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Anthropologie et écosystèmes au Niger

De
448 pages
Au sud-ouest du Niger des communautés humaines coexistent encore quotidiennement avec des lions et la grande faune sauvage. Cet ouvrage explore la complexité de ces cultures et de leurs relations avec la nature. Il procède à une description de la région, de ces sociétés, de leurs systèmes d'utilisation des ressources naturelles, de leurs représentations culturelles et de leurs relations avec la biodiversité. Il étudie l'ensemble de la culture et du mode de vie des Gourmantché.
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ANTHROPOLOGIE ET ÉCOSYSTÈMES
AU NIGER











































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-99197-2
EAN : 9782296991972João Pedro Galhano Alves








ANTHROPOLOGIE ET ÉCOSYSTÈMES
AU NIGER

Humains, lions et esprits de la forêt
dans la culture gourmantché





Préface de Danielle Vazeilles







Avec l’aide de
Danièle Vazeilles, Amélia Frazão Moreira, Soumaïla Mordia Wali, Ali Harouna,
et du peuple du village de Moli Haoussa
















Cet ouvrage est dédié aux lions, à la nature, au peuple gourmantché
et aux autres peuples du W du Niger.






























Remerciements

Ce travail de recherche a été orienté scientifiquement et appuyé
institutionnellement par les Professeurs Amélia Frazão Moreira (Departamento de
Antropologia, Centro em Rede de Investigação em Antropologia - CRIA,
Faculdade de Ciências Sociais e Humanas, Universidade Nova de Lisboa,
Lisbonne, Portugal), et Danièle Vazeilles (Département d’Ethnologie, Laboratoire
d’Etudes et de Recherches en Sociologie et Ethnologie de Montpellier, Centre
d’Etudes et de Recherches Comparatives en Ethnologie – LERSEM-CERCE-
IRSA, Université Paul Valéry – Montpellier III, Montpellier, France).
Il faut dire que la Professeure Danièle Vazeilles a joué un rôle très important
dans l’accomplissement de ces recherches. En effet, en plus de son orientation
scientifique et de son appui institutionnel, elle m’a toujours appuyé au cours des
travaux de terrain et elle a suivi de très près la rédaction de cet ouvrage, ayant
travaillé intensément dans sa planification et dans les révisions successives du
manuscrit. Ces aides ont été fondamentales, mais il faut aussi dire que la confiance
qu’elle m’a toujours portée, son souci de m’apporter son soutien dans toutes les
situations, même lorsque je l’appelais de très loin pour lui faire part des
déroulements des travaux ou des obstacles auxquels je faisais face, et le sentiment
que ses avis et ses conseils n’étaient pas seulement issus d’une sagesse propre ou
de son autorité scientifique, mais aussi d’une profonde amitié et admiration
réciproques, ont été des piliers essentiels à la réalisation de ces travaux, même dans
les moments les plus difficiles.
Il faut aussi souligner que ce travail de recherche a débuté grâce à
l’orientation des Professeurs Serge Bahuchet (Laboratoire d’Ethnobiologie-
Biogéographie, Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris, France), et Artur
Cristóvão (Departamento de Economia, Sociologia e Gestão, Universidade de
Trás-os-Montes e Alto Douro, Vila Real, Portugal).
Il a également reçu l’appui scientifique et institutionnel du Docteur Fernando
Palacios Arribas (Departamento de Biodiversidad y Biología Evolutiva, Museo
Nacional de Ciencias Naturales, Consejo Superior de Investigaciones Científicas,
Madrid, Espagne).
Dans les premières phases de cette recherche, l’orientation scientifique et
institutionnelle du Professeur José Luís Salinas (Institut Agronomique
Méditerranéen de Montpellier – Centre International de Hautes Etudes
Agronomiques Méditerranéennes, Montpellier, France) a été importante.
Le travail de recherche de terrain au Niger a été appuyé institutionnellement
par les Ministères de la Culture et de l’Environnement du Niger. Je dois citer
l’appui de Son Excellence le Ministre de la Culture, M. Oumarou Hadary, du
Secrétaire Général du Ministère de la Culture, M. Damana Barmini, du Secrétaire
Général de l’Environnement, M. Mamadou Mamane, et de spécialistes comme
Messieurs Ali Harouna, Seyni Seydou, Bello Nakata Ibrahim, Soumaïla Sahailou,
Hamissou Halilou Malam Garba, Moussa Alou, Abdou Malam Issa et Adamou
Dan Ladi.
7
L’Ambassade de France au Niger a apporté des appuis institutionnels
multiples à ce travail, à travers ses Attachés Culturels, M. Philippe Girerd et M.
Dodeman, et son Attaché de Presse, Mme Annabelle Chartiot.
Les habitants du village de Moli Haoussa-Gourma m’ont apporté des
enseignements, le logement et de l’amitié. Je suis particulièrement reconnaissant au
Chef Gourmantché Talimbaré Kondjoua, au Chef Haoussa Abdou Noma, à
Soumaïla Mordia Wali, Harouna Abdou, Daré Tchégnagou, Amadou Doti, Pali
Dananni Sanña, Tonko Amadou Oumarou, Amina Soumana, Adamou Maman,
Fimba et Nafisa. Je suis également reconnaissant à M. Malam Ridouane, de
Niamey.
Il est tout aussi important de relever que l’aide de M. Soumaïla Mordia Wali
a été fondamentale au cours des travaux de recherche de terrain. Il a été mon
interprète lors des enquêtes et interviews au Niger et il m’a beaucoup appris sur son
peuple Gourmantché. Il fut mon compagnon de voyage et, surtout, mon ami. Je
pense que c’est grâce à cette amitié et à notre entraide que nous avons pu faire face
aux maintes situations compliquées, difficiles ou même dangereuses que nous
avons rencontrées au fil des années sur les terrains de recherche.
J’exprime également ma reconnaissance à la famille de M. Harouna Moussa
et à Mme Aïcha Abdou pour leur hospitalité à Niamey et pour leur amitié. Le
médecin François Gourebi a aussi été toujours très attentionné envers moi, et il m’a
probablement sauvé la vie en 2002. Au Portugal, M. António Melo et moi avons
souvent débattu des résultats de mes recherches. Mon épouse, Mme Sahadatou
Abdoulaye Niandou, a été une informatrice importante sur les réalités du Niger, et
a toujours appuyé mon travail.
Les appuis institutionnels et financiers de la Fundação para a Ciência e a
Tecnologia (FCT), du Ministère de la Science, de la Technologie et de
l’Enseignement Supérieur du Portugal ont rendu possible la réalisation de ce
travail. Mais, lorsqu’entre octobre 2004 et mars 2006 cette fondation, qui était alors
sous la direction du Professeur Ramoa Ribeiro, n’a pas prolongé ma première
bourse post-doctorale, c’est le Museo Nacional de Ciencias Naturales, du Consejo
Superior de Investigaciones Científicas (Madrid, Espagne), qui m’a donné tous les
appuis financiers possibles, permettant ma survie, celle de mon épouse, et la
poursuite de mes recherches. De même, pendant une courte période de 2005 à
2006, j’ai reçu le Rendement Minimum d’Insertion de la part de l’Institut de
Sécurité Sociale portugais.
Je suis aussi très reconnaissant à M. André Julien Mbem qui a très gentiment
effectué les dernières révisions du manuscrit.
J’exprime également ma reconnaissance à l’endroit de toutes les autres
personnes, parmi lesquelles de nombreux anonymes, qui m’ont aidé lors des
voyages ou dans d’autres situations.




8
« Shall all living beings be happy » («Que tous les êtres vivants soient
heureux»)
Siddhârta Gautama (Bouddha) – Inde, VIe siècle av. J.-C.

« - Je ne m’y refuserais pas, [a dit Protagoras à] Socrate, dit-il ; mais, dois-
je le montrer, comme un vieillard qui parle à des jeunes gens, en vous racontant un
mythe, ou bien dois-je l’exposer en détail par un discours ? »
De nombreuses personnes dans l’assistance lui répondirent de procéder
comme il l’entendait.
- « Eh bien, il me paraît plus agréable de vous raconter un mythe. Il fut un
temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas.
Lorsque fut venu le temps de leur naissance, fixé par le destin, les dieux les
façonnent à l’intérieur de la terre, en réalisant un mélange de terre, de feu et de
tout ce qui se mêle au feu et à la terre. Puis, lorsque vint le moment de les produire
à la lumière, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de repartir les capacités entre
chacune d’elles, en bon ordre, comme il convient. Epiméthée demande alors avec
insistance à Prométhée de le laisser seul opérer la répartition : « Quand elle sera
faite, dit-il, tu viendras la contrôler. » L’ayant convaincu de la sorte, il opère la
répartition. Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait
vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature
sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de
petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien qu’ils aient un
repaire souterrain ; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là même leur
sauvegarde assurée ; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de
la même façon. Il opérait de la sorte pour éviter qu’aucune race ne soit anéantie ;
après leur avoir assuré des moyens d’échapper par la fuite aux destructions
mutuelles, il s’arrangea pour les prémunir contre les saisons de Zeus : il les
recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses, protections suffisantes pour
l’hiver, mais susceptibles aussi de les protéger des grandes chaleurs, et
constituant, lorsqu’ils vont dormir, une couche adaptée et naturelle pour chacun ;
il chaussa les uns de sabots, les autres de peaux épaisses et vides de sang. Ensuite,
il leur procura à chacun une nourriture distincte, aux uns l’herbe de la terre, aux
autres les fruits des arbres, à d’autres encore les racines ; il y en a à qui il donna
pour nourriture la chair d’autres animaux ; à ceux-là, il accorda une progéniture
peu nombreuse, alors qu’à leurs proies il accorda une progéniture abondante,
assurant par-là la sauvegarde de leur espèce.
Cependant, comme il n’était pas précisément sage, Epiméthée, sans y
prendre garde, avait dépensé toutes les capacités pour les bêtes qui ne parlent pas
; il restait encore la race humaine, qui n’avait rien reçu, et il ne savait pas quoi
faire.
Alors qu’il était dans l’embarras, Prométhée arrive pour inspecter la
répartition, et il voit tous les vivants harmonieusement pourvus en tout, mais
l’homme nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes.
9
Et c’était déjà le jour fixé par le destin, où l’homme devait sortir de terre et
apparaître à la lumière. Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait
préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et
d’Athéna, ainsi que le feu – car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de
s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. De cette manière,
l’homme était donc en possession du savoir qui concerne la vie, mais il n’avait pas
le savoir politique ; en effet, celui-ci se trouvait chez Zeus. Or Prométhée n’avait
plus le temps d’entrer dans l’acropole où habite Zeus, et il avait en plus les
gardiens de Zeus, qui étaient redoutables ; mais il parvient à s’introduire sans être
vu dans le logis commun d’Héphaïstos et d’Athéna, où ils aimaient à pratiquer
leurs arts, il dérobe l’art du feu, qui appartient à Héphaïstos, ainsi que l’art
d’Athéna, et il en fait présent à l’homme. C’est ainsi que l’homme se retrouva bien
pourvu pour sa vie, et que, par la suite, à cause d’Epiméthée, Prométhée, dit-on,
fut accusé de vol ».
Protagoras - In : Platon - « Protagoras » – Grèce, 399-390 av. J.-C.



























10

Préface

Depuis 1993, Pedro Galhano se consacre à des recherches scientifiques
multidisciplinaires sur « la coexistence entre les humains et la nature, tout
particulièrement avec des grands prédateurs et la grande faune sauvage ». C’est un
thème qui concerne un domaine de l’Ethnologie/Anthropologie classique, celui des
relations Homme/Nature, mis en place au début du XXe siècle par des
anthropologues américains à la suite de Franz Boas, et qui avait également été
initié dans les années 1950-1960 avec les travaux sur les relations Homme/animal.
Ce renouveau de l’Anthropologie de l’Homme et de la Nature emprunte une
nouvelle approche, celle de l’Anthropologie environnementale.
La pollution, la pression démographique, l’industrialisation à outrance, la
mondialisation de la consommation et du commerce menacent gravement tous les
écosystèmes. Des citoyens et des scientifiques inquiets essayent de réagir. Et
rejoints par des peuples autochtones, des minorités culturelles et de nombreuses
ONG, ils essayent, lors des grands rassemblements à Rio, Johannesburg ou
Copenhague, de mobiliser les gouvernements pour « sauver la planète ».

