La dissuasion nucléaire
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Description

Aujourd'hui encore, 12 000 têtes nucléaires sont dans le monde, prêtes à l'emploi. Un potentiel de mort suffisant pour liquider un quart de l'humanité. Pourtant, il n'y a jamais eu de risque d'apocalypse. Pendant 50 ans, conscients de l'horreur nucléaire, les présidents des Etats-Unis et les Premiers secrétaires du parti communiste de l'URSS ont tenu tête aux partisans de la guerre. Voici l'incroyable saga de cette dissuasion.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 12
EAN13 9782296495081
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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La dissuasion nucléaire
Les terrifiants outils de la paix
Edouard V ALENSI
La dissuasion nucléaire
Les terrifiants outils de la paix
© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96599-7
EAN : 9782296965997
1. DES INSTRUMENTS DE MORT QUI FONT LA PAIX
1.1 UN MODÈLE DE FIN DU MONDE
Les spectateurs de la première explosion nucléaire, le 16 juillet 1945 sont les témoins bouleversés du premier phénomène tellurique créé par la science et la technologie. Un gigantesque, éblouissant et terrifiant soleil d’or enrichi de rouges, de violets et de bleus éclaire tout l’espace. Il bondit vers le ciel, colorant toute la terre alentour ; un météore créé par l’homme. A coup sûr, la plus belle expérience scientifique de tous les temps ! Sur le coup, ce fut la stupéfaction, l’émerveillement et une peur instinctive. Car tous les acteurs présents comprennent qu’ils ont devant eux un modèle de fin du monde. L’enfer est dans le ciel. Terrifiant !

On sait à présent que l’on dispose d’une arme effroyable. Un parfait outil de mort, une arme d’épouvante. Elle va être lancée pour terroriser le Japon, pour l’amener à résipiscence. Car le Japon s’acharne à combattre contre le reste du monde. Il a rejeté l’ultimatum qui lui a été signifié : c’est le Premier ministre lui-même qui a annoncé que le Japon voulait « l’ignorer. ».
La décision n’est prise qu’après une longue discussion associant militaires, scientifiques et politiques. Toutes les options sont envisagées, y compris la frappe de Tokyo. La conclusion des réflexions est qu’il est impossible de se contenter d’une frappe marginale, une ville importante doit être visée. La frappe doit être exemplaire !
Sur la liste des cibles potentielles Kyoto, un patrimoine de l’Humanité, est la première, parce qu’elle est peuplée d’intellectuels à même d’évaluer la signification stratégique de la frappe. Elle est cependant sauvée au dernier moment par le Secrétaire à la Guerre, Henry Stimon, qui avait admiré la ville lors de sa lune de miel. C’est donc Hiroshima, septième ville japonaise par ordre d’importance et jusqu’ici épargnée, qui est retenue. Le 6 août, à peine trois semaines après la première explosion, l’enfer n’est plus au ciel, mais sur la terre.
Les dommages sont effroyables et démontrent que cette bombe est une réalité terrifiante et imparable. C’est la preuve par la mort. L’explosion ne met pas simplement fin à la seconde guerre mondiale, mais à une possible et redoutée nouvelle déflagration planétaire qui ne peut même plus être envisagée par un chef d’État raisonnable. De cela nous sommes redevables aux deux cent mille pauvres victimes d’Hiroshima, et de Nagasaki, les héros involontaires et passifs des seules frappes nucléaires jamais ordonnées.
1.2 CENT MILLE TÊTES NUCLÉAIRES
Le nucléaire s’est imposé. Désormais, pour les grandes puissances, c’est autour de l’atome que va se focaliser la pensée militaire, que vont s’organiser les armées et que seront refondées les stratégies. L’atome impose des choix que les budgets vont contribuer à concrétiser.
1.2.1 Toujours plus d’armes pour surpasser l’adversaire
Immédiatement après les premières explosions, les États-Unis, en situation de monopole, se voient invulnérables. Pour rester hors d’atteinte ils se hâtent de se protéger. Six mois à peine après l’explosion d’Hiroshima, tout transfert de technologie nucléaire se trouve interdit, même vers leur meilleur allié d’hier, le Royaume-Uni. Peine perdue ! En 1951, l’Union Soviétique dispose d’une technologie propre. S’engage alors une course à la kilotonne sans fin et sans but défini.
Les armes nucléaires sont d’abord et surtout l’affaire de deux pays, les États-Unis et l’Union Soviétique. Ils détiennent 90% ou plus de l’arsenal mondial. Ils font le marché et structurent l’univers nucléaire. Une course éperdue s’engage. Chacun cherche à dépasser son vis-à-vis. Les États-Unis mèneront jusqu’aux années 80. On est en pleine absurdité. Américains et Soviétiques, poussés par leurs experts, leurs peurs, leurs idéologies et des faucons de toutes espèces dimensionnent leurs forces au plus haut. Bien au delà du nécessaire et même du justifiable.
On ne connaîtra sans doute jamais quelles sommes cumulées ont été investies pour les armements nucléaires, mais on peut en estimer l’ordre de grandeur : cinq mille milliards de dollars 2010. Les têtes nucléaires, bombes et obus sont produits en masse aux États-Unis comme en Union soviétique. Aux plus beaux jours, l’unité de compte est la dizaine de milliesr de têtes. Au total, environ cent mille bombes ont été assemblées.

Ces armes étaient nécessaires pour soutenir une guerre nucléaire raisonnée, maîtrisée, pouvant s’étendre sur plusieurs semaines en restant toujours assuré d’anéantir un adversaire persistant dans une folie agressive. Sans doute, depuis le tout début des années 60, Américains et Russes sont persuadés qu’il ne peut pas y avoir de gagnant dans une guerre nucléaire où l’on joue perdant-perdant. Mais peut-on être assuré qu’un adversaire demeurera toujours rationnel ? Dans le doute, il faut s’armer.
1.2.2 Non pas des moyens de combat, des facteurs de dissuasion
A quoi ces armes qui n’ont jamais servi étaient-elles destinées ? Et chacun de répondre d’un mot : « Dissuasion ». Les États nucléaires ajoutent unanimes : « Les armes nucléaires ne sont pas des moyens de combat, mais des facteurs de dissuasion de la guerre. Au contraire d’autres types d’armes, elles assurent des fonctionnalités politiques dans le monde moderne. » Peut-on les croire ?
Beaucoup a été écrit sur la dissuasion. Les ouvrages se comptent par centaines. Cependant, pour leur plus grand nombre, ces livres privilégient les approches politiques de la dissuasion ; la défense y est traitée comme une des composantes des relations internationales. Les propos sont enrichissants, mais force est de constater que l’accent est mis sur des considérations extérieures au fait nucléaire proprement dit. Partant, ces ouvrages peinent à expliquer comment le surarmement nucléaire a pu s’imposer à tous ? Pourquoi tant d’hommes politiques, tant d’experts ont-ils pu, ont-ils voulu croire au pire. Le secret a joué son rôle, mais il n’explique pas tout. Ces ouvrages ne s’appesantissent peut être pas assez sur les armes, sur leur emploi, en un mot sur les aspects militaires de la dissuasion dont découlent de singuliers équilibres entre États.

