Mise en page 1 - Ville de La Valette-du-Var
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Description

  • cours - matière potentielle : des prises de vues
  • cours - matière potentielle : des deux hivers précédents sur la montagne de lure
  • mémoire
  • exposé
trace Exposition espace d'art le moulin La Valette-du-Var, France Automne 2011 - Hiver 2012 2010. 150 x 180 cm. EXCUSEME,WHILE I KISS THE SKY Éric Bourret
  • centaines de clichés et des centaines d'heures de marche
  • éric bourret
  • titre de l'exposition
  • aune des progrès de la science et de la philosophie
  • étonnement en étonnement
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  • art
  • arts

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Nombre de lectures 46
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Exrait

trace
Exposition espace d'art le moulin La Valette-du-Var, France
EXCUSE ME, WHILE I KISS THE SKY
Éric Bourret
2010. 150 x 180 cm.
Automne 2011 - Hiver 2012trace
Automne 2011 - Hiver 2012 - Page 2
race est la publication qui caractérise les expositions
d’art contemporain réalisées par le service des affairesT culturelles de la Ville de La Valette-du-Var. Ce numéro de
parution accompagne l’exposition "Excuse me, while I kiss the sky"
de Éric Bourret. Trace jalonne les expositions du Moulin, Espace d’art
et en constitue l’histoire et la mémoire.
Zanskar-Paldar 2010.
Itinéraire
d’un piéton d'altitude
Éric Bourret revient au Moulin et c’est un bonheur. C’est
une parfaite logique aussi, après l’expérience que nous
avions tentée ensemble en 2002 autour du patrimoine
valettois et des murs de jardin.Dans ce numéro
02 • SOMMAIRE Isabelle Bourgeois
03 • INTERVIEW Aujourd’hui, on peut dire que tu continues ton chemin d’artiste
ÉRIC BOURRET ET ISABELLE BOURGEOIS marcheur, mais cette fois en levant les yeux au ciel, en t’en rapprochant
06.09 • L’IVRESSE DES SOMMETS effrontément comme le confirme le titre de l’exposition, Excuse me,
THE INTOXICATION OF THE SUMMITS while I kiss the sky…
TEXTE DE FRANÇOIS COADOU
15 • ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES Éric Bourret
16 • REMERCIEMENTS / INFOS PRATIQUES Que je photographie la terre ou le ciel, je garde les mêmes
préoccupations, entre autres celle des matières des espaces
traversés, sol et ciel. L'épaisseur des éléments et leur fugacité
restent criantes. La possible métamorphose de la matière nous
interroge toujours. L’eau que nous pouvons percevoir dure comme de
la roche, et inversement des pierres évanescentes comme les nuages.
I. B. : C’est l’interprétation, la révélation de cette dualité, de
cette ambiguïté, qui sont l’enjeu de ton travail. Hier sur les pierres,
aujourd’hui dans les nuages…
É. B. : C’est en me frottant corps et esprit au paysage que je fais
œuvre et rends compte de la marche. Je suis constitué des paysages
que je traverse et qui me traversent. Pour moi, l'image photographique
est un réceptacle de forme, d’énergie et de sens. Elle fixe les
expériences, le trop comme le pas assez, excès de visible dans la
série des grands panoramiques exposés au MAMAC de Nice en 2008
ou raréfaction des formes dans la série blanche présentée auDirection et commissariat
Isabelle Bourgeois Prieuré de Salagon en 2010. À mon sens, c’est par la mise en scène,
Coordination de l’exposition et régie des œuvres les limites du visible que se jouent les enjeux de la photographie,
Service des Affaires Culturelles sa capacité d'être "au plus proche d'un réel en mouvement".
