JE SUIS TON PERE - Episode I - La Besace Fantôme

JE SUIS TON PERE - Episode I - La Besace Fantôme

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Description

**La série**
Neuf mois de grossesse. La femme qui les vit de l'intérieur, avec une intensité incomparable et un florilège d'émotions à fleur de peau, on connait bien. Mais que dire de l'homme qui l'accompagne ?
La série JE SUIS TON PERE raconte avec humour la grossesse de l'homme, les chamboulements dans son corps et dans ses conceptions du monde... Car, non mesdames, vous n'avez plus l'exclusivité de la procréation ! L'homme d'aujourd'hui, s'il ne s'arrondit pas au sens propre du terme, découvre que divers aspects de sa vie évoluent entre chaque échographie et que bière et pizza doivent peu à peu céder du terrain au lait en poudre !
Découvrez ces 9 mois étonnants et pétillants racontés en 9 épisodes pour vivre au rythme du héros de demain : le futur père.
**Episode I - La Besace Fantôme**

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Publié le 19 novembre 2014
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Langue Français
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Je suis ton père 

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EPISODE I

Une série proposée par

Alexandre Jarry

© 2014 – Tous droits réservés

 

 

Une production MysteranduM Editions

 

 

Mentions Légales 

Cet ouvrage est protégé par copyright. Tous les droits sont exclusivement réservés à son auteur et aucune partie de cet ouvrage ne peut être republiée, sous quelques formes que ce soit, sans le consentement écrit de l’auteur. Vous n’avez aucun des droits de revente, ni de diffusion, ni d’utilisation de cet ouvrage sans accord préalable de l’auteur. Toute violation de ces termes entraînerait des poursuites à votre égard. 

 

Crédits

Couverture : photographie, retouches  et montage par Alexandre Jarry 

 

Episode I – La besace fantôme

 

 

 

Dans une galaxie  

très très lointaine de toutes 

celles que nous ne connaissons pas… 

A deux millénaires et des poussières d’étoile  

de la mort d’un certain Jésus Christ, dans une  

ville tellement commune  qu’elle pourrait être la vôtre… 

 

Elle vient de se lever. Sa silhouette se découpe, indécise, dans l’encadrement de la porte. 

"Je suis épuisée…" 

 

Le nez dans le café, l’oreille à l’affut du moindre silence, l’homme grommèle. Elle insiste. 

"Je dors mal, ces derniers temps, c’est incroyable. Encore cette nuit. J’ai tourné, viré… Impossible de trouver le sommeil." 

 

L’œil flasque et bovin, la paupière gonflée comme un brassard de piscine, l’homme tente un regard en direction de sa femme. La nuque roide, la moustache froide, il peine à survoler la ligne d’horizon du petit déjeuner. Il abandonne, se saisit de son couteau souillé de margarine jusqu’à la garde, le passe pour la cinquième fois sur sa biscotte Eco+ qui, sous la pression de ses doigts engourdis, se brise. Les restes de la biscotte perdent dramatiquement de l'altitude et amerrissent, floc, dans le café... L'attention du commandant de bord, distrait par sa femme l'instant d'avant, est immédiatement captée par l'avarie qu'il vient d'essuyer. L’heure est grave… Il grommèle à nouveau une flopée d'ourseries dans lesquelles l'on distingue vaguement le mot merde. Il n’y a pas de survivant, la mission Biscotte est un échec cuisant. 

"Dis, tu m'écoutes, là ?" 

 

L’homme hausse un sourcil. Il comprend qu'il ne s'agit plus de renâcler comme un phacochère mal léché ou d'avoir accès au langage rudimentaire des premiers hommes du matin — ce dialecte direct et concis que les femmes n’entravent pas. Il comprend également que son petit déjeuner ne s'achèvera pas dans la paisible quiétude du neurone intermittent et de la cervelle à économie d'énergie. La femme occupe l'immensité infinie de sa solitude prandiale. Il enclenche le groupe électrogène de secours et tente une sortie risquée de son apathie matinale. 

"Mais oui. Je t'écoute." 

 

Les syllabes sont lapidaires, comme des coups de sabre-laser. Il ne faudra pas en demander davantage à l'homme, dans l'immédiat. Ni à la femme, d'ailleurs, qui saura se contenter de ce court alignement monolithique de phonèmes pour y percevoir la fervente promesse d'une conversation riche en structures sujet-verbe-complément. Elle enchaine à la vitesse de l'archéologue enthousiaste qui déterrerait une vertèbre de stégosaure de ses vigoureux petits coups de pinceau. 

