La société Beti à travers la culture et les généalogies Betsenga/Evondo
247 pages
Français

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La société Beti à travers la culture et les généalogies Betsenga/Evondo

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Description

Cet ouvrage examine le monde des Evondo, clan majeur batsenga, Beti authentiques, à travers ses croyances, ses traditions et ses rites dont la plupart ne sont plus pratiqués de nos jours. Il contient également un lexique quadrilingue : français-tiki (batsenga-ati)-kóló (ewondo)-anglais, agrémenté d'un petit guide de conversation. Une étude telle que celle-ci ne serait pas complète sans une liste de patronymes beti et leurs significations d'un côté, et des informations généalogiques de familles batsenga couvrant une vingtaine de générations, de l'autre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 janvier 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336860626
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

christian Mbarga oWono

LITTÉRATURES

ET CULTURES
AFRO-AMÉRICAINES

La sociÉtÉ bEti à travErs
La cuLturE Et LEs gÉnÉaLogiEs
bEtsEnga/Evondo

La
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les gén

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Collection « Littératures et Cultures afro-américaines »

Dirigée par Marie-Rose Abomo-Maurin, Humberto Luiz Lima de Oliveira
et Maurice Amuri Mpala-Lutebele
De plus en plus, le travail sur les littératures et les cultures rapprochent des chercheurs de différents continents, mais la volonté de confronter les savoirs, les études et les productions se fait plus ardente. Si la culture est la somme de tout ce que l’homme crée, de mental, de spirituel et de matériel, dans son processus d’intégration à la nature et de la nature à lui, la littérature apparaît alors comme son lieu de représentation, de conservation, de transmission et même de création, littérature entendue comme englobant « une gamme de grands domaines d’activité intellectuelle ». Devenant ainsi « une propriété spécifique des sciences humaines et sociales », la littérature, dans cette Collection, élargit son sens aux sciences de la nature, sociales, historiques, juridiques, économiques, politiques, etc. Par le choix de ce sens large, Littératures et Cultures afro-américaines offre un cadre approprié à la visibilité des études, des créations…, bref, des œuvres de l’esprit du monde afroaméricain.
COMITÉ SCIENTIFIQUE
Marie-Rose ABOMO-MAURIN : UY1, CERPY-GIERRA (Cameroun), CELCFAAM (Brésil) ;
Humberto Luiz Lima DE OLIVEIRA : Université d’Etat de Feira de Santana, CELCFAAM (Brésil) ;
Maurice AMURI Mpala-Lutebele : Université de Lubumbashi, CELTRAM (RDCongo), CELCFAAM (Brésil) ;
Celinade Araujo SCHEINOVITZ :, CELCFAAM (Brésil);
Papa Samba DIOP : UPEC, GRELIF, LIS (France) ;
Alice Delphine TANG : Université de Yaoundé 1, Université de Douala (Cameroun) ;
Joseph NDINDA : Université de Douala, CERPY-GIERRA (Cameroun) ; Christian MBARGA : Université St Thomas, New Brunswick, Canada ; Julien KILANGA MUSINDE : Université d’Angers (France).
Alain VUILLEMIN : UPEC, LIS (France).
Françoise UGOCHUKWU : (UK) ;
Takiko NASCIMENTO, CELCFAAM, Université Fédérale de Bahia (Brésil) ; Mihaela CHAPELAN, Université Spiru Haret de Bucarest (Roumanie).
COMITÉ DE RELECTURE
Pour les textes en français : Joseph NDINDA, Julien KILANGA MUSINDE, Marie-Rose ABOMO-MAURIN.
Pour les textes en anglais : Christian MBARGA ; Alès VRABATA ; Françoise UGOCHUKWU.
Pour les textes en portugais : Humberto Luiz Lima DE OLIVEIRA ; Évila DE
OLIVEIRA ; Antonio Gabriel Evangelista de SOUZA et Maria Conceição
COSTA CARVALHO.
La
et l

a socié
les gén

Christian

té beti
néalog

MBARGA

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gies be

A OWONO

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etsenga

a cultu
a/evon

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© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-16424-3
EAN : 9782343164243
DEDICACE
Je dédie ce livre à mes parents Owono Mbarga Moïse (Owono Ekonglo) et Nguellé Mboh Marie-Claire (dite Anyeng Oveng), à mes grands-parents maternels Mboh Ondoua Gustave et Ngaenoa Suzanne et à ma grand-mère paternelle, la Princesse Ngambida Bidimi Rebecca.

DEVISES

Devise clanique des Ehondo du Mbam-et-Kim
Be tamena abim, ba alukan na ayok ! Be tamena abim, ba alukan na ayok ! (batsenga)
Be siki abui, be ne ha ayok! Be siki abui, be ne ha ayok! (kóló)
Peu nombreux, mais autoritaires ! Peu nombreux, mais autoritaires ! (français)

Devise de ralliement du Nkul Evondo, l ’ association des Evondo, Ehondo, Aby et autres Batsenga

Nkul Evondo : nda dzedzia ! (kóló)
Ewóló a Bihondo : yandje emoasii ! (batsenga) Nkul Evono : Nda pepuam ! (eton)
Tambour d’appel evondo : une seule maison ! (français)

REMERCIEMENTS

Gloire au Seigneur Jésus-Christ qui me donne le souffle de vie et l’inspiration !
A mon épouse Marie Solange qui a été un soutien constant, s’occupant de notre famille pendant mes nombreuses absences consacrées à la rédaction de cet ouvrage. Akiba !
Ma gratitude va ensuite à mon frère Owona O. Emmanuel pour son soutien indéfectible pour ce projet. Il a sacrifié son temps, son énergie, ses ressources en se mettant toujours à ma disposition à chacun de mes séjours au Cameroun malgré ses nombreuses occupations. Ensemble nous avons parcouru le Cameroun pour collecter les données pour ce livre. Sa contribution à cet ouvrage est inestimable. Par la même occasion, je remercie son épouse, Marlyse, pour ses conseils judicieux pendant nos voyages.
M. Effala secrétaire de l’association NKUL EVONDO , m’a fourni plusieurs contacts et facilité la rencontre avec le patriarche Mbédé Tsoungui Pascal.
Yano Jules a joué un rôle essentiel pendant la collecte des données chez les Ehondo à Ntui. Nos réflexions et discussions m’ont beaucoup éclairé. Jules a également été mon inestimable consultant pour le tiki, qu’il s’agisse du lexique ou du guide de conversation. M. Bono Medji, chef d’Otibili, m’a toujours fourni des informations importantes.
Pour la relecture de ce manuscrit, mes remerciements vont à Mme Abomo-Maurin Marie Rose. Merci à MM. Mvondo Hubert pour la saisie des plans migratoires, à Irankunda Didier, pour celle des tableaux généalogiques, d’après mes dessins et croquis.
Aux personnes suivantes, je tiens à témoigner ma gratitude pour leur patience et leur disponibilité à m’instruire sur notre passé :
-Chefs, Patriarches, notables et aînés
Bono Medji, Atenguéna Ngono Charles, Mbédé Tsoungui Pascal, Mvogo Bobo Justin, Massina Bena Apollinaire, Alaga Bobo Damien, Atangana Engelbert, Mvogo Ebengué Emérant, Mbarga Manga Anatole, Mba Laurent, Owono Sabada Jean, Belinga Mbala Joachim, Bomba Paul, Abe Atangana
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Ignace, Mbono Abe Nicolas, Fouda Elie José, Zanga Jean-Baptiste. Ambaka Michel, Manga Hubert, Foé Engelbert, Owono Atangana,
-Mmes Bilaï Okala Nicole, Massina Ambaka Henriette.
-A MM. Mbarga Albert, Amougou Atouba, Mbala Edouard Charlie, Owono Metougou Nicolas, Alphonse Ahandjena,
A toute ma famille et toutes les nombreuses personnes que je ne puis nommer ici et qui m’ont encouragé, recevez ma gratitude.
INTRODUCTION