I. B. : Mais pourquoi marcher avec tant de constance, d’insistance ?
Et pourquoi marcher, si loin et si haut comme tu le fais depuisÉditeur Ville de La Valette-du-Var
des années ?Graphistes Studio MCB / 0494141685
Centre d’impression Imprimerie Riccobono
Directeur de publication Isabelle Bourgeois É. B. : Cela fait 25 ans que j’allie les deux pratiques, marche et
Tirage: 3000 exemplaires photographie. En fait, je ne peux plus les dissocier. Je prépare
Journal gratuit ne peut être vendu les itinéraires à l’aide de cartes détaillées, mais la marche est
ISSN: 1969-2625
Crédits photographiques Éric Bourret
Textes François Coadou
Relecture Jean Petrissans
Traduction Caroline Newmantrace
Automne 2011 - Hiver 2012 - Page 3
experience. Moreover, if you walk for several days, the distortions betweenune pratique très simple qui ne nécessite ni apprentissage ni
oneself and the landscape you move through gradually disappear. As fortechnique ni argent. Il faut juste un corps, de l'espace et du
the photographic apparatus, it records, makes legible the experiencetemps. Dans l’Himalaya et dans les Alpes, la marche invite au
of the landscape encountered. Photography re-transcribes the energiesdépouillement. La marche peut également être un acte philosophique
which animate landscape just as well as those that run through ouret une expérience spirituelle. De plus, si tu marches durant de
own bodies. It traces movement and the modifications of gases, liquids
nombreux jours, les distorsions entre soi et le paysage emprunté
and minerals.
s’amenuisent. La machine photographique, quant à elle, enregistre,
rend lisible l’expérience du paysage traversé. La photographie I. B. : Your choice to be an unrelenting walker means that you move
retranscrit les flux qui animent le paysage comme ceux qui animent forward, literally and figuratively ! This work in progress is not unrelated to
notre propre corps. Elle rend compte du mouvement et de la the fact that we here again in 2011, together proposing another step toItinerary of a high
modification des corps gazeux, liquides et minéraux. follow. And when you talk to me of this umpteenth to Ladakh last year, of
the beginning of your work on the sky, I wanted to walk in your footsteps andaltitude walker give you the opportunity to show your work here today.I. B. : Ton choix de marcheur impénitent fait que tu avances, au
propre et au figuré ! Ce work in progress n’est pas étranger au
É. B. : I had begun this work during the past two winters on the Lurefait que nous nous retrouvions en 2011, au choix de proposer
mountain. A small series of enigmatic skies appeared. In fact ancette autre étape ensemble. Et quand tu m’as parlé de cet
It is a great pleasure for us that Éric Bourret has returned to Le indeterminate form, of no apparent scale, with no top or bottom yet
énième voyage au Ladakh l’an dernier, du début de ton travail sur Moulin. Its also perfectly logical, after the experiment we systematically punctuated with a white spot in the centre. Something
le ciel, j’ai eu envie d’emprunter ton pas et de te mettre en main attempted to run together in 2002 on the Valette region's heritage metaphysical in the air !
le pari de l’exposition d’aujourd’hui. and the walls of the garden. You have contributed in a big way to the pursuit of and the showing of
this work that was produced in the "limitless spaces" inherent to the
É. B. : J’avais commencé ce travail au cours des deux hivers Isabelle Bourgeois Himalayas. The Ladakh is an earth-sky particularly adapted to this type
Today, we can say that you are continuing along your path as aprécédents sur la montagne de Lure. Une courte série de cieux of experience : you walk at altitudes of 4000 to 6 500 m. The relationship
walker-artist, yet this time lifting your eyes towards the sky and to space is considerably changed, exaggerated. One becomes a highénigmatiques est apparue. En fait, une forme insaisissable, sans
obviously moving closer to it as the title of this exhibition confirms, altitude walker, a "temporary nomad" as the Ladakh guides whoéchelle, ni haut ni bas, ponctuée systématiquement d'un point
Excuse me, while I kiss the sky… accompany each summer have called me !blanc au centre. Du métaphysique dans l'air !