Itinéraire d’un chercheur

João Pedro Galhano Alves, né à Porto, au Portugal, en 1962, est Docteur en
Anthropologie depuis 2000. Ses études en Ethnologie et Anthropologie ont eu pour
cadre le Laboratoire d’Ecologie Humaine et d’Anthropologie (équipe de recherche
associée au Centre National de Recherche Scientifique - CNRS) de l’Université
d’Aix-Marseille III (France). Auparavant, il avait obtenu le diplôme de Master of
Science (1995) en Politiques Agricoles et Administration du Développement,
option Développement agricole et rural, et un Diplôme de Spécialisation Post-
universitaire (1996) en Développement Agricole et Rural, à l’Institut Agronomique
Méditerranéen de Montpellier/Centre International de Hautes Etudes
Agronomiques Méditerranéennes (France).
Depuis l’obtention de son doctorat en Anthropologie à l’Université d’Aix-
Marseille, il a bénéficié de trois postes de post-doctorant :
1) Post-doctorat de trois ans (février 2001-septembre 2004) « Recherches en
Ethnobiologie » dans le cadre du Laboratoire d’Ethnobiologie-Biogéographie du
CNRS-Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (France) et du Département
d’Economie, Sociologie et Gestion de l’Université de Trás-os-Montes e Alto
Douro (Portugal).
2) Post-doctorat de trois ans (septembre 2005 – février 2009) en
«Anthropologie et Ethnologie des écosystèmes dans le parc du W au Niger » ;
d’une part, auprès du Département d’Anthropologie et du Centre en Réseau de
Recherche en Anthropologie (CRIA) de la Faculté de Sciences Sociales et
Humaines de l’Université Nova de Lisbonne (Portugal), et d’autre part, du
Département d’Ethnologie et du centre de recherche Institut de Recherches
11
Sociologiques et Anthropologiques (IRSA), de l’Université Paul Valéry -
Montpellier III (France).
3) Post-doctorat (commencé en mars 2009) dans ces deux dernières
institutions, et qui est encore en cours.
Depuis 2004, c’est aussi un collaborateur assidu du Laboratoire de
Biodiversité et Biologie Evolutive du Musée National de Sciences Naturelles de
Madrid – MNCN, laboratoire rattaché au Conseil Supérieur de Recherches
Scientifiques - CSIC (Espagne).
Pedro Galhano a commencé par faire des études à l’Université de Trás-os-
Montes e Alto Douro (Portugal) pour devenir Ingénieur Agronome. Il a donc
commencé sa vie professionnelle comme chercheur en Sociologie Rurale au
Département d’Economie et Sociologie de l’Université de Trás-os-Montes e Alto
Douro (Portugal).
Auparavant, Pedro Galhano avait été enseignant coopérant (1987-1988) et a
donné des cours de « Physique et chimie » au lycée de Praia, dans les Iles du Cap
Vert (Afrique de l’Ouest). Il a aussi été enseignant universitaire et a donné des
cours en « Edaphologie (sols) », au sein du Département « Sols et Fertilité » à
l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro (Portugal). Il a assuré (1991-1992)
des cours en « Arboriculture et Fruiticulture », à l’Ecole Agricole Conte de Saint
Bento de Santo Tirso (Portugal). Pedro Galhano a connu d’autres expériences
professionnelles, ouvrier agricole, vendeur de fruits ou de vêtements en France et
dans d’autres pays, et aussi sans emploi.
Au cours des trois dernières décennies, il a voyagé, vécu ou travaillé dans 36
pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique, depuis les Etats-Unis jusqu’au
Myanmar (ex-Birmanie), et depuis des régions polaires jusqu’aux grands déserts
chauds comme le Sahara.
Ses recherches en Inde (1993-1995), pour le Master of Science, portaient sur
« les relations entre des populations de bergers et d’agriculteurs avec le tigre et la
biodiversité ». Dans le cadre de ses études doctorales (1995-2000), il est retourné
en Inde, mais a surtout mené plusieurs enquêtes de terrain au Portugal et en Europe
sur «la coexistence des sociétés rurales avec le loup et la grande faune
méditerranéenne ». Depuis 2001, il a entamé une recherche post-doctorale sur « la
cohabitation entre des populations de chasseurs-cueilleurs, d’agriculteurs et
d’éleveurs avec le lion et la grande faune africaine, dans la région du Parc National
du W du Niger ». Il a procédé par enquêtes orales et observation participante,
auprès des cultures et des sociétés de cette région de savane en Afrique de l’Ouest,
tout particulièrement auprès des Gourmantché qui sont au centre du présent
ouvrage.
Spécialiste en systèmes de propriété foncière et de leurs impacts
écologiques, socioculturels et politiques, en 2009 il a publié à New York un
ouvrage sur ces thèmes : The Artificial Simulacrum World. The geopolitical
elimination of communitary land use and its effects on our present global
condition.
12
L’auteur parle et écrit le portugais, le français, l’espagnol et l’anglais, et peut
converser en italien, galicien, catalan, en créole capverdien, et a des connaissances
basiques en hindi et en arabe. Ses connaissances linguistiques lui ont permis de
participer à plusieurs congrès scientifiques où il a présenté des communications, et
d’être invité pour donner des conférences dans plusieurs pays. Plusieurs de ses
communications dans ces quatre langues ont été publiées dans des revues
internationales traitant d’anthropologie aussi bien que de biologie, d’écologie et de
sciences naturelles. Sa thèse de Doctorat en Anthropologie s’intitule : « Vivre en
biodiversité totale. Des humains, des grands carnivores et des grands herbivores
sauvages. Deux études de cas : loups au Portugal, tigres en Inde », a été publiée en
l’état par les Presses Universitaires du Septentrion / Atelier National de
Reproduction des Thèses en 2002. On peut trouver les références de ses principaux
travaux dans la bibliographie présentée à la fin de ce livre.
L’itinéraire du chercheur cache des surprises. C’est aussi un écrivain qui a
écrit des textes en prose et de la poésie en portugais, dont deux romans, publiés au
Portugal et au Brésil.
Intéressé par les problèmes religieux et métaphysiques en tant que chercheur
mais aussi à sa manière personnelle et engagée, il a séjourné et a eu de longs
entretiens avec des maîtres sufis musulmans, et des shadus et des gourous hindous.
Auparavant, dans le cadre de ces expériences « exotiques », il s’était engagé dans
une psychanalyse en Europe.
Mais, depuis 2003, après une décennie de voyages continus entre la France,
l’Espagne et le Portugal, Pedro Galhano, tout en ordonnant ses données de terrain
et en rédigeant articles et ouvrages, cherche à être un « petit agriculteur de
subsistance ». Il a choisi de vivre, et de se ressourcer entre ses nombreux séjours de
terrain, dans sa ville natale de Porto, dans l’ancienne maison de sa famille entourée
d’un grand jardin, où il a planté environ une centaine d’arbres fruitiers, et où il
cultive un petit jardin potager et élève de la volaille.
De multiples allers-retours et des séjours à Madrid lui ont permis d’élaborer,
entre 2004 et 2008, la présentation d’une exposition programmée au Muséum des
Sciences Naturelles de Madrid : « Anthropologie et écosystèmes. Vivre en
biodiversité totale avec des lions, des tigres ou des loups. Niger-Inde-Portugal ».
Cette importante exposition a été retardée pour des raisons de financement. Elle
prend place en 2010 et 2011 autour des centaines d’objets, de nombreuses
photographies et de documents recueillis lors de ses nombreux voyages de terrains
en Inde, au Niger et au Portugal. Les collections réunies sur la culture matérielle
des Gourmantché du Niger et des Gurjar du Rajasthan sont rares. Cette exposition
contribuera à leur découverte par le grand public.
Les collections muséographiques du chercheur, aussi bien que les
photographies et les textes qui les accompagnent, présentent clairement les
informations ethnographiques, technologiques et biologiques recueillies sur le
terrain. Elles illustrent d’une façon cohérente et détaillée les réalités quotidiennes
des peuples étudiés, leurs représentations face à l’Invisible, ainsi que leurs relations
avec la biodiversité et la grande faune sauvage.
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On le constate, Pedro Galhano est un chercheur infatigable et sérieux. C’est
aussi un homme d’honneur qui a choisi d’inscrire ses recherches certes dans le
cadre d’études doctorales et post-doctorales en Anthropologie fondamentale,
théorique et conceptuelle, tout en favorisant une approche pluridisciplinaire grâce à
ses connaissances en sciences agraires, sociales et politiques, et tout
particulièrement en ethnobiologie et en écologie. Mais c’est aussi un adepte d’une
approche comparative et empirique avec des terrains importants en Europe, Asie et
Afrique. Anthropologue attentif aux populations locales, avec qui il adore entrer en
contact et partager leur vie quotidienne, il a choisi une approche pragmatique et a
décidé de suivre au maximum les pratiques culturelles locales. Lors des discussions
avec ses « informateurs », et dans ses travaux écrits, il a fait le choix de proposer
des réflexions pouvant servir de base à des projets culturels et sociaux qui
pourraient aider les populations locales auxquelles il s’est intéressé et les aider dans
des entreprises de développement durable et soutenable. Ses propositions
s’inscrivent dans une démarche anthropologique pour une amélioration des
conditions de vie locales avec la participation volontaire et active des populations
locales.
Ce présent travail, sur les Gourmantché et leur insertion dans l’écosystème
du Parc du W, sera suivi d’un autre ouvrage, portant sur des recherches en
Anthropologie comparée, qui devrait s’intituler Anthropologie et écosystèmes.
Vivre en biodiversité totale avec des lions, des tigres ou des loups. Niger-Inde-
Portugal.
Ce deuxième ouvrage, d’ailleurs pratiquement fini, reprend des
argumentations issues de la thèse de doctorat en Anthropologie de Pedro Galhano,
mais sera surtout composé de textes illustrés par de nombreuses photographies. Il
s’agit d’un livre qui montrera, grâce aux nombreuses photographies et cartes de
l’auteur, les résultats de ses recherches comparées de terrain en Afrique, en Asie et
en Europe, auprès de communautés humaines qui coexistent encore avec des
écosystèmes de haute biodiversité. On peut dire que les études de cas comparées
qu’il détaille dans ses ouvrages, constituent des exemples et des repères importants
pour notre époque. Ce deuxième ouvrage abondamment illustré présentera un
éventail élargi d’écosystèmes, de cultures et de technologies. Il sera question de
comprendre aussi bien comment des sociétés africaines dites « animistes » peuvent
coexister avec la grande faune et pratiquer encore parfois la chasse à l’arc et la
cueillette, que comment des sociétés agro-pastorales hindoues coexistaient encore
récemment avec des tigres, ou comment, en Europe, des sociétés rurales
portugaises équipées de machinerie sophistiquée arrivent à coexister encore
aujourd’hui avec les loups et la grande faune ibérique.
Ce présent ouvrage, l’exposition programmée à Madrid, et on l’espère au
Niger, ainsi que le deuxième ouvrage en cours seront parmi les premières
présentations publiques des expressions culturelles, immatérielles et matérielles de
peuples méconnus, les Gourmantché du Niger et les Gurjar de l’Inde.
Par ailleurs, en cohérence avec ce travail de type muséographique, et à la
suite de ces nombreux entretiens avec des chasseurs gourmantché, Pedro Galhano a
14
eu l’idée d’un projet qui s’inscrirait dans une perspective précise de développement
culturel et durable. Il en a débattu avec les deux coordinatrices de ses recherches
post-doctorales. Ce projet nous a semblé viable et Pedro Galhano a repris contact
avec des experts scientifiques et des agents du gouvernement du Niger. Des
discussions avec des responsables ministériels du Niger l’ont persuadé de
concevoir ce projet de revalorisation de la chasse traditionnelle à l’arc chez les
Gourmantché. Toutefois, des démarches pour son application sur le terrain sont
encore à faire.
On le voit Pedro Galhano est un chercheur actif, sérieux et très organisé pour
mener à bien tous ces différents travaux, dont un grand nombre a été publié dans
des revues spécialisées. Certes, tout au long de cette décennie post-doctorale, il a
bénéficié des conseils de plusieurs experts scientifiques et gouvernementaux du
Niger. Il a su tirer profit de remarques constructives des spécialistes rencontrés lors
des nombreux congrès internationaux auxquels il a participé. Il a, bien sûr, fait
appel à ses deux co-directrices de recherche. Mais, c’est lui la “cheville ouvrière”
qui a su gérer toutes ces informations, tous ces conseils et suggestions. Sa maîtrise
des outils informatiques lui a permis de “communiquer en temps réel” avec les
différents experts qui ont accepté de le suivre, pour certains momentanément, pour
d’autres par périodes avec des rebondissements, et pour d’autres sur la longue
durée. Pedro Galhano est un personnage sympathique, enthousiaste, même s’il
connaît comme tout le monde des périodes creuses. Il faut souligner qu’il possède
toutes les qualités scientifiques indispensables pour des travaux pluridisciplinaires
de haut niveau. De même, il est capable de participer pleinement à des groupes de
travail et de réflexion dans le cadre d”équipes de recherche scientifique, tant pour
faire avancer la recherche fondamentale que pour des travaux en vue d’une
meilleure valorisation de la recherche.

