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Les institutions du progrès social

De
275 pages
En 1902 paraît le rapport de Charles Égide sur l'économie sociale présenté l'Exposition universelle de 1900. Plusieurs fois réédité, c'est sa dernière édition, "Les institutions du progrès social", qui est ici présentée. On y trouve un panorama des institutions produites au XIXe sicle pour traiter la nouvelle question sociale que âcre la société industrielle naissante : qu'est-ce que l'économie sociale ? Que peut-elle faire ? Comment son action s'articule-t-elle avec celles des secteurs public et capitaliste ?
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LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE — VOLUME VI
Collection dirigée par Marc Pénin
Charles Gide 1847-1932 - L’esprit critique
Volume I Écrits 1869-1886
Volume II Principes d’économie politique
Volume III L’Émancipation
Volume IV Coopération et économie sociale 1886-1904
Volume V Contributions à la Revue d’économie politique
Volume VI Les Institutions du progrès social
Volume VII Coopération et économie sociale 1904-1926
Volume VIII Revues protestantes
Volume IX-X Histoire des doctrines économiques (avec Charles Rist)Les institutions du progrès social
Charles Gide© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296045866
EAN : 9782296045866Sommaire
LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE — VOLUME VI
Page de titre
Page de Copyright
PRÉSENTATION DU VOLUME
PRÉFACE
INTRODUCTION - L’ÉCONOMIE SOCIALE AU XIXème SIÈCLE
Chapitre premier - SALAIRES
I. LES MODES D’ACTION
II. LES RÉSULTATS
III. LES RELATIONS ENTRE LES SALARIÉS ET LES PATRONS
CHAPITRE II - CONFORT
I. L’ALIMENTATION
II. LOGEMENT
III. LA SANTÉ
IV. L’ÉDUCATION SOCIALE
CHAPITRE III - SÉCURITÉ
I. L’ÉPARGNE
II. L’ASSURANCE
III. L’ASSISTANCE
CHAPITRE IV - INDÉPENDANCE
I. LES TRAVAILLEURS URBAINS
II. LES TRAVAILLEURS RURAUX
INDEX NOMINATIF
INDEX THEMATIQUEPRÉSENTATION DU VOLUME
par Danièle Demoustier1
Introduction
« L’Économie sociale : les Institutions du Progrès social », tel était le titre du premier rapport
de Charles Gide sur le Palais de l’économie sociale de l’Exposition Universelle de 1900 à
Paris, dont nous redécouvrons l’édition de 1920. En 1902, ce rapport parut alors relativement
inaperçu, noyé dans le rapport général, fort volumineux, de l’Exposition, et sa diffusion est
restée relativement confidentielle. C’est pourquoi Charles Gide décide de l’éditer en 1905 et le
réédite cinq fois jusqu’en 1920, sous trois versions différentes (1905, 1911, 1920)2.
Réactualisée après la première guerre mondiale, alors que la montée du syndicalisme d’une
part et de l’intervention publique d’autre part s’étaient accélérées, la pensée de Gide parait
plus actuelle et encore plus riche que dans sa première version.
Dans une courte préface, Charles Gide resitue l’opportunité d’une telle réédition :
« Jamais en effet, l’étude des « Institutions de Progrès Social » n’a été ni ne pourra être plus
opportune qu’à cette heure où la moitié de l’Europe est à reconstruire, non pas seulement
3matériellement mais plus encore socialement. » (p. 50)
Mais, en 1920, le titre ne fait alors plus référence à l’Économie sociale, car, selon Gide lui-
même, le terme était devenu trop « indéterminé » dès 1911.
Aujourd’hui, alors que l’expression Économie Sociale est revenue au devant de la scène
après trois quarts de siècle d’absence, le champ couvert par l’Économie sociale n’est pas tout
èmeà fait le même qu’au début du XX siècle, le contexte ayant profondément changé.
Charles Gide lui-même avait anticipé de telles mutations :
« Il est probable qu’il y aura dans cet inventaire beaucoup de déchet, et dans ces prévisions
beaucoup de déceptions. Si dans cent ans quelque nouveau rapporteur pour l’Exposition de
l’an 2000 retrouve le présent rapport dans des archives, il est possible qu’il juge bien vaine
l’importance attribuée à telle ou telle institution depuis longtemps tombée dans l’oubli ; ou qu’à
l’inverse il sourie de la cécité des rapporteurs et des jurés qui ne leur a pas permis
d’apercevoir tel document perdu dans la masse, telle institution insignifiante en apparence, où
pourtant se trouvait déjà comme en puissance la solution des problèmes qui tourmentaient
leurs contemporains. Du moins, il apprendra, en relisant ces pages, ce que les hommes du
commencement du vingtième siècle croyaient savoir en fait de l’économie sociale, ce qu’ils
pensaient avoir fait de bon, ce qu’ils attendaient de l’avenir ; et s’il trouve quelque naïveté dans
leurs certitudes et quelque vanité dans leurs espérances, cela lui sera encore un utile
4enseignement » .Ce rapport qui pourrait sembler daté par l’abondance de descriptions précises des
institutions d’une époque révolue, est en fait étonnamment actuel par les questions de fond
soulevées : sur la pertinence des hausses de salaires et de la réduction du temps de travail ;
sur la retraite par capitalisation ou répartition ; sur les rôles et limites de l’assistance ; sur le
risque de dumping social et de protectionnisme avec l’ouverture des frontières ; sur les
avantages et risques du travail indépendant... ; mais aussi sur l’imbrication entre initiative et
responsabilité individuelle/collective, sur les relations entre syndicats et patronat, entre la
solidarité volontaire et obligatoire.
Dans un contexte caractérisé également par de profonds changements socio-économiques
et la transformation du système de régulation, la question de l’interdépendance sociale se
pose plus que jamais. Le solidarisme qui a accouché de la social-démocratie keynésienne ne
représente plus aujourd’hui une référence politique forte. Et la définition de l’économie sociale
semble aujourd’hui plus réduite ; mais son rôle reste en question : l’économie sociale est-elle
encore porteuse de « progrès social » ?
Nous verrons donc comment Charles Gide développe sa conception de l’économie sociale
par rapport aux conceptions antérieures (c’est l’objet de son introduction) et son appréciation
des différentes solutions à la question sociale (développées dans les quatre chapitres du livre),
avant de nous interroger sur certains enseignements que peut apporter cette lecture à
l’analyse de l’économie sociale aujourd’hui.
I. Un tournant dans les conceptions de l’économie
sociale
èmeAu XIX siècle, les Expositions Universelles, dont la première est inaugurée à Londres en
1851, sont l’occasion de glorifier les réalisations industrielles des pays participants.
Universalisantes par définition, elles se veulent les témoins des « vertus de la civilisation ».
Vitrines du progrès technologique, elles s’ouvrent aux avancées morales et sociales,
renforçant la croyance dans un progrès technologique générateur de progrès social.
Ainsi, sous l’influence de Frédéric Le Play, fondateur de la Société d’Economie sociale, les
ingénieurs « sociaux » occupent une place de plus en plus active dans l’organisation des
Expositions parisiennes à partir de 1855.
L’Exposition Universelle est également un espace de compétition entre les nations ; des
concours opposent les exposants ; des prix et médailles récompensent les plus méritants5.
De ces manifestations qui se veulent éphémères (nonobstant leurs traces urbanistiques et
architecturales), les rapports doivent conserver la mémoire. Ils sont donc l’enjeu des rapports
politiques pour valoriser telle ou telle approche, telle ou telle réalisation. Ainsi le choix des
rapporteurs fait l’objet d’une attention particulière du pouvoir en place : en 1855 et 1867,
Frédéric Le Play a été choisi par l’Empereur à la fois comme organisateur et comme
rapporteur du groupe 10 ; en 1889 c’est le libéral Léon Say qui rédige le rapport mais celui-ci
est fortement amendé, voire critiqué, dans le rapport général de Alfred Picard, républicain
gambettiste.Pour l’exposition de 1900, A. Millerand arrivé au gouvernement en 1889 avec Waldeck
Rousseau, confie le commissariat de l’exposition à Alfred Picard, ingénieur convaincu du
devoir de l’intervention de l’État, ce qui conduit à une rupture avec les courants leplaysiens.