L’objet de nos recherches

Cet ouvrage fait partie d’une série rédigée à partir de plus d’une demi-douzaine d’années de recherches sur l’histoire des Betsenga/Beti. Il complète en quelque sorte le premier livre intitulé Les Beti/Baki au cœur du Cameroun, Histoire récente des Betsenga (Evondo) et autres ‘Sanaga’ , bien que chaque ouvrage constitue un livre autonome et complet. Celui-ci se concentre sur les pratiques, les us et les rites, les langues et les généalogies des Batsenga. Publier ma recherche sous cette forme émane de mon souci de diffuser au maximum les résultats de mes enquêtes, tout en allégeant chacun des livres.
Mon choix s’est fixé sur les généalogies des Evondo, clan majeur chez les Batsenga, l’une des tribus composant le peuple baki. Il s’explique notamment par l’importance que revêtent les Baki 1 dans le
nucléo beti. En effet, les Batsenga, à l’instar des autres tribus du grand groupe Baki ou Bati (Sanaga) auquel ils appartiennent, représentent l’essence des Beti. Plusieurs tribus Beti-be-kóló (au sud de la Sanaga) déclarent descendre des Batsenga. Notre essai représente ainsi un microcosme du monde beti actuel. Et en tant qu’Evondo, ce travail est un moyen de ressourcement unique, non seulement pour moi, mais également pour les Beti. Cette étude sera certainement d’un grand intérêt pour ceux qui veulent approfondir leurs connaissances de l’histoire des Beti, des Ekang 2 , des peuples africains en général et de l’Afrique centrale en particulier, soit par curiosité, par affinité ou encore pour d’autres besoins personnels ou académiques.
La pierre angulaire de ce projet se trouve être des manuscrits 3 ; plus spécifiquement deux séries d’informations généalogiques produites par notre grand-père Mbarga Bekono Alaga Eyaŋa, datant des années 1920-1930. La

1 Les membres du groupe dit ‘Sanaga’, Beti originels, se nomment eux-mêmes « Baki » ou « Boki ».
2 Ce terme désigne les peuples anciennement appelés « Pahouins ».
3 Il n’en est resté qu’une dizaine de pages, les autres ayant été détruites.
INTRODUCTION

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première généalogie contient des données de quatre générations de sa famille maternelle. L’autre, patrilinéaire et de loin plus élaborée, retrace les ancêtres des deux grandes familles principales que compte la branche Akomo Diñga 4 , sur 11 générations ascendantes. Cette pièce énumère également les lieux de décès de certains ancêtres et les étapes de leur migration, tout en mentionnant quelques événements survenus pendant leur marche migratoire. Ma curiosité et mon admiration devant un tel trésor dont certaines pages ont été détruites, certainement par ignorance, m’ont inspiré à poursuivre le travail initié par mon grand-père, qui est également mon homonyme. C’est ainsi qu’à son arbre généalogique, j’ai adjoint les quatre générations composées de ses descendants actuels, étendant ainsi l’arbre familial à un total de 15 générations. Au fil de mes recherches et investigations, j’ai retrouvé les traces de plusieurs autres ancêtres que j’ai également insérés à ce tableau généalogique, si bien qu’en l’état actuel de mes recherches, notre arbre contient plus de vingt générations qui couvrent une période minimale de sept siècles. En dehors des informations de Mbarga Bekono, j’ai également inclus les notes particulières sur la famille Eyaŋa Mekanda rédigées par notre père Owono Mbarga Moïse.
Un autre texte inédit, intitulé Origines de la tribu Evondo rédigé en 1959 par Théophile Mvogoh Elumat, un cousin de notre père, a aussi été pour moi d’un apport inestimable 5 . Au terme de plusieurs années de recherche, ce dernier avait reconstitué l’essentiel de la généalogie des Evondo d’Akoéman. Le document de Mbarga Bekono Alaga Eyaŋa se concentre uniquement sur les Akomo Diñga tandis que celui de Mvogoh Elumat inclut les Mvog Yene Akomo, l’autre branche evondo d’Akoéman. À l’analyse de ces documents, on voit clairement que Mbarga Bekono Alaga, Théophile Mvogoh Elumat et notre père Owono Mbarga Moïse accordaient une grande importance à l’histoire familiale et clanique. Leur dévouement a été une inspiration pour mes recherches, au-delà de la famille nucléaire et des seuls Betsenga d’Akoéman. Nos propres enquêtes m’ont permis de réviser, comparer, mettre à jour et fortement accroître les informations contenues dans leurs écrits 6 . Pour cela, j’ai physiquement rencontré les Evondo, Ehondo, Aby et d’autres Batsenga, tout comme des non-Betsenga dans les localités suivantes : Bifindi, Bilon, Akom (Akoéman), Ngomedzap, Abang Betsenga (Ngomedzap), Ngoulmekong (Ngoulmekong), Ekom1, (Nkol-Afamba), Ekid Mekoé (Mfou), Yaoundé (Mfoundi), Otibili, Nachtigal, (Batchenga), Kaké,

4 L’une des branches principales composant les Evondo, clan betsenga.
5 Bien que je n’aie malheureusement obtenu que les 24 premières pages d’un manuscrit qui en avait contenu davantage.
6 Ceux-ci, constitués d’une trentaine de pages, comportent fondamentalement des données généalogiques.
INTRODUCTION

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Ehondo (Ntui). De même, j’ai organisé des rencontres virtuelles avec des informateurs à Ekonong, à Ndonko, Akoéman-centre, Melen (Akoéman), à Mbalmayo (Mbalmayo), à Soa (Soa) et à Nkolnda (Mfou) , à Nkol-Afamba (Nkol-Afamba) de même que dans d’autres pays. Cet essai sur les Betsenga, composante essentielle des Beti/Bati en est le résultat.
Sources
En raison de la nature des informations contenues dans cet ouvrage, nos sources ont été surtout orales, elles se divisent en trois catégories.
Elles émanent premièrement des enregistrements audio que nous avons faits personnellement lors de nos voyages à travers le Cameroun pour rencontrer les chefs, les aînés et les patriarches, ainsi que d’autres informateurs. Il y a ensuite les sources orales transmises par personne interposée, entraînée ou ‘coachée’, ou toute autre personne de confiance qui ont interrogé des informateurs à ma place, suivant mes instructions ; des rares cas qui se comptent sur les doigts d’une main. Il y a également les connaissances et les histoires transmises au sein de nos familles.
La troisième catégorie concerne la collection des données à travers différents médias tels que le téléphone et l’internet dont j’ai fait grand usage. En effet, il est arrivé que j’interviewe de nombreux informateurs après que ma famille ou des amis et connaissances fiables avaient pris contact avec les personnes-ressources et arrangé des ‘rencontres’ par le biais de ces médias audio et parfois visuels. En outre, j’ai maintenu un contact régulier par téléphone avec plusieurs de nos informateurs, ce qui me permettait d’être rapidement en communication avec eux afin de clarifier toutes les questions qui survenaient pendant la transcription des enregistrements et la rédaction de ce livre. Il convient d’ajouter ici que j’ai personnellement transcrit et exploité plus de cinquante heures d’enregistrement sonore, incluant les données recueillies pour moi-même et par d’autres 7 .
Mes entretiens et enregistrements chez les Batsenga du Mbam se sont déroulés en grande partie en langue batsenga (ati), et dans une moindre mesure en langue kóló-ewondo et très peu en parler eton. Étant donné que mes connaissances en batsenga/tiki sont tout au plus élémentaires, j’ai bénéficié gracieusement de l’aide de Yano Jules un frère ehondo, qui m’a servi de traducteur-interprète de sa langue maternelle batsenga vers le français qu’il maîtrise également, en plus du kóló-ewondo qu’il parle couramment. Les entretiens dans la Lékié se sont déroulés surtout en etonbetsenga et en kóló-ewondo.