Anthropologie et écosystèmes

On peut regrouper les recherches et travaux de Pedro Galhano sous ce grand
thème d’un intérêt éminent et innovant car encore peu traité en sciences sociales, la
coexistence entre les sociétés humaines et la biodiversité, tout particulièrement la
coexistence avec des grands carnivores et la grande faune. Ses terrains de
recherche sont sous-tendus par ce grand thème transversal. Par ailleurs, essayer de
comprendre comment des sociétés humaines peuvent encore aujourd’hui vivre en
biodiversité quasi totale, lui a permis de contribuer de manière significative à la
compréhension de cultures peu connues jusqu’alors, les Gourmantché et les Gurjar.
Ses méthodes d’enquête et ses approches sont celles d’une anthropologie
classique (observation participante, entretiens semi-directifs), mais aussi engagée
dans un domaine résolument contemporain, l’anthropologie environnementale qui
demande des actions de terrain avec la participation des populations locales. Les
écosystèmes sont menacés partout dans le monde par la mondialisation de la
consommation et du commerce. Des scientifiques, des citoyens éclairés, de
nombreuses ONG s’interrogent sur l’avenir de l’humanité, sur la survie de la
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biodiversité et de la diversité culturelle. Par ailleurs, l’échec des approches de
développement classiques préconisant le transfert de technologies de « haut en
bas» a poussé des peuples autochtones et des minorités territorialisées, dont des
Amérindiens de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine, à s’engager auprès de
l’ONU dans le cadre du forum pour le développement des peuples indigènes.
Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, de nouveaux concepts sont devenus familiers :
conservation et restauration de la biodiversité, protection et gestion durable et
participative de l’environnement.
Les travaux de Pedro Galhano s’inscrivent dans ces directions et réflexions.
Ce type d’études anthropologiques demande une grande vigilance de
l’anthropologue. Un des écueils qui le guettent serait d’affirmer que l’équilibre
d’une société humaine avec l’écosystème résulterait d’interactions avec celui-ci
depuis « la nuit des temps », ce qui aurait contribué à construire leur « sagesse
environnementale ». Et c’est vrai que Pedro Galhano veut montrer l’existence de
ces grandes connaissances environnementales des populations qu’il a étudiées, en
s’appuyant sur tous leurs aspects culturels : pratiques et croyances religieuses,
structures familiales et politiques, connaissances sur la faune et la flore,
représentations symboliques et « visions écosystémiques ».
Certains pourraient dire qu’il revisite la théorie dite du Bon Sauvage
élaborée par Montaigne s’émerveillant de la sagesse et du pragmatisme des Indiens
sud-américains qu’il a rencontrés. Certains pourraient le penser car les recherches
de Pedro Galhano ont porté sur des groupes humains habitant dans ou à la
périphérie de réserves naturelles (le Parc de Sariska en Inde, le Parc du W au
Niger, le Parc de Montesinho au Portugal). Mais il faut le rappeler, rares ont été les
créations de « réserves culturelles » qui ont vraiment cherché à figer les groupes
humains et à les condamner à toujours vivre comme avant leur rencontre avec les
colonisateurs, que ce soient les réserves pour les tribus amérindiennes au Brésil ou
en Amérique du Nord, ou encore du temps de l’apartheid en Afrique du Sud. A
chaque fois, la société dominante a enfermé dans ces « réserves humaines », avec
la minorité territorialisée, ou le peuple autochtone repoussé dans les régions les
plus ingrates de son territoire ancestral, des missionnaires qui avaient pour mission
« d’éduquer et de convertir les Sauvages » au style de vie dit « plus civilisé » des
colonisateurs, accompagnés de représentants du gouvernement (« agent indien »,
policiers, militaires, médecins et infirmiers). La présence, dans ces « réserves
culturelles », de ces « agents de l’extérieur », ainsi que la construction plus ou
moins rapide, d’écoles, de dispensaires ou d’hôpitaux et de bâtiments pour
héberger les « agents étrangers », ont contribué à accélérer le processus
d’acculturation et donc de changement social et culturel inéluctable des populations
locales.
Pedro Galhano n’a pas cette vision idéale et essentialiste. Il partage l’avis
qu’on ne peut pas empêcher les peuples autochtones et les minorités de choisir leur
propre développement social et culturel. Cela ressort de son ouvrage. Il fait
clairement ressortir les changements en cours, tant au niveau matériel que des idées
et des réflexions, que la création de la réserve naturelle à côté de chez eux et dont
16
ils ont été expulsés, a fait surgir. Son propos se développe dans une autre direction:
comment des groupes humains ont-ils pu vivre et comment peut-on encore vivre en
biodiversité totale, lorsqu’on doit vivre côte à côte avec des grands prédateurs ? Il
cherche à mettre en place une typologie des styles de vie, des positions, des « choix
écosystèmiques » que ces populations ont manifesté dans le passé et aujourd’hui.
Cette question concerne de nombreux gouvernements et groupes humains.
Par exemple, on peut citer le cas des Amérindiens du Nord, ceux établis dans les
réserves indiennes justement, qui cherchent à réintroduire la grande faune et la
flore autochtones, dont les animaux prédateurs (ours et loups), parce qu’ils les
considèrent comme des parents et qu’ils coexistaient ensemble il y a peu de
générations. On pourrait mentionner les politiques nationales des Etats-nations qui,
d’une part, cherchent à restaurer la biodiversité là où elle a disparu (les ours des
Pyrénées, en France) ; ou qui, d’autre part, ailleurs en Europe, cherchent à
maintenir vivable la biodiversité en protégeant les espèces en voie de disparition.
Ou encore le cas de la France où brusquement le retour des loups dans les Alpes
françaises, oblige les gouvernements, qui doivent respecter les lois européennes, à
les reconnaître en tant que « citoyen animal européen». Dans ce pays, où ils avaient
« disparu » depuis longtemps, décimés par les chasseurs, les loups ont à faire face à
un problème complexe, car ni les humains ni les animaux domestiques ne savent
plus coexister avec des prédateurs. Les animaux domestiques, sous les pressions et
manipulations de leurs maîtres, ont oublié les comportements de défense face à ce
prédateur qui chasse le plus souvent en meutes. Les bergers ne veulent plus rester
sur le terrain face à ce redoutable carnassier. Et les chasseurs, qui devraient
reconnaître en lui un « maître de la chasse », refusent de considérer cet individu
quadrupède comme un « confrère », tant ils croient qu’il leur fait concurrence. Il a
pourtant été l’auxiliaire de chasse de nos ancêtres aux temps du Paléolithique
supérieur et au début du Néolithique, avant que les « relations Homme / loup » sur
la longue durée ne le transforment en chien, ce grand ami de l’Homme, avec le
cheval.
Dans ses travaux, Pedro Galhano présente les connaissances des populations
locales en elles-mêmes. Il ne les compare pas à l’aune des connaissances
naturalistes occidentales. Il les montre possesseurs d’un réel savoir local
pragmatique mais qui s’inscrit aussi dans une réflexion philosophico-religieuse
ouverte sur les Autres, humains et non-humains, car non hiérarchisée. Il s’efforce
aussi de montrer comment certaines de ces connaissances et techniques des
sociétés vivant toujours en biodiversité quasi totale pourraient peut-être aider à
mieux gérer les politiques de conservation et de restauration de la biodiversité
préconisées par les Etats-nations modernes. On comprend que la politique
d’expulsion des populations locales des réserves naturelles n’est pas forcément la
meilleure solution, ni pour la faune et la flore, ni pour les peuples expulsés et ainsi
coupés de ressources vitales, par leur migration forcée en dehors du parc, sans que
les autorités locales aient essayé de les indemniser sur la longue durée pour les
aider à vivre autrement.
17
Pedro Galhano est un humaniste. A Rome, il fait comme les Romains. Il a su
s’adapter et partager la vie quotidienne, autant qu’il a pu et qu’on a bien voulu
l’accueillir, avec les populations locales qui ont accepté de l’héberger et de discuter
avec lui. Pedro Galhano ne saurait se contenter d’étudier les groupes humains qu’il
a voulu rencontrer. Il lui faut essayer de comprendre, et de participer autant que
faire se peut, aux représentations culturelles que ses hôtes se font du monde qui les
entoure. Il lui faut essayer d’apprendre, de l’intérieur de ces sociétés autres, les
connaissances qu’elles ont acquises “depuis la nuit des temps” sur leur
environnement. Il veut comprendre comment ils ont acquis ces connaissances des
écosystèmes qui leur ont permis de vivre et de développer leurs systèmes
socioculturels. Les choix culturels écosystémiques et respectueux de leur
environnement leur permettent encore de connaître une réelle coexistence, avec des
hauts et des bas, avec les grands prédateurs et les grands herbivores, mais pour
combien de temps ?

Danièle Vazeilles, Université de Montpellier, France, janvier 2010




























18

Introduction

J'adore les voyages et les explorateurs. Un vieux maître portugais, le
psychanalyste et politicien Armando Salgado Rodrigues, m’avait dit dans les
années 1980, que le voyage est « un parcours par l’arc-en-ciel qui relie
l’humanité », car un voyageur ne peut survivre, surtout s’il voyage à pied, que s’il
est aimé par ceux qu’il rencontre sur son chemin. Et s’il voyage de son propre gré,
il est poussé par une pulsion qui est nécessairement intellectuelle, puisque cette
pulsion a comme but, inconscient ou conscient, la satisfaction de connaître et de se
lier au monde, à la nature, aux humains, et aux infinis détails des choses et des
êtres qui, par leur nombre et dimensions, ne peuvent jamais être perçus dans leur
totalité tout au long d’une vie humaine. Et c’est en connaissant le plus grand
nombre de détails de la réalité, dans différentes zones géographiques et
bioclimatiques, peuplées de plantes et d’algues, d’animaux et d’humains, qui tous
ont des histoires, des cultures, des pratiques, des contraintes et des aspirations aussi
diversifiées que les choses de la nature, qu’on peut avoir un bref aperçu de
l’architecture de l’ensemble.
Les distinctions entre les choses se font par comparaison, et à partir de la
comparaison, suivie de la différenciation ou de l’identification, nous nommons les
choses, qui sont les éléments de la réalité. Puis, les choses étant devenues des noms
abstraits dans le langage du cerveau humain, elles sont classées par groupes
d’identité, et au fil du temps on observe leur dynamique. A partir de là, on dégage
une connaissance des relations dynamiques, qui existent aussi dans la dimension
temporelle, qui existent entre les choses. Ces relations dynamiques diachroniques,
qui se manifestent sous d’innombrables formes, peuvent alors être groupées
mentalement dans un ensemble, qui constitue un système de relations entre ces
éléments.
On appelle cette capacité à mettre en relation mentale deux choses ou plus,
pensée multifactorielle. La pensée multifactorielle n’a pas le même niveau de
développement chez tous les individus humains, sans que cela signifie qu’ils ne
sont pas égaux dans leurs capacités, puisque nous appartenons tous à la même
espèce, vulgairement et improprement appelée « race », sans que ce terme figure
dans la terminologie de la taxinomie biologique scientifique. En effet, nous
sommes tous des Homo sapiens sapiens, une espèce de primate qui, tout comme
ses ancêtres directs dans la chaîne de l’évolution des espèces, lors de la période
Quaternaire, a bouleversé le monde, pour le changer à jamais.
Une pensée multifactorielle est d’autant plus efficace à mesure que le
nombre de facteurs du système représenté dans le cerveau augmente. Ceci
s’acquiert avec l’expérience, voire l’entraînement. De cette manière, un bûcheron
entraîne et développe ses muscles. Un orfèvre domine la main, le geste et la
création artistique. Un agriculteur connaît les saisons. Un chasseur connaît maints
détails sur ses proies et l’écosystème. Un féticheur développe sa pensée
analogique, qui est aussi multifactorielle. Une femme développe son comportement
19
d’attachement dans la maternité. Un lion développe ses aptitudes cognitives lors de
la quête de ses proies. Un insecte domine la géométrie et le geste lorsqu’il tisse son
cocon. Une baleine entraîne ses connaissances géographiques globales. De la
même manière, tout type de pensée multifactorielle nécessite un entraînement, par
répétition, qui peut conduire à la capacité à faire des liaisons entre un nombre
important d’éléments et de facteurs.
Un ingénieur assimile les mathématiques et la physique ; il est capable
d’établir un système très complexe qui résulte dans le plan. En ce qui concerne les
chercheurs en sciences ou lettres, ils sont aussi obligés de connaître un grand
nombre de détails d’une ou plusieurs réalités culturelles pour dégager des
synthèses. Celles-ci constituent la représentation finale du réel, d’un type de chose
ou phénomène, et c’est cette représentation qui relie la personne au réel et au
monde, et qui servira de postulat à l’action.
Le chercheur en anthropologie et en ethnologie est forcé de mettre en
relation un grand nombre d’éléments et de facteurs, de différentes natures, qui
configurent l’ensemble des réalités écologique et humaine de son objet de
recherche. Ces réalités sont plus vastes que la compréhension humaine. Dans ce
contexte, le chercheur choisira quelques-uns de ces éléments et facteurs comme
indicateurs majeurs, ceux qui, par intuition, lui paraissent être en mesure de
permettre la constitution mentale d’un système, qu’il veut connaître. Ce système
constitue son objet de recherche. Or, tout système naturel ou humain est très
complexe, étant constitué par un grand nombre d’éléments et de facteurs. Ainsi, la
pensée de ce type de professionnel doit être entraînée et mise au service d’une
pensée multifactorielle très élargie. Il doit être attentif aux réalités écologiques et
aux réalités éthologiques, psychologiques, technologiques, culturelles, sociales,
religieuses et politiques des humains. La pensée multifactorielle doit être aussi en
mesure d’établir des relations entre ces réalités pour comprendre l’ensemble de
leurs systèmes dynamiques. Ceux-ci constituent des structures, telles la structure
fonctionnelle des écosystèmes, une structure de production sociale ou une structure
socioculturelle. L’ensemble de ces structures constitue un complexe.
Dans ce présent travail, c’est le complexe d’intégration d’une société
humaine avec l’écosystème qui est le sujet central, tout comme dans les autres
travaux de recherche que j’ai accomplis.
Pour connaître une société ou un écosystème, il faut être en mesure de
nommer et de comprendre ces éléments. Pour ce faire, il faut comparer cette
société et cet écosystème avec d’autres pour, par identification et différenciation,
faire un portrait des systèmes, des structures et des complexes qui constituent
l’objet de recherche.
Ainsi, l’anthropologue doit voyager et vivre et dans des régions
géographiques différentes et parmi des sociétés humaines différentes, à des
moments différents, sur la longue durée, pour pouvoir comparer les différents
aspects des unes et des autres, et ainsi décrire et analyser les régions et les sociétés
qu’il étudie. Il se peut aussi qu’il étudie une société ou une culture pour faire la
20
critique d’une autre, d’ailleurs le plus souvent la sienne. C’est dans ce sens qu’on
dit que « l’anthropologie c’est comparer », comme me l’ont appris mes directeurs
de recherche. L’ethno-anthropologie « s’intéresse de manière privilégiée aux faits
de culture ou de civilisation, à leur diversité, et aux sociétés, groupes ou
organisations qui en sont les supports » (Laburthe-Tolra & Warnier 1993).
Le « voyage anthropologique » est, ainsi, une exploration. Une exploration
parmi un écosystème et un groupe humain, dont il doit découvrir et connaître les
détails qui lui permettront de les décrire et de les analyser. La connaissance de ces
détails est tout d’abord ethnographique et voire même naturaliste, descriptive. Et
c’est cette approche descriptive, résultant d’une exploration, qui sert de base à
l’analyse ethnologique et anthropologique.
Et l’exploration est aussi un jeu, parfois dangereux, qui mène à la
connaissance. Toute forme de connaissance classique provient à la fois de la
contemplation, de l’observation, de l’expérimentation et de la réflexion. Et le
voyage, tout comme la lecture, a été, depuis l’Antiquité classique, un des plus
puissants moyens d’acquisition des connaissances. J’ai l’habitude de dire qu’un
long voyage correspond à la lecture d’une centaine de livres. Tout voyage
anthropologique est un voyage d’exploration, comme tout vrai voyage est une
forme d’exploration.