Pour donner à la dissuasion toute sa dimension, il ne faut pas la considérer comme un objet d’étude en soi, mais modestement montrer comment elle se matérialise en fonction des armes qui en font la substance, de leurs effets, des missiles dont le nombre et les caractéristiques déterminent les conditions d’emploi. Il est ainsi possible de faire apparaître quel contenu les pays détenteurs du feu donnent à la dissuasion, en fonction de la perception qu’ils peuvent avoir de leurs intérêts vitaux et des particularités de leur environnement sécuritaire. C’est là une approche « Bottom-Up », pour reprendre une terminologie américaine, qui s’oppose à l’approche traditionnelle « Top-Down ».
Ici, la technologie, les lois de la physique fixent les degrés de liberté dont peut disposer le diplomate. La dissuasion va apparaître, pour chaque pays, singulière. Elle n’a donc pas eu le même sens pour les États-Unis et pour l’Union soviétique pendant la guerre froide. Un concept particulier -la dissuasion du Faible au Fort - trouve sa logique et sa crédibilité en France. Et c’est probablement à un concept voisin que se réfère la Chine.
1.3 LES ARMES, LEUR EMPLOI, LES DÉFENSES
Ainsi, la dissuasion ne peut pas être le fruit de la seule détermination d’un chef d’État, d’une nation. Même si cette détermination est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante. La dissuasion ne se décrète pas, elle résulte de la possession d’armes, des plans de tirs que ses vecteurs permettent d’élaborer, des dommages ici attendus, là redoutés.
Aussi, dans l’approche retenue dans cet ouvrage, vous voici conviés à acquérir, un savoir minimal sur les armes nucléaire et leurs effets, nécessaire pour appréhender quelles sont les contraintes qui s’imposent aux États dans l’élaboration de leur politique de défense et des options qui pouvaient nourrir leur stratégie.
1.3.1 Un produit de la plus haute technologie
Que retenir des bombes : sur le principe, il n’y a plus de secret. Non seulement les plans des bombes sont accessibles à tous sur la toile, mais tous les perfectionnements qui ont été apportés au schéma de base y sont détaillés. Il ne reste qu’à construire l’engin, et c’est là que la réalisation d’une arme nucléaire se révèle être une formidable aventure scientifique et technique.
L’obtention d’une masse importante de produits fissiles en est l’étape première. La plus visible, car l’enrichissement de l’uranium est un processus extrêmement lent et demande l’accumulation d’équipements lourds. Les déboires de l’Iran qui, année après année n’y parvient toujours pas, montrent la difficulté de l’entreprise.

Mais là n’est peut-être pas l’essentiel. Pour réaliser une déflagration atomique, il faut, grâce à l’explosion programmée à une fraction de microseconde près d’une enveloppe d’explosifs sur-énergétiques, maintenir intègre, pendant le plus longtemps possible, un gâteau d’uranium et de plutonium dont la température s’exprime en millions de degrés centigrades La réalisation d’une bombe thermonucléaire est encore plus délicate, car c’est l’explosion d’une première bombe atomique qui porte à plusieurs milliards d’atmosphères et à plusieurs millions de degrés le mélange gazeux dont la fusion sera à l’origine de l’explosion principale. Elle a pendant des années été un défi pour les États-Unis, la Russie et la France.

Ce savoir-faire reste inaccessible aux terroristes, au commun des États. Seuls des pays scientifiquement avancés, qui ont jugé que l’atome était une nécessité vitale, sont parvenus à produire du combustible nucléaire en qualité suffisante. Tous les autres, de la Suisse à l’Argentine en passant par la Suède, ont renoncé. Car il n’y a pas de projet nucléaire au rabais, la détermination et l’engagement d’un pays doivent être sans faille. Les grandes puissances nucléaires : États-Unis, Russie, France ont conduit d’énormes programmes de recherche destinés à assurer à la fois la fiabilité des engins qui doivent donner à tout coup la puissance programmée, leur miniaturisation pour rendre leur mise en œuvre la plus souple possible, faciliter leur emploi et permettre l’emport par des missiles à très longue portée.
1.3.2 La mort à l’échelle humaine
C’est par centaines que se comptent les différents modèles de bombes, conçues pour tous les usages.
– Les plus puissantes qui ont vu leurs beaux jours dans les années 60 étaient capables de raser les plus grandes agglomérations, Moscou, New York, Leningrad, Paris ou Londres. Trop lourdes, elles ne pouvaient être transportées que par des bombardiers lourds. On les retrouve aujourd’hui sur des présentoirs, dans les musées.
− Les bombes « standard », d’une centaine de kilotonnes, disposant d’un rayon d’efficacité de 3 kilomètres, se retrouvent partout. Elles équipent les missiles à têtes multiples américains, soviétiques et français. Pour tenir en phase de rentrée dans l’atmosphère, elles sont contenues dans un cône en céramique d’à peine un mètre de haut. Chaque pays est bien évidemment doté de sa propre version.

Le succès a été au rendez-vous : bombes mégatonniques ou bombes d’une centaine de kilotonnes pour les missiles à tètes multiples sont à l’échelle humaine. Les unes et les autres capables de détruire une capitale. Compter environ 1 kilo par kilotonne. Un coffre de voiture suffit pour transporter une bombe thermonucléaire américaine, russe ou française. (Le lecteur qui souhaiterait en savoir plus sur les armes nucléaires pourra se référer à l’ouvrage « La Dissuasion Nucléaire : Manuel d’emploi » , ouvrage frère, chez le même éditeur.)
1.3.3 Boule de feu, onde de choc et impulsion électromagnétique
L’explosion d’un engin atomique dans l’atmosphère a pour résultat direct, primaire, l’émission massive de rayonnements : des neutrons, des rayons gamma et X. Ce rayonnement entre en collision avec les atomes de l’air environnant : une énergie formidable est absorbée quasi-instantanément par une masse d’air réduite. Dès la millionième de seconde après l’explosion, il y a création autour du point d’explosion d’une boule de feu dont la température se chiffre en dizaine de millions de degrés.
Si l’air est brûlant, c’est qu’il a absorbé le rayonnement initial mortel. Ce faisant, il fait écran. L’origine nucléaire des phénomènes a disparu. L’énergie de la bombe est transférée dans la boule de feu qui donne naissance
− pour les deux tiers à de l’énergie mécanique avec génération d’une très puissante onde de choc,
− pour un tiers à de l’énergie thermique ; les échanges thermiques sont à l’origine de vents très puissants pouvant aller jusqu’à 350 kilomètres à l’heure. Des vents à leur tour destructeurs.
Il est donc légitime d’assimiler l’explosion d’une arme nucléaire à celle d’un explosif classique : à la masse de TNT qui aurait créé une boule de feu équivalente à celle qu’il a créée.
Pour évaluer et prédire les effets des armes, 2.000explosions expérimentales ont été réalisées. La moitié d'entre elles étaient américaines. A partir de quoi des manuels d’emploi ont été rédigés. Le plus connu d’entre eux : « The Effects of Nuclear Weapons » est un ouvrage complet calcul de l’altitude d’explosion en fonction de la puissance de la bombe, distance limite permettant de garantir la destruction des constructions, tables pour le calcul des pertes humaines : tout y est. Un document secret ? Non pas, il a été vendu en librairie, il est aujourd’hui accessible en ligne, accessible à tous.
De son contenu, pour bâtir des plans d’emploi, on ne retiendra que l’impact des explosions atmosphériques sur les constructions et les conséquences sur les réseaux de distribution électrique des explosions à très haute altitude.
Les expériences, ont montré que les bâtiments, les hommes étaient principalement sensibles à l’onde de choc. L’onde de choc se manifeste par un pic de surpression destructeur. On considère que les bâtiments touchés par une surpression de 5 psi (pound per square inch) soit selon le système métrique 0,34 kg/cm2 sont ruinés, en tout cas totalement inutilisables. Ce que démontre la figure témoignant des effets d’une onde de choc de 5 psi sur une construction traditionnelle en brique.

Figure 1 : Conséquence d’une onde de choc de 1,7 psi et de 5 psi sur une maison en briques non renforcée

Les immeubles de pierre et de béton ont des murs porteurs qui résistent à des surpressions de 5 psi, mais l’intérieur est dévasté

Les conséquences des explosions sont habituellement évaluées à l’emporte-pièce selon le principe du Cookie-Cutter :
− on calcule le rayon du cercle à l’intérieur duquel la surpression due à l’onde de choc atteint ou dépasse 5 psi. Là, tout n’est que ruines, mais à l’extérieur aucun effet significatif n’est à prendre en compte,
− il en est de même pour les hommes. On admet qu’aucun ne survit dans la zone où l’ode de surpression dépasse 5 psi. Qu’en première approximation, ils sont indemnes au-delà. Des estimations à caractère opérationnel qui ne prennent pas en compte les effets différés des explosions,
− ce ne sont là que des approximations, mais il doit être conservé en mémoire que les marges d’erreur sur les effets des armes atteignent ou dépassent 10 %.

