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Destins des traces

291 pages
Traces et inscriptions sont aux fondements de la psychanalyse. Que deviennent les traces mnésiques ? Freud avance que leur traduction produisait, en une même opération, leur effacement et leur inscription. C'est cette opération que Lacan a ensuite identifiée comme celle du signifiant. N'existerait-il pas cependant, en dehors de leur refoulement par absence de traduction, d'autres destins pour les traces ? Fragiles, éphémères, les traces sont toujours le legs d'une assignation à peine pressentie. De l'effacement des traces, le sujet y trouve sa chance d'exister.
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Destins des traces

Che vuoi ?

Nouvelle série n° 23, 2005 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Alain Deniau, Serge Reznik, Fabienne Biegelmann Thierry de Rochegonde, Josette ZoueÏn, José Morel Cinq-Mars Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay États-Unis (Ne,,, York) : Paola Mieli

Directeur de publication:

Alain Deniau

Couverture: Charlotte Vnnont Mise en page: Clara Kunde Éditeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris alaindeniau @ wanadoo.fr

À paraître: Che vuoi ? n° 24 Automne 2005 : L'argent en psychanalyse

Publié avec le concours du Centre National du Livre (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8690-1 E~:9782747586900

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 23, 2005

Destins des traces

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino Italie

SOMMAIRE

Editorial

9

Logique

des traces et des inscriptions
de la
13 21 33 35

Traces, inscriptions: une question aux fondements psychanalyse Jean-Pierre Lehmann L'archonte, l'archi-trace, l'archive René Major Réponse à René Major Philippe Beucké Résister, rêver Pierre Pachet

Le tissu social en proie aux distorsions de la langue
L'espace sensible du signifiant comme antidote des discours contemporains Guy Dana Point d'appui sur la langue Jean-JacquesBlévis Juin, le sans pourquoi de la langue Cécile Casadamont Sur trois mots, comme on dit sur deux notes Claude Maillard

43 61 69 77

Le devenir des traces et de leurs inscriptions dans la clinique analytique
La trace folle. Pour une métapsychologie Paul-Laurent Assoun Traces et inscriptions
Catherine Kolko

de la trace
85 95

Traces et histoires Jacques Aubry Traces, inscriptions et histoire. Une approche à partir d'une clinique institutionnelle avec des enfants autistes Carine Tiberghien

103

113

Traces du franchissem.ent des interdits fonda11lentaux
1945, Strasbourg, le chaos
Andrée Leh111ann

125 129

Stèles et traces Claude Rabant Abord du camp de la mort. À propos du travail d'Anne-Lise Stern Danièle Lévy Sur l'analyse avec les enfants Maria Landau Traces de l'histoire dans la maladie. Histoire de Mathilde Andrée Lehlnann

137 153 157

Traces à l' œuvre dans le langage
Sur la trace d'une écriture, un monstre est dépisté Michel Hessel Le poème comme tremblement de taire. Intervention introductive de Françoise Nielsen Daniel Destombes Le soleil est un voleur. Peindre la trace Françoise Delbary-Jacerme 169

179 193

Cabinet de lecture
IJJ dépression est-elle universelle?, de Catherine Lutz Lecture par Olivier Douville Lettre d'un psychanalyste à Steven Spielberg de Jean-Jacques Moscovitz Lecture par Olivier Douville
203

207

Schizophrénie et langage, de Danielle Roulot Lecture par Alain Deniau Conlnlent les neurosciences démontrent la psychanalyse de Gérard Pommier Lecture par Silvia Lippi Big Mother: Psychopathologie de la vie politique de Michel Schneider Lecture par Frédéric Rousseau Le savoir-déporté, d'Anne-Lise Stern Lecture par Josette Zoueïn Che vuoi ? a aussi reçu

211

215

219 223 229

Che vuoi ? fait causer
L'empire de la norme Patrick Chetnla

247

Hom.m.ages à Michèle Abbaye
Textes de : Jean-Mathias Pré-Laverrière, Claude Rabant, Olivier Grignon, Jean-Pierre Lehmann, Danièle Lévy, Michèle Montrelay, Alain Deniau Quelques repères biographiques et bibliographiques

257 275

Le cahier hors texte reproduit trois tableaux de Lytfa Kujawski qui ont inspiré l'article de Françoise Delbary-Jacerme, «Le soleil noir est un voleur », et un tableau de Rembrandt, Saint Matthieu inspiré par l'ange, que commente JeanJacques Blévis dans son article« Point d'appui sur la langue»

Che vuoi ? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thème choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: che vuoi ? que veux-tu? est celle qui conduit le rnieux au chelnin de son propre désir - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: que me veut-il?

J. Lacan (Écrits)

" Editorial

Fragiles, éphémères, les traces sont toujours le legs d'une assignation à peine pressentie. Du fait du transfert, fortes de l'appui du corps de l'Autre, une parole errante se cherche. De l'effacement des traces, un sujet y trouve sa chance. En ouvrant dans sa correspondance avec Fliess la question du devenir des traces mnésiques, Freud avait avancé que leur traduction produisait, en une même opération, leur effacement et leur inscription que Lacan a ensuite identifié comme celle du signifiant. N'existerait-il pas cependant, en dehors de leur refoulement par absence de traduction, d'autres destins pour les traces? Nous ne savons jamais à l'avance comment dans la langue faire le partage, si nécessaire, entre la violence transformatrice propre au symbolique et les violences actuelles faites aux fondements du lien social. Question de parole et d'écriture. Analystes attentifs aux traces qui habitent la parole dans la cure, notre propos est d'entamer un dialogue avec des écrivains qui, de leur place, peuvent traiter avec nous aussi bien des traces de mise à mal des interdits fondateurs de l'humanité que des traces qui ne cessent d'animer les langages de la création artistique. Dans ce numéro, nous adressons aussi un hommage à Michèle Abbaye, co-fondatrice du Cercle freudien mais aussi membre du Comité de rédaction de la revue Che vuoi? Par ces hommages où s'exprime notre dette pour son travail dans la communauté analytique, nous adressons à la famille de notre amie disparue, et en particulier à son fils Hadrien Soulez Lari vière, l'expression de notre affection la plus profonde. Ce numéro reprend le travail effectué au Cercle freudien au cours de l'année 2003 -2004 et en particulier lors du colloque éponyme qui s'est tenu à Paris les 11, 12 et 13 juin 2004. Jacques Aubry, Colette Hochart, Okba Natahi et Françoise Nielsen sont venus rejoindre le Comité de rédaction pour construire la partie thématique. Qu'ils en soient ici remerciés. Le Comité de rédaction 9

Logique des traces et des inscriptions

Traces, inscriptions: une question aux fondements de la psychanalyse
Jean-Pierre Lehmann