7 Seules, les citations émanant de nos sources orales seront mises en parenthèses dans le texte.
INTRODUCTION

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Quant aux autres régions visitées, la langue utilisée était le kóló bien qu’il ait eu un usage négligeable du français pendant certaines entrevues. Ces enregistrements auprès de nos informateurs âgés ont enrichi mon vocabulaire à travers l’apprentissage des termes et expressions que je découvrais, et même des concepts anciens. Cela m’a permis d’apprécier la richesse de cette langue.
Cet ouvrage comprend sept chapitres
Le premier présente les Batsenga, leurs parentés et leurs habitats présents et anciens ; il mentionne aussi la traversée de la Sanaga. Le deuxième chapitre aborde les croyances et les traditions batsenga, leurs liens avec la nature, tels que la forêt, l’eau, mais aussi leurs us et leurs relations sociales. Le suivant parle exclusivement des rites beti dont la plupart n’est plus pratiquée de nos jours ; plusieurs ayant été interdits durant la période coloniale dans le but d’affaiblir et de déstabiliser les peuples colonisés. Ensuite vient le chapitre quatre qui se concentre sur les langues des Batsenga : le batsenga ou tiki, parfois nommé ati. Cette section contient des tableaux linguistiques montrant le tiki ou batsenga (l’ati) classifié de A 60 par Guthrie 8 , son rayonnement et son statut vis-à-vis du kóló-ewondo. L’on y trouve aussi une liste de mots comparant betsenga-kóló (ewondo)-françaisfang, inspirée de celle de Morris Swadesh. Quant au cinquième, il contient un lexique quadrilingue : français-tiki-kóló-anglais, en plus d’un petit guide de conversation contenant les mêmes langues.
L’avant-dernier chapitre comporte une liste non exhaustive de patronymes courants chez les Beti dont plusieurs avec leurs significations. Le dernier chapitre présente sous forme d’arbres généalogiques les lignées de plusieurs familles batsenga sur plus de vingt générations couvrant une période minimale de sept siècles. Avant leur saisie sur support informatique, j’ai dessiné les croquis à la main sur la base des récits recueillis et des documents écrits, manuscrits en grande partie. En effet, il n’existe aucune base de données centralisée contenant de telles données. On en trouve parfois dans un cadre familial très restreint où elles ont été oralement transmises. Peu de personnes les ont notées, tandis que la grande majorité des maisons ne les possède plus.

8 Malcolm Guthrie, The classification of the Bantu languages, London, Oxford University Press for the International African Institute, 1948.
INTRODUCTION

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L’orthographe du tiki et du kóló
Ces deux langues ont une orthographe phonétique qui combine plusieurs lettres de l’alphabet français pour leur assigner une prononciation particulière ; les diacritiques et les caractères spéciaux y représentent des sons uniques. Seuls seront mentionnés dans la liste suivante les cas qui s’appliquent spécifiquement aux mots utilisés dans cet ouvrage. Par ailleurs, il faut noter que les chercheurs ne s’accordent pas sur les graphies à retenir pour ces deux langues.
c = cette lettre se prononce tch comme dans Tch ernobyl en langue tiki, son parfois représenté par ‘ts’.
dj, dz= cette combinaison de lettres se prononce comme dzéta Z grec.
e= a toujours le son de é ( été ) français.
g=g dur comme dans g are, quelle que soit la lettre qui le suit.
h= toujours aspiré.
ñ = an comme s ang français.
ŋ = lettre nasalisée généralement suivie de ‘a’. Ainsi Eyaŋa se prononce d’une seule émission de voix, /eyang’a/ l’apostrophe représente une espèce d’hiatus rappelant légèrement le coup de glotte.
o=o français dans s o t en langue kóló.
ó= en langue tiki a le son aw dans s aw , (scie) en anglais.
s=ç comme dans le ç on. Il est toujours dur.
ts= z allemand de Z ahn (dent).
u= u latin de tu ou t ou t français.
w= w comme dans w ater, (eau) anglais.

CHAPITRE 1

LES BATSENGA

1. Introduction

Les Batsenga forment l’une des six tribus que compte le peuple baki,
autrement appelés Bati, Betsi, ou Beti 9 . Les Baki (ou Boki) 10 , l’un des
groupes beti originaux, sont plus couramment appelés Sanaga ou Ossananga 11 . Ce terme englobe exclusivement les Batsenga, les Bundju, les Kombé, les Mvele, les Ngoro, les Tsinga et les Ndong, bien que ce dernier groupe ne fasse pas partie des Baki. Les Betsenga forment avec les Tsinga l’ossature du peuple Baki.
2. La composition clanique et localisation des Betsenga
Les Bati ont pour coutume de se présenter par famille ou clan, soit sous Mvog, suivi du nom de la famille, soit sous les préfixes Bia, Nya, Ye, Be, E accolés au nom de l’ascendant fondateur de la famille ou branche spécifique. Il n’en demeure pas moins vrai que ces mots composés ont un sens d’appartenance tribale ou clanique poussé. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre une appellation telle qu’« Evondo ». Nos informateurs tant à Akoéman, qu’à Abang Betsenga, dans la Mefou-et-Afamba et partout ailleurs ont confirmé que la désignation tribale correcte des Evondo était ‘Betsenga’. C’est ce qui explique que ceux de la Lékié et ceux du Mbam-et-Kim, restés plus près de l’habitat d’avant la dernière grande migration des Baki, se présentent comme Batsenga, et ne mentionnent leur nom de clan ( Ehondo /Evondo) , que dans des contextes spécifiques et uniquement dans le

9 Bati est la désignation de ce peuple par ses voisins notamment les Babouté et les Bafia ; Betsi est le nom que leur donnent leurs autres voisins, les Befeuk, alors que Beti est la forme utilisée au sud de la Sanaga. Ils sont aussi appelés Sanaga ou Ossananga. Tous ces termes englobent différents groupes.
10 Baki est la désignation des Batsenga et Boki celle des Tsinga, pour leur groupe ethnique dont ils forment les deux composantes principales.
11 Sanaga désigne les six tribus plus les Ndong.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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but de se différencier des autres clans betsenga. En revanche ceux qui se sont éloignés en direction du Sud ont tendance à se présenter d’abord comme Evondo, et ensuite comme Betsenga.
Ils habitent majoritairement la région centre-sud du Cameroun jusque dans des pays voisins, tels que le Gabon ou la Guinée-Équatoriale :