"Je suis allée aux toilettes. Les premières urines, tu sais..." 

 

L'homme tique. Il ferme les écoutilles et laisse maladroitement exploser une deuxième biscotte dans sa main.  

Elles sont fragiles ces biscottes, faudra changer de marque, songe-t-il. C'est vraiment de la merde. Il s’apitoie vaguement sur le sort des rebelles de la tartine qui sont détruits un à un. A ce rythme, beurre et confiture se retrouveront vite orphelins. Les débordements verbaux de son épouse passent néanmoins au premier plan. Et, à leur encontre, il exprime un courage digne de celui d'une autruche. Il emprunte toutes les bifurcations mentales s’offrant à lui. Il pense que la survie de sa journée en dépend et choisit de ne pas en entendre d’avantage. 

Elle ne va tout de même pas m'infliger les tribulations de sa vessie, à peine sortie du lit... C’est dégueulasse, ça ne se fait pas ! 

Oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, les réflexions de l’homme sont distinctement élaborées dans son cortex, même à 5h30 du matin. Mais sur l’autoroute conduisant ses pensées rondement constituées à l’élocution finale, l’aire de Broca n’ouvre pas avant 9h. D’où les borborygmes et autres grognements peuplant les aurores et la cuisine. 

"... positif. Regarde, je crois que c'est ça, non ?" 

 

Malgré les parcelles d’informations parvenant à franchir la barrière de son ouïe, l’homme s’entête, s’enferme dans ses considérations métaphysiques. Il bougonne en son for intérieur. 

Déjà que j'ai eu droit à Dirty Dancing hier soir, alors bon... 

"... la petite barre, là. Tu vois ? Regarde, tu vois comme moi, non ?" 

 

Il veut résister mais sait pertinemment que c’est peine perdue. Sa femme a avancé le vaisseau amiral. Elle le tient entre ses mains et le lui montre avec insistance. Il n’y a pas d’échappatoire. 

Adieu, café du matin. Je t’aimais bien… 

Il jette les armes. Cuillère et couteau tintent violemment contre le pot de confiture. L’œil toujours aussi morne, mais déterminé désormais, il tend la main et saisit l’objet qu’agite sous son nez la femme aux mille questions.  

"Bon. Fais voir." 

 

Il regarde le stylo qu’il a maintenant entre les mains. Il l’étudie, l’examine, le détaille sous toutes ses coutures. L’objet n’a pas de pointe. Pas d’encre non plus, donc. Du reste, il est un peu plat pour un stylo. En une fraction de seconde, il élimine ce diagnostic et penche pour un thermomètre. Il cherche le mercure, les chiffres, les indications. Le huitième de seconde suivant, il sait au plus profond de lui qu’il n’est pas en possession d’un thermomètre. Il y a un trait dessiné dans un cadre. Et un autre, plus discret, dans une deuxième case. Voilà. Il reconnait l’objet. Il en a déjà vu auparavant. La veille pour être exact. L’avant-veille aussi d’ailleurs. Subitement, son corps passe en alerte rouge et les responsables de la communication se mettent à l’ouvrage. L’homme tortille les lignes de son visage en une grimace de dégoût et s’insurge. 

"Non, mais attends ! C’est crade, je suis à table !" 

 

Puis se ressaisit. 

"Mais… C’est le troisième que tu fais ?" 

 

La femme exécute la frimousse enfantine qu’elle a l’habitude d’afficher quand elle se sait un peu excessive. Un peu excessive, mais tellement craquante, regardez ! 

"Le troisième, oui… Mais c’était pour être sûre." 

 

Argument gagnant. La justification a beau être plutôt bancale, elle arrache un sourire au grizzli qui lui sert de mari. Ce dernier est désormais pleinement éveillé et conscient de l’importance du moment. Ils ont tant attendu ce jour. Ils y ont investi tellement d’espoir… Un sourire gagne ses lèvres. Son visage de crustacé pas frais s’illumine enfin. Il mesure toute la beauté de l’instant, de ce qu’il représente. 

