scientifiques qui, dans les pays industrialisés, sont surprotégées par leurs
liens avec les décideurs, leur participation à des activités au sommet de l’Etat et des
grandes entreprises privées, leurs contrats industriels, leur contrôle dans d’importantes
administrations. Qui les contrôle, qui ose les censurer? On fait confiance, dit cet
article, au «jugement par les pairs», qui a bon dos, mais qui est devenu tout ou partie
le lobbying des personnes influentes à l’échelle nationale et internationale.
31. P. Ozenda et J.L. Borel (1991)Les conséquences écologiques possibles des
changements climatiques dans l’Arc Alpin. Rapport Futuralp, n° 1, 50 p., avec cartes. ICALPE
(Centre international pour l’environnement alpin), Le Bourget-du Lac.

19

bibliothèques de laboratoires sont allés à la poubelle, à commencer
par un recueil relié de tirés à part reçus par Claude Bernard et
annotés de sa main. La catastrophe fut évitée grâce à un
chiffonnier honnête. En 1997, soutenu par le professeur Théodore Monod
(1902-2000), j’ai demandé au plus haut niveau de l’Education
nationale, la création d’une mission de recensement des
colections scientifiques : il en aurait fort peu coûté. La réception au
cabinet du ministre fut polie et sans résultat. D’autres disciplines
sont aussi en grand danger comme le latin si utile aux
systémati32
ciens par sa concision et sa précision, sans oublier le grec !
L’absence de réaction du ministre de l’Education nationale en
1997 est caractéristique de notre époque où seules comptent
l’économie et la finance quand la nature est en grand danger. Les
mesures cosmétiques des «Grenelle-de-l’environnement», vraies
«fusées volantes», aurait dit André Gide, pour détourner
l’attention, n’y feront rien, si même elles ne sont pas des faux-semblants
destinés à faire oublier l’argent triomphant. Or il faut sensibiliser
au plus vite nos concitoyens aux catastrophes qui menacent notre
descendance proche. Aux origines, l’homme, prédateur par nature,
assouvit ses besoins : les hommes préhistoriques firent
descarnages d’animaux dont ils ne consommaient qu’une faible partie.
La nécessité de nourrir des populations de plus en plus
nombreuses entraîna des défrichements pour la culture et le pâturage.
33
Dans la Grèce antique, le déboisement atteignait déjà des
proportions alarmantes au IVème siècle avant J-C, du fait de la mise en
culture des terres défrichées, mais aussi de la stratégie militaire
dite desarbres coupés, qui persista en Europe jusqu’au XIXème
siècle. Pendantla Grande Guerre, l’artillerie lourde la remplaça,
plus tard l’arme atomique, suivie au Viet-Nam par la défoliation
chimique. Dans les années 1950, un forestier-historien, Lucien
34
Turc, écrivait de la forêt à l’avènement de Louis XVI:La forêt a
souffert de l’argent(des hommes d’affaires arrivés au pouvoir à ce
____________
32. Je ne résiste pas au plaisir de citer la liste en latin des caractères des Graminées par
Linné :Gramina plebeii, campestres, culmiferi, glumacei, rustici, vulgatissimi,
simplicissimi, vivacissimi, constituentes vim roburque regni, et quo magis mulctati et calcati,
magis multiplicativi(in Systema naturae, d’après Félix-Archimède Pouchet, 1868,
L’Univers. Hachette, Paris, p. 753). Tout est dit en vingt et un mots.
33. Marie-Françoise Marein (2009)L’agriculture dans la Grèce du IVe siècle avant
Jésus-Christ. Un art de vivre?Le témoignage de Xénophon. L’Harmattan, Paris.
34.InR. Moreau, Réflexions sur les forestiers comtois,l.c.