èmeCharles Gide est nommé membre du jury et rapporteur du XVI groupe par le Ministre du
Commerce et de l’Industrie lui..même, alors qu’il était chargé de cours d’économie sociale
6 7comparée à la Faculté de droit de Paris depuis 1898 et professeur d’économie sociale à
l’école nationale des Ponts et Chaussées.
En effet, cette Exposition de 1900, qui sera la dernière à célébrer l’économie sociale,
marque un tournant dans les conceptions de l’économie sociale présentée dans les
Expositions antérieures de 1855, 1867 et 1889. C’est l’occasion pour Charles Gide d’illustrer et
de développer les thèses déjà énoncées lors de sa conférence sur « l’école nouvelle », lors du
symposium de Genève en 1890 organisé pour mettre en débat les « Quatre écoles
d’économie sociale ». Sa présentation reflète également les rapprochements issus de la
longue correspondance entre Charles Gide et Léon Walras, lui-même auteur d’Etudes
d’économie sociale (1896). Ces héritages expliquent en partie pourquoi Charles Gide
emprunte la définition théorique de l’économie sociale à Léon Walras, tout en commentant un
contenu qui s’en éloigne sensiblement, celui des réalisations présentées à l’Exposition.
èmeI.1. L’économie sociale dans les Expositions universelles du XIX siècle8
L’économie sociale n’est pas présente en tant que telle à l’Exposition de 1855 qui affiche
néanmoins une « galerie domestique » regroupant des « institutions non distinctes des
produits », composés des « produits de l’économie domestique, articles bon marché,
9consommation populaire » .
Elle apparaît réellement lors de l’exposition de 1867 sous l’influence de Frédéric Le Play,
edans un 10 groupe regroupant l’ensemble des « exposés en vue d’améliorer la condition
physique et moral de la population », à travers les principales institutions patronales sur le
modèle de la société industrielle de Mulhouse. Il s’agit alors des institutions prônant
l’enseignement pour les enfants et les adultes, les biens et habitations bon marché, et les
chefs d’œuvres des ouvriers de métiers, chefs d’atelier, à partir d’enquêtes quasiment
sociologiques.
Après une éclipse en 1878, du fait de l’opposition à cette économie sociale patronale,
exprimée par les républicains nouvellement arrivés au pouvoir, l’économie sociale réapparaît
en 1889 afin de « signaler à l’attention publique les institutions créées par les patrons, par les
ouvriers, par l’État, par les villes, ainsi que par les particuliers, dans un but de mutualité,
10d’épargne, de bien-être physique et moral » .
L’exposition de 1900 accentue le changement significatif de poids entre les différents
acteurs sociaux, au profit de l’intervention publique comme ensemble des actions « socialisées
» pour l’amélioration de la condition ouvrière. Elle apparaît comme l’aboutissement de la
èmetransformation des institutions de l’économie sociale du XIX siècle : du rôle de la famille à
celui du patronat ; puis de celui de l’association ouvrière à celui des pouvoirs publics nationaux
et locaux. Ceci conduira une partie du mouvement social à concevoir l’économie sociale moins
comme une alternative au capitalisme que comme « l’économie du social » via la vision
solidariste accentuant le rôle de l’État. Parallèlement, la coopération n’apparaît plus comme unmode d’abolition du salariat, mais comme un choix volontaire d’émancipation, alors que l’action
syndicale tend à améliorer la condition salariale.
èmeI.2. L’économie sociale au XIX siècle
Cette évolution dans la présentation officielle des diverses institutions sociales traduit la
transformation de la conception de l’économie sociale, vue comme moyen de résoudre la
èmequestion sociale, tout au long du XIX siècle.
Ainsi le terme d’Économie sociale est largement utilisé, à la fois par les économistes et par
ceux qui les critiquent. Il serait apparu dans les années 1820-1830 dans les écrits
d’économistes épris de liberté (tels Charles Dunoyer, Nouveau Traité d’Économie Sociale,
1830) ; il a été développé par l’école leplaysienne conservatrice (notamment lors de la création
de la Société d’Économie sociale, 1850) mais aussi par des courants plus progressistes (de
Auguste Ott, 1851, à Benoît Malon, 1883), avant d’être théorisé par Léon Walras (1896) et
repris par Charles Gide (principalement entre 1890 et 1910).
On peut penser que l’évolution de la notion d’Économie sociale rend alors compte des
débats autour de l’Économie politique en France, non pas tant sur les origines de la création
de la richesse que sur ses conditions et ses bienfaits.
Au regard de l’Économie politique, quatre courants de pensée se succèdent et s’affrontent, à
la fois sur le plan méthodologique et théorique 11 :
a) Dans les années 1820-1830, l’Économie sociale est considérée comme l’étude des
conditions de l’harmonie sociale par la promotion de la liberté et de la morale individuelle (par
le travail et l’épargne). Pour Charles Dunoyer (Nouveau traité d’économie sociale), elle ne se
distingue pas de l’Économie politique.
b) Dans les années 1840-50, elle est présentée comme l’étude de la réforme sociale par les
socialistes chrétiens saint simoniens : « comment les principes de liberté et d’égalité de la
morale chrétienne doivent être réalisés dans l’ordre économique » : (C. Pecqueur 1842 ; F.
Vidal, 1846 ; A. Ott, buchezien, 1851) ; elle permet de redéfinir l’objet de l’économie politique
principalement autour de la question du travail.
c) Dans les années 1850-1860, l’Économie sociale est abordée par l’école leplaysienne
(réunie dans la Société d’Économie Sociale) comme l’étude des conditions de la paix sociale
basée sur la relation paternaliste, entre obligation de protection des uns et obéissance des
autres (dans la famille et dans l’entreprise).
Ces deux précédentes approches, critiques du libéralisme, conduisent les libéraux à
abandonner le terme Économie sociale, ainsi que le relève Gide dans l’introduction:
« Evidemment les hommes et les choses ont bien changé depuis le temps (c’était en 1854)
où le classique Dictionnaire de l’Économie Politique, dans l’article Économie Politique et par la
plume de Coquelin, tançait ceux qui commençaient à employer ce qualificatif de social : « On atant abusé, disait-il, du mot social dans ces dernières années, on l’a fait servir de manteau à
tant d’imaginations folles, à tant de doctrines anti-sociales, anti-humaines, qu’il sera peut-être
nécessaire pendant longtemps d’en éviter l’emploi dans tous les travaux sérieux ». Cette
mauvaise humeur contre l’Économie Sociale avec laquelle les économistes contemporains ne
sont pas encore tout à fait réconciliés s’explique parce qu’elle a surgi d’abord comme une
rivale de l’Économie politique, dressant en face de l’égoïste science des richesses la science
de la paix sociale et de la vie heureuse. C’est bien sous cet aspect que l’éminent organisateur
de l’Exposition Universelle de 1867, Le Play, la présentait à ses contemporains dans la
Réforme Sociale » (p. 55)
d) Dans les années 1880-90, l’Économie sociale est vue par Walras ( Etudes d’Économie
Sociale, 1896) comme l’étude des conditions de la justice sociale, établie par l’égalité des
chances. L’État est le principal acteur de la Réforme Sociale, car il est le garant de la
concurrence réelle sur le marché du travail.
èmeAu début du XX siècle, Charles Gide considère alors l’Économie sociale comme l’étude
des conditions du progrès social par l’action collective, plus ou moins socialisée, et la
solidarité ; elle se distingue alors de l’Économie politique : « C’est que l’Économie Politique,
cette superbe science des richesses, ne dit rien au peuple de ses peines ni des moyens de les
guérir, tandis que l’Économie Sociale ne lui parle que de cela. »
èmeIl s’agit donc bien tout au long du XIX siècle, de la recherche de la solution à la question
sociale, alors question ouvrière. En effet, pour Gide, cette question ne concerne pas les «
classes possédantes, la propriété constitue [pour elles] une institution sociale qui, à elle seule,
rend toutes les autres à peu près superflues. » (p. 57)
Cette solution réside, d’abord, chez les libéraux dans les conditions de l’harmonie sociale,
puis chez les leplaysiens dans celles de la paix sociale ; et enfin chez les socialistes non
collectivistes dans la justice sociale et le progrès social, non pas assurée par la confrontation
des intérêts individuels ou la bienveillance patronale ou philanthropique, mais par l’action
collective, volontaire et obligatoire (dans la lignée de l’associationnisme ouvrier de 1848).