"Ecoute, dit-il à l’issue d’un silence de réflexion, je crois qu’après trois tests de grossesse positifs consécutifs, on peut commencer à y croire, ma chérie. Nous sommes enceints !"    

 

***

 

Les images de la vidéo défilent péniblement sur le streaming hoquetant de YouTube. 

"Ça rame ! Pourquoi ça rame autant ?" 

 

La femme s’énerve, s’agace, tapote l’écran avec impatience. Elle aimerait bien voir ce film documentaire. 

"On est à la campagne. La connexion est mauvaise, cherche pas." 

 

Enfin les animations 3D commencent à s’enchainer. La voix du narrateur, puissante et dynamique, vient occuper l’espace sonore, drapée d’une orchestration épique et formidable digne des plus grands péplums. Nous y voilà. L’homme se penche sur sa femme pour mieux voir l’écran de l’ordinateur. La musique a ranimé en lui le gladiateur endormi qu’il se rêve. Il se voit déjà caresser d’une main virile et épaisse les champs de blé. Le reportage prend des allures de cinéma hollywoodien, le spectacle peut commencer. 

S'engage alors une course folle, filmée par l’entremise de contre-plongées et de travellings de dingues que seule l’animation numérique peut offrir. La compétition est âpre. Des milliards d’asticots supersoniques remontent fougueusement les tunnels carmin et peuplés de doux tentacules. Ils survolent la forêt de bras tâtonnant à la vitesse de l’éclair. Ils se tortillent, se bousculent, s’enfoncent plus avant dans le boulevard et, têtes brûlées tous autant qu’ils sont, bringuebalent à toute puissance, inconscients des dangers, impitoyables et ridiculement héroïques. Il n’y a pas de place pour l’accident et encore moins pour l’adversaire. Seule la victoire compte. D’une certaine façon, c’est encore et toujours la plus vieille histoire du monde : The Fast and the Furious. Une démonstration à l’état brut de ce que à quoi peut conduire une montée de testostérone.  

L’homme se gratte le menton et se prend au jeu. Cette image lui parle.  

La course folle continue. Les rougeoiements de l’écran et l’atmosphère chaude qui se dégage du reportage imposent une ambiance de désert. Tous les spermatozoïdes sont frères. Ils galopent tous après la même chose, la même denrée. Mais pour survivre, ils doivent écarter les autres. Le futur cocon maternel devient un champ de bataille pour barjots assumés. Un terrain ocre et rouge miné de toutes parts. Une terre inhospitalière et violente dans laquelle évoluent ces barbares des temps modernes. Un carnage sauvagement jouissif comme l’on en trouve dans les courses de Tatooine, où le jeune Skywalker s’illustre. La sélection est rude et les spermatozoïdes donnent tout ce qu’ils ont pour accéder au Graal. Mais pour le moment, il n’y a aucune trace de l’ovule… Le petit bagage génétique refuse de se montrer. Il se fait discret, c’est une véritable besace fantôme.  

Le commentateur ne mâche pas ses mots, quant aux enjeux de la compétition. Comme il le souligne, les morts se dénombrent déjà à la pelle.  

"Il ne sont déjà plus que quelques milliers…"  

 

La femme sourit, cruelle, à l’évocation de cette hécatombe. 

"Ouh la ! C’est Hunger Games, dit-elle." 

 

C’est Battle Royal, pense l’homme en écho.  

La musique s’intensifie et l’ovule – titanesque artéfact auréolé de sa gelée royale – surgit de nulle part. Enfin ! Les spermatozoïdes survivants semblent s’observer pendant une infime fraction de seconde avant de donner le dernier coup de rein. La forteresse est assaillie, ce n’est plus qu’une question de temps. Ils ne sont plus que quelques centaines pour mener le siège. Les asticots kamikazes avoinent à plein tube. C’est une course contre l’horloge. Ils le savent, c’est inscrit en eux. Trouver la faille, s’y infiltrer. Ils pilonnent la surface du globe. A la guerre comme à la guerre ! Coup de boule une fois, coup de boule deux fois ! Ils martèlent. 

