Un botaniste autour du monde

-

Livres
258 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'auteur, botaniste, nous invite à la découverte des différents milieux naturels peu connus des Européens, notamment ceux encore peu altérés par la civilisation et caractéristiques de formations extrêmement riches sur le plan de la diversité biologique, tels que les mattorales ou hauts plateaux mexicains, le bush, le veld et le fynbos en Afrique australe, ou encore le mulga, le mallee et la jarrah forest australiens.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 31
EAN13 9782336354156
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

$SUqV DYRLU FRQVDFUp GH QRPEUHX[ pFULWV j GHV JURXSHV ÀRULVWLTXHV SURSUHV

SURVSHFWLRQ HQ GLYHUV SRLQWV GH WURLV FRQWLQHQWV $IULTXH $PpULTXH HW $XVWUDOLH
&¶HVW OH SOXV VRXYHQW DX VHLQ GH UpJLRQV LQWHUWURSLFDOHV HW VXEWURSLFDOHV TX¶LO D

GH YpJpWDX[ SURSUHV DX[ PLOLHX[ DULGHV GRQW LO HVW XQ GHV VSpFLDOLVWHV 3OXVLHXUV

FKHUFKHXU &HV UpFLWV SUpVHQWHQW O¶DYDQWDJH GH QRXV IDLUH GpFRXYULU GLIIpUHQWV

DOWpUpV SDU OD FLYLOLVDWLRQ HW FDUDFWpULVWLTXHV GH IRUPDWLRQV H[WUrPHPHQW ULFKHV
VXU OH SODQ GH OD GLYHUVLWp ELRORJLTXH WHOV TXH OHV
HQ $IULTXH DXVWUDOH RX HQFRUH OH
DXVWUDOLHQV &HW RXYUDJH SDU VRQ FRQWHQX YLHQW HQ
SXEOLp FKH] OH PrPH pGLWHXU

ÀRULVWLTXH j OD IRLV VXU OH WHUUDLQ HW SDUPL OHV FROOHFWLRQV
ERWDQLTXHV j 0RQWSHOOLHU SXLV j 3DULV 1RPEUH GH VHV

LO HVW DXVVL O¶DXWHXU G¶pFULWV OLWWpUDLUHV DLQVL TXH GHV ELRJUDSKLHV GH -HDQ
%DSWLVWH /DPDUFN HW -HDQ+HQUL )DEUH 3OXVLHXUV GH
VHV RXYUDJHV RQW pWp WUDGXLWV j O¶pWUDQJHU &KDQVRFWKRQ\ VRQ pSRXVH DXWHXU

SKRWRJUDSKLTXH GH QRPEUHXVHV SXEOLFDWLRQV ERWDQLTXHV

OD IDPLOOH GHV 3URWpDFpHV LFL HQ FRXUV GH ÀRUDLVRQ VXU OD F{WH RULHQWDOH DXVWUDOLHQQH GH OD
1RXYHOOH*DOOHV GX 6XG

3UL[ ¼

Yves Delange

Un botaniste
autour du monde
Afrique, Amérique, Australie

Biologie, Écologie, Agronomie








Un botaniste autour du monde

Afrique, Amérique, Australie


Biologie, Écologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau
professeur honoraire à l’Université de Paris XII,
et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille

Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des
connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des
études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux
autour de questions nouvelles ou cruciales pour l’avenir des
milieux naturels et de l’homme, et des monographies. Elle est
ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus

Yves DELANGE,Voyages d’un botaniste en Eurasie. France,
Scandinavie, Italie, Grèce, Japon, Inde, Cambodge, 2014.
Isabelle RICHAUD,L’humanité face au miroir. Réflexions sur
une société durable,2013.
Quênida DE REZENDE MENEZES,Le droit international peut-il
sauver les dernières forêts de la planète ?,2013.
Guy ROLLET,Les Réseaux de neurones de la conscience.
Approche multidisciplinaire du phénomène, 2012.
Patrick MATAGNE, Éduquer à la biodiversité pour un
développement durable. Réflexions et expérimentations, 2012.
Elisabeth MATTHYS-ROCHON et Pierre
SAVATIER,Biotechnologies : quelles conséquences sur l’Homme à venir ?, 2012.
Marcel B. BOUCHÉ,Pour un renouveau dans l'environnement,
2012.
Michel GODRON,Écologie et évolution du monde vivant, vol.3.
Les problèmes écologiques réels,2012.
Michel GODRON,Écologie et évolution du monde vivant, vol.2.
L’échelle crée le phénomène, 2012.
Michel GODRON,Écologie et évolution du monde vivant, vol.1.
La vie est une transmission d’information, 2012.
Dominique MARIAU,L’univers fascinant des insectes. Nos amis,
nos ennemis, 2012.
Gérard BERTOLINI,Montre-moi tes déchets…2011.
Alain GIRET,Histoire de la biodiversité, 2011.
Michel STEVENS,Revenons sur Terre, Comment échapper à
l’enlisement des négociations sur le changement climatique,
2011.
Bernard BOURGET,Les Défis de l’Europe verte, 2011.