Le rayon d’efficacité, c’est-à-dire le rayon des cercles à l’intérieur desquels la surpression dépasse 5 psi, est fonction de la puissance des bombes. Il croît comme la racine cubique de la puissance. Le rayon d’efficacité d’un petit engin de 1 kilotonne est de 670 mètres, celui d’une bombe de 20 kt (la bombe d’Hiroshima) est de 1.800 mètres ; 6.700 mètres pour une bombe puissante de 1 mégatonne. Qu’une telle bombe explose à Paris au dessus de Notre Dame et les 20 arrondissements de Paris ne sont plus.
1.3.4 L’impulsion électromagnétique
Pour qu’il y ait onde de choc, il faut que l’explosion ait lieu dans l’atmosphère. A très haute altitude, à 100 kilomètres par exemple, quasiment dans le vide, le résultat est tout autre. Faute de molécules d’air absorbant le rayonnement, il ne peut y avoir formation d’une boule de feu. Le rayonnement produit par l’explosion se propage à grande distance. Lorsqu’il se dirige vers la terre il finit par trouver la haute atmosphère dont il arrache les électrons. Les électrons rendus libres sont accélérés par le champ magnétique terrestre et génèrent une forme d’éclair étendu.

Figure 2 Processus de création de l’impulsion électromagnétique

C’est l’effet d’impulsion électromagnétique d’IEM, en américain « Electro Magnetic Pulse », EMP. L’éclair qu’il génère perturbe les circuits électriques, fait sauter les sécurités. Non seulement les alarmes se déclenchent, mais en particulier les réseaux de distribution électrique moyenne tension disjonctent, entraînant la rupture généralisée de la distribution de courant. Des heures, voire des jours sont nécessaires pour qu’une situation normale puisse être rétablie.
L’horizon marque la limite des effets : l’IEM affecte tous les points de la terre vus depuis le point d’explosion. D’immenses zones habitées sont perturbées.
C’est ce que montre la figure suivante 1 .

Figure 3 Zones affectées par des impulsions électromagnétiques en fonction de l’altitude d’explosion

Des explosions nucléaire à très haute altitude ne tuent pas, mais entraînent des perturbations généralisées à l’échelle d’un pays. Elles ont donc immédiatement séduit les stratèges. Car elles sont perçues par des millions de personnes sans entraîner la mort. Un dernier avertissement sans frais.

Si l’on en croît des sources officielles américaines, de telles frappes, préstratégiques, auraient été envisagées par la France.
1.3.5 Une seule défense : l’évacuation des villes
Pour des populations, se protéger contre une explosion nucléaire, c’est d’abord survivre à l’onde de choc, c’est ensuite demeurer dans une ville dévastée, radioactive. On peut construire des abris durcis, comme cela a été fait en Suisse, mais que deviennent les habitants survivants dans une ville qui n’est plus que ruines et incendies. Ou encore, dans la plus atroce panique : que deviendraient les habitants d’une capitale épargnée mais dont toutes les issues (routes, voies de chemin de fer) sont bloquées par une couronne d’explosions nucléaires.
La seule mesure de défense efficace est l’évaluation des villes. Des plans d’évacuation ont été étudiés aussi bien par les États-Unis que par l’Union soviétique. C’est pour permettre l’évacuation des grandes métropoles que le réseau des grandes autoroutes américaines a été initié par l’Administration du Président Eisenhower, au début des années 50. Les plans les plus achevés voyaient la population des grandes métropoles essaimer en petites communautés de quelques milliers de personnes (permettant le maintien d’une vie sociale santé, enseignement, …), réparties uniformément sur le territoire.
Toute une littérature a été publiée sur le sujet, des guides sont toujours en ligne, mais ils sont ignorés, oubliés..Car plus personne ne pense aujourd’hui à se protéger contre le risque de frappes nucléaires. L’apocalypse est sortie des esprits. Elle était présente naguère. C’est dire que pour chacun d’entre nous la menace nucléaire « institutionnelle » venant de pays considérés comme raisonnables est évanouie. 2
1.4 TOUS STRATÈGES
Le risque nucléaire ne fait plus les grands titres. Pourtant la menace nucléaire est toujours là. Plusieurs milliers d’engins sont maintenus en condition opérationnelle par les États nucléaires. Un nombre suffisant pour rayer de la carte toutes les villes d’importance et liquider ainsi un quart environ de l’humanité.
L’atome militaire peut donc nous effrayer encore. Et cet ouvrage apporte tout ce qui est nécessaire pour tenter de répondre à la question que chacun se pose : quel est l’avenir du nucléaire dans les prochaines années ? Il propose un savoir et des clés permettant de percevoir ce qu’est l’avenir d’un monde marqué par :
− la mésentente entre États-Unis et Russie,
− les inquiétudes que font naître deux États mal agissant : la Corée du Nord et l’Iran,
− et la menace la plus grave qui pèse sur le monde, le risque d’affrontement nucléaire entre les États-Unis et la Chine autour de Taïwan.

C’est à une aventure politico-militaire à laquelle, lecteur ami, vous êtes convié. Il vous est proposé de vous placer au même niveau que les conseillers proches des chef d’État et de raisonner en grands politiques à l’emploi des forces nucléaires. Et ainsi vous donner les moyens d’exprimer un avis réfléchi, sur le futur de la dissuasion.

L’exposé ne privilégie aucun pays, même s’il est fait largement référence à des documents américains. Les États-Unis sont le plus souvent cités. Mais c’est parce qu’ils ont, plus que tout autre, réfléchi sur les concepts de dissuasion ; et surtout, c’est parce que, plus que tout autre, ils ont fait connaître leur doctrine, considérant
− que l’on ne peut pas dissuader si on ne communique pas
− qu’en faisant connaître leurs intentions à des pays animés de sentiments hostiles, ils réduisent les risques de fausse interprétation.

Ce qui est publié aux États-Unis peut donc choquer. Car la nation américaine considère que la vérité sert finalement la cause de la paix et qu’au final, toute la vérité est due aux citoyens. Mais assurément, ce qui est révélé à Washington est caché ailleurs. Il n’y a donc pas lieu d’incriminer le pays qui s’impose d’être transparent, au-delà même du raisonnable. Il faut lui en savoir gré. Ce livre ne serait pas sans l’obligation d’informer le citoyen qui est un des points hauts de la démocratie américaine.

Un dernier point encore, pour que votre lecture soit apaisée : cet ouvrage n’est guère qu’un ouvrage de technicien des forces nucléaires. Ce n’est en aucune manière un travail d’historien. Il ne doit pas être parcouru comme tel, même s’il y est fait part belle à des documents originaux. Ici la reconstitution du passé n’est pas une finalité, c’est un outil pour comprendre le présent, pour imaginer notre futur.

À l’origine de cet ouvrage on trouve une exploitation systématique du web, qui a permis d’accéder à plusieurs centaines de documents de grand intérêt, dont un grand nombre initialement « SECRET ».