20

moment). Ce risque pèsera encore longtemps sur elle. Cela vaut
pour la nature entière. Sans quitter la France et pour en rester à la
forêt, les exemples sont nombreux de peuplements et de sols qui se
sont dégradés au fil des siècles du fait de l’exploitation excessive,
du pâturage, des exportations de litière, des incendies. Dans des
forêts feuillues de basse altitude et sans relief comme la forêt
domaniale de Chaux (Jura), la surexploitation pluriséculaire et son
résultat, la formation d’un couvert réduit, ont amené la remontée
du plan d’eau et la gleyification des sols, qu’une graminée à
rhizome traçant dense, la Molinie, envahit. Le réseau formé dans les
sols devenus asphyxiques, s’oppose au passage des racines des
arbres et bloque la régénération. A l’écosystème forestier varié du
début, succède un milieu ruiné, dont la biodiversité est appauvrie
pour longtemps. Par ailleurs, l’industrialisation de la sylviculture
remplaça la régénération naturelle par ce qu’un forestier suisse,
Auguste Barbey, appelaitun procédé d’exploitation primitive et
contre-nature: coupe à blanc étoc, dessouchement, brûlage des
souches. Le bulldozer racle, tasse, désorganise les sols, laissant la
place à des joncs ou au sol nu. Et quel esprit fertile a pu inventer la
mise en andains des rémanents, qui entraîne le
non-renouvelement de l’humus ? On replante ensuite en rangs plus ou moins
serrés. Ce traitement détruit d’innombrables niches écologiques
(souches, vieux troncs, bois pourrissants, etc), ce qui provoque la
réduction de la biodiversité aux dépens de nombreuses espèces de
phanérogames, champignons, mousses, insectes, oiseaux,
microorganismes. Si la pression humaine cessait, le milieu mettrait des
siècles pour retrouver son état primitif.
Les hommes préhistoriques avaient toujours faim.Réduits à
leurs seules forces, ils gaspillaient pour vivre, mais ils étaient peu
nombreux. Au XXIème siècle, où les hommes le sont infiniment
plus, leur grande majorité, qui se compte par milliards, a toujours
faim aussi et elle aura de plus en plus de mal à se nourrir et à
trouver de l’eau potable, mais le gaspillage a changé de sens. Une
35
minorité de repus, nous tous, saisis par ce que Pierre Rabhi
appelle la folie «agro-nécrocarburante»qui se prépare à faire de
la terre nourricière, dont le magnifique magistère est de nourrir
l’humanité, une pourvoyeuse de combustible pour entretenir la
____________
35. P. Rahbi (2008)Manifeste pour le Terre et l’Humanisme. Actes Sud, Arles, p. 18.

21

frénésie de la mobilité à tout prix, réquisitionne à son profit
d’immenses surfaces pour implanter des cultures industrielles de
soja et de maïs (OGM, avec un risque évident, pas tant pour la
santé de l’homme, du moins le semble-t-il, que pour les espèces
autochtones et la biodiversité), destinées non plus à produire des
aliments pour ceux qui ont faim, ce que l’on met en avant comme
excuse, mais des substituts végétaux au pétrole, appelés
impropre36
ment «carburants verts» .Verts, ils le sont par leur origine
végétale, pas par le résultat. Les cultures intensives ont les mêmes
effets que plus haut sur les sols, le régime des eaux, la biodiversité,
parce qu’elles entraînent la destruction de nombreux biotopes,
notamment du fait de l’arasement des haies. Ces effets sont
aggravés par l’emploi massif d’engrais et de pesticides responsables de
la mort d’innombrables animaux, en particulier des oiseaux
nicheurs, dont le quart des espèces françaises est condamné à court
terme, et celle des insectes butineurs, sur la destruction desquels
Philippe de Villiers a publié un vrai réquisitoire, suivi en 2007 par
37
celui de Fabrice Nicolino et François Veillerette. Selon Pierre
Rabhi, trente pour cent de l’alimentation humaine mondialeest
liée à la pollinisation par les abeilles, chiffre comparable à celui de
leur mortalité annuelle qui ne peut que s’aggraver et le défaut de
pollinisation avec. Or, sans pollinisation, pas de productions
végétales. Aux Etats-Unis, on en est même arrivé à un point tel que les
apiculteurs, devenus industriels, vivent non pas de la vente du
miel, mais de la transhumance des ruches transportées par camions
sur des centaines de kilomètres pour assurer la pollinisation des
cultures, au prix de quelle dépense de carburant ! Les folies«
agro-nécrocarburantes» ou autres fleurissent également avec les
éoliennes, l’étrange aberration de cultures d’algues dans le désert
38
du Néguev notamment, ou encore celle duMiscanthus giganteus,
____________
36. D’après des chiffres européens, un litre de pétrole serait nécessaire pour produire
1,3 litre de bioéthanol, dont la combustion donne de toute façon du CO2. On comprend
mal le gain pour la planète, mais on le voit pour les semenciers et les céréaliers.
37. Philippe de Villiers (2004)Quand les abeilles meurent, les jours de l’homme sont
comptés. Albin Michel, Paris. - Cf. F. Nicolino et F. Veillerette,Pesticides..., pp. 55-78.
38.La société israélienne Algatech, qui élabore depuis 1999, dans le désert du Néguev,
des dérivés d’algues à usage médical et alimentaire, se tourne vers la production de
carburant algal, note Pierre Le Hir dans un article plus général sur le sujet : Des
microalgues pour les biocarburants du futur,Le Mondedu 23 octobre 2008, p. 4. Je ne
veux pas de mal à cette société, maisquidde l’eau, rare dans les régions chaudes ?