Tu as largement contribué à poursuivre et rendre visible ce travail
Éric Bourret I. B. : Finally we have chosen to exhibit ten pieces of work, all in aproduit dans les "espaces illimités" qu'offre l'Himalaya. Le Ladakh,
Whether I photograph the earth or the sky, I am still addressing the large format, from among the hundreds of shots and the hundreds of
est une terre-ciel privilégiée pour ce type d'expérience : tu marches same issues, such as the materiality of the spaces crossed, ground and hours of walking.
entre 4 000 et 6 500 mètres d’altitude. Le rapport à l'espace s’en sky. The substance of the elements and their transience is clear. The
trouve largement modifié, exacerbé. On devient piéton d’altitude, possibilities of the metamorphosis of material still questions us today. É. B. : Yes, 30 days of walking during a period of about 2 months covering
"temporary nomad" comme m’ont surnommé les guides ladakhis Water that we can perceive as being as hard as rock and rocks that, to approximately 600 km, in complete isolation. The images chosen are
qui m’accompagnent chaque été ! the contrary, can soon disappear like the clouds. all crossed by a flash of light. As we have already said, walking 8 hours a
day, engenders physiologically another relationship to space and a truly
I. B. : It is the interpretation, the revelation of this duality, this ambiguity specific attitude and approach. In such a way that at the end, I no longerI. B. : Au final, nous exposons dix œuvres, montrées en grand
which are the underlying preoccupations within your work. Yesterday it know if I am seeing with my eyes or with my body. The large formats offersformat, parmi des centaines de clichés et des centaines d’heures
was the stones, today the clouds... the visitors to the exhibition a physical and hypnotic relationship.de marche.
É. B. : It is while I rub my body and spirit against landscape that I produce I. B. : Yes, everything is there, neither more nor less than your gaze borneÉ. B. : Oui, 30 jours de marche en général, durant 600 km environ,
my work and become fully aware of the walk. I am made up of the and "climbed by foot" right up to the clouds... From where the title to this
en autonomie totale. Les images choisies ont en commun d’être landscapes that I have moved through and that move through me. For exhibition has come, borrowed from a legendary guitarist and a song that
traversées par un éclat de lumière. Comme nous l’avons évoqué, la me, the photographic image is the receptacle of form, of energy and of we'll find when searching through LP's from the seventies !
marche à raison de huit heures par jour engendre physiologiquement meaning. It fixes experience, neither 'too much' nor 'too little', an excess
une autre attitude à l’espace et une vraie mise en condition. Tant of visibility in the series of huge panoramas exhibited at the MAMAC in
Dialogue between Isabelle Bourgeois and Éric Bourretqu’à la fin, je ne sais plus trop si je vois avec les yeux ou avec Nice in 2008 or the rarefied forms in the white series shown at the
Tuesday, 4 October 2011
Priory in Salagon in 2010. For me, it is in the showing, the limits ofmon corps. Le grand format propose au lecteur de l'exposition
visibility that photography reveals itself, reveals its capacity to be "as closeune relation physique et hypnotique.
as possible to reality in movement".
I. B. : Oui, tout est là, rien de plus ni de moins que ton regard
I. B. : But why do you always walk and with such insistence ? Whyporté et "grimpé pedibus" au plus près des nuages… D’où le titre
walk as far and as high as you have for so many years ?
de l’exposition, emprunté à un guitariste légendaire et à une chanson
que l’on retrouvera en fouillant les vinyles des seventies ! É. B. : For twenty-five years now that I have been combining these two
activities, walking and photography. In fact I can no longer
dissociate them. I prepare my itineraries with the help of very detailed
Dialogue Isabelle Bourgeois et Éric Bourret
maps, yet the walk itself is very simple and requires no particular skill,
Mardi 4 octobre 2011
technique or even money. Just a body in space and time, and it is with
your body that you comprehend the landscape. Whether in the
Himalayas or in the Hautes-Alpes, walking invites one to become one
with Nature. Walking can be a philosophical act and also a spiritualtrace
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2011. 150 x 180 cm.trace
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L’ivresse des sommets
Zanskar 2010. 110 x 140 cm. Lure 2009. 110 x 140 cm.
