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L'évolution de la doctrine d'utilisation des Forces spéciales françaises

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Description

L'objectif de ce livre est de traiter de la mutation et de l'évolution des Forces spéciales françaises à travers la stratégie politico-militaire de l'Etat français. Nées d'un concept nouveau qui atteint sa maturité au début des années 2000, elles ont prouvé leur utilité pour l'institution politique et militaire. Indispensables à la France et au chef des armées, les Forces françaises symbolisent la puissance d'un Etat aux ambitions internationales ainsi qu'une vision de la guerre propre au XXIe siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2015
Nombre de lectures 56
EAN13 9782336369709
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright



























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-71981-8
Titre
Thomas Hernault







L’évolution de la doctrine d’utilisation des Forces spéciales françaises
Table des abréviations
ACMS : affaires civilo-militaires spéciales
BAI : Bureau des actions d’influence
BFMC : Bataillon de fusiliers marins commandos
BFST : Brigade forces spéciales terres
BRGE : Brigade de renseignement de guerre électronique
CEMA : Chef d’état-major des armées
CEMAT : Chef d’état-major de l’armée de terre
CFCA : Commandement des fusiliers commandos de l’air
CFM : Compagnie de fusiliers marins
CFMC : Compagnie de fusiliers marins commandos
CIEPCOS : Commissions interarmées d’études pratiques concernant les opérations spéciales
COFUSCO : Commandement des fusiliers marins et commando-marine
COIA : centre opérationnel interarmées
COS : Commandement des opérations spéciales
COSPE : Communication opération spéciale
CPA : Commando parachutiste de l’air
CRAPS : Commando de Recherche et d’Action dans la Profondeur
DAOS : Détachement ALAT des opérations spéciales
DGA : Direction générale de l’armement
DGSE : Direction générale de la sécurité extérieure
DISAC : Etat d’alerte
DOS : Division des opérations spéciales
DRM : Direction du renseignement militaire
DSV : Dérive sous voile
EHS : Escadrille des hélicoptères spéciaux
EMIA : Etat-major intérarmées
EMM : Etat-major de la marine
EOS : Escadrille des opérations spéciales (hélicoptères de l’ALAT)
FLN : Front de Libération National
FORFUSCO : Force maritime des fusiliers marins et des commandos
GCMA : Groupement de commandos mixtes aéroportés
GCMC : Groupe mixte de créativité
JVN : Jumelles de visions nocturnes
MOS : Marquage d’opération spéciale
ODESSAA : Observation et destruction de site par appui aérien
PSYOP : Opérations psychologiques
RAPAS : Recherche aéroportée et actions spéciales
REP : Régiment étranger de parachutiste
RESCO : Recherche et sauvetage de combat
RETEX : Retour d’expérience
RDP : Régiment de dragon parachutiste
RPIMA : Régiment parachutiste d’infanterie de marine
RTPA : Reconnaissance de terrain de poser d’assaut
SAR : Search and Rescue (recherche et sauvetage)
SAS : Spécial Air Service
SAS/B : Spécial Air Service Bataillon
SOTGH : Saut opérationnel à très grande hauteur
URSS : Union des Républiques Socialistes Soviétiques
VRI : Véhicule rapide d’investigation
Remerciements
Remerciements au journaliste Jean-Marc Tanguy, spécialiste de l’actualité militaire, fondateur du blog « Lemamouth » dont les articles éclairent au quotidien la vie du soldat.
Je ne saurais jamais assez remercier monsieur Pascal Le Pautremat. Spécialiste reconnu pour ses ouvrages sur les forces spéciales, monsieur Le Pautremat reçoit toute ma reconnaissance pour les minutes passées au téléphone à discuter des forces spéciales et de l’institution militaire. Il faut reconnaitre les hommes qui ont bon cœur, et dont l’intellect se partage par l’altruisme qui les caractérise.
Un remerciement particulier à l’officier de renseignement du Centre de planification et de conduite des opérations, dont la connaissance du sujet fut remarquable.
Je remercie l’ensemble des membres du CPA10, et bien plus encore le lieutenant-colonel « R » officier au CPA 10. Un merci personnel au commando « B ». Un membre du COS riche d’esprit.
Merci aux pilotes du « Poitou » qui m’ont aimablement corrigé sur la doctrine d’utilisation des forces spéciales, et sur l’implication que peut avoir l’escadron de transport 3/61 Poitou.
Papa ou le « premier cercle ».
Aux grands hommes la patrie reconnaissante, aux hommes d’honneur ma reconnaissance.
Merci !
Dédicace


Cet écrit est dédié à mon Papa.
Il est, aussi, un hommage rendu aux « Hommes » de valeurs que sont les militaires français. Enfants de la France, l’Histoire retiendra votre engagement, votre courage, et votre abnégation continuelle.
Honneur à vous soldats !
Citation


« Jamais de personne n’ont dû autant à un nombre aussi réduit »
Winston Churchill
INTRODUCTION
« La victoire sourit à ceux qui anticipent les mutations des caractéristiques de la guerre, et non à ceux qui attendent de s’adapter une fois les mutations devenues réalité » 1 .
Jamais un adage n’avait été autant d’actualité. Si la guerre est un trait permanent de la condition humaine selon les dires de Clausewitz, ses caractéristiques évoluent avec le facteur temporel, sous l’influence de variations économiques, politiques, culturelle 2 , technologiques, techniques… Cela contraint le politique et le militaire à sans cesse repenser les tactiques et autres stratagèmes. Le murissement du concept des forces spéciales dans les armées postmodernes, au point de devenir un outil indispensable, s’inscrit dans ce besoin qu’ont les armées, de se repenser, d’évoluer, de s’adapter à la guerre, et à l’évolution des conflits. Dans son ouvrage Des principes de la guerre , le maréchal Foch parlait de l’auto-éducation de l’officier par son initiative personnelle. Ici c’est l’institution militaire qui prend l’initiative de « s’auto- repenser » sous couvert de l’apprentissage de l’histoire militaire pour une clairvoyance en vue d’une perspective. Les forces spéciales ont un rôle à jouer dans ce XXI ème siècle, puisqu’elles sont selon Colin S. Gray, « nos guérilleros en uniforme » 3 . Elles sont aux puissances occidentales, la réponse apportée à la guerre irrégulière et asymétrique. Dans un monde où les nouvelles technologies de l’information et de la communication se sont imposées sur l’ensemble des points du globe, les forces spéciales, par leurs modes d’actions non-conventionnelles, leurs équipements à la pointe de la technologie, leur savoir, leur entrainement, leur esprit de groupe, leur courage, leur force… sonnent comme un contrepoids aux nouvelles attentes guerrières de la fin du XX ème siècle et de ce début de XXI ème siècle.