Avancer que les traces et inscriptions sont aux fondements de la psychanalyse, reviendrait-il à dire qu'elles sont les noms d'un des concepts fondamentaux de la psychanalyse? Serait-ce un cinquième que Lacan aurait négligé d'inclure dans le séminaire XI ? Peut-être! Mais peut-être pas, si l'on remarque que le concept de l'inconscient qui, lui, est bien au nombre des quatre concepts fondamentaux - à partir du moment où il est pensé par Freud l'est corrélativement aux traces et aux inscriptions, nommément à la seconde de ces inscriptions que dans sa lettre 52 à Fliess, Freud écrit Ub, abrégé de Unbewufltsein. Ces concepts ont tellement été aux fondements de la psychanalyse que Freud, sa vie durant, les aura fait continuellement travailler jusque et y compris dans son œuvre ultime que fut Moïse et le monothéisme. Dans la rédaction du troisième essai composant cet ouvrage, il n'a cessé de revenir sur les traces mnésiques. Il avait voulu résumer pour des lecteurs non avertis, la théorie du traumatisme dans la genèse des névroses afin de pouvoir parler de préhistoire de l'espèce humaine et d'avancer que les manifestations recueillies au cours des analyses, fournissaient des preuves que des traces mnésiques avaient été laissées par des expériences faites par les générations antérieures. Ces traces, faisant partie de notre héritage archaïque, amenaient à postuler une acquisition phylogénétique. « Les impressions causées par les traumatismes précoces [...] sont soit non traduites dans le préconscient, soit bientôt ramenées par le refoulement à l'état du ça. Dans ce cas, leurs traces mnésiques restent inconscientes et c'est à partir du ça qu'elles agissent. Nous pensons parvenir à suivre leur destin futur tant qu'il s'agit pour elles de leurs 13

Che vuoi ? n° 23 propres expériences. Mais les choses se compliquent quand nous nous apercevons que dans la vie psychique de l'individu... agit aussi ce qu'il apporte en naissant, certains éléments de provenance

phylogénétique. »
Ce paragraphe présente, de manière traces et des inscriptions, en évoquant condensée, la théorie des tant la traduction que le

refoulement, l'agir des traces et leur « destin ». Il mentionne enfin la
phylogenèse. Même si nous pouvons hésiter à suivre le raisonnement de Freud, remontant jusqu'aux origines de l'humanité en y postulant le meurtre du père primitif, nous ne pouvons négliger pour autant ce qui touche à l'action sur la vie psychique de tout un chacun, des traces de ce qu'il apporte en naissant. Traces provenant de ses géniteurs et des générations qui les ont immédiatement précédés. Il n'est pas jusqu'à la distinction introduite entre vérité historique et vérité matérielle, qui ne laisse entendre l'importance qu'attachait Freud aux traces et inscriptions. En commentant conjointement le texte freudien et l'écriture même de ce texte, Michel de Certeau avait, dans L'écriture de l'histoire, relevé le retour obsédant des expressions « effacer les traces» ou «les dissimuler» et pointé, au sujet de la

vérité historique, le rapport de la fiction à l'histoire. « Fiction, parce
que l'homme n'a ni goût, ni inclinaison à recevoir la vérité. Elle est ce qu'il tait par la pratique même du langage. La communication est toujours la métaphore de ce qu'elle cache. Vérité pourtant, parce que, ayant droit en cette place même, quelque chose d'infantile reste là : document in-fans, exclu et constructeur du langage communiqué (la tradition), "noyau de la vérité historique", marque inscrite et illisible, empreinte. Elle apparaît chez Freud sur le mode de la circoncision, inscription qui se transcrit verbalement dans le paradoxe du "Moïse égyptien" ou de l'impression d'étrangeté, sentiment tactile de ce qui est atteint, lié à l'empreinte du partage. Coupures inscrites, "impressions" muettes: loi gravée et qui ne peut être que tue. » Ce qui concerne tant les traces laissées par les traumatismes, que la vérité historique, avait d'ailleurs déjà tissé l'écriture de Constructions en analyse, nous invitant à lire chacun de ces textes à la lumière de l'autre. Dans son enseignement, Lacan a plus d'une fois insisté sur le retour des traces et leur effacement. Ayant été amené à articuler successivement son discours sur l'Imaginaire, le Symbolique puis le Réel, il nous induit indirectement à être attentifs à discerner les divers moments où, portées par la parole de l'analysant, ressurgissent ces traces, tantôt dans un de ces trois registres, tantôt dans un autre. Ce qui n'est pas de peu d'importance, car pour permettre à un analysant de nouer ensemble ces trois cercles, il est nécessaire que nous 14

Traces, inscriptions... puissions les entendre également tous les trois et percevoir les moments où il semble le plus opportun de les pointer. Bien les entendre tous le trois, sans négliger celui du Réel, comme a été amené à le faire, à sa manière Freud, en traitant, après la guerre de 1914, des névroses traumatiques. Entendre ce qui concerne les traces du Réel, non seulement en leurs spécificités liées à la particularité de ce que chacun des analysants a eu à rencontrer dans sa propre expérience, mais également en ce dont ils peuvent et nous pouvons, être prisonniers. Car l'histoire privée de chacun, le privé qui se parle dans le cadre de l'analyse, d'être ainsi noué au langage, est lui-même pris dans la grande Histoire. L'intime de chacun est marqué par ce que l'histoire des soixante-dix dernières années a opéré en altérant, à l'insu de beaucoup, le système social d'articulations signifiantes inscrit au plus profond de nous, ce système qui n'est autre que la langue. Aucun des dictateurs qui ont cherché à régir le monde, de César à Staline, n'a manqué de se préoccuper des langues. Ils y reconnaissaient, en effet, l'image d'un pouvoir nu qui n'a même pas à dire son nom. Il serait illusoire de croire que nous pourrions, en France, aujourd'hui, être indemnes de ce qui est arrivé à la langue allemande sous le Troisième Reich. Il est aisé de comprendre pourquoi les différents régimes totalitaires des temps modernes se sont méfiés de la psychanalyse et ont, de diverses manières, tenté de la neutraliser. Elle est, effectivement, profondément subversive, simplement en cela qu'elle prête attention à ce que Lacan a dénommé lalangue en un seul mot, lalangue marquée d'un pas-tout, qui, de ce fait touche au réel. Par ce néologisme, Lacan a cherché à bien faire entendre combien intimement est inscrit l'inconscient dans l'ordre langagier. La lalangue résonne comme le vocable lallation, cette émission de sons qui précède le babillage et fait entendre la prise première de l'infans dans la langue dite maternelle. Les lallations nous renvoient à une période de la vie de l'infans où, alors que sa musculature et son larynx ne lui permettent pas encore d'articuler, sa voix cependant commence à se constituer comme objet. Il est cependant encore capable de parler n'importe quelle langue. Il perdra cette capacité en se fixant sur la langue de sa mère. Le dire ainsi fait implicitement référence à la violence de l'interprétation. Comment l'infans peut-il, de fait, des lallations et du babillage, accéder à la lalangue ? N'est-il pas indispensable que des possibilités d'adresse à l'Autre soient données pour que naisse un sujet de l'énonciation? Les questions soulevées par cette adresse à l'Autre, rencontrent celles des premières inscriptions que Freud avait nommées Wahrnehmungszeichen, signes de perception, où Lacan a reconnu les signifiants. Piera Aulagnier, à laquelle je viens de faire 15