haque fois c’est la même chose : un éclat de lumière au centre, entouré d’une nébulosité qui peu de constater que le mot ciel, jadis d’usage fréquent dans l’une et l’autre, a complètement disparu du
à peu s’estompe à mesure qu’on s’en éloigne, jusqu’à sombrer dans l’obscurité. Mais une fois vocabulaire de la science et de la philosophie. Tandis qu’elles lui préfèrent désormais celui d’espace –Cqu’on a dit cela, une fois posé le principe de ce repère pour ainsi dire cartésien qui structure les ce changement dans les termes étant bien sûr aussi un changement dans la manière de penser –, le
images et leur donne leur sens de lecture, du centre à la périphérie, on n’a pas dit grand-chose et tout mot ciel, note encore Richard Bodéüs, ne demeure plus guère aujourd’hui que l’apanage des dévots,
ou presque reste à regarder. Ce sont alors mille détails qui s’offrent à l’œil. C’est une effloraison de "fidèles à la lettre des vieilles Écritures", de l’homme de la rue, "dont les façons de parler échappent
formes qui, d’ailleurs, à proprement parler, ne sont pas tout à fait des formes, avec tout ce que le mot à toutes les réformes", ou du poète.
implique d’épure – de simple, donc, et de reconnaissable –, mais un entre-deux, plutôt, entre la forme
et l’informe – cet absolu qui n’existe pas, sinon comme une vue de l’esprit, ou mieux de l’intellect, dernier C’est ce dernier point de vue, celui du poète, qu’adopte en effet Éric Bourret lorsqu’il décide, non pas en
acte possible pour lui, et quasi de démission, face à la complexité du réel –, un entre-deux, dis-je, où l’occurrence de parler du ciel, mais de le photographier. Un acte qui vaut bien l’autre, à vrai dire, au
la prolifération des formes déjoue, précisément, notre capacité à les reconnaître comme telles – des niveau de la prise de risque : on s’expose au moins autant, ce faisant, à passer pour un ringard ou un
formes –, et peut-être aussi, par conséquent, notre capacité elle-même de connaissance possible, au naïf à l’aune des progrès de la science et de la philosophie qu’il est convenu d’appeler contemporaines.
sens du moins d’une connaissance d’entendement. Forcé d’abandonner celle-ci, en même temps que Pourtant, ce n’est certes pas avec naïveté ni avec ringardise qu’Éric Bourret pointe, quant à lui, l’objectif
d’abandonner le moindre souci d’utilité, ce souci qui toujours la hante, reste à s’absorber alors dans une de l’appareil dans cette direction. Tout au contraire : comme c’était déjà le cas tout à l’heure, lorsqu’il
contemplation gratuite, à s’y laisser mener, toujours, d’étonnement en étonnement. s’occupait de montagnes, de végétations ou de sols, c’est en tant qu’il est mû par une certaine idée de
la nature, de l’ordre tout à la fois de l’intuition et de la réflexion, qu’il décide ici de photographier le ciel.
C’est cette préoccupation pour la complexité du réel, cet émerveillement face à la richesse inépuisable Que cette idée de la nature le décale par rapport à la science et à la philosophie contemporaines, au
des formes nouvelles que sans cesse il engendre, par-delà le répertoire des quelques formes simples monde d’objets et de représentations d’objets qu’elles déterminent, il en a, du reste, pleine et entière
et reconnaissables, toujours identiques, où nous avons trop vite tendance à l’enfermer, à nous enfermer, conscience. Bien mieux, c’est, en un sens, l’effet recherché : il s’agit justement, pour lui, de voir, ou de
c’est cela, je crois, qui caractérise le mieux l’œuvre d’Éric Bourret. revoir, ce que, dans ce cadre, on ne voit plus. Ou pour mieux dire : il s’agit justement de le ressentir et,
par le moyen de ses photographies, de le faire ressentir.