Une question de fond

Cet ouvrage est le résultat d’un long voyage, qui a débuté en 2002 et va
connaître une certain terme en 2009, avec la finalisation de sa rédaction. C’est
aussi le résultat d’une exploration d’une contrée lointaine, le W du Niger, une
région éloignée, où il est difficile d’arriver, où encore pas trop de personnes
s’aventurent. Dans cette région, vivent des communautés humaines qui perpétuent
encore quelques formes de vie d’antan, en coexistant avec des lions, des éléphants
et avec la grande faune africaine ; des communautés immergées dans une énorme
savane qui s’étend sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés.
Mais cet ouvrage résulte aussi d’autres longs voyages, commencés il y a
longtemps, et qui m’ont emmené, depuis mes 20 ans, dans des contrées éloignées
de mon lieu de naissance au Portugal. Au cours des derniers 27 ans, j’ai vécu
environ 18 ans en dehors de mon pays. J’ai voyagé, vécu ou travaillé dans 36 pays
d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. J’ai recouvert mes pieds de la
poussière d’innombrables chemins à travers les jungles indiennes, les savanes
africaines et les montagnes européennes. Mon but, à travers cette longue dérive qui
m’a fait traverser la moitié de la planète, a toujours été de connaître, de témoigner,
de partager. Connaître la nature et les humains, et rechercher ce qu’il reste de beau
et de joie dans un monde presque totalement détruit et qui a été converti, comme le
disait l’écrivain portugais Miguel Torga, en « une vallée de larmes ». Des larmes
des humains, mais aussi les larmes des choses, des animaux et des plantes, comme
21
le disait dans l’Antiquité une inscription sur la porte de l’ancien grand temple de
Carthage : «Sunt lacrimae rerum».
Pourtant, on peut dire que ce voyage au Niger a commencé en 1993, lorsque
j’étais un étudiant en Master of Science à Montpellier, en France. A cette époque,
beaucoup de recherches effectuées en France et ailleurs étaient axées sur le concept
de « développement soutenable ou durable ». Toutefois, les définitions écologiques
de ce concept m’ont toujours paru floues. Toute forme d’évolution humaine
pouvait-elle être séparée de l’évolution des écosystèmes ? Certainement, ces
concepts de « développement durable » partaient du principe que non. Mais, la
question principale que je me posais était toute autre : de quels
écosystèmes s’agissait-il ?

Biodiversité totale, haute, faible ou minimale

Presque dès le début de mes recherches, mon postulat a été que toute forme
d’intégration d’une société humaine avec l’écosystème doit être en mesure, pour
qu’elle soit « durable et écologiquement soutenable », de maintenir les conditions
d’équilibre et de stabilité de cet écosystème (Galhano Alves, 1994 b). Hors, dans
notre période géoécologique Quaternaire, tout comme depuis la période
Secondaire, la structure fonctionnelle des écosystèmes continentaux, et aussi
marins, à l’exception de certains écosystèmes insulaires ou désertiques, comprend
une chaîne trophique composée de plusieurs espèces de producteurs et de
consommateurs. Des producteurs primaires, la végétation sauvage et cultivée. Des
consommateurs primaires, les herbivores « sauvages » et domestiques. Des
1consommateurs secondaires, les petits et les moyens carnivores. Des
consommateurs tertiaires, c’est-à-dire, de grands carnivores (tel le lion, le tigre, le
2 3loup, le puma, le jaguar et l’ours ), et des décomposeurs , comme le montre le
schéma suivant :


1 Les petits carnivores tels que la loutre, le renard ou le chacal et les moyens carnivores tels
que le lynx, le guépard ou le léopard.
2 A ces espèces il faut ajouter les grands carnivores fluviaux (crocodiles et caïmans), et les
grands rapaces (aigles) dans le ciel. Il fallait aussi ajouter le tigre de Tasmanie, qui était le
grand prédateur marsupial de l’Australie, mais qui a été totalement décimé par les colons
européens. Dans les océans, les grands prédateurs sont les requins et les orques, mais ces
espèces sont aussi en danger d’extinction.
3 D'une façon stricte on considère que seules les bactéries et les autres micro-organismes
décomposeurs sont effectivement des «décomposeurs» vu qu'ils transforment la matière
organique en des composés minéraux. Pourtant, d'une façon moins stricte, on peut
considérer que les animaux (tels que les vautours ou les hyènes) et les autres organismes
nécrophages sont aussi des décomposeurs.
22
Grands carnivores
Consommateurs secondaires
Consommateurs primaires
Producteurs primaires


Tous ces éléments de ces chaînes trophiques ont des rôles essentiels et
complémentaires dans la régulation de l’équilibre et de la productivité biologique
des écosystèmes. En effet, l’écologie scientifique enseigne que, lorsqu’un
écosystème contient ces différents types d’espèces, en populations nombreuses et
stables, il tend à atteindre un état écologique dit de « climax ». Alors, en fonction
des caractéristiques édaphiques (sols) et climatiques d’une région donnée,
l’association entre les différentes espèces est stable, la biomasse et la
diversification des chaînes trophiques sont maximales, et la capacité d’homéostasie
face aux fluctuations du milieu est supérieure à toute autre association d’espèces
(Dieter & Hergt, 1993 ; Ramade, 2003).
Naturellement, pour que ces espèces de macrofaune vivent dans une région
donnée, il faut que la plupart du territoire soit couverte par de la végétation
spontanée, qui est la base de toute biodiversité.
Par ailleurs, si dans une région donnée, toutes ces espèces autochtones sont
présentes, et leurs populations nombreuses et stables, je dis que l’écosystème se
trouve en état de « biodiversité totale ». Les termes « biodiversité totale » ont été
exprimés en Inde par Valmik Thapar (sans date), et ensuite ils ont été
conceptualisés et employés en France par moi-même et par d’autres chercheurs
(Galhano Alves, 1995, 2002 ; Chartiot, 2003 ; Torri, 2005 ; Degeorges & Nochy,
sans date).
Par ailleurs, dans notre période écogéologique, nous pouvons dire que tous
les écosystèmes de la planète, à l’exception de ceux de l’Antarctique, sont des
écosystèmes humanisés. Les humains, leur bétail, leurs plantations et leurs actions
sur l’environnement participent ainsi des processus écologiques. On peut dire
qu’ils font aussi partie de la biodiversité. Si, dans une région donnée, les sociétés
23

Décomposeurshumaines locales agissent d’une façon rationnelle et prudente, elles peuvent avoir
aussi des fonctions importantes dans la régulation de l’écosystème.
Toutefois, les écosystèmes agraires qui se basent sur la monoculture, et les
écosystèmes urbains, qui se basent sur la destruction de la végétation et de la faune
autochtones, sont les produits d’une succession écologique régressive, d’origine
anthropique, qui conduit à des états succesifs de « haute biodiversité », de « faible
biodiversité » ou de « biodiversité minimale ». A mesure qu’on descend dans cette
échelle de la biodiversité, la productivité et la stabilité des écosystèmes diminuent,
et de plus grandes quantités de travail et d’énergie sont nécessaires pour maintenir
le milieu artificiel créé par les hommes. A terme, ces écosystèmes tendent à
aggraver leur déséquilibre écologique, ce qui va les conduire à une désertification
croissante.
Il faut bien faire comprendre qu’à présent, la plupart des écosystèmes de la
planète ne sont plus en état de biodiversité totale. En effet, après le XVIIIe siècle,
une majorité de la couverture végétale naturelle des continents a été détruite ou
convertie en monocultures forestières. Beaucoup d’espèces animales ont été
exterminées et, au rythme actuel, environ 25% de celles qui restent disparaîtront au
cours des prochaines décennies, configurant ce qu’on appelle une « grande
extinction ». Il y a seulement deux siècles, les grands herbivores et carnivores
« sauvages » existaient encore presque partout, et la totalité de l’humanité vivait en
coexistence avec eux. Mais, depuis, leurs populations ont diminué rapidement, et
maintenant elles sont fragmentées et en danger d’extinction.
A l’origine de ce processus se trouvent des activités humaines destructives et
érosives, liées à des sociétés qui sont devenues historiquement dominantes. Ce
processus a des racines anciennes, et est commun à plusieurs civilisations, mais il
est devenu dominant en Europe et a accompagné son expansion globale. En
conséquence, aujourd’hui, la plus grande partie des territoires est en état de
biodiversité faible ou minimale, puisque dans les systèmes agraires productivistes
et dans les systèmes urbains ne survivent que l’espèce humaine et un petit éventail
d’espèces végétales et animales, surtout domestiques. Ces systèmes sont gérés par
une seule espèce, l’humaine, au contraire des écosystèmes de biodiversité haute ou
totale, dont la régulation est faite simultanément par un grand nombre d’espèces, y
compris l’humaine. Ainsi, en fait, la haute productivité de ces systèmes est
seulement apparente. En effet, à terme, ils sont moins productifs que les
écosystèmes humanisés de biodiversité haute ou totale, dont l’équilibre et la
productivité sont intrinsèquement hauts, et n’exigent pas autant de travail ou
d’énergie (Galhano Alves, 2002, 2009 a).
Ce qui signifie que, dans des écosystèmes humanisés efficaces et
écologiquement soutenables, des espèces animales « sauvages » et domestiques,
incluant des grands herbivores et carnivores, vivent et évoluent dans le territoire,
partagent celui-ci avec des sociétés humaines. Pour vivre, les grands herbivores
sauvages et domestiques ont besoin de vastes aires couvertes de végétation
naturelle, de forêts et de broussailles. Les territoires des grands carnivores sont
encore plus vastes, puisque ces animaux sont au sommet des chaînes trophiques.
24
Par exemple, en Inde du Nord, le territoire de chasse d’un tigre est d’environ 50
2km , et, dans les régions méditerranéennes, une meute de loups a besoin d’environ
275 km pour survivre. Par ailleurs, si on considère que, dans une région donnée, la
population minimale de grands mammifères doit être d’au moins une centaine
d’animaux pour être viable, on peut comprendre que les aires nécessaires pour leur
conservation sont énormes. Naturellement, ces chiffres n’ont pas trop de sens dans
une perspective de conservation à long terme, parce que les sub-populations de
n’importe quelle espèce doivent être en contact pour assurer leur survie à long
terme. Normalement, les aires de distribution naturelle des espèces sont de taille
continentale ou subcontinentale.

Vivre en biodiversité totale

Tout en prenant en considération ces caractéristiques des écosystèmes, le
postulat énoncé ci-dessus implique que, pour assurer la stabilité et une haute
productivité de son écosystème humanisé, et donc son bien-être et son devenir à
long terme, toute société humaine devrait le maintenir en état de biodiversité totale.
Cette constatation, pour étrange qu’elle puisse paraître, ne m’est pas apparue
comme surgie par hasard. Bien au contraire, elle a été le produit de l’observation
d’une communauté humaine, en Inde, qui coexistait avec des tigres, et d’une
réflexion faite a posteriori. C’est en 1985 que j’ai trouvé, par hasard, lorsque je
marchais dans la forêt de la Réserve de Tigres de Sariska, au Rajasthan, un village
de bergers immergé dans cet environnement peuplé de grands herbivores et de
grands carnivores sauvages. Cette observation n’aurait sans doute pas eu de
conséquences si, en 1992, lors d’un troisième voyage en Inde, je n’étais pas
retourné dans cette région et dans ce village appellé Haripura. En tant que jeune
agronome, j’ai alors pris conscience que j’étais devant une société humaine qui
coexistait avec un environnement naturel totalement conservé. J’ai alors compris
que cette coexistence était possible, et qu’elle a été la forme d’existence de la
majorité des sociétés humaines jusqu’à une époque historique bien récente, avant
que la « grande extinction » globale ait commencé à se produire.
Une année plus tard, en tant qu’étudiant en Master of Science en Politiques
4Agricoles et Administration du Développement à Montpellier , en France, j’ai
exposé l’ensemble de cette problématique à mes directeurs de recherche, José Luís
Salinas et Pierre Coulomb. Ils ont alors considéré que je devrais retourner en Inde,
dans la région de Sariska, pour décrire et essayer de comprendre comment cette
coexistence entre humains et grande faune était possible.


4 A l’Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier – Centre International de Hautes
Etudes Agronomiques Méditerranéennes - sous la direction des professeurs José Luís
Salinas et Pierre Coulomb.
25
Les grands carnivores en tant que bioindicateurs et anthropo-
indicateurs

Par ailleurs, il fallait axer ces recherches sur des indicateurs précis, capables
de révéler à la fois la stabilité de l’écosystème et sa haute biodiversité, et aussi
l’aptitude d’une société à vivre avec cet environnement. Or, l’indicateur principal
de l’existence d’une haute biodiversité est la présence de grands carnivores
« sauvages », puisque son existence implique celle de grands herbivores sauvages
et d’une couverture végétale pleinement développée sur des grands territoires, qui
hébergent à la fois un très grand nombre d’espèces qui complètent l’éventail de la
« biodiversité totale ». Mes recherches en Inde se sont alors concentrées sur les
relations entre les humains et les tigres. Mais aussi sur les relations avec les grands
herbivores sauvages et d’autres espèces, et avec la végétation spontanée. Une
société capable de vivre avec des tigres est, nécessairement, capable de vivre avec
la biodiversité totale. En effet, seulement un grand savoir écologique, et un
comportement adapté à la coexistence avec un grand carnivore et la grande faune,
peuvent rendre possible cette coexistence et le maintien de son habitat, d’autant
plus que ce territoire et ses ressources sont aussi utilisés par les humains de ces
sociétés.
Mes recherches en Inde ont, fondamentalement, prouvé que cette
coexistence existe et qu’elle est possible (Galhano Alves, 1995). Elles ont aussi
indiqué qu’une telle coexistence pouvait être favorable à la fois à la faune sauvage
et aux communautés humaines, si celles-ci créent, comme c’était le cas de ces
villages de bergers hindous, des synergies avec les espèces « sauvages », et
particulièrement avec les grands carnivores et herbivores sauvages.

Cultures humaines et biodiversité

Les villages où j’ai habité en Inde sont peuplés par des hindous. La religion
hindoue traditionnelle accorde un grand respect à la nature et aux animaux. Le tigre
y a même un caractère sacré (Galhano Alves, 1995 ; Thapar, sans date). Ce fait m’a
5conduit, postérieurement, lors de mon doctorat en Anthropologie , à formuler la
question : d’autres cultures humaines seraient-elles encore en mesure de coexister
ainsi avec la grande faune ? La réponse était, évidemment que oui, puisque dans
d’autres régions du monde des populations humaines coexistent aussi avec des
grands carnivores et des grands herbivores sauvages.
La question de fond à poser était donc une autre : ces autres cultures
coexistent-elles avec une biodiversité haute ou totale ? Ce questionnement m’a
conduit à m’engager dans une série de recherches comparatives. Tout d’abord sur

5 Dans le cadre du Laboratoire d'Ecologie Humaine et d'Anthropologie - Université de
Droit, d'Economie et des Sciences d'Aix-Marseille (Université d'Aix-Marseille III), Aix-en-
Provence, France, sous la direction du professeur de Jean-Luc Bonniol..
26
les relations entre des sociétés rurales européennes et catholiques avec le loup et la
grande faune méditerranéenne, dans le nord-est du Portugal et les régions
espagnoles voisines, où on trouve la plus grande et la plus stable population de
loups d’Europe occidentale (Galhano Alves, 2002). Et, plus tard, depuis 2001, dans
6le cadre de mes recherches post-doctorales , sur les relations entre des cultures
africaines, le lion et la grande faune dans la région du W du Niger, où se trouve la
plus grande population de lions de l’Afrique de l’Ouest.
Jusqu’à présent, toutes ces recherches comparatives ont permis de prouver
que dans tous les continents une coexistence avec la biodiversité totale est possible.

