Haïtiens à New York City

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Les Haïtiens sont de ceux qui ont pris le territoire étatsunien comme bastion de "fortune", chaire de la lutte contre la délinquance d'un pays qui leur est cher... Haïti. Cet ouvrage à travers divers niveaux sociologiques étudie les parcours initiatiques d'intégration d'une communauté qui a trouvé sa place entre une frange hyperségréguée de la population américaine et une Amérique qui reconnaît la pluralité, pour mieux unifier.

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Date de parution 01 septembre 2009
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EAN13 9782336260099
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Dèyè MòngenMòn(Pwoveb ayisyen)

A mes familles...

A Cédric, Jean-Louis etTeddy...So Long

BehindMountains thereare moreMountains… (HaitianProverb)

I’m notgonnaputmyself ina
stretch jacketand notbeingableto move!
Nooo!I amHaitian!Whatis wrongwith
me?!(JocelyneMayas).

REMERCIEMENTS

Nombre de personnesontpermislaréalisation etl’aboutissementdece projet.Je
tiensàleuradresserdes remerciements toutparticuliers.Toutd’abord, leDrJean-Marie
Péanquia, enquelquesorte, «parrainé »cetterecherche.Merci pourl’aide morale,
pour avoir sibienracontéHaïti, pourm’avoir accueillie dans safamille, enGuadeloupe
et à New York.JeremercieRose-MariePaul,son épouxet sesenfantsHugheset
Edwidge.

A New York, pourleurparticipationà cetterecherche etpourm’avoirintroduite
dansdes cercles si fermés,au cœurdu réseau communautaire haïtien-américain deNew
York: MmeJocelyneMayas(Bureauof RefugeeandImmigrant Assistance,Harlem),
Mr JocelynMcCalla(ancienCEOdeNCHR,aujourd’hui directeurdeJMC Strategies),
RosemondePierre-Louis(ManhattanBoroughDeputyPresident), leDr.JeanPlaisir
(BMCC), lePr.Georges Fouron(LongIslandUniversity), leDr.FabienneDoucet, le
Dr.CarolleCharles, etleDr.CaroleBerotte-Joseph.

A New Yorktoujours, j’airencontréune poignée
d’artisteshaïtiensethaïtiensaméricains.Mais cette poignée est sansnul douteun puitsd’ingéniosité, derichessesoù
secôtoientdesmondes trèsdivers qui fusionnentenune explosion desons, decouleurs
etde formes.Jeremercie deux auteurs,que j’appréciebeaucoup par ailleurspourleurs
écrits,Anthony PhelpsetDanyLaferrièrequi, lorsde leur séjourenGuadeloupe, m’ont
tousdeux consacréquelquesheures(précieuses) de leuremploi du temps très chargé...
et cela souslesoleil des Tropiques que nous chérissons.

APS189, jeremercietoutd’abord laprincipale,MmeBertheFaustin,quia accepté
de merecevoiretde meconfier ses« enfants»comme elle le dit.J’ai pugrâceàelle et
àson équipe – particulièrementMénèsDejoie,AminorAlmonord,MmeJulsaintet
HumbertEmmanuel–vivre l’expérience multiculturelle de l’enseignementbilingue.
Quelle ne futpasmasurprise devoirdesenfantsafricains-américainsparlerlecréole.
Carlecréole,qu’ilsoithaïtien, guadeloupéen, martiniquais,réunionnaisou seychellois,
aététerni parlesautoritéscoloniales quiy voyaientdesdialectesde «sous-hommes»,
alors quecesontdeslangues si poétiques...

Je dédiequelquesmotsàquelquesamisà NewYorkqui, depuis sixannées que j’y
voyage, ontconservé notreamitié intacte.Amitié, fraternité ouparentèle...?L’amitié
n’attend pasle nombre desannées...Cesontde grandsmusiciensetde grands
hommes...Talib KibweBlue,RandyWeston (etleursépouses respectivesKim et
Fatou)NeilClarke,BennyPowell, etBarry«Trombone »Cooper.

En dernierlieu,Ikeepthebest till last...Mafamille.

Jeremercie mesparents.PierreReinette, mon père,qui n’aépargnéaucunsacrifice
pourm’aiderà atteindre mesobjectifs.Jeremercie égalementmamère pour saprésence
àmescôtés.Mesfrèreset sœurs: Prisca« pupucee »tJourdain «totofe »,tous trois
issusdumêmeventre,triplés, etincontestablement vousfaitespartie de moi, mes
marasa...Virginie etElsa, mesdeuxgrandes sœurs,marasaellesaussi, jeunes
mamans... et toujoursprésentesàmoncœur...Merci devosattentionsetdevotre
patience.Mon grand frèreManuel «Asaliah »...Tues unesource d’inspiration pour
moi.Toncourage et tafoisont unréconfortpourmoi.Takecarebros’!Loveyou and
may Jahalwaysguideyouonthe path of righteousness, giveyoufaith,strengthand
energy.MadouceRani“nitou”, nouvelle maman, demarasaégalement(c’est redondant
danslafamille on lesait), jet’aimetrèsfortmalgré ladistance géographique...Luc
«Choucounou, nounou, pinpin », petitdernier, grandaujourd’hui...aiesconfiance.La
vies’offreàtoi.EtenfinPascale «Paco », merciaussi pour tonsoutien,tonamouret ta
présence.

J’adresse mes remerciementset toutmonamouràmesfamilles, lesReinette etles
Melyon, mes tantesetoncles,cousinsetcousines, etmesgrands-parents
nominativement:Léopold ReinetteetCécile Reinette,VioletteMartyrBlanche-Barbat
dit«La Viok ».Jevousaime etespère partagerencorebeaucoupavecvous...

MesamiesPatou,Aurélie,Christelle,Fagnété,Cynthia,Cindy,Maryvonne...Mon
ami-frèreAnthonyPakiry,son pèreEricet samèreDina, et Vanessa...

8

PREFACE

Lelivre deStéphanieMELYON-REINETTE, intituléHaïtiens àNewYork City,
EntreAmériqueNoire et AmériqueMulticulturelle,se propose d’étudierle processus
d’insertion desHaïtiensdans unesociété étatsunienne hyperfragmentée,berceau
d’enclaves raciales, ethniquesetculturelles. «Aufond, » nousditl’auteur, « ils’agitde
jugerd’une insertionspatiale danslaville étatsunienne paradigmatique du
multiculturalisme etde l’hétéroclisme ethnique de laville deNewYork, etdeses
conséquencesen matière de développementde nouveauxmythesfondateurs
(immigration) pourl’émergence d’une nouvelle entité géoculturelle et socioculturelle.»

L’analyses’articuleautourdesconceptsde « diaspora» etde «socialisation »;elle
s’inspire de grandsnomsde lasociologie française etétatsunienne, puisqu’elle puiseses
sourcesdansdes travauxaussi divers queceuxdeMorandKhellil pourlasociologie de
l’intégration, deHowardS.Beckerpourlasociologie de ladéviance etenfin d’Ervin
Goffman pourlasociologie de l’interactionnismesymbolique.Entenduau sens
traditionnel, leconceptde «diaspora» fait référenceàl’expérience juive;maisce
conceptprendunsensdifférent, pluspostmoderne, lorsqu’ils’appliqueàl’expérience
descommunautésnoiresdesAmériques.Le processusde «socialisation »,quantàlui,
représente lesdifférentesfacettesde l’adaptationàtraversl’insertion, l’intégration,
l’acculturation etl’assimilation.Lesdérivesoudysfonctionnementsdece processus
mènentauxcomportementsdéviants tels que lesa conceptualiséslesociologue
étatsunienHowardS.Becker.

Diverses techniquesd’investigation propres aux sciences socialesenrichissentle
cadreanalytique decetterecherche.Des questionnairesetdesentretiensmettenten
valeurles qualitéshautement scientifiquesde l’auteur,qui faitpreuve d’uneréelle
humilitétouten démontrant avecéloquencesa totale maîtrise desloisde laprobabilité
quirégissentl’établissementd’inférences àlapopulation générale derésultats
statistiquesobtenus àpartird’échantillons.En outre, l’étudeutilise des techniquesde
typequalitatiftelleque l’observation participante etl’observation non participante et
enfinunrapportethnographique.Laréflexionquiaccompagnechaque méthodologie
témoignechezcetteauteure,trèsjeuneaudemeurant, d’une grande intelligence
analytique.

MlleMELYON-REINETTEdiviseson ouvrage entroispartiesdistinctes:1)La
constitution de la communautéHaitiano-américaine; 2) l’Amérique noire etenfin3)
l’Amérique multiculturelle.Danslapremière partie, l’auteureutilise lesdeux concepts
de diasporaetdesocialisation pourdéfinirle mouvement transnational parle processus
duquel la communauté haïtiennese métamorphose, passantd’un étatdiasporiqueà celui
d’une desnombreuses communautés quiconstituentle paysage multiculturelaméricain,
la communauté haïtiano-américaine.

Latrajectoire d’intégration haïtienne estminée d’embûches.Nombreux sontles
stéréotypescontre lesquelsla communauté doit se mobiliser: Les«boatpeople »sont
perçuscomme desprofiteursdu systèmesocial étatsunien,comme desparasites,voire
desmalades.Plusgénéralement, lesHaïtiens sont renduspartiellementcoupablesde
l’épidémie duVIH;ilsn’ontpasle droitde donnerleur sang, et sont victimesde
nombreuxactesdebrutalité de lapartde lapolice étatsunienne.

Bien évidemment, le développementde la communauté haïtienne ne peutêtreau
départ qu’endogène;marginalisésparlasociétéaméricaine dominante, maisaussi par
lesautrescommunautésnoires, lesHaïtiensne peuventcompter quesureux-mêmes
pour s’entraideretaiderleursparents restésaupays.Unebonne partie de leur salaire est
envoyéeauxmembresde lafamillequi n’ontpuémigrer.Faut-ilrappeler qu’Haïtireste
le paysle pluspauvre desAmériqueset qu’ilse place,selon l’Indice deDéveloppement
ème
publié parl’Organisation desNationsUnies, en 146positionsur177pays ?En 2003,
on estimaitque 80% de lapopulation d’Haïti vivaientau-dessousdu seuil de pauvreté.
L’agriculturereprésentebien lesecteurd’activité le plusimportant, maisil necontribue
qu’àhauteurde30%auProduitIntérieurBrut.Depuisplusdix ans, la création
d’emplois reste insignifiante etletauxdecroissancereste négatif,alors que l’économie
informellese développe exponentiellement, et,avecelle, la corruptionqui nesevoile
même pluslaface:l’organisationTransparencyInternationalclasseHaïtiauxpremiers
rangsdesonIndice deCorruptionPerceptible (IndexofCorruptionPerceptions).À
l’aide étrangère,quireprésente30à40% dubudgetdupays, il fautdonc ajouterl’aide
apportéeaupaysparladiasporahaïtienne.