Che vuoi ? n° 23

allusion en évoquant la violence de l'interprétation, avait, quant à elle, avancé l'idée d'une triple inscription, pictographique, inconsciente et préconsciente. Anzieu, en parlant de signifiants formels et Laplanche, de signifiants énigmatiques, semblent tout comme Bion, avec les éléments béta, avoir cherché à théoriser le même objet que Piera Aulagnier. Il n'est pas accessoire de remarquer que tous ces auteurs ont été amenés à ces hypothèses théoriques, par la clinique de la psychose. Or implicitement ou explicitement ils ont souligné le rôle fondamental tant de l'ombre parlée que du porte-parole pour Piera Aulagnier ou du caractère contenant de la rêverie maternelle pour Wilfred Bion. N'y aurait-il plus aucun recours quand le lieu d'adresse a manqué pour l'infans? C'est précisément cette question qui est au centre de la clinique de la psychose, des borderline cases et même de l'autisme. Dans son texte Fear of breakdo'lon, «La crainte de l'effondrement », Winnicott a voulu attirer notre attention « sur la possibilité que l'effondrement ait eu lieu vers le début de la vie ».

L'analysant aurait besoin de s'en souvenir,

«

mais il n'est pas possible

de se souvenir de quelque chose qui n'a pas eu lieu ». Comment comprendre que cette chose du passé qui a cependant laissé des traces dans la crainte d'un effondrement à venir, n'ait pas eu lieu? Elle n'a pas eu lieu, répondait Winnicott, dans la mesure où l'infans n'était pas là pour que cela lui arrive. Il n'était pas là parce que l'intégration du moi n'était pas alors suffisante. Cela n'a donc pas pu avoir lieu en lui. Dans l'état de dépendance absolue où il se trouvait alors, l'infans était incapable de contenir ce qui se passait. Dans ce temps de genèse de l'intégration, la mère est le lieu de l'infans. Si la mère défaille à être ce lieu, quelque chose a lieu qui ne trouve pas de lieu, produisant ainsi simultanément trauma et non-lieu. Et Winnicott de dire que le seul moyen pour l'analysant de s'en souvenir, c'est d'éprouver cette chose passée, pour la première fois, dans le présent, c'est-à-dire dans le transfert. Les traces dont sont toujours porteurs ces analysants assignent l'analyste à constituer ce lieu d'adresse qui a manqué. En s'appuyant sur le corps de l'analyste, l'analysant pourra en cette zone qui a été de non-lieu traumatique, entrer dans la lalangue. Quelque chose pourra s'inscrire en en effaçant les traces. Si des traces sont demeurées en mal d'inscription faute d'avoir trouvé de lieu en l'Autre, que peut-il en être de ces autres traces produites par les entreprises systématiques de déshumanisation, entreprises vouant des millions d'humains à faire partie de la catégorie homo sacer qui, selon la loi romaine pouvait être tuée en toute impunité. Traces ineffaçables, sinon par combustion, des corps tatoués de celles et ceux qui étaient enregistrés comme non-humains, destinés 16

Traces, inscriptions... à être rayés de la carte des ayants droit à vivre, quelles empreintes laissent-elles malgré tout subsister? Je dis malgré tout, par opposition à ce que déclarait Himmler à Posen, le 4 octobre 1943 en parlant de « la glorieuse page de notre histoire, une page qui n'a jamais été écrite et qui ne pourra jamais être écrite ». Cette histoire a été, malgré tout, écrite, histoire de la solution qu'il voulait « totalement claire» en ce sens qu'il ne considérait « pas justifié d'exterminer les hommes [...] et de permettre à leurs enfants de grandir pour s'en prendre à nos fils. Il faut donc, précisait-il, prendre la difficile décision de faire disparaître ces gens de la Terre. » Écrite, tout en demeurant impuissante à rendre compte de la résurgence de cette offrande au Dieu obscur. Qu'est-ce qu'après Auschwitz des psychanalystes peuvent dire des traces du franchissement des interdits fondateurs de l'humanité? Quel mouvement doivent, dans leur écoute, opérer, en eux-mêmes, les analystes quand l'insistance du réel s'est faite et continue à se faire telle qu'elle peut écraser tout espace possible pour un sujet? Comment peuvent-ils recueillir, accueillir ces traces, de telle sorte qu'elles n'obèrent plus de toute leur charge mortifère, la vie psychique de ces analysants ? Et à quels détenteurs du pouvoir, à quels archontes revient l'autorité sur l'institution de l'archive quand il s'agit de ces « archives du mal » ? Ainsi formulée, cette question nécessite-t-elle d'être pensée en fonction de l'hypothèse d'une archi-écriture, d'une trace originaire, d'une archi-trace comme l'a avancé Jacques Derrida pour qui la trace comme simulacre est présence qui se dissémine, toute parole renvoyant à une archi-trace? Mais ce concept d'archi-trace ne ruine-til pas celui de trace, tel que l'a conçu Freud pour qui l'effacement de la trace est l'œuvre du sujet lui-même? L'idée d'un primat de l'écriture peut-il s'accommoder de la fonction primordiale de la parole dans la cure analytique? Ne s'oppose-t-elle pas à ce que Lacan affirmait en disant que « l'écrit est non pas premier mais second par rapport à toute fonction du langage et néanmoins sans l'écrit il n'est d'aucune façon possible de revenir à questionner ce qui résulte, au premier chef, de l'effet du langage comme tel, autrement dit de l'ordre symbolique» ? Reste cependant la grâce, la venue de la grâce à laquelle aspire l'écrivain, qu'il soit ou non janséniste. « Orgueilleusement janséniste, je ne croyais qu'à la Grâce; elle ne m'était point échue; je dédaignais de condescendre aux Œuvres, persuadé que le travail qu'eût exigé leur accomplissement, si acharné qu'il fût, ne m'élèverait jamais audessus d'obscur convers besogneux [...]. J'ai compris, trop tard peutêtre, qu'aller à la Grâce par les Œuvres, comme à Guermantes par Méséglise, c'est "la plus jolie façon", la seule en tout cas qui permette 17