Dès 1890, lors de sa conférence à Genève, à l’invitation de la Société d’économie sociale,
Charles Gide avait engagé la polémique avec les autres conceptions de l’Économie sociale,
bien au-delà de la défense et de la promotion de la coopération de consommation comme
moyen d’émancipation sociale.
I.3. L’école nouvelle dans les « quatre écoles d’économie sociale »12
Gide présente alors « l’École nouvelle » comme l’École de la solidarité en opposition avec ce
qu’il nomme l’École de la liberté (école libérale alors présentée par F. Passy, disciple de F.
Bastiat), celle de l’égalité (école collectiviste développée par Gaston Stigler) et celle de
l’autorité (école chrétienne de Le Play alors présentée par Claude Janet).
L’École nouvelle s’oppose fermement à l’École libérale, individualiste, qui nie l’existence de
la question ouvrière et ne poursuit l’harmonie sociale que par la conjonction de l’effort dans le
travail, l’épargne et l’abstinence individuelle, ainsi que par la concurrence, sans dénoncer la
concentration de la richesse par les monopoles et la multiplication des intermédiaires.Elle emprunte à l’École Leplaysienne sa méthode d’enquête sociale qui privilégie
l’observation à la théorie, et introduit la morale sociale dans l’économie, mais elle refuse son
autoritarisme et sa recherche de modèle dans le passé et non l’avenir ; une école plus
autoritaire que fraternelle.
Elle se rapproche de l’École socialiste par sa méthode historique et critique qui permet de
penser un ordre social supérieur, d’adopter une méthode dynamique qui interroge l’historicité
du salariat, de la propriété foncière, du capital..., mais elle réfute son égalitarisme basée sur «
l’expropriation violente » et la disparition de la propriété qu’il convient plutôt de transformer.
L’École de la solidarité se caractérise donc par sa méthode sociologique et historique, sa
conception de l’individualité, de l’association et de l’État.
Loin de nier l’individu, elle entend l’épanouir : « L’individualisme c’est la concentration d’un
être qui se replie sur soi-même, l’individualité c’est l’épanouissement, l’épanouissement d’un
être qui se déploie au dehors » (p. 167-168).
Loin de tarir les revendications sociales, elle en construit le terreau : « L’expérience apprend
au contraire que toutes les institutions qui tendent à relever la condition des ouvriers, à les
rendre mieux payés, mieux nourris, mieux logés, plus instruits, à leur procurer des loisirs, à les
libérer de la brutale ivresse du marchand de vin, des dettes et des soucis matériels, en un mot
à les rendre plus forts, n’ont nullement pour effet d’ajourner l’heure des revendication sociales
mais bien plutôt à les avancer. » (p. 59)
I.4. L’économie sociale face à l’économie pure : la
relation Gide/WaIras
Mais en 1905 puis dans les rééditions suivantes de son ouvrage, Gide n’oppose plus
Économie sociale et Économie politique pure ; il reprend la distinction établie par Léon Walras
(avec qui il entretient alors une correspondance assidue et partage le souci de concilier liberté
et justice) entre l’Économie pure « science de la richesse née des rapports naturels entre les
choses » et l’Économie sociale « science des rapports volontaires entre les hommes »,
Il distingue ce qui relève des contraintes extérieures de ce qui renvoie à l’action volontaire :
« /’économie sociale ne se fie point au libre jeu des lois naturelles pour assurer le bonheur des
hommes, mais croit à la nécessité d’une organisation voulue, réfléchie, rationnelle, conforme à
une certaine idée de justice... » (p. 56)
Dans les Principes d’Économie Politique, Gide substitue alors, à partir de l’édition de 1903,
la division de l’Économie politique entre Économie politique pure et Économie sociale à la
distinction entre science et art13.
Loin de la confondre avec l’économie politique appliquée qui indique les meilleurs moyens
pour accroître la richesse, il reconnaît à l’économie sociale le but de « rendre [les hommes]
14plus heureux » .
Mais Gide hérite également de Walras et d’un grand nombre d’auteurs contemporains, de laconception mécaniste de la société assimilée à « la fabrique sociale », les institutions sociales
étant comparées aux « machines du progrès social » : « Les institutions sociales sont les
machines du progrès social, engines of social progress, comme le dit éloquemment le titre
d’un livre anglais que nous aurions pu prendre aussi pour titre de notre livre. Sans doute elles
ne créent rien, pas plus que les machines ne créent la force, pas plus que l’échange ne crée
des richesses ni le crédit des capitaux, mais de même que tous ces dispositifs peuvent
accroître quasi indéfiniment la somme des biens disponibles en utilisant les forces, les capitaux
et les richesses qui sans eux seraient restés latents et, par le fait, inexistants — de même les
institutions sociales peuvent indirectement « créer », elles aussi, en faisant passer de l’état
virtuel à l’état actif des puissances de bonne volonté, de prévoyance, d’endurance et d’amour,
qui sans elles n’auraient jamais germé » (p. 58).
Concernant le débat sur l’origine de la valeur, d’où découle la hiérarchie entre les institutions
sociales, il rejoint fondamentalement les idées de Walras sur le rôle déterminant du
consommateur par rapport au producteur à partir d’une conception de la valeur basée sur le
couple utilité/rareté ; comme la production est subordonnée à la consommation, l’association
de production doit s’intégrer à la coopérative de consommation. Il affirme l’importance de la
concurrence par rapport au monopole, mais une « concurrence non faussée » par le
parasitisme commercial notamment. Et s’il reste distant par rapport à la mathématisation de
l’économie, il reconnaît la nécessité de l’abstraction pour sortir l’économie du dogmatisme
ambiant.
Toutefois l’analyse concrète de Gide s’écarte sensiblement de celle de Walras car il a une
conception de l’économie sociale plus large : en effet pour Walras la réforme sociale se limite
à assurer l’égalité des chances sur la base du principe : « égalité des conditions, inégalité des
positions ». L’économie sera équilibrée sur la base de la concurrence pure et parfaite, non
seulement si l’État élimine les monopoles naturels en nationalisant (des chemins de fer
jusqu’au sol) mais aussi s’il établit une réelle concurrence sur le marché du travail en le
15 16fluidifiant (rencontre entre l’offre et la demande ) mais aussi en délivrant l’éducation , base
de la mobilité professionnelle, et même en établissant une durée du travail et un taux de
salaire qui évitent la concurrence déloyale. Les coopératives que Walras a soutenues (en
participant avec Léon Say à la création de la banque d’escompte des associations populaires
et en proposant un statut spécifique aux associations populaires de crédit, consommation et
production en 1865) ne contribuent pas à cette réforme sociale, objet de l’économie sociale ;
elles font partie de l’économie pure comme sources de création de richesse. Plus encore, elles
ont un effet particulièrement favorable sur le niveau de richesse en permettant aux ouvriers de
17devenir eux-mêmes capitalistes .
Pour Charles Gide, l’activité humaine ne saurait se réduire à un comportement d’ homo
œconomicus, et le fonctionnement harmonieux de la société au respect de « lois naturelles ».
La concurrence, même rendue plus parfaite par l’action de l’État, ne saurait suffire à assurer le
progrès social : l’action des syndicats est indispensable pour élever le niveau de salaire et
abaisser la durée du travail ; l’action des coopératives améliore le confort et pas seulement
l’indépendance ; la mutualisation accroît la sécurité face aux risques sociaux, alors que le droit
social pondère l’inégalité sur le marché du travail ; enfin l’action directe de l’État et des
municipalités est tout à fait indispensables à une meilleure hygiène et à l’éducation, comme
elle doit s’investir dans la construction de logements et l’urbanisme.