22

hybride d’une graminée tropicale géante créé pour sa biomasse
dans un but de production énergétique. Bien que stérile, elle a
toutes chances d’être invasive par ses rhizomes, comme d’autres
plantes importées (Renouée du Japon,Fallopia japonica), mais
avec des dommages supérieurs du fait de sa taille et de son
pouvoir compétitif. En éliminant les plantes autochtones, le
Miscanthusrisque d’entraîner des modifications considérables
dans les écosystèmes et la raréfaction ou la disparition des insectes
butineurs, qui auront perdu leurs moyens de subsistance. Tout ce
qui les touche rend plus problématique la nourriture des hommes.
Aussi, les pratiques agronomiques industrielles sont-elles
assimilables à des crimes contre la nature et contre l’humanité, mais
aussi contre l’esprit car nous étions loin de connaître la totalité des
espèces vivantes du monde ; maintenant il est trop tard, à voir
comment la folie des hommes les détruit. Yves Delange a résumé
ainsi ce crime :Anéantir, supprimer des espèces dans la nature
équivaut à tuer la poule aux oeufs d’or. D’aprèsGlobal Footprint
Network, organisation non gouvernementale canadienne qui
calcule leGlobal Overshoot Day, jour du dépassement global où
l’Humanité a utilisé les ressources que la nature produit en un an,
en 1996, la consommation mondiale dépassait de 15 pour cent
cette capacité de production et le jour du dépassement étaiten
novembre. C’étaitle 6 octobre en 2007 et le 23 septembre en
2008. Entre chacune de ces dates et le 31 décembre, l’homme a
39
gaspillé son capital. En 1873, Victor Hugo interpellait les
hommes dansl’Hymne à la Terre:Meurtrie,(elle)demande aux
hommes:à quoi sert le ravage?Quel fruit produira le désert?
Pourquoi tuer la plaine verte? N’oublions pas enfin quesi la
faune régresse parce que sa maison est détruite, la maison de la
faune est aussi la nôtre, disait Rachel Carson, auteur duPrintemps
silencieux. Or l’homme est en passe de détruire son propre abri, au
risque de disparaître comme les autres espèces vivantes. Pourtant,
dès l’Antiquité, il y eut des hommes sages. Au IVème siècle avant
J-C, Xénophon écrivait dans l’Economique(XX, 14) :Tous savent
que la terre traite bien qui la traite bien. En 1563, dansLa recette
véritable, Bernard Palissy, premier écologiste moderne, protestait
____________
39. Cf. l’article de Gaëlle Dupont, Le jour où l’humanité aura dépassé le produit global
de la terre,Le Mondedu 25 septembre 2008.

