Naissance et fantasme de mort

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L'auteur nous entraîne à la recherche des racines profondes du conditionnement de la peur de la mort en couches, des mécanismes psychologiques et biologiques qui la sous-tendent, des renforcements culturels actuels qui empêchent son extinction, de ses conséquences et des mesures préventives que nous devons mettre en oeuvre si nous voulons nous en libérer. Si ces investigations mettent en lumière la dangerosité de ce conditionnement, n'apportent-elles pas simultanément aux femmes l'immense espoir de se libérer totalement du tribut quelles ont toujours payé à la maternité ?

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Date de parution 01 mars 2005
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EAN13 9782336263946
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Naissance et fantasme de mortSexualité humaine
Collection dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offie un tremplin pour une réflexion sur le désir,
le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans
un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace.
La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique.
L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que
l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet
autre fût-il soi-même.
Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs
s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie
la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des
ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de
la sociologie à l'anthropologie, etc.
Déjà parus
Houria BOUCHENAF A, Mon amour, ma soeur. L'imaginaire
de l'inceste frère-soeur dans la littérature européenne du XIX
siècle, 2004.
Ney BENSADON, Sodome ou l'homosexualité, 2004.
Jean EMELINA, Les chemins de la libido, 2004.
Annemarie TREKKER, La mémoire confisquée, 2003.
Geneviève PAICHELER (dir.), Sexualité, normes et contrôle
social,2003.
Rommel MENDES LEITE, Bruno PROTH, Pierre-Olivier
BUSSCHER, Chroniques socio-anthropologiques au temps du
sida.
Sami A. ALDEEB ABU-SAHLIEH, Circoncision masculine,
circoncision féminine.
Sylvie BABIN, Des maternités impAnsables,
l'accompagnement de l'abandon et des parentalités blessées.
Martine COSTES PEPLINSKI, Nature Culture Guerre et
Prostitution.
Philippe CLAUZARD, Conversations sur l'homo (phobie).
Nay BENSADON, Attentats contre le sexe, ou ce que nous
dévoilent les mutilations sexuelles.
Sami ALDEEB, Circoncision, le complot du silence.
Michèle CERIOLI, Que deviennent les hommes 1.Josette FORT
Naissance et fantasme de mort
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan (talia
5-7,rue de l'École- Kossuth L. u. 14-16 Via Degli Artisti, 15
Polytechnique 1053 Budapest 10124 Torino
75005 Paris HONGRIE ITALIE
FRANCE@L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-8122-5
EAN : 9782747581226À Sara, à Claire, à Olivier...INTRODUCTION
Partons ensemble faire un voyage jalonné d'espoir.
Espoir qui vous accueillera au départ et grandira tout au
long du parcours lorsque vous mesurerez, dans un
domaine précis, l'ampleur de votre privilège par rapport à
vos grands-parents et arrières-grands-parents. Eux, avant
la découverte des antibiotiques et si leur enfant ne
pouvait pas naître par les voies naturelles, étaient
confrontés au douloureux dilemme: choisir « la mère ou
l'enfant? »À ce moment-là, la césarienne, pratiquée pour
préserver l'intégrité des potentialités de l'enfant, pouvait
entraîner des complications infectieuses mortelles chez la
mère. Les accoucheurs d'aujourd'hui sont-ils conscients
du pouvoir miraculeux que leur confèrent les
antibiotiques: écarter la mort d'un lieu où elle régnait
depuis Adam et Ève, et mettre un terme à la pire des
aberrations humaines, mourir en donnant la vie?Le but de ce voyage serait de sensibiliser les femmes et
le corps médical à l'existence d'un CONDITIONNE.MENf
CULTUREL DE LA PEUR DE LA MORTEN COUCHES
et à ses conséquences nocives qui s'exprimeraient à travers
un SYNDROME D'INSÉCURITÉ (SDI). Le SDI peut
affecter l'ensemble de la vie génitale de la femme dès
qu'elle deviendrait apte à la procréation. TIs'agirait donc,
à partir d'une expérience clinique accompagnée d'un
travail de réflexion et d'une enquête, d'une approche
nouvelle de la maternité qui implique essentiellement
l'histoire anthropologique, la psychanalyse, la
neurobiologie et l'obstétrique.