A croire que les actions spéciales, liées dans l’histoire de la guerre au génie et à la ruse de certains, s’inscrivent durablement dans les moyens militaires de la politique extérieure des puissances occidentales.
1) Les stratagèmes de l’Antiquité et du Moyen Âge
Les actions spéciales, ainsi que les unités spéciales, existent depuis que l’homme est homme, ou bien plus précisément, depuis que l’espèce humaine a donné naissance aux armées, sous forme de groupements (division décimale des armées romaines ou de Gengis Khan) d’individus de plus ou moins grande quantité. Si l’on se réfère à l’existence de l’homme de manière aristotélicienne, selon laquelle, l’homme n’est homme que parce qu’il vit en cité, alors on peut orienter notre regard en direction des actions spéciales antiques, menées par des guerriers ou bien parfois par des soldats-citoyens 4 , qui n’étaient pas encore des forces spéciales au sens sémantique moderne du terme, mais des unités composées par des hommes en petit nombre qui menaient des opérations et actions secrètes. Ces actions relevaient majoritairement du génie d’un guerrier, d’un chef de guerre, dont l’effet sur l’ennemi pouvait être conséquent. Les actions en profondeur n’ayant pu être relevées dans une exhaustivité certaine, nous dépendons en conséquence, des récits relatés par les historiens antiques, et autres aèdes homériques. C’est au son des lyres, aux narrations rythmiques de ces poètes, que les mérites guerriers, d’hommes en petit groupe, nous sont connus. C’est à la lueur des livres anciens, à l’écoute des odes, à la poussière de nos terres, à la relation avec nos ancêtres que nous devons la connaissance des actions relevant de ce que M. de la Pallice disait ne pas être une forme régulière de la guerre 5 , ou ce que Jomini appelait « la petite guerre » .
On rapporte majoritairement au personnage biblique Gédéon, la création de la troupe d’élite. Symbole guerrier et à l’origine des unités spéciales, Gédéon dont les récits peuvent être retrouvés dans le Livre des juges , aurait été appelé par Dieu pour vaincre les Madianites (peuple descendant du fils d’ Abraham , Madian ). Suite au miracle de la rosée 6 , Gédéon mena au combat sous couvert de la nuit, une troupe d’élite composée de 300 soldats sélectionnés parmi des dizaines de milliers. L’attaque contre l’armée Madianite bien plus imposante en nombre, fut organisée autour de « trois effets afin de désorienter ses adversaires (…) : le réveil en sursaut, la lumière aveuglante et le bruit assourdissant » 7 . C’est à la sonorité des trompettes, à la lumière des torches en feu et à la force de l’effet de surprise, que Gédéon triompha de ses ennemis, répondant à la volonté de Dieu. La panique fut d’ordre dans les rangs ennemis, la mort ou la fuite traduisirent le comportement des soldats Madianites. Au crépuscule des dieux et à la force divine, l’action spéciale s’imposa à l’ennemi. Le petit nombre vainquit le grand, et l’histoire en retint l’apport au domaine de la guerre. Gédéon était devenu à la stratégie militaire ce qu’Adam était à la Genèse : le premier homme – de source antique – à mener une armée de soldats spéciaux, le premier homme à réaliser une action spéciale, le premier génie de l’histoire militaire. Le courage façonna ces hommes en petit nombre, qui surent fondre sur leurs adversaires à la manière d’un courroux divin. Lorsque l’homme se lie à Dieu, il agit avec une légitimité qui démultiplie ses forces et ses envies. L’action spéciale – divine soit elle – était née.
Si Gédéon réalisa de l’une des premières actions spéciales menées à ce jour, la plus auguste reste la prise de Troie par les armées Athéniennes. La victoire des armées Achéennes sur la cité Troyenne, symbolise l’action spéciale par excellence, mêlant intelligence, ruse, surprise et force des armes. Cet épisode est la marque du poème l’Iliade , à travers lequel Homère peint et décortique la bataille qui opposa les Achéens aux Troyens, Agamemnon à Priam. De cette guerre interminable, va naître l’opération secrète conçue par le roi d’Ithaque, Ulysse. Ce héros Achéen, doué de métis – intelligence astucieuse se traduisant par les qualités jouissives de la ruse, de l’ingéniosité et de l’inventivité, qualités qu’il partage avec la déesse Athéna – mettra sur pied l’opération menant à la prise de Troie par un commando composé d’hommes de différentes cités grecques, dont le célèbre Achille. Cette histoire lue et relue, démontre l’intelligence d’Ulysse, qui après avoir commandé aux Achéens de faire croire à leur départ en embarquant dans les navires, laissent devant les murailles troyennes, un cheval en bois d’une taille méconnaissable, mais bien assez grand pour maintenir le commando spécial. La nuit venue, la cité endormie, les soldats d’élites choisis pour mener à son terme l’action spéciale sortent flambeaux à la main, épées dans l’autre, ouvrent les portes de Troie et massacrent cet ennemi surpris par la vigueur de l’attaque. La puissance des lames et de l’esprit marquèrent à jamais, l’histoire des opérations spéciales. Ces héros d’un jour, furent chantés pour toujours.
Si la Grèce Antique fut romancée par les chants Homériques, sa comparse, Rome, ne dérogea pas à l’histoire. La ruse s’inscrivit dans les stratagèmes des généraux romains, et le célèbre Xénophon considéra que le général se devait d’être « fécond en expédients, entreprenant, soigneux, patient, entendu, indulgent et sévère, franc et rusé » 8 et qu’un commandant se devait nécessairement d’être habile « pour donner immédiatement le change. Rien en guerre de si utile que la ruse » 9 . Mais l’on ne connait que très peu de récit relevant des actions spéciales dans le cas des armées romaines (peut être aurions-nous pu en déceler certains dans les écrits de Caton, mais ceux-ci ont été perdus pour leur grande majorité). Eric Denécé 10 , note le cas de Fabius Maximus reprenant la ville d’Arpi en 213 av-JC. Mais celui-ci est bien isolé. Car si la ruse et l’esprit, l’art suprême du stratagème et les feintes, définirent le génie militaire romain, ceux-ci préférèrent mener des batailles meurtrières et sanglantes plutôt que de surprendre l’ennemi dans la nuit. Cependant, certains principes, tel que celui de débaucher des soldats ou peuples ennemis, pour s’en faire des alliés ou les utiliser par la suite comme fantassin, inspireront les forces spéciales modernes 11 , ainsi que toute la pensée contre-insurrectionnelle (Bugeaud, Gallieni, Lyautey, T.E.Lawrence.).