Objectifs de ces recherches

Dans ce contexte, ces recherches identifient et explorent les facteurs qui
rendent possible, ou qui rendent difficile, la coexistence entre humains et la
biodiversité totale ou haute, et aussi la façon dont ces facteurs s’articulent. Ces
facteurs, que j’ai identifiés au cours de mes recherches, sont de nature à la fois
écologique, éthologique, technologique, culturelle, sociale, religieuse,
psychologique et politique (Galhano Alves, 2002). Tous ces facteurs sont
interactifs. Mes recherches explorent aussi les voies d’évolution possibles des
communautés étudiées sans pour autant déstructurer cette coexistence. Elles
permettent aussi d’évaluer l’articulation existante, ou non, entre les politiques de
conservation de la nature et de développement avec les réalités écologiques et
socioculturelles des régions et des sociétés étudiées. Finalement, dans une
perspective de mise en œuvre des connaissances résultant de mes travaux, mes
recherches ont aussi pour but de suggérer des actions écologiques et
socioculturelles pour récupérer des espèces. Des actions qui rendraient possible la
récupération des espèces dans des aires progressivement élargies, à partir des rares
zones où existent encore à la fois une haute biodiversité et le savoir de la
coexistence avec la macrofaune, dont les sociétés locales de ces régions sont les
dernières dépositaires (Galhano Alves, 2007 a).


6 Post-doctorat (2001-2004) en Ethnobiologie dans le Laboratoire d'Ethnobiologie-
Biogéographie - Centre National de Recherche Scientifique - Muséum National d'Histoire
Naturelle – Paris, France, et dans le Departamento de Economia, Sociologia e Gestão -
Universidade de Trás-os-Montes e Alto Douro - Vila Real, Portugal, sous la direction des
professeurs Serge Bahuchet et Artur Cristóvão. Post-doctorat (2005-2012) en
Anthropologie et Ethnologie dans le Departamento de Antropologia – Centro em Rede de
Investigação em Antropologia (CRIA) - Faculdade de Ciências Sociais e Humanas,
Universidade Nova de Lisboa – Lisbonne, Portugal, et dans le Département d'Ethnologie -
Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques (IRSA) - Université Paul Valéry
(Université de Montpellier III) – Montpellier, France, sous la co-direction des professeurs
Danièle Vazeilles et Amélia Frazão Moreira.
27
Des repères socioculturels et écologiques pour une récupération de la
biodiversité et pour une évolution écologiquement soutenable des sociétés
humaines

Actuellement, seule une dispersion et une expansion des populations des
espèces animales dites « sauvages » peuvent arrêter la « grande extinction » qui est
en cours. Les populations de grande faune en particulier, dans tous les continents,
ne survivent actuellement qu’en de petites populations, isolées les unes des autres,
ce qui rend peu probable leur survie à long terme. En effet, ces populations sont
trop petites, et elles sont confinées sur des aires limitées, elles sont devenues très
fragiles face à toute fluctuation de l’habitat, aux épidémies, au braconnage, et sont
de plus en plus sujettes à une dégénération génétique, entre autres nuisances. C’est
particulièrement vrai en ce qui concerne les grands carnivores sauvages, d’ailleurs
toutes ces espèces sont en danger d’extinction. Par exemple, au rythme actuel de
régression du tigre en Asie, ce grand félin ne survivra pas aux prochaines
décennies. De même pour le lion africain sauvage pourrait disparaître au cours du
XXIe siècle.
Dans ce contexte, une augmentation significative de ces populations est
absolument nécessaire, dans les plus brefs délais, ainsi que la mise en relation
géographique de leurs populations actuelles. Or, cela ne peut se faire que si les
habitats sont régénérés et restaurés dans de vastes aires géographiques, en partant
des régions où une importante biodiversité existe encore. Ces régions sont donc
stratégiques pour une restauration élargie des écosystèmes et, dans une perspective
globale, de la biosphère.
Néanmoins, cette expansion impliquerait que la quasi-totalité des
communautés humaines coexistent avec la grande faune, y compris avec des grands
carnivores sauvages.
On comprend mieux l’intérêt de mieux connaître les rares sociétés qui
coexistent encore avec une importante biodiversité. Ces sociétés, même s’il ne
s’agit pas de les imiter, peuvent constituer des repères et des modèles pour une
future coexistence d’autres sociétés avec une haute biodiversité. Certes, leurs
pratiques et connaissances doivent être valorisées, tout d’abord au niveau local. Il
deviendra alors évident que les enseignements qu’elles peuvent nous prodiguer
pourraient être très utiles ailleurs, dans d’autres contextes socioculturels. En effet,
on peut identifier, dans leurs pratiques culturelles d’usage de la nature, des
éléments communs qui sont essentiels à la conservation et à la restauration de la
nature, aussi bien qu’un vaste éventail de techniques et de connaissances qui
rendent possible la coexistence avec la grande faune et avec des écosystèmes bien
structurés.
Je ne parle pas ici d’un processus de sous-développement, ou d’une
régression évolutive des technologies ni du bien-être des sociétés humaines. Non,
ce que je propose est une voie évolutive pour ces sociétés, qui serait plus adaptée à
la conservation, à court et à long terme, des autres espèces. Car il ne faut pas
28
oublier qu’à long terme, la survie et le bien-être des humains sont étroitement liés
au devenir des écosystèmes et de leur équilibre fonctionnel. Comme l’affirmait
déjà en 1988 le politicien et écologue indien Anil Agarwal, le créateur du concept
d’écodéveloppement (ou développement écologique), « il faut un nouveau
processus de développement » (Agarwal, 1988). Or, des sociétés humaines ont,
aujourd’hui, assez de connaissances et de technologies, certaines sont même
superflues, pour réussir dans cette voie, mais leur engagement dépend surtout de
leurs choix politiques.

La découverte de cultures méconnues

Une autre particularité des recherches que j’ai effectuées jusqu’à présent est
le fait qu’elles portent sur des régions éloignées des grands centres urbains ou des
contrées extrêmement peuplées. Ces régions que j’ai étudiées sont dites
« sauvages », car elles sont dangereuses et d’accès difficile. De même, les
conditions logistiques et de vie dans ces villages sont plutôt difficiles pour tout
individu habitué aus facilités de la vie moderne. C’est le cas, par exemple, de la
région du W du Niger et de la Réserve de Tigres de Sariska, en Inde. Aussi, la
région du Parc Naturel de Montesinho, dans le nord-est du Portugal, où j’ai étudié
les relations entre humains, loups et biodiversité, est considérée, depuis toujours,
comme la contrée la plus « sous-développée » de l’Europe occidentale.
Curieusement, mais certainement pas par hasard, ces régions où des grands
carnivores et la grande faune ont survécu jusqu’à présent, de même que des
cultures et des modes traditionnels d’usage de la nature, se trouvent, très souvent,
dans des zones de frontière entre pays ou Etats. Elles sont situées ainsi dans des
zones très périphériques par rapport aux centres politiques et de développement
industriel.
Ces faits expliquent en partie que peu de recherches scientifiques ont été
effectuées dans ces régions, tant dans le domaine des sciences naturelles que dans
le domaine des sciences humaines. Il est plutôt difficile d’y arriver et d’y vivre.
Pour ce faire, et surtout si, comme moi, on est démuni de moyens financiers et de
matériel moderne, il faut être un voyageur expérimenté et avoir une forte capacité
de survie dans des environnements « sauvages », ainsi qu’une aptitude à nouer des
relations d’empathie et d’amitié avec les personnes qui y vivent, des personnes
indispensables non seulement au bon déroulement du travail du chercheur, mais
aussi, dans beaucoup d’occasions, à la survie du voyageur.
Ce n’est donc pas par hasard que, au cours de mes recherches, j’ai pu étudier
des cultures encore méconnues. C’est le cas de la culture de la tribu hindoue des
Gurjar (Gujjar), avec qui j’ai habité dans la Réserve de Tigres de Sariska. Avant
mes travaux (Galhano Alves, 1995, 2002), très peu d’études avaient été faites sur
ce peuple, dont les systèmes de production, les relations avec la nature et bon
nombre d’aspects de leur culture, aussi bien que leur vie quotidienne, ont été
décrits pour la première fois par moi.
29
C’est surtout le cas de la civilisation des Gourmantché, au Niger, qui est
encore méconnue, voire totalement inconnue pour la plupart de l’humanité.Ainsi,
je pense pouvoir affirmer que mes recherches apportent des nouvelles
connaissances scientifiques sur ces cultures et que, tout comme l’ensemble de
l’approche des relations entre humains et la grande faune, elles sont assez
pionnières.

Des recherches pionnières sur les relations entre humains, grands
carnivores et grande faune

Commencées par moi en 1993, en France, ces recherches sur les relations
entre humains, grands carnivores sauvages et macrofaune ont été pionnières. En
effet, une telle approche multifactorielle, et donc multidisciplinaire, voire même
interdisciplinaire eu égard à ma formation académiques, n’avait pas été entreprise
auparavant.
Certes, en ce qui concerne, par exemple, les relations entre humains et
grands carnivores, il y avait auparavant eu quelques études ou des informations
ponctuelles sur des aspects particuliers de ces relations. Par exemple, parfois les
biologistes qui étudient les grands carnivores donnent des informations morcelées
et ponctuelles sur ces relations. C’est le cas, par exemple, d’Alan Rabinowitz, qui a
fait des recherches sur le jaguar au Belize, et qui dévoile quelques aspects du
rapport entre les actuels Mayas contemporains et cet animal dans son ouvrage
publié en 1986. De même, la presse scientifique spécialisée souligne parfois des
aspects relatifs à la coexistence entre des populations humaines et des grands
7carnivores, comme c’est le cas des revues Cat News et Lion News de l’I.U.C.N. .
Plus récemment, quelques biologistes, tout particulièrement des scientifiques
anglo-saxons, ont entrepris de mener des études statistiques, basées sur des
enquêtes de terrain assez rapides, sur les déprédations de bétail provoquées par des
grands carnivores, sur des attaques de ces animaux contre des humains, ou sur des
déprédations de cultures agricoles causées par des grands herbivores sauvages. On
pourrait citer les recherches sur le lion effectuées par Bauer (2001) ou par Packer et
al. (2005) ; les recherches sur le tigre et des grands herbivores faites par Sekhar
(1998). Ces travaux produits par les biologistes constituent ainsi une des sources
d’informations sur ces thèmes, mais ils ne permettent pas de connaître l’ensemble
des facteurs qui déterminent les relations entre les humains et la grande faune.
Dans les bibliothèques, on peut aussi trouver des articles et des récits
d’origines hétéroclites, souvent ethnographiques, rapportés souvent par des
amateurs, qui présentent quelques informations sur ces relations, dans le passé et
dans le présent.

7 International Union for the Conservation of Nature (Union Internationale pour la
Conservation de la Nature) - World Conservation Union, Gland, Suisse.
30
Quelques chercheurs ont aussi travaillé sur ces relations dans une
perspective historique, en se basant principalement sur des recherches
bibliographiques. Par exemple, Lopez (1978), Brío (1984), et Carbone (1991,
1996), en collaboration avec Pape, ont écrit sur l’histoire des relations des humains
avec le loup en Amérique et en Europe. De même, Thapar (sans date) a écrit une
brève étude sur l’histoire des relations entre humains et tigres, et Randa (1986) a
publié une étude ethnologique assez complète sur les relations entre les Inuit et
l’ours blanc au Canada. Sur le lion, Denis-Huot (2002) a abordé, quoique très
sommairement, l’histoire des relations avec cette espèce. Toutefois, c’est Chartiot
(2003) qui, pour sa Maîtrise en Ethnologie, a fait la première étude de fond sur
l’ethnohistoire du lion.
De même, certains sociologues, et des biologistes qui essayent d’appliquer
des méthodes sociologiques, ont fait quelques rares études statistiques sur les
opinions de communautés humaines vis-à-vis de la conservation de grands
prédateurs. C’est le cas, par exemple, des travaux de Bath (1998, 1996, 1989) sur le
loup.
Par ailleurs, Bobbé (1993, 1995) a fait une étude anthropologique sur les
relations entre humains, loups et ours. Mais son approche concerne seulement
certains facteurs culturels de ces relations.
Plus récemment, Benhammou (2005) a réalisé une approche des politiques et
des stratégies de conservation des carnivores en France, tel l’ours, en prenant en
compte les attitudes des populations humaines vis-à-vis de ceux-ci.
Dans ce contexte, on observe que chacune de ces approches concerne un
aspect en particulier de la coexistence avec la faune et la biodiversité. Or, en fait,
seule une approche multidisciplinaire, et basée sur des travaux de recherche de
terrain, peut décrire et interpréter tous les facteurs de cette coexistence, et devenir
ainsi un instrument réellement utile à la fois pour la conception de stratégies de
conservation des espèces concernées, et aussi pour une évolution des groupes
humains qui coexistent avec elles. Et c’est cette approche que j’ai voulu emprunter
et finalement créé progressivement à partir de 1993 (Galhano Alves, 1994 b, 1995,
2002).
Certes, une approche de ce type exige des connaissances dans plusieurs
domaines scientifiques ou autres, de longs séjours sur les terrains de recherche, et
nécessite des travaux de longue durée pour être menée à bien. Ainsi, c’est
précisément au cours de ces longs séjours sur ces différents terrains de recherche,
auprès des personnes qui coexistent quotidiennement avec une haute biodiversité,
que j’ai bâti une telle approche. C’est aussi au cours des travaux de terrain que j’ai
développé, par expérimentation, des méthodes de recherche adaptées à l’obtention
de l’information multidisciplinaire nécessaire.
Par la suite, cette approche a été ponctuellement et partiellement adoptée par
un petit nombre de jeunes chercheurs dont j’ai eu l’opportunité de suivre les
travaux (Torri, 2005 ; Chartiot, 2003 ; Lescureux, 2002 ; Soria, 2001), sans que
pour autant une ligne de recherche collective n’ai jamais été établie. En partie sans
31
doute, parce que je suis surtout, par libre choix, un voyageur solitaire, et donc un
chercheur solitaire.