En nous révélant, en 1981, la relation entre la peur
de la mort et la souffrance de l'enfantement, les résultats
cliniques de la préparation à la naissance n'annonçaient-ils
pas la fin de la malédiction: «Je vous affligerai de
plusieurs maux pendant la grossesse.. vous enfanterez
dans la douleur»? Us marquaient aussi le début d'un long
travail de réflexion sur la procréation et la peur de la mort
en couches, qui allait s'étaler sur deux décennies.
Cinquante ans après la découverte des antibiotiques,
qui vont rendre la mort en couches exceptionnelle, et
malgré la surveillance intensive de la grossesse, pourquoi
les femmes ont-elles encore peur de mourir en couches?
Les travaux expérimentaux d'un Américain, Miller
(19411951), nous apportent un élément de réponse: il a
démontré comment une peur se conditionne selon le
processus pavlovien. Le conditionnement pérenniserait
cette peur.
Une enquête effectuée auprès de 926 personnes, en
1997, met l'accent sur le caractère collectif du
conditionnement de la peur de la mort en couches:
« l'obsession des complications pouvant entraÎner la
mort », observée dans la France ancienne par l'historien
10Jacques Gélis, serait toujours présente chez 85-90 %
d'entre nous.]
Chercher à comprendre comment s'est monté le
conditionnement de la peur de la mort en couches, les
mécanismes psychologiques et biologiques qui le
soustendent, les renforcements culturels actuels qui empêchent
son extinction, n'est-ce pas une démarche nécessaire si
nous voulons nous en libérer? Pour cela il nous faudra
voyager dans des domaines divers.
Voyage à travers les siècles qui ont précédé le
nôtre. Les travaux de certains historiens (Jacques Gélis,
Mireille Laget, Marie-France Morel, Philippe Ariès) ont
étayé ma réflexion et m'ont permis de mettre en relief
l'enracinement profond, séculaire, de ce conditionnement.
Jusqu'à l'apparition de l'asepsie et des antibiotiques, 7
à 10 % de femmes mouraient en couches. Vers 1950,
les antibiotiques vont, dans notre civilisation, rendre la
mort en couches exceptionnelle: 0,01 % en 1994. Mais
le taux de mortalité maternelle reste très élevé dans les
pays en voie de développement: selon l'OMS, 500 000
femmes meurent encore chaque année en mettant leur
enfant au monde.
Petit voyage à l'intérieur du celVeau,à la recherche des
structures anatomiques et des mécanismes neurobiologiques
qui sous-tendent le conditionnement de la peur. Nous en
chercherons les indices biologiques et cliniques.
Le caractère inconscient du conditionnement de la
peur retiendra notre attention car il accroît sa dangerosité :
il masque l'origine de la peur d'accoucher et l'origine des
nombreux troubles psychiques et organiques qu'elle va
provoquer. Les neurosciences nous aident à comprendre la
1 Voir tableaux statistiques hommes/femmes, p. 83.
11force de ces mécanismes inconscients, inscrits au niveau
cellulaire dans des circuits nerveux, qui vont s'activer à
notre insu et déterminer nos comportements ainsi que de
nombreuses affections.
Si nous restons enfermés dans le conditionnement de
la peur, accoucheurs et accouchées continueront à vivre
l'accouchement comme avant les antibiotiques,
c'est-àdire comme nos ancêtres pour lesquels le danger de mort
en couches était bien réel. Mais faire comme si les
antibiotiques n'existaient pas, n'est-ce pas nier les progrès
scientifiques accomplis?
Chez le médecin et chez la sage-femme, le sens
des responsabilités va renforcer le conditionnement
culturel de la peur de la mort, d'où la médicalisation de
l'accouchement normal qui les sécurise. La ceinture du
monitoring n'aurait-elle pas remplacé la ceinture protectrice
de Sainte-Marguerite que les femmes enceintes portaient
au Moyen-Age? La haute technologie ne s'amuserait-elle
pas, là, à « flirter» avec une pensée archaïque?
Chez la femme enceinte, le conditionnement de la peur
de la mort, en pérennisant cette peur, va créer un conflit intra
psychique: désir conscient d'avoir un enfant et refus
inconscient d'avoir ce même enfant car, dans l'inconscient
et sous l'effet du conditionnement, l'accouchement est
associé au danger de mort. L'accouchement ne pouvant être
évité, la chronicité du conflit va entraîner une cascade de
troubles, psychiques et organiques, que vous connaissez
bien: fatigue (état dépressif), nausées, vomissements,
brûlures d'estomac, hypertension artérielle qui peut se
compliquer de pré-éclampsie ou d'éclampsie, douleurs de
l'enfantement. ..