Ntui (Mbam-et-Kim)

Clans : les Bindalima, les Betamba, les Bagué, les Bahanda, les Bapesse, les Bonguene, les Mvog Yene, les Mvog Ndzana, les Bihondo 12 .
Batschenga (Lékié)
Clans : les Numbu, les Ahanda, les Mvog Kelle, les Mvog Ndjana, les Mvog Tsimi, les Evondo 13 .
Nkol-Afamba, Mfou (Mefou-et-Afamba)
Clan : Les Evondo
Sous-clan 1 : Yene Nga
Lignée 1 : Yene Enyunga (Yenyunga) Lignée 2 : Yene Anaba (Yanaba) Lignée 3 : Yene Komo (Mvog Edoa) Sous-clan 2 : Mvog Koé
Ngomedzap/Abang Betsenga (Nyong-et-So’o) Clan : Les Mvog Mewas Okali
Akoéman (Nyong-et-So’o)
Clan : les Evondo
Sous-clan 1 : Yene Nga
Sous-Clan 2 : Bobo Nga (Akomo Diñga) Lignée 1 : Bobo Akomo
Lignée 2 : Ebengué Akomo
Lignée 3 : Nkoto Bobo
Sous-Clan 3 : Mvog Koé

12 Leur fondateur se nomme Hondo (en tiki) ; certains pensent que le patronyme ‘Mvondo’ aurait pour origine le nom de cet ancêtre.
13 Selon le chef Bono Medji et l’assemblée réunie lors de notre premier entretien, les maisons de Ntui et celles de Batchenga descendent de la même branche Ehondo, possiblement de l’ancêtre nommé TSUGU. L’un de nos informateurs, Massina Bena Apollinaire, le patriarche et aîné des Ehondo (Ntui), a abondé dans le même sens.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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Répartition géographique générale des Betsenga du Cameroun
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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Migration des Betsenga : Clans Mvog Yene et Mvog Koé
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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Migration des Betsenga : Clan Mewas Okali
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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Migration des Betsenga : Clan Akomo Diñga
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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3. Habitat ancien et parentés
Plusieurs traditions Baki situent leur ancien habitat au nord de leur région actuelle. Cette région semble avoir abrité plusieurs tribus. Elle a également vu passer plusieurs groupes migratoires. Plusieurs tribus du Grand Mbam et des contrées environnantes affirment avoir une origine commune. Virginia Boyd 14 souligne que plusieurs peuples du Mbam parlant des langues apparentées ont des histoires orales de migration, des traditions et des cultures similaires qui semblent pointer vers une extraction commune, ce qui est renforcé par le fait de descendre, de leur propre aveu, d’un même ancêtre. C’est dans un souci de commémoration de leur parenté que le Mbam’Art, Festival annuel des Peuples du Grand Mbam et au-delà, a été créé.
La plupart des traditions généalogiques considérées lors de nos recherches indiquent une parenté entre les Baki (Boki), (Ossananga), les Mangisa, et certains clans chez les Bafia et chez les Yambassa. Ces traditions déclarent également que les Baki sont des descendants de Mbono (Mboni/ Ombono), qui était enfant (ou descendant) de Makana (Magala/Makala).
Jean-Paul Messina place l’ancien habitat des Mangisa, au nord de leur emplacement actuel, c’est-à-dire sensiblement dans la même région que les autres tribus citées plus haut. Messina déclare : « c’est là où les Mangisa auraient vécu avec leurs apparentés, Ossananga, Bafia, Yambassa, avant d’être bousculés par les Vouté » 15 . Idelette Dugast, une référence dans les études sur les tribus du Cameroun, mentionne également cette parenté en rapportant que les Ngoro, du « groupe Ossananga » 16 disent descendre des Mangisa et affirment que leur ancêtre serait commun aux Be-Tsinga, 17 aux Kombé et aux Bundju.
Toujours à propos de cette parenté, Dugast se réfère à un certain ‘Docteur Olivier’ dont la réflexion aurait eu pour source une « communication envoyée à lui personnellement par le Dr. Aujoulat qui [avait] travaillé parmi [les Mangisa] pendant plusieurs années » ( op. cit ., p. 68). Le Docteur Olivier

14 Virginia Lee Boyd, The phonological systems of the Mbam languages of Cameroon with a

focus on vowels and vowel harmony, Utrecht (NL), LOT, 2015, p. 9-10.
15 Jean-Paul Messina, Histoire des Manguisa des Origines jusqu’en 1910 . Mémoire de maîtrise d’Histoire, Université de Yaoundé, Septembre 1984, p. 27.
16 Idelette Dugast, Inventaire ethnique du Sud-Cameroun . Mémoires de l’Institut Français d’Afrique noire (Centre du Cameroun). Série populaire. No. 1, Douala, 1949, p. 62.
17 L’orthographe ‘Be-Tsinga’ qui est de nous, désigne les Batsenga et les Tsinga dans des contextes spécifiques où il s’agira de ces deux groupes en tant qu’entité unique. En effet, plusieurs chercheurs utilisent fréquemment ou même uniquement le terme Betsenga, Betsinga, Batjenga, Batschenga et parfois Tsinga (sous leurs différentes orthographes) pour nommer les deux tribus qui, selon eux, sont le même peuple.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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déclarait : « Cependant, sur le vu de différences (avec les PAHOUINS ) dans le langage et le type physique, Aujoulat a émis l’hypothèse d’une origine différente, plus septentrionale, en rapport avec les tribus que l’on appelle soudano-bantu : YAMBASA et SANAGA », Dugast, ibidem .
Cette réflexion du Docteur Olivier relève d’une époque où les africanistes et d’autres chercheurs classaient les Yambassa et les Sanaga parmi les Soudano-Bantou, ce qui relance la question de l’origine de ces peuples. En effet, de nos jours les chercheurs se replongent à nouveau sur cette question au vu des études récentes sur ces peuples.
Laburthe-Tolra, sur les parentés entre les peuples du grand Mbam, déclare : « les [Cinga] ou Tsinga, dont la majorité est restée sur les bords de la Sanaga […] sont les mêmes que les Tchango à côté des Ngorro, [Ngoro] [et] sont apparentés aux Batchenga et se trouvent sous le nom d’Essélé chez les Eton et des Yetsang chez les Bulu » 18 ; il cite en partie, M. Nanga Ndzem Joseph, l’un de ses informateurs Tsinga de Nkonmekok par Ngomedzap.
Plus loin, Laburthe-Tolra ( ibid . p. 83) affirme avoir personnellement vérifié l’identité Betsinga-Cinga-Elip par la tradition mengisa. Dans un récit sur la guerre opposant les Mengisa et les Eton à « leurs ennemis Batcenga-Tsinga », M. Abega Essomba, un vénérable vieillard, souligne l'unité de ces deux entités en reliant leurs noms par un trait d'union. Par la suite, chaque fois qu'il est question des Batcenga dans le récit, le lecteur a conscience qu'il s'agit du groupe Batcenga-Tsinga 19 .
Ils sont apparentés à certains clans yambassa, notamment les Gounou et à des clans 20 chez les Bafia tels que les Kiki, les Mukong et les Badang, de même qu’au petit groupe appelé spécifiquement Bati .
Boyomo Michel, un informateur de la chercheuse Virginia Boyd qui a travaillé sur les langues du Grand-Mbam, confirme cette parenté entre les groupes ethniques précités. En effet, selon Boyomo 21 , la tradition gounou considère Kamba et son épouse Molela comme les ancêtres, à travers leur fille Ombono 22 , de cinq tribus qui « avaient traversé la rivière » 23 ,