Yves Delange










Un botaniste autour du monde

Afrique, Amérique, Australie


Dessins de Chansocthony Delange-Hean





























































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03492-8
EAN : 9782343034928




Introduction


Un voyage botanique autour du monde, quel beau sujet de
réflexion pour un naturaliste ! Je rapellerai d’abord que nul
voyageur même parmi les plus grands ayant en tous sens contourné
la Terre, n’a prospecté et vraiment connu toutes les flores du
monde. Mais, avoir herborisé çà et là attentivement en différents
lieux de la planète et sur les divers continents peut conduire à
découvrir, même dans des sites dont les singularités ne sont pas
forcément apparentes, bien des richesses à la condition que l’on ait
appris comme il convient à ouvrir les yeux, à voir et à savoir
s’étonner aussi bien des choses ordinaires que de celles moins
communes qui se présentent à nous.
Voyager par l’esprit me valait déjà dès l’enfance bien des
transports car simplement dans mon orbe, à travers les noms des
arbres et d'autres végétaux que je côtoyais dans notre enclos et au
Jardin des plantes de la ville, se profilaient quantité de pays
proches ou lointains. Ne rencontrait-on pas là en été dans les
plates-bandes l'EschscholziaCalifornie et le deTagetes, l’œillet
d’Inde mexicain. En hiver dans l'orangerie fleurissaient lesAcacia
australiens dispersant leurs senteurs tandis que dans les serres,
j'étais ébloui par laVictoria amazonica, laReine des eaux. Je
rêvais aussi devant des cactus géants tel leCereus peruvianus ou
en découvrant les plantes succulentes du Cap et de la Namibie,
tandis qu'à l'extérieur d’imposants cèdres de l’Atlas transportaient
mon esprit dans les montagnes de l’Afrique. L'Asie aussi me
sollicitait pour bien des raisons, tant en ce qui concerne ses
richesses floristiques que sur un plan plus largement culturel mais
sur cela, j'ai écrit précédemment (voir bibliographie). Tous ces
noms fort évocateurs, en rapport avec l’origine des plantes,
constituaient déjà une leçon de géographie, une aventure, une
véritable évasion vers des pays proches ou lointains.
Les pages qui suivent résument des instants d’une activité
professionnelle ayant nécessité un contact permanent avec les

5

arbres et des plantes. Cela à la fois dans des pays du pourtour
méditerranéen alors que j’accomplissais des stages d’étude, puis au
Jardin des plantes de Montpellier dès 1954 et surtout, à partir de
1971 dans les régions intertropicales, étant alors responsable des
collections végétales vivantes du Muséum à Paris. Habitant sur
place parmi ces réunions de végétaux pour le plus grand nombre
enclos, mis à l’abri de nos rigueurs climatiques dans leurs cages de
verre, puis voyageant dans des pays situés à des longitudes et
latitudes diverses, j’ai été conduit à prospecter çà et là pendant plus
d’un demi-siècle. Les collections botaniques du Muséum (Serres
tropicales au Jardin des plantes de Paris et à Versailles-Chèvreloup,
Jardin Botanique Exotique Val Rahmeh à Menton), ne
représentent-elles pas déjà un petit tour du monde avec ses quelque
vingt mille taxons venus des plus divers horizons ?En préambule,
j’évoquerai brièvement leur histoire.
Depuis plus de trois siècles, les relations entre le Muséum
national d’Histoire naturelle et la nature tropicale constituent une
belle histoire d’amour. Après la création du Jardin botanique le
plus ancien d’Europe et du monde, celui de Padoue commandé par
le Sénat de la République de Venise en 1545, en France sous le
règne d’Henri IV un édit royal constituait l’acte créateur du Jardin
des plantes de Montpellier, dont la direction fut confiée en 1593 au
médecin botaniste Pierre Richer de Belleval. Et en 1635 Guy de La
Brosse médecin ordinaire du roi Louis XIII, appuyé par Richelieu,
était chargé d’établir à Paris dans le quartier Saint-Victor le Jardin
du roi qui en 1791 sous la Convention, deviendra Jardin des plantes
et Muséum national d’histoire naturelle.
Il convient de préciser que si elles ont parfois connu des aléas,
les collections végétales du Muséum n’ont jamais cessé de
s’enrichir, notamment depuis cette faste époque qui était celle des
« botanistes voyageurs ». Parmi ces derniers et exerçant au Jardin
du roi, il y eut Joseph de Jussieu (1704-1779, frère d’Antoine et de
Bernard de Jussieu) qui, sur l’initiative de Maurepas participa à
l’expédition de La Condamine chargé de mesurer un arc de
méridien près de l’équateur. Parti de La Rochelle en 1735, son
séjour sous les tropiques dura trente-six ans. Citons aussi
JeanBaptiste Fusée Aublet (1720-1778), explorateur et fondateur du
Jardin des Pamplemousses à l’île Maurice. Un peu plus tard,
Philibert Commerson accompagna Louis-Antoine de Bougainville