Vous irez de surprise en surprise lorsque vous
découvrirez que ces troubles ne sont pas une fatalité,
12inhérente à la condition féminine, mais que vous pouvez
les prévenir, oui, vous-même. Comment?
À partir de l'observation clinique, de l'analyse de
nos comportements et de la parole des femmes, ensemble
et sur le terrain de la préparation à la naissance, nous
avons cherché à vaincre la peur de la mort en couches. Les
précurseurs de la méthode « accouchement sans douleur »
C ASD) cherchaient à vaincre l'ignorance des femmes qui,
selon eux, était responsable de la peur, laquelle est à
l'origine des troubles qui provoquent la souffrance
physique et psychique chez la mère et chez l'enfant. À
notre insu, notre recherche clinique rejoignait la recherche
fondamentale sur «l'apprentissage d'évitement» CADE),
d'où l'efficacité de la technique que nous mettions en
place: 70-75 % de femmes déclaraient des « accouchements
rapides et sans souffrance ».
En pratiquant l'ADE, la femme se sent autonome et
responsable du bon fonctionnement de son organisme:
c'est l'action du sujet qui inhibe la peur et lui permet
d'éviter la « punition », c'est-à-dire les complications
accompagnées de souffrance.
Un grand élan de solidarité féminine accompagnait
ces résultats cliniques: « Si toutes les femmes pouvaient
accoucher comme moi! », « Nous devons informer les
femmes, transmettre notre expérience». ..
Alors, on le prend ce train de l'espoir?
Note: Pour faciliter la lecture, les mots techniques seront soit évités
soit explicités. Mais pour libérer Ève, un petit effort d'attention sera
parfois nécessaire.
13La fin d'une croyance1.
Immobile, mais toujours proche des choses, la clinique
donne à la médecine son véritable mouvement historique,
elle efface les systèmes, cependant que l'expérience qui les
dément accumule sa vérité.
Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique.Printemps-Été 1981, l'espoir jaillit...
Ce jaillissement inattendu, de femmes qui
accouchaient rapidement et sans souffrance, surprenait
tout le monde: les accouchées, les médecins, les
sagesfemmes et bien sûr moi-même. Les résultats cliniques de
la préparation à la naissance s'étaient tout à coup
inversés: dans les groupes de quatre à cinq femmes
« préparées », une seule avait recours à la péridurale, les
autres déclaraient un accouchement « rapide et sans
souffrance». Parfois, la totalité du groupe vivait l'enfantement
dans l'allégresse, à mon grand étonnement. Quelque chose
d'important, de visible se passait, 70-75 % environ de
femmes accouchaient sans souffrir et les mécanismes
sous-jacents à ce phénomène nouveau restaient dans
l'ombre. Obstinée, je cherchais à trouer le voile qui
cachait la vérité. Je décortiquais ce que j'étais en train de
faire avec les femmes, les couples qui se préparaient à
bien accueillir leur enfant.
«Dans le silence de l'imagination et le calme de
l'esprit», la relation recherchée est apparue. Les résultats
cliniques s'étaient tout à coup inversés après l'introduction
et le développement d'un thème nouveau: «depuis
l'application des antibiotiques, vers 1950, on ne meurt
plus en accouchant ». À partir de ce moment-là, et lorsque
l'enfant ne peut pas venir au monde par les voies
naturelles, on ne posera plus la sinistre question: sauver
« la mère ou l'enfant? ». Le but premier de la préparation
à la naissance étant de tranquilliser les futures accouchées,
c'est tout à fait par hasard que je prononçai la première
fois les mots au pouvoir magique. L'intérêt et le
soulagement exprimés par les femmes m'incitaient à
approfondir ce thème, à l'élargir à tous les groupes. Ce
sont alors les changements observés au niveau des
résultats cliniques qui révélèrent la signification profonde
17et la puissante efficacité de la phrase clé: «depuis
l'avènement des antibiotiques on ne meurt plus en
accouchant». En termes plus poétiques, Foucault éclaire ce
processus: « L'abîme d'en dessous le mal et qui était le
mal lui-même vient de jaillir dans la lumière du langage ».
L'abîme, c'était l'association
«accouchement/dangerde-mort». Sorties de l'abîme grâce aux antibiotiques, les
femmes n'avaient plus peur d'accoucher.