"Zidane aurait apprécié…" 

 

Le plus futé d’entre eux, qu’on ne distinguait pas des autres jusqu’alors, a droit à son gros plan. Message bien reçu pour les spectateurs : ils ont compris que celui-ci tirerait son épingle du jeu. Le spermatozoïde ayant décroché le rôle principal furète et passe sa tête allongée dans une fissure de la coque. Dès cet instant, il le sait, l’affaire est dans le sac. A la manière des plus grands héros de la création, sa réussite se double d’un sacrifice ; il doit abandonner derrière lui son flagelle. L’homme, momentanément sensible au sort du minuscule être se fend d’un commentaire. 

"Luke Skywalker a perdu sa main dans l’un de ses derniers duels. Mais c’était pour la bonne cause… On n'obtient rien sans rien, juge-t-il bon d'ajouter, la mine éprise de philosophie." 

 

La mise en lumière de ce destin douloureux ne recevant aucun écho de la part de sa moitié, il redirige son attention vers les images du reportage. La tête du spermatozoïde vient de fusionner avec le noyau magique de l’ovule et la création nouvellement obtenue commence à se déplacer tout en mutant. L’homme secoue la tête, dubitatif. Il se souvient des dessins-animés de son enfance, à présent. Et il se dit que dans Dragon Ball Z, lorsqu’il y avait une fusion, le résultat pouvait être fantastique comme abominable. La suite des images lui donnent raison. La chrysalide s’est logée à hauteur de l’endomètre pour libérer une espèce de monstre invertébré gluant et repoussant.  

"Rha ! C’est carrément dégueu. T’as une limace dans l’utérus !" 

 

L’ami de la délicatesse et de la poésie maintient sa grimace pendant quelques secondes et observe avec appréhension la suite des métamorphoses. Lorsque l’histoire se concentre sur l’évolution primitive de l’embryon, une lueur d’émerveillement éclate au fond de son œil.  

C’est génial, on dirait un alien ! Le huitième passager ! Enfin, le troisième passager, plutôt… 

Puis la lueur d’émerveillement se change rapidement en une étincelle de terreur. 

"Et, mais non ! Attends, c’est horrible ! Qu’est-ce que c’est que ce monstre ? Je ne veux pas de ça, moi ! Il ne nous ressemble pas. Il n’est même pas… HU-MAIN !" 

 

Le narrateur reprend, comme s’il avait deviné l’horreur saisissant le futur père, et enfonce le clou. 

"L’embryon ressemble d’abord à un petit poisson, puis à un batracien. En se développant un peu plus, il finit par ressembler à un reptile. Sa longue queue ne se rétracte que peu à peu, après plusieurs…" 

 

L’homme grince des dents. La femme commence à son tour à déchanter. Elle veut néanmoins relativiser.  

"Tu sais, on n’y est pas encore, dit-elle. A priori on en est à trois semaines après la fécondation. Donc pour le moment, ce n’est qu’un petit sac alvéolaire, dans l’utérus. C’est microscopique, j’ai vu ça sur internet." 

 

Un petit sac alvéolaire ? L’homme ravale sa salive et se fait sa propre traduction de ce charabia un peu glauque ; en gros, pour le moment, sa femme n’a qu’un grain de sable posé quelque part dans son ventre. Un grain de sable. Pas de quoi paniquer. C’est bien concret, ça, un grain de sable. C’est tout petit, c’est inerte, c’est inoffensif. Ça n’a pas de dents. D’ailleurs, lui aussi a déjà connu ça, lorsqu’il a eu son calcul rénal. Il s’en souvient bien. Un petit caillou, un tout petit caillou, coincé entre son rein et sa vessie. Rien de bien méchant… Rien de bien… 

Tu parles !  

Jamais il n’avait autant dérouillé que le jour où ce foutu calcul avait décidé d’entreprendre un voyage migratoire vers les sorties de secours de son corps ! Ce mauvais souvenir l’invite à réagir. Il ferme presque brutalement l’écran du PC et déclare sans consulter sa femme qu’il vaut mieux se réserver le visionnage de la suite pour quand la grossesse aura un peu avancé. 

"Voilà ! C’est tout pour aujourd’hui. La suite au prochain épisode, s’écrie-t-il. Gardons un peu de suspense."  

 

***

 

Deux jours plus tard. C'est le jour de la Confirmation. 

Pas celle qui fait suite à la Communion des bons petits chrétiens, non. Il s’agit là de la vraie Confirmation, officielle ; celle prononcée par la Sainte Entité, déesse de la Création qui exerce ses enchantements depuis son cabinet de gynécologie. L’homme ne s’inquiète pas. Après trois tests positifs, pour lui, le mystère est depuis longtemps dissipé. Trois tests, mine de rien… Une vielle rengaine insupportable vient lui vriller la cervelle. 