Ce développementendogène deshaïtiens s’exprimeaussi danslesdivers réseaux
associatifsassezhétéroclites qu’ilsconstituentà NewYork, en particulierles
associationsde femmesetlesassociationsprofessionnelles.Celles-ci limitent souvent
leuractionàladéfense desdroitsdesimmigrantset sesont quelquefoisliéesàd’autres
associationsethniques, participantainsi de la composition dupaysageassociatif
multiethnique de laville deNewYork.Lapolitisation de la communauté haïtiennes’est
faitetrès tardivement, puisque,selon l’auteure, elle necommencequ’aprèsles
événementsdu11septembre2001.Selon elle,celle lenteur s’explique parle
transnationalisme desHaïtiens,qui empêcheraitlafocalisation nécessairesurla
situation politique de la communauté haïtiennerésidantà NewYork.Cependant,un
autre phénomène, plushybridecelui-là,sembleaussi expliquerle faible degré de
politisation:lajeunesse nesemble plus sereconnaître dansles valeurs traditionnellesde
sa culture d’origine, etles«secondesgénérations»sont souventignorantesdeces
valeurs,s’identifiantdavantageauxcodesculturelsproposésparla communauté
africaine-américaine.Ce phénomène,que l’auteure nommeblackstreaming, mène les
jeunesHaïtiensàpréférerleReggæouleHipHopauxmusiques traditionnellesdu
paysdontils sontoriginaires.Toutcomme lesgénérationsdeLatino-américains,qui ont
créé leurpropre languesyncrétique, leSpanglish, lesjeunesHaïtiensne parlentplus
créole, maisKrenglish.
Ladeuxième partie de l’œuvreseconsacreàl’Amérique noire et se focalisesurles

10

relationsentre lesHaïtiensetlesautrescommunautésnoires quicohabitentà NewYork.
Historiquement,HaïtiensetAfricainsAméricainsontétésocialement régulésparle
système de la chromatique,une hiérarchisationbaséesurla couleurde lapeau,àtravers
l’esclavagisme, puisleracisme institutionnalisé;cetraitcommun leuradoncfourniune
source d’identificationunificatrice.Cependant,unautresystème de hiérarchisation
chromatiques’est superposéaupremier qui procède, lui, de la communauté noire
ellemême: celuiqui estmélangé est sauvé,c’est-à-dire épargné de lamalédiction de la
couleur ;cette notion estéloquemmentexprimée parl’auteure:«Ainsi, parmi les
Africains-Américains, il existeunregardqui évalue etclassifie l’autre en fonction de
sescritèresphénotypiques.Le phénomène de la« mulata» – lafemmeclaire, métisse,
chabine, mulâtresse,critère d’élévationsociale – oudu«cheveuingrat» (pelomalo)
sontdoncdescaractéristiquescommunesàtouslesgroupesethniquesissusde
l’esclavage etayant vécula colonisation. »Cependant, le métis,bienqu’élevé
socialement, estprisdans un étaupsychologique, partagé entre deuxidentités.La
pressionque lesautrescommunautésexercent surlesjeunesHaïtienspour qu’ils
choisissentleuridentité, leurcamp, enquelquesorte, est révélatrice de fortes
oppositionsentreAfricainsAméricainsetCaribéens,chacunrevendiquant unsystème
de hiérarchisation différent.LesHaïtiens,quirefusentd’embrasser une identité globale,
antillaise,seretrouvent souventmarginaliséset«seviventcomme nègresparmi les
nègres»,selon l’expression de l’auteure.Lesautrescommunautésnoiresontdoncdes
influences,quelquefoiscontradictoires,surlesjeunesHaïtiens, lesjetant quelquefois
dans un désarroiqui frise l’aliénation et qui peut setraduire pardescomportements que
l’auteurequalifie de déviants.Cesensde l’aliénation est-il le produitdesdislocationset
desfragmentationsidentitaires typiquesdes sociétéspostmodernes ?Et, en dernière
analyse, est-il lasource de dissipation decerêve pan-nègristequisevoulait
unificateur ?

Enfin, ladernière partieanalyse l’Amérique dite multiculturelle dupointdevue des
pratiques socioculturellesetéducatives.L’analysese focalise icisurlemainstreaming,
défini parl’auteureclomme «’acte deseconformeràun ensemble devaleurs
appartenantaugroupe dominant».Les sociologuesparlentduprocessusde
socialisation, dontl’école estletoutpremierélément.Dansle domaine de l’éducation,
lesenfantshaïtiens semblent souffrirderetardsinquiétantsdus àlafois àleur culture
d’origine (l’analphabétisme frappe prèsde lamoitié des8.7millionsd’habitants
d’Haïti) etàleur culture d’accueil, puisque, danslesdeux cas, lecréolesemble
dévalorisé.Les structureséducativesnew-yorkaises sontmaladaptées aux besoinsdes
jeunes Haïtiens,quisont quelquefois traités comme deshandicapésmentaux.La
politique éducative du«NoChildLeft Behind»ainstrumentalisé le multiculturalisme
pouren fait atteindre lesobjectifsmonoculturalistesdugouvernementétatsunien.

QuecesoitenHaïti ouà NewYork, lesHaïtiens sontacculturésàdeuxniveaux,
puisque françaisetanglais sontconsidéréscommesupérieursaucréole.Certains
décidentdecamouflerleursorigines réelles, etl’auteurexpliquequecettestratégie
débouchequelquefois surdesdérivesdéveloppementales.On faitcroireque l’onvient

11

desAntilles françaisesouduCanada,trahissantainsison enculturation etcommettant
aussiceque l’auteurequalifie de «suicide identitaire ».LesAfricains-Américains
restentle modèle d’intégration desautrescommunautés qui partagentle même
phénotype et,conformémentàlathéorie de l’assimilationsegmentaire, les secondes
générationslesplusdémuniesont tendanceàimiterleurscomportementsdansdeux
structures sociales qui leur sontcommunes:lamatrifocalité etle gangstérisme.

MelleMelyon-Reinettearéaliséune des rechercheslesmieuxconduites, lesmieux
écritesetlesplus solidesà ce jourdansle domaine desétudesétatsunienneset
caribéennes.Dudébut àlafin deson œuvre, elle necède jamais àlafacilité et
maintient unerigueur qui préserveson esprit critique,qu’ils’appliqueàla société
dominante ou auxdiverses communautésnoires.Il n’estdoncpasétonnant que, malgré
sontrèsjeuneâge,sa thèseaitétéacceptéesanshésitation pour une publication.Ce
livre nes’adresse pasàun publicen particulier.Mêmes’il intéresseraindubitablement
lespécialistequ’estlesociologue oul’anthropologue, ils’adresseàtoute personne,
qu’ellesoitounon d’origine haïtienne,qui porte en elleun intérêtcertain pourl’analyse
de la culture en général.En
plusd’êtreunebonnechercheuse,StéphanieMelyonReinettealaqualitésupérieure d’êtreunetrèsbonne écrivaine,rendantagréablesles
descriptionslesplusâpres.Aufinal, le lecteurfera bien plus qu’apprendre desconcepts
fondamentaux relatifsàla construction etauxmutationsculturelles, ilse délectera àla
lecture de laprose de l’auteure.

12

Professeur GilbertElbaz,Sociologue

C.R.I.L.L.A.S.H. (EA4095)

Université desAntillesetde la Guyane

INTRODUCTION GENERALE

EnHaïti, on n’apaslanévrosecoloniale.Il fautle dire.Ça aété
enlevé, et…remplacé par uneautre névrose, lanévrose dictatoriale.
C’estcommeça, j’airemarqué, dansla vie despeuples,ce n’estpas un
bienquiremplaceun mal,c’est un plusgrand malquiremplaceun
mal…[...] Nous, ona vécudansl’après-névrose-coloniale, malgré
quand mêmeun phénomènespectaculaire etfortd’indépendance…il
fautdirequ’Haïti étaitéquipée dupointdevue identitaire…avec Cuba,
on estles seulspays…onafaitla révolution ![..].C’estparceque ils
sontles seuls qui n’ontpasrenié leursorigines africaines…Levaudou
estprésent…etles traces coloniales sontpresqueabsentes quand on
visiteHaïti.Et toutcequ’onvoit comme monuments,cesontles
monumentsde la Guerre d’Indépendance, du côté des combattants
haïtiens…on nevoitpresque pasdetracesducôté de la colonie[...] Et
surtout, et surtoutladictature nousaenlevé, d’abord lanévrose
coloniale[...] ça a créé l’exil, etcetexil massif nousapermisaussi de
sortirdecette insularité.[...] C’estpas« dubonusage de ladictature »
que je dislà [..]malgrétoutenremplaçantlanévrosecoloniale parla
névrose dictatoriale, onaeu quelquechose de plusnational…eten plus
l’exilapermis que...Haïtisortdececocon (Dany Laferrière, entretien
avec S.Melyon-Reinette)

Avantd’examinerlasituation desHaïtiensdanslaville deNewYork il est
indispensable d’effectuer quelquesdétoursàtraverslesméandresde l’immigration de
cette population.Il n’estpoint superfétatoire decomprendre pourquoi lesHaïtiens
quittentleurpayspour s’installerailleurs.Pourquoi ils quittentfamille,terres,racines
pour s’échouer surles rivages, exsangues, desîlesetdespaysenvironnants.
Contextualisonsce phénomène.Haïti est une île envoûtante.Elle fascine.Effraie.
Répugne.Passionne encore.Mais, l’ISF(IndiceSynthétique deFécondité) faitétat
d’untauxde féconditétrèsélevé entre 4 danslescampagneset 3dansles
villes/provinces.Autre indicateur, letauxd’inactivité estde51,1%,dont une majorité
de femmes,59,9%,contre42,1% d’hommes.Selon l’UNESCO, en2004, letauxde
1
mortalité infantile étaitde 76 pourmille, l’espérance devieàlanaissance de52ans.
Ces quelqueschiffresmontrent qu’Haïti présente des tauxaussi faibles– ouaussi élevés
–que pourdespays sous-développésouenvoie de développement.Situation

1
ChiffresdeMinistère de l’Economie etdesFinancesd’Haïti etde l’IHSI: InstitutHaïtien deStatistiqueset
d’Informatique.Dirigé parEvensJoseph, lesouci majeurde l’IHSIestderendreaccessible desdonnées sur
lescaractéristiquesde lapopulation haïtienne dontl’éducation, la composition desménages, lafécondité, la
migration,commoditésdeslogements, etc. http://www.haitipressnetwork.com/news.cfm?articleID=9467.

économique propiceàdesexodesmassifs versdesailleurspluscléments.Gérard
Barthélémyd’écrire:«l’extérieurestnécessaire,commechoix ultime pourlesmutants,
les réfractaires au système,ceux quirefusentdese laisserenfermeret quiveulent
affirmer un destin individuel.Pardéfinition, il ne leurestpaspossible de leréaliser
danslecadre dugroupe,carla seule façon de le faire, enconfirmantdans unultime
hommagesa cohérence inébranlable,c’estd’ensortir».Depuis quelquesdécennies,
Haïti estdoncdevenue lecœurd’une populationtransnationale, extraterritorialisée.
Transnationale, parceque lesémigrants conserventdesliens avecle pays, et
« extraterritorialisée », parceque, d’un pointdevue métaphorique et sociopolitique,sa
ème
populations’étendau-delàdesesfrontièresphysiques.Ladiasporahaïtienne.Le 11
ème2
Département(anciennementle 10) .Lesmaillesdeceréseau sont beaucoup plus
densesdansla régionCaribo-américaine, etplus
spécifiquementdanslazonecariboétatsunienne.