Définition du champ scientifique

Les premières études sur les relations entre les humains et les autres espèces
ont vu le jour dans le cadre des sciences humaines et plus particulièrement de
l'ethnologie. Constatant les liens profonds existant entre de nombreuses cultures
indigènes et la vie sauvage, certains ethnologues se sont très tôt penchés sur les
multiples manifestations de ces liens, donnant corps à une nouvelle discipline,
8l'ethnobiologie . Les ethnozoologues Pujol et Carbone (1990) définissent le champ
d'étude de l'ethnozoologie en affirmant que «le rapport de l'homme à l'animal, plus
précisément celui d'un groupe humain culturellement défini à une ou plusieurs
espèces animales, s'épanouit en de nombreuses directions. A l'ensemble de ces
rapprochements, réels ou imaginaires, effectivement réalisés ou théoriquement
possibles, correspond le champ d'étude de l'ethnozoologie». Cette science «aborde
les multiples relations entre les hommes et les animaux».
Il faut pourtant remarquer que l'ethnobiologie et ses différentes branches
(ethnozoologie, ethnobotanique,...) s'intéressent surtout aux savoirs naturalistes
populaires, depuis les classifications et les nomenclatures populaires des êtres
vivants jusqu'aux usages traditionnels des plantes et des animaux. Ces sciences
portent aussi une attention particulière aux représentations culturelles de la vie
sauvage, leur rôle dans la vie quotidienne et leur place dans les mythes et d'autres
manifestations de la culture traditionnelle des peuples.
Par ailleurs, l'écologie humaine (d’autres diront l’écologie culturelle),
s'intéresse aussi aux relations entre les humains et les autres espèces. Si l'écologie
animale porte sur les rapports entre les espèces animales et l'écosystème, l'écologie
humaine porte sur les rapports entre une espèce animale particulière, l'humaine, et
l'écosystème. Issue des sciences exactes, le champ d'étude de l'écologie humaine se
confond parfois avec celui de l'ethnobiologie. Pourtant, à l'inverse de cette
dernière, elle met en évidence les aspects techniques et écologiques des rapports

8
Le terme « ethnobotanique » fut employé pour la première fois en 1895 par J.W.
Harshberger, et celui de « ethnozoologie » en 1914, par J. Henderson et J.-P. Harrington.
Leurs recherches linguistiques et ethnographiques portaient sur les classifications animales
et l'utilisation des différentes espèces chez les Amérindiens Tewa des grandes plaines. Par
la suite, d'autres termes furent crées, comme celui d'ethnobiologie (en 1944, par N.N.
Castetter) et celui d'ethno-écologie (en 1954, par H.C. Conklin). En France, un des premiers
anthropologues à s’être intéressé à des savoirs et relations entre les sociétés humaines, les
animaux et la flore a été l’américaniste Claude Lévi-Stauss dans son ouvrage « La pensée
sauvage » (1962). L'ethnozoologie fut créée à partir de 1966 par l'équipe de R. Portères,
sous la responsabilité de Raymond Pujol, au sein du Laboratoire d'Ethnobotanique du
Muséum National d'Histoire Naturelle, à Paris (Pujol & Carbone, 1990).
32
entre les humains et les autres espèces, situant les autres aspects culturels de ces
rapports en second plan (Galhano Alves, 2002).
Néanmoins, comme on le verra tout au long de cet ouvrage, et aussi dans
mes publications antérieures, les relations des humains avec les autres espèces, et
avec les écosystèmes en général, ne peuvent pas être perçues et analysées sans
qu’on étudie l’ensemble des facteurs qui les composent, qui sont, comme je l’ai
indiqué ci-dessus, de nature à la fois écologique, éthologique, technologique,
culturelle, sociale, psychologique et politique. Toutefois, c’est rarement le cas des
études disciplinaires ci-dessus mentionnées. Mon approche dépasse les cadres de
l'ethnobiologie et de l’écologie humaine et, tout en les comprenant, ne peut que
joindre le champ de l'anthropologie sociale et culturelle, l’anthropologie sur la
longue durée, qui porte sur un éventail multidisciplinaire suffisamment élargi pour
être en mesure de décrire et d’analyser ces multiples facteurs. L’anthropologie est
une recherche comparative et réflexive « liée à une interrogation d’ordre
philosophique, sur le devenir et la valeur des civilisations » (Laburthe-Tolra &
Warnier, 1993). Toutefois, mon approche se situe clairement au carrefour de
multiples disciplines, et porte une attention très particulière aux réalités
écologiques. « Le rapport des sociétés à leur environnement n’est pas un rapport
direct. Il est médiatisé par la civilisation, l’histoire, la langue » (Laburthe-Tolra &
Warnier 1993). Pour cette raison, je nomme ce champ de recherche « anthropologie
et écosystèmes » ou « anthropologie des écosystèmes ».

Une recherche pionnière sur les relations entre les humains, le lion et la
biodiversité africaine

En ce qui concerne un des objets centraux de ce présent ouvrage, à savoir les
relations entre des humains, le lion et la biodiversité africaine, j’ai, depuis 2001,
cherché des publications sur ce sujet. J’ai parcouru d’innombrables bibliothèques et
librairies, surtout en France et en Espagne, mais aussi dans d’autres pays, y
compris des bibliothèques très spécialisées comme celle du Laboratoire
d’Ethnobiologie-Biogéographie du Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris.
Et, au cours de cette décennie, je n’ai trouvé que deux petits textes en sciences
humaines sur ce sujet. L’un d’eux, écrit en 1975 par le journaliste Ichac, est long de
cinq pages ; c’est très probablement le premier texte existant sur ce thème. Ce texte
ethnographique porte sur quelques aspects de la relation entre la tribu des Sara et
les lions au Tchad. L’autre texte est un article sur le lion, long d’une page et demie,
du Dictionnaire des Civilisations Africaines (1968), écrit lui aussi par Ichac. De
même, je n’ai pas trouvé des textes sur les relations entre des humains et d’autres
animaux emblématiques africains, sauf quelques informations parcellaires.
Cependant, j’ai trouvé deux petits textes sur ce sujet écrits par des
biologistes. L’un, de cinq pages, a été écrit par Bauer et Karl en 2001. Il porte sur
la déprédation de bétail par des lions dans la périphérie du Parc National de Waza,
au Cameroun, et contient très peu d’informations. L’autre texte de deux pages, et a
33
été écrit par Packer et al. en 2005. Il porte sur des attaques de lions contre des
personnes en Tanzanie, et contient lui aussi très peu d’informations.
J’ai aussi trouvé quelques pages sur l’ethnohistoire du lion dans l’ouvrage
sur la biologie de cette espèce écrit par le couple Denis-Huot en 2002. Ainsi, cet
aspect de la réalité, à savoir, les relations entre deux espèces clefs de la biosphère,
l’humaine et le lion, était encore inconnu lorsque j’ai débuté mes recherches sur le
sujet en 2001. De même, je pense pouvoir souligner que les descriptions assez
détaillées que je fais dans cet ouvrage, et dans des publications antérieures, des
relations entre humains et autres espèces animales africaines sont très
probablement parmi les premières existantes.
Pour ces raisons, mes recherches sur ces sujets sont, très probablement,
pionnières. En conséquence, je me suis efforcé à faire une recherche
ethnographique de terrain aussi exhaustive que possible sur ce sujet, puisque toute
analyse doit être basée sur un éventail élargi d’informations, mais aussi parce que
je pense que les données obtenues pourront être utiles pour d’autres chercheurs
dans le futur.
Aussi, en 2003, en France, j’ai orienté, avec Danièle Vazeilles, les travaux
de recherche bibliographique d’Annabelle Chartiot, dans le cadre de son mémoire
de maîtrise en Ethnologie. Les travaux de Chartiot ont porté sur l’ethnohistoire du
lion, et son Mémoire de 116 pages, est fort probablement le premier travail
scientifique sur ce sujet. D’ailleurs, il constitue une base essentielle pour toute
recherche future sur ce thème, et a été très utile pour mes recherches. Aussi, le
travail de Chartiot a été coordonné avec mes propres recherches. En effet, il m’était
impossible de faire en temps utile à la fois la recherche de terrain et la recherche
bibliographique sur ce sujet. Plus tard, en 2004, Annabelle Chartiot a entrepris avec
moi un voyage de recherche au Niger, mais elle a été attaquée et blessée par un lion
domestique à Niamey, et a alors été obligée d’interrompre ses recherches.
Toutefois, elle n’a pas abandonné le Niger, et est aujourd’hui Attachée de Presse à
l’Ambassade de France à Niamey.

Une recherche pionnière sur la civilisation gourmantché

Je suivrai ici la définition donnée aux termes culture et civilisation par
l’anthropologue britannique Edward Tylor en 1871 dans son ouvrage Primitive
Culture : « La culture ou civilisation… est cette totalité complexe qui comprend les
connaissances, les croyances, les arts, les lois, la morale, la coutume, et toute
autre capacité ou habitude acquises par l’homme en tant que membre de la
société».
En ce qui me concerne, ce voyage anthropologique dans le W du Niger a
commencé comme une quête des lions et de la façon de vivre avec eux, mais il a
abouti à la découverte d’une culture, la gourmantché. Il s’agit d’une culture
passionnante, qui conserve beaucoup des caractéristiques technologiques et
culturelles de ce qu’ont été jadis les sociétés de l’Afrique de l’Ouest, voire de
34
l’ensemble subsaharien du continent. Bien entendu, je me suis aussi intéressé aux
autres peuples en présence dans cette région.
Avant d’arriver, en juin 2002, dans le village de Moli Haoussa-Gourma,
dans la périphérie du Parc National du W du Niger, je n’avais jamais entendu
parler des Gourmantché, j’ignorais totalement l’existence de ce peuple. D’ailleurs,
il est presque totalement inconnu hors des frontières du Niger, du Burkina Faso et
des pays limitrophes.
Cet ouvrage est le premier qui décrit et analyse avec force détails la culture
gourmantché.
En effet, j’ai décidé que ce peuple serait l’autre grand centre d’intérêt de ce
travail sur cette région, les textes existants jusqu’à présent sur ce groupe humain
sont très rares. J’ai parcouru beaucoup de bibliothèques et de librairies, en Europe
et au Niger ; j’ai cherché des textes sur Internet, mais je n’ai trouvé que quelques
travaux sur cette culture. Très probablement, le premier texte sur les Gourmantché
a été une thèse de doctorat écrite aux Etats-Unis par Swanson en 1976, un ouvrage
de 437 pages qui n’a jamais été publié. Swanson a fait des recherches de terrain en
Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), entre 1973 et 1975. Son travail porte sur un
aspect très spécifique de la culture gourmantché, l’ethnoanatomie. Cet auteur
révèle et décrit une vision parfaitement originale du corps humain, celle des
Gourmantché. Toutefois, ce travail ne constitue pas une approche de l’ensemble de
cette société, de son histoire, de son organisation sociale, de sa religion et de sa
philosophie, ni de ses technologies et pratiques d’usage de la nature, de ses
relations avec la faune et la végétation sauvages, qui sont essentielles pour les
Gourmantché. De même, les textes produits par Cartry (1987 a, 1987 b), portent
sur des aspects parcellaires de cette culture, tout particulièrement les pratiques
sacrificielles.
Plus récenmment, Lakoandé (2006) a produit un ouvrage de 211 pages dans
lequel il fait un apperçu ethnographique général de plusieurs aspects de la culture
gourmantché, depuis les aspects linguistiques, en passant par l’histoire, la société,
la religion, les mœurs, et les pratiques culinaires. Je pense que son travail, quoique
peu détaillé, constitue la première approche globale de cette culture.
Par ailleurs, dans les encyclopédies, dans les traités d’histoire de l’Afrique,
ou dans les Atlas, les Gourmantché et leur territoire, le Gourma, sont, ou bien
absents, ou bien ne sont référés qu’en quelques lignes contenant des informations
très limitées. En fait, ces ouvrages indiquent seulement que ce peuple existe en
Afrique Occidentale, qu’il parle une langue voltaïque et qu’il vit dans la boucle du
Niger.
On doit reconnaître que le peuple gourmantché, sa culture et ses pratiques, et
encore plus son rapport à la nature, étaient assez inconnus avant mes travaux de
recherche. L’ayant compris, dès le début de mes travaux de terrain dans le W du
Niger, j’ai entrepris une recherche générale sur ce peuple au cours de cette
décennie. Cette recherche est nécessairement très incomplète, puisque pionnière.
Mais ce sera la première fois que, par exemple, la religion gourmantché est décrite
35
dans tous ses aspects essentiels ; il en est de même pour les représentations
culturelles de la nature, la philosophie, les technologies, l’usage des ressources,
l’économie et la société des Gourmantché.
Ce peuple méconnu a développé peu de technologies. Il emploie encore des
technologies plutôt rudimentaires, pour la chasse et d’autres activités de
production. Sa culture matérielle est peu développée. Son habitat est simple. Les
gourmantché n’ont pas développé des technologies sophistiquées, n’ont pas bâti
une économie marchande, n’ont pas bâti des monuments ni développé une
architecture complexe, n’ont pas inventé des machines, ont peu d’instruments
musicaux et n’ont pas un artisanat très élaboré.
Mais, derrière cette absence de signes visibles de sophistication, se cache
une pensée, une philosophie, une religion, un rapport à la nature et des savoirs
écologiques très complexes et élaborés. C’est une société très pacifique et paisible.
Dans ce contexte, je pense que la complexité de la pensée métaphysique et les
connaissances écologiques des Gourmantché forment un patrimoine culturel
mémorable. Les Gourmantché font partie des civilisations dont les signes culturels
sont quasi-invisibles, tout comme les « êtres spirituels de la nature » dont les
Gourmantché croient exister partout. Ces signes ne peuvent qu’être traduits à
travers les paroles des « féticheurs », des « grands chasseurs » mais aussi de
simples personnes des villages. Leurs pratiques quotidiennes ont un lien étroit avec
la nature et avec les pratiques magico-religieuses. La société des Gourmantché est
une civilisation sophistiquée, dans la pensée et dans les actes. Si les Gourmantché
n’ont pas développé une culture matérielle élaborée, c’est tout simplement parce
qu’ils étaient occupés à faire d’autres choses ; comme l’explique Claude Lévi-
Strauss, ils ont fait un autre choix culturel. C’est pour ces raisons que je préfère
parler d’eux en parlant de « civilisation gourmantché ». Cette civilisation m’a
impressionné par sa sagesse écologique et sa complexité cognitive, auxquelles j’ai
consacré plusieurs années de ma vie pour mieux faire leur connaissance. C’est
pourquoi, dans cet ouvrage, je réuni les informations que j’ai pu obtenir sur elle, en
espérant qu’elles soient utiles à la fois au peuple gourmantché et aux personnes qui
s’intéresseront à lui.
Par ailleurs, les connaissances écologiques et autres des gourmantché, ainsi
que leurs pratiques et modes d’usage de la nature, peuvent constituer des repères
pour d’autres cultures, et notamment pour l’écologie scientifique et pour une
meilleure intégration des sociétés humaines avec les autres espèces. Certains
Gourmantché sont conscients de ce fait. Par exemple, Soumaïla Wali, un jeune
Gourmantché du village de Moli Haoussa-Gourma, dans le W du Niger, affirme
que « la culture, la religion et la philosophie gourmantché ne sont pas encore
connues, parce que le peuple gourmantché n'est pas représenté dans les élites
intellectuelles, politiques et scientifiques. Mais si les Gourmantché progressent,
s'ils font un effort culturel et politique, pas nécessairement économique, pour se
faire connaître et représenter, ils peuvent faire beaucoup de choses pour le progrès
de la science, de la technologie et de l'écologie, qui peuvent bénéficier aux autres
36
peuples. Ils peuvent aider au progrès de l'humanité. Et ils ont un savoir
écologique ».
Dans cet ouvrage, j’aborde aussi les réalités d’autres peuples du W du Niger,
notamment des Haoussa et des Peul. Mais j’étudie surtout, puisqu’il s’agit de
l’objet central de cette recherche, l’ensemble de leurs relations avec la nature et la
biodiversité.