Et un, et deux, et trois... zéro ! 

Il a honte, mais le refrain s’impose à lui, comme une malédiction. Après tout, la graine est plantée et a commencé à lever. Il en est aussi convaincu que le jour où il a appris qu’Arnold Schwarzenegger allait repasser devant les caméras. Une certitude inexplicable, presque prétentieuse, soutenue par les échos arrogants d’un "Je le savais !" de derrière les fagots.   

De son coté, sa femme est plus angoissée. Attention ! Pas une angoisse de nana partie faire les boutiques pour se retrouver face à un magasin de chaussures fermés pour cause d’inventaire. Rien à voir ! La boule au ventre concerne ici les changements dans son corps qui aideront à engendrer une vie. Pas une mince affaire, même si c’est le lot de pratiquement n’importe quelle femme... Elle ne bat pas du talon ; ce serait trop flagrant. Elle sait parfaitement comment maitriser son stress. Mais les jambes sont serrées et les bras tendus comme la corde d’un arc dans laquelle sont encochés les genoux.  

Lui, fesses dangereusement au raz du vide en bord de chaise, pieds se perdant dans l’horizon de la salle d’attente et omoplates plaquées au mur, ne semble préoccupé que par un point : la batterie de son smartphone tiendra-t-elle jusqu’au moment où l’on viendra les chercher ? L'homme pousse un soupir. Presque trois longues minutes, déjà, qu'ils sont là. Seulement trois minutes, mais pendant lesquelles il a tout de même eu le temps de consulter ses mails et de lancer une partie endiablée de Backgammon contre l'intelligence artificielle, et tricheuse, de l'appareil. Il n'a jamais compris pourquoi dans les salles d'attente le temps semblait s'étirer lascivement jusqu'à rendre dingues ses occupants. Pour autant, il ne se fout pas de la toile qui se tricote dans le giron de sa moitié. Au contraire, il est ravi de se dire qu’une version miniaturisée et condensée de leur couple va venir chambouler la vie à la maison. C’est juste qu’il déteste attendre pour simplement entendre ce qu’il sait déjà. 

La porte s'ouvre finalement, à la volée, sur une blouse blanche longiligne surmontée d'un sourire de courtoisie bref et un rien fatigué. 

"Madame, Monsieur..." 

 

L’accueil est minimaliste. Sans fioriture. Les mouvements fluides et directs de la gynéco la conduisent au siège d'où elle pilote son bureau. L'œil dans le dossier, le sourcil déjà soucieux, elle cherche une ultime solution pour sauver des eaux ce couple qu'elle commence à voir trop souvent à son goût. Elle sait être patiente et se dit confiante dans son champ de compétences. Néanmoins, elle tient l'échec en horreur. Quel nouveau traitement va-t-elle pouvoir proposer à ces deux êtres en mal d'enfant ? La liste de ceux qu'ils ont essayés commence à se faire longue... Elle ignore encore tout de la surprise qui l’attend et la femme est la première à briser le silence. Chez celle-ci, la timidité le dispute à la fierté. Elle ne parvient pas à évincer ce sourire béat qui l’habite. Le mari silencieux arbore d’ailleurs le même portail de dents joyeuses. 

"J’ai fait trois tests de grossesse, annonce-t-elle sans préambule, et ils sont tous positifs." 

 

L’intérêt redessine instantanément les traits du médecin. Le docteur presque froid et bien embêté la minute précédente se transforme en femme sensible. Curieux, pense l’homme sur un mode misogyne, à quel point la simple évocation d'un futur morveux niché entre les hanches d'une nana peut attendrir la première venue, qu’elle soit de la famille, une amie, une collègue acariâtre ou une simple passante dans la rue. Elles ont toutes ça en elles. C’est peut-être, du reste, le seul moment où, se dit-il, elles sont obnubilées par un nombril différent du leur. Il hausse les sourcils à sa propre remarque macho, tout en pensant, non sans une belle dose de tendresse : "Ah... Les bonnes femmes..." La gynécologue se lève et claque ses mains.  

"Bien ! Voilà une très bonne nouvelle. Je suis agréablement surprise ! Passons à côté, si vous le voulez bien. Nous allons voir ce que ça donne à l’échographie." 