6

dans un voyage botanique autour du monde, de 1766 à 1769, tandis
que René-Louiche Desfontaines (1752-1833) à la suite d'une
expédition en Afrique du Nord décrivit les plantes de l’Atlas. Les
relations entre le jardin des plantes deMontpellier et celui de Paris
ont été un long temps durant étroites et fécondes. Pendant une
fructueuse intendance, celle du comte de Buffon (1707-1788), la
botanique connut un élan remarquable, notamment avec Bernard
de Jussieu (1748-1836) chargé par Louis XV de dispenser un
enseignement de la botanique et de constituer des collections
d’arbres à Versailles, au domaine de Trianon. Avec Michel
Adanson (1727-1806), puis Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829)
auteur de laFlore françoiseparue en 1778 et duDictionnaire des
genresl de'Encyclopédie méthodiquePanckoucke, nous avons de
là deux grands noms qui représentent par excellence l’éclosion de
la botanique à cette époque à nulle autre comparable, celle du
siècle des Lumières. Pierre Sonnerat (1748-1814) se rendit à
Madagascar, aux Moluques, aux Seychelles, en Inde, en
NouvelleGuinée et aux Philippines. Ne parlant que de quelques-uns parmi
ceux appartenant à la période historique, je citerai enfin Victor
Jacquemont né en 1801, grand naturaliste ami de Stendhal et de
Mérimée et qui, parti en expédition pour les Etats-Unis
d’Amérique et Haïti puis pour l’Inde en 1828, mourut à Bombay en
1832.
Tous les végétaux ayant longtemps voyagé sur de grands
voiliers arrivaient dans les ports de Nantes, de La Rochelle, de
Brest ou du Havre. Ils étaient aussitôt acheminés vers le Jardin des
plantes, reçus par des botanistes praticiens de grand talent, tel au
XVIIIesiècle André Thouin (1747-1824), agronome, chef jardinier
membre de l’Académie des sciences, chargé de « gouverner » les
serres et l’ensemble des collections exotiques et tropicales.
N’oublions pas l’Herbier général du Muséum, le plus grand du
monde, et regroupant quelque huit millions d’échantillons auxquels
il faut ajouter plus de cent mille spécimens de plantes fossiles.
C’est à de nombreux naturalistes voyageurs dont certains
explorèrent au péril de leur vie des contrées jusqu’alors inconnues,
que l’on doit cet essor exceptionnel de la botanique, en particulier
aux XVIIIeet XIXesiècles. Au Muséum, comme hier, l’étude des
flores des pays d’outre-mer se poursuit aujourd’hui.

7

Par rapport à la dimension de la Terre, ce ne sont que de petites
portions de territoires qu’un seul homme peut parcourir et un peu
connaître au cours de son existence, mais pour nous floristiciens, il
s’agit en priorité de terres parmi celles qui ont été en grande partie
préservées de l’intervention destructrice de l’homme. Bien que peu
d'espaces naturels soient restés vierges et que ces derniers en peu
de siècles se soient rétréci comme une peau de chagrin, au sein de
ceux-là en tous cas, quelle richesse et quelle diversité !
En écrivant les premières pages de ce livre, en rassemblant
quantité de souvenirs, de cahiers de notes, d’ensembles de
moments vécus parmi les plantes, un fait s’est imposé de plus en
plus fortement à mon esprit. Les orientations que nous prenons
lorsque nous nous préparons à exercer une activité en faveur des
progrès de la connaissance dans le domaine des sciences,
dépendent bien sûr de la formation que nous avons reçue, mais
aussi de raisons indicibles dont nous n’avons pas toujours
clairement conscience lorsque « nous entrons dans la carrière ».
Car à ce moment-là, les règnes du vivant contiennent tant de
richesses que nous nous trouvons diversement sollicités. Et parmi
les multiples sujets d’étude que l’on peut aborder, une observation,
une plante, un détail peut s’imposer plus que d’autres à notre esprit
et nous entraîner vers une voie, un thème de recherche qui restera
privilégié, peut-être jusqu’au terme de votre vie. Je suis du reste
conduit à penser que cette façon d’aborder une discipline est, dans
la plupart des cas, très constructive. Car, n’est-elle pas formidable
cette sorte d’excitation qui peut naître en nous, qui fait qu’au cours
de la plus grande partie de notre existence nous allons être
irrésistiblement « pris » par un sujet dont nous allons pouvoir
pénétrer les arcanes, approfondir la connaissance, dont nous
voudrons d’autant moins nous éloigner qu’à côté de réponses qu’il
vous a données, il pose encore tant de questions nouvelles ! Les
fonctions que j’occupais étaient principalement celles d’un
conservateur des collections végétales, elles devaient m’obliger à
me familiariser avec l’ensemble du règne mais aussi, tant ce règne
est immense, à privilégier certaines études plus précisément
orientées et ce fut celle des flores des milieux arides. Quand on
débute dans l’exercice de cette profession, on jette d’abord son
dévolu sur quelques groupes qui retiennent plus particulièrement
notre attention. Pour moi, ce furent d’abord les flores méridionales,

8

avec mes collègues montpelliérains, des familles et des
associations végétales du pourtour méditerranéen. Les personnes
qui liront ces pages remarqueront enfin que leur auteur manifestait
une attirance particulière pour des régions parmi les plus
ensoleillées de notre planète. Et surtout par les flores des territoires
arides à divers degrés, où des contraintes de toutes sortes nous
conduisent à découvrir d’étonnantes stratégies - morphologiques,
physiologiques et autres - qui sont des réponses à ces excessives
pressions exercées par l’environnement, exemples parmi d’autres
de ce fabuleux pouvoir d’adaptation.
Dans les pages qui suivent, je n’ai pas voulu abuser de la
patience des lecteurs en faisant figurer de trop longues listes de
plantes. Bien sûr, toutes ces plantes sur lesquelles je me penchais,
par définition elles auraient eu leur place dans une telle relation de
voyage mais il y en aurait eu tant ! J’ai donc - forcément de façon
très succincte - voulu pour le moins esquisser les paysages en
citant des genres et des espèces choisis donnant leur caractère
particulier à divers faciès naturels dans le monde, mais aussi dans
certains cas, en précisant certaines associations caractéristiques
parfois définies par les phytosociologues. Bien que j’aie été
conduit à visiter quantité de jardins botaniques et à en décrire
quelques-uns, ne sont pas très présents dans ce propos les végétaux
introduits, ceux cultivés et en provenance d’autres parties du globe,
car les botanistes que nous sommes aspirent avant tout à découvrir
les productions de la nature telles qu’elles étaient avant la présence
de l’homme, lequel a si souvent perturbé, modifié les divers faciès,
superficiellement ou de fond en comble. Comme je l’ai écrit par
ailleurs, loin de moi la pensée et le désir de privilégier des
végétaux rares ou extraordinaires ; je dirais plutôt que, simplement,
ils sont tous extraordinaires! Enfin, le lecteur pourra mieux
comprendre la démarche de l’auteur en ayant présent à l’esprit le
fait qu’il exerçait des fonctions qui devaient le conduire, à la fois à
constituer et enrichir des collections du Muséum, à avoir des
contacts directs avec les botanistes responsables de collections.
Mais ce qui était le plus important c’était d'évoquer, de voir au
cours de missions les végétauxin situ, dans leurs milieux naturels.
N’était-ce pas là la meilleure façon de dispenser un enseignement
aussi enrichissant que possible à des étudiants ou à un public
aspirant à être en contact avec des scientifiques ayant travaillé sur