L’URL de ces documents au moment où ils ont été exploités est systématiquement donnée, mais l’expérience montre que l’information en ligne est fugace. Le seul moyen d’être assuré de ces sources est d’en faire une copie et de la stocker sur une base de données dédiée. C’est ce à quoi nous nous sommes astreint. Les principaux documents ou extraits de documents ayant contribué à la rédaction de cet ouvrage ont été réunis dans une base de données dédiée. Cette base de donnée est stockée sur le site de

Dans un souci de transparence, ces références sont mises gracieusement à la disposition du lecteur. Les notes en bas de page donnent donc
– l’adresse internet du document au moment de la rédaction de l’ouvrage,
– le nom donné au document sur le site de

Ainsi le document « Présidential Review Memorandum » a pour référence :
Presidential Review Memorandum NSC-10, http://fas.org/irp/offdocs/prm/prm10.pdf , Base\Presidential_Review_Memorandum_NSC-10.pdf

Pour accéder aux liens actifs des compléments d’ouvrage, rendez-vous à la page du livre “La dissuasion nucléaire ” sur le site des éditions L’Harmattan http://www.editions-harmattan.fr/index.asp et téléchargez le document “Bookmark – La Dissuasion Nucléaire”.
1 High Altitude Electromagnetic Pulse (HEMP) and High Power Microwave (HPM) Devices: Threat Assessments, http://digital.library.unt.edu/govdocs/crs/permalink/meta-crs-6028:1, Base\High_Altitude_Electromagnetic_Pulse_Assessments.pdf
2 Ici encore, le lecteur qui souhaiterait en savoir plus sur les armes nucléaires pourra se référer à l’ouvrage La Dissuasion Nucléaire : « Manuel d’emploi pour les chefs d’État, les généraux et les simples citoyens », chez le même éditeur.
2. LES ETATS-UNIS : DOMINATEURS ET RATIONNELS
La fin des peurs nous permet d’examiner quel a été le cheminement parallèle des États-Unis et de l’Union Soviétique dans le domaine nucléaire. L’indulgence devra être au rendez-vous pour faire accepter les a priori, les préjugés, les craintes non fondées, les complaisances vis-à-vis des groupes de pression qui ont imposé le développement d’arsenaux monstrueux. La compréhension sera aussi nécessaire pour faire admettre qu’il a fallu tant d’années pour que la dissuasion devienne ce qu’elle doit être : un outil de paix ; pour que l’Atome, devenu enfin objet de raison, réintègre la logique de Clausewitz.

Le discours américain doit être pris comme référence.
− Il est le seul organisé, rendu public, avec la volonté de faire au mieux pour contribuer au maintien de la paix par la liberté donnée aux peuples. Au mieux pour les États-Unis d’abord, mais également pour les alliés des États-Unis et enfin pour le Monde,
− C’est un discours défensif, jamais les États-Unis n’ont eu l’intention d’attaquer l’empire soviétique. Les forces nucléaires américaines n’ont jamais eu d’autre finalité que dissuasive, contrairement à ce qu’ont pu sincèrement croire les dirigeants soviétiques auto-intoxiqués,
− Partant de frappes massives punitives dans les années 50, la stratégie américaine a progressivement évolué vers toujours plus de souplesse. Une évolution ininterrompue, quelles qu’aient été les équipes au pouvoir : démocrates ou républicaines, et quel qu’ait été l’environnement militaire (guerre de Corée, du Viêt-Nam,).
− C’est un discours de paix. Il n’y a eu pour les États-Unis, au niveau présidentiel, qu’une seule politique : assurer la paix. C’est cette politique qui a été retenue, non sans quelques nuances et parfois des retours en arrière, par tous les présidents qui se sont succédé, d’Harry Truman à Barack Obama.

De cette finalité donnée au dispositif nucléaire, il faut convaincre l’appareil communiste. Aussi la doctrine américaine doit-elle inclure une composante didactique. C’est par l’intermédiaire de déclarations officielles de Présidents, de Secrétaires à la Défense, de Chefs d’État-major diffusés par tous les canaux possibles : documents officiels de grande diffusion, déclarations de responsables politiques et militaires, publications par le gouvernement américain de pièces volontairement non classifiées ou déclassifiées, que le contenu de la doctrine américaine a été porté à la connaissance des responsables soviétiques, et au-delà, du monde.
2.1 UNE ARME ABSOLUE POUR STOPPER LA GUERRE
Hiroshima est à jamais le symbole de l’horreur nucléaire, et pourtant ce n’est pas pour briser le Japon que les États-Unis se sont engagés dans l’aventure nucléaire, mais pour répondre à la barbarie nazie.

Contre la barbarie nazie, le premier grand programme scientifique du 20 ième siècle

La seconde guerre mondiale n’était pas encore déclarée, lorsqu’au mois d’août 1939, à l’initiative de Leo Szilard, Albert Einstein écrit au Président Franklin Roosevelt pour que les États-Unis s’engagent dans l’étude d’une bombe atomique 3 :
Des travaux récents de E. Fermi et L. Szilard dont le manuscrit m’a été communiqué me laissent penser que l’Uranium peut être, dans un très proche futur, une nouvelle et importante source d’énergie. …
Au cours des quatre derniers mois les travaux de Joliot en France aussi bien que ceux de Fermi et de Szilard aux États-Unis ont montré qu’il est possible d’initier une réaction en chaîne. Il en résulte une situation qui demande un suivi et si nécessaire une action rapide de votre Administration…..
Ce nouveau phénomène permet la construction de bombes et il est concevable – sans que l’on puisse en être certain – que des bombes extrêmement puissantes pourront être réalisées. Une seule bombe de ce type, transportée par un navire et explosant dans un port pourrait bien détruire tout le port ainsi que les territoires environnants, etc..
Ce texte montre que ni Einstein, ni personne ne savent encore ce que pourrait être une bombe atomique. Aussi, on reste confondu devant la confiance que le Président Roosevelt et ses conseillers ont pu avoir dans la science et dans la parole des scientifiques pour lancer les États-Unis dans cette aventure insensée qu’était le projet Manhattan.
Il n’a fallu que deux ans pour que le projet prenne corps. La lettre d’Einstein est transmise et présentée au Président au mois d’octobre 1939 ; dans un premier temps celui-ci se contente de créer un « Uranium Commitee », doté d’un budget de six mille dollars. Les débuts sont modestes, mais grâce à la lucidité et la confiance d’un des conseillers ami du Président, Vannevar Bush, le Manhattan Project prend immédiatement forme. Le programme de construction d’une bombe est approuvé le 9 octobre 1941. Deux ans ont suffi pour que le premier grand projet scientifique du 20 ième siècle soit lancé. L’effondrement de la France qui a laissé le Royaume-Uni désarmé n’a pu que souligner l’importance et l’urgence du projet.

Quelques chiffres pour rappeler les dimensions du programme Manhattan. Il a fait collaborer jusqu’à 130.000 personnes pendant quatre ans, dont une pléiade de prix Nobel. Il a représenté un budget d’environ deux milliards de dollars 1945 soit 25 milliards de dollars 2010.
On connaît très précisément quelle a été l’organisation scientifique et industrielle qui a permis de mener à bien ce projet, grâce au Smyth Report qui rend compte dans le détail de la conduite de tous les aspects du programme Manhattan. Si le rapport ne divulgue rien sur la bombe, il n’en n’a pas moins été un document de référence inestimable aussi bien pour les équipes russes que pour les équipes française.

Figure 4 Le rapport Smyth : Conduite du programme atomique Manhattan

Une ville importante doit être visée, pour que la frappe soit démonstrative

Tout est mis en œuvre pour que le programme aboutisse au plus vite Cependant l’Allemagne s’écroule avant que la bombe ne soit au point, et c’est contre le Japon qui s’acharne à combattre contre le reste du Monde que les premières armes atomiques vont être programmées.
À la fin de la conférence de Postdam, un ultimatum est signifié au Japon, sommé de se rendre sans condition sans quoi il subira de graves destructions. L’ultimatum est rejeté ; c’est le premier ministre lui-même qui annonce que le Japon veut « ignorer » l'ultimatum A la suite de ce refus, la décision d‘employer l’arme atomique n’a pas été prise à la légère. Elle a fait l’objet de nombreux débats, où les responsables scientifiques du projet Manhattan siégeaient à côté des officiers généraux.
Devant l’acharnement japonais, on s’est résolu à une frappe démonstrative, qui persuade le Japon que les États-Unis disposent d’une arme absolue.