Che vuoi? n° 23
d'apercevoir le port

[...]. »

Je cite ici Pierre

Michon

qui a encore

écrit

ailleurs, à propos de Balzac et de La Comédie humaine: « Reste la Grâce [...], reste le chemin plein d'espérance et de foi qui vous mène à leur porte. Reste ce gros homme plein de grâce; que la Grâce a tenu par la peau du cou pendant quinze ans, une grâce tortueuse affublée des masques de la vanité, de l'avidité, du snobisme, du génie, qui peut-être s'est dévoilée pour finir et lui a dit en partant: ce n'était pas ce que tu
croyais, c'était La COl1zédie[...].
»

Pourquoi évoquer ainsi la grâce? Parce que si quelque chose ne cesse pas de ne pas s'écrire dans la lalangue, du fait qu'elle est pastoute, par contre, l'acte de poésie, lui, consiste à transcrire dans la lalangue même, un point de cessation du manque à s'écrire. «La poésie ne peut pas être tout à fait du côté du bien, écrit encore Pierre Michon, car nos premiers parents quand ils étaient dans le Grand Jardin ne parlaient pas, ils communiquaient à la mode des fleurs par des abeilles, des messagers ailés, et sentirent se délier leur langue seulement après que l'ange leur eut montré la porte [...]. La langue des hommes leur vient après la Chute, quand la matière ne chante plus; la poésie qui est langue de la langue tombe aussi dans le puits universel, et peut-être deux fois plus vite, à moins que dans sa duplication forcenée elle ne remonte sans cesse à la force du poignet, soit presque à la margelle, retombe plus bas, fasse ainsi usage de sa liberté libre. » En arrachant les mots au cercle de la référence ordinaire ainsi qu'à leur fonction de véhicule de la communication, les poètes et les écrivains qui participent à la même jouissance d'écrire, entrant violemment dans la langue par leur détermination énonciative, frayent une voie où peut s'écrire un impossible à écrire. La poésie, comme l'analyse, a affaire à la vérité et à l'éthique en ce que, une fois cerné, le point de cessation du manque à s'écrire, exige d'être dit. Freud ne l'avait-il pas déjà reconnu qui voyait dans « les poètes et romanciers des précieux alliés [...] car ils connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne saurait encore rêver [...]. Ils s'abreuvent, en effet, à des sources que nous n'avons pas

encore rendues accessibles à la science. »
Mais comment s'opère ce miracle qui fait que les écrivains parviennent, de la sorte, à puiser à ces sources? Ne serait-ce pas, comme nous le fait percevoir Proust dans la Recherche du te1nps perdu, qu'ils ont pu conserver, en eux, ces cortèges de sensations, ces séquelles de traces telles qu'elles se sont produites dans leur surgissement premier, sans avoir ensuite à être autant sujettes au refoulement qu'elles le sont au commun des mortels que nous sommes?

18

Traces, inscriptions... En disant la poésie je pense tout autant à celle des arts plastiques. Une analyste, également plasticienne, Ani Dilanian a, pour une exposition de ses œuvres en 2003, intitulée Le chant des pierres d'Arménie, écrit: «Il y a une vingtaine d'années - après trois ans d'analyse -, j'ai ressenti comme un souffle dans mes mains. Ce souffle m'a fait m'interroger: pourrais-je faire quelque chose avec mes
mains?

[...J Lorsque

nous

dessinons,

nous

racontons

notre

histoire.

Une histoire au-delà des mots, dans sa préhistoire, comme si le rêve mis au travail, dans le parcours analytique, ouvrait un champ où l'activité créatrice devenait une écriture, comme mue par une nécessité intérieure où le fusain et la sanguine devenaient des instruments qui délimitaient de nouveaux espaces. Un travail de mémoire, de généalogie, d'héritage et de transmission commença alors et les silences se mirent à parler. L'expérience s'est poursuivie avec la gravure: le tracé s'est creusé dans la matière: le cuivre, le zinc et les valeurs dans le clair-obscur et les couleurs [. ..J. {Puis] le souffle prit un autre élan dans la sculpture et le travail de la pierre, je devrais dire des pierres qui m'ont accordé par l'humilité de leur forme et la diversité de leur matière, la densité d'un nouveau langage aux confins de ma sensibilité et de ma recherche intérieure, créant ainsi un espace intermédiaire entre la réflexion thérapeutique et l'activité créatrice. » Les artistes créateurs ne sont pas les seuls à tenir de tels propos. Certains artistes interprètes peuvent en tenir également de très proches. Ce peut être aussi bien au théâtre que dans le domaine musical. Ainsi Carlo Maria Giulini, évoquant son arrivée à la direction d'un orchestre réputé, disait tout ce qu'il avait dû mettre du sien pour que les musiciens ne se contentent pas de jouer très bien, mais qu'ils fassent de la musique. Cela n'avait pu se faire qu'en faisant revivre, pour eux, les affects, les émotions inscrites par le compositeur dans le

filigrane de la partition. « La musique, dit-il, n'est là que pour servir
les sentiments, les exprimer, les toucher»; et encore: «La connaissance de l'œuvre ne suffit pas, il faut la comprendre, croire en elle, l'aimer dans ses moindres inflexions, l'intérioriser au plus profond de soi, afin qu'elle puisse jaillir de vous avec la force de s'incarner dans les sons. » Ce jaillissement en provenance du fond de l'interprète rejoint celui du compositeur de l'œuvre. De même, Jeanne Moreau, interrogée en 2002 par James Lipton dans le cadre des séances de l'Actors Studio, disait qu'à son sens,

l'acteur devait être comme « un tuyau d'arrosage, vide et propre, pour
extraire de soi un flux venu de très profond ». James Lipton venait, en effet, de lui demander si les rôles qu'elle avait joués étaient proches de 19

Che vuoi ? n° 23

ce qu'elle pouvait être elle-même, si ces personnages qu'elle avait été amenée à représenter, avaient quelques ressemblances avec elle. Elle lui avait rétorqué: « Non, ils sont très différents. » Et la métaphore du tuyau lui était venue au moment de répondre à la question: «Est-ce que vous vous préparez avant de jouer un nouveau rôle? - Oui! Beaucoup! », avait-elle répliqué. «Comment? En quoi faisant? Rien.» Et de s'esclaffer avant de déplier ce paradoxe: «Je lis beaucoup de livres, de textes écrits par l'auteur, et sur le personnage [...], j'attache aussi beaucoup d'importance aux vêtements que doit

porter ce personnage. » « Et au moment de les mettre, d'endosser ce rôle [...], il n'y a plus
qu'à se laisser porter, traverser par des choses qui viennent de très loin, d'en-deçà de soi. - D'archaïque? », lui demanda James Lipton, et elle de répondre: « Oui! D'archaïque. » Ces choses qui viennent de très loin, d'en-deçà de soi, que James Lipton a voulu dénommer archaïques, ne sont-elles pas ce que nous pouvons, de notre côté, appeler les traces à l'œuvre dans les langages de la création artistique? Pourrait-on mieux dire que ces artistes, comment nous précèdent des traces qu'ils ont la grâce de faire parler, pour nous les faire entendre?