Haïti est une égérie,unesorte d’inspiration pourbeaucoup d’intellectuels.Une muse
3
pourde nombreuxécrivains.Le paradoxesetrouve danslaquasi «schizophrénie »qui
caractériseHaïti,tantauniveauhistoriquequesociologique ouculturel.En effet, en
Haïtiseconjuguentdesforcescontrairesetopposées,qui donnentaupays unvisage
torturé extrêmementdifficileà cerneretàsaisirdans saglobalité etdans toutesa
complexité.Symbole de lalibération desesclavesetde l’érection d’un peuple noirau
statutde peuple indépendantetautonome,Haïticonserve encore despratiquesde
servitude.Malheureuxdestinquecelui d’un paysdontlesprémiceshistoriques
présageaientd’unavenirprometteuretporteurde grandsprojetspourle peuple et qui,
auboutducompte,se délitecomplètementdansdesambitionspersonnelles.Destin
tragique lorsque l’actioncollective estpervertie parles ambitionsd’unseul individu
désireuxdesatisfairesa soif de pouvoir.Paradoxeaussiquecelui d’un pays quichasse
lescolonisateurs,s’en libère pourensuite en imiterles systèmesde pensée, de
gouverner voire d’éduquer.Car, en dépitdufait que lesystème d’assujettissementaété
aboli parlesesclaveseux-mêmes, l’empreinte ducolon est restéevivace dansles
esprits.Toussaint, général de l’armée française dès1796, proclameuneconstitution
autonomiste, en 1801, lui donnantlespouvoirsàvie.

2
Jean-BertrandAristideavaitbaptisé les« haïtiensde l’extérieur» lorsdeson premiermandatàla Présidence
dupays,réconciliantainsi – plusoumoins– leshaïtiensde l’îleavecleursfrèresexilésouémigrés,
considérésparbeaucoupcomme des traîtresàlapatrie.
3
Leterme deschizophrénie(«schizdo »ugrec«3#pt2w|»[phon.schizein]signifiantfractionnementet
«5o|»[phon. phrèn]désignantl’esprit)regroupeun ensemble d'affectionspsychiatriquesprésentant un
noyaucommun mais trèsdifférentes quantàleurprésentation etleurévolution.Onutilise doncle pluriel pour
lesdésigner.Lesschizophréniessontdespathologiespsychiatriquesd'évolutionchronique, débutant
généralementàl'adolescence ouaudébutde l'âgeadulte.Il nes'agitpasde"double-personnalités"comme on
le pense parfois.Ellesontpourconséquence desaltérationsde laperception de laréalité (délire), des troubles
cognitifs, etdesdysfonctionnements sociauxetcomportementauxplusoumoinsimportants.Leterme est
fréquemment utiliséau sensfiguré, notammentdanslapresse, pourévoquerdesattitudesoudespropos
simplementcontradictoires. http://fr.wikipedia.org/wiki/Schizophr%C3%A9nie.

14

Depuisl’élection deRenéPrévalàla Présidence haïtienne en2006, le pays semble
connaîtreunecertaineaccalmie.Unequiétudetouterelative, puisque les raptsfréquents
orchestrésparlesnombreuxgangsdanslazone deCitéSoleil nesemblentpas setarir,
etlesesprits s’apaiser.Tantceuxdeskidnappeurs que des victimespotentielles.Il est
prudemmentconseilléàtoutétrangerdesetenir sur sesgardesoudes’abstenir
simplementdes’aventurerdansl’île.Ilvautmieuxattendreque leschosesaillent
mieux…Leschosesiront-ellesmieux ?Questionredondante dansl’espritdechacun,
soucieuxdudevenirdupays…Pourtant,cette placidité paraît s’installerdurablement
dansle pays, etcelamêmeauniveaudugouvernement.Il n’yapasdecoup d’Etaten
vue,apparemment.Quoique, en lisantlapresse en lignesurHaitiPress Networkpar
exemple, de nombreuxarticlesattestentdubouillonnementencoreàl’œuvre dansle
pays.Depuis 2006,HaitiPress Networktitre:«Haïti:un député faitfeuen pleine
chambre »(2Avril2008), «Haïti-kidnapping:uncommissaire de policearrêt(é »30
Mars 2008), «De nouveauxcasd’enlèvementsàPort-au-Princ(19e »Mars 2008), et
bien d’autresencore.Les tensions sont toujours trèspalpablesenHaïti, parmi le peuple,
ainsiqu’aucœurde l’appareil étatique, notammentaveclesémeutesl« deafaim »
subséquentesàlarépercussion de la crise économique généraliséesurlesprixdes
denréesalimentaires.Parconséquent, il paraîtclair que lasituation globale dupaysest
loin des’améliorer.Lapandémie économique etpolitiquequi frappeHaïti estla
conséquencetrèslourde d’un patrimoine historique faitderenversements, decoupset
de décapitations.Lamalédiction de ladictature.Il estimpossible de penserHaïtisans
faire l’amalgameavecladictature,carleGouvernementhaïtiensouffre d’une instabilité
politique depuisdes sièclesmaintenant.Coupsd’Etat,renversements,trahisonset
corruption gangrènentlapériode d’instabilitéallantde l’indépendance (1804)àlafin
dumandatdeVilbrunGuillaume en1915,avantl’intrusionétatsuniennesurleterritoire
haïtien (cf. figure 1. «Les sursautsdupouvoir:deDessalinesà VilbrunGuilaume »).
ème
En effet, lapériodeallantdu19siècleaudébutdu vingtièmesièclesecaractérise par
unesuccession de mandaturesinterrompuesavant termequand ellesnesont tout
simplementpasavortées, « étoufféesdansl’œuf ».C’est une hécatombe institutionnelle
qui prendrafinavecl’ingérenceaméricaine, le27Juillet1915.VilbrunGuillaumealors
Présidentde la République d’Haïti estassassiné.Le gouvernementétatsunienconfisque
le pouvoir(cf. figure2. «Collaborationspolitiquesentre lesAméricainsetla
BourgeoisieHaïtienne mulâtre »).Ladictature duvaliéristeapporteunecertainestabilité
avecune dictature «dynastique »d’unetrentaine d’années.FrançoisDuvalier se fait
élireayantacquisàsa cause lespopulationsdes zones rurales, grâceàla campagnequ’il
45
mena contre lePian .Troisarmesàsadisposition:lesTontonsMacoutes, le

4
Maladieinfectieusequisévitdansles zones tropicalesouéquatorialeshumides.Le pianappartientàla classe
des tréponématoses,qui englobe les tréponématoses telles que lasyphillisetd’autrescontagieusespar voie
nonvénérienne, dîtes« endémiques»telles que lebejel(quisévit surtoutdansles zones sahéliennes), le
caratéetlapinta(http://medecinetropicale.free.fr/cours/treponematose_endemique.htm).
5
Hommes, engagés volontaires, investisd’unetoute-puissance etd’une liberté d’actionsansbornes, émanant
directementduPrésident, et symboliquecontinuité deson omnipotence.Laterreurimposée parle
Macoutisme fait régnerlaviolence,sous-jacentequand elle n’estpasexprimée ouvertement, pardes tortures,
desmassacresoudesimmolations.L’expression detonton macoutesignifie «oncle desac»,
«croquemitaine »,équivalentduPère-Fouettard dansl’imaginaire haïtien.L’équivalentfémininc'estles

15

6 7
noirismeetlevodou. Quantàson filsJean-Claude,qui luisuccède en 1971àl’âge de
17ans–chaperonnéàlatête duGouvernementpar samère,MamanSimone etd’un
8
conseil derégencecomposé de militairesetd’hommespolitiques– il entendbien
changerleschosesparlarévolution économique.Echec.Mêmesfaiblesses queson
père:il ponctionne l’appareil étatique et s’octroie20millionsde dollars surles 22
millionsobtenusparl’aide internationale.LeDuvaliérismerefait surface en 1979.
L’atmosphèresociale necesse dese dégrader.Cette détérioration duclimat social, la
dépression,vapousserlesHaïtiensàquitterle pays. «A laisser»,selon l’expression
populaire.Un exode internationals’organise etlesfluxenflentlesmassesd’immigrés
arrivant surlescôtesfloridiennes.Le phénomène «BoatPeople » estamorcé.

Tousleshommesaupouvoiront souffertdumême mal, l’entêtement, l’obstination.
Unautre homme,quiapufaire naître lapassion dupeuple, étaitinsoupçonnable,
jusqu’à cequ’il déçoive luiaussi.LorsqueJean-BertrandAristide, prêtre desTi-légliz,
brigue laprésidence ilconquiertle peuple haïtien en flattant son ego.Sesdébutsen
politiquesontmarquéspar uneréellevolonté d’apporter unchangementnotoireau
gouvernementetd’abattre lesfrontières sociohistoriques qui minentet quiscindentle
pays, le morcellent, entre lessaveetles« ignorants», les« patrie-poches» –comme il
baptise lesbourgeois– etlespauvrespaysans.En 1984, il estaffectéàlaparoisse de
Saint-JeanBosco oùil fonde le mouvement«Solidarité entreJeunes»,à
Port-auPrince.Il prêche lathéologie de lalibération etdu renversementmilitairecontre les
Duvalier.L’homme estcharismatique.Il estle « porte-voixdes sans voix»,s’exprime
9
pourlaplèbe, lui donne enfin laparole.Pititpéizan… ignare etinutile, ilcomprend –
ouprétendcomprendre – lesaspirationsetlesbesoinsdupeuple.Fin psychologue et
polyglotte, iltrouve lesmotsjustespour toucher.Ils’adresseaupeuple encréole, dans

« fillettes-lalo »(fiyètlalo).Pourintégrerlagarde duvaliérienne –créée en1958avec l’aide deClément
Barbot– ilsuffitde donner un peud’argentetd’obtenir un parrainage d’unVSN.On en devientalorsmembre
actif.Beaucoup de femmes sesontd’ailleursenrôlée,cette fonction n’étantpas restreinteauxhommes
uniquement.Alatête decette milice, ontrouveRosalieBouquet,MmeMaxAdolphe, mieuxconnuesousle
nom d’«Adolphine », et surnommées«OncleSuprême » parDuvalier,à cause de laluttequ’elle mena contre
desémigrésdébarquésdansl’île.
6
Philosophie, idéologie – légitime et sincèreaudébut, devient viteun prétexte fallacieuxpourconserverla
mainmisesurle peuple dont90% estnoir–qui meten placeune petitebourgeoisie noire installéeau sommet
decette « lutte deraces».
7
Religion, forgée descroyancesancestralesdesesclavescréolesetbossales, partisen marronnage pendant
l’esclavage, mêléesà certainsélémentsducatholicisme.Catalyseurd’énergie et vecteurdeconfiance, le
vodoucontinueàrégirlavie dechaque haïtien (vodouisant).SelonDiChiara,toute lavie de l’Haïtien,privée,
familiale,sociale, politique est régie parlevaudou.Ilypuiseses croyances, des connaissances« médicales»,
une morale,une esthétique, desprincipesd’organisationsociale.Ily trouve desoccasionsderetrouvailles,
7
uneactivitécommunautaire étroite,un divertissement,un exutoire.Duvalier vaypuiserlesarmesde
subjugation dupeuple.
8
Dr.RogerLafontant, médecin;leGénéralClaudeBretonàlatête de la caserneDessalines ;leColonel
Garcia Jacquescommandantlagarde présidentielle;Claude etAdrienRaymond,respectivementchef
d’Etatmajoretministre desAffairesEtrangères ;EdouardFrancisque, ministre desfinances ;FritzCineas, ministre
de l’Information etde la Coordination;AntonioAndré, directeurde la banqueNationale.
9
Né danslesud d’Haïti, dansla commune d’Arniquet,son destinauraitpuêtretoutautresison parcoursne
l’avaitmené dansleshautes sphèresdu savoir.