Du côté asiatique, l’histoire de la guerre nous ramène de façon redondante, mais inévitable, vers le général chinois Sun Tzu. Ce dernier, tel un Léonard de Vinci, amena l’innovation au centre de ses préoccupations guerrières. Il rédigea le chef d’œuvre qui inspira bien plus tard, le florentin Nicolas Machiavel 12 : L’art de la guerre . Célèbre écrit militaire se rapportant à la stratégie, on y découvre des tactiques de guerre nouvelles et novatrices, alliant la ruse, l’espionnage, l’attaque en profondeur sur les arrières de l’adversaire, l’importance de la mobilité, sans omettre la guerre du faible au fort : la guérilla.
Au Moyen Âge, c’est le temps des Drakkar, l’époque des Vikings. Ces grands hommes blonds aux yeux bleus, forts et brutaux, enfants d’Odin que l’on retrouve dans l’Edda poétique de Snorri, viennent par les eaux, piller les églises, les chapelles, saccager les villages. Ils mènent de véritables actions spéciales, que ce soit sur la terre ou sur la mer par la destruction de marines ennemies. Les flammes et le feu forgent leur force, enivrent leurs attaques, et la brutalité relatée par ces guerriers s’expliquent par leur faible nombre. Il faut promptement triompher, sans limite des moyens armés, pour ne pas se laisser dépasser par l’échelle quantitative. Car ces hommes agissent loin de leurs terres, et en petits groupes. L’effet de surprise, la rapidité et la terreur permettant d’éviter les batailles rangées, sans doute plus meurtrières pour ces guerriers du Nord. L’apathie est leur ennemi, l’or contemple la raison d’être de leurs attaques sur l’île « d’Albion » puis du continent, quant à leur prestige, il colore la peur insufflée chez l’adversaire.
En France, à l’époque médiévale, une femme fut à l’honneur d’une stratégie irrégulière dans l’usage de la force, dont l’une de ses attaques relève de l’action spéciale. Cette chasseresse de Lorraine du nom de Madame de Saint-Balmon, mena en effet, au cours de La Guerre de Trente ans, une guerre défensive afin de sauvegarder son château de Neuville-en-Verdunois ainsi que ses sujets. Outre cette prodigieuse posture militaire assez inédite en ces temps, la suite allait être bien plus glorieuse de par son unicité. Le 4 janvier 1639, trois habitants de Neuville ayant été capturés par des maraudeurs de Thionville, Madame de Saint-Balmon prit les armes et regroupa une troupe de 120 individus afin de mener une opération de nuit permettant de libérer ces prisonniers. Cette action aboutit à la récupération des détenus et à la mise sous scellés de quelques-uns des protagonistes à l’origine de la détention. Elle fut menée à plus de 30 km du château de Madame de Saint-Balmon, mais surtout de nuit, par une troupe au nombre réduit 13 . Cette femme avait appris le maniement des armes par la grâce de son mari, et elle tenait, à la fois de son éducation et de sa personnalité, un courage dont bien des hommes aimeraient pouvoir se vanter. L’audace, l’intrépidité, la pugnacité, le rejet de la frousse, ont marqué les saveurs d’une femme bien avisée à combattre et abattre un ennemi belliqueux. La nuit reflétait à ses yeux, l’espérance de l’insouciance, l’existence d’une attaque effectuée avec subtilité, perfidie et imprévisibilité pour un résultat de haute valeur. Le stratagème de Madame de Saint-Balmon s’auréolait de simplicité, sans artifices, mais digne de rejoindre les livres d’histoire des actions spéciales, perpétuant les travaux de Thucydide 14 relatant l’art des poissons-plongeurs Grecs et Perses.
Si les actions spéciales se sont exprimées sur terre, la mer ne dérogea pas au concept, puisque les corsaires (Jean-Bart notamment, dans les guerres de courses de Louis XIV souhaitaient par Vauban) jouèrent de leur mobilité et de leur impétuosité pour combattre et aborder tant que saborder, des navires d’une taille bien plus imposante et d’une composante bien plus importante. Mais sage est de constater que la nation des mers, le Royaume-Uni, ne s’intéressera que très tardivement à la « petite guerre » 15 , aux actions menées par de petits groupes, dont les qualités n’étaient pourtant plus à prouver. Leur expertise, leurs résultats parlaient d’eux-mêmes, et pourtant, ni théoriciens ni écrivains britanniques ne se vouèrent à l’ouvrage d’écrire sur eux. A croire que l’on préfère la mort, en honorant les principes de la guerre classique, plutôt que de s’accommoder à un ennemi de la nuit menant la guerre des bois.
Bien trop nombreuses sont les actions spéciales ayant été effectuées par des groupes armés, dans l’histoire de la guerre. Retenons que des Grecs aux Romains, de la Chine aux Etats-Unis, de la Guerre de Sept ans à la Guerre des Boers, les actions spéciales ont marqué l’histoire, les guerres et l’art de la guerre. Les batailles évoluent, le petit nombre s’impose, et le puissant s’adapte.
La Seconde Guerre mondiale marquera réellement la reconnaissance officielle d’existence du concept de « forces spéciales » par le politique. L’essor de ces unités spéciales s’en fera ressentir dans de nombreux pays, devenant une nouvelle forme d’expression de la puissance d’un Etat ou d’une unité politique. Au XVIII ème siècle, le Maréchal de Saxe avait réfléchi sur, la façon dépassé un blocage stratégique par la mobilité. Au XX ème siècle, l’arrivée de l’avion servirait la lutte en profondeur.
2) L’affirmation secrète des forces spéciales 1939-1945
L’Allemagne nazie devança la « Grande alliance » dans l’usage de petits groupes d’hommes ayant pour objectif de mener des actions clandestines. Hitler, en opposition à un Napoléon qui deviendrait le modèle type du chef de guerre Clausewitzien en refusant tout manquement à la courtoisie guerrière 16 , avait pour ambition d’asseoir sa politique par les armes, quelle qu’en soit la forme : « J’ai besoin de révolutionnaires, pas de chevalier » 17 disait-il à son état-major. L’unité Brandebourg de l’Abwehr servirait sa politique de conquête, en intervenant sur les arrières des troupes ennemies, notamment au Danemark, en Norvège, en Belgique, au Luxembourg ou encore en Hollande. Sabotage, renseignement, clandestinité, utilisation des sympathisants nazis dans les pays occupés, telles furent leurs missions, méthodes et modalités d’engagement. Instrument du régime, la division Brandebourg – d’abord bataillon pour devenir ensuite un régiment puis une division – fut au service d’un chef et d’une politique orientées vers la victoire, quel qu’en soit le prix. Ces unités marquèrent particulièrement la Seconde Guerre mondiale et la guerre en générale, puisque les Britanniques, suivis par les Américains, répondraient à cette forme d’usage de la force non-conventionnelle, par la création d’unités spéciales, auxquelles s’ajouteraient les premiers français. Les roulements vers l’évolution de la pensée stratégique étaient enclenchés.