On connaît ses photographies de montagnes, tantôt couvertes de neige, tantôt purement et simplement
minérales (Montagne au carré, 2002-2006 ; Hun-Tun, 2005-2008 ; Lure, 2009-2010), ses photographies Quelques précisions s’imposent, dès lors, sur ce moyen lui-même : sur les protocoles exacts qu’il met
de végétations (Mù, 2005-2009) ou bien encore de sols (Cradle Of Humankind, 2009). Tout cela, nonobstant en place au cours des prises de vues, ainsi que sur l’esthétique des résultats qu’il obtient.
cette rapide tentative de classement, se mélangeant chez lui le plus souvent.
Les photographies d’Éric Bourret sont le fruit d’une véritable ascèse, au sens grec de l’askesis : elles
Sans qu’il faille l’y réduire, le fait est qu’il y a, dans l’œuvre d’Éric Bourret, une récurrence, une prédominance sont le fruit d’un exercice. Il a fallu, pour les prendre, se mettre dans des conditions particulières,
même, des photographies d’éléments naturels. La série qu’il propose ici, des photographies de ciels – extraordinaires en ce que, stricto sensu, elles sortent de l’ordinaire. C’est en montagne qu’il a
ou faut-il dire de cieux ? –, n’y déroge pas. l’habitude de travailler. Autrement dit : dans un certain éloignement vis-à-vis du monde, du quotidien,
et, si possible aussi, en altitude. Ce qui implique bien sûr que, pour y parvenir, et pour s’y déplacer, il
Dans un article publié en 1987 dans le volume 43, numéro 2, de la revue Laval philosophique et théologique, faille longtemps marcher. Dans un tel contexte, c’est peu dire que les points de repère ne sont donc
consacré à la question de savoir si la conception du ciel chez Aristote est encore influencée ou non plus les mêmes : points de repère culturels aussi bien que physiques. On est forcé de voir, de sentir
d’éléments issus des mythes grecs, Richard Bodéüs souligne, en introduction, combien il est frappant différemment.trace
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Lure 2010. 110 x 140 cm. Lure 2010. 110 x 140 cm.
Pour la seconde fois, le lecteur aura remarqué que je glisse, sémantiquement, de voir à ressentir : de pondérables : quelque chose de l’ordre d’une affinité en matière de philosophie. Sans s’aventurer ici
fait, l’expérience à laquelle se soumet Éric Bourret, l’expérience qu’il vit, ne relève pas seulement de la dans une théorie des climats, il n’est peut-être pas indifférent en effet que ce soient ces mêmes lieux,
vision : c’est une expérience qui l’engage totalement. Et c’est une expérience totale, aussi, qu’il entend jadis, qui aient vu naître la philosophie bouddhiste. Ou que ce soit en Asie toujours, même si c’est à l’autre
transmettre au récepteur de ses photographies. bout, en Ionie, que les premiers physiciens, comme le notait déjà Proclus, aient fait leur apparition :
Thalès, Anaximandre ou Héraclite. Deux écoles, bouddhiste et ionienne, qui placent la mutabilité de
C’est la raison pour laquelle, je crois, il apporte tant de soin à l’élaboration esthétique de celles-ci : les l’être, la transmutation de la matière au cœur de leur recherche et dans la proximité desquelles résonne
tirages sont toujours de grand format (ils font ici 150 par 180), que l’utilisation d’un boîtier 6 x 7 lui singulièrement, harmoniquement pour ainsi dire, l’œuvre d’Éric Bourret. De sorte qu’il n’est guère surprenant,
permet d’obtenir sans perdre pour autant en qualité de résolution. Or on comprend aisément l’intérêt au fond, qu’il se sente chez lui là où elles sont nées et se sont développées.
que présentent pour lui de telles dimensions : elles permettent une double lecture des photographies.