La peur de la mort
« Un lourd silence est répandu sur la mort. Et
cependant cette attitude n'a pas anéanti la mort, ni la
peur de la mort. »(p. Ariès)
L'observation clinique, suscitée, aiguisée par la
répétition de -l'événement nouveau (enfantement non
douloureux) nous révélait un secret, l'essence du mal: la
peur de mourir en couches. Peur reconnue, intégrée et
dépassée grâce à la connaissance de son origine.
Il est intéressant de noter qu'au même moment et au
terme de son étude, I'historienne Mireille Laget tenait le
même langage que la clinique: « La découverte et
l'utilisation des antibiotiques, surtout, ont représenté un
frein définitif à ces maladies (fièvres puerpérales). On
peut dire qu'aucune femme dans notre civilisation ne
meurt plus de fièvre de suites de couches, hormis
négligence grave ou situation d'isolement. On ne
disposera vraiment des moyens de juguler les infections,
et de rendre la mort des accouchées exceptionnelle, que
vers les années 1950. >/
2 Laget M., Naissance, l'accouchement avant l'âge de la clinique -
Seuil, 1982, pp. 271 et 282.
18Ces faits observés, jaillis spontanément de
l'expérience clinique (non recueillis dans un protocole
expérimental sous-tendu par une théorie préétablie), nous
disaient, avec une évidente clarté, deux choses. D'une
part que l'utérus, comme les autres organes, fonctionne
silencieusement dans des conditions normales, c'est-à-dire
physiologiques. Que la peur entraîne un dysfonctionnement
de l'organe, accompagné de douleurs plus ou moins vives.
D'autre part, que la peur d'accoucher n'est pas liée à
l'ignorance des femmes comme le pensaient les précurseurs
de l' ASD, mais à la peur, consciente ou inconsciente, de
mourir en couches.
Les instigateurs de cette méthode ASD, le Dr
Lamaze en France, mettaient en place une préparation à
l'accouchement pour vaincre l'ignorance des femmes et la
peur à l'origine de la souffrance. Avant eux, le Dr Read en
Angleterre avait préconisé la même démarche. Un grand
espoir naissait. Espoir déçu comme l'on sait. Ces faits
cliniques nouveaux, liés à la peur de la mort en couches,
apportaient un éclairage sur les résultats de l' ASD qui
n'avait pas toujours répondu à notre attente: l'excellent
score obtenu par le Dr Lamaze et son équipe (90 % de
réussite) n'était pas reproductible. L'étude entreprise sur
les causes et les conséquences nocives de la peur de la
mort en couches, allait apporter une explication plus
scientifique à ce que certains ont appelé « le phénomène
Lamaze »3. Mais nous devons rendre hommage au Dr
Lamaze, son action s'inscrit dans les étapes importantes de
I'histoire de l'obstétrique. En instaurant la préparation à
l'accouchement, il introduit une notion fondamentale
nouvelle: l'importance de l'intervention du cortex
cérébral dans les processus physiologiquesde l'accouchement.
Et, sans « sa préparation », aurais-je entrepris cette étude?
3 Dr Lamaze, voir p. 107.
19Il faut souligner que, malgré l'échec de la méthode
ASD et le développement de la péridurale, la préparation
à la naissance s'est généralisée dans toutes les structures
hospitalières, privées et publiques, pratiquant l'obstétrique.
La nécessité de cette préparation, ressentie par les femmes,
les médecins et la Santé Publique, signifie que la peur
d'accoucher est toujours présente au fond des femmes, et
ceci malgré l'assurance qu'elles ne souffriront pas grâce à
la péridurale. Reconnaître la nécessité de cette préparation,
n'est-ce pas reconnaître l'existence de la peur et notre
incapacité à la faire disparaître par la seule péridurale?
Avant même que la clinique ne parle, nous révèle la
véritable origine de la peur, certains indices auraient dû
orienter nos critiques, faire naître le doute en ce qui
concerne la cause de la peur reconnue par les précurseurs
de l' ASD: « l'ignorance des femmes». Les femmes
médecins, les infirmières, les sages-femmes, nombreuses
à venir « se préparer», n'avaient rien à apprendre sur
l'anatomie des organes génitaux et la physiologie de
l'accouchement. Cependant, elles aussi avaient peur et
elles osaient le dire. Ce phénomène, la peur d'accoucher
chez les femmes appartenant au corps médical, démentait
la théorie selon laquelle la peur d'accoucher serait liée
à l'ignorance des femmes. Mais cette évidence n'était
perçue qu'après la révélation des nouveaux résultats
cliniques. Ces résultats suggéraient autre chose, tout aussi
important que l'origine de la peur: la croyance selon
laquelle la douleur de l'enfantement est normale, serait
une croyance fausse et absurde. De tout temps, 12 à 15 %
de femmes ont mis leur enfant au monde sans souffrir.