La ville choisie est sujet d’expérience. Elle doit rendre évidente aux plus acharnés que le Japon sera anéanti s’ils persistent. Il est impossible de se contenter d’une frappe marginale. Une ville importante doit être frappée. La ville visée doit :
− s’étendre sur au moins 3 miles,
− ne pas avoir été l’objet de raids antérieurs,
− l’explosion doit générer des dommages importants. 4

Figure 5 Henry L.Stimons, Secretary of War, responsable en dernier ressort du programme Manhattan

Sur la liste des cibles potentielles Kyoto est la ville préférée, parce que peuplée d’intellectuels à même d’évaluer la signification stratégique de la frappe. Elle est sauvée au dernier moment par Henry Stimon, Secrétaire à la Guerre qui avait admiré la ville et ses inestimables trésors lors de sa lune de miel. C’est donc Hiroshima, jusqu’ici épargnée septième ville japonaise par ordre d’importance qui est finalement retenue.
La frappe n’a donc pas d’impact direct sur les combats. Sa finalité est politique : avoir raison de l’obstination d’un pouvoir militaire. Cependant, à court terme, l’atome manquera son objectif, puisque ce ne seront pas les morts d’Hiroshima et de Nagasaki qui convaincront l’Empereur, mais le bombardement de Tokyo, plus proche et plus meurtrier.
Il faudra donc attendre quelques semaines pour que l’apocalypse atomique soit perçue pour ce qu’elle est : une menace qui n’est plus à l’échelle humaine. Non pas seulement par les japonais mais par le monde entier, et à jamais.

Les pauvres morts d’Hiroshima qui ont permis à la dissuasion d’être

Une des analyses les plus lucides des conséquences de la destruction d’Hiroshima est sans doute celle de Charles de Gaulle. Il déclare en 1962 au cours d’un Conseil des ministres : « Il fallait bien qu’elle frappe la première fois. Pour mettre le Japon à genoux, il fallait lui fournir la preuve que cette bombe était une réalité terrifiante et imparable.
Et il fallait que cette bombe mette fin à la seconde guerre mondiale, pour que la perspective de son emploi dissuade d’en entreprendre une troisième. Sans quoi on n’aurait jamais cru à sa vertu.
Sans Hiroshima l’armement nucléaire n’aurait pas fait plus d’effet qu’un revolver à eau.
Truman a eu du cran. Il en fallait.» 5
La troisième guerre mondiale n’a pas donc eu lieu. A quoi avons-nous échappé ? Le tableau des morts pré-nucléaires des deux guerres mondiales doit rester dans nos mémoires 6 : Au total 40, 50 millions de morts peut-être ; on n’en saura jamais le compte, même approché.

Figure 6 Les morts de l’ère pré-nucléaire (milliers d’hommes)

On était resté sur des chiffres comparables avec la criminelle et absurde guerre de Corée, voulue par Staline : environ quatre millions de morts entre 1950 et 1953.

C’est en regard de ces chiffres que s’inscrivent les morts d’Hiroshima et de Nagasaki. Selon les évaluations le bombardement d’Hiroshima, une ville qui abritait 310.000 personnes
− a eu immédiatement pour effet la mort de 70.000 atteints par l’onde de choc et l’incendie,
− victimes auxquelles se seraient ajoutées dans les mois qui ont suivi de 20.000 à 70.000 personnes supplémentaires décédées des suites de leurs blessures, de leurs brûlures et de manque de soins appropriés, 7 .
− donc de 90.000 à 140.000 morts.
Les pertes auraient été du même ordre sur Nagasaki : un total de 80.000 personnes étaient décédées en fin d’année 1945 sur une population initiale de
250.000 personnes. 8 Ces pauvres morts sont les héros involontaires et passifs à qui nous
sommes redevables de la paix qui, tant bien que mal, s’est instaurée entre les grandes puissances du Monde.
2.2 DES REPRÉSAILLES MASSIVES POUR COMBATTRE LE MAL
Les effets des armes atomiques sont apocalyptiques, mais ils sont réversibles. Telles sont les conclusions des études conduites sur les sites d’Hiroshima et de Nagasaki. Conclusion confirmée par des programmes expérimentaux conduits sur le Nevada Test Site et sur les Pacific Proving Grounds de l’atoll de Bikini.
Les effets apocalyptiques des armes atomiques sont clairement indiqués dans le rapport Top Secret, adressé au Président des États-Unis, à présent déclassifié « The Evaluation of the Atomic Bomb as a Military Weapon ». 9 Tout est dit 10 : Si elles sont utilisées en nombre, les bombes atomiques, peuvent non seulement réduire à néant les moyens militaires de toute nation, mais également en démolir les structures économiques et sociales interdisant leur rétablissement sur une longue période. Avec ces armes, surtout si elles sont employées en conjonction avec d’autres armes de destruction massive 11 comme, par exemple, des bactéries pathogènes, il est tout à fait possible de dépeupler de vastes zones de la surface terrestre, ne laissant que des vestiges des ouvrages matériels de l'homme.
De l’emploi irraisonné de l’arme atomique peut résulter la fin du monde, mais en même temps l’exemple japonais montre qu’une ville bombardée peut renaître de ses ruines. Quelques semaines après l’explosion, des tramways circulaient sur les voies laissées intactes par l’explosion. 12 Hiroshima était immédiatement reconstruite dès la guerre achevée, permettant à Paul Nitze en revenant sur les lieux de conclure qu’un pays peut reprendre vie après une explosion nucléaire.
L’atome ne fait donc pas disparaître toute vie. Il est donc possible de concevoir des plans d’emploi nucléaires.
Faute de pouvoir espérer un mode de paix sans armes, à quoi les États-Unis aspirent, le rapport The Evaluation of the Atomic Bomb as a Military Weapon formule des recommandations précises pour le développement et la mise en œuvre des armes atomiques. 13 Elles seront intégralement suivies.
L’apocalypse est programmée.

War is our profession ; peace is our product. 14 "

Conscients de la menace que la Bombe fait peser sur l’humanité, les États-Unis du Président Truman, proposent en 1946, avec le Plan Baruch, l'élimination des armes atomiques. C’est un plan courageux, généreux, à bien des égards prophétique. Il donne à un organisme des Nations-Unies, l’International Atomic Development Authority, le monopole de l’extraction et du traitement de l'uranium et du thorium, de la construction et de la conduite des installations permettant l’exploitation de l’énergie nucléaire. Tous les pays dans le monde doivent renoncer à l’atome militaire ; après l'implantation d'un système international de contrôle et de sanction, les armes américaines seront confiées à l’ONU qui deviendra également détenteur de tous les savoir-faire atomiques.
Hélas, ce plan reste lettre morte, car immédiatement rejeté par l’Union soviétique qui se sait minoritaire au sein des Nations-Unies, et surtout pour qui il est vital de détenir la Bombe face aux États-Unis. La course à l’atome est programmée à terme.

Pour l’heure, la Russie des années 40 ne peut en aucune façon menacer directement les États-Unis. Aussi c’est l’extension du communisme que les États-Unis entendent contenir en Europe grâce à des aides militaires et économiques.
Le 12 mars 1947, devant le Congrès Harry Truman déclare : « Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d'asservissement. Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier ; à maintenir la liberté des États du monde et à les protéger de l'avancée communiste. »
Le discours est mesuré : le plan Marshall en est l’élément central, il va permettre à l’Europe de repartir ; Paul Nitze a été l’un de ses concepteurs. Mais le discours est insupportable pour l’URSS de Staline qui voit le Monde séparé en deux camps : le camp impérialiste et antidémocratique, le camp anti-impérialiste et démocratique.» « Le but que se donnent les États-Unis est l'établissement de la domination mondiale de l'impérialisme américain. C'est aux partis communistes qu'incombe le rôle historique de se mettre à la tête de la résistance au plan américain d'asservissement de l'Europe. » 15 C’est par l’Union soviétique que la guerre froide est déclarée.
La guerre froide, mais pas d’hostilités déclarées car l’arme atomique est un recours absolu en réserve face à la menace communiste. Les États-Unis en conserveront le monopole de fait jusqu’au milieu des années 50.
Les moyens nucléaires, qui soutiennent la politique américaine sont réduits En octobre 1947 les forces américaines de la naissante Air Force se limitent à 18 B29 opérationnels pour emporter des bombes atomiques et 11 équipages qualifiés. 16 D’aussi faibles moyens ne peuvent avoir que des objectifs démographiques.