Une fois passé le premier contact qu’on a avec elles dans la distance, et qui n’est un contact que visuel, À parler ici d’Héraclite, ce penseur par excellence de la mutabilité de l’être, me vient, alors qu’il serait
demeure encore la possibilité, lorsqu’on s’en approche, d’être absorbé par elles, en elles, et cette fois temps de conclure, une ultime comparaison, à prolonger encore un peu le jeu des parentés. Comparaison
c’est avec tout le corps, dans la contemplation de leurs détails, tous points de repère abolis. Mais à ce avec un autre marcheur, de l’aveu même de qui Héraclite était ce qui lui ressemblait le plus "au milieu
jeu qu’induisent toujours chez lui le grand format et la qualité de résolution s’ajoutent encore, dans la de tout ce qui a jamais été pensé" : je veux parler de Nietzsche. Tout comme les textes de Nietzsche nous
présente série, l’effet de matière, densité et volatilité, ainsi que l’effet de profondeur d’image si particuliers y exhortent, l’œuvre d’Éric Bourret ne nous invite-t-elle pas surtout, par-delà les formes du déjà vu et du
liés au choix du support diasec. J’ai parlé, pour commencer, d’éclats de lumière et de nébulosité. J’ai prévu, à essayer de voir, ou plutôt de ressentir la vie, fût-ce pour un instant seulement, dans l’ivresse
ensuite parlé de ciels. Mais à vrai dire, à bien regarder ces photographies, de plus près, on ne sait plus dionysiaque des sommets, qui est aussi celle des abîmes : en esprits libres ?
trop de quoi il s’agit. Sont-ce vraiment des ciels ? Ne s’agit-il pas plutôt de reflets dans l’eau ? Et ces
éclats, qu’on remarquait tout à l’heure au milieu, sont-ce ceux du soleil ou ceux de la lune ? Mais qu’importe
François Coadou
au fond tout cela ? Ce dont il s’agit ici, n’est-ce pas, plutôt que de ces termes qui appartiennent trop Professeur de philosophie de l’art
encore au registre classique du paysage, de ce que j’appelais tout à l’heure du nom volontiers plus indistinct à l’École Supérieure d’Art de Toulon Provence Méditerranée
Critique d’art (AICA)d’éléments naturels ? Ne s’agit-il pas de se laisser aller à l’infinité et à l’indéfinité des formes complexes,
et inconnues, par-delà les formes simples et connues ? Ne s’agit-il pas de se hisser, ou de descendre
– la hiérarchie se perd –, à ce degré de l’être où les substances ne sont plus substances, mais se dissolvent
et passent les unes dans les autres ? N’est-ce pas cela, surtout, cette incertitude, cette mouvance
incessante, cette instabilité, mais aussi du même du coup cette richesse de la nature, de l’être, qu’Éric Bourret
cherche à capter et à restituer dans ses photographies ?
Il n’y a peut-être pas de hasard, j’y songe maintenant, à ce qu’Éric Bourret confesse une prédilection
pour l’Asie comme terrain de recherche. Bien sûr, il y a, à cela, des raisons qu’on pourrait qualifier de
techniques. Les chaînes de l’Himalaya lui offrent à merveille les conditions qu’il réclame : l’éloignement
vis-à-vis du monde ainsi que l’altitude, sans qu’il lui faille pour autant délaisser la marche au profit de
l’escalade. Mais s’y ajoutent peut-être d’autres raisons, tout aussi déterminantes, encore que moinstrace
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The intoxication
of the summits
Mercantour 2010. 110 x 140 cm.
ach time it is the same thing : a flash of light in the centre, surrounded by a nebula that gradually dissipates
as one moves away until it fades into the obscurity. But once that has been said, once the principle of this
rather Cartesian reference has been established, one which structures the images, how they can beE
studied, from the centre to the periphery, not much has been said and everything or almost everything remains
to be seen. It is then that thousands of details become visible. An outburst of forms which, strictly speaking by
the way, in themselves, are not quite forms, with everything that the word implies to draw out – to be simple,
thus, recognizable -, but more in an in-betweenness, between the form and the non-form – that absolute which
does not exist, if only as a perception of the spirit, or better of the intellect, the final act possible for it, and almost
in resignation, faced with the complexity of reality – an in-betweenness, I say, where the proliferation of forms lessens
our ability to recognize them as such – forms-, and perhaps also, as a consequence, our very ability to know, or at least
as far as our ability to perceive and consider may lead us. Forced to abandon this, at the same time as abandoning
all attempts to perceive some form of utility, a desire that always haunts these, all that remains is for us absorb
ourselves in a carefree contemplation, to allow ourselves to be led from amazement to amazement.