RÉFÉRENCES BIBUOGRAPHIQUES Anzieu (D.), Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, 1987. Aulagnier (P.), Ùl violence de l'interprétation, Paris, PUFf 1975. Bion (W. R), Aux sources de l'expérience, Paris, PUF, 1962. De Certeau (M.), L'écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1975. Derrida G.), !vIal d'archive, Paris, Galilée, 1995. Freud (S.), Ùlllaissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1973. Freud (S.), Moïse et le nwnothéisme, Paris, Gallimard, 1948. Freud (S.), Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985.

Freud (S.),Délireet rêvesdansla « Gradiva deJensen,Paris, Gallimard, 1949. »
Lacan G.), Le Séminaire, XVIII, D'un discours qui ne serait pas du semblant, inédit. Lacan G.), Le Séminaire, XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975. Laplanche G.), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF, 1987. Michon (P.), 'lies minuscules, Paris, Gallimard, 1984. Michon (P.), Trois auteurs, Lagrasse, Verdier, 1997.

20

L'archonte, l'archi-trace, l'archive
René Major

incitait, il était parti pour IIItalie,
l'avait traversée, sans s'arrêter à Rome ni à Naples, pour atteindre Pompéi, afin de voir s'il pouvait retrouver sa trace. Une trace au sens propre du mot, au sens littéral (im wôrtlichen Sinne) car de son pas si singulier elle avait dû laisser derrière elle, dans la cendre, une trace distincte de toutes les autres, une empreinte (Abdruck) de la pointe de son pied.1

Sans avoir la moindre idée de ce qui l'y

Qu'est-ce donc qu'une trace, au sens littéral? lm u10rtlichen Sinne, écrit Freud. Hanold était passé maître dans l'art de déchiffrer les graffitis les plus indéchiffrables, les plus énigmatiques. C'est ce que nous dit le roman de Jensen. Mais ce que l'archéologie enseignait, aussi passionnante qu'elle soit, demeurait sans vie. Faire revenir Pompéi à la vie, faire revivre la mémoire ensevelie, revivre lui-même l'impression singulière, unique, que le pas de Gradiva avait dû laisser dans la cendre ce jour-là de l'an 79, retrouver l'empreinte elle-même, inimitable, reproduite dans le bas-relief recueilli par le musée Chiaramonti, empreinte dans laquelle il remettrait le pas, celui de Zoé, le sien, au point où cette empreinte ne se distinguerait plus, ou à peine, de l'impression archaïque, originaire. Tel est le rêve de Hanold. La même impulsion au déchiffrement du désir intérieur de déchiffrer aura saisi Freud à la recherche de l'instant où l'empreinte n'est pas encore détachée de la pression de l'impression, avant que la cendre ne la recouvre, à l'instant où la psyché imprime et archive, l'instant où le pas de Gradiva parle de lui-même.

21

Che vuoi ? n° 23 «Les pierres parlent! », avait déjà dit Freud, en utilisant une parabole pour mettre sa méthode en rapport avec celle plus ancienne de l'enquête anamnésique au cours de laquelle le chercheur s'attaque au champ de ruines, déblaye les gravats et, à partir des restes visibles, met à découvert l'enseveli: « [...] Les inscriptions trouvées en grand nombre, bilingues dans les cas heureux, dévoilent un alphabet et une langue, et le déchiffrement et la traduction de ceux-ci donnent des renseignements insoupçonnés sur les événements des premiers âges, à la mémoire desquels ces monuments ont été édifiés. Saxa loquuntur ! »2 À chercher le moment où se grave l'empreinte psychique, l'origine de sa trace, comme le moment où le pas se pose sur la cendre, où la pointe du pied ne ferait qu'un avec la marque s'inscrivant sur le subjectile, on ne trouve que la possibilité de la reproduction, fût-ce à la lettre, de son inscription. Une lettre effacée ou en surimpression. Dans La disparition de Perec, soixante-dix-huit mille mots sans jamais la voyelle e. L'e muet du féminin de la langue surimprime par l'absence la présence de la disparition de la mère déportée. Je laisse ici en réserve les thèmes transgressifs, tels l'infanticide et l'inceste, qui tissent le contenu de La disparition pour ne mettre qu'en exergue la transgression que le roman accomplit dans la trame même de la langue. Ce qui s'inscrit après coup dans l'écriture littéraire renvoie à une écriture psychique faite de traces mnésiques, d'empreintes et d'impressions elles-mêmes à retardement. par rapport à l'ampleur de la qu'opère Freud en introduisant le concept de trace tel qu'il implique, avec la Verspiitung, une structure « à-retardement» du fonctionnement psychique et, avec la Nachtriiglichkeit, un originaire qui ne sera toujours originaire qu'après coup, le retard étant lui-même originaire. Ce différé ou cette différance n'est ni le délai que se donne la conscience dans une présence à soi du présent ni un sursis de la subjectivité consciente à un possible présent. Ce possible n'est possible que par la différance. L'impossibilité, comme le montre La Gradiva, non de raviver la trace mnésique mais de ranimer l'évidence absolue d'une présence originaire, renvoie à un archè, à un passé absolu qu'on ne peut plus comprendre comme un présent passé. La trace renvoie donc à une archi-trace, un concept d'avant la trace, mais à condition de penser l'originalité sous rature. Freud arrache le concept de trace au schéma classique qui la ferait dériver d'une présence, voire d'une non-trace originaire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il existe une trace originaire ni que l'origine a disparu. Le concept d'archi-trace fait droit à la fois à cette nécessité d'une archie et à sa rature. Rappelons que l'archè nomme ellemême deux principes. Et l'archive comme la trace renvoient à l'un et à 22 Mon propos, forcément restreint tâche, sera d'évoquer la transgression