C’est pourquoi, dans un commentaire de l’Année Sociologique de 1904-1905, François
Simiand suggéra la distinction entre production et répartition, considérant que l’objet de
l’économie sociale peut se définir par la redistribution de la richesse. Gide lui répond dans unenote : « Donc, pour M. Simiand, la différence c’est que l’Économie Politique aurait pour objet la
production et l’économie sociale la répartition. Ce criterium n’est pas très différent de celui de
Walras et du nôtre, car nous admettons que l’utilité sociale a plutôt sa place dans la production
et la justice sociale dans la répartition. Mais pourtant il y a certaines théories dans la
répartition, comme les fameuses lois de la rente foncière, de la baisse de l’intérêt, du taux des
salaires, etc., qui nous paraissent appartenir à l’Économie politique et non à l’Économie sociale
» (p. 57 )
18En effet, dans le chapitre Répartition de ses Principes d’Économie Politique , Gide
précise : « Si l’économie politique peut accepter avec sérénité que le travail d’un boxeur soit
payé mille fois plus que le travail d’un laboureur, il n’en peut être ainsi de l’Économie sociale.
Celle-ci ne pourra s’en tenir à la justice purement commutative, mais fera appel à la justice
distributive, qui elle aussi tient la balance mais qui y pèse non pas seulement des valeurs mais
des droits ». D’autant plus que la concurrence lui parait, comme à Walras, faussée par des
conditions d’échange très inégales.
Plus largement, la présentation gidienne témoigne de l’affirmation d’une redistribution
secondaire (par la mobilisation de cotisations, de subventions et de dons philanthropiques)
pour assurer la prévoyance contre les risques sociaux, au-delà de la répartition primaire du
revenu rendue plus « juste » grâce à l’action d’un certain patronat social, du syndicalisme puis
de la législation sociale.
Concernant les associations ouvrières, si les syndicats œuvrent dans la répartition, et les
mutuelles dans la redistribution, les coopératives et associations lui paraissent plus efficaces
dans l’accès aux biens de consommation, bien sûr grâce aux coopératives et ligues de
consommateurs, mais aussi à de multiples activité sociales qui améliorent le bien être social.
Quant à l’amélioration de la condition et de l’autonomie ouvrières, Charles Gide semble faire
plus confiance au syndicalisme et à la négociation sociale qu’à la coopération de production, à
moins qu’elle ne soit soutenue par la coopération de consommation.
Charles Gide n’approfondit pas ces éléments de discussion voire de contradiction (sur le
taux de salaire par exemple), que ce soit avec Walras ou avec Simiand ; son objectif n’est pas
d’élaborer une nouvelle théorie de l’économie sociale. Celle-ci s’achemine alors vers «
l’économie du social », ou « les politiques sociales » comme les nomment déjà des
économistes étrangers, allemands notamment. Ainsi s’explique l’abandon du terme dans le
titre, mais non dans le contenu. Charles Gide ne se reconnaît pas comme un grand théoricien ;
il ne s’efforce pas non plus d’élaborer un programme politique comme le fait Jean Jaurès ; il
cherche davantage à rendre compte des applications pratiques de cette économie sociale,
pour éclairer ses contemporains (les militants autant que les économistes). Ce que Marc Pénin
19a résumé ainsi : « une matière difficile à définir... mais facile à reconnaître » .
II L’Économie sociale : des réponses concrètes à la
question sociale
Ayant à rapporter sur un « Palais » réunissant 5891 exposants de 40 pays (au lieu de 1171
en 1889) et accueillant des millions de visiteurs, Charles Gide déborde largement le cadre des
rapports antérieurs, et même celui de l’organisation de l’exposition. Loin de se limiter à unsimple inventaire des institutions sociales exposées, il réorganise leur présentation pour en
donner une vision en compréhension qui restitue les enjeux sociaux et politiques de ce
tournant de siècle. Il ne s’agit donc pas seulement de la recension de toutes les institutions
sociales connues créées de 1801 à 191920, mais d’un véritable exposé sur une économie
sociale « pratiquée », une « veille sociale » pour reprendre l’expression de Marc Pénin, « où il
essaie de rendre compte, en matière d’innovations sociales, à la fois de l’existant, des
21tendances d’évolution, et de la signification de ces tendances » .
Dans les Expositions universelles, la fonction classificatoire joue un rôle déterminant :
chaque classe ou groupe manifeste l’existence d’un genre et y rattache des individus ou des
institutions, à partir d’enquêtes systématiques depuis 1867 ; selon l’école leplaysienne, ce n’est
pas seulement la théorie à travers des lois, mais c’est surtout la méthode, qui fait la science
sociale.
Assez critique, dans ses chroniques de la Revue d’Économie Politique, à l’égard de
l’organisation de cette Exposition, Gide considère que ni le pavillon de 1900 ni même celui de
1889 ne sont parvenus à la hauteur de l’Exposition de 1867, pour satisfaire pleinement
l’exigence de réaliser « un véritable monument scientifique, comme un discours de la méthode
22de la Science sociale » .
Charles Gide recherche donc un mode de présentation des institutions de progrès social, le
plus clair et pédagogique possible. Il nous l’annonce, modestement, dans la courte préface de
cette réédition : «La vision d’ensemble qu’il [le visiteur de l’Exposition] emporte peut
néanmoins être instructive si, par la façon dont ces institutions sont présentées et classées,
elles s’éclairent les unes les autres. L’auteur ne voudrait être qu’un cicerone discret, se taisant
le plus passible pour laisser parler les faits dont le langage est plus éloquent que n’eût été le
sien » (p. 49 ).
Dans l’introduction, il ne s’interdit néanmoins pas de critiquer la présentation retenue par
Léon Say, qu’il accuse de mélanger les buts et les moyens et de mêler dans un même groupe
des institutions de nature très diverse. C’est pourquoi, il en redéfinit la présentation en
s’inspirant de celle proposée par Le Play, « plan ingénieux » pour l’exposition de 1867, en
secteurs pour les pays et en zones concentriques pour les produits. Il refuse cependant de
retenir le classement par pays, « puisque nous ne sommes plus dans le royaume de la
concurrence, mais dans celui de la coopération fraternelle » (p. 67).
« Après avoir suggéré, dans l’édition de 1905, que le classement pouvait se faire soit en
fonction des caractères des institutions, soit en fonction de leurs origines, soit en fonction de
leurs buts, il ne retient ensuite que les deux derniers classements et affirment que le dernier
23est le plus logique » . Il distingue alors précisément les buts, qu’il privilégie aux sources. Il
utilise ainsi la métaphore de la cathédrale avec trois nefs « correspondant aux trois grandes
sources de l’activité sociale » et « autant de travées qu’il y aurait de buts à croiser », ce qui lui
permet de relier les deux approches. « Avec sa triple nef, ce bâtiment aurait sans doute plutôt
l’apparence d’une cathédrale que d’un palais » (p. 66).
Il présente ainsi les institutions du progrès social en les classant selon leurs apports dans
quatre domaines qu’il subdivise en rubriques dont il précise la source : concernant « les salaires », en fait la condition salariale, ce sont les modes d’action —
syndicale, patronale et législative — qui permettent une augmentation du revenu, une
baisse de la durée du travail mais aussi une amélioration du rapport entre salariés et
patrons ;
concernant le confort, soit la vie ouvrière hors travail — dans l’alimentation, le
logement, la santé, l’éducation sociale -, le rôle des associations et coopératives (de
consommation, de construction ...), de l’État et des municipalités (offices publics de
logement, bureaux d’hygiène...) tend à remplacer celui du patronat (économats, cités
ouvrières, patronages ...) ;
pour assurer la sécurité face aux risques sociaux, l’épargne individuelle et la
philanthropie sont progressivement complétées par l’assurance mutuelle de plus en plus
socialisée (maladie, accidents, vieillesse et invalidité, mort, chômage) et l’assistance
publique ;
enfin, Gide est très soucieux de maintenir la dignité humaine par l’indépendance
économique des travailleurs urbains et ruraux, grâce au crédit, aux groupements d’achats
et de vente, et surtout à la coopération dans la production.