It is this preoccupation with the complexity of reality, this astonishment when facing the inexhaustible richness of
new forms which it unceasingly generates, beyond the repertoire of a few simple and recognizable forms, always
identical, within which we tend so quickly to restrict it, to restrict ourselves, it is this, I believe, which best
characterizes the work of Éric Bourret.
We know his photographs of mountains, sometimes covered in snow, sometimes just purely and simply barren
(Montagne au carré, 2002-2006 ; Hun-Tun, 2005-2008 ; Lure, 2009-2010), his photographs of plant life (Mù, 2005-2009)
and even those of the earth (Cradle Of Humankind, 2009). Notwithstanding this rapid attempt to classify, all his
work tends to blend one into the other.
Not that it is necessary to restrict it simply to this, the fact is that there is, in the work of Éric Bourret, a recurrence,
a predominance even, of photographs of the natural elements. The series that he is showing here, photographs of skies
- or should one say of the heavens ? - is no exception to this.
In an article published in 1987 in volume 43, number 2, of the magazine Laval philosophique et théologique, devoted to
the question of understanding whether the notion of sky for Aristotle is or is not still influenced by elements from Greek
mythology, Richard Bodéüs underlines in the introduction, how striking it is to note that the word "sky", previously
frequently used by both, has completely vanished from scientific and philosophical vocabulary. As they now prefer to use
that of "space" – this change in terms is of course also a change in the way of thinking -, of the word sky, Richard
Bodéüs once again remarks, remains barely more than the prerogative of those pious ones, "faithful to the writing of
Ancient Literature", or the man in the street, "whose way of speaking avoids all manner of reforms", and of the poet.
It is the last point of view, that of the poet in fact, which Éric Bourret adopts when he decided, in such circumstances
not to speak of the sky, but to photograph it. An act that is worth as much as the other, it is true to say, as fartrace
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Mercantour 2011. 110 x 140 cm. Mercantour 2011. 110 x 140 cm.
reflections in water ? And these flashes, that we noticed earlier in the middle, are they created by the sun or theas risk involved in doing this is concerned : one risks at least as much, in doing this, as being seen as a has-been
or as being naive on the eve of such progress in science and philosophy that is commonly considered contemporary. moon ? But what does it really matter in the end ? What matters here is not that those terms still refer too much
However it is certainly neither with naivety nor as a has-been that Éric Bourret points, as for himself, the lens of to a traditional reading of landscape, but that which I had earlier identified with the rather more purposeful, more
his camera in this direction. Quite to the contrary : as was already the case earlier, when he worked with mountains, indistinct term, natural elements. Is it not rather more a question of letting oneself be absorbed by the infinite and
plant life or even the ground, it is while he is driven by a particular way of perceiving nature, a way that is both the "de-finite" aspect of forms, complex and unknown, beyond simple and known forms ? Is it not a question of
intuitive and well thought out, that he decided to photograph the sky. That this way of perceiving nature draws drawing oneself up to, or moving down – the hierarchy loses itself -, to that degree of being where substances
him away from contemporary science and philosophy, from the world of objects and the representation of objects are no longer substances, dissolving into and moving through each other ? Is It not, above all, this uncertainty,
that they determine, he is, of this account, fully aware. Even better, it is, in a sense, the result desired : it is for this never-ending movement, this instability, yet at the same time this richness of nature, of the being, that Éric Bourret
him exactly this, to see or to see again, that which here, one no longer sees. Or better said : it is precisely a question seeks to capture and restore in his photographs.
of feeling it, and through his photographs, of making it felt.