18 Philippe Laburthe-Tolra Les Seigneurs de la forêt. Essai sur le passé historique, l’organisation sociale et les normes éthiques des anciens Beti du Cameroun, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 51.
19 Récit recueilli par Laburthe-Tolra, ibid., p. 91.
20 Ces clans ont adopté la langue, la culture et le mode de vie des Bafia.
21 Une fois qu’un informateur ou personnage récurrent dans cette étude est cité, son nom ne sera pas repris en entier.
22 L’un des rares exemples à notre connaissance où le personnage de Mbono/Ombono représente une femme.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

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notamment, les Gounou, les Maande, les Elip, les Bafia (Rikpa) et les ‘Sanaga’.
Le schéma suivant représente la descendance de Kamba d’après les informations de Boyomo 24 .

D’après la tradition des Yambassa, les Baki (Tsinga, Batsenga, Kombé, Ngoro, Bundju et Mvele), autrement appelés ‘Sanaga’, sont les descendants d’un même ancêtre dont l’un des frères aurait engendré les Yambassa 25 .
Le personnage de Mbono 26 , a pparaît avec récurrence dans une grande majorité des traditions orales comme étant l’ancêtre de plusieurs peuples du Grand Mbam, parmi lesquels les Baki, dont les Betsenga sont une composante essentielle. Mbono occupe donc une place de choix dans leur arbre généalogique. Le père ou ancêtre de Mbono, qui lui est fréquemment associé, apparaît le plus souvent sous le nom de Makana, Makala ou de Magala. Un autre ancêtre, Sasa ou Saasa, souvent mentionné est présenté comme étant le fondateur des Boki/Sanaga, et il serait le ‘frère’ de l’ancêtre des Yambassa-Gounou, qui nomment les Sanaga, « Basaasa », c’est-à-dire les fils de Saasa.

23 Cf. Virginia Lee Boyd, The phonological systems of the Mbam languages of Cameroon with a focus on vowels and vowel harmony, Utrecht (NL), LOT, 2015, p. 7.
24 Cf. Boyd, op. cit., p. 7.
25 Les Yambassa (Nugunu) appellent les ‘Sanaga’ les Basaása ’. Voir Nugunu Provisional Lexicon. This Nugunu Lexicon is a working document. It is not published. This information was compiled by the Nugunu Language Committee (GULICO), p. 3.
http://www.silcam.org/documents/NugunuProvisionalLexicon.pdf. Consulté le 4 janvier 2017.
26 Nous avons relevé les formes suivantes entre autres : Ombono, Mbuni, Ambono, Ombiono, Onobiono et Ombon.

Ombono

fille de
Kamba, fils
de Nyole

Gunu Les Gounou

Lemande Les Maandé

Iguigui les Bafia

Saasa

Les
Sanaga/Tuki

Zong les Elip
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

28

Cette section présente certaines généalogies de ‘premier niveau’. A travers ce terme, nous désignons des ancêtres-fondateurs de lignées dont nous ignorons pratiquement tout : à quelle époque ils ont vécu, à quelle tribu ils appartenaient et si ces tribus existent toujours. À ce premier niveau appartiennent des ancêtres tels que Mbono (Mboni/ Ombono) ou Makana (Magala/Makala) dont le souvenir se confond au mythe. Viennent ensuite leurs descendants tels que Bekolo, Saasa et Koa, relativement lointains, ayant donné naissance à des tribus qui existent encore aujourd’hui (Bafia, Yambassa, Baki, Mangisa). Compte tenu d’une combinaison de facteurs, dont nos entretiens sur le terrain et nos calculs à rebours, il faudrait remonter au moins à 800 ans pour les ancêtres les plus lointains.
D’après Messina 27 , q ui se penche sur ces questions en s’inspirant du texte d’un aîné Mengissa, Zogo Ferdinand, Mbono (un Banen 28 ), donne naissance à plusieurs fils. Les noms de ceux-ci : Ngunu Mbono, Yanben Mbono, Nguisa Mbono, Tsinga Mbono, Kikié Mbono, Mogo Mbono, Betang Mbono.
Ces enfants de Mbono seront à l’origine de plusieurs tribus. C’est ainsi que Ngunu et Yanben vont fonder les ‘Yambassa’, tandis que Kikié, Mogo et Betang qui eurent peu d’enfants vont s’unir pour donner naissance aux Bafia et aux Yalongo. Les Manguisa descendront de Nguisa, quant à Tsinga, il sera le père des Ossananga 29 . Cette généalogie inconnue de Messina fut confirmée par ses informateurs Ossananga ( ibidem ).
Selon Jean Pierre Mekindé 30 , c ertaines traditions orales des Sanaga, des Banen et des Yambassa situent le berceau de la majorité des peuples du Mbam dans le canton Lémandé, étant donné que la tombe de leur ancêtre commun nommé Ombono se trouverait à Ossimb II 31 . Le tableau ci-dessous, dressé par nous, montre la ‘deuxième vague des enfants d’Ombono’ d’après Mekindé, ( ibidem ). En raison du grand nombre d’épouses que possédaient certains des ancêtres et de grands écarts d’âge entre ces épouses, il existait très fréquemment des différences d’âge importantes pouvant atteindre, voire dépasser trente ans dans une fratrie. Ces ‘vagues’ d’enfants, bien qu’étant sur

27 Messina, op. cit .
28 Aucune autre des sources consultées n’a mentionné sa tribu d’origine.
29 Cf. Messina, ibid. p. 28-29.
30 Jean Pierre Mekindé, Le Pays Yambassa et la pénétration allemande (1889-1905), Yaoundé, [s. n], 2003-2004, p. 22.
31 Dans l’arrondissement de Bokito.
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29

le même palier générationnel, n’appartiennent pas à la même classe d’âge et se retrouvent par conséquent dans des générations différentes 32 .

D’après ce tableau de Mekindé, Ombono Makana donne naissance à :
Kalong Ombono (fondateur des Yamben), Omend Ombono (fondateur des Omende), Pono Ombono (fondateur des Bongo), Koa Ombono (fondateur des Gounou), Saasa Ombono (fondateur des Sanaga [Baki]), Ekiki Ombono (fondateur des Kiki), Badang Ombono (fondateur des Bitang) et Mouko Ombono (fondateur des Mouko).
Les descendants de Kalong, Omend, Pono et Koa forment le groupement Yambasa. Ceux d’Ekiki, de Badang et de Mouko, quant à eux, font partie du groupement Bafia. Finalement, ceux de Saasa donnent naissance au groupement dit ‘Sanaga’, c’est-à-dire aux Baki, dont descendent les Ehondo/Evondo, qui sont au cœur de notre étude. Il faut signaler que quelques sources mettent en doute la parenté entre les ‘Baki’ et les autres descendants de Mbono, arguant que les Baki (Sanaga) viennent de l’est et sont des ‘Bati’. Mekindé émet également des réserves quant à l’appartenance des ‘Sanaga’ à la descendance d’Ombono 33 . Néanmoins, certains Yambasa-Gounou nous ont affirmé être également d’origine ‘Bati 34 ’. Mpon à Nwawel, pour sa part, confirme que la « descendance de Mbono est attestée dans tous les villages Bafia [,] Banen[,] Yambasa et Sanaga » 35 .