Figure 7 Le bombardier B29 (source : Marty McGuire)
Les premiers plans américains ne considèrent que la frappe de villes.
En 1946, le plan Pincher envisageait la frappe de 20 villes soviétiques par 50 bombes. Ce plan conserve néanmoins une forte composante prospective puisque, faute de matière fissile, l’arsenal américain n’est crédité que de 9 ombes en 1946, 13 en 1947 et 15 u mois de juillet 1948. Il donne cependant des orientations précises au Department of Defense pour se préparer à répondre à une éventuelle dégradation du contexte stratégique. 17

En 1948, les États-Unis qui ont le monopole de l’arme nucléaire peuvent se donner l’élimination du communisme russe comme objectif, en cas de guerre générale provoquée par l’Union soviétique.
− Interdire à la Russie soviétique toute domination sur des territoires extérieurs aux frontières de l’État russe qui sera autorisé à exister après la guerre,
− Détruire les structures et les réseaux qui ont permis aux leaders du Parti Communiste de soumettre à leur autorité morale et disciplinaire des citoyens ou des groupes de citoyens dans des pays que les communistes ne contrôlent pa.,
− Être assuré que le régime ou les régimes qui pourront exister sur le territoire traditionnel de la Russie après la guerre
• 1. n’auront pas de forces armées suffisantes pour conduire une guerre,
• 2. ne pourront rien imposer qui s’apparente à l’actuel rideau de fer,
− De plus, si un quelconque régime bolchevique subsiste dans une portion du territoire de l’Union soviétique, qu’il ne contrôle pas une part suffisante du potentiel militaro-industriel de l’Union soviétique qui lui permette d’entrer en guerre avec tout autre régime qui puisse exister sur le territoire russe traditionnel. 18
Le communisme doit être éliminé et l’actualité va conforter la majorité de la société américaine dans cette conviction. Le rideau de fer qui s’étend sur l’Europe, la crise de Berlin, l’explosion de la première bombe soviétique et l’absurde et féroce guerre de Corée allaient à la fois être à la source du développement des forces stratégiques américaines et à l’origine d’une peur viscérale, collective : une « Peur Rouge ».et d’un anticommunisme qui dure encore.

L’avion étant le seul vecteur disponible dans les années 50, Le Strategic Air Command de l’Air Force se développe à marche forcée, il devient la principale ligne de défense et l’ultime moyen d’attaque des États-Unis 19 . Il répond aux provocations soviétiques et les contient.
Très vite le Strategic Air Command donne une réalité aux plans d’emploi atomiques. Ainsi “Fleetwood“ conçu à la suite du blocage de Berlin prévoyait sous trente jours, la destruction de 70 villes soviétiques par un bombardement massif de 133 bombes. 20 Ce même volume était retenu par le Joint War Plan Trojan pour une première frappe, pouvant être suivie de frappes complémentaires d’un volume au moins égal visant des objectifs économiques : raffineries de pétrole ; centrales électriques, …etc.
L’Air Force est capable de détruire le pouvoir soviétique.

La guerre nucléaire est au-delà de la rationalité

Pour le Président, les frappes nucléaires restent l’ultime recours face à la dictature communiste. Cependant la mise en œuvre effective des frappes américaines : le seuil de la décision, les objectifs, l’échelonnement, reste une décision du Président. Comment les frappes auraient-elles été programmées reste une énigme. On peut même douter qu’un plan précis n’ait jamais été arrêté.
Ce ne peut être qu’une mesure ultime qui n’est envisagée que lorsque tout aura été tenté, en vain. Dans le dernier message sur l’État de l’Union, Harry Truman, sans doute poursuivi par les morts d’Hiroshima, tient à déclarer : « la guerre de l’avenir sera un conflit dans lequel un homme pourrait d’un seul coup mettre fin à des millions de vies, démolir les grandes villes du monde, effacer les réalisations culturelles du passé, et détruire la structure même d’une civilisation qui a été bâtie lentement et avec peine par des centaines de générations.
Pour un homme raisonnable, la guerre nucléaire est impossible : nuclear war impossible for « rational men. » 21
Et d’ajouter à l’adresse de Staline, ce message qui ne sera entendu que des décennies plus tard 22 : « Vous proclamez votre foi dans la prophétie de Lénine selon laquelle la guerre entre votre monde et le nôtre serait une étape dans le développement de la société communiste. Mais Lénine était un homme de l’ère pré-atomique qui a vu la société et l'histoire avec des yeux pré-atomiques. Or un changement majeur est intervenu depuis qu'il s’est exprimé. La guerre a changé de nature et de dimension. Elle ne peut plus désormais être une « étape » d’un développement en sauvant de la ruine quoi que ce soit de votre régime et votre patrie.
Je ne sais pas combien de temps pourra s'écouler avant que les dirigeants communistes puissent se résoudre à reconnaître cette vérité. Mais quand cela sera, ils nous trouveront déterminés à conclure les accords qui protégeront le monde contre le danger qui le menace aujourd’hui ». 23

La doctrine de représailles massive prend forme

La politique modérée d’Harry Truman est abandonnée par l’administration de son successeur Dwight Eisenhower, qui entend faire reculer le communisme.
A l’origine des choix américains, les estimations par les services de renseignement des objectifs politiques et les intentions possibles du pouvoir soviétique. Une analyse radicale exprimée dans le rapport Top Secret, préparé en avril 1950 sous la direction de Paul Nitze. Analyse reprise dans le rapport du National Security Council NSC-162/2 du 30 octobre 1953.
Certes sur la période couverte par les présentes estimations (milieu de 1955), l’Union soviétique ne semble pas vouloir déclencher une guerre généralisée
− L’incertitude sur l’issue victorieuse de la guerre en cas de guerre mondiale, le changement de dirigeant, l’agitation dans les pays satellites, et les capacités de riposte massive des États-Unis rendent cette éventualité improbable,
− De même apparaît également improbable, une attaque lancée contre des pays de l’OTAN ou de tout autre zone qui aboutirait presque certainement à une guerre généralisée, étant donné les engagements américains,
− Cependant, la crainte d’une guerre généralisée ne dissuadera pas les Soviétiques de prendre les mesures qu’ils considèrent comme nécessaires, pour contrer les actions de l’Ouest qui mettraient gravement à risque leur sécurité 24

Pas de risque de guerre à court terme, le contexte européen est justement apprécié. Pendant des années il ne changera guère.