Si, dans les différentes éditions (1905, 1911, 1920), les objectifs gardent une grande
permanence, seul le quatrième subit de fortes transformations : l’abolition du salariat en 1905
devient en 1911 la transformation du salariat à travers l’ouvrier entrepreneur et actionnaire,
puis en 1920 l’émancipation du salariat pour les travailleurs urbains et ruraux.
Par contre, les institutions elles-mêmes traversent certaines évolutions significatives.
Ainsi,
l’initiative individuelle, institution autonome dans l’édition de 1905, est intégrée dans
toutes les autres dès 1911: « Si l’initiative individuelle est le moteur de toute amélioration
sociale, il n’en est pas moins vrai qu’elle ne saurait agir que par le moyen de certains
mécanismes qui sont précisément les institutions d’Économie Sociale. Sans doute un
homme peut améliorer sa situation par ses seuls moyens... mais en ce cas les résultats
seront individuels comme l’effort lui-même et n’auront pas une portée générale » (p. 74) ;
de même l’individu est à l’origine de toute intervention publique nouvelle. Mais action
individuelle et action publique se renforcent plutôt que s’affaiblissent « Là où l’individu fait
peu, l’État fait encore moins, et là où l’activité individuelle est vigoureuse, hardie, c’est là
aussi que s’affirme le mieux l’action des pouvoirs publics » (p. 81).
La multiplication, par trois ou quatre en vingt ans, des « associations libres » que
Charles Gide oppose à l’association professionnelle et religieuse du Moyen Age (voir p.
74), contredit la tendance à l’individualisme, car les occasions de s’associer sont
innombrables. Parmi elles, Gide continue à privilégier les associations de consommateurs,
mais il s’attarde également sur les associations professionnelles et les sociétés de
prévoyance, et ne néglige pas les associations scolaires, charitables, de loisir ou d’étude.
Concernant l’action législative, Gide remarque sa considérable expansion depuis
l’Exposition de 1889, et même depuis 1900 du fait de la guerre, et lui prédit un brillant
avenir, même s’il regrette que la fonction économique de l’État soit encore « contrariée »
par sa fonction politique. Néanmoins, accusée d’uniformité, l’intervention publique gagne,
selon lui, également en capacité d’adaptation (p. 82) ;
Quant au patronage et au rôle des Églises, Charles Gide reconnaît que l’Exposition de
1900 leur attribue une réelle prédominance dans certaines classes, du fait de l’influence
du patronat, et de sa réalité dans « les pays neufs » où il « apparaît encore aujourd’hui
comme la presque unique source de l’Économie sociale » (p. 84). Mais lui-même, tout en
rendant justice au rôle pionnier de certains patrons, tout en soulignant le rôle des classes« socialement supérieures » dans l’émancipation ouvrière, reconnaît que « dans les pays
où l’éducation économique est plus avancée, les institutions patronales se trouvent
comme refoulées à la fois par les deux extrémités : d’en bas par le développement des
associations ouvrières pourvoyant à leurs besoins par leurs propres moyens, d’en haut,
par l’intervention de l’État se substituant aux patrons au nom de l’intérêt public » (p. 84).
Mais Gide entrevoit l’essor d’un « néo-patronage » : comme le patronage religieux se
diffuse dans certaines œuvres sociales, le patronage industriel se recentrera sur la
relation de travail dans la fabrique, sans interférer avec la vie privée des ouvriers.
Gide souligne ainsi nettement le changement du poids relatif des différentes institutions du
progrès social et l’intégration de l’initiative individuelle dans les institutions collectives. Cette
évolution des thèmes des Expositions illustre le changement de la nature de l’Économie
ème èmesociale du XIX au XX siècle, et plus largement de la société : « Il est très intéressant
de savoir quel est celui de ces trois modes [le patronage, l’association ou l’État] que l’activité
sociale revêtira de préférence, car c’est l’importance respective du rôle joué par chacun d’eux
qui marque la physionomie sociale d’une époque » (p. 74).
Cette présentation pose néanmoins quelques difficultés de classement, notamment entre
sécurité ou indépendance concernant l’épargne, entre amélioration de la condition salariale en
terme de relation sociale de travail et d’indépendance ouvrière.
C’est pourquoi, à notre tour, nous revisitons la « cathédrale » gidienne en regroupant autour
de la question du travail (salarial, indépendant et coopératif) l’analyse des deux chapitres
erconcernant les progrès de la condition salariale (1 chapitre sur le salaire) et l’accès à
èmel’indépendance dans la production (4 chapitre : l’indépendance) ; pour conserver la
distinction entre la satisfaction des besoins essentiels (chapitre 2 : le confort) et celle de la
couverture des risques sociaux par la protection sociale (chapitre 3 : la sécurité).
II.1. La question du travail
Pour Gide, le salariat est une invention récente ; de ce fait, il ne peut être considéré ni
comme universel (du fait de la persistance du travail indépendant et de l’émergence de la
fonction publique), ni comme définitif. Il s’attache donc à montrer à la fois les modes
d’amélioration de la condition salariale et ses formes de dépassement. En effet, si
l’amélioration de la condition salariale semble primer sur l’abolition du salariat, la subordination
doit progressivement laisser la place à la collaboration et à des formes transitoires vers
l’association qui, seule, permet la réelle émancipation économique des ouvriers, sans avoir à
abolir la propriété, car il réfute totalement la thèse de la lutte des classes et de l’expropriation.
Concernant l’amélioration de la condition salariale, Gide insiste sur le rôle des syndicats
appuyé par le législateur. Il relève encore des initiatives patronales individuelles mais, pour se
diffuser, celles-ci se heurtent à la résistance des associations patronales professionnelles.
Gide soutient les deux grandes revendications ouvrières de l’époque que sont la lutte contre
la vie chère et la revendication de la réduction du temps de travail.a) Le salaire
Si le niveau de salaire, objet de la plupart des conflits, s’accroît sous la pression des actions
syndicales (mais pas seulement des grèves) et non de façon « naturelle », c’est de façon
irrégulière compte tenu des hausses de prix ; l’inélasticité des salaires aux âges et aux besoins
alimente un salariat pauvre notamment chez les femmes et les travailleurs précaires «
intermittents entre travail et chômage », alors même qu’un salaire minimum a été imposé aux «
concessionnaires de travaux publics » et au travail à domicile.
b) La durée du travail
Gide se félicite de la réduction de la durée du travail d’un tiers de 1848 à 1919 (du fait de la
réduction de l’âge du travail des enfants, du repos dominical...), malgré la forte augmentation
pendant la guerre, car elle libère du temps pour les activités familiales et civiques : « les 4 ou 5
heures soustraites à la fabrique et restituées à la vie, c’est là le jardin réservé de la vie
domestique, civique, religieuse, intellectuelle et artistique » (p. 163), ce qu’il traduira plus tard
dans un véritable « droit au loisir » qu’il oppose à « l’oisiveté »24. Mais cette avancée lui parait
fragile et il souligne la nécessité d’un corps d’inspecteurs qui travaille en lien avec les
syndicats.
c) La relation salariale
Concernant la relation entre salariés et patrons, de longs développements 25 plaident pour le
remplacement de la subordination par la collaboration, sous de multiples formes : conseils de
conciliation et d’arbitrage, comités industriels, syndicats mixtes, conseil supérieur du travail...,
à partir des exemples qui se sont multipliées depuis la guerre.
Charles Gide réfute l’aspiration des syndicats à prendre en main le gouvernement
économique selon l’idée que le capitalisme serait « à bout de souffle », car il observe que le
patronat sait s’organiser collectivement pour répondre aux actions syndicales. La « révolution
dans l’organisation du travail par l’abolition du salariat et du patronat et la remise entre les
mains des travailleurs du gouvernement économique » (p. 113) lui semble un programme ni
probable ni désirable pour les syndicats, mais non pour les « coopératistes ». « Si l’ordre
économique actuel doit être changé, il ne pourra l’être que par des formes d’association qui
prendront la forme d’entreprises industrielles ou agricoles, c’est-à-dire coopératives, et
engloberont à la fois les consommateurs et les producteurs » (p. 115).