23

contre les déboisements et suppliait que l’on cessede violer et
d’avorter la terre. En 1584,Ronsard publiait son élégie contre le
sacrilège meurtriercommis par les bûcherons en forêt de Gastines
après que le futur roi Henri IV l’eût aliénée contre bon argent.
Nos maîtres nous apprenaient à éviter des prélèvements
inconsidérés hors du minimum nécessaire aux véritables études
scientifiques. Très tôt, Yves Delange a compris, tout comme moi,
l’inutilité et le danger pour la nature des collections privées. Il en va de
même de la divulgation des stations d’espèces rares : ce point de
vue n’est pas de l’élitisme, mais du réalisme. Or, on voit organiser
un peu partout dans un but touristique, des visites de milieux
naturels, notamment les tourbières utilisées comme appâts, alors que le
bon moyen de les valoriser est de ne pas les montrer car ce sont
des réserves d’eau et de biodiversité. Cela met en danger des
espèces rares comme lesDrosera,plantes dites «carnivores»,
caractère qui, même relatif, impressionne le chaland.Pour des
objectifs marchands au bilan incertain, on fait fouler des milieux
fragiles à trop de gens qui oublient vite ce qu’on leur a
imprudemment montré, faute pour elles d’avoir la culture scientifique
nécessaire, et sans penser aux marchands du temple qui, recherchant des
espèces à vendre à des collectionneurs ou à l’industrie, peuvent s’y
mêler. J’ai cité lesDroseraparce qu’un jour de 1974, au CHU de
Saint-Etienne, j’ai eu la visite d’un prêtre en soutane qui, se
présentant en confrère de la Société Botanique de France, me
demanda des pointages de tourbières dans le massif du Pilat pour
récolter, il eut l’audace de le dire, un kilogramme en poids sec de
Droserapour les besoins d’un laboratoire pharmaceutique. C’était
énorme pour cette petite plante rare, vivant dans des biotopes
fra40
giles. Il repartit bredouille. Sademande n’était rien cependant
comparée à l’engouement pour les pharmacopées traditionnelles.
41
La revueBouddhisme actualitésa cité les ravages induits sur la
flore quand les vertus thérapeutiques «stimulantes» de certains
végétaux de la région himalayenne intéressent le marché mondial
____________
40. J’avais été prévenu de son passage par M. Lebrun, botaniste toulousain passionné,
qui anima longtemps leMonde des Plantes. Il fut l’un de mes mentors et me permit, en
me confiant ses pointages, de contemplerin situ(sans récolte ! ) des plantes parmi les
plus rares de France et de Suisse, dont la fleur de Linné (Linnaea borealis).
41. Anne Chaon (2008) Les remèdes traditionnels menacés par la vente sur internet.
Bouddhisme Actualités, n° 105, septembre 2008, p. 4.

viainternet : les récoltes sont si massives qu’ils sont menacés de
disparition rapide, comme lesDroserade l’abbé. Remèdes
hypothétiques ou gastronomie (ailerons de requins, baleines, nids
d’hirondelles, thon rouge en Méditerranée, légines des mers
australes), seul compte l’attrait du gain et l’on pille la nature jusqu’au
bout : on sait la disparition du Dodo des Mascareignes vers 1700.
Alors que la situation empire avec les moyens modernes, il est
donc urgent de former des «whistleblowers», comme disent les
Américains (à traduire littéralement par «souffleurs de sifflet»),
des «veilleurs», des «passeurs de connaissances», nombreux et
libresface aux politiques et aux financiers, capables de surveiller
les populations animales et végétales comme les atteintes à
l’environnement, et d’alerter le public et les autorités, si ellesne sont
pas volontairement autistes. Nous ne sommes plus au temps où le
professeur Antoine Magnin, à Besançon, formait des générations
d’amateurs qualifiés, allant de l’ouvrier imprimeur (Louis Hillier,
qui devint spécialiste des Sphaignes) au médecin et à l’industriel :
leur rôle d’animateurs s’exprima durant un demi-siècle. Or, contre
tout bon sens, le programme du CAPES 2008 et les statistiques
des postes ouverts dans les Sciences de la Nature et de la Terre
montrent que l’enseignement des sciences naturelles a été ramené
à peu de chose : 565 postes en 2006, 370 en 2007, 307 en 2008
pour des milliers de candidats formatés aux questions les plus
pointues aux dépens des fondements.Ce n’est pas en inculquant
aux élèves les arcanes de la génétique qu’on leur apprendra à
apprécier les richesses vivantes du monde et les dangers quela
course inassouvie au profit leur fait courir. Quand, pour reprendre
une phrase de Paul Nizan dansAden Arabie,la vie(se)réduit à
son état extrême, qui est la pureté économique, l’éducation
populaire doit y pallier d’urgence du point de vue scientifique et moral
en partageant avec tous l’humanisme souhaité par mon maître
42
Roger Heimet maintenant par Pierre Rabhi.
Le livre d’Yves Delange arrive donc à point. Naturaliste de la
lignée de Jean-Henri Fabre (1823-1915), quiécrivit des ouvrages
d’histoire naturellepour la faire aimer de la jeunesse, il reste un
des rares à posséder encore des connaissances encyclopédiques
____________
42. De Roger Heim, outreUn naturaliste autour du monde, déjà cité (cf. note 4, p. 5), il
faut lire :Destruction et Protection de la Nature, Armand Colin, Paris, 1952.