 

Ah, l’échographie… Un outil formidable s’il en est. Une prouesse technologique qui permet d’explorer les tissus humains. La machine est volumineuse et biscornue. Cependant, inutile d’espérer pouvoir demander une téléportation auprès de Spock vers l’Entreprise, l’engin tourne sous un logiciel des années 90 et se contrarie d’un rien. Ce serait un peu comme comparer un jukebox à un lecteur mp3. Pour celui ou celle qui y assiste, la définition de l’image évoque immédiatement celle d’une caméra cachée dans les reportages d’envoyés spéciaux. La comparaison est aisée puisque dans les deux cas, on ne voit pas grand-chose, ça bouge beaucoup et c’est flou. Pourtant tout le monde y trouve quelque chose de sensationnel et fascinant. Un peu comme si ne rien comprendre à une chose nous rendait paradoxalement plus intelligents. L’homme s’avance dans la salle d’examen et s’installe auprès de sa femme. Celle-ci est allongée en position délicate, la jupe retroussée et la tête en arrière. S’il ne connaissait pas la raison de leur venue, l’homme serait prêt à croire qu’elle s’entraîne pour une compétition de bobsleigh.  

Il ferme les yeux et lui serre la main. Ça y est. Il y est. Ils y sont. C’est le moment M, le jour J, l’heure H… Il se pince les lèvres d’émotion. Les larmes lui montent aux yeux. Il imagine la féérie des contractions, l’envoûtante transpiration de sa femme et de ses hurlements magiques emplis d’une férocité merveilleuse. L’anticipation de ce jour de bonheur lui gonfle le cœur. La voix douce de sa femme discutant avec le médecin le rappelle cependant à la réalité : l’accouchement n’est pas pour tout de suite. Exit les cris, les insultes, les positions grotesques, les souffrances et les obstétriciens indélicats. Il prend une longue inspiration et se concentre sur le petit écran en noir et blanc. Il observe, il scrute. Il se mord la lèvre inférieure, étire sensiblement le cou. Il est concentré et hoche doucement la tête, comme un homme à qui l’on expliquerait les règles du Black Jack au milieu d’une gare TGV. Il cherche à identifier les formes noires, les blanches… Il se secoue les cellules grises, recontacte des neurones partis en RTT, tente une reconstitution mentale tridimensionnelle des informations qu’il engrange…  

Mais rien n’y fait. A ses yeux, l’image mouvante demeure parfaitement abstraite. Et son désespoir se passe définitivement la corde autour du cou lorsque la gynéco y va de son petit commentaire. Celui-ci sonne à ses oreilles comme un clavecin dans un concert de R’n’B. 

"Vous voyez, là ? Votre endomètre est bien épais. C’est bon signe." 

 

A sa grande surprise, sa femme fait oui de la tête, très sérieuse. Elle VOIT l’endomètre. Et sans plisser les paupières, encore ! Alors que lui, perplexe, se gratte encore la tête...  

Et d’abord, c’est quoi un endomètre ? Un appareil pour mesurer des performances sportives ? 

Une réminiscence désagréable de sa première veillée au clair de lune entre potes vient lui ulcérer le gosier. Il se souvient qu’ils avaient choisi de s'installer dans une toile de tente pour profiter pleinement de la somptuosité de la voie lactée. Mais, très vite, les autres avaient commencé à frimer, à se gargariser de leurs connaissances sur les constellations. Là, sur droite, la Grande Ourse. Facile. Mais si, tu sais bien, celle en forme de casserole ! C'est la constellation du débutant par excellence, voyons ! On ne voit qu'elle. Puis, plus loin, la ceinture d’Orion. Et, ici, Cassiopée. Sans oublier la Petite Ourse, la Pléiade… Bref, un supplice qui avait duré des heures pour lui qui, le nez en l’air et les yeux picotant, avait dévisagé avec une ardeur sans pareille la voûte céleste sans jamais rien distinguer d’autre que les avions clignotants et les lointains satellites. Aujourd’hui, la salle d’examen lui fait remonter ce même sentiment amer d’exclusion. Il est, une fois de plus, celui qui ne comprend rien là où l’évidence même éblouit les autres. 

"Ah, je crois que ça y est, s’exclame la gynécologue. Je le vois."