Mais cette situation d’équilibre n’élimine ni les menaces que l’Union soviétique fait peser sur les nations libres, ni le risque de faux calcul soviétique ou de sur-réaction à ce que le régime peut considérer comme une provocation des États-Unis. Un enchaînement d’erreurs qui puisse se conclure par une attaque préventive surprise destinée à supprimer les moyens américains de riposte. 25 Pour répondre à cette menace, le seuil nucléaire est abaissé. Des frappes nucléaires peuvent être envisagées dans le cadre d’une guerre généralisée et non pas seulement comme une éventualité ultime.
Ce sont des représailles massives qui sont programmées. Peu importe l’évolution du régime soviétique (Staline est mort le 5 mars 1953 et le régime soviétique a fait de la coexistence pacifique le principe de sa politique extérieure), les plans de tir américains sont punitifs. Ils sont là pour terrasser le Malin, personnalisé sur la terre par l’Union Soviétique, et lui interdire de pouvoir nuire à jamais.
C’est en 1954 que le principe de représailles massives est énoncé par le Secrétaire d’État John Foster Dulles. Dans leur forme ultime, les représailles massives se matérialisent par une attaque, pouvant être exécutée dans les vingt-quatre premières heures de la guerre. Elles visent en priorité les installations nucléaires adverses puis les centres de commandement civils et militaires d'importance majeure. Elles doivent assurer, avec une probabilité de 90 %, la destruction de 50 % au moins de l'infrastructure industrielle.
Les armes nucléaires doivent pouvoir être mises en œuvre sans contraintes par les forces américaines déployées hors des États-Unis ; portées par les avions du Strategic Air Command basés en Europe, sans que les États européens puissent s’y opposer. Si des hostilités venaient à se déclarer les États-Unis considèrent qu’ils pourront faire appel aux armes nucléaires tout autant qu’à d’autres armes. Quand l’accord des alliés constitue un préalable à leur emploi à partir des bases U.S, les États-Unis veilleront à obtenir cet accord à l’avance. Et ils devront faire approuver cette politique par les Nations libres chaque fois que cela sera possible 26

En même temps, comme le fait finement observer George Le Guelte 27 , un dernier paragraphe est ajouté à la demande du président Eisenhower pour mettre en cause le caractère automatique de représailles massives en réponse à une agression contre l’Europe ou le Japon lorsque les Soviétiques disposeront de missiles intercontinentaux susceptibles d’atteindre les États-Unis : « Les conclusions précédentes ne resteront valides que pour autant que les États-Unis pourront conserver une capacité de représailles qui ne peut pas être neutralisée par une attaque surprise soviétique. Par conséquent, le National Security Council doit en permanence s’assurer de la probabilité de neutralisation des capacités de représailles américaines. Dès 1953, mais c’est « Top Secret » l’ouverture du parapluie nucléaire américain est conditionnelle. » 28
2.3 LES SINGLE INTEGRATED OPERATIONAL PLANS
Le coup de tonnerre que représente le lancement du Spoutnik, le 4 octobre 1957, fait prendre conscience aux États-Unis que bientôt ils seront sous la menace de têtes nucléaires lancées à partir de missiles intercontinentaux, et non de bombardiers incapables d’atteindre leurs villes. Un programme massif de construction de missiles est lancé par les États-Unis, qui passeront vite du rang de challenger à celui de champion toutes catégories.

Les forces stratégiques américaines poursuivent leur développement accéléré et massif : entre 1954 et 1962, 744 Stratoforteresses Boeing B-52 sont déployées. Il devient nécessaire de concevoir des plans d’emploi sophistiqués, à leur mesure.

Ces plans, Single Integrated Operational Plan, SIOP, sont élaborés à partir de l’année 1960 pour couvrir des milliers d’objectifs potentiels :
− Ils sont établis à partir d’un “conceptual guide” rédigé par le Président,
− ce guide est exploité par le Secretary of Defense pour donner naissance à la Nuclear Weapons Employment Policy, NUWEP,
− La NUWEP précise quelles sont les finalités des plans de bombardement, la liste d’objectif, les contraintes d’emploi et les tempos de mises en œuvre. Le NUWEP est adressé aux Joint Chiefs of Staff,
− les spécifications générales du NUWEP sont alors détaillées et donnent naissance au Joint Strategic Capabilities Plan (JSCP) qui précise sur 250 pages, par objectif, les critères d’affectations et de dommages attendus,
− Le JSCP est finalement transmis au Strategic Command situé à Omaha, dans le Nebraska où il est transformé en des instructions opérationnelles : le « Single Integrated Operational Plan », SIOP. 29 .”
Ces plans ont évolué avec les forces stratégiques ; rendus capables de s’adapter aux différentes formes d’attaques ou de ripostes ennemies, de pourvoir à l’imprévu.

Dans leur forme finale, alors que les missiles à têtes multiples ont pris la place des bombardiers, il est expressément demandé à ce qu’ils soient plus figés, mais puissent s’accommoder des situations constatées. Les procédures de planification opérationnelle des forces stratégiques doivent permettre l’introduction de nouveaux objectifs, la modification des priorités avant ou pendant l'exécution d'opérations stratégiques. Cette capacité de planification adaptative garantiT le meilleur emploi des ressources et permet que les forces stratégiques puissent parfaitement répondre aux nouvelles menaces qui pourront survenir. Il doit être possible d’établir des planifications de crise en urgence si les plans adaptables ne répondent pas à un imprévu. 30 .
Le SIOP ne se résume plus à un plan, mais il est constitué par un ensemble de plans et d’options :
− Il « traite » un ensemble de cibles potentielles rassemblées dans la National Target Base (NTB) La National Target Base est établie à partir d’une liste d’objectifs potentiels répertoriés dans le monde : on en a compté plus de cent cinquante mille ! Le nombre de cibles retenues a énormément varié. Il était maximum en 1985 avec 16.000 cibles ! Il répertorie encore environ 3,000 cibles en 2010,
− Suivant les options retenues une cible peut être visée ou non. Plusieurs cibles peuvent être détruites par un même missile lorsqu’il est doté d’une ogive à têtes multiples. Des cibles durcies et de grande valeur, comme des silos, peuvent se voir affecter plusieurs têtes. 31

L’élaboration des instructions opérationnelles par le Strategic Command est un processus séquentiel. Il est très élaboré car il doit prendre en compte les contraintes précises de mises en œuvre, les cheminements possibles et les défenses adverses et pour finir les interactions entre systèmes d’armes . Le processus de planification SIOP est par nature séquentiel. La première étape est la sélection des cibles, suivie par la détermination des points visés, l’affectation des cibles aux avions et aux missiles, les études de pénétration, l’ordonnancement des frappes. Chaque application fait appel à des bases de données propres et des données issues des bases de données mises à jour par d’autres applications. Lorsque la base de donnée transit/planing est mise à jour, les nouveaux paramètres de planification doivent être pris en compte par l‘ensemble des applications en aval.
Ainsi, par exemple les plans d’emploi des missiles élaborés par le Missile Graphics Planning System doivent être envoyés à l’application Weapon Review ainsi qu’au module Missile Aircraft Difference Evaluation System pour s’assurer que les affectations sont optimales. 32 .
En définitive, le SIOP est un document d’une extrême complexité, totalement informatisé. Selon le général George Butler, qui a présidé à l’élaboration du SIOP à la fin de la guerre froide. « C'était un truc comme dans Alice au pays des merveilles : un logiciel insondable de millions de lignes de code. Qui était habituellement résumé en 60 à 100 planches lors des exposés ». 33 On comprend pourquoi le processus d’élaboration du SIOP est excessivement long : 14 à 18 mois sont nécessaires pour passer des directives présidentielles aux instructions opérationnelles.
La fin de la guerre froide n’a pas vu la fin du SIOP. Il demeure nécessaire étant donné le nombre de vecteurs restés opérationnels. On trouvera dans l’étude The Post Cold War SIOP and Planning des indications précises sur les modules informatiques mis en œuvre pour l’élaboration des plans d’emploi. 34
Il a fallu attendre l’année 2003, pour qu’un OPLAN 8044 se substitue aux SIOP puis, à partir de l’année 2008, un OPPLAN 8010. Ce plan d’opérations s’est enrichi d’un plus grand nombre d’options, ce qui permet de rassurer nos alliés. L’éventail d’éventualités prises en compte est plus large afin de dissuader, prévenir et, si nécessaire défaire l’adversaire. 35
2.4 LES REPRÉSAILLES MASSIVES SONT ABANDONNÉES
Les bases de la politique extérieure et de défense des États-Unis ont été reconsidérées dès l’entrée en fonction du Président Kennedy. Le concept de représailles massives est abandonné, la sécurité des États-Unis repose désormais sur la dissuasion.