Une contribution pour la connaissance anthropologique et écologique du
W du Niger

La région du W du Niger, bien qu’elle soit le plus important pôle de
biodiversité de l’Afrique occidentale, habitée par des cultures peu explorées telle
celle des Gourmantché, est encore méconnue par la science, tant dans le domaine
des sciences humaines, telle l’anthropologie par exemple, que dans celui des
sciences naturelles, telle la biologie. En effet, en 1995, Berre (1995) indiquait que
« il n’y a actuellement aucun programme de recherche scientifique en cours ou en
projet sur le Parc National. De même, ce parc n’a pas été l’objet d’études
ponctuelles réalisées par des missions scientifiques nationales ou étrangères, en
dépit de sa proximité avec la capitale et un aéroport international. Seules quelques
mémoires de fin d’études de techniciens des Eaux et Forêts ont été rédigés sur le
cadre du Parc National. Il y a donc là un gisement scientifique à exploiter ». De
même, en 2000, il n’y avait aucun chercheur nigérien ou étranger qui travaillait à
titre permanent dans la région. Aujourd’hui, une décennie plus tard, la situation est
la même. En 2000, seulement 10 chercheurs nigériens y travaillaient
occasionnellement, et les chercheurs étrangers qui s’y rendaient occasionnellement
étaient encore moins nombreux (République du Niger, 2000).
Quelques études ponctuelles ont néanmoins été effectuées dans la région.
Des recherches sur la géologie, la géomorphologie et les sols ont été faites par
Chetelat, Chermette, Pougnet, Greigert et Machens à partir de 1955. Dans les
années 2000, des études géographiques ont aussi été faites par le programme
européen ECOPAS (2002 b).
Dans le domaine de la biologie et de l’écologie, on peut dire que peu
d’études ont été réalisées, si on prend en considération la richesse faunistique et
végétale de la région. Des recensements et des estimations de la faune ont été
effectués par Boy (1963), Poché (1975), Koster (1981, 1977), Grettenberger (1983)
et par Belluf, Roth et les Conservateurs du Parc entre 1987 et 1990 (République du
Niger, 2000). Dans les années 1990, des biologistes américains du Peace Corps ont
écrit un petit guide de divulgation sur la faune et la végétation (Jameson & Crisler,
sans date). Par ailleurs, des fonctionnaires du Parc ont rédigé des rapports, basés
surtout sur des observations empiriques, sur l’état des populations animales et de
l’écosystème. C’est le cas des rapports écrits par Talatou (1999), Bello (2001 a,
2001 b), Harouna (2001) et Alou (2001). Ce n’est que dans les années 2000 qu’une
cartographie du couvert végétal a été effectuée par le programme ECOPAS (2002
37
b). On pourrait aussi citer les quelques autres rapports qui contiennent des
informations sur ces sujets, tels ceux de la SECA (1988), du RAMSAR (1993,
1989), du PARZAP (1997), de la République du Niger (1995, 2000) et de Magha et
al. (2001). On peut donc affirmer que la faune et la végétation du W du Niger sont
encore méconnues. Dans le domaine de la biologie, beaucoup d’aspects sont
inexplorés, telle une identification et un dénombrement méthodiques de la grande
faune, de la microfaune, des insectes, de la flore, etc.
Dans le domaine des sciences agraires, le panorama est encore plus pauvre.
A part les études effectuées par Newby (1988), par Katchalla (1990) et par Benoit
(2000, 1999, 1998 a), on peut dire que les premières études approfondies sur les
systèmes agraires locaux sont celles que j’ai effectuées à partir de 2002 et qui sont
contenues dans cet ouvrage.
Ce n’est qu’en 2002 qu’un premier effort de rassemblement de ces
informations dispersées a été effectué par Gallardo (2002), dans le cadre de son
étude sur l’aménagement du territoire dans la région. Son travail est très utile, voire
incontournable, pour toute étude sur la région.
Des recherches archéologiques ponctuelles ont été effectuées, mais ce
domaine reste pratiquement inexploré. Des sites de type acheuléen (Paléolithique
moyen) et de la période néolithique ont été trouvés. Il faut citer les travaux
effectués au début des années 2000 par Boubé Gado en collaboration avec
l’Université de Paris (République du Niger, 2000).
Dans le domaine des sciences humaines, mon travail constitue la première
approche approfondie des réalités de la région. En effet, on peut considérer que
mes travaux, dont les résultats se trouvent dans cet ouvrage et dans mes
publications antérieures sur la région, sont pionniers dans ce domaine (Galhano
Alves, 2009 a, 2009 b, 2009 c, 2009 d, 2009 e, 2009 f, 2008 a, 2008 b, 2007 a,
2007 b, 2006 a, 2006 b, 2005, 2004 a, 2004 b ; Galhano Alves & Harouna, 2005 a,
2005 b ; Galhano Alves & Palacios, 2006). En 2000, l’Etat nigérien (République du
Niger, 2000) affirmait que la recherche socio-économique dans la région était
« pratiquement inexistante ». Une étude a été réalisée par des étudiants de
l’ENGREF, en 1992, dans le cadre d’un stage, et une étude de géographie humaine
a été effectuée dans les années 1990 par l’ORSTOM de Niamey. Toutefois, avant
mes travaux, la recherche ethnographique, ethnologique et anthropologique était
totalement absente. J’entends ici par le terme ethnographie la description des faits,
par celui d’ethnologie la synthèse comparative de « l’étude savante des sociétés, de
la tradition, au terme de contacts prolongés ». L’anthropologie « porte un intérêt
privilégié aux faits sociaux inscrits dans la longue durée qui relèvent de
l’adaptation à l’environnement, et de l’évolution de l’humanité, et à la
civilisation » (Laburthe-Tolra & Warnier, 1996).
Mes recherches et travaux constituent une contribution à la connaissance des
sociétés, des cultures et des systèmes agraires et d’usage de la nature dans la région
du W du Niger, tout particulièrement parce que des nouvelles données ont été
38
recueillies et analysées par moi, sur l’écologie de cette région et sur celle du lion et
de la grande faune en particulier.

Une méthodologie adaptée aux objets de la recherche

L’unique façon de connaître une réalité est de l’expérimenter. Il ne serait pas
possible de comprendre ce que signifie vivre parmi la grande faune et une haute
biodiversité, et tout particulièrement avec des lions ou autres grands prédateurs,
sans vivre cette expérience pendant des longues périodes. De même, ce n’est pas
possible de comprendre la vie quotidienne, les technologies, les modes d’usage du
territoire et des ressources et le rapport à l’environnement d’une communauté
humaine sans participer aux actions des membres de ce groupe. Je fais partie des
chercheurs qui pensent qu’il n’est pas possible de comprendre un système de
perception et de représentation de la réalité, et la structure de pensée d’une culture,
sans essayer de penser de la même façon, même si on doit toujours conserver notre
propre structure de pensée et de représentation du réel. Pour ces raisons, pour
connaître ces réalités, un chercheur scientifique doit pratiquer une observation
participante, voire s’immerger dans l’environnement et dans la société humaine qui
sont les objets de sa recherche, si celle-ci veut bien accepter sa présence.
Je pense qu’il est intéressant de donner quelques renseignements sur le
financement de mes recherches. J’ai toujours eu des grandes difficultés
économiques pour effectuer mes recherches, même lorsque j’ai pu être un simple
boursier ou bénéficier d’une allocation de recherche depuis 1993. Car en effet, pour
le chercheur qui n’a pas d’autre moyen financier, il faut souligner qu’il s’agit
toujours d’un cadre contractuel précaire, puisque les allocations sont annuelles et
on ne sait jamais si on les aura l’année suivante. En 1996, en 2001, et en 2005, je
n’ai pas eu de bourse pendant plusieurs mois, voire jusqu’à presque un an à chaque
fois. Par ailleurs, ces bourses sont souvent inférieures au salaire minimum d’un
pays, comme c’est le cas des bourses avec lesquelles j’ai pu survivre et travailler
entre 1993 et 1995 en France. Et les bourses suivantes que j’ai pu obtenir ne
dépassent jamais les 1495 Euros par mois. J’ai donc été obligé d’effectuer mes
recherches avec très peu de moyens matériels ou d’instruments. Si j’ai réussi c’est
parce que j’ai une grande et longue expérience de la survie sans grands moyens
financiers.
Je suis un voyageur passionné et, on peut même le dire, un véritable nomade.
Dans ma jeunesse, j’ai traversé plusieurs fois l’Europe en auto-stop, sans argent. Je
suis aussi arrivé à New York, en 1983, avec 100 dollars dans la poche, et j’ai
survécu avec cet argent aux Etats-Unis pendant deux mois et demi. En 1985, j’ai
voyagé pendant trois mois et demi en Inde et en Asie du Sud avec un budget de 75
euros par mois. En 1993, je suis arrivé en France avec 500 Euros en poche, et j’y
suis resté en tant qu’immigrant pendant des années. Et ainsi de suite, à travers 36
pays de 4 continents, pendant environ 18 ans de ma vie adulte. Dans presque tous
les cas, pour survivre, mais aussi pour connaître directement la vie d’un pays, j’ai
39
travaillé comme ouvrier agricole ou tout autre travail que j’ai pu trouver au cours
de mes voyages.
Ce manque d’argent a, néanmoins, des avantages. En étant démuni, on est
obligé de s’immerger dans la vie d’une société ou d’une culture, pour y survivre.
On est aussi dépendant de notre capacité à tisser des amitiés et des relations
directes et personnelles avec les gens du pays. Pour un chercheur, ceci l’oblige à se
lier étroitement aux personnes et à l’environnement qu’il étudie. Pour un
anthropologue, le voyage acquiert alors les dimensions d’une véritable aventure,
personnelle, émotionnelle et néanmoins scientifique.
La meilleure façon d’arriver dans un village est à pied, ou alors, dans le
meilleur des cas, transporté bénévolement par des tierces personnes. Si on arrive
dans une voiture tout-terrain très chère, équipé de tout type d’outils qui pourraient
rendre notre séjour confortable ; si on arrive équipé de matériel de recherche
sophistiqué, équipé d’un téléphone satellite, d’un groupe électrogène ou d’autres
objets luxueux qui ne sont que réservés à quelques chercheurs plus chanceux, on
fait figure d’extraterrestre qui atterrit dans un quelconque village de l’Inde, du
Niger ou d’ailleurs en transportant avec lui son monde, sans avoir nul besoin de
participer et de dépendre du monde des personnes qu’on veut étudier et avec
lesquelles on veut tisser des liens.
Parfois, mon argent est même, purement et simplement, « fini ». C’est ce qui
m’est arrivé en Norvège en 1982, à New Delhi en 1992, à Niamey en 2004, et dans
le village de Moli Haoussa-Gourma, dans la savane du W du Niger, en 2009. En
2004 j’ai du faire le voyage entre Niamey et Ouagadougou avec 40 euros en poche,
9à partager avec mon épouse , et, après prendre l’avion pour Paris dans cette ville, je
suis arrivé à Paris avec 1 euro en poche, le minimum nécessaire pour faire deux
appels téléphoniques à des amis parisiens qui m’ont bénévolement hébergé. Aussi,
le 24 février 2009, dans le village de Moli Haoussa-Gourma, j’écrivais dans mon
cahier de terrain que « l’argent est presque fini. Il ne reste que 7 000 CFA (10,67
euros). J’envoie une lettre au Conservateur du Parc par quelqu’un qui va partir à
erLa Tapoa». Et le 1 mars 2009 j’écrivais que « jeudi passé (26 février) l’argent
était presque fini. Il ne me restait que 3 000 CFA (4,57 euros). Pourtant, ma tante
Aïcha Abdou m’a envoyé par Yayé 50 000 CFA que j’avais à Niamey, plus 4 000
qu’elle me devait. J’ai payé presque toutes mes dettes pour des achats d’objets de
collection, et il me reste aujourd’hui 16 900 CFA ».
Je suis arrivé pour la première fois au W du Niger en juin 2002. Je ne
connaissais pas encore le pays, j’avais pris un taxi à Niamey qui m’a transporté
jusqu’à La Tapoa. Il a quand même fallu aussi traverser une rivière à pied, en
poussant la voiture à moitié immergée dans l’eau, puisqu’il n’y avait pas de pont. A