A la guerre, « chacun (…) utilise sa force physique pour forcer l’autre à se soumettre à sa volonté ; son but premier est de terrasser l’adversaire afin de le mettre hors d’état de résister » 18 . L’unité spéciale reste un instrument du politique, au service d’une fin politique : soumettre un adversaire à notre volonté.
Lorsque le Royaume-Uni, en inspiration de la Guerre des Boers 19 , décida de répondre à la puissance Allemande, il prit conscience de sa position géographique – imprenable – en assurant une guerre défensive prodigieuse, et en comblant ses difficultés d’attaques offensives, par un mime de l’ennemi : « s’il est possible pour les Allemands de nous envahir, pourquoi serait-il impossible pour nous d’agir de même ? (…) Nous devrions sans tarder mettre sur pied des unités de raids, autonomes et parfaitement équipées » 20 . Un début de doctrine s’édifiait outre-manche. Côté français, le capitaine Philippe Kieffer s’accordait sur la volonté du Premier ministre britannique de mettre en place des commandos, et joindra à sa pensée, des hommes d’une témérité certaine et doués de qualités non négligeables : ces hommes de nationalité française connaissaient le terrain où étaient envisagées les futures opérations – Normandie – et parlaient par évidence la langue nationale, élément essentiel à l’obtention rapide d’informations auprès de la population autochtone.
Afin de « faire sentir aux Boches que nous étions là » 21 , mais aussi aux Britanniques réticents à la participation française dans les commandos, Philippe Kieffer établit autour du premier maître Francis Vourc’h, la 1 ère Compagnie de fusiliers marins (1CFM) en juillet 1941. Le 1 ère CFM devint la 1 ère Compagnie de fusiliers marins commandos (1 ere CFMC), puis le 1 er Bataillon de fusiliers marins commandos (1 er BFMC). C’était le bataillon de Kieffer, les hommes de Kieffer, ces hommes qui s’étaient montrés à Dieppe en 1942, ces français qui se battraient à la vie à la mort pour reprendre leurs terres, seraient bientôt considérés comme estimables et voueraient aux gémonies les jugements mitigés qu’on avait pu leur distiller. Ils deviendraient les « commandos français » , les soldats de la France, les soldats de la liberté retrouvée, les grands hommes à la patrie reconnaissante. Ces hommes, ces soldats français portant sur leurs épaules l’écusson tricolore, marqueraient de leur sceau, l’histoire du monde, et écriraient les premières pages des commandos français. En débarquant à Ouistreham le 6 juin 1944, les 177 bérets 22 verts mêlèrent l’action maritime au débarquement terrestre, l’intelligence et le courage, la bravoure et l’honneur.
Si les forces françaises menèrent l’assaut par la mer lors du débarquement en Normandie, la troisième dimension fut tout autant un moyen de servir la fin politique qu’était la libération. Des français rejoignirent, sur le modèle des commandos-marine, les Jedburghs, qui étaient les forces spéciales alliées du ciel. Ceux que l’on pouvait considérer comme les aigles de la force armée alliée. Leur mission était de « coordonner les sabotages et les attaques des groupes de résistance afin d’appuyer au mieux la progression des troupes alliées » 23 . Ces unités spéciales, adoptèrent la mobilité pour mener une véritable guérilla au sein même des contrées françaises, à partir de la Bretagne, et s’adonnèrent à des pratiques ambitieuses, relevant de la stratégie irrégulière 24 . Elles répondirent au projet de Winston Churchill 25 qui voulait mettre « à feu l’Europe » par des pratiques alternatives. Pour répondre aux attentes du « Lion britannique » , ces unités jouirent de moyens en adéquation avec les finalités – radio à ondes courtes ; carabine calibre 30 ; pistolet automatique calibre 45 – et surent mener une stratégie de « soutien des partisans d’Europe occupée » 26 (notamment les maquisards français qui étaient catégorisés par les Allemands comme étant des terroristes) dont Carl Schmitt s’inspirera avec la théorie du partisan 27 . Les Jedburghs étaient des soldats d’élite, les meilleurs parmi les soldats, des « hommes d’action, des garçons solides, tant physiquement que mentalement, (…) des combattants (…) également instructeurs et des conseillers, des mentors et des avocats, des chefs de guerre et des négociateurs », ils étaient tout simplement les premiers « soldats-diplomates » 28 . Soldat aronien de la Seconde Guerre mondiale, les Jedburghs – comme le seraient les futurs membres du Commandement des Opérations Spéciales (COS) – subissaient une formation particulièrement intensive 29 , ils donnaient beaucoup d’importance au renseignement, et agissaient de nuit, selon la réflexion du soleil sur la lune. L’obscurité et le clair de lune étaient essentiels aux parachutistes.
Ainsi, difficilement reconnu, le concept des forces spéciales s’installait – malgré les moqueries et l’opposition de certains généraux – dans les moyens guerriers de combattre et d’abattre un ennemi de force égale, supérieure ou inférieure. Ces forces nouvelles seraient bientôt le signe de la puissance des puissants, le symbole militaire de la capacité d’un Etat à agir sur l’ensemble du globe – facteur de l’espace –, dans un temps limité – facteur temporel –, et sous le trait abstrait du secret-défense.
3) L’Indochine et l’Algérie : la reconnaissance militaire et politique du concept « commando »
Alors que la Seconde Guerre mondiale allait se terminer et faire place à l’horreur de l’après-guerre 30 , en Asie, la puissance française allait connaitre les premiers pas cinglants des guerres de décolonisation.
Les commandos ayant redoré le blason des armées alliées lors de la confrontation avec l’Allemagne nazie – les unités d’élite de Skorzeny 31 furent un modèle dans la réussite d’opérations menées sur les arrières de l’adversaire, en ayant fait souffler un vent nouveau quant à la doctrine d’utilisation de la force armée –, ils avaient démontré qu’une guerre ne pourrait se passer par la suite, de soldats de l’ombre, de la troisième dimension, et de l’impérativité de disposer d’informations, de renseignements, ainsi que de troupes capables, par leur petit nombre, de faire à l’ennemi des blessures irréparables à haute valeur ajoutée. Si la majorité des groupements de commandos fut destituée après la guerre, les besoins sonnant le gong de leur utilité-impérativité, l’institution militaire allait très rapidement, recréer des unités commandos de choc, afin de combattre des ennemis cachés, guerroyant selon les principes de guérilla énoncés par Mao.