32 On retrouve des cas identiques dans toutes les régions. Ainsi en est-il de notre propre famille où le premier enfant de notre grand-père naît en 1917 de sa première épouse, tandis que ses derniers enfants naissent en 1955, de sa dernière et plus jeune épouse (elle-même née vers 1928), soit un écart d’âge d’environ 40 ans entre la première ‘vague’ et la deuxième ‘vague’ des enfants de notre grand-père.
33 Cf. Note infrapaginale numéro 58, Mekindé, op. cit., p. 21.
34 Selon le témoignage de Pauline Kipo, une Yambassa , épouse Chengoué, les « Yambasa sont aussi des Beti [Bati] ».
35 Blaise Mpon à Nwawel, La quête de l’autonomie des peuples Yambassa-Lemande au sein de la subdivision de Bafia pendant la période coloniale. (…), Yaoundé, inédit, 1994-1995, p. 28.

Ombono
Makana

Kalong

Ombono
(Yanben)

Omend

Ombono
(Omendé)

Pono

Ombono
(Bongo)

Koa Ombono
(gounou)

Saasa

Ombono
(Sanaga)

Ekiki Ombono
(Kiki)

Badang

Ombono
(Bitang)

Mouko

Ombono
(Mouko)
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

30

Le tableau généalogique ci-dessus repose sur le témoignage d’Esseba Ombessa Lambert 36 .
Les noms donnés aux différents fils de Mbono, les fondateurs des clans, peuvent varier d’un récit oral à un autre, ce qui ne constitue aucunement une contradiction. Dans les cultures africaines en général, et Beti en particulier, un personnage peut répondre à plusieurs noms et surnoms selon le contexte. En outre, une tradition peut attribuer le statut de fondateur d’un clan au père ou au grand-père alors qu’une autre l’attribue plutôt à l’arrière-grand-père d’une nouvelle lignée, sans qu’il s’agisse d’une lignée différente. Il existe une cohérence certaine dans le regroupement des lignées issues de Mbono.
Les études sur les peuples du sud Cameroun révèlent qu’il n’est pas rare, que des composantes d’une tribu ou d’un clan ne descendent pas nécessairement du même ancêtre.
4. Origines lointaines
L’origine des Baki est sujette à spéculations dans les milieux académiques, africanistes et traditionnels.
Plusieurs traditions ‘beti’ situent les origines (récentes) de ces peuples dans une région de savane, aux environs de Yoko, et même au-delà, ce qui semble indiquer une origine commune. D’autres situent leurs origines lointaines dans la « région des grands Lacs » 37 .
Pendant nos entretiens avec les Batsenga de la Lékié, de Ntui et d’autres régions du Cameroun, nos interlocuteurs ont insisté sur le fait que leurs ancêtres avaient marché pendant des « milliers » d’années et qu’ils venaient du nord. C’est ainsi que le chef Atenguéna 38 , se référant à son prédécesseur

36 Tableau dressé par nous d’après les informations contenues dans Boyd, op. cit., p. 6-8. 37 Jacquis Kongne Welaze, Morphologie verbale du tukí. Mémoire présenté et soutenu en Linguistique Générale. Université de Yaoundé1, Yaoundé, 2004, p. 5.
38 Atenguéna Ngono Charles, chef Ehondo, du village éponyme par Ntui, fut l’un de nos informateurs pour cette étude.

fils de
Dugalagala
Mbono

Nsiŋe Bekolo

Tuki/
Sanaga

Nimandia Nŋulug Maande

Elibie Ambassa Olamba Elip Gunu
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

31

le chef Otsili Oyemba Zacharie, a rapporté que les anciens avaient transmis le souvenir de leur passage à travers la grande forêt non loin de la Sangha qu’ils n’avaient pas traversée, mais plutôt contournée, pendant la migration pour remonter vers le nord. En toute vraisemblance, ils seraient passés par la Centrafrique, sans doute au niveau de la latitude 3.8665° N. Cet itinéraire donnerait une ligne plus ou moins droite vers le Cameroun, partant du Soudan. Pour éviter la traversée de la Sangha, ils seraient donc passés par la préfecture actuelle de Sangha-Mbaéré. D’autres Baki situent sensiblement leur origine de ce côté-là ; ainsi va-t-il de la Sénatrice Bilaï Okala Nicole 39 , qui avance que ses ancêtres seraient venus de l’actuelle République démocratique du Congo (RDC).
Il est important de souligner que ces traditions, loin de s’exclure, se complètent en réalité, car le territoire de la RDC rentre en pointes à l’intérieur de la Centrafrique à l’est de la ville de Mbaïki (Sangha-Mbaéré), notamment dans les préfectures suivantes : Lobaye, Komo, Omella-Mpoko et Ouaka, sans oublier que les limites nationales actuelles résultent en très grande partie de la colonisation. Un tel itinéraire serait tout à fait probable. Vue sous cet angle, la thèse d’une origine plus orientale des langues dites ‘Mbam’ 40 et, sans doute, de leurs locuteurs est tout à fait plausible. Cette théorie est étayée par toutes les traditions orales sus-évoquées ainsi que les réflexions de certains africanistes. Au vu de ces traditions orales, se dégagent deux positions essentielles :
Premièrement, les ancêtres des Batsenga semblent venir d’un milieu nonforestier, mais éventuellement d’une région de savane (arborisée ou non), ou même désertique, car ils disent être passés par la grande forêt 41 , ce qui est resté gravé dans leur mémoire. En effet, si leur habitat avait été à l’intérieur de cette forêt, ils n’auraient probablement pas employé l’expression « être passés par la grande forêt » ; ils auraient dit être ‘venus’ ou ‘sortis’ de la grande forêt. On peut en déduire que leur lieu d’habitat avant la traversée de la grande forêt se trouvait vraisemblablement dans un lieu non arborisé, ou encore beaucoup moins arborisé que la grande forêt .
Ensuite, l’on constate que les traditions transmises oralement tel que
l’itinéraire des Baki, ou du moins celui de leurs ancêtres, contiennent

39 Une de nos informatrices, Tsinga du Mbam-et-Kim.
40 Il est important de souligner que ces langues, qui sont en réalités des variantes de la même langue, forment un groupe à part, qu’elles soient classifiées comme bantoues (A60 + A40) par Joseph Greenberg, ( The Languages of Africa, Mouton/ Indiana University Center, Den Haag/ Bloomington, 1963), ou comme bantoïdes chez d’autres chercheurs. Voir le chapitre 4 de cette étude.
41 Les italiques sont de nous et servent d’emphase.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