9 Je me suis marié à Niamey en mars 2004 avec une jeune Peul de lignage royal, qui habite
à présent avec moi en Europe. C’est l’Ambassade de France à Niamey qui lui a
généreusement octroyé le Visa Schengen qui nous a permis de voyager ensemble jusqu’en
Europe. Le voyage anthropologique dans le Niger s’est ainsi converti, aussi, en un voyage
existentiel, comme c’est le cas dans tous les vrais voyages.
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La Tapoa, le Conservateur du Parc, Bello Nakata Ibrahim, m’a généreusement
hébergé dans une case de passage, et deux jours après une voiture du Parc m’a
transporté jusqu’au village de Moli Haoussa. Dans des voyages postérieurs, j’y suis
arrivé en taxi-brousse et en auto-stop. Néanmoins, dans tous les cas, c’est une
voiture du Parc qui m’a, ensuite, à la fin des séjours dans le village, transporté
jusqu’à Niamey.
Dans le village de Moli Haoussa-Gourma, j’ai toujours vécu dans des cases,
chez des familles d’accueil. En 2002, j’ai habité dans la famille du chef des
Haoussa Abdou Noma ; en 2004, chez le Gourmantché Soumaïla Wali ; et en 2009,
chez le chef Gourmantché Talimbaré Kondjoua.
En 2002, je n’avais emmené aucun aliment avec moi, et pendant des mois
j’ai été dépendant des aliments existants dans le village pour me nourrir. N’étant
pas habitué à ces aliments et n’ayant encore pas acquis aucune résistance aux
micro-organismes locaux, j’y ai maigri de 7 kg, et, à la suite d’une maladie
tropicale et d’une diarrhée chronique, je me suis trouvé proche de la mort en
décembre 2002. C’est pourquoi, en 2004 et en 2009, j’ai emmené avec moi de
grandes quantités d’aliments, pour m’assurer une alimentation équilibrée.
Toutefois, j’ai toujours partagé avec les habitants ces aliments « exotiques » pour
eux. En échange, ils me donnaient du lait et d’autres productions locales.
Dans tous les cas, j’ai apporté avec moi des quantités importantes de
médicaments, inexistants dans la région. Grâce à ces médicaments, j’ai pu me
soigner de maladies tropicales ou autres, mais aussi, et surtout, j’ai pu aider à
soigner des villageois. A vrai dire, chaque jour venaient dans ma case, en moyenne,
environ quatre malades. Je pense pouvoir dire que j’ai sauvé au moins quatre vies,
surtout d’enfants atteints du paludisme ou ayant des diarrhées infectieuses
accompagnées de perte de sang et de fièvre, une maladie mortelle pour les bébés si
elle n’est pas soignée à temps. J’ai aussi dû accomplir de petits actes de chirurgie
sur des blessés. Ces actions ont d’ailleurs aidé beaucoup et aux bonnes relations
entre les villageois et moi. Ainsi, les recherches de terrain dans le W du Niger, qui
ont abouti à la rédaction de cet ouvrage et de mes publications antérieures sur cette
région, ont été effectuées sans aucun véhicule motorisé ni du matériel sophistiqué,
et mes finances ne me permettaient pas de m’en procurer. J’ai utilisé les outils
« classiques » de l’ethnologue : des cahiers, des fiches d’enquête, des stylos, une
caméra photographique classique, un magnétophone acheté à Niamey, une gourde,
des bottes de berger du nord-est du Portugal et des médicaments. La caméra, une
Minolta de grande qualité, a été achetée en pièces détachées d’occasion, à Madrid,
en 2002. Mais, encore une fois, soulignons que ce manque de matériel rend les
conditions logistiques plus difficiles, mais il facilite la création de liens avec les
habitants et permet une approche étroite de l’environnement naturel et humain du
terrain de recherche.
Pour faire les interviews et les enquêtes auprès de la population, j’ai engagé
deux jeunes villageois qui parlaient à la fois le français et les langues locales. Mon
traducteur et auxiliaire de recherche principal a toujours été le Gourmantché
Soumaïla Wali. Ce jeune avait, auparavant, servi d’interprète et de guide à des
41
botanistes. C’est aussi un guide touristique du Parc du W, et il a terminé une partie
des études secondaires. C’est un autodidacte, qui possède des connaissances assez
détaillées des représentations locales de la nature, mais aussi des connaissances
issues de l’écologie scientifique. C’était l’auxiliaire idéal. Pourtant, comme la
plupart des jeunes gourmantché, il méconnaissait beaucoup d’aspects de sa propre
culture. Par exemple, il n’avait jamais chassé, il ne connaissait pas beaucoup
d’aspects de la religion et des pratiques magico-religieuses de son peuple. Ainsi,
pendant les sept dernières années, le travail qu’on a accompli ensemble a été une
recherche en commun, au cours de laquelle lui et moi avons appris maints détails
sur son propre peuple. Il en a été de même pour la compréhension de l’écosystème,
de l’écologie du lion et des autres espèces, puisque l’information réunie auprès de
la population locale et des experts locaux a été obtenue par nos efforts conjugués.
De mon côté, d’une certaine manière, je l’ai instruit dans les méthodes de pensée et
de recherche scientifiques. Cependant, bien d’autres villageois m’ont assisté dans
ces recherches, un des principaux « informateurs » a été le jeune haoussa, Harouna
Abdou.
Cette recherche est basée principalement sur des enquêtes de terrain,
confortée par des recherches bibliographiques. Mes séjours au Niger ont duré plus
de dix mois, pendant lesquels j’ai passé la plupart du temps dans le village et dans
la savane. Le fait d’avoir fait le travail de terrain en étapes successives a permis
d’observer l’environnement sur plusieurs saisons de l’année. Ces observations sur
la longue durée, au cours de presque une décennie, de l’évolution de l’écosystème
et des changements apparus dans les sociétés locales, m’ont permis de procéder à
des analyses synchroniques et diachroniques de ces réalités.
La méthode de travail de l’anthropologue c’est aussi une analyse
comparative. Or, avant d’arriver au Niger, j’avais fait, en 2001, un court voyage de
recherche en Afrique du Sud pour observer les stratégies de conservation du lion.
J’avais pu observer qu’elles étaient essentiellement basées sur la création d’aires
protégées closes, dans lesquelles la séparation entre humains et faune est totale. Ce
qui rend impossible toute dispersion et expansion de la faune, et donc rend difficile
la récupération des espèces et de la biodiversité à une plus grande échelle. Depuis,
j’ai appris, grâce à ma directrice de recherche Danièle Vazeilles, que certaines
réserves sud-africaines se sont engagées dans une expérience de développement
durable et participative en s’efforçant d’inclure les populations locales (exemple de
la réserve Bongani au sud du Parc Kruger). De même, le Kruger a ouvert des
couloirs pour la circulation des animaux entre son immense territoire et des
réserves privées limitrophes.
Sur le terrain, les informations ont été obtenues par observation directe, et
grâce à des interviews formelles ou informelles des habitants et de spécialistes et
responsables officiels de la conservation de la nature. Beaucoup d’informations ont
été aussi obtenues lors de mes longs séjours dans le village et dans la savane. Ces
séjours m’ont permis non seulement l’observation directe des réalités écologiques
et socioculturelles locales, mais aussi de participer à celles-ci avec les personnes
concernées. Je suis sincèrement convaincu qu’on ne peut pas connaître une réalité
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sans l’expérimenter. Ainsi, tout comme je l’avais fait lors de mes terrains de
recherche antérieurs, j’ai participé directement aux activités de production et
quotidiennes de la population. J’ai ainsi cultivé des champs avec des agriculteurs
haoussa ; j’ai chassé avec des chasseurs gourmantché ; j’ai fait pâturer le bétail
dans la savane avec des bergers peul ; j’ai puisé l’eau des puits, ramassé du bois de
feu dans la forêt, aidé dans les tâches ménagères. J’ai fait de longs parcours à vélo
à travers la savane pour me rendre avec des habitants aux marchés de la région. J’ai
été suivi par des lions. Je me suis perdu dans la forêt pendant la nuit. J’ai participé
à de nombreux rituels magico-religieux. Mais j’ai aussi vécu les moments ludiques
de la vie quotidienne, apprenant ainsi le mode de vie et partageant les conditions de
vie, dont certains aspects sont assez difficiles, avec les villageois qui m’ont
amicalement accueilli et accepté de partager des tranches de vie avec cet étranger si
curieux de tout ce qui les concernait.
Les interviews et les observations ont été faites suivant une approche
ethnographique, ethnologique et anthropologique, mais aussi ethnobiologique, pour
obtenir des informations sur un vaste échantillon de sujets qui configurent les
relations des humains avec la nature et la vie sauvage. J’étais particulièrement
attentif aux sujets relatifs au lion et à la grande faune, puisqu’ils sont de bons
indicateurs de ces relations.
Pour connaître les représentations et pratiques magico-religieuses des
Gourmantché et des autres groupes culturels de la région, j’ai établi, durant ces sept
années, une relation étroite avec quelques féticheurs du village. Il s’agissait
quelque peu, dans la pratique, d’un processus d’initiation. Pour ce faire, j’ai
demandé aux féticheurs de me parler des gris-gris, et de me confectionner, s’ils le
voulaient bien, plusieurs gris-gris personnels. Ainsi, grâce à cette longue durée qui
nous a permis de nous apprécier mutuellement, j’ai pu obtenir des explications
détaillées sur les mêmes et sur les méthodes de préparation. Ensemble, nous avons
eu de longues conversations sur leur philosophie et leur religion. Ce processus a
abouti, en 2009, à l’obtention de deux des plus complexes gris-gris de la culture
gourmantché, considérés comme les « plus puissants » : celui de la « disparition
par invisibilité sur place » et celui de la « disparition par déplacement
instantané ». J’aurais voulu obtenir des informations sur le « gri-gri du métal », qui
m’avait déjà été promis par un féticheur. Les féticheurs qui sont devenus mes
maîtres dans le village de Moli Haoussa-Gourma ont été Pali Dananni Sanña,
Tonko Amadou Oumarou et Amina Soumana. A Niamey, dans un but comparatif,
j’ai eu de fréquents contacts avec un marabout musulman, Malam Ridouane.
Par ailleurs, au cours de ces années d’enquêtes de terrain, j’ai pris de très
nombreuses photos illustratives de tous les aspects étudiés. J’ai aussi enregistré des
sons de la chasse, des activités quotidiennes et de la musique locale. J’ai aussi
demandé aux habitants de faire des dessins libres, pour faire une brève analyse de
leur inconscient collectif.
Comme je l’avais fait en Inde et lors d’autres terrains de recherche, j’ai
constitué une importante collection ethnographique et naturaliste. J’ai ainsi réuni,
et transporté en Europe, de nombreux objets magico-religieux : des gris-gris, des
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outils de chasse et de guerre ; des outils de production artisanale de feu, des outils
des bergers, des outils agricoles ou employés dans la cueillette ; des outils
ménagers et d’usage quotidien, des vêtements, des ornements corporels, des bijoux
traditionnels, des objets d’artisanat, des objets graphiques. J’ai aussi prélevé des
échantillons naturels de la savane, et commencé un herbier. Au total, j’ai réuni plus
de 250 échantillons. Cette collection est, très probablement, la première qui existe
dans le monde concernant la culture gourmantché. J’ai ainsi déjà offert des outils
de chasse et de production de feu au Muséum National d’Histoire Naturelle de
Paris, à l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro, au Portugal, et au Musée
National Boubou Hama du Niger, à Niamey. Les outils offerts au Muséum de Paris
ont été gentiment transportés depuis Niamey par l’Ambassade de France au Niger.
Par ailleurs à ce présent travail, et de retour en France et au Portugal, j’ai
classé et rédigé les fiches descriptives de ces objets. Et j’ai élaboré et écrit, entre
2004 et 2008, le script d’une exposition sur le thème « Anthropologie et
écosystèmes » en collaboration avec le Museo Nacional de Ciencias Naturales de
Madrid. Cette exposition réunira aussi des photos et les principales données
obtenues au Niger, ainsi que les collections ethnographiques et naturalistes, les
photos et les informations obtenues dans mes terrains antérieurs de recherche, en
Inde et en Europe.
La bibliographie nécessaire pour analyser et rédiger ces travaux a été réunie
depuis 2001 en Europe, au Niger et en Afrique du Sud. Elle réunit des ouvrages
internationaux en plusieurs langues (portugais, espagnol, français et anglais).
En ce qui concerne la méthodologie employée pour ces recherches, je me
suis toujours rappelé la phrase que, avant mon premier voyage au Niger, le
patriarche français de l’ethnobiologie, Raymond Pujol, du Muséum National
d’Histoire Naturelle de Paris, m’avait dite. Et je l’entends encore me dire, dans son
bureau du Muséum, que pour toute recherche en anthropologie, il faut suivre cinq
règles : « Vous allez là-bas, vous observez tout, vous prenez note de tout, et après
vous retournez ici et vous écrivez tout ». Cette phrase courte a été la meilleure
leçon de méthodologie qui m’a été dispensée au cours de ma carrière scientifique.

Un terrain de recherche adapté aux buts de la recherche

En 2001, après avoir accompli mon doctorat en Anthropologie en France,
j’avais déjà étudié les relations entre des sociétés humaines asiatiques et
européennes avec des grands carnivores sauvages et la biodiversité. Dans un but
comparatif, et pour connaître une autre réalité de ces relations, il était alors
important d’effectuer une étude au sein d’une autre culture, sur un autre continent,
et parmi un autre écosystème en « état de haute biodiversité ». Lors d’un entretien
avec l’écologue indien Anil Agarwal, à Paris, il m’a suggéré de faire cette nouvelle
recherche en Afrique, ce qui, depuis quelques années, correspondait déjà à une de
mes idées. Et en effet, j’y pensais car le lion est, parce qu’il chasse en groupe, le
plus puissant des carnivores terrestres.
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