It is perhaps not by chance, I now wonder, that Éric Bourret confesses his preference for Asia as the area where
A few details are required at this point, on the technique itself : on the exact protocols that he establishes when he conducts his research. Of course, there are here reasons that one could qualify as being purely technical. The
taking the photos, as well as the aesthetics of the results he obtains. Himalayan chain of mountains offers him the perfect conditions he seeks : far removed from the world of humans
as well as with altitude, without obliging him to stop walking and benefit from climbing instead. But perhaps other
Éric Bourret's photographs are the result of a true asceticism, in the Greek sense of the work askesis : they are reasons exist, reasons that are as important as these, yet maybe less thought out : something of the nature of an
the result of experience. To take them it was necessary to place oneself in specific conditions, conditions affinity with a certain form of philosophy. Without going into a theory on climates, it is perhaps not to be ignored that
extraordinary in that, strictu sensu, they are out of the ordinary. It is in the mountains where he has the habit of it is a fact that these very places, long ago, saw the birth of Buddhism. Wherever one is in Asia, even if one is at the
working. In other words : at a certain distance from the world, from everyday life and, if possible, at a high very far side, in Ionia, where, as Proclus already observed, the physicists Thales, Anaximander and Heraclitus first made
altitude. This obviously implies, to get there and to move about there, means walking for a very long time. In such their appearance. Two schools, Buddhist and Ionian, which placed the mutability of the being, the transmutation
a context, it goes without saying that the points of reference are no longer the same : points as cultural as they of matter at the heart of their research and the proximity of which the work of Éric Bourret resonates in a very
are physical. One is obliged to see, to feel in a different manner. singular manner, harmonically so to speak. In such a manner that in the end, it is hardly surprising that he feels
so at home there where they were born and developed.
For the second time, the reader will notice that I have glided, semantically speaking, from seeing to feeling : in
fact the experience to which Éric Bourret subjects himself, the experience he lives through, is not just a question To speak here of Heraclitus, the philosopher so well-renowned for his thoughts on the mutability of the being, it
of vision : it is an experience into which he is completely encompassed. It is a total experience too, that he wishes comes to me, when it is high time to conclude, an ultimate comparison, to prolong just a little further the reflection
to transmit to those viewing his photographs. on kinship. The comparison with another walker, one who confessed that Heraclitus was the person who resembled
him the most "among all that which had never been thought" : I want to speak of Neitzsche. Just as the texts by
This is the reason, I believe, for which he takes such great care with the aesthetics of his work : the prints are
Neitzsche urge us to, does not the work of Éric Bourret invite us above all, beyond the forms already seen andalways large in the size that the use of a 6 x 7 camera enables him to obtain (150 x 180 cm) without losing the
foreseen, to try to see, or rather to feel life, be it only for a brief moment, in that Dionysian intoxication of the
high quality of definition. So it is easy for us understand why he is so interested in these dimensions : they enable
summits, which is also that of the abysses : as free spirits ?the photographs to be read in two ways. Once the first contact with them is made from a distance, a contact that
is purely visual, there lies another possibility, when moving closer, which is to be absorbed by them, into them, and
this time with one's entire soul, drawn into the contemplation of the details, all points of reference abolished. But
François Coadouto this particular interplay that the large size and high quality of definition always create in his work, another
Lecturer in Philosophy of the Arts at l’École Supérieure de Toulon Provence Méditerranéeaspect is added in the present series, the very particular effects of the material, density and volatility, as well as
Art Critic (AICA)that of the depth of field linked to the use of a Diasec mount. In the first place I spoke of the flashes of light and
the nebulosity. I then spoke of the skies. But to tell the truth, when taking another look at these photographs,
from closer up, one no longer really understands what they are about. Are they really skies ? Are they not reallytrace
Automne 2011 - Hiver 2012 - Page 10
2010. 180 x 550 cm.

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