32

certains détails qui laissent supposer que cette migration doit être relativement récente et ne daterait pas de 3000 à 5000 ans. En fait, cette précision sur l’itinéraire, tout comme la mention du nom de la Sangha, indique que ce mouvement de populations remonterait à moins de 1000 ans, période au-delà de laquelle les souvenirs auraient eu le temps de s’estomper. S’il est difficile de déterminer depuis combien de temps ce fleuve porte le nom ‘Sangha’, l’on sait que les noms des fleuves, des contrées ou des régions, ont très souvent changé, particulièrement dans cette partie du globe qui a connu une grande succession de vagues migratoires depuis la nuit des temps.
5. Les Baki (Beti) : leur histoire
L’histoire des Baki (Bati) est bien trouble, un fait qui est loin d’être unique dans la région. Bati est le nom donné par les Babouté à l’ensemble des tribus habitant les abords de la Sanaga et du Mbam. Néanmoins, les groupes ethniques désignés sous ce vocable ne se nomment eux-mêmes ainsi, d’où en partie la confusion qui règne quant à leur composition. Les Babouté s’étaient basés sur le fait que ces groupes ethniques avaient une langue commune : l’ ati 42 , que les Baki [Sanaga/Ossananga] parlent encore aujourd’hui. Ce nom, Sanaga , leur a été donné suite à un malentendu lors du passage d’explorateurs allemands 43 au XIX e siècle. Cet ethnonyme fut repris par les administrations coloniales et maintenu après les indépendances. Les locuteurs actuels de l’ati , se désignent eux-mêmes sous le nom les BAKI (BOKI ) , ou le peuple AKI et nomment leur langue waki, tiki ou tuki , cette dernière appellation étant celle qui a été retenue dans les recherches linguistiques relatives à cette langue. En outre, chaque groupe ethnique désigne également sa variété dialectale sous le même vocable que son ethnonyme.
Les Bati semblent avoir été constitués de plusieurs groupes ou lignages indépendants comprenant notamment les Batsenga-Tsinga 44 , (que certains comptent parmi les Elip 45 avec les Yambasa-Gounou,) les Ngoro, les Bundju, les Kombé, les Mangisa, les ‘Bati’, qui constitituent un

42 Cette désignation est externe au groupe. 43 Possiblement Gustav Nachtigal et ses hommes.
44 L’on trouve également les orthographes suivantes dans la littérature : Betzinga, Batchenga, Batjenga, Batschenga Batshinga, Betchanga, Becenga, Betcenga, Batsingo, Cenga, Cinga, Tshinga, Tshingo, Tsingo, Vatsinga, Vatsingo etc.
45 Un célèbre et vénérable vieillard mangisa, M. Abega Esomba déclare que les Batcenga-Tsinga sont des Elip de la région de Yambassa, cf. Laburthe-Tolra, 2009 : 91.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

33

groupuscule 46 parlant une langue du groupe A60. Etabli plus à l’ouest des autres groupes, ce dernier groupe est géographiquement éloigné des autres, et a pour voisins directs les Basa 47 , à proximité de Ngog Lituba, dans l’arrondissement de Ndom, département de la Sanaga-Maritime. Cet éloignement illustre bien la dispersion qui caractérise les Bati. Il nous semble qu’il y a eu également d’autres lignages aujourd’hui intégrés dans d’autres tribus dans les alentours 48 ou disparus, ayant cependant fait partie des Bati ‘anciens’. En effet, plusieurs groupes plus ou moins connus de nos jours affirment descendre des Beti sans qu’on puisse les rattacher définitivement à une des tribus beti vivant encore sur les rives de la Sanaga ou du Mbam, traditionnellement reconnues comme étant Beti originels. Laburthe-Tolra abonde dans ce même sens quand il affirme que : « les locuteurs sanaga jusqu’à la rive gauche du Mbam semblent être […] uniquement des Tsinga, Ngoro et Betsinga. Nulle trace là de Bëti ou Bati résiduels » (2009 : 74).
Les Bati ont formé un ensemble de tribus très connues ; Barth en entend parler depuis Yola, dans l’actuel Nigeria. Au cours de son voyage vers le Sud, il passe par Matsari, et après plus de sept jours de voyage, rencontre les Bati qu’il décrit comme une « tribu païenne d’une couleur particulièrement claire et d’une beauté physique exceptionnelle » 49 . Les Bati sont un peuple ayant établi des relations commerciales avec les habitants du Bornou, entre autres. En effet, dans les années 1840 50 , ces derniers mentionnent les contacts commerciaux qu’ils entretenaient avec les Bati, à Barth. D’après Laburthe-Tolra (2009 : 74), au milieu du XIX e siècle, Barth et Burton 51 localisent les Bati, au sud des Babouté et au nord des Fang, zone correspondant quasiment à celle que les Baki occupent actuellement, et ce depuis plusieurs générations. Selon l’un de nos informateurs, le chef

46 Ils étaient au nombre d’environ 800 au début des années 1990, selon Caroline A. Grant, Bati Survey Report, Ministry of Higher Education, Computer Services and scientific Research. Société Internationale de Linguistique, Republic of Cameroon, February 1992, p. 6. 47 Ils sont entourés, en dehors des Basa et des Baso (Bakoko) à l’ouest, des Baca (Bongo) et Mbule (Mbula) et d’autres habitants locuteurs des variétés du Yambassa à l’est ; cf. Grant, ibid., p. 2.
48 Selon certaines traditions, les clans Kiki, Mukon et Badang, ethniquement Bati, ont été intégrés aux Bafia dont ils ont adopté la langue et la culture. Voir Joseph Ndong’Aroga, La tortue chez les Bafia du Cameroun. Mythes, représentations et symboles, Paris, Harmattan, 2010, p. 14.
49 Heinrich Barth, Reisen und Entdeckungen in Nord-und Central Afrika in den Jahren 1849 bis 1855, Gotha, Justus Perthes, 1857, Ter. Band, (pp. 615-616 et 753-754).
50 Voir Laburthe-Tolra, 2009 : 64.
51 Richard Burton, Two trips to Gorilla and the cataracts of Congo, London, Sampson Low, Marston, Low and Searle, 1876, t. 1.
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Atenguéna Ngono Charles d’Ehondo-village par Ntui, les Batsenga avaient été repoussés vers le Sud et s’étaient établis à l’emplacement actuel de Ngila-Babouté, avant d’en être délogés par les Babouté pour s’établir encore plus au sud.
Les Bati qui arrivent du nord ont sans doute atteint un certain niveau de sophistication qu’ils ne trouvent pas dans cette région. En effet, : « Les Bati sur la rive droite de la Sanaga avaient l’impression d’être les premiers à y apporter un niveau de vie et de culture supérieur, peut-être par l’introduction de l’agriculture et de la métallurgie, au milieu de gens encore sauvages ( bod mefan ) » (Laburthe-Tolra : 2009 : 92).
Il n’est donc pas étonnant « qu’il y avait au moins un groupe bati connaissant le fer depuis assez longtemps déjà (au moins depuis le XIV e siècle) qui peuplait la région allant de l’Adamaoua au Mbam et à la Sanaga. Ce groupe parlait une langue bantu (ancêtre d’A60) » ( ibidem ). Il semblerait néanmoins que le travail de la métallurgie date de plusieurs siècles avant le XIV e siècle dans cette région. En effet Jan Vansina déclare que le travail de métallurgie était répandu au début de l’ère chrétienne dans les régions à l’est de la Sangha-Zaïre, c’est-à-dire dans le sud du Cameroun 52 .
6. Origine du nom Ossananga/Sanaga
De nos jours, nul ne semble se souvenir du nom initial de ce fleuve aujourd’hui appelé ‘la Sanaga’. D’après Dugast (1949 : 59), le nom originel de la Sanaga, [Ossananga] du moins jusqu’aux chutes d’Edéa est ‘Grand Nyong’, alors que le Nyong actuel était le ‘’Petit Nyong’’, noms consignés par les Allemands lors de leur pénétration du pays vers les années 1888.
Il est important de noter que le vocable Ossananga ou Sanaga, pour nommer le fleuve et les riverains de la rive nord de la Sanaga et du fleuve Mbam, est une appellation récente et impropre. De nos jours, ce vocable désigne généralement les Batsenga, les Tsinga, les Ndongui, 53 les Mvele, les Ngoro, les Kombé, les Bundju, locuteurs du tiki/tuki (ou d’ati). Dans la désignation courante, aux tribus citées ci-dessus ‘Ossananga’, certains ajoutent les Befeuk 54 qui eux-mêmes ne s’incluent pas généralement dans ce groupe de tribus ‘Sanaga’. Hormis les Ndongui, les groupes suivants : Batsenga,