C’est pourquoi il encourage fortement les formes de transition vers l’association
coopérative : participation aux bénéfices (« étape intermédiaire entre le régime actuel du
travail salarié et le régime à venir du travail associé » mais refusé tant par les ouvriers que parles patrons (p. 122), actionnariat ouvrier déjà promu par Walras (« théoriquement solution
parfaite » mais rencontrant l’opposition des socialistes et des syndicalistes car détachant les
ouvriers de leur classe), travail en commandite dans la grande industrie sous forme
d’associations d’atelier (p. 102) ou de « sociétés à participation ouvrière » où les ouvriers sont
organisés en « coopératives de main d’œuvre» (p. 133), système que Gide pense devoir se
propager après la guerre, dans les entreprises gérées directement ou indirectement par l’État.
d) L’indépendance
Gide souligne alors la contradiction qu’il y aurait à promouvoir l’indépendance des salariés
alors que disparaîtrait le travail indépendant : « à quoi servirait-il que les salariés devinssent
producteurs autonomes si, pendant ce temps, les producteurs autonomes tombaient dans le
salariat ? »26 (p. 64). Il distingue ainsi deux formes d’abolition du salariat : l’une individualiste
27et l’autre socialiste, que l’École de Nîmes cherche à réunir par la coopération sous ses
différentes formes (crédit, achat, vente, production).
Si les travailleurs urbains dont l’indépendance est rendue possible par les limites de la
concentration industrielle sont en retard pour la coopération de second degré, la France est
avec l’Italie et la Russie (alors plutôt par survivance communautaire) le pays phare du
renouveau coopératif de production grâce d’une part au soutien des Pouvoirs Publics, d’autre
part à leur capacité de regroupement dans la Chambre consultative.
En milieu rural, la coopération se développe, au contraire, plutôt en amont et en aval de la
production « en infraction de la loi » (caisse de crédit rural, achat en gros par les syndicats,
création par les syndicats de coopératives de vente) alors que les associations « de culture » «
exigent des conditions beaucoup plus difficiles que les coopératives d’ateliers ». Gide
reconnaît déjà que « le syndicalisme agricole est beaucoup plus redoutable que le
syndicalisme urbain » (p. 372).
Mais pour Gide, les coopératives de production ne peuvent pas jouer un rôle de
transformation sociale dans la grande industrie sans l’appui des coopératives de
consommation, qui leur apportent capitaux et débouchés, solution qui lui paraît préférable au
soutien de l’État.
« C’est peut-être que si l’intervention de l’État est utile et même indispensable quand il s’agit
de procurer aux hommes une certaine sécurité et un certain confort... elle réussit moins bien
quand il s’agit de leur procurer l’indépendance. La véritable indépendance est celle qu’ils se
créent eux-mêmes » (p. 381).
II.2 La satisfaction des besoins de base
Gide nomme « confort » ce qui apparaît aujourd’hui comme la satisfaction des « besoins
essentiels », du fait de l’importance qu’avait à son époque l’accès à l’alimentation, au
logement, à la santé publique et à l’éducation sociale. Il s’agit autant de « faire participer lesouvriers aux bienfaits matériels, intellectuels et moraux de cette civilisation » (p. 50) que
d’accroître le bien-être général du fait de l’interdépendance sociale.
a) L’alimentation
En effet si Charles Gide a étudié la condition des ouvriers comme producteurs (dans
l’industrie), il les connaît surtout comme consommateurs (dans la vie domestique), la
consommation étant le but « du surplus d’argent et de loisir ».
Il s’agit d’organiser la distribution, thèse chère à Gide depuis les années 1880, d’abord parce
que l’alimentation est, de loin, le premier poste budgétaire et que « les pauvres paient leurs
aliments plus cher que les riches à qualité égale » (p. 185) ; mais aussi parce que les sociétés
de consommation, ouvertes à tous, visent l’objectif plus large d’« une véritable réorganisation
sociale », en abolissant le profit. Ce projet lui semble plus réalisable que celui de l’abolition du
salariat, souhaitable mais lointain.
Dès l’introduction, Gide relève le « réveil des consommateurs », non seulement dans les
coopératives de consommation qui ont remplacé les économats patronaux, mais aussi dans
les ligues de consommateurs pour imposer le « juste prix », et dans les « ligues sociales
d’acheteurs » qui « se donnent pour programme de n’acheter que les marchandises produites
dans des conditions loyales » (p. 42).
Dans le second chapitre, Gide montre l’essor général des sociétés de consommation à
travers le monde mais surtout en Angleterre et dans les petits pays nordiques, dû en grande
partie aux pénuries de la guerre, mais aussi du fait de la constitution de Magasins de Gros.
Ainsi, l’association parvient à éliminer les entreprises privées, par le seul jeu de la
concurrence.
Du fait des pénuries dues à la guerre, l’État et les municipalités sont appelés à intervenir
également, mais ponctuellement : par des prix administrés « efficace ponctuellement au risque
de décourager les producteurs » ; par des réquisitions et rationnements ; par une taxation «
indicative » ; par des magasins municipaux qui, « pour répondre aux critiques justifiées que les
économistes, faisaient valoir contre les entreprises en régie, c’est-à-dire administrées
directement par les autorités municipales », devraient prendre « une organisation autonome,
absolument séparée de l’administration politique et constituée sur des bases purement
économiques et commerciales, la direction étant confiée aux personnalités les plus
compétentes et aux représentants des consommateurs » (p. 205).
b) Le logement
Le logement, dont la pénurie est accentuée par la guerre, est la seconde condition préalable
au confort, à la santé et à la moralité. Charles Gide dénonce la hausse des prix des loyers etne voit pas de solution en dehors de la contribution de tous : «philanthropes, patrons, villes,
États, sociétés financières et coopératives » (p. 208) car les incidences de l’insalubrité sont
collectives. Les besoins sont tels qu’ils ne peuvent être couverts que par la multiplication des
Cités ouvrières patronales, des sociétés de construction et d’habitation, des Offices publics de
logement à bon marché, auxquels doivent se joindre, pour le financement, les Caisses
d’épargne ainsi que, pour le contrôle de la salubrité, les municipalités.
c) L’hygiène et l’éducation sociales
De ce fait, le défaut d’hygiène sociale est en partie lié aux domaines précédents
(insuffisance alimentaire, insalubrité, surpeuplement...). Pour Gide c’est « la plus vieille des
branches de l’économie sociale », mais aussi « la plus ambitieuse, la représentation la plus
globale de l’économie sociale », le plus solide appui de l’école solidariste » (p. 220). L’État se
doit de lutter contre les maladies contagieuses et la toxicité, mais il s’agit aussi de promouvoir
l’hygiène et un nouvel urbanisme, notamment pour enrayer la mortalité infantile, grâce à la fois
aux associations, mutuelles maternelles et scolaires, et à l’intervention des municipalités
(bureaux d’hygiène municipaux).
On comprend alors comment, pour Gide, l’éducation sociale « fortifie l’homme », à la fois en
complétant l’enseignement primaire (cours d’adultes, universités populaires, cercles d’études
des coopératives de consommation...) afin de permettre aux ouvriers de « prendre part aux
devoirs civiques et aux joies intellectuelles », et par l’hygiène morale « pour élever les mœurs
», tâche considérée par lui comme indispensable « à cette heure où la guerre en même temps
qu’elle a détruit le capital matériel fourni par l’épargne des siècles, a ruiné le capital moral si
péniblement acquis par les générations passées » (p. 254). Cette tâche revient aux patronages
comme aux orphelinats publics, aux sociétés récréatives et culturelles (en complément de la
baisse du temps de travail qui sinon encourage l’alcoolisme) mais aussi aux écoles de travail
social, inspirées de la Société d’éducation sociale ouverte en 1895 par Léon Bourgeois, pour «
créer en nous l’être social » (p. 254).