25

dans la tradition des grandes maisons : le Jardin des Plantesde
Montpellier, où il oeuvra avec le professeur Hervé Harant
(19011986), le Muséum national d’Histoire naturelle, dont il dirigea les
serres tropicales.Travaillant toujours, notamment en Asie et en
Australie, il me rappelle le professeur Humbert, capable de faire la
flore de Madagascar, d’oeuvrer dans les forêts d’Afrique et
d’Amazonie, de récolter des insectes pour le Muséum, voire de
mettre une mygale dans son chapeau, faute de récipient pour la
43
transporter. En bon disciple de Descartes, Yves Delange souligne
avec maîtrise et un talent d’enseignant hors pair, le rôle desa
famille dans sa vocation, décrit ses voyages de naturaliste dans le
monde, analyse les problèmes dont j’ai effleuré certains, et montre
combien la science est aimable pour qui sait se donner à elle.
Enfin, son «envoi gastronomique» mérite l’arrêt. Les
naturalistes sont souvent de bons vivants pleins d’humour. Je me
souviens avec émotion de la fondue offerte par le professeur Humbert
au col de la Colombière (Haute-Savoie) lors d’une herborisation ;
de l’empilage de truites dans l’assiette du maître par lui-même, à
qui le plat avait été proposé d’abord et qui était trop occupé à
dis44
courir d’aventures tropicales et botaniques pour s’en soucier; de
M. Guinier à la pause de midi de nos sorties alpines, qu’il suivait
étant octogénaire, souriant dans sa barbiche en mettant rafraîchir
dans le torrent voisin la bouteille de Crépy de Savoie apportée
dans son sac, ou chantantLes Montagnardsaux Glières, au dessus
d’Annecy, avec le professeur Henri Gaussen (1891-1981), devant
les professeurs Humbert et Louis Emberger (1897-1969) assis sous
un Pin à crochets et mâchant leurs sandwiches. Ils n’en étaient pas
moins de grands savants. Cela aussi, c’est la science.
Concluons avec Pierre Termier (1929) :Le Savant a une
fonction sublime. Il parle au nom de l’Infini;il exalte le sentiment de
leur grandeur(des humains)et leur fierté d’être des hommes.
Richard Moreau
12 décembre 2008

____________
43.Mon dessein n’est pas d’enseigner la méthode que chacun doit suivre pour bien
conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j’ai tâché de conduire
la mienne,René Descartes,Discours de la Méthode, p. 4.
44. R. Moreau (1991) Le professeur Henri Humbert à la Jaÿsinia (Samoëns,
HauteSavoie) et les progrès récents de la floristique alpine.116ème Congr. Nat. Soc. Sav.,
Chambéry, Hist. des Sciences et des Techniques, pp. 27-38.

26

1

Il n’est jamais trop tôt
pour sensibiliser
l’enfant à la nature

Depuis quelques décennies, les activités rapprochant l’homme
de la nature, un goût prononcé en faveur des produits dits
biologiques, de la protection de l’environnement, sont au coeur des
préoccupations. On est à tout crin « pour le naturel » et on privilégie
un mode de vie plus sain, moins artificiel. Puisque tu as accompli
une carrière de naturaliste, plus précisément de botaniste, je puis
même dire que tu as consacré la plus grande partie de ton
existence, de tes activités à cette profession, celle-ci ne doit-ele pas
représenter aujourd’hui un métier d’avenir?

Oui, l’opinion générale, le public est très favorable à un certain
retour à la nature, plus ou moins bien conçu et interprété du reste.
Mais, contradictoirement, la botanique rebute un grand nombre de
personnes et surtout, son enseignement n’est plus du tout à l’ordre
du jour. Dans toutes les Universités de l’Hexagone, on a supprimé
la plupart des disciplines correspondant à ce que l’on appelait les
sciences naturelles ; dans l’enseignement supérieur, on n’ose
même plus utiliser les mots botanique, zoologie, systématique. Il
n’est plus question que de biologie moléculaire, cytologie,
génétique des populations, etc. C’est navrant car, j’ai eu maintes fois
l’occasion de le constater chez les étudiants, que nombre d’entre
eux s’orienteraient volontiers vers des carrières consacrées au si
beau métier de naturaliste.

Yves, te souviens-tu comment sont nés ton intérêt pour les
jardins, ta vocation pour l’histoire naturelle et plus particulièrement
pour la botanique?