16

des phrasescourtes,simplesetpercussives:analphabètespas bêtes!De lamisère
indigneàlapauvreté digne! (Wargny,2004:76).Ilreprésenteun ensemble devaleurs
dontamanqué le peuple haïtien:justice – plusdecorruption ni d’impunité –
transparence etparticipation –respectdesenjeuxetdesprocessusdémocratiques.Mais
il décevra aussi.Exil forcé en 1991.Rétablissementparl’Onuen 1994.Réélection en
2000.L’appareil étatiquesombreànouveaudanslechaos:lesChimères, nouveaux
macoutes,sèmentlaterreur.

Lescontradictionsetlesparadoxes qui figentdansl’immobilismese déclinent
égalementauxniveauxhistorique et socioculturel.Le découpage
historicogéographique de l’île produitdescontradictionsau sein dupeuplequi, loin deconnaître
uneuniformitésociale, ouculturelle,seretrouvescindé pardescontrastesdansles
représentationsidentitaires, dansdeux sphèresgéoculturelles– le «paysen dehors»
(andeyò) opposableau« paysen dedans» –contradictionsimposéesparle
10
colonialisme .Lasociété haïtienne n’estpasfaite d’un, maisde plusieursgroupes
d’indentificationsaxées surdescritères raciaux, phénotypiqueset sociaux.Elle estdonc
hyperfragmentée,au regard des traitsphysiqueset sociologiquesàtraverslesquels
11
chacunsereconnaît, de manière figurative ou symbolique.C’est un éclatement
identitairequise donneàvoirégalementdansladéfinition de la créolité.

GérardBarthélémypropose deux typesdecréolitéshaïtiennes qui ontémergé et se
sontdéveloppéspresquesimultanément.Elles sontissuesde deuxcourantsdifférents
parleurhistoire d’abord, etparleurdécalage dansletemps, ensuite.Lapremière
génération d’Africainsnés surl’île etdevenueadulte,reconnuecomme «créole »,les
12
créolescoloniauxetlescréolesindigènes,catégorieconstituée parlesdescendants
13
desbossales.Ensomme, deuxcréolitéscoexisteraientet seseraientdéveloppéesen

10
Ladichotomiemoun lavil/mounandeyòétantincontestablement unsystème de pensée hérité de lapériode
esclavagistequirejetaithorsdumondetoutindividuou toutecollectivité d’individus qui nes’inscrivaientpas
danslalogique européenne, messianique etcivilisatrice.Ainsi, élitesnoiresetmulâtresconfondues,conquises
parlesdiscourscivilisateursdescolons,conditionnés,assimilésaucolon,repoussentdanslamargetousles
autres,ceux qui nerépondentpasauxcritèresde «blancheur» – idéologique etphilosophique –ceux quisont
restéscantonnésdans une primitivitéafricaine.Deuxmondes,antagonistes,s’opposentet serepoussent
mutuellement.Le paysen dehorsenglobe lescampagnes, les zones ruralesoù règnentle mysticisme etles
superstitions, opposéesàlaville –Port-au-Prince, étantla capitale – domaine de laraison.En effet, lasociété
haïtienne est un ensembletrèshétérogène.On peutdistinguerplusieurs«classes» ouplutôtcatégories
sociales, decatégoriesphénotypico-sociales(raciales),recouvrant uneréalitécommuneà beaucoup d’îles
desAntilles:lasuperposition de deux systèmesdiscriminatoires, la couleuretla classe,quise déclinent selon
le degrnoié de «rceur» de lapeau, le plusclair, leblanc, le plusaisé, etle plusnoirle pluspauvre.La
question decouleurdevient un préjugé decouleurcarelleseraun «critère d’imputation destatut» (Houtart,
FrançoisetRemy,Anselme,Haïti etlamondialisation de la culture –Etude desmentalitésetdes religions
faceaux réalitéséconomiques,socialesetpolitiques,2000,210pp).
11
Barthélémy,Gérard. «Haïti oul’affrontementde deuxcréolités», inAfricultures.
http://www.africultures.com//popup_article.asp?no=3293&print=1
12
Ceux-cisesontadaptésau système etontétéassimilésàla culture française (instruction, évangélisation,
« modernité »)
13
Africains toutjuste débarqués, en grand nombreavantl’indépendance et qui n’étaientpasdu toutintégrésni
assimilésau système etàlamentalité française, etencore moinsàsesmœurs.Lesbossalesontparticipé en

17

deuxclasses, l’unecitadine/urbaine etinstruite, «européanislée »,’autrecomposée
presquecomplètementde paysans,cultivateurs, laboureurs,qui ontgrandisous
« l’impression desmœursafricainespratiquéesdanslescampagnes. »Unebinarité
culturelles’insèrealorsdansle paysage haïtien,avecdeuxprotagonistesantagonistes.
Une frontièrerigide, impliquant uncertain immobilisme,s’alignant surdescritères
religieux,culturels, légauxetmême linguistiques.Parextension, ladualité
socioculturellerésulte égalementenunescission éducationnelle.

Les typesd’éducation,voire desocialisation –c’est-à-dire d’incorporation du
mondesocial, desmœurs, des ritesetcultes–varientd’un milieuàl’autre enHaïti.
Néanmoins, nouspensons que lafrontière estaujourd’hui inexistante entrecesdeux(ou
trois)réalités.Lesexodes, descampagnes versles villes, de paysansàlarecherche d’un
travail, essayantd’échapperàlapaupérisation etàlafamine foudroyante – etplus
spécifiquement versPort-au-Prince –venantgrossirlesbidonvillesduchef-lieu, il est
loisible desupposer que les rituels sesonteuxaussi déplacésavecleursadeptes.Le
transfertdecespopulationsadéplacécette frontière jusqu’àlarendretotalementfloue.
Cesdeux univers sontdésormaisentrelacés,secôtoient,sesuperposent.

Lasociété haïtienne présenteun dernierjeudecontradictions.Uneanalyse de
l’indépendance etdesesimplications révèle desdysfonctionsetdesdisjonctions
historiques,quand lesattentesd’un exploitd’unetelleampleurneseréalisentjamaiset
provoquentdesavatars sociétauxcontre nature.Le destin même dupaysentre en
contradiction directeaveclesincarnations–a prioriprédictibles–qu’auraitdû
connaître le pays.Lesanciensesclaves, marrons,bossales,convertisen guérilleros,
auraient-ilsdû sombrerdanscesexcès vilsetoutrageux ?En fait, la contradiction est
née duprocessusde libération lui-même, puisqueToussaintLouverture, fortdu savoir
acquis, deson éducation, lettré etfinstratège, ils’estidentifiéà ceux qu’ilcombattait,
leseuropéens.Entant qu’hommebiensur, puisentant quereprésentation de l’autorité:

Ainsi l’indépendance de 1804alaissé lechamp libre
auxfuturesélitesdu savoiret/ou de l’avoir–Noirset
mulâtres confondus– etle massacresymbolique des
derniers colonsfrançaisen 1805 n’anullementenpêché la
14
fidélitéauxmodèlesmisen place par ces anciens colons.

Il est vrai, premièrement,que l’articulationmounadeyò/moun lavilexplicitée
plusavantest un héritage du systèmecolonial.Cependant, d’autresmutations sociales
ont,soitpersisté,soitété instauréesparle peuple haïtien lui-même dans un mimétisme
« mortifère »:lesRestavèk–réminiscence de l’esclavage, etpratique
desfamillespau

grand nombreàlarévolution,àlaguerre d’indépendance et seseraient, parlasuite,retranchésdansles
campagnes, danslesmornes.Cesontaussi lesnègres qui pratiquaientbeaucoup lemarronagependant
l’occupation, etla culture des terresaprèsl’indépendance.Lesenfantsde marronsont totalement rejeté le
systèmecolonial, préférant vivrecachésetignorésde la‘civilisation’.
14
InSaint-Gérard,Y.2004, p. 132.

18

1914 – 27/07/1915VilbrunGuillaume
1912-1913TancrèdeAuguste
1908-1911AntoineSimon

1896-1902TenesiasSimon

1888-1889FrançoisLégitime

1876-1879BoirondCanal

1869Exécution deSalnave.Il
estfusillé.

15 janvier 1859Exil de
Faustin 1er

18avril 1852Sacrement
deSoulouque

20septembre 1849
Soulouque proclamé
empereur sousle nom
er
deFaust.in 1

09 mars1811Christophese fait
proclamer roi duNordsousle
nom d’HenriIer

Révolte duSud (suiteàune
commission d’enquête).
AlexandreSabès, dit Pétionet
Guérinàlatête de6 régiments.
octobre1806

Lysius
Salomon
(1879-
1888)

19

Geffra
rd
(1859-
1867)

818-1843)
(1
ER

BOY

Figure 1.LesSursautsdu
Pouvoir:deDessalinesà
VilbrunGuillaume

1913-1914MichelOreste

1911-1912CincinnatusLeconte

1902NordAlexisgagne les
électionscontreAnténorFirmin
(célèbre pionnierdu
panafricanisme)

1889-1896Florvil
Hippolyte

1874-1876MichelDomingue

1870-1874NissageSaget

1867-1869Salnave

1860Signature du
Concordatavecle
Vatican

1846-1847Riche

1845-1846LouisPierrot

1844-1845PhilippeGuerrier

17 oct. 1806 Mortde
Dessalines(embuscade
duPont-Rouge).

16 au 25 mars1804Massacre des
Français
22 septembre 1804Dessalines se
faitproclamerempereurpar sagarde
d’honneur

Figure2.Collaborationspolitiques
entre lesAméricainsetla
BourgeoisieHaïtienne mulâtre

27 oct. 1957: FrançoisDuvalierest
éluavecl’appui notammentdu
généralKrébeau)

Le généralKrébeauassuraitla
continuité politique:
IDéc.1956-fév.1957: Joseph
Pierre-Louis
IFév.1957-Avril 1957: Frank
Sylvain
IMai-Juin 1957: PierreFignole
IJuin-octobre1957:
Gouvernementmilitaire.

1937: Massacresde milliers
deHaïtiensenRépublique
Dominicaine.

21/08/1934: Evacuation de l’île.

Fév-mars1930: Commission
d’enquêteconcluantàla
nécessaire évacuation de l’île.

0ct-nov1929: Hostilité générale.

12avril 1919: Assainissement
financieret rattachementde la
gourdeaudollar.5gourdes= 1
dollar.

ExpansionEtatsuniennede plusen
plus virulente:-1898:défaite
espagnole
(conflithispanoaméricain).
-1899-1902: constitution de la
République dePanama.
Prise encharge desdouanes
Dominicaines.

1915

20

1950-1956
Magloire
(bourgeoisie
mulâtre,
coopération
aveclesEtats-
Unis)

1946-1950
Dumarsais
Estimé

1941-1946
Elie
Lescot

Décembre 1956: Fuite de
MAGLOIREenJamaïque,
suiteàdes troubles
provoquésparles
partisansdu sénateur
DEJOIEetduDr.
DUVALIER(tousdeux
candidatsaux
présidentielles).