Dès 1945, Pierre Ponchardier créa la « Spécial Air Service Bataillon » (SAS/B) – qui fut dissoute au mois de juin 1946 en raison des difficultés de recrutement – dont certaines actions spéciales relevées de la clandestinité. Mais l’insurrection montant d’un cran, la France et son armée allaient être confrontées à une guerre dont elles n’avaient pas connaissance, avec un adversaire, le Viêt-minh, « insaisissable, opérant comme un « poisson dans l’eau » dans les zones qu’il connaissait. La conduite des opérations en jungle et dans les rizières, milieux physiques difficilement pénétrables » 32 . Un ennemi, qui cherchait à prendre le pouvoir pour imposer son dessein politique 33 aux différentes régions d’Indochine. La guerre classique comme l’avait connue la France, n’aurait de valeurs que son passé. Les unités blindées n’auraient pas d’utilité, il fallait répondre aux combattants communistes par des actions spéciales, des opérations commandos, des attaques sur les arrières ennemis. L’importance de l’effet de surprise, l’importance du renseignement entendu au sens de « l’ensemble de la connaissance que l’on a de l’ennemi et de son pays, le fonctionnement donc de nos plans et de nos opérations » 34 , l’expression du génie guerrier dans la préparation des missions, la portée donnée à l’effort physique, l’efficacité de l’engagement, un ensemble de principes de la guerre, qui allaient être repensés et appliqués. Les conséquences interprétatives des combats qui se durciraient, fut la mise sur pied d’unités commandos, dont Erwan Bergot – ancien officier du 6e bataillon de parachutistes coloniaux en Indochine et du célèbre 11 e choc – énuméra les formes d’utilisation de ces dernières, leur dotation en matériels, et les difficultés existentielles imposées par une entente éloignée entre un instrument du politique et le politique en lui-même.
En effet, plus de 150 unités furent créées au cours de la guerre d’Indochine, afin de répondre à l’irrégularité du conflit. La règle de ces commandos était de « survivre pour poursuivre les missions respectives » 35 . Des missions respectives changeantes et mouvantes au regard d’une guerre totale menée par un Viêt-minh, une guerre totale à visage multiple. La guerre d’Indochine fut la preuve concrète que les actions spéciales étaient essentielles dans la lutte contre un ennemi invisible. Le nombre de ces opérations fut significatif, et leur valeur non négligeable, puisque le Viet-minh se retrouva face à un ennemi miroir, se jouant des modes d’actions et d’attaques similaires à ceux qu’il pratiquait. La réussite des opérations spéciales ne fut pas toujours au rendez-vous, mais il faut laisser le temps au temps, et la pensée militaire allait évoluer pour prendre en considération l’importance de ces petites unités. Mais si le militaire commit parfois des erreurs dans l’utilisation de ces commandos, la véritable cause de la défaite en Indochine, fut le politique. Car lorsque le politique ne définit pas clairement les buts de guerre, les batailles peuvent être gagnées, les armées peuvent rayonner, mais la paix, aboutissement des conflits armés, ne peut être obtenue. L’erreur de la IVe République, fut d’engager des moyens armés sans fin politique, sans réelle définition des enjeux qui caractérisaient l’intervention militaire, à l’inverse d’un Viêt-minh clairement façonné par une interdépendance entre le politique et le militaire. Clausewitz l’avait clairement affirmé, la guerre est certes « un acte de violence dont l’objet est de contraindre l’adversaire à se plier à notre volonté » 36 , mais elle doit impérativement s’inscrire dans l’idée qu’elle est « la simple continuation de la politique par d’autres moyens » 37 . Elle reste un moyen sérieux pour une fin sérieuse. Sans fin politique, pas de triomphe 38 . Sans fin politique, l’action spéciale n’a de valeur que sa réussite, et non son effet.
La guerre d’Indochine n’était pas restée sans importance dans la doctrine d’utilisation d’unités spéciales françaises. Au cours de la guerre d’Algérie, les actions spéciales allaient se multiplier contre un ennemi agissant une nouvelle fois de manière irrégulière. Cela démontrerait une certaine impuissance de la puissance. En soi, la lutte contre les guérillas semblait stimuler « l’adoption de méthode contre-révolutionnaire » 39 . Les puissances occidentales, et particulièrement la France, dans le processus de décolonisation, étaient soumises à un impératif de faire évoluer l’outil militaire – et son utilisation – en considération de ces conflits auxquels les armées n’étaient pas adaptées. Pouvons-nous parler de révolution militaire ? Certainement pas, mais il semble bien, qu’une adaptation et une mutation des forces armées soit en cours, dans une période de Guerre froide, où la guerre classique restait à portée et où le risque de contagion diplomatico-militaire ne pouvait être omis. La guerre n’est jamais loin, et selon la célèbre maxime de Végèce, qui veut la paix prépare la guerre. Cette formule avait sens, en ces temps où le monde était une nouvelle fois divisé en deux blocs 40 .
La guerre d’Algérie qui avait pris une tournure sociologique et sociale, contraint l’armée et les forces spéciales à se jouer des différences entre les peuples qui composaient le département français et à intérioriser les coutumes locales. En conséquence, des troupes supplétives furent créées, ces dernières étant composées d’unités autochtones, dont la connaissance du terrain fut considérée par les militaires français comme relevant d’un soutien précieux 41 . Nombreux furent les harkis 42 qui se battirent auprès des unités spéciales françaises. De cette guerre découlera la théorie sur la contre-insurrection, de David Galula 43 qui pourrait être regardée par les forces occidentales postmodernes, comme une réponse aux difficultés stratégiques ressenties dans l’histoire des guerres révolutionnaires, notamment en Afghanistan. D’ailleurs, ces travaux inspireront le général David. H Petraeus et la doctrine armée Américaine, qui les reprendront pour reconsidérer l’usage de la force lors de l’opération « Enduring Freedom » : gagner le cœur des populations pour abattre les insurgés, ennemis de la paix et de la sécurité.