27

Mes parents, qui étaient originaires du Havre, se fixèrent à
Rouen. Je suis né en 1929, année de déconfiture pour les finances,
domaine dont j’ignore les principes et les rouages, mais cete
année làfut excellente quant à la qualité du vin, ce qui ne me
laisse pas du tout indifférent. C’était donc à Rouen, en ville, rue Bras
de fer, dans un quartier plaisant. Mais je n’ai de souvenir du
principal cadre de la vie familiale rouennaise que ce petit pavilon
construit tout en haut de la ville sur un terrain de 400 mètres
carrés. Sur un sol médiocre et crayeux, mon père fit une habitation
modeste, entourée d’un jardin garni de quantité d’arbres dont un
grand nombre étaient hors du commun. Il y avait également des
centaines de plantes ordinaires ou bien précieuses, avec de
nombreuses espèces aromatiques parmi lesquelles dominaient le
romarin, le thym, la sarriette, la lavande, les sauges, l’estragon... Mon
père était passionné par le jardinage. Ma mère qui avait parmi ses
ascendants une grand-tante italienne, rêvait de vieilles pierres et de
jardins méditerranéens. Sans doute est-ce pour cela que, dès 1930,
lors de l’installation de la famille, mon père fixa à l’entrée de notre
habitation une planche de chêne qu’il orna à la pyrogravure et sur
laquelle il écrivitLes Cyprès.
Des cyprès il y en avait en effet plusieurs, à la fois des faux,
c’est-à-dire desChamaecyparismais aussi quelques vrais, tel
Cupressus sempervirens, comme on en voit de si beaux sur des
images illustrant la Provence ou la Toscane. A cause de difficultés
de santé, je suis très peu allé à l’école (ma mère s’occupa de mon
éducation pour le cycle primaire) mais une année cependant, j’ai
fréquenté pendant quelques mois l’école du quartier Saint Gervais.
Mon instituteur était attachant.Il s’appelait M. Duperronet un
jour, il nous proposa comme sujet de rédaction la description d’un
jardin dont nous avions connaissance. Evidemment, je choisis
celui de mes parents. Cela commençait ainsi, je crois :Quand on
entre dans le jardin de mes parents, on a l’impression de pénétrer
dans une véritable forêt vierge... Ma copie obtint une note
excellente. De très bonne heure je connus l’émerveillement lorsque le
printemps étant revenu, ce jardin était en éveil et que se
produisaient une quantité de floraisons parmi les arbustes, les arbres et
les plantes vivaces. De bonne heure, mon père nous attribua,à
mon frère aîné Christian et à moi-même, deux petits lopins de

28

terre de deux mètres carrés, guère plus, pour chacun, mais où nous
pourrions cultiver quelques plantes selon notre goût, nos
préférences. Mon frère, qui avait la bosse du commerce, fut peu
enthousiasmé par cette offre ; il s’empressa de me céder sa plate-bande
contre le modeste contenu de ma tirelire et je me trouvai à la tête
d’une véritable exploitation ! Je semai d’abord des fleurs,des
capucines je crois me souvenir, puis des haricots et des radis.
Quelle joie en contemplant la sortie des haricots, les cotylédons

YVESDELANGE ADOLESCENT,
Le jeune garçon observe une inflorescence d’Achillée à Villequier, en Normandie,
pendant la Seconde Guerre mondiale (cl. Jean Delange, père de l’auteur).
s’élevant au dessus de la terre réchauffée par le soleil du mois de
mai, celui de ma naissance, et de voir ensuite les radis remis à ma
mère, apparaître à midi sur la table familiale.

Te souviens-tu de la première plante dont, par goût personnel,
tu fis l’acquisition?

Oui, assez précisément. Depuis une des fenêtres de notre
maison située sur les hauteurs de la ville, nous avions alors vueà
l’ouest sur un certain Mont Riboudet, aujourd’hui en partie
recouvert d’immeubles. A l’époque, cette gracieuse colline aux contours
sinueux constituait un ensemble de très belles prairies bordées de