ElieLescotfutdésigné par son
prédécesseurSténioVincent,
parvenuau terme deson
second mandat.Il étaitallié
auxEtats-Unis.

er
1 octobre 1930: Les
Américainscommencentà
transmettre leurspouvoirs.

18 novembre 1930: Sténio
Vincentestéluprésident.Il
assure latransitionavecun
homme d’affaireHaïtien,Eugène
Roy.

27 juillet1915: Massacre de 173
prisonnierspolitiques.Assassinatde
VilbrunGuillaume etdudirecteurde
laprison.
-Prétexteaudébarquementde 400
marinesAméricains,qui occupent
d’abord la capitale, pourprendre
ensuite lecontrôle detoute l’île.
-Nomination d’unreceveurdes
douanesetd’unconseillerfinancier
sousl’égide desEtats-Unis.

Déchaînementdesintellectuels qui
s’opposentàl’occupationAméricaine
(souventaunom desprincipesfondateurs
de lanationHaïtienne, misen place par
Dessalines)

Figure 3.DuDuvaliérisme
auMouvementLavalas
(1956-2004)

Commémoration dubicentenaire
de l’indépendancedans une
atmosphère deviolence.2004.

Commémoration du
bicentenaire de lamortde
ToussaintLouverture.
2003

Fin dumandatd’Aristide.Il est remplacé
par un desesproches, dirigeantfantoche,
RenéPréval.Ilconserve donclaréalité
despouvoirsetcontinueàs’enrichir.
1996.

Débarquementdes troupes
américaines
quirétablissentJeanBertrandAristide dans sesfonctions.
1994

1986Jean-ClaudeDuvalier, ditBaby
Doc, estchassé dupayspardes
manifestationspopulaires, et seréfugie en
France.LeDéchoukaj, déracinementdu
mal, destitution dudespote.

1964FrançoisDuvalier se
proclamePrésidentàvie.Se
méfiantde l’armée, ilcréeune
milice, garantie desa
domination, les tristement
célèbresTontonMacoutes.

LesEtats-Unisorganisentle
renversementduPrésidentMagloire
qui fuitenJamaïque.

)
im
REVrAL
P

é n
I
(
en
R

986
-1

Mystérieuseattaque dupalais
présidentiel, prétexteàunevague de
répression (17Décembre), parles
Chimèresd’Aristide.Dérive du
pouvoirLavalas.
2001

2000Réélection deJ.-B.Aristideàla
)
présidence, lorsd’uneconsultation
00
VALAS
20marquée par unetrèsfaible
LAparticipation,boycottée par
1994-l’opposition etla communauté
/
NT
internationale.Lesbailleursde fonds
suspendentleurcoopération.
BERTRAND ARISTIDE
-
1990-1991
MOUVEME
JEAN

1991Coup d’Etatet renversement
d’Aristide,quis’exileauxEtats-Unis.
L’Armée estdissoute.

1990Jean-BertrandAristide,
lecuré desbidonvilles,adepte de
lathéologie dupouvoir, estélu
présidentavec67% des voix,
MouvementLavalas.

1971
E
M
6)
IS
8
D
U
A
L
C
-
N
(1957-19
EA
J
1971MortdeFrançoisDuvalier.Son
fils,Jean-ClaudeDuvalierde 19ans,
luisuccède.Il estalorsle plusjeune
dictateuraumonde.Il gouvernera avec
l’aide desamère,MamanSimone,bien
1971
qu’il faisaitpreuve d’unvraisens
-
politique.Celalui permitdes’imposer
DUVALIERauIpSrèMsdEescollaborateursdeson père.
1957
E
SM1957: Coup d’EtatdudocteurDuvalier,
RI
ditPapaDoc,avecl’appui de l’armée.
Avecsadoctrine noiriste et s’appuyant
ALIE
surlesmassesnoiresoppressées, il
s’attaqueàlapositionsociale et
DUV
politique desmulâtres, détenteursdu
pouvoiréconomique.

21

vresdescampagnes qui donnent un de leursenfantsenchargeàdesfamillesde laville,
qui encontrepartie d’uneaide danslamaison, doiventleuroffrirgîte,couvertet
éducation, dansl’espoir qu’aumoins un desenfantsait unevie plusdécente.Cet
arrangementparaîtraithonnêtesi l’enfantenquestion nesubissait, en fait,toutes sortes
de mauvais traitements.Danslaréalité,cesontdesdomestiques.Ils sont souvent très
jeuneset subissent sévices sexuels, malnutrition et sontexploitésimpunément.

Enfin, lesystème éducatif estcalqué parlesmodèleseuropéens.Lesfondationsdu
système haïtien prennent racine danslesystèmecolonial.Ils’agissaitplus
d’« éclairer» le nègreque de lerendre docte.Ils’agissaitde l’endoctrineretnon de le
rendresavant.Nonobstantle fait que l’impression de l’espriteuropéenchezles
affranchisetlesmulâtres–seulsà accéderàl’éducation –
dérivaitdescolonseuxmêmes, parlasuite les systèmesd’enseignementproposésparlesdirigeants, fondateurs
de la République,sesontcalqués surlesmodèlesdescolons qu’ilsavaientchassés.
L’enseignementhaïtientrouveses repèreset sesmodèlesdansles systèmeseuropéens,
étrangers, etprovenantd’un peuplequi lesavaitpréalablement soumis.Haïticontinue
dechercher sesmodèlesàl’extérieur quecesoiten matière dereligion ouen matière
d’éducation, francophile etanglophileaujourd’hui.

Haïti estl’île paradigmatique de laliberté etde la Négritude.Lasociété haïtienne est
trèsfragmentée, paradoxale,contradictoire.Cesparadoxesdélétères, phagocytaires
minentle pays quitourneunregardtourmenté,affamé etavidesurl’extérieur.Le pays
s’épuise et sevide desesforces vives, enquête d’unailleursd’abondance.Desexodes
internationaux s’ensuivent.Des tensionsfortes,voire extrêmes, émergent.Partoutoù
l’immigration haïtiennese faitplusconsistante (Bahamas,Floride, ouailleursdansla
Caraïbe),unexénophobie émerge etcréeunclimat social négatifàleurégard.Lesfaits
historiquesmentionnésprécédemment témoignentde l’urgenceaveclaquelle les
Haïtiens quittentleurpays.L’émigrationtrouve desexplications,trèsclaires, dans
l’histoire dupaysetlaseule issuequ’ils trouventestl’abandon de l’île.C’estla«seule
issuequis’offreà celuiquichercheunautretyped’évolution:migration externevers
d’autrespays, (émigration massiveverslesîles caraïbes);émigrationvers uneautre
race (métissage);migration interne enfinvers uneculturealternative (le
protestantisme oula ville).Nonseulementl’exil est toléré, maisil faitpartie du système
dontilconstitue l’ultimerégulatetur :outestpermis sauf devouloirle modifierdu
15
dedans».Troispicsd’immigration justifiéspardesfacteurs répulsifs trèsforts, de
typeshistoriqueset/ouéconomiques:

15
InBarthélémy, 1989, p.54.

22

OccupationUS
(1915-1934)

Duvaliérisme
(1957-1971)

Jean-Claudisme
(1971-1986)

Aristide
(19901991/1994-2000

Intellectuels,
médecins,
enseignants, etc.

Paysans,
ouvriers,
analphabètes

Immigration légale
=PlanePeope

Immigration
illégale (aliens)
=BoatPeople

Cesphases sont despériodesdecrise profondesoùle peuplesubit répression et
violence entoutgenre.Exécutions sommaires, pillages,violsdesfemmes, famine,
rançonnement, etbien d’autresabusprovoquent un «sauve-qui-peutgénéral»
(Wargny,2004).Ces vaguesderépression poussentlesHaïtiensàquitterle payset
chercherprospérité,bonheur, et sérénitéailleurs.L’«ailleurs» le plusproche estle
bassincaribo-étatsunien.Ainsi, lapopulation haïtiennes’estétendue dans toute lazone
caribéenne.LesortdesHaïtiensdansces zonesd’implantations’estgénéralisé jusqu’à
s’uniformiser, plusoumoins.

Leursappareilsétatique etlégislatif mettenten œuvre des réformesetdes
amendementspourjuguler–voire endiguercomplètement– lesfluxmigratoiresen
provenance d’Haïti.NotammentauxEtats-Unis:deslois restrictivesetà
l’établissementdequotas,àl’établissementdecampsd’enfermement, en passantparles
audiences, lesSafeHavens, oulaméconnaissance du statutderéfugié desHaïtiensaux
Etats-Unis.LesEtats-Unisontprogressivementfermé lesfrontièresàlmigration
haïtienne, devenue en2000, problème desécurité nationale.

Maismalgré ladéterminationaveclaquelle le gouvernementétatsuniens’évertueà
repousserlesHaïtienshorsdesesfrontières, lescommunautés sesontimplantées
durablementetde manière pérennesur sonterritoire.En effet, par un essaimage

23

hasardeuxdespopulationsen « marronnage », on les retrouvesurdiversesîlesdubassin
Caribéen.Ladiasporahaïtiennes’estdispersée le long deslittorauxde la Caraïbe.Les
communautéslesplusimportantesdansla CaraïbesontcellesdesBahamas, de la
RépubliqueDominicaine, deCubaetde la Guadeloupe.

MEXIQUE

Figure 4 «Diasporahaïtienne dubassincaraïbe-Amérique »

MER DES
CARAIBES

USA

CUBA

JAMAIQUE

BAHAMAS

SAINT-DOMINGUE
HAITI

OCEAN
ATLANTIQUE

P.-RICO

ANGUILLE

GUADELOUPE

MARTINIQUE

VENEZUELA

Lesfoyerslesplusimportantsdansle mondeactuellement,sont toutefoisles
communautés situéesenAmérique duNord.Ceux qui intéressent spécifiquement sont
cellesdesEtats-Unis: NewYork etMiami etlesfoyers secondaires.Cesdeuxfoyers
principaux sesontformésàpartirdesannées1950(NewYork) et1970(Miami).New
York etMiamisontdevéritablesportailsparlesquelleslespopulationsde l’extérieur
entrentauxEtats-Unis.

Lescommunautéshaïtiennesdecesdeux villes sesontforméeset une partie deces
communautés s’est redistribuéeàd’autresgrandes villesde la CôteEst.Cesontdes
villesdetransition pourbeaucoup.Onsuggèreque leshaïtiensayantatteint un niveau

24

socialélevé ourecherchantde meilleursopportunités se déplacent versd’autrescentres
économiques(ouen développement/expansion) pouratteindrecette prospérité.

On dénombrecinqgrandes villes quisuccèdentà Miami etNewYork entermesde
représentativité de la communauté haïtienne: Boston,Détroit,WashingtonD.C.,Delray
Beach etAtlanta(cf.Figure5 «Foyersd’ImplantationEtatsuniens»).Leréseauhaïtien
s’étend principalementdanslesgrandes villesoùilspeuvent trouverplusfacilementdes
opportunitésdetravail et, majoritairement surla côteEstdesEtats-Unis.

L’immigration haïtiennes’inscritdans uncontextesocioculturel etmigratoirebien
spécifique.Nousparleronsde l’Amérique noire etdesdifférentescommunautés qui
cohabitentdanscetespacesocial.