Afin de répondre à la stratégie irrégulière menée par les troupes du Front de Libération Nationale (FLN), les héritiers de Kieffer, les commandos-marine, furent déployés sur le sol algérien. La doctrine d’utilisation de ces derniers – à l’exception du commando Hubert – était fixée par l’instruction n°224/EMG/3 du 15 février 1954 qui leur attribuait les missions suivantes : « raids de reconnaissance, raids de sabotage, raids de harcèlement, raids offensifs au profit de l’assaut principal, participation aux « opérations spéciales Marine », opération éclairs de maintien de l’ordre dans l’Union française » 44 . Au commandos-marine, on y accoupla une force de commando de l’air, ces fameux soldats du ciel, héritier des 601 e et 602 e groupes d’infanterie de l’air. On avait en effet tiré les leçons de l’importance de la troisième dimension et de son rôle quant aux triomphes des missions au cours de la Seconde Guerre mondiale et de l’Indochine. Terre, air mer : trois forces pour un art de la guerre particulier – guérilla et contre-insurrection – et nouveau pour l’armée. Cinq commandos de l’air (CPA) virent le jour entre 1956 et 1959. Le dernier de ces commandos, le CPA 50 devint d’ailleurs une unité « laboratoire des tactiques nouvelles de contre-insurrection » 45 . On constatait une adaptation de l’armée à un ennemi invisible, et donc une évolution de la doctrine d’utilisation des forces, en privilégiant des unités orientées vers les actions et opérations spéciales. Les petits groupes semblaient être bien plus utiles aux guerres de décolonisations. Bien plus agiles, ils répondaient aux besoins, ceux de combattre un ennemi caché, changeant, se jouant de la nature – montagne ; forêt dense – et prêt à poursuivre des objectifs politiques définis par un parti, dans leur pays, par tous les moyens possibles 46 .
Combattre le feu par le feu, la mobilité par la mobilité, l’ennemi intérieur par les forces intérieures, telles étaient les nouvelles lois de la guerre. Il était un impératif de repenser les lois militaires et de les adapter aux nouvelles considérations. La guerre totale théorisée par Ludendorff s’éloignait et la destruction des forces ennemies 47 comme moyen de la fin, devenait limitée, car difficile. Les trois éléments fondamentaux de la puissance énumérés par Raymond Aron, que sont l’espace, les matériaux disponibles et la capacité d’action collective semblaient à l’avantage des puissances occidentales, et donc de la France dans le cas de la guerre d’Algérie, mais leur pesée était restreinte, voir représentative d’une incapacité de la puissance à imposer sa volonté et à soumettre un adversaire impuissant selon les facteurs détaillés. La guerre du Golfe allait marquer de son empreinte, les lois de la guerre, car chaque guerre doit être étudiée pour être définie. L’utilité de la force est certaine, son utilisation parfois nécessaire, mais l’engagement des troupes, appelle à l’étude, car la guerre comme le temps météorologique, est changeante, et si l’on ne potasse les mutations et autres métamorphoses, on se perd dans un archaïsme certain, menant droit à l’échec. Ce même échec qu’avait subi l’armée prussienne, héritière de Frédéric II, à Iéna en 1806, par tropisme de conservatisme.
4) La guerre du Golfe et la nécessité de repenser un cadre stratégique
La guerre du Golfe incarna l’apogée des déboires français, et démontra l’incapacité du politique et du militaire français à avoir pensé et repensé les lois de la guerre 48 . Un Etat capable de mener des opérations spéciales 49 sans en théoriser le principe, sans en affirmer l’utilité de manière formelle, stagne dans son évolution. Ce fut le cas de la France, qui malgré les réussites antérieures, ne sut se doter d’un outil forces spéciales organisé et structuré. Le politique et le militaire s’épuisèrent sur l’autel du passé, et le résultat en fut probant : incapacité à disposer d’un commandement unique en matière d’opérations spéciales, et donc incapacité à mener de véritables opérations spéciales dans un délai réduit. Fait dommageable à la vue de la réussite des actions menées par nos comparses britanniques et américains qui démontrèrent l’utilité des opérations spéciales au cours de la mission « Desert Storm » 50 . De cette page noire dans l’histoire des forces spéciales françaises, l’enseignement en fut tiré, et l’aboutissement des conclusions de l’opération Daguet , fut la création du Commandement des Opérations Spéciales (COS), le 24 juin 1992 51 .
Le militaire n’étant qu’un instrument, la stratégie 52 d’engagement aux fins de la guerre dépendait de la volonté politique. C’est à l’échelle politique que se décident l’engagement et la composition des forces armées. Or, la création du COS s’inscrivait dans le souhait pour le politique de disposer d’une nouvelle force terrestre, aérienne et maritime, capable d’intervenir dans un temps réduit et dans l’étendue d’un espace mondialisé. Les forces spéciales devenaient un objet stratégique au service d’une puissance militaire revisitée, professionnalisée, et d’un pouvoir politique contraint par les difficultés économiques et budgétaires, mais aussi sociales et sociétales.
Elles serviraient une stratégie nouvelle, influencée par la chute du communisme à l’Est et le développement de nouvelles menaces diverses, incertaines, et diffuses. L’histoire qui devait se terminer en 1991, semblait vouloir continuer à s’écrire. Les enjeux ont évolué, impliquant l’arrivée de nouveaux acteurs, non plus seulement étatiques, mais transnationaux, tel que le terrorisme, et la « possibilité, voire probabilité de la guerre sous différentes formes » 53 .
Mais si la guerre se définit par sa diversité, les Etats, eux, restent les principaux acteurs du système international, puisque seule autorité légitime à disposer des forces armées. C’est en outre la raison pour laquelle la France, comme les Etats-Unis, le Royaume-Unis, la Russie ou bien encore Israël, ont répondu à la pluralité faciale des guerres, par la formation d’un outil militaire moderne. Le XXI ème siècle fera une nouvelle fois honneur à Clausewitz, car « si les visages et les méthodes de la guerre évoluent perpétuellement » , la guerre « quels que soient les époques, les techniques, les adversaires ou les raisons de se battre » 54 , existe et semble ne pouvoir se transformer en paix perpétuelle. Cependant, le tableau des récents conflits depuis la fin de l’URSS, semble teinté d’une peinture spécifiée par l’asymétrie de la guerre et la réalisation de stratégies irrégulières, certains parlant de guerre de quatrième génération. D’où la nécessaire modification des stratégies militaires des puissances occidentales, auxquelles les forces spéciales semblent répondre, du fait de leur capacité à mener la guerre sous forme irrégulière et non-conventionnelle. Ces soldats en uniforme, sont la riposte technique et tactique du politique français à l’aube du XXI ème siècle. La guerre se maintenant, les fonds économiques se limitant, l’espace géographique s’étendant à perte de vue des frontières étatiques, le pouvoir semble s’être tourné à moyen-terme, vers ces unités d’élite moins couteuses, modulables, facilement projetables, dont le commandement relève d’une large autonomie de gestion, et dont le champ d’action a offert au politique, une réponse simplifiée aux débats portant sur les enjeux de la défense et de la sécurité nationale.