L'archonte, l'archi-trace,

l'archive

l'autre. Le principe du commencement, de ce qui est premier, primitif, primaire, originaire, et le principe selon la loi, l'autorité, l'ordre, le nomos, un principe nomologique. L'archè nomme donc à la fois le commencement et le commandement. L'arkheion grec, c'est d'abord le domicile, l'adresse, la demeure des archontes, ces magistrats qui gouvernaient la res publica~ et l'archonte éponyme désignait celui qui donnait son nom à l'année. Les archontes étaient les gardiens des documents officiels et les interprètes des archives. Un lieu et une loi. Nous sommes au croisement du topologique et du nomologique. Il y a aussi un principe archontique de l'archive psychique, principe de consignation et de refoulement. Une prothèse du dedans, par rapport à celle du dehors qu'aura voulu se donner Freud, avec le Bloc magique, pour représenter l'archivation interne, une prothèse qui, en capitalisant tout, y compris ce qui en ruine radicalement le pouvoir, travaille à l'effacement de ses traces, travaille à ce que tout en archivant, elle anarchive tout autant. L'audace de Freud, le pas qu'il franchit dans l'histoire de la pensée, consiste également à concevoir la représentation de la mémoire par des différences de frayage (Bahnung), la répétition comme un processus de frayage différentiel et la trace comme dotée d'une force qui fait effraction dans la mémoire qui est à la fois résistance et ouverture. Depuis L'Esquisse d'une psychologie scientifique (1895), la question du frayage ne cesse d'occuper la pensée de Freud. Dans la Note sur le bloc magique (1925), aussi bien la structure de l'appareil psychique que le contenu psychique lui-même se conforment à une métaphorique de la trace écrite. La trace devient le gramme, la lettre. Et Freud en appellera constamment au pictogramme, au rébus, à l'hiéroglyphe, à l'écriture non phonétique en général pour éviter la connivence entre l'écriture dite phonétique (celle qui représente les mots ou les sons par des syllabes ou des phonèmes isolés) et le logos, connivence qui est au fondement de la métaphysique de la présence dominée par le principe de non-contradiction. Aucune différence comme telle ne serait à l'œuvre et aucun sens n'apparaîtrait jamais s'il n'y avait pas constamment une trace qui retient l'autre comme autre dans le même. Ne dépendant d'aucune plénitude sensible, audible ou visible, phonique ou graphique, antérieure en droit à ce qu'on appelle signe et donc articulation signifiant/ signifié, la trace - au sens le plus
freudien

-

insaisissable

autrement

que

dans

la différance,

est la

condition de possibilité du langage et de l'inconscient. Il revient à Jacques Derrida d'avoir montré grammatologie (1967), comment Freud avait refoulement qui depuis Platon maintenait la l'écriture hors du logos et de la parole, 23 avec clarté, dans De la franchi la barrière du force de la trace et de dans une répression

Che vuoi ? n° 23 logocentrique en connivence avec toute lecture métaphysique ou onto-théologique du monde. Cette transgression historiale freudienne reste toujours aussi menaçante que menacée. Car la trace, comme effacement de soi, de sa propre présence, donc du sujet, hormis du sujet en désistance, qui désiste sans se désister, est constituée ellemême par la menace ou l'angoisse de sa propre disparition. En radicalisant la notion irréductible de trace (Spur), telle qu'elle se trouve chez Freud (mais aussi chez Nietzsche), Derrida montre comment la discursivité freudienne opère une rupture décisive avec toutes les oppositions traditionnelles et avec «tous les dualismes, toutes les théories de l'immortalité de l'âme et de l'esprit, aussi bien qu'avec les monismes, spiritualistes ou matérialistes, dialectiques ou vulgaires, qui sont le thème unique d'une métaphysique dont toute l'histoire a dû tendre vers la réduction de la trace. La subordination de la trace à la présence pleine résumée dans le logos, l'abaissement de l'écriture au-dessous d'une parole rêvant sa plénitude, tels sont les gestes requis par une onto-théologie déterminant le sens archéologique et eschatologique de l'être comme présence, comme parousie, comme vie sans différance : autre nom de la mort, historiale
métonymie où le nom de Dieu tient la mort en respect

[...]. Seul

l'être

infini peut réduire la différence dans la présence. En ce sens, le nom de Dieu, tel du moins qu'il se prononce dans les rationalismes classiques, est le nom de l'indifférence même [...]. Le logos comme sublimation de la trace est théologique. »3 Mon insistance ici à vouloir marquer la profonde originalité de la pensée freudienne de la trace, son caractère révolutionnaire dont on est encore loin d'avoir pris toute la mesure, est d'abord un hommage au Cercle freudien pour avoir inscrit cette question à l'ordre du jour, en mesurant ses implications dans les champs du politique, du juridique et du religieux tels qu'ils dessinent aujourd'hui l'horizon d'une régression à une époque qu'on pouvait croire ou espérer révolue. Non seulement dans la sphère du théologico-politique à l'œuvre jusque dans nos démocraties à prétention laïque mais aussi dans la maison freudienne où les commensaux de plus en plus nombreux font aisément fi du sens archontique de la trace en psychanalyse, de ce qu'elle inaugure et de ce qu'elle commande. Il est vrai que les meilleurs parmi nous ont pu parfois l'oublier dans une lecture phono-logocentrique de l'archive freudienne. La brisure qui
marque fondamentalement la trace

-

j'emploie

le mot « brisure»

pour

désigner à la fois la faille et la charnière (comme dans la brisure d'un volet), ce qui permet à la différence entre le temps et l'espace de s'articuler - marque, certes, l'impossibilité pour un signe, pour l'unité d'un signifiant et d'un signifié, de se produire dans la parole pleine 24

L'archonte, l'archi-trace,

l'archive

mais exclut aussi bien toute idéalité du signifiant comme elle rend problématique toute indivisibilité de la lettre. Un débat sur cette question n'a pas encore pu avoir lieu en France, où les conditions en ont pourtant été établies, et ce en dépit ou en raison des conséquences théoriques, pratiques et institutionnelles qu'il implique4. Ne pouvant remettre toutes ces questions en chantier dans le temps ici imparti, je me bornerai à laisser entrevoir un champ non phonématique de la lettre, mettant ainsi en question l'équivalence qui a pu être impliquée entre l'articulation symbolique et la phonématicité: «Une écriture, comme le rêve lui-même, peut être figurative, elle est toujours comme le langage articulée symboliquement, soit tout comme lui phonélnatique, et phonétique en fait dès lors qu'elle se lit. »5 Je tirerai exemple, une fois n'est pas coutume, des travaux de Melanie Klein. Dans Le rôle de l'école dans le développement libidinal de l'enfant, on voit évoquer les traces psychiques