Au regard deschiffresdu recensementaméricain de l’année2000,concernantles
populationsnéesàl’étrangerprésentesdanslaville deNewYork, leschiffreslesplus
élevésconcernentlespopulationsoriginairesdespayslimitrophes.Selon le graphique et
letableau suivants, parmi lesdixpaysarrivantentête de liste figurentmajoritairement
despaysde la Caraïbe etd’Amérique duSud (RépubliqueDominicaine entête,
ème ème
Mexique5 ,l’Equateur 6),ainsique desîlesAntillaisesanglophones(Jamaïque
ème èmeème
3,Guyana4 ,Trinidad& Toba).go 8Ilyaune «caraïbéanisation» de laville
deNewYork,le foyerdesplusimportantes communautés antillaises auxEtats-Unis,
qui ontlaissé leurmarque de manière indélébilesurlaville[...] constituée dequartiers
16
entièrementantillais.Une forte immigrationcaribéenneconverge, donc,verslaville
deNewYork.Lesfluxen provenance d’Haïti nesontpaslesplusdenses.

En effet,Haïti estau septièmerang en matière d’immigration en provenance de la
Caraïbe-Amérique duSud, derrière la RépubliqueDominicaine entêteavec35% des
flux,Guyana(12%), la Jamaïque (11%), etTrinidad etTobago.

On noteque lespaysanglophonesde la Caraïbecomptentleschiffreslesplus
élevésentermesd’arrivées.Parailleurs–toujours selon letableauprécédent– on
ème
remarquequ’Haïti nevient qu’au septième (7)rang entermesd’importance
numérique,avec6% du total de lapopulation immigréerecensée.Le poidsdes
populationscaribéennesdanslaville deNewYork estdramatique.Ellesont, de plus,
ensemencé leurculture originelle (patois,coutumes,restauration, musiques) dansles
quartiersoùelles sesontinstallées.FloreZéphird’écrire:

Dansleurs quartiers, les Antillaisont réussià recréerde manière
visible les coutumesde leurspaysd’origine,alorsqu’ilsétablirentde
nombreux commerces« ethniques»,tels que desmagasinsde musique,
desépiceries, des restaurants, des boulangeries, des bars, des salonsde

16
Traduction:“[…] the largest West IndiancommunitiesintheUnitedStates,who have left theirindelible
marksinthecityforitcomprisesdistinctlyWestIndian neighbourhoods thathave ledto itsgradual
“caribbeanization”.InZéphir,2001, p.45.

25

beauté etdecoiffure, des agencesdevoyagequi opèrententre les Antilles
etlesEtats-Unis, desagencesimmobilières, descompagniesmaritimes, et
une flopé d’autresentreprises,quiaffichentleurallégeanceàleurspays
d’origine.[…]Pour beaucoup d’Antillais,Brooklyn empreinte de parfums
caribéens, estdevenueun foyerloin de leurfoyeret un lieuoù se
déroulent beaucoup d’importantesmanifestations antillaises(Zéphir,
17
2001:46) .

Figure 5 «Foyersd’implantationétatsuniens»

SAN DIEGO

OCEAN
PACIFIQUE

CHICAGO

ETATS-UNIS

HOUSTON

GOLFE DU
MEXIQUE

DETROIT

BOSTON

ATLANTA

DELRAY BEACH

MIAMI

NYC

OCEAN
ATLANTIQUE

CARAIBE

Enfin,afin determinerdebrosserletableau, procédonsàune description de la
communauté haïtienne desEtats-Unis.Comprendre leurintégration,c’estdéjà analyser
laplacequ’ilsoccupentauxniveauxéconomique et social parlebiaisdequelques

17
Traduction de:Inthe neighborhoods,West Indianshave managedtorecreatevisibly thecultural habitsof
theirhomelands,as theyestablish manyethnic businesses,suchasmusic stores, grocery stores,restaurants,
bakeries,bars,beauty andbarber shops,travelagencies thatoperatebetweentheWestIndiesandtheUnited
States,real estateagencies,shippingcompanies,andahodgepodge of otherenterprises,thatprominently
display theirallegiances totheirnativecountries.[…] To manyWestIndians,Brooklynwith itsCaribbean
flavourhasbecomeahomeawayfrom homeand is the location of many significantWestIndiancultural
events”.

26

chiffresapportant unéclairagesurlescaractéristiques sociodémographiqueset
socioéconomiquesdece groupe ethnique.LerecensementdesEtats-Unis(2000) permet
d’apporter quelquesélémentsderéponse.Plusde 80% desHaïtiens vivantà NewYork
City sontâgésentre 18 et 64.C’estdoncune populationqui estjeune,comme laplupart
desgroupesethniquesoriginairesdespaysémergentsouenvoie de développement.Le
ratio homme/femmeatteste d’une féminisation decette population:ilya76hommes
pour100femmeshaïtiennesà NewYork.Tendancequiseretrouve pourlespopulations
trinidadienne,colombienne oujamaïcaine.

Tableau 1Populationnéeàl’étranger, parpaysd’origine,2000.

Total,Population née
àl’étranger
République
Dominicaine
Chine
Jamaïque
Guyana
Mexique
Equateur
Haïti
Trinidad& Tobago
Colombie
Russie

Rang

1
2
3
4
5
6
7
8
9
10

1990
Nombre
2871032

369 186
261551
178 922
130 647
122550
114 944
95580
88794
84 404
81 408

Rang

1
2
3
6
17
10
7
12
8
*

2000
Nombre
2 082931

225017
160 399
116128
76150
32 689
60451
71 892
56478
65731
*

Croissance, 1990-2000
NombrePourcentage
788 10137.8

144 169
101 152
62 794
54 497
89 861
54 497
23 688
32 316
18673
*

64.1
63.1
54.1
71.6
274.9
90.1
32.9
57.2
28.4
*

Toujours selon lerecensementétatsunien (2000), lafamille haïtiennerestestable.
43,2% desfamilles sontdescouplesmariésalors que lesfamillesmonoparentales(avec
lamèrecommechef de famille) n’atteignent que30,7%sur unetotalité de 40 694
foyers.30% desfoyers sontpropriétairescequireste danslamoyenne desfamilles
d’immigrants–28% desfamillesimmigrantes sontpropriétaires.LesJamaïcainsetles
Guyanais sontplus souventpropriétaires que lesHaïtiensavec,respectivement,36.9%
et46.7%.D’autresgroupesethniquesaffichentdeschiffresbien meilleurs:les
meilleurspourcentagesentermesd’habitat sontatteintsparlesItaliens(64%) etles
Grecs(+50%).Quantàl’occupation decethabitat, lasurpopulationconcernesurtoutles
populationsd’origineasiatique: Bangladesh60,8% etPakistan53,7%, maisaussi les
Mexicainsavec66% desfoyers surpeuplés.LesHaïtiensnecomptent que30% de leurs
foyers quiconnaissentce problème desurpopulation.

18
Concernantlamaitrise de lalangueanglaise ,lesHaïtiensnesontpaslesplus
mauvaisélèves.En effet,seuls49.9% desHaïtiensne parlentpasl’anglais,contre76%
desMexicains,74,6% desChinois,70% desDominicains,71,2% desEquatoriens.Ceux

18
FBP-1.Profile ofSelectedEconomic Characteristics:2000–PopulationUniverse: Peopleborn inthe
DominicanRepublic/Haiti/Cuba/Jamaica/…etc–Geographic Area:UnitedStates.

27

qui ontles tauxlesplusbas sontissusde paysanglophones:entre 1 et un peuplusde
3% pourlesJamaïcains, lesGuyaniensetlesTrinidadiens/Tobagoniens.

Lesalaire moyen d’unHaïtiens’élèveà36 000USDparan,contre38500USDpar
an pourlesJamaïcains,41 960pourlesGuyanaise300t 36dollarspourles
Trinidadiens/Tobagoniens.Lesmieuxpayés sontlesimmigrantsasiatiques:70500
dollarsparan pourlesPhilippinset50 000dollarsparan pourlesIndiens.LesHaïtiens
figurentparmi lesmoinsbien payésdesCaribéens.Toutefois,seuls19% desHaïtiens
viventen dessousdu seuil de pauvretécontreunrecord de22% pourlesMexicains.
Enfin, l’écart salarial entre les sexes subsiste:lesfemmeshaïtiennesbienque plus
nombreusesdanslaville deNewYork –ratio homme/femme –sont visiblementmoins
présentes surle marché du travailavecuntauxde56.3%contre64.7% pourles
hommes.Ellesgagnentégalementbeaucoup moins:presque deuxmille dollarsde
moins.

19
Selon lesdonnéesnationales,LesHaïtiens travaillentprincipalementdansle
domaine de l’Education, de lasanté etdansles services sociaux(Educational,Health
andsocialservices)commebeaucoup deCaribéens.D’ailleurs,c’estcesecteurde
l’emploiquirecrute le plusauxEtats-Unis.LesHaïtienscomptent, en2000,69075
personnesemployéesdanscesecteur,soit 30,3%.Puis, ils setrouventdansle domaine
desarts, du spectacle, hôtellerie etlarestauration (Arts,Entertainment,Accomodation
andFoodservices)avec33420personnes soit14,6%.LesDominicains(53990 ;
17,7%), lesJamaïcains(112 775; 33,3%),Trinidadiens(35070 ;29,9%), les
Barbadiens(10480 ;32,9%) etlesCubains(69 970 ;17,1%)sontmajoritairement
employésdansle premier secteur.Cesgroupesethniques seretrouventdanslesmêmes
lieuxdetravail et sont surementenconcurrence pourlesemplois.LesHaïtiens,
populationrésiliente,sont souventméprisésparlesmembresdesautresgroupes.

Au vudeceschiffres, on peutpenser que lasituation desHaïtiens reste moyenne,
bienque,comptetenudesdifficultés qu’ils rencontrentouont rencontrées, l’insertion
économiquesemblebien engagée.Ilsemblaitessentiel decomparerlesniveauxdevie
desdiversgroupesd’originecaribéenneafin de faireconstater une différence
d’insertionsocioéconomique entrecesgroupes.Ceschiffresmontrent que lesgroupes
caribéensanglophones sont toutde même mieuxinsérés,comptetenude leurniveaude
vie,sensiblement supérieurà celui desHaïtiens.S’il existe desdifférences sensibles
entre lesgroupesd’originescaribéennes, ils se distinguentégalementauniveauculturel,
etdoncethnique.MaryC.WATERS,spécialiste de laquestion de l’ethnicité,amontré
l’existence d’une pluralité ethniqueau sein despopulationsnoiresauxEtats-Unis,quia
longtempsété niée parles scientifiques.Onrappelleral’expressionantillaise (Petites
Antilles)quitraduitbiencette négation de ladifférenceculturelle entre lesnoirs:Tout
nèg’ sé nèg(Un nègre est un nègre) ouencoreTout’nèg’ka sanm’(touslesnègres se
ressemblent).

19
FBP-1.Profile ofSelectedEconomic Characteristics:2000–PopulationUniverse: Peopleborn inthe
DominicanRepublic/Haiti/Cuba/Jamaica/…etc–Geographic Area: UnitedStates.