Finalement, si les actions spéciales semblent être inhérentes à l’art de la guerre, la pensée militaire d’aujourd’hui fait de ces particularismes guerriers, un véritable concept organisé autour de soldat de l’ombre, de soldat d’un genre nouveau, puisque répondant à l’appel du « faire autrement » .
Cet écrit aura pour intérêt de présenter et dresser, les mutations qu’a subi ce concept de forces spéciales de 1992 – date de création du COS –, à aujourd’hui, en mettant en lumière leurs fondamentaux et en prouvant en quoi, ces dernières constituent un outil privilégié, systématiquement utilisé lors des opérations extérieures, au service direct d’ambitions politiques nationales et internationales. Nous avons pu le voir, les actions spéciales sont inhérentes à l’histoire de la guerre, de Gédéon aux Jedburghs, leur utilité a fait ses preuves. Il nous faudra, donc, chercher à comprendre les raisons politiques et militaires, traduisant l’utilisation massive d’unités spéciales à l’aube du XXIème. Comprenons que la France n’a plus les bataillons d’antan, ni ses points d’appui, et que ses unités sont nettement moins chères à l’emploi que les unités conventionnelles. Il était essentiel, pour appréhender l’évolution de la doctrine d’utilisation des forces spéciales françaises, d’installer le sujet dans la continuité d’une démarche historico-descriptive.
Les chapitres de la première partie intitulée « Les Forces Spéciales françaises : l’édification d’un concept militaire moderne en adéquation avec les nouvelles formes de conflit « viendront éclairer ce que nous savons du concept de Force Spéciale en France, de sa forme, de son organisation, de ses premiers usages et de ses premières évolutions. Nous y relèverons cette volonté politico-militaire de « faire autrement « , afin de répondre aux nouvelles formes de menaces auxquelles doit faire face la France. Les chapitres de la seconde partie porteront une attention particulière sur l’aboutissement d’un concept mûri d’une décennie d’évolution et d’expérience. Nous relaterons les capacités formelles des forces spéciales : capacités tant empiriques que potentielles nous dresserons les facultés d’adaptation de ces hommes aux nouvelles attentes politiques en conséquence de l’influence du 11 septembre dans les relations internationales, marquant la naissance d’un nouveau siècle marqué par le terrorisme, la contre-insurrection, la cyberdéfense, la lutte pour l’information, la connaissance et l’anticipation et nous comprendrons pourquoi leur prédominance dans l’usage de la force marque l’existence d’une nouvelle ère dans l’utilisation des moyens militaires. Cet écrit liera des discussions faisant partie intégrante des questionnements liés au XXI ème siècle, sur les nouvelles formes d’expression de la puissance, de la force, de l’évolution de l’armée française, de son utilisation, du lien qui la lie au politique, ainsi que de l’impact des guerres asymétriques et irrégulières sur le comportement des armées. Le XXI ème siècle et la guerre, le XXI ème siècle et les « guerres du faibles au fort » , le XXI ème siècle ou le siècle du renouvellement stratégique et théorique des principes de la guerre.
1 Adage du général Giulio Douhet.
2 HUNTINGTON Samuel. P, Le choc des civilisations , Paris, Odile Jacob, 2000, 545 pages
3 GRAY Colin, La guerre au XXI e siècle , Paris, Economica, 2005, p.233.
4 Huges ESQUERRE, Replacer l’armée dans la nation , Paris, Economica, 2012, p.41. « Clisthène avait établi un lien renforcé entre cité et armée, citoyen et hoplite, fonction civique et fonction militaire en créant l’éphébie ».
5 COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégie irrégulière , Paris, Economica, 2010, p.13.
6 Au « chapitre 6.36.40 » du Livre des juges, on peut lire ce passage : « Gédéon dit à Dieu : Si vous voulez sauver Israël par ma main, comme vous l’avez dit, Je mettrai cette toison dans l’aire, et si, toute la terre demeurant sèche, la rosée ne tombe que sur la toison, je reconnaitrai par là que vous vous servirez de ma main, selon que vous l’avez promis, pour délivre Israël. Et il fut fait ainsi. Et s’étant levé de grand matin, il pressa la toison, et remplit une coupe de la rosée qui en sortit. Gédéon dit encore à Dieu : Que votre colère ne s’allume pas contre moi, si je fais encore une fois une épreuve en demandant un second signe sur la toison. Je vous prie, Seigneur, que toute la terre soit trempée de rosée, et que la toison seule demeure sèche », in La Grande Bible de Tours, Paris, Jean de Bonnot, 1985, p.315.
7 DENECE Eric, Histoire secrète des forces spéciales de 1939 à nos jours, Paris, Nouveau monde, 2007, p.7.
8 XENOPHON, « Mémorables, III, 1 », in COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégie irrégulière , op.cit., p.100.
9 XENOPHON, « Le commandant de cavalerie, V », in COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégie irrégulière , op.cit., p.100.
10 DENECE Eric, Histoire secrète des forces spéciales de 1939 à nos jours , op.cit., p.9.
11 Végèce écrivait : « Détachez le plus d’ennemis que vous pourrez de leur parti, recevez bien ceux qui viendront à vous ; car vous gagnerez plus à débaucher des soldats à l’ennemi, qu’à les tuer » , Epitoma rei militaris , in http://www.thelatinlibrary.com/vegetius3.html (consulté le 12 février 2014)
12 Nicolas Machiavel est l’auteur d’un ouvrage intitulé L’art de la guerre , à travers lequel il explicite les principes organisationnels d’une armée en marche vers la guerre. Cet ouvrage fut rédigé au cours des guerres entre cités italiennes, mais s’il traduit l’importance de l’entrainement des soldats et du déploiement de ces derniers, il ne traite pas des actions spéciales.
13 DE VERNON Jean-Marie, « L’Amazone chrétienne ou les Aventures de Madame de Saint-Baslemon, qui conjoint heureusement durant nos jours une admirable dévotion, et la pratique de toutes les vertus, avec l’exercice des armes », Paris, Méturas, 1678, 312 pages, in COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégies irrégulières , op.cit., p.195.