archaïques: « Quand Fritz écrivait [il s'agit d'un garçon de huit ans],
les lignes représentaient pour lui des routes et les lettres roulaient dessus, montées sur des motocyclettes, c'est-à-dire sur le porte-plume. Ainsi, le "i" et le "e" roulaient ensemble sur une motocyclette habituellement conduite par le "i", et ils s'aimaient avec une tendresse tout à fait inconnue dans le monde réel. Comme ils roulaient toujours ensemble, ils étaient devenus si semblables qu'il n'y avait presque aucune différence entre eux car le début et la fin du "i" et du "e" étaient pareils et c'est seulement au milieu que le "i" avait un petit

trait et le "e" un petit trou. » Des descriptions analogues concernent d'autres lettres, le « I » et le « s » par exemple. Je vous épargne les
interprétations kleiniennes que vous pouvez imaginer, pour en venir à cette note de Melanie Klein: « Au cours d'une réunion de la Société de psychanalyse de Berlin, Herr Rohr avait examiné quelques détails de l'écriture chinoise [écriture où le signe graphique a beaucoup gardé de son prestige premier] et de son interprétation psychanalytique. [Nos collègues qui œuvrent aujourd'hui en ce sens ont, vous le voyez, de lointains ancêtres.] Dans la discussion qui suivit, j'indiquai que l'écriture pictographique ancienne, fondement de notre écriture, est encore vivante dans les fantasmes de chaque enfant en particulier, de telle sorte que les divers traits, points, etc. de notre écriture actuelle ne seraient que des simplifications résultant de condensations, de déplacements et de mécanismes avec lesquels les rêves nous ont
familiarisés

-

des simplifications

de pictogrammes

anciens

dont

il

resterait cependant des traces chez l'individu. »6 Ce qui est dit des lettres est aussi dit des chiffres. Si l'audacieuse hypothèse de Melanie Klein ouvre une voie de recherche sur l'énigmatique problème de la phonétisation de l'écriture, elle contribue à brouiller les frontières de la distinction classique entre l'écriture phonétique et l'écriture non 25

Che vuoi ? n° 23 phonétique -la première n'ayant jamais fini de réduire la seconde - et entre l'espace non phonétique même dans l'écriture phonétique et l'espace de la scène du rêve ou du fantasme. J'y viendrai dans un instant à propos des rêves de Philippe et de son fantasme fondamental dont a parlé Serge Leclaire. Dans la structure d'un récit pictographique, comme Alfred Métraux en fournit des exemples7, une représentation de chose, comme un blason totémique, peut prendre une valeur symbolique de nom propre et, en tant qu'appellation, fonctionner dans d'autres enchaînements avec une valeur phonétique. Ainsi, « le chef cheyenne qui s'appelle Utortue-suivant-sa femelle" sera

représenté par un personnage surmonté de deux tortues. » Moins aisé
sera de rendre par la pictographie les idées abstraites d'un nom. Mais aussi bien une écriture d'apparence pictographique pourra être phonético-analytique, comme chez les Aztèques. Ainsi, «le nom propre Téocaltitlan est-il décomposé en plusieurs syllabes qui sont rendues par les images suivantes: lèvres (tentIi), rue (otlim), maison (calli) et dent (tlanti) ». Occasion de reconnaître ce qui nous est plus familier dans le double registre où fonctionne le nom propre: celui de la désignation et celui de la signification. Autrement dit, dans l'ordre symbolique et dans l'ordre imaginaire. Les phonèmes appelés à désigner peuvent tout autant servir à signifier et vice-versa. Dans le cas appelé par Lacan lui-même, non sans humour mais non sans fondement non plus, cas de « psychose lacanienne », celui dont on nous a restitué un nom qui, de par ses significations, serait un homologue de l'original, Gérard Primeau, dit-on, se disait un geai rare qui, tel le petit bonhomme de Melanie Klein, aimait avec tendresse une dame oiselle nommée Hélène Pigeon8. Les propriétés imaginaires du nom servent alors de référent. L'articulation signifiante signe là la brisure originaire de la trace, et de l'archi-trace sous rature, qui confère à la psychanalyse, dans sa généralité, un sens archontique au regard de toute science régionale. Foucault l'énonçait à peine autrement en disant que «l'importance la plus décisive de la psychanalyse [c'est] qu'à la différence des sciences humaines qui demeurent toujours dans l'espace du représentable », la psychanalyse déborde la représentation et rapporte le savoir de l'homme à la finitude qui le fonde. Dans sa destination ou sa destinerrance, la lettre part en se dédoublant. On retrouve d'ailleurs dans l'algorithme lacanien du fantasme, 5 0 a, le poinçon du sigle, comme l'original du caractère d'imprimerie avec lequel on frappe les matrices destinées à en fondre d'autres. Et la forme quadrangulaire du losange que forme le poinçon inscrit en elle-même la figure du double. Il est dit de ce sigle qu'il rompt l'élément phonématique que constitue l'unité signifiante jusqu'à son atome littéral9. La phonématicité de la lettre, telle qu'elle est soutenue dans le Séminaire sur La lettre volée, conforte 26

L'archonte, l'archi-trace,

l'archive

la triade intersubjective et la partition entre le symbolique et l'imaginaire. Mais la ressaisie imaginaire du symbolique rompt l'élément phonématique. D'où les effets de double. Dédoublement du semblable et du dissemblable dans l'identique dont Freud dit qu'il est intensifié par la transmission immédiate du processus psychique, de sorte que l'un participe au savoir, aux sentiments et aux expériences de l'autre, de sorte qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir quant au moi proprelO, comme dans l'histoire des lettres du jeune patient de Melanie Klein.

Il est vrai que « la doctrine de la vérité» chez Lacan, dont je viens
d'évoquer quelques traits pertinents (l'équivalence impliquée dans l'articulation symbolique et la phonématicité, la limitation phonématique de la lettre, son idéalité qui assure l'indivisibilité matérielle du signifiant) a subi, depuis le Séminaire sur La lettre volée, d'importants remaniements dans le champ théorique. Lacan sait bien que le logo centrisme, que ce soit chez Rousseau, chez Hegel et même chez Saussure, s'est toujours marqué d'une opposition à l'écriture non phonématique et que cette dernière est liée au progrès de la mathématique dont il ne saurait se priver en vue d'une formalisation dans le champ analytique. Le lien qui liait étroitement le logos à la phonè se distend progressivement. Le Séminaire Encore n'affirme-t-il

pas « qu'il eût mieux valu avancer le signifiant de la catégorie du
contingent»? Or le contingent est ce qui ne cesse pas d'être

littéralisable. La formalisation de la logique mathématique « si bien
faite à ne se supporter que de l'écrit », est-il ajouté, est donnée comme l'élaboration la plus poussée dans le champ de la production de la signifiance. Mais qui voudrait effectuer une autre lecture pourrait voir dans la contingence de lisibilité des mathèmes un geste encore phonologocentrique. Quoi qu'il en soit, depuis le Séminaire de 1975, la pensée lacanienne aura pris acte de ce que « Freud et la scène de l'écriture» mettait en œuvre; qu'une brisure ou fracture marquait d'emblée la trace psychique de l'empreinte de son inscription dans la parole elle-même. L'un des fondateurs du Cercle freudien, Claude Rabant, a aussi retracé ce cheminement dans «L'onomaturge », en précisant que «les sons du signifiant se diffractent en sens ou compréhensions multiples, selon la poussée d'une ligne d'écriture qui les bouleverse en les traversant »11. Ce qui veut dire qu'une structure de duplication double et ce que d'aucuns appellent la relation duellene se laisse pas maîtriser dans une problématique de la parole, du mensonge et de la vérité comme adéquation ou dévoilement. Dans La lettre volée de Poe, la lettre, dédoublée et retournée dès le départ - elle
part retournée