II.3 La couverture des risques sociaux par la
protection sociale
A travers ce que Gide nomme alors « la sécurité », il met en débat le rôle respectif des trois
modes de protection sociale, objet de longs débat à cette époque de construction conflictuelle
des assurances sociales : l’épargne individuelle, l’assurance collective et l’assistance privée et
publique, tout en portant une attention particulière au risque chômage.
a) L’épargne individuelleL’épargne individuelle est encore vue par de nombreux économistes, à cette époque,
comme le meilleur moyen de s’assurer contre les risques, comme « réserve pour les mauvais
jours » (p. 257). Mais Gide montre que cette assurance indifférenciée, et surtout individualiste,
est peu diffusée chez les ouvriers. C’est un système de prévoyance et non de solidarité, qui,
de plus, nécessite un excédent de revenu. C’est pourquoi, il pense que devraient s’y substituer
« des modes supérieurs moralement et économiquement » (p. 266), que sont l’assurance et
l’assistance.
b) L’assurance sociale
Ainsi, les risques sociaux, qu’ils touchent tout le monde comme la maladie, la vieillesse et la
mort, ou bien seulement les ouvriers comme les accidents professionnels et le chômage,
doivent certes être limités par la prévention, l’hygiène et l’éducation ; mais ils doivent surtout
être couverts par l’assurance sociale.
Il rappelle l’ancienneté des pratiques d’entraide mutuelle sur la maladie et la mort. Mais les
sociétés de secours mutuels ne peuvent s’autofinancer pour assurer la maladie au-delà des
chefs de famille ; l’État doit donc les subventionner ou même les rendre obligatoires comme en
Allemagne. Par contre, la mort, qui n’est un risque « que pour autrui », n’appelle pas le même
traitement ; il se limite donc aux secours funéraires tout en prévoyant que l’accession à la
propriété pourrait développer l’assurance décès.
La vieillesse n’est pas un risque pour Gide car elle est prévisible ; elle demande donc de la
prévoyance et peut se confondre avec l’invalidité, quand le grand âge empêche de travailler ;
mais elle est très coûteuse : le patronat ne joue qu’un rôle limité ; les mutuelles sont
impuissantes ; c’est donc à l’État d’intervenir. Gide réfute l’opposition à l’intervention publique
basée sur les coûts de gestion. L’exemple allemand montre son efficacité sans que cela ne «
pousse à de fausses déclarations » et n’augmente les frais de gestion : « résultat bien fait pour
surprendre ceux qui croient que la gestion de l’État est toujours plus onéreuse que celle des
particuliers » (p. 278), car elle ne rémunère pas les actionnaires et les intermédiaires. «
L’assurance par l’État est une sorte de grande assurance mutuelle qui supprime cette double
charge » (p. 282).
Sans vouloir débattre sur le choix entre système de répartition ou de capitalisation, Gide
propose cependant une réflexion : « Nous n’avons pas à discuter ici les avantages ou
inconvénients comparés de ces deux systèmes. C’est celui de la capitalisation qui est
généralement recommandé comme le seul juste et qui est même imposé par la loi en ce qui
concerne les sociétés privées. Néanmoins, en ce qui concerne l’assurance par l’État la
supériorité du système de capitalisation ne nous paraît pas absolument démontrée » (p. 292).
Sur les accidents du travail, distincts des autres risques non par les effets mais par les
causes, Gide défend la loi de 1898 qui confère la responsabilité au patronat, et le contraint à
s’assurer ou à payer une taxe. Il montre que l’assurance ne se substitue pas à la prévention si
les patrons sont associés financièrement au niveau des risques pris.
c) Le chômageLe chômage est, pour Charles Gide, « le dernier des risques spéciaux, celui de tous auquel
il serait le plus urgent de parer puisque c’est le travail qui fournit à l’ouvrier toutes ses
ressources, et que par conséquent l’arrêt du travail arrêtera le fonctionnement de tous les
autres organes d’assurance, alors même qu’on aurait réussi à les créer ».
« C’est aussi celui dont la loi de Solidarité sociale impose le plus la responsabilité de tous »,
car « dû évidemment à des causes économiques et collectives qui paraissent spéciales à
notre temps et qui ne pèsent que sur la classe salariée » (p. 298).
èmeMalgré la définition du chômage à la fin du XIX siècle, du fait d’une certaine stabilisation
du salariat, les statistiques sont encore difficiles à dresser. L’Office du travail a établi une
moyenne de 8,26 % entre 1901 et 1910, « sorte de camp volant qui se renouvelle sans cesse
et dans lequel un très grand nombre d’ouvriers passent un temps plus ou moins long ». C’est
le risque qui conditionne toutes les autres protections : « ce sont des millions qui plongent tour
à tour et plus ou moins longtemps dans le gouffre de la misère et en ressortent démoralisés »
(p. 298) selon le métier, la saison, le cycle économique... Il convient donc à la fois de le
couvrir, par l’assurance, mais surtout de le prévenir, par le placement et l’apprentissage.
Dans l’assurance contre le chômage, Gide salue l’efficacité syndicale qui, par la proximité, «
connaît parfaitement le marché du travail et ne peut être trompée par de faux chômeurs » (p.
300). Utile pour maintenir le taux de salaire (donc le tarif syndical), cette assurance est
néanmoins très coûteuse et ne peut être supportée par les seuls salariés. Mais, Gide relève la
difficulté d’associer le patronat qui peut être lui-même touché par les crises économiques mais
qui ne doit pas se dédouaner de sa responsabilité (du fait de remplacement par des machines
ou délocalisation). Gide plaide donc pour sa responsabilisation comme dans les autres risques
sociaux, mais aussi pour la reconnaissance de sa responsabilité dans la « régularisation de la
marche de leurs fabriques ».
Par contre il constate que l’État freine également son implication et que les expériences
purement municipales ont échoué (à Bâle et Berne par exemple). C’est donc d’une
combinaison entre l’action syndicale et municipale qu’il attend une réponse efficace.
Toutefois, il faut surtout se préoccuper de la prévention, par le placement et l’apprentissage :
- le placement n’a pas seulement un effet sur la réduction du chômage (non totalement
compressible) mais constitue aussi une aide efficace aux entreprises en leur assurant la main
d’œuvre suffisante. Depuis l’interdiction faite aux sociétés de placement lucratives de
demander des droits aux chômeurs, l’essentiel est assuré par les syndicats ouvriers : «il faut
reconnaître qu’ils sont assez bien qualifiés pour s’occuper de placement, surtout ceux qui ont
institué en même temps une caisse d’assurance contre le chômage » (p. 304). Le système
paritaire allemand lui parait néanmoins généralisable, sous la forme de bureau de placement
composé en nombre égal de délégués ouvriers et de délégués patronaux et financés par la
municipalité, ce qui assure une coopération entre patronat, ouvriers et pouvoirs publics.
- l’apprentissage et l’enseignement professionnel sont des leviers importants dans la lutte
contre le chômage qui touche principalement les « ouvriers bons à tout faire » (p. 307) non
qualifiés. Au lieu d’avoir à choisir entre ces deux modes d’enseignement, les sociétés de
patronage des apprentis pourraient assurer un mixage comme en Allemagne, où cela lui a
impulsé un développement admirable : « le gouvernement impérial, là comme dans les autres
domaines de l’Économie sociale, a donné le branle, mais les patrons, les syndicats, les
associations privées et les sociétés religieuses et laïques ont suivi » (p. 311).d) L’assistance
Définie par l’absence de réciprocité et d’automaticité, l’assistance « doit se transformer en
assurance pour être efficace » et « passer de la charité à la justice » (p. 63). Assurance et
assistance se distinguent plus par une différence de degré que de nature : plusieurs formes
d’assurances mutuelles recourent en effet à la subvention publique ou au soutien
philanthropique pour subsister. Charles Gide fonde l’assistance sur la distinction entre
différentes catégories de pauvres : les invalides qui doivent avoir droit à l’assistance publique ;
les valides sans travail qu’il convient de mettre au travail ; les familles chargées d’enfants dont
les maigres allocations lui paraissent du « gaspillage » ; les chômeurs volontaires qui
constituent « un des problèmes dont l’opinion publique se préoccupe le plus » (p. 321), et qui
sont conduits au travail forcé ; même si Gide reconnaît qu’il est difficile de distinguer le
chômage volontaire et involontaire.