14 Philippe Poulet, Forces Spéciales du monde , Paris, Mission connaissance, 2014, p.15. Il relate l’existence d’actions spéciales effectuées par des plongeurs en apnée en Grèce et chez les Perses, sous l’Antiquité. Ces attaques forment une ossature ancestrale des futurs nageurs de combat, puisqu’il « faisaient sombrer les navires ennemis en perçant les coques ou détachant leurs ancres pour qu’ils aillent se briser sur les rochers » . Ces faits inspirés de guerriers, sont relaté par les historiens Thucydide et Hérodote.
15 Roger Stevenson va critiquer le manque d’engouement de Sa Majesté pour ce type de guerre auquel font face les soldats de la Couronne en Amérique, « Military instructions force officers detached in the field : containing a scheme for forming a corps of partisan. Illustrated with plans of the manœuvres necessary in carrying on the Petite Guerre » , London, Foulis, 1770, pp.1-7, in COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégies irrégulières , op.cit, pp.312-313. « L’enseignement sur les parties sublimes de la guerre est parfait, cependant seuls les officiers généraux ont l’occasion de s’y référer, et pour leur seule spéculation, quand l’art de mener la Petite guerre et de fortifier les plus petits postes en campagne, ce qui est l’affaire [d’officier] de tout rang, n’a pas retenu l’attention, comme si c’était indigne de l’intérêt des écrivains militaires ».
16 Napoléon Bonaparte, en tant que chef de guerre et général de la Grande Armée, se refusait à manquer aux principes honorant de la guerre. S’il modifia les principes de la guerre, il voyait celle-ci comme l’opposition de volontés ne pouvant s’exprimer que dans le respect de normes. C’est du moins ce que tend à expliquer Bruno Colson, Napoléon Chef de Guerre , Paris, Perrin, 2011, 539 pages.
17 POULET Philippe, Forces Spéciales du monde , Le Maillet, Missions Spéciales Production, 2012, p.18.
18 CLAUSEWITZ Carl. V, De la guerre , Paris, Tempus, 2006, p.39.
19 Churchill en ayant participé à la guerre des Boers, va reconnaitre dans les kommando , une puissance militaire non négligeable à l’échelle des nouveaux conflits. La réalité prenant le dessus, il adapterait son passé au présent pour influer sur la création d’unités spéciales au service de la Couronne contre un ennemi Allemand, triomphant des premières heures de la Seconde Guerre mondiale. On répond à un ennemi en mimant ses gestes, afin de rééquilibrer la balance des forces.
20 Churchill, in DENECE Eric, Histoire secrète des forces spéciales de 1939 à nos jours, op.cit., p.38.
21 CECILE Jean-Jacques, Les commandos-marine français , Rennes, Marines Editions, 2003, p.10.
22 On peut dénombrer huit soldats tués dans les rangs des commandos-marine, au soir de l’opération Overlord . Certains noms sont cités par Jean-Jacques Cecile, tels que Dumanoir, le soldat Rousseau, le sous-lieutenant Hubert, le médecin-capitaine Lion. Kieffer, blessé lors du débarquement se verra remettre une missive par le lieutenant Pinelli qui écrira « Vous voyez que notre splendide unité a été digne de ce qu’elle promettait » , Les commandos-marine , op.cit., p.43.
23 IRWIN Will, Les Jedburghs : L’histoire secrète des Forces spéciales alliées en 1994 , Paris, Librairie Académique Perrin, 2008, p.22.
24 Hervé COUTEAU-BEGARIE, Stratégies irrégulières , op.cit., p.15. « Sur le plan stratégique, la guerre irrégulière s’oppose à ce que l’on a appelé, depuis le XVIII siècle, la grande guerre, et que l’on appelle aujourd’hui la stratégie conventionnelle, avec un lien étroit, sinon indissoluble, entre armée régulière et stratégie fondée sur des principes. » Elle se caractérise par deux principes : « l’évitement du combat frontal et une échelle spatiale réduite (…) si les armées régulières recourent prioritairement à la grande guerre, que l’on peut appeler stratégies alternatives et qui peuvent être regardées, du fait de leur opposition à la stratégie conventionnelle, comme des guerres irrégulières » .
25 Lorsque Churchill rejoins la France le 11 juin 1940, il propose à l’état-major français, un plan de guérilla auquel les français répondront par des rires, préférant un soutien aérien rapide. Seul le général de Gaulle soutiendra les vues de l’ancien jeune officier de presse en Afrique du Sud. Huit jours après cette rencontre, l’appel à la résistance sera entendu à la BBC.
26 IRWIN Will, Les Jedburghs : L’histoire secrète des Forces spéciales alliées en 1944, op.cit. , p.24.
27 David Cumin décrit la « Théorie du partisan de Carl Schmitt », COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégie irrégulière , op.cit., pp.48-81. On peut y comprendre le travail et l’analyse mené par C.Schmitt dans la conception de sa théorie « s’intéressant aussi bien aux guerres napoléoniennes et à la guerre franco-prussienne de 1870 qu’à la Seconde Guerre mondiale » , CUMIN David, « La théorie du partisan de Carl Schmitt », in COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégie irrégulière , op.cit., p.48.
28 IRWIN Will, Les Jedburghs : L’histoire secrète des Forces spéciales alliées en 1944 , op.cit., p.31.
29 Ibid ., p.98. Irwin Will fait référence à l’apport du célèbre commandant britannique William Ewart Fairbairn, qui enseigna aux futurs soldats d’élite, ce qu’il nomma la « méthode Fairbairn » , articulée autour du combat à mains nues.
30 LOWE KEITH, L’Europe Barbare , Paris, Perrin, 488 pages
31 Otto Skorzeny était un lieutenant-colonel allemand, particulièrement reconnu pour avoir était à l’origine d’actions audacieuses menées par le groupe Friedenthal (Jadgverband 502). On peut reconnaitre son génie et la bravoure qu’il influa à ses soldats lors de la prestigieuse opération « Oak » qui permit de libérer Mussolini, emprisonné dans le massif italien Gran Sasso. En amont, il mena un travail exemplaire dans la guerre secrète et la captation d’informations et de renseignements nécessaires à l’aboutissement de la mission secrète demandée par Hitler en personne.
32 DENECE Eric, Commandos et Forces spéciales , Rennes, Editions Ouest-France, 2011, p.70.
33 GRINTCHENKO Michel, « La guerre d’Indochine : guerre régulière ou guerre irrégulière ? », in COUTEAU-BEGARIE Hervé, Stratégies irrégulières , op.cit., p.460. La politique du Viêt Minh s’inscrivait dans ce que l’on nomme la guerre juste. « L’indépendance et l’unité du pays constituent une cause juste, qui correspond à un idéal de libération.

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