9

le terrain, perpétuant ainsi cette belle tradition des voyages
naturalistes, activité privilégiée depuis les origines du Muséum.

10

































En Afrique

Un stage en Algérie


L’Afrique, c’est le berceau de l’humanité et un paradis pour les
naturalistes !Nombre de mes confrèrestropicalistes exerçantdans
des territoires africains qui furent un temps durant des colonies ou
des protectorats français, travaillaient surtout sur les flores du
Maghreb, de l’Afrique centrale et occidentale. Lors de mes années
estudiantines, des stages de formation me conduisirent à faire des
séjours en Afrique du Nord où, entre-temps par correspondance,
j'avais établi quelques relations. Plus tard, étant en poste au
Muséum, je revis certains secteurs de l’Algérie et j’accomplis une
mission en Egypte, mais c’est principalement en Afrique australe
que mes sujets d’intérêt devaient bientôt me conduire à prospecter.
Pour un Français, c’était beaucoup plus loin et plus difficile d’y
travailler et dans ces anciennes colonies anglaises et hollandaises,
il était aussi moins aisé d’y avoir des contacts. Mais je tenais
absolument à y faire au moins un séjour au cours de ma carrière,
pour y découvrir la flore, les différents types de végétations. Car,
comme je l’ai dit très souvent aux étudiants lors des cours ou bien
lorsqu'ils venaient faire des stages dans mon service, le continent
africain a la forme d’un grand vase et pour un naturaliste, c’est au
fond de ce dernier que se trouvent les plus grandes richesses. En
tout cas assurément pour un botaniste qui a jeté son dévolu sur
l'étude des flores des déserts, des milieux les plus arides.
Les déserts! l’Afrique du nord n’a-t-elle pas le plus grand
désert du monde? Immense et fascinant, il est aussi représentatif
d’une région du globe pauvre en espèces végétales. Pour Paul
Ozenda, dans cette partie de continent qui commence au niveau de
la côte atlantique et aboutit à la Mer Rouge, le nombre de végétaux
recensés ne dépasse probablement pas 1.200, ce qui est
particulièrement faible pour une surface aussi considérable. Mais le
Maghreb, ce n’est pas que le désert, aussi je raconterai quelques
incursions dans cette région aux ressources très variées où moins
d’un siècle plus tôt, les lions étaient encore présents puisque
semble-t-il, le dernier d’entre eux fut tué dans cette partie de
l'Afrique en 1905.

13

En 1952 alors que j’étais étudiant, on me proposa de faire un
stage d’étude concernant certaines productions horticoles et la flore
algérienne, d’une part à Boufarik non loin de Blida dans la plaine
de la Mitidja, d’autre part dans les régions montagneuses de la
Kabylie. Enfin s’accomplissait un rêve longtemps caressé, j’allais
faire connaissance avec une partie de ce continent, peut-être
verraije alors le désert, ces palmeraies dont l’image ornait les boîtes de
dattes qui pendant les années de mon enfance apparaissaient
chaque hiver sur nos tables ! Mes parents ne disposant alors que de
faibles ressources, je devais opter pour le mode de transport le
moins onéreux et début juillet, j’embarquais un soir à Marseille sur
un bateau de la compagnie Paquet, en quatrième classe. Etpour
éviter la puanteur surchauffée de la cale, je passais la nuit sur le
pont, serré parmi une dense foule d’Algériens qui rejoignaient leur
pays. Même au mois de juillet, il faisait très frais au cours de la
nuit sur la mer Méditerranée. En début de matinée ensuite, ayant
posé le pied sur la terre ferme à Alger, sur la terre africaine
contrastant fortement par rapport à l’air du grand large et de la
brise marine, l’atmosphère était déjà brûlante. A la terrasse d’un
café où j’allais prendre une première collation, apercevant ma
silhouette dans un miroir, je me reconnaissais à peine tant déjà la
chaleur dans Alger la Blanche,Al Jazair, me faisait un visage
rouge cramoisi! Quelle belle ville Alger, où j’aurai donc la
possibilité de me rendre de temps à autre, notamment pour visiter
son Jardin botanique du Hamma. Mais sans plus tarder ce jour-là,
je montais dans un autobus qui me conduisit dans la plaine de la
Mitidja.
La Mitidja, c’était un très vaste territoire autrefois marécageux
foyer du paludisme, mais qui par des travaux de drainages et avec
des plantations d’arbres bien adaptés venus d’Australie, surtout des
filaos ouCasuarinades etEucalyptus, était devenu l’une des
plaines les plus fertiles du pays. La station de recherches agricoles
bien équipée était dirigée par un ingénieur qui nous offrait
l’hébergement et nous accordait une rétribution sans que nous
ayons à fournir d’autre travail qu’une étude, un rapport détaillé sur
notre séjour. Il y avait là une production importante, une collection
intéressante de variétés fruitières, en particulier des agrumes. Mais
je voulais surtout connaître les ressources naturelles accessibles
dans la région. Comme je viens de l’écrire, la Mitidja était