52 Jan M. Vansina, Paths in the rainforests. Toward a History of Political Tradition in Equatorial Africa, Milwaukee, University Press of Wisconsin, 1990, p. 58.
53 Désignation en langue batsenga des Ndong , peuple répandu sur toute l’étendue du territoire Ekang et même au-delà.
54 Ceux-ci, de même que d’autres groupes minoritaires de la région, ont des parlers de la langue fang, contrairement aux autres ‘Ossananga’ qui parlent le tiki/tuki.
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Tsinga, Mvele, Ngoro 55 , Kombé, Bundju, se considèrent des Baki, terme signifiant ‘noble’ ou ‘seigneur’ 56 en langue tiki (ati) .
Le nom Sanaga ou Ossananga est le résultat d’un malentendu entre les Batsenga et les Allemands à l’arrivée de ces derniers à Ombuma 57 , région qui porte aujourd’hui le nom des ‘Chutes de Nachtigal’, le 19 janvier 1888.
Selon le chef Atenguéna Ngono, quand l’Allemand Gustav Nachtigal arrive à l’endroit en question, il trouve une baraque dans laquelle habitent un vieil homme sans doute du clan Ndongui et sa femme. Il pose des questions par des gestes au vieillard du nom d’Awouna Mbala qui se tient en face de lui. Gustav Nachtigal 58 lui demande : « qu’est-ce c’est ? » le vieux ne saisissant pas le sens de la question, répond en tiki (ati) : « Ossa ! » en pointant du doigt le fleuve. Ensuite, Gustav lui indique la baraque et Awouna Mbala lui dit : « Nanga ! » et Gustav nota « Ossananga » c’est-àdire le « fleuve est la baraque », nom qu’il consigna dans ses croquis et descriptions des lieux. Les Français, à la reprise du Kamerun, ‘simplifient’ ce vocable en « Sanaga », la forme (officielle) la plus usitée de nos jours. « Sanaga » est un ethno-glossonyme utilisé particulièrement par l’administration et ses voisins, tandis que ce peuple continue de se nommer lui-même Baki/Boki.
Sanaga est parvenu à s’imposer au point qu’il tend à remplacer les termes Baki/Boki, Batsenga, Tsinga, Kombé, Ngoro, Mvele et Ndong, désignations originelles et autochtones de ces peuples ; il a donc une fonction englobante, voire fédératrice qui n’est pas toujours souhaitable. Etant donné son adoption par les différentes administrations depuis la période coloniale allemande, il arrive que les riverains nord du fleuve Sanaga le trouvant plus ‘commode’, se désignent ainsi dans le cadre de leurs relations avec d’autres peuples. Il faut signaler que l’on le retrouve fréquemment tant dans les sources écrites qu’orales.

55 Selon Dugast ( op. cit ., p. 62) les Ngoro se disent issus des Mangisa (Manguisa) à une époque lointaine, mais les traditions disent que leur premier ancêtre serait commun aux Betsinga (terme englobant aussi les Tsinga chez Dugast), aux Kombé et aux Bundju, parenté étendue englobant les Bati.
56 Cf. Yakana, op. cit ., p. 141.
57 Selon les Batsenga-Evono, habitants de Nachtigal et d’Otibili, ce mot signifie profondeur . 58 Certains pensent qu’il s’agissait plutôt de Kund.
LES BATSENGA : QUI SONT-ILS ?

36

7. Le passage de la Sanaga

Les Betsenga, dans leur marche migratoire, disent venir du nord ou du nord-est par rapport à leur localisation actuelle. Ils franchissent le fleuve 59 d’après nos recherches dès le XVII e siècle jusque vers 1913 dans la région d’Ombuma. Nos enquêtes montrent que les Mvog Kelle, les Mvog Ndzana, les Mvog Tsimi, les Mvog Numbu, les Ahanda et les Evondo, descendent du même ancêtre, notamment Tsenga. Selon Jacques Fame Ndongo 60 , les Batsenga de la commune de Batchenga, des villages Tsinga, Emana, Balong1, Olembe, Mebassa, Otibili, Nachtigal, entre autres, « affirment qu’ils constituent une tribu autonome, différente des Eton et des Babout qui sont leurs voisins […]. Ils ajoutent qu’ils sont plus proches, sur le plan linguistique, des Ossananga de l’arrondissement de Ntui […] bien qu’ils aient adopté, par le phénomène de la proximité géographique, une langue voisine de celle parlée par les Eton […] » (1991 : 35).
7.1. La traversée de la Sanaga : moyens utilisés

En dehors du Ngang Medza 61 co mme ‘pont’ potentiel sur la Sanaga, il existe également la tradition de l'arc-en-ciel qui s’allonge sur le fleuve. Nous avons retrouvé cette version chez certains Batsenga à Ntui. Elle existe aussi chez les Tsinga de Mbangassina et d’autres peuples.
Vient ensuite la tradition selon laquelle les Evondo auraient franchi le fleuve sur le dos (ou à l’aide) d’un ‘zóm’, un type d’antilope, version recueillie chez un aîné Betsenga à Akom par Akoéman. Au-delà de la symbolique du mythe du serpent et d’autres animaux, il semblerait que les moyens de transport utilisés lors des différentes traversées aient peut-être été plus simples.
Le témoignage du chef par intérim Koé Alima du village Ekom 1, (Nkol-Afamba), se réfère au colonel Etoga, Betsenga de la Lékié : les Evondo avaient commencé à traverser la Sanaga par petites vagues sur des pirogues, à l’instar des autres Betsenga, avant l’épisode de Ngang Medza. Ayant subi la pression des peuples venus du Nord, ils repoussent à leur tour d’autres
59 Pour une étude plus détaillée du Mythe du passage de la Sanaga, voir le chapitre quatre de notre ouvrage : Christian Mbarga Owono , Les Beti/Baki au cœur du Cameroun. Histoire récente des Betsenga (Evondo) et autres ‘Sanaga’ , Paris, Harmattan, 2018.
60 Jacques Fame Ndongo, La communication par les signaux en rural. Le cas du Cameroun , Yaoundé, Sopecam, 1991.
61 Tsala définit ce terme ainsi : ngañ : talisman ; medzaa : perdition. C’est un grand serpent mythique contre lequel tous les talismans s’avéraient impossible. Op. cit., p. 418.