29

haies, sur lesquelles broutaient des vaches normandes. Au pied de
cette éminence se trouvait le cimetière de l’Ouest. Comme ily
avait peu de circulation dans ce quartier, les premières promenades
que je fus autorisé à faire seul m’y conduisaient. Devant le
cimetière avait ouvert boutique un marchand de fleurs. Les prairies
avec des vaches, le fleuriste, constituaient un irrésistible pôle
d’attraction. Je vis d’abord à l’étalage parmi d’autres plantes, des
géraniums en pots (Pelargoniumdes fenêtres et des jardins) ; la
couleur des fleurs, l’odeur du feuillage m’émerveillaient. De
retour à la maison, je demandai un peu d’argent à ma mère et je
retournai bien vite là-bas et revins fort joyeux avec ma potée. Il
n’y avait pas de géraniums dans le jardin de mon père pourtant si
riche en espèces diverses et cette plante m’appartenait !
Ma seconde acquisition fut unHaworthia fasciata. J’aimais
déjà connaître et retenir les noms des plantes ; celle-là était dédiée
à un certain Adrian Haworth, naturaliste anglais du XVIIIème
siècle, qui avait publié de beaux travaux consacrés aux
Mésembryanthémacées, famille de plantes exotiques d’Afrique, et
en général aux plantes succulentes (plantes grasses, disait-on
alors), notion qui s’imposa sans doute dès ce moment à mon esprit
puisque, depuis 1978, je dirige une revue intituléeSucculentes,
consacrée à ce groupe de végétaux qui inclut aussi les Cactacées.
Mais à Rouen l’ensoleillement est insuffisant pour cultiver dans de
bonnes conditions ces plantes originaires de l’Afrique du Sud, une
des régions parmi les plus lumineuses et les plus arides du globe.

Hormis tes parents, quel fut le point-de-vue de la famille, des
proches, témoins de cette passion naissante pour la nature et les
plantes?

A Rouen, j’avais un cousin plus âgé que moi, Patrice, lequel
fut de bonne heure épris d’un autre domaine, celui de la chimie et
des mathématiques. Ses connaissances me rendaient admiratif et
nous avions de grandes discussions au cours desquelles il était
aussi question d’astronomie. Patrice me donna des leçons de
physique et de mathématiques ; pendant assez longtemps au
lendemain de la guerre, des pans de murs des maisons démolies
restèrent couverts de formules chimiques et de démonstrations de

30

physique qu’il nous faisait lorsque nous sortions du lycée àla
même heure. Ensemble également, nous procédions à des
expériences parfois un peu explosives. Enfin, la contemplation,
l’observation du ciel nocturne furent à la même époque une source de
grandes joies, d’interrogations. Avec pour objectif un simple verre
de deux mètres de focale que j’avais récupéré sur une vieille paire
de lunettes, une petite loupe pour oculaire et un tube carré en bois
que mon père voulut bien me confectionner avec quatre planches,
je disposais ainsi d’une lunette astronomique... très rudimentaire.
J’observais surtout la lune car, pour les autres astres,
cetinstrument de fortune était trop médiocre, je dirai même dérisoire.
Aujourd’hui, les jeunes disposent de clubs répartis sur l’ensemble
de l’Hexagone, avec des animations excellentes. Avec le Célestron
205 (diamètre du tube de ce télescope) pour amateurs que nous
avons chez nous actuellement à Fontainebleau, Copernic, Galilée
et bien d’autres astronomes, s’ils avaient disposé d’un tel appareil,
auraient fait encore plus de découvertes, au-delà de ce qu’ils ont
accompli avec les ressources dont ils disposaient de leur temps. Je
m’enthousiasmai également pour la paléontologie, grâce
notamment à des carrières de craie qui contenaient des fossiles
remarquables, parmi lesquels se trouvait la célèbre ammonite de Rouen,
l’Acanthoceras rhotomagensis(photo p. 59). Au pied de la colline
Sainte-Catherine qui domine la ville à l’est, il y avait une grande
carrière exploitée par une société dont les propriétaires voulurent
bien que j’y fasse des recherches de fossiles à condition que mon
père me délivre une attestation dégageant cette société de toute
responsabilité en cas d’accident. Ma mère était inquiète lorsque je
me rendais là-bas, muni de mon piochon, mais en même temps,
mes parents se réjouissaient de me voir consacrer mes loisirs à ces
occupations instructives, enrichissantes. Je trouvai alors quantité
de pièces remarquables, car il s’agissait d’un étage géologique très
particulier, riche, la craie glauconieuse du Cénomanien, seulement
accessible à cet endroit ou bien au Havre, au Cap de la Hève, à
près de cent kilomètres de là. C’était absolument grisant pour moi,
déjà d’approcher de cette immense perspective crayeuse qui
réfléchissait la lumière, puis de pénétrer et de creuser au pied de cette
haute falaise. J’avais besoin de cette lumière que le climat
rouennais froid et brumeuxne nous délivrait que parcimonieusement.

31