28

C’est un fait.Plusieurs similitudesexistententreAntillaisetHaïtiens.MaryC.
WATERS, dans sonétudesurlesidentitésdesNoirsauxEtats-Unis,amontré lesdivers
comportements quicaractérisentlespopulationsantillaisesdanslaville deNewYork.
Sontitre,BlackIdentities–WestIndianImmigrantDreamsandAmericanRealities,
révèle lecontrastequi existe entre lesattentesdesimmigrantsetlaréalité deceque la
ville deNewYorka àoffrir.En fait,cesimmigrants(Haïtiensinclus) partagent
beaucoup d’idéespréconçues surlesEtats-Uniset voienten l’Amériqueuneterre
d’abondance.Leurperception dupaysest tellementerronéequ’ilsneconsidèrentpasles
obstacles socioculturels qui pourraientcompromettre leurintégration etleuraccèsàla
prospérité économique.Seulement, la couleurde lapeauest unebarrière detailleaux
Etats-Unis.Avantleur voyage, etaprèsencore (pourcertains), ilspensentpouvoir
passeroutre le «racialisme » étatsunien, omniprésentetomnipotent.

La communauté haïtienne est un élémentcomplètementoriginal danslamosaïque
culturelle étatsunienne.La culture haïtienne neressemble pasetne peutêtreconfondue
avec celle desAfricainsAméricains, oucelle desAntillaisanglophones.Ladifférence
linguistiqueyestfondamentale.Bienquetoutescréolophones, les sociétésantillaises
anglophonesdiffèrentdes sociétéscaribéennesfrancophones.Lalangue est unebarrière
parfoisinsurmontable,qui mènesouventàl’incompréhension.LesHaïtiens sont
francophones– de «réputation »uniquement.Cependant, ils tiennentà cette identité
linguistique, ilsl’entretiennent, etdece fait, installent une distanceautantàl’égard des
AfricainsAméricains,qu’à celui desAntillaisanglophones.Cequi les sépare encore des
autrescommunautésnoiresdeNewYork,c’estlatragédie politiquequi étreintleur
pays, le drame des«BoatPeople » fuyantlapauvreté, en proieàdeskleptocraties qui
sesont succédé, laissaunetrace indélébilesurlapeau, l’image etdanslecœurdes
immigrants.Ils sont stigmatiséspourleurpauvreté, leurarrivée entant queboatpeople,
pourlesmaladies tiers-mondistes quiamaigrissentle peuple etpourlesidatoujoursen
pleine expansion.Il paraîtévident que lesHaïtiens sontmalreçusparlesmembresdes
autrescommunautésethniquesoriginairesde la Caraïbe.

Autre faitimportant.La communauté haïtienne estmue pardes traditionsetdeslois,
intra-ethniques,quirégissentlescomportements.L’haïtianitéseraitcaractérisée parla
personnalité debase desHaïtiensde première génération.Ilyauraitcertaines règlesde
bienséanceàrespecter,vis-à-visdesoi-même, desafamille, maisaussi deson
entourage.Lafamille est régie pardes règles très rigideset rigoristes:lesparents sont
trèsdirigistesàl’égard de leursenfants.Cette personnalité debaseseraitcette définition
etcetteconception essentialistesde l’haïtianité décriteschezles«Authentiques»:un
«vrai »Haïtien estnoir,créolophone, fierdesa culture, profondémentattachéàson
histoire etàseshéros,consomme haïtien,rejettetoute pénétrationculturelle.Pourtant
Zéphirmontrebien dans sontravailque lesjeunesHaïtiensont uneappréhension ou
une définition plusfluide de leuridentité haïtienne et qui estconditionnée parleur
environnementimmédiat(lafamille) ouintermédiaire (lesegment social danslequel ils
évoluent):

29

Pourlesimmigrantshaïtiensde la seconde génération, être haïtien est
un phénomènetrès complexequitient àdifférentes significationset
manifestations.Celles-cisontentièrement basées surleur compréhension
subjective du conceptd’Haïtianitéqu’ilsdéveloppentdansleurpropre
réalitéauxEtats-Unis,qui estformée parlescaractéristiques
(physiques, linguistiques,religieusesetculturelles)qu’ilsconserventet
de l’environnement socialqui lesentoure.Au regard decette définition,
leurconception de l’haïtianité estbeaucoup plusfluidequecelle de leurs
20
parents.

Qu’en est-ilvraimentde l’identité haïtienneaujourd’hui, en diasporaetenHaïti
même?Faut-ilcatégoriserlesindividusdecettecommunautéselon descritèresfigés ?
Lesfixerdans une essence permanente, immuable?Pour répondreà ces questions, il
fautcomprendre icicommentleshaïtiens s’adaptent,sesocialisentdansl’univers
étatsunien,saisirlesévolutionsetlesmutations qu’ils subissentouengendrent
volontairement.Pourquoiya-t-il detellesdifférencesau sein de la«seconde
génération »–cette notion demandequelqueséclaircissements quiserontapportésa
posteriori–alors que lesauteurslusenamont semblent souventprésenterl’identité
haïtiennecommeun ensemble decomportementsetd’attitudesauxquellesl’individune
peutdéroger sansêtreconsidérécomme déviantet s’éloignantdecequesasociété
d’origine lui dicterait ?Laquestion implicitementposée ici estdesavoircomment
l’haïtien – immigrantounésurlesol étatsunien –s’intègreau tissu social de laville de
NewYork.Oncherche donc à comprendrecommentla communauté haïtienne deNew
Yorks’estinsérée puisintégrée dansle paysagesocioculturel etpolitique de lavilleà
traversdes stratégiesdesocialisation misesen œuvreauxdiversniveaux sociétauxdes
Etats-Unis, etcelaparlebiaisetauprixdetransformationsprofondesetincarnées.
S’agit-il d’uneremise enquestion oud’unesimple évolution des valeurs que la
communauté haïtiennesemblaitincarner traditionnellement ?

Une étudetransversaleseraeffectuée puisqueserontprisencompte différents
facteurs.Ladifférence/divergence générationnellequi existe ou quisubsisteraitentre
parentsetenfants/adolescentshaïtiensconstitue lapremière hypothèsequiseraposée.
Zéphir(2001)commeAlexStepick (1998) ontfaitladémonstration d’uncertain
malaise identitairechezcertainsjeunesde la«seconde génération ».D’une générationà

20
«For second-generationHaitian immigrants,beingHaitian isaverycomplexphenomenonthat takeson
differentmeaningsand manifestations.Thoseare entirelybased ontheir subjectiveunderstandingsofthe
conceptofHaitianness theydevelop inthecontextoftheirownrealityintheUnitedStates,which is shaped
by thecharacteristics(physical, linguistic,religiousandcultural)theybringalongandthesocial environment
that surrounds them.Inthis regard,theirconceptofbeingHaitian ismuch more fluidthanthatofthe parents.
For second-generationHaitian immigrants,beingHaitian isaverycomplexphenomenonthat takeson
differentmeaningsand manifestations.Thoseare entirelybased ontheir subjectiveunderstandingsofthe
conceptofHaitianness theydevelop inthecontextoftheirownrealityintheUnitedStates,which is shaped
by thecharacteristics(physical, linguistic,religiousandcultural)theybringalongandthesocial environment
that surrounds them.Inthis regard,theirconceptofbeingHaitian ismuch more fluidthanthatofthe parents.
»

30

l’autre etd’un lieude naissanceàl’autre, la considération de
l’individufaceauxEtatsUnisetfaceà Haïti est variable.Dansl’absolu, leshaïtiensde première génération
sembleraientorientésculturellementetpolitiquement versHaïti.Laseconde génération
serait, dansl’absolu,tournée, elle,verslesEtats-Unis.

Ensecond lieu, lamise enabime de lasociété étatsunienne metenreliefun
nivellementde lasociétéàpartirdecritèresphénotypiqueset socioéconomiques, d’oùla
prise encompte detroisniveauxàtraverslesquels se jouentles stratégiesd’intégration:

-L’Amérique du Mainstream(centreabstraitde la culture)qui définit
les valeursde lasociété étatsuniennetoute entière,auxquellesl’individudevrait
s’identifieret surlesquellesil doitcalquer sesprojetset ses volontésd’ascension
sociale;

-L’Amérique noire (partie inhérenteàl’Amérique desminoritésou
Amérique de lamarge)quicomprendtouslesgroupesethniques« nègres»,
c’est-à-dire lescommunautésdontlesphénotypescorrespondentà cequ’on
appelleraitlanégritude –au senslittéral etpasau sensphilosophique
(Caribéens,Africains-Américains,Africains, etc.), etdanslequel on mettraen
avantlesAfricains-Américains quiconstituentle paradigme de l’intégration des
NoirsauxEtats-Unis, etlescaribéensde langueanglaise;

-Etlacommunauté haïtienneelle-même,c’est-à-dire lesindividus qui
se désignentcomme haïtien, de nationalité, d’origine, oud’appartenance
ethnique; quelquesoitle degré dereconnaissance ouderevendication decet
état.

Figure6«Sphères Socialisantes,RecoupementsdesUnivers sociaux&
Passerellesd’intégration »(oppositioncentre/périphérie)

Individu

MINORITES
ETHNIQUES

Famille

Culte
Vodou

PERIPHERIE

Communauté
Haïtienne

31

Amérique
Noire

Ecole

CENTRE

Ecole

AMERIQUEDU
MAINSTREAM

Une série dequestionsémaillece plan d’étude: Faut-il êtrebien né pour réussiraux
Etats-Unis ?A NewYork plus spécifiquement ?La couleurde peauconstitue-t-elleun
atout,une incommodité ou un dangerpourl’intégration deshaïtiensdanslaville de
NewYork?En d’autresmots, lesorigines socio-historiquesdeshaïtiensont-ils une
incidence ou une influencesurlesmodesd’intégration etl’accomplissementdeceux-ci
surlesol étatsunien etàtraverslesdifférentescoucheset univers socio-économiques
quicaractérisentle paysage multiculturel new-yorkais ?Est-elleàlamarge ouàla
périphérie ducentre névralgiqueMainstream?Lapromiscuité desHaïtiensavecles
groupeslespluspauvreslesentraîne-t-elle dans unechutevertigineuseverslebasde
l’échellesociale?La couleurde peaupeut-elle permettre de passeroutre lesbarrières
ethniques ?