14

autrefois une plaine plus ou moins inondée et ce qui m’intéressait,
c’était surtout de connaître ce qui subsistait de la flore spontanée.
Comme je n’en étais pas éloigné, je faisais connaissance avec le
marais côtier de Réghaia dont la flore constitue un reliquat de
l’ancienne formation. Grâce à la maintenance de l’eau, on pouvait
y voir des plantes commentées dans les livres décrivant la flore de
la région :Phragmites communis,Typha latifolia,Scirpus
lacustris, des iris d’eau et par endroits, une espèce halophile
Plantago coronopus. Sur les pentes sèches, je découvrais des
végétaux parmi lesquels je devais vivre de façon permanente
lorsque plus tard j’habiterai à Montpellier:Pistacia lentiscus le
lentisque et tout un cortège de plantes caractéristiques de la flore
du pourtour méditerranéen. Mais ce qui était le plus original,
c’étaient là et ailleurscertaines espèces endémiques de l’Afrique
du Nord, tellesCyclamen africanum,Scilla ligulataaussi une et
rareté :Abutilon theophrastii. A cette époque, il y avait dans cet
îlot représentant ce qu’était le milieu naturel, des caméléons, des
genettes et des sangliers. A Boufarik, des cigognes nidifiaient au
sommet du minaret. La plaine abondait aussi en cultures
maraîchères ;bref, c’était l’un des secteurs parmi les plus fertiles
de l’Algérie. Néanmoins, on disait que parfois ces cultures étaient
sérieusement mises à mal par le vent. En effet, alors qu’au cours
d’une nuit je dormais dans une chambre du centre d’études,
fenêtres et portes ouvertes afin de bénéficier de la fraîcheur
nocturne, je fus réveillé par des allées et venues précipitées. C’était
deux de mes camarades stagiaires qui avaient décidé de dormir
dehors mais au milieu de la nuit, un sirocco se leva. Pendant
quelques heures il souffla, apportant l’air étouffant, desséché et
chargé de sable du désert. Il était impossible de rester dehors et
mes camarades réveillés pendant leur sommeil, se levèrent
immédiatement pour se réfugier dans leur chambre et fermer toutes
les ouvertures qui donnaient sur l’extérieur. Le lendemain, nous
devions visiter les plantations d’un rosiériste mais quand nous
arrivâmes chez lui, il ne restait plus une seule fleur, toutes étaient
grillées par ce vent qui avait charrié les sables du désert jusque
dans le sud de l’Europe.
Me trouvant à proximité d’Alger, sur les conseils de mes
collègues, j’allais passer une première journée dans cette si belle
ville pour faire connaissance avec le Jardin d’Essai du Hamma. Je

15

découvrais alors dans ce quartier du Hamma un jardin botanique
admirable et qui parmi quelques autres dans le monde, pouvait être
alors pris comme modèle en ce domaine, tant sa situation et sa
richesse en végétaux en faisaient un lieu exceptionnel. C’est après
avoir procédé à des travaux et à des plantations en vue d’assécher
les marais situés au pied de la colline des Arcades, que fut d'abord
décidée la création d’un petit jardin d’essai en faveur de
l’introduction, de l’acclimatation de végétaux exotiques. Le
premier directeur en fut Auguste Hardy qui devait, quelques années
plus tard, vers 1870, créer la toute nouvelle Ecole Nationale
Supérieure d’Horticulture de Versailles. Il introduisit en Afrique du
Nord le coton,Gossypium barbadense L.venu d’Amérique. Du
Muséum de Paris, il avait fait venir la chayote dite christophine,
Sechium eduleSwartz. de la famille des Cucurbitacées et (Jacq.)
originaire des Antilles, ainsi qu’un arbre précieux parmi les
Sapindacées :Sapindus saponariaoriginaire de l’Amérique L.
tropicale, dont les fruits sont utilisés comme succédanés du savon.
A. Hardy étant allé à Padoue où il avait visité le célèbreOrto
botanico, il avait pu y admirer le mandarinierCitrus reticulata
Blanco originaire de la Chine et du Japon et il l’introduisit alors en
Algérie. Le premier Jardin du Hamma, établi d’abord sur une
surface de 5 hectares, devait par la suite s’agrandir
considérablement ;grâce à des acquisitions successives il
recouvrait lorsque je m’y trouvais, plus de 60 hectares. Cette trouée
de verdure est disposée en amphithéâtre sur la pente d’une colline,
au pied du Musée national des beaux-arts. Dès cette première
visite, j’étais émerveillé par ce vaste domaine consacré à la
botanique et à l’enseignement, disposé en étages dominant la mer
avec ses allées pentues bordées de palmiers, ses araucarias et ses
bambous géants, ses alignements de grandsFicusde et
dragonniers. Je visitais une bonne partie des collections et prenais
des notes mais il me faudrait y revenir si je voulais, après ce
premier contact, en tirer suffisamment profit.
Etant en stage à Boufarik, la plaine si belle fût-elle me sollicitait
beaucoup moins que les parties en relief de ce territoire.
Heureusement, parmi les ingénieurs nouvellement diplômés et qui
participaient à la direction du centre, il y en avait un qui, comme
moi-même, s’intéressait aux ressources naturelles en général et à la
flore en particulier ; il s’appelait Léon Balestrieri. Il était à la fois