Ces ont toujours démenti la fausse croyance,
pourquoi n'avions-nous jamais pu entendre leur démenti ?
Mon regard s'était tout à coup élargi et je commençais
à regarder autrement la souffrance de l'enfantement.
Un champ de réflexions s'ouvrait, large et fécond. Les
20questions se bousculaient dans ce vaste terrain vierge,
offert par la clinique. Une en particulier me harcelait:
depuis l'apparition des antibiotiques, vers 1950, la mort en
couches est devenue exceptionnelle, alors pourquoi,
cinquante ans après, les femmes ont-elles encore peur de
mourir en couches? Dans «La guenon qui pleure »,
Hortense Dufour définit mieux que quiconque la spécificité
de cette angoisse: « l'accouchement c'est la mort ».
Chercher à répondre à cette question marquait le début
d'un travail de réflexion qui allait durer près de deux
décennies.
Il est admis que la tradition orale véhicule la peur
d'accoucher. Mais cette est-elle seule responsable
de l'enracinement profond de la peur révélée par les résultats
cliniques? L'exploration des racines de la peur exigeait
la conjugaison de plusieurs disciplines: l'histoire
anthropologique, la sociologie, la psychologie, la
psychanalyse, la neurobiologie et l'obstétrique. Elle
impliquait aussi le point de convergence de tous les
champs d'expériences que j'ai traversés: pratique
d'accouchements à domicile, pratique d'accouchements en
milieu hospitalier, dans une petite structure où la
technique et I'humain s'interpénètrent harmonieusement,
dans une grande structure universitaire, où l'excès de
technologie peut insidieusement et inexorablement
phagocyter I'humain, et une pratique en psychologie
clinique qui sensibilisait l'accoucheuse à l'importance des
interactions entre l'organisme et son environnement et
transformait son regard sur la souffrance de l'enfantement,
en faisant éclater les certitudes organicistes apprises.
212. Exploration en zone interdite
« psychanalyse des connaissances»
Cette région où les « choses» et les « mots» ne sont pas
encore séparés, là où s'appartiennent encore, au ras du
langage, manière de voir et manière de dire.
Le symptôme renvoie à la différence absolue qui sépare la
santé de la maladie.
Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique.L'espoir, inscrit dans les nouveaux résultats
cliniques, cohabitait avec un certain désarroi issu du vide
théorique creusé par l'ancienne croyance (la douleur de
l'enfantement est normale) et de la nécessité de modifier
notre vocabulaire pour bien différencier la santé de la
maladie, autrement dit la physiologie de la pathologie.
Si, dans l'ancienne croyance, la « douleur» était le signe
de l'accouchement normal ou physiologique, elle devient,
par son absence dans la majorité des cas, un
« symptôme», le signe ou signifiant d'un mauvais
fonctionnement de l'utérus, en relation avec les troubles
fonctionnels occasionnés par la peur. Ce bouleversement
sémantique impliquait une réorganisation des connaissances
et un nouveau mode de fonctionnement. Ces changements
profonds se traduisaient par des tâtonnements, des
avancées, des reculs sur le terrain de la préparation. Pour
mettre de l'ordre dans ce flou désespérant, j'avançais comme
un aveugle sans canne (absence de références théoriques),
j'avais naïvement recours à l'outil mathématique. À partir
des témoignages des femmes, il était possible d'établir le
pourcentagedes cas « sans douleur» et des cas « avec douleur».
Mais la précision apportée (70-75 % sans douleur,
2530 % avec douleur) n'éclairait pas la question: pourquoi,
malgré les progrès scientifiques réels, les antibiotiques et
la surveillance intensive de la grossesse, les femmes
ontelles toujours peur de mourir en couches? Cette question
en appelait une autre.
Pourquoi vivons-nous l'accouchement comme une
maladie?
La préparation à la naissance se restructurait à
partir d'un thème nouveau: la peur de la mort. Les
modifications apportées étaient essentiellement basées sur
la parole et l'analyse du vécu des femmes qui n'avaient
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