-

ne se lit que par la substitution

d'une

autre

qui, tout

en paraissant identique à la première, s'en démarque par une différence inscrite dans son pli. Que le nom propre puisse donner lieu 27

Che vuoi ? n° 23 à des chaînes signifiantes doubles et à la reduplication du même, rendant identiques des référents dissemblables ou dédoublant un même référent, c'est aussi ce qu'avère le conte où Dupin et le ministre D. forment entre eux et avec le narrateur et le lecteur autant d'unités duelles. L'unité se trouve être contingente et la division structurellement déterminante. Il n'est sans doute pas d'analyse
terme a ici un sens

qui soit menée à son terme
le rapport

-

si le

-

sans que soit mis en question

du sujet

et de son désir au nom propre. Or, aussi étonnant que cela puisse paraître à première vue, un engramme psychique porte la trace d'un effacement originaire du nom propre. Comme il n'y a de « sujet» que lorsque l'oblitération du propre se produit, le nom propre n'a jamais été, comme désignation unique de la présence d'un être unique, que le mythe d'origine d'une lisibilité transparente. Il y a une oblitération constitutive du nom propre qui fait que dès l'origine, en vertu du jeu de la différence qu'on trouve dans toute organisation de la parenté, le nom propre n'est plus qu'un soi-disant nom propre. En ce sens, le nom propre n'arrive qu'à s'effacer. Lévi-Strauss nous parle de l'interdit pesant sur l'usage du nom propre dans certaines sociétés12. Il ne s'agit pas de l'oblitération qui marque la lisibilité originaire de cela même qu'elle rature mais d'un interdit qui pèse en surimpression sur l'usage même du nom propre. Ce qui veut dire que même dans une société dite sans écriture, comme celle des Nambikwara, il y a écriture au sens où nous l'entendons, une archi-écriture inscrite dans le jeu de la différence. C'est parce que le nom propre n'a jamais été possible que dans un système d'appellations différentielles, avec la violence que cela comporte, que l'interdit et sa transgression ont été possibles13. Est-ce de cela dont parlait Serge Leclaire lorsqu'il était question de la rencontre (symboliquement) incestueuse dans l'analyse? Je m'étais permis de le comprendre comme le rébus de tTansfert où des fragments d'un nom propre - je dirais aujourd'hui ses propriétés imaginaires peuvent se retrouver dans le nom propre de l'autre. L'histoire avait commencé au célèbre colloque de Bonneval en 1960, sur le thème de l'Inconscient14. Laplanche et Leclaire avaient produit, pour la circonstance, un rapport remarqué qui fut d'abord publié dans Les Temps lnodeTnes en 1961, sous le titre «L'inconscient: une étude psychanalytique », avant d'être repris en 1966 dans le volume collectif dirigé par Henri Ey. La contribution de chacun à ce rapport était clairement délimitée. Celle de Leclaire tournait autour de deux rêves d'un analysant nommé Philippe. L'un, le rêve à la licorne, le second, le rêve à la serpe. Reprenons textuellement le premier:

28

L'archonte, l'archi-trace,

l' archive

«La place déserte d'une petite ville: c'est insolite; je cherche quelque chose. Apparaît, pieds nus, Liliane - que je ne connais pas qui me dit: il y a longtemps que j'ai vu un sable aussi fin. Nous sommes en forêt et les arbres paraissent curieusement colorés de teintes vives et simples. Je pense qu'il y a beaucoup d'animaux dans cette forêt et, comme je m'apprête à le dire, une licorne croise notre chemin; nous marchons tous les trois vers une clairière que l'on devine, en contrebas. » De ce rêve, où une autre Gradiva, Liliane, marque le sable fin de l'empreinte de son pied nu, Leclaire avait extrait ce qu'il appelait, tantôt un texte inconscient, tantôt un texte hiéroglyphique, d'une chaîne signifiante inconsciente: Lili - plage - soif - sable - peau - pied corne - dont la contraction radicale donne la licorne. Étant donné les critiques - amicales, précise-t-il - qui lui furent adressées en 1960, à savoir qu'il mêlait indûment des éléments hétérogènes: phonèmes, mots, images, et n'atteignait avec la chaîne Lili-corne qu'un niveau préconscient, Leclaire reprit ce travail dans le Séminaire de Lacan de 1965 sous le titre Sur le nom propre15. Je ne remarque qu'aujourd'hui la façon relativement discrète dans l'ensemble mais présente dont Leclaire accentua l'image graphique du psychisme en parlant de texte hiéroglyphique et de texte inconscient ou encore de l'élément inconscient comme connoté d'une expérience sensorielle de différence. Et pour rendre compte du fantasme inconscient et primordial de Philippe, il produisit la formule qualifiée d'onomatopée par sa transcription en POOR (d) l'e - LI et le nom complet de Philippe, Georges Philippe Elhyani, en précisant qu'il y avait une parenté essentielle entre le fantasme fondamental et le nom du sujet. Plusieurs séances du Séminaire fermé, qui comportait un auditoire restreint, furent consacrées, par diverses interventions, à la communication de Leclaire. Nous en devons la transcription à Michel Roussan. Dans celle que je commis - il Y a donc trente-neuf ans, j'ose à peine le croire -, je relevais les critères que paraissait avoir retenus Leclaire pour opérer la transcription graphique du fantasme fondamental de Philippe ou pour desceller une graphématique dont le fantasme serait lui-même la traduction. À savoir: la répétition des éléments signifiants, les mécanismes de condensation et de déplacement auxquels étaient soumis les représentants de la pulsion et l'absence de contradiction au niveau des processus primaires de l'inconscient. Souhaitant ajouter aux trois concepts fondamentaux de répétition, pulsion et inconscient celui de transfert, j'en venais à l'intrication des lettres et phonèmes du nom propre de Georges Philippe Elhyani avec celles et ceux du nom propre de son analyste 29