16

très sympathique, célibataire et au surplus, il avait une voiture;
quelle aubaine! Nous avons alors à diverses reprises quitté la
plaine pour aller herboriser dans la montagne. D’un commun
accord, nous avions décidé de nous rendre en Kabylie pour écouler
plusieurs jours dans les monts du Djurdjura où depuis plusieurs
années, il avait l’habitude de prospecter. Ce qui m’intéressait en
particulier, c’était de voirCedrus atlantica, sesplus beaux
peuplements dans leur aire naturelle et cela serait bienvenu aussi de
les commenter dans le rapport de stage que je devais rédiger après
mon retour. La saison s’y prêtait bien car les cèdres de l’Atlas se
trouvent à des altitudes assez élevées et la chaleur était étouffante
au niveau de la mer. A cette époque où le tourisme était quasiment
inexistant dans cette région, le pays dépourvu d’aménagements
modernes était magnifique, tant en ce qui concerne la nature que
les villages, la population accueillante bien que l’on perçoive déjà
les prémices du conflit armé qui devait bientôt ensanglanter
l'Algérie. Oui, c’était un splendide pays! Je me souviens par
exemple avoir vu des groupes de femmes kabyles, très souriantes,
vêtues de leurs costumes aux riches couleurs, remplissant leurs
amphores au déversoir d’une source et les portant sur leur épaule.
Bien sûr, il ne fallait pas être exigeant en ce qui concernait le
confort et à quelques reprises, nous avons Léon et moi, faute de
mieux, dormisous les marches d’un escalier dans un une auberge
de Tizi Ouzou. Tizi Ouzou, cela veut dire « col des genêts » car, en
effet me disait Léon, les genêts recouvraient en partie des collines
entourant la ville, les parant au printemps du vif éclat de leur
couleur. Tizi Ouzou se trouve au piedde la crête du Djurdjura qui
s’étire sur 70 kilomètres de longueur; elle constitue pour les
naturalistes en général, pour les botanistes, les géologues et les
zoologues, un écosystème qui a donné lieu à nombre d’études.
Mon camarade avait choisi un des sites les plus en vue et
particulièrement digne d’intérêt : la montagne du Tala Guilef et la
cédraie des Aït-Ouabane.
Le Djurdjura contraste considérablement avec la région
alentour ; c’est l’un des reliefs les plus accidentés, les plus abrupts
de l’Algérie. Il reçoit entre 1.200 et 1.500 mm de pluie
annuellement. Après avoir laissé derrière soi les basses collines, on
se trouve très vite dans des secteurs au relief très irrégulier. A un
moment donné, nous devions nous engager sur un sentier de

17

montagne qui, vu sa faible largeur, ne pouvait laisser passer qu’une
seule voiture à la fois. Nous l’empruntâmes à plusieurs reprises
pendant ce séjour, mais une fois nous rencontrâmes à mi-chemin
un vieux tacot qui redescendait ; Léon avait dû alors faire deux ou
trois kilomètres en marche arrière pour le laisser passer. Arrivés à
un certain niveau, nous devions dès lors laisser la voiture et
poursuivre notre ascension à pied. Nous nous trouvions enfin à
faible distance du massif forestier. C’était très isolémais
heureusement, Léon avait chargé le coffre de la voiture de diverses
victuailles et surtout, de plusieurs cagettes de tomates. Alors,
quand nous avions soif, avec nos mains nous pressions quantité de
tomates au-dessus d'un gobelet pour nous désaltérer. Nous en
avions absorbé chacun de nombreux kilos au cours de ces journées,
car mon ami craignait que dans cette région fort riche sur le plan
faunistique, les eaux des sources et des ruisseaux ne soient
chargées de germes. Diverses espèces forestières étaient présentes
à cette altitude, au-dessus de 1.000 m. Nous pouvions voir de
beaux sujets de chênes zéens,Quercus mirbeckiisyn. Durieu,Q.
canariensisWilld. (mais il est cependant absent aux îles Canaries),
arbres au tronc trapu atteignant une trentaine de mètres de hauteur.
On voyait aussi le houxIlex aquifolium, l’ifTaxus baccata assez
abondant et plusieurs érables:Acer obtusatum Waldst.& Kit.,
l’érable de Bosnie,A. campestre etA. monspessulanumNous L.
nous trouvions aussi dans un secteur comportant quelques très
rares sujets d’une variété dePinus nigra,P. nigra mauritanica,
endémique du Djurdjura, découvert en 1927 par un garde forestier.
Il n’était pas possible pour nous cependant de retrouver
quelquesuns des sujets encore présents car il aurait été difficile de les
distinguer du type, letikijda. Parmi ces arbres, Léon avait pu me
montrer une jolie aristoloche caractéristique de ce biotope:
Aristolochia longassp. f L.ontanesii var.djurdjurae,une et
campanule elle aussi propre à la flore du Djurdjura. Après avoir
ascensionné sans beaucoup de répit, nous nous trouvions au niveau
de ce que l’on appelle la pelouse alpine. Avec notammentOnonis
aragonensisAsso,Bupleurnum spinosumGouan,Festuca atlantica
Duval-Jouve.
La forêt de cèdres,Cedrus atlantica (Endl.)Manetti apparaît
vers 1.400 m d’altitude. Si cette espèce est superbe dans nos parcs,
elle atteint des dimensions encore beaucoup plus imposantes dans