Lecachetdecetravail demeure danslamanière d’aborderla communauté haïtienne.
Ils’agitdes’yimmergerafin d’en estimerle degré –voire laforce – d’intégration en
voyageantàtraversplusieurs sphèresdevie, de développement, danslesquellesles
individusévoluentetfinalement sesocialisentjusqu’àopérerdeschangements–
réversiblesoupas– dansleurpersonnalité, leuridentité etleurculture.
Ce projetestlargementinspiré de lathéorie deKhellil (1997)qui,àtravers sa
théorie de lasocialisation – distingue plusieursagents(lafamille, lesmédias, larue/le
groupe despairs, etletravail),vecteursde lanormalisation desindividus,àtravers
lesquelsleurpersonnalité prendcorps,se forme et seconformeàdesidéaux, des
comportements, descodes.On peut supputer quecertaines sphèresdesocialisation
amèneraientl’individuàs’orienter volontairementouintuitivement versl’un oul’autre
desensemblesdevaleurs socioculturelles.Toutefois, onverraquecertainesd’entre elles
– lieuxdetension – peuvent serecouperetconstituerdespasserellesentre lesdifférents
milieuxd’intégration oude non-intégration (àne pasconfondreavecl’exclusion).En
effet,certainsagentsdesocialisation,telque l’école, peuventpermettreàl’individu une
mobilitéverticale ethorizontale.
Lapremière partie étudieralaquestion d’un développementde la communauté par
elle-même, de manière endogène.On montreraque la communauté haïtienne n’existe
pasetne peut vraisemblablement secantonnerdans unreplicommunautaire, ense
coupantde l’extérieur.Lesprocessusde la constructioncommunautaire,viales réseaux
associatifsetlapolitique, démontreront que l’instinctdesurvie d’une population en
quête de mieuxdébouchesurdes stratégiesde préservationculturelle,quisontmisesà
mal parl’environnementdanslequel elles’inscrit.Ensecond lieu,untourd’horizon
seraeffectué danslasphère microsociale desNoirsauxEtats-Unisafin desaisirles
mécanismes qui permettentouentraventles stratégiesd’intégration desHaïtiensà New
York.En passantparleshistoires respectivesdescommunautéshaïtienne
etafricaineaméricaine, lesantagonismesphilosophiqueset sociologiques sontmisen exergue pour
démontrerlesdifficultés rencontréesparlesHaïtiensdansle processusdesocialisation.
Lesliens qui ontpuêtretissésentre lesHaïtiensetlesautrescommunautésnoiresde
NewYorkserontexaminéségalementafin desoulignerlesprocessusmisen place pour
favoriser une implantation encore plusprofonde dansl’Amérique noire ouparlebiais
de l’Amérique noire.

32

METHODOLOGIE

Pourcequi estde laméthodologie etde l’approcheconceptuelle,c’est untravail
colossal deremaniement théorique et thématiquequiapermisdevaloriserletravail de
recherche fourni.En effet, laméthodologie oscille entreapproche ethnographique et
sociologique, puisquesontconciliésdesoutils sociologiques(questionnaires, entretiens,
débatsetobservationsdiverses)
etdesapprochesethnographiques(observationsnonparticipantes, explorations, descriptions).Se mêlentapproches sociologique déductive –
visantà avaliserouinfirmerleshypothèsesetles théoriesprésentéesdanscertaines
référencesbibliographiqueschoisies– etethnographique inductive – puisque leterrain
(laville deNewYork)apermisl’émergence de faits, d’événementsetdesujets
nouveaux, nullementenvisagésouenvisageablespréalablementàson organisation.
Deuxnotionscentrales:« intégration » et« diaspora».Lapremière, l’intégration, peut
être définie de manière pertinente positivement– en posant sesfondationsdéfinissantce
qu’elle est– ouparlanégative enaffirmantcequ’elle n’estpas.Selonsaracine
21
étymologique, le mot« intégration »serapproche de lanotion d’« incorporation ».Il
meten exergue l’action des’« incorporeràun groupe ».Encequiconcerne les
sciences, lesdéfinitionsabondent: anthropologie et sociologie.

Bienquece nesoitpaslechoixle plusjudicieux quisoitpourétudierlecontexte
sociétal étatsunien,Sociologiede l’intégrationquicondense lesprincipales théories
touchantà cette notion, l’ouvrage deKhellil nousafourni lesbasesde notre
raisonnement, de l’argumentation.Khellil (1997) évoque le processusde
«socialisation ».Lathéorie durkheimienneainsiquecellesdeJaveau(1986) etde
Berger& Luckmann (1966), distinguentdeuxétapes:la«socialisation primaire »
(infantile) etla«socialisationsecondair(e »resocialisation ou réadaptationaumilieu
d’accueil ouautresmilieuxd’insertion).

Dansl’affirmation de l’étatd’intégration, onsebaseraessentiellement surcette
théorie de lasocialisation et serontprisencompteàlafoisle principe d’incorporation
d’unecommunauté dans unesociété d’accueil etl’acceptionconsidérantcetétat
comme larésultante d’uncyclebinaire (voireternaire,quaternaire etmême plus) –
socialisation primaire et secondaire –aboutissantdansdesmutationsorganiques,
comportementalesoulinguistiquesde la communauté haïtienne (voire desapopulation
d’origine) pardesmouvementsd’emprunts, d’acculturation oud’enculturation.Il est
loisible de penser que laseconde génération d’immigrantshaïtienspasse parcesdeux

21
Selon lesdéfinitionsétymologiques, profanes, le motintégration empruntéau sensde «rétablissement»au
baslatin[integratio]s’emploie, parextension, pour«action d’incorporer(un élément) dans un ensemble[…]
Il désignecouramment, depuisle milieuduXXesiècle, l’opération parlaquelleun individu s’incorporeàun
groupe ».InREY,Alain (sousladir.).LeRobert–DictionnaireHistorique de lalangue française,Vol.1.
Paris: LeRobert,Janv. 1994 (nouvelle édition),2400pp.

phasesdesocialisation etresocialisation, entre milieud’appartenance etmilieude
référence, entre famille etécole, entrecommunauté etmilieuprofessionnel.

Négativement, l’intégration estopposableauxnotionsd’« exclusdion »,’une part,
etde «transgression/déviance » d’autre part, etenfinavecleterme « non-intégration ».
Troisdéfinitions se détachent:lanotion dedévianceempruntéeà H.S.BECKER, ou
l’« inadéquation entre lesbutsproposésetlesmoyensoffertspour yarriver.[…]une
anomiesociale ».Beckerénoncecette loisociale enréférenceauxcomportementsde
transgression misen place parlesimmigrants.Ilutilise leterme d’outsiderqui est soit
un étranger,soit untransgresseurdesloisetdesnormesde lasociété d’accueil.
Toujoursdanslaveine de ladéviance, lathéorie deLemertpeutégalementêtreretenue:
il parle dedéviant secondaireenréférenceauxindividus qui doivent s’adapteràdes
réactions stigmatisantesen donnantcorpsàunesous-cultureavecune organisation et
des valeurspropres, danslaquelle ils vont s’enfermer,créantdece fait uneséparation
aveclecourantculturel majeur.Notez que leverbe «s’enfermer» n’induitpasl’idée
d’enfermement social, maisplutôt une philosophie, plutôt qu’une idéologie,séparatiste
oudifférentialiste.Celaimpliquequ’ilspeuvent vivre dans un groupe ethnique, dans
une enclave,toutens’épanouissantculturellement.Lessymboles de prestige, les
stigmatesetlessignes désidentificateursd’E.Goffmansontapplicablesàl’étude de
cette population.Le premierconcerne les valeurs reconnuesetappréciéesdansla
culture d’origine mais vuescomme «barbares» ouanachroniquesdanslasociété
d’accueil.Lesecondregroupe des traitsphysiquesouculturels(couleurde peau,
religion,type decheveu, nationalité…)quisontperçuscomme inférieurs,aliénants
selon des stéréotypesdéfinisparlasociété d’accueil.Et, letroisièmeconcerne les
stratégiesmisesen place parlesjeunespourcacherleurorigine, etce, en imitantles
jeunesdupaysd’accueil déjàintégrésouautochtones(comportement, habillement,
parler, etc.) en poussantcette‘déviance’jusqu’àla caricature (allantmême jusqu’à
adopter uneattitude d’évitementàl’égard desindividusde même origine ethnique).

Au vudecesdifférentesexplicitationsde l’intégration, l’étude oscilleraentre la
recherche de phénomènesdesocialisation/resocialisation etlarecherche de
manifestationsd’exclusion oude marginalisationafin decirconscrire – partiellement–
etdecomprendre mieuxcette problématique de l’intégration: S’agit-il d’intégration ou
de déviance par rapportaux valeursde la communauté?Detentativesd’insertion dans
leMainstream?D’acculturation, de déculturation, d’enculturation?

Secondtermecentral:la« diaspora».Ceterme désigneaujourd’huiautantdetypes
de groupementsd’immigrantsdéplacésdans un paysétranger qu’il en existe.Brubaker
(2005) parle d’une «diasporade ladiaspora», de lasurabondance etde la
surprolifération deceterme etdesesdérivésdanslalittératurescientifique.L’emploi
abusif duconcepta conduitàsadissolutionterminologique et sémantique.
Parallèlementà cela, lesnotionsemployéesdanslalittératureréférantauxcommunautés
haïtiano-américainesdivergentd’un ouvrageàl’autre,s’amalgamentl’uneàl’autre,
donnantainsiune impression d’interchangeabilité.Ladispersion de la communauté

34

juiveapermisl’émergence dethéories«judéo-centrées» (Chivallon2004,Dufoix
2002) dites« modernes» – dans unclivage moderne/postmoderne (Chivallon,2004).
Ses théoriciens(Sheffer1986,Safran 1991,Cohen 1997,VanHear1998[citéspar
Chivallon2004]) déterminentladiasporitéd’un groupeàl’aune de l’expérience juive,
etcelaen fonction de plusieurscritèrespréétablis, etdont trois seulement serecoupent:

Ladispersionvolontaire ouforcée depuis un point
d’originevers une ouplusieursdestinations ;le maintien de
liens avecle paysd’origine;l’existence d’unréseau
reliantlesdifférentsétablissementsde ladiaspora
(Chivallon,2004:24).

Cesconceptionsclassiques,archétypales, dontl’essentialisme présente ladiaspora
commeune entitéuniforme, figée, etintangible,sontopposéesàdesconceptions
« postmodernes»quiadhèrentàune démarcheconstructiviste prônant une diaspora
hybride etchangeante.Comme l’identité, ladiasporaest une dynamiquequitraduit son
caractère insaisissable.Parconséquent,si pourcertainsladiaspora«se prouve dansle
tempset s’éprouve parletemps» (Marienstras1985:225), pourd’autres, ellesetrouve
dansletemps.Unetouteautrethéorie estproposée parRogersBrubaker(2005)qui opte
pour une modificationstatutaire de ladiaspora :elle n’estplus une entité mais une
position,uneattitude,unerevendication.

[…]nousdevrionspenserladiaspora, non pas
substantiellement commeune entitébiencirconscrite, mais
plutôt commeun langage,un positionnement,une
revendication.[…], en premierlieu commeunecatégorie de
pratique, et seulement alorsnousdemander si, et comment,
elle peutêtreutiliséecommecatégorie d’analyse(Brubaker,
2005:12).

Onconsidéreraque ladiasporan’englobequ’une partinfime de la communauté et
quecelle-cisubirait un délitementaucoursdu temps.Unesynthèse desdeux
propositionsprécédentesconstitueranotreapproche decette notion.Ladiasporaserait
donc, d’un pointdevue géographique,une population disperséeàpartird’un point
d’origineconservantdesliensavecle paysd’origine.On nuanceraparla conception de
Brubaker qui définitladiaspora commeune position intellectuelleàlaquelle plusieurs
tranchesd’âge de la communautéadhèrent.

Autourdecespremiers termesen gravitentd’autres,secondairesdansle
raisonnement, maisessentielsàla compréhension duphénomène.Le premier terme de
cette expertise est, parallèlementetintrinsèquementliéau terme de diaspora,celui de
«communauté »,synonyme desimilitude, d’identité.Parextension, on peutparlerdu
communautarismequisetraduitpar unsentimentexacerbé d’appartenanceaugroupe
ethnique.Onconsidère ici le niveaumésosocial d’identification (Abou,2002).William
Thomasconsidère lecommunautarismecommeune forme d’intégration, efficace,

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