Les questions de chômage et d’assistance révèlent ainsi les contradictions d’un Gide à la
fois moraliste (non seulement au sens de la moralisation de l’économie mais aussi des
individus) et solidariste : les infirmes doivent être considérés « comme les déchets inhérents à
toute entreprise humaine et [il convient de] les faire rentrer dans les frais généraux de la
fabrique sociale » (p. 64), mais l’invalidité est « le pire des maux » (p. 284). Les chômeurs sont
à la fois des parasites, profiteurs potentiels des assurances chômage, mais aussi des victimes
(des crises économiques ou des stratégies patronales).
Très hostile à la lutte de classe, mais aussi conscient que l’initiative individuelle a un impact
limité et que le paternalisme patronal est en déclin, Charles Gide reconnaît à la fois la force et
l’efficacité de l’action collective et législative ; mais il met également en valeur le rôle individuel
joué par des personnalités qui, comme lui, accompagne le mouvement social.
« Si la classe ouvrière doit réussir enfin à constituer la République sociale à laquelle elle
aspire, il est très probable qu’elle le devra à la coopération, peut être intéressée mais tout de
même consciente et voulue — non pas seulement des « intellectuels », mais aussi des
bourgeois (p. 88).
II.4. Un positionnement sans ambiguïté
A l’issue de cette rapide présentation des grandes analyses, par Charles Gide, des
modalités d’amélioration de la condition ouvrière, il ressort un positionnement sans ambiguïté
sur quatre questions transversales, de nouveau très prégnantes dans le contexte actuel : une
forte critique des thèses libérales défendues par l’école classique à travers Léon Say ; une
inquiétude face à l’émiettement et au cloisonnement des associations ouvrières ; une
confiance dans l’intervention publique et son évolution ; enfin, une approche très moderne des
problèmes sociaux soulevés par l’internationalisation de l’économie.a) ...sur le libéralisme.
A plusieurs reprises dans son ouvrage, Charles Gide reprend et illustre les critiques faites
dès 1890 à l’école libérale classique, que ce soit sur le taux de salaire, l’épargne, l’assurance
et l’assistance, ainsi que sur le rôle des intermédiaires et de l’État.
- Sur la question des salaires, Charles Gide réfute la théorie classique selon laquelle le taux
de salaire tend à s’élever « naturellement » (Bastiat, Leroy-Beaulieu), ce qui condamne toute
action pour l’augmenter volontairement (par la grève, la philanthropie ou la législation) qui
produirait l’effet inverse. De même, il refuse l’idée selon laquelle toute hausse des salaires et
réduction du temps de travail entraînerait obligatoirement une baisse des profits, alors qu’elles
peuvent engendrer des hausses de productivité.
— Sur la protection sociale, il démontre que l’encouragement de l’épargne individuelle n’est
pas une solution pour la classe ouvrière ; et que la richesse globale se nourrit également de la
protection contre les accidents du travail et contre le chômage. Les libéraux (par la voix de
Léon Say) ne relèvent que leur coût qui va peser sur « la nation tout entière », alors que Gide
les considère aussi comme un apport. De même, il réfute l’idée de substitution entre réparation
et prévention des risques sociaux, si les modalités choisies permettent à la fois l’incitation et le
contrôle. Concernant l’assistance, l’exemple anglais lui semble suffisamment démonstratif pour
contredire « la vieille théorie de l’économie classique d’après laquelle le nombre des pauvres
augmenterait nécessairement en proportion des secours qu’on leur donne » (p. 325).
- Sur le rôle des intermédiaires commerciaux qui, selon Léon Say, sont le produit de la
division du travail, et donc source de la richesse nationale (p. 201), toute l’œuvre de Charles
Gide a constitué un plaidoyer contre l’exploitation des consommateurs par les petits
commerçants qui majorent les prix et abusent du crédit, quand ils ne falsifient pas la qualité
des produits.
- Sur la compétence de l’État dans la protection du consommateur (notamment contre les
produits toxiques) que les libéraux lui dénient au nom de la protection de la liberté individuelle,
Gide relativise l’impact de cette intrusion, car « la guerre actuelle a tellement multiplié les
ingérences de l’État dans tous les domaines et soumis les consommateurs à de si incroyables
servitudes que dorénavant les protestations contre l’intervention de l’État dans le domaine de
la consommation privée n’auront plus grande force » (p. 230).
b) ...sur la vitalité et l’émiettement associatifs
De façon moins systématique mais à plusieurs reprises, Charles Gide déplore l’émiettement
de l’association ouvrière en France, contrairement à l’Angleterre, tout en s’émerveillant, dès
son premier rapport, de la vitalité comme de la diversité associatives, alors que la loi autorisant
l’association non professionnelle vient juste d’être votée. Les occasions de s’associer sont en
effet multiples et de nombreuses associations ne se créent que sur la défense d’intérêts
particuliers : « tels actes qui semblent porter essentiellement le cachet de l’individualisme
parce qu’ils ne relèvent que de la conscience de chacun... ne semblent plus aujourd’huipossibles autrement qu’en fondant quelque Ligue... » (p. 75). Mais ces intérêts peuvent
s’opposer les uns aux autres : « Ces formes d’association ne vivent pas toujours en paix.
Chacune, obéissant à son instinct, inné dans toute institution comme dans tout être vivant,
s’efforce de s’étendre en envahissant le champ du voisin. Chacune revendique comme
siennes les fonctions des autres. » (p. 76).
Associations, coopératives et mutuelles restent ainsi faibles et fragiles, ce que Gide attribue
à l’esprit individualiste et particulariste des Français, chacun se repliant sur un intérêt étroit et à
court terme. Ainsi, pour la protection sociale, « les jeunes préfèrent constituer des sociétés de
jeunes » (p. 270) ; les coopératives de consommation constituent « une poussière de sociétés
sans lien entre elles et qui s’ignorent même les unes les autres » (p. 197), et la France se
laisse distancer par les autres pays en ce qui concerne les fédérations d’achat et les magasins
de gros (p. 198).
Pour y remédier, il prône le modèle fédéral inspiré du système anglais et autorisé pour la
mutualité par la loi de 1898, ce qui permettrait de promouvoir véritablement les sociétés de
secours mutuel comme « organes de solidarité » ; il salue les efforts des coopératives de
production regroupées en 1884 dans la Chambre Consultative, comme manifestant une «
qualité rare » (p.350) ; il salue également « le rôle grandissant » de la Fédération Nationale
des coopératives de consommation, issue de la fusion qui a mis fin aux « luttes intestines »
entre les deux organisations originelles (p 200).
Il insiste également sur la nécessaire entente entre les institutions charitables, rendue
difficile en France par cette difficulté à se fédérer, par la défense de l’autonomie
confessionnelle et par l’opposition entre assistance publique et bienfaisance privée. Il cite ainsi
l’exemple de la ville d’Eberfeld où « c’est l’assistance privée qui agit, c’est l’assistance publique
qui paie » (p. 350).
Et enfin, il revient régulièrement sur la nécessaire intégration des formes coopératives
autour de la coopération de consommation. Pour sortir de l’évolution, qu’il souhaite transitoire,
entre travail indépendant (l’initiative individuelle) et grande industrie (le monopole), c’est la
coopération et la collaboration (on parle aujourd’hui de partenariat) qui lui semble le meilleur
moyen pour mobiliser les énergies individuelles au profit de la vie collective.
c) ...sur l’intervention de l’État : l’association
généralisée ?
Pour Charles Gide, le renforcement de la solidarité passe par une construction progressive
qui substitue la solidarité volontaire et réfléchie à la solidarité naturelle, via la solidarité
obligatoire. L’action de l’État, sorte d’association généralisée, lui parait une étape nécessaire,
appuyée par la morale individuelle et l’éducation sociale, pour diffuser l’association volontaire.
La pratique du suffrage universel en République conduit à « la législation de l’opinion publique.
La volonté des majorités n’est-elle pas aussi la loi de toute association si libre qu’elle soit ? »
(p. 82). L’association peut ainsi se transformer en service public...et vice versa. Plus tard, Gide
soutiendra l’idée des régies coopératives promue par Bernard Lavergne28, sociétés financées
29sur fonds publics, mais gérées de façon tripartite (État, salariés, usagers) .