18

son biotope. La cédraie des Aït-Ouabane se répartit en différents
massifs plus ou moins importants sur les deux versants de la
chaîne ; nous étions sur le versant nord en abordant le Tala Guilef.
Pendant des siècles, cet arbre fut exploité à outrance, souvent aussi
détruit par des incendies de forêts. Un statut de Parc National du
Djurdjura était en cours d’élaboration au temps de l’Algérie
française ; j’ai pu savoir qu’il a été officialisé en 1983. D’abord,
nous nous trouvions en présence de l’association àCedrus
atlantica etQuercus ilex. Puis, à mesure que nous progressions
dans notre ascension, le cèdre devenait dominant. Nous étions
bientôt parmi des arbres extrêmement imposants, majestueux,
certains sujets s'élevant à 40 et 50 mètres et leur l’âge était estimé
à 2.000 ans. Nous pouvions constater que tous les sujets âgés
avaient perdu leur flèche, ils ressemblaient alors à ceux du cèdre du
Liban mais tandis que ce dernier est vert sombre, le cèdre de
l’Atlas est diversement coloré dans la nature, vert-gris et vert-bleu.
Nous étions dominés par le sommet du Tala Guilef qui culmine
à 2.300 m. Même si nous ne devions pas en faire l'ascension
jusqu’à son sommet, à mesure que nous nous élevions et que le sol
se dénudait, je ressentais une impression très intense d’isolement,
de vide, sans doute parce qu'à cette époque, je ne m’étais encore
jamais trouvé en présence de reliefs aussi accidentés. Souvent, je
n’osais pas lever les yeux vers les pentes rocheuses qui nous
dominaient, redoutant de perdre l'équilibre et de chuter. Mon
compagnon connaissait bien des particularités de ce pays et il
considérait que nous étions dans la saison la plus propice pour nous
élever. En effet, étant au fort de l’été, la plupart des accès étaient
dégagés mais par endroits il y avait encore des congères. Il me
montra au loin des reliefs qui me paraissaient inaccessibles, mais il
m’apprit que des hommes du pays réussissaient à s’introduire dans
des passages vertigineux pour rejoindre des dolines dans lesquelles
la neige accumulée se maintenaitpendant tout l’été. Ils en
remplissaient de grands sacs faits de peaux de bêtes et, les ayant
chargés sur des mulets, ils allaient revendre leur contenu dans les
villages et même jusqu’àTizi Ouzou. De temps à autre, nous
apercevions des animaux, des singes qui faisaient des bonds dans
les arbres; c’est le macaque berbère,Macaca silvanus L.le seul
macaque africain, tous les autres étant asiatiques.

19

Après que nous nous fûmes encore très sensiblement élevés,
nous nous trouvâmes sur une crête de part et d’autre de laquelle on
ne voyait que pente abrupte et vertigineuse, et mes jambes
flageolaient. Je n’étais pourtant pas particulièrement sujet au
vertige à cette époque mais là, je n’osais plus avancer ! Léon me
dit de me placer derrière lui et de me retenir à sa ceinture en ne
regardant que mes pieds qui, pas à pas, prenaient place l’un devant
l’autre. A droite, à gauche, rien n’aurait retenu notre chute sur ces
pentes abruptes dans les éboulis de pierres calcaires. Enfin, nous
franchîmes cette crête et le spectacle était absolument grandiose.
Mais avec une certaine anxiété, je pensais déjà au retour au cours
duquel il nous faudrait réemprunter le même chemin! Depuis ces
hauteurs dénudées, la forêt de cèdres alors située au-dessous de
nous paraissait beaucoup plus hospitalière. Après une longue
marche et ayant repris le chemin du retour, enfin nous retrouvâmes
la voiture, nous étions sains et saufs ! J’étais grisé par cette journée
mais content aussi que la traversée du précipice fut, je puis dire,
derrière nous. Pour nous remettre, à Tizi Ouzou nous trouvâmes
par chance une chambre libre dans l’un des hôtels, ce qui était une
aubaine car toutes étaient bientôt retenues: les membres d’un
congrès de géologues venaient d’arriveret à leur tour, ils avaient
programmé l’ascension du Tala Guilef pour le lendemain. Nous
bavardâmes avec eux et ils nous invitèrent à refaire le même
parcours en leur compagnie. Ils nous expliqueraient alors la
formation de ces reliefs sur le plan géologique. C’était bien sûr une
aubaine mais, moi qui étais si content de me retrouver dans la
plaine, je devais me préparer à franchir à nouveau la montagne et
ses précipices, dès le lendemain !
Le jour suivant donc, nous partîmes en compagnie d’une
dizaine de géologues, des géologues qui au moins autant que Léon
étaient entraînés pour franchir les reliefs montagnards, longer les
bords des précipices. Mais j’étais un peu rassuré par le fait que
nous étions accompagnés par une équipe de spécialistes qui avaient
un mulet. Nous empruntâmes à peu près le même parcours que la
veille et nous arrivâmes bientôt à proximité de cette crête
suspendue au-dessus du vide et qu’il fallait à nouveau franchir. Il y
avait un géologue plus âgé que les autres et ses collègues l’aidèrent
à enfourcher le mulet; alors je me plaçais juste derrière eux,
derrière la bête et je me sentais ainsi plus en sécurité. Quels pieds

20

admirables que ceux d’un mulet, au surplus portant un homme,
avançant sur la plus étroite crête avec la même aisance, la même
assurance que s’il était dans une ville sur un boulevard !
Ces géologues commentaient le paysage. La plus grande partie
de ce massif s’était formée à l’ère secondaire, au Trias et au
Jurassique. Les calcaires liasiques (Jurassique inférieur) assez
fermes se trouvent cependant sur une assise dolomitique
généralement moins stable, résistant mal à l’action du gel, d’où la
présence de ces immenses déversoirs d’éboulis que nous devions
franchir pour rejoindre les reliefs rocheux, presque verticaux,
constituant le sommet du Tala Guilef. C’était très intéressant de
revoir les mêmes paysages, cette fois avec les yeux des
spécialistes, d’autant plus que nous nous trouvions en présence
d’un relief d’altitude original, de type karstique. Un peu partout là
où la masse calcaire apparaît en saillie au-dessus du niveau des
rivières, les eaux de pluie exerçant une action intense en
profondeur, plus particulièrement dans les zones de faiblesse, les
diaclases. Les géologues nous expliquèrent qu’ici, tout un réseau
souterrain s’était constitué, comportant notamment des puits
verticaux, ces dolines dans lesquelles la neige s’accumule. Un peu
partout il y a des crevasses, des gouffres, des brèches, des
résurgences et de très nombreuses grottes sont connues dans la
région, qui suscitent l’intérêt de spéléologues venus de différents
pays. Notre journée fut bien remplie et celle du lendemain
beaucoup plus calme nous conduisit, pour le retour, à voyager de
façon plus confortable. Nous retrouvâmes alors la chaleur
suffocante de la plaine de la Mitidja.
Je voulais connaître quelques aspects différents de la Kabylie ;
j’avais aussi une idée derrière la tête, mais préalablement je décidai
de quitter pendant quelque temps mes sympathiques collègues de
la station de recherches fruitières de Boufarik, pour aller rejoindre
une autre de moindre importance mais qui m’intéressait aussi à
d'autres titres, celle-là située dans les terres au sud de Bougie, à
Sidi Aich dans la vallée de la Soummam.
Devant emprunter la route qui précisément allait vers Bougie,
des ingénieurs agents d’une administration qui s’appelait D.R.S.,
Défense et Restauration des Sols, eurent la gentillesse de me
prendre avec eux en voiture dans une tournée d’inspection. Nous
devions emprunter un beau parcours très sinueux dans un paysage

21

de montagnes qui, non loin de la côte, permettait d’apercevoir
souvent la mer. Nous traversions des forêts de chênes-lièges, des
« suberaies » qui par endroits s’étendaient à perte de vue. Comme
je ne connaissais pas cette culture, nous fîmes quelques arrêts et
ces messieurs me montrèrent de superbes sujets de ceQuercus
suberdont certains étaient, m’affirmaient-ils, âgés de plusieurs L.
siècles. Cela tombait bien car c’était la saison de la levée du liège.
Je voyais avec étonnement ces troncs rouge orangé qui venaient de
subir l’opération du démasclage, lequel se pratique toujours
lorsque l’arbre est en sève, au cœur de l’été. Après une période
variant entre 10 et 15 ans selon les sujets, ayant retiré une première
fois le « liège mâle » qui lui, n’est guère utilisé, on exploite alors
périodiquement la couche de « liège femelle » lorsqu’elle a atteint
au moins trois centimètres d’épaisseur. Ces inspecteurs, assez
paternels avec moi, m’invitèrent dans une auberge pour un
déjeuner reconstituant avec, comme souvent dans ce pays, pour
plat principal un couscous, de la viande non pas d’agneau mais de
mouton au goût accentué, arrosé de vin très corsé comme en
produisait énormément l’Algérie à cette époque. Ils me laissèrent
enfin à Bougie.
Bougie,Béjaïa, est un port depuis lequel je pouvais rejoindre en
autobus Sidi Aich et son Jardin d’essai de cultures fruitières pour
l’étude de l’olivierin situ, et des variétés de figues. Le directeur,
Claude Chaux, lui aussi ingénieur d’agronomie et célibataire, me
reçut dans la maison du centre qui l’hébergeait. J’étais fatigué par
les précédentes journées de marche dans la nature et cela me
permettait de me reprendre. J’étais arrivé chez Claude si dépenaillé
qu’il me fit cadeau d’une chemise neuve ! Sidi Aich, c’est la ville
des Ath Waglis. Ils sont les descendants d’un illustre marin
d’origine grecque qui jadis aurait remonté le cours de la
Soummam, attiré par ses oléastres. Je suis resté deux semaines
chez mon hôte, le temps d’intégrer dans mon rapport
d’intéressantes données relatives à la sélection et à la culture des
variétés de figuiers et d’oliviers. De temps à autre, nous allions
déjeuner dans un restaurant à Bougie, nous reposant alors en
contemplant la superbe vue sur la mer. Par ailleurs, je faisais
connaissance avec un type de mise en valeur dont jusqu’alors,
j’avais ignoré l’existence : le greffage des oléastres. Car en
Kabylie, dans la vallée de la Soummam où la station avait été

22