Hors du bon sens, le premier Single Integrated Operational Plan n’est pas crédible

Le premier, Single Integrated Operational Plan, SIOP-62, a été élaboré sur les bases fixées par le Président Eisenhower par la RAND (Think Tank et organisme d’étude de l’Air Force). Il est d’une extrême rigidité.
SIOP-62 était un plan unique quelles que soient les circonstances, rigide, devant être exécuté tel quel, indépendamment des circonstances. L’inflexibilité était un choix justifié par :
− 1. la conviction des experts militaires que l’URSS ciblait les villes ou des ensembles urbains, et par conséquent que des frappes sélectives américaines étaient inutiles,
− 2. La conviction qu’en tout état de cause, l'URSS pourrait frapper les États-Unis. A aucun moment n’est envisagée une possible interaction entre notre et leur philosophie d’emploi,
− 3. La conviction qu’en cas de guerre une issue victorieuse sera plus probablement attendue par les États-Unis que par l’URSS (indépendamment des pertes),
− 4. La crainte, que la frappe de villes soit tout ce que nous puissions faire après une attaque surprise et la destruction des centres de commandement ; laissant les forces américaines incertaines quant aux objectifs à attaquer. Que l’on sache que des plans américains flexibles existent et la dissuasion s’en trouvera diminuée. 36

La vie de ce premier plan fut brève. Avant même qu’il soit achevé, John Kennedy demande plus de mesure et de bon sens. Parce qu’il aboutit à un cataclysme planétaire, le plan de tir massif n’est pas crédible.
John Kennedy déclare : En cas de crise extrême, les États-Unis veulent avoir un autre choix « qu’une retraite sans gloire ou de représailles illimitée.» 37 McNamara écrit de son côté : « On ne peut pas concevoir une dissuasion crédible à partir de mesures irréalistes. La menace de représailles massives en réponse à toute crise n'était pas crédible, et donc, en renonçant à des ripostes inflexibles et massives, l'administration Kennedy espérait qu'elle rendait les forces de dissuasion nucléaire plus crédibles. » 38 .

Instinctivement John Kennedy refuse la guerre nucléaire

Deux mois après la prise de fonction dans un message au congrès, John Kennedy met publiquement fin à la doctrine de représailles massives : « Nos armes ne seront jamais utilisées "en premier" quel que soit l'agresseur. … Notre attitude doit être à la fois adaptée et déterminée… notre puissance militaire doit être calculée pour réduire le risque d'une guerre généralisée non préméditée ou irrationnelle. … une mauvaise évaluation d'un incident ou une mauvaise interprétation des intentions de l’adversaire ne doit pas transformer un affrontement limité en un conflit majeur . »

La répulsion de John Kennedy à l’endroit du nucléaire devait s’exprimer trois mois plus tard, le 20 juin1961. L’occasion : la présentation d’une étude montrant quels seraient les résultats d’une première frappe nucléaire préventive de l’URSS par les États-Unis : Une attaque surprise survenant en fin d’année 1963, précédée par une période de tensions exacerbées. La tenue de cette réunion dont il réprouve le sujet même a profondément irrité John Kennedy au point qu’il demande à ce que le sujet même de la réunion soit tenu pour secret. Sa réaction personnelle aux conclusions de l’étude nous est connue 39. Il a fait part de sa réaction à Dean Rusk alors qu'ils marchaient de la salle du Cabinet vers le Bureau ovale «. Et nous nous appelons la race humaine. » 40
Dean Rusk, Secrétaire d’État rend compte de cette réunion capitale dans ses mémoires. « Le président Kennedy a clairement compris ce qui résulterait d’une guerre nucléaire et il en a été horrifié. Dans nos entretiens, il ne s’est jamais préoccupé de menace d'assassinat, mais à plusieurs reprises, il s’est appesanti sur ce que serait son sort s’il devait appuyer sur le bouton nucléaire. Si l’un d’entre nous pouvait avoir un doute, cet exercice en 1961 nous aurait convaincus qu’une guerre nucléaire ne devrait jamais être. En conséquence, tout au long des années des présidences Kennedy et Johnson, nous avons travaillé pour être assuré de la stabilité de la dissuasion . » 41 .Ce témoignage est capital, car il révèle ce qu’était la conviction du Président des États-Unis à la veille de la crise de Cuba. 42

Paradoxe, la détermination d’une partie ne suffit pas pour que l’on soit assuré d’un équilibre stable. L’équilibre implique la symétrie. Pour qu’il
puisse exister, il faut qu’en face des États-Unis, l’Union Soviétique dispose de forces stratégiques suffisantes pour qu’elle soit assurée qu’elles dissuadent de porter atteinte au monde communiste. Ce que Rusk ne dit pas, c’est que le problème avec la « stabilité de la dissuasion » ne se trouvait pas en 1961 dans une insuffisance des missiles américains. Mais résidait dans la nécessité où se trouvaient les Soviétiques d’améliorer suffisamment leurs forces intercontinentales pour que nous soyons effectivement dissuadés. 43 Il faut donc se réjouir : il n’a pas fallu longtemps pour que l’Union soviétique puisse croire en la crédibilité ses forces !

Les villes sont retirées de la liste des objectifs américains

Les États-Unis sont désormais menacés par les missiles stratégiques soviétiques. Le cahier des charges des forces de dissuasions américaines doit être revu en profondeur :
Des forces fiables invulnérables, et efficaces Les force des de représailles nucléaires des États-Unis sont à la fois nécessaires pour rendre la guerre impossible et pour interdire tout chantage nucléaire.
(a) Leur efficacité doit être évidente pour que l'URSS et ses alliés ne puissent pas douter à cet égard.
(b) L’invulnérabilité doit être telle que : (i) les communistes et leurs alliés soient persuadés qu’elle ne peut pas être détruite, (ii) nous n'aurons pas besoin de es 'utiliser à la hâte ou à titre préventif en cas de crise grave, de crainte qu’elles soient neutralisése par une éventuelle attaque soviétique : (iii) en cas de crise, nous ne devons pas être dans la nécessité de prendre en catastrophe des mesures pour renforcer leur invulnérabilité. Ce que les Soviétiques pourraient prendre comme un signe d’une attaque l'imminente.
(c) Leur fiabilité doit (i) minimiser les risques de guerre accidentelle ; (ii) ne pas dépendre d’implantations sur des bases étrangères afin que les Soviétiques ne puissent pas croire qu'ils pourraient émousser son efficacité en faisant pression sur nos alliés pour en interdire l'utilisation à partir de leur territoire.
(d) Des mesures efficaces de défense civile sont également nécessaires pour assurer la crédibilité de nos forces de dissuasion. 44 .
Ce sont des forces de dissuasion strictement défensives qui sont spécifiées ici.
En complément logique, pour éviter qu’en retour d’une frappe américaine les grandes villes américaines et alliées soient annihilées, il est ajouté à la doctrine une interdiction : " villes exclues". La finalité des plans de tir est à présent la destruction des forces militaires de l'adversaire et non sa population civile. Ainsi l’URSS, dont la population aura été épargnée, sera incitée à ne pas frapper en retour les villes américaines
McNamara demande donc au comité des chefs d'états-majors de mettre à l’étude un plan reposant sur un jeu programmé de réponses contrôlées et de pauses de négociations.

Le passage au nucléaire n’est qu’un pis aller

À partir de 1962, si un conflit majeur devait survenir, avec McNamara, les États-Unis souhaitent pouvoir le contenir, n’impliquant que des forces conventionnelles, tant que cela reste possible. En cas d’attaque soviétique, c’est donc une réponse en trois temps qui est programmée.
Première défense : Dans le cas d'une attaque conventionnelle soviétique, les manœuvres initiales auront pour objectif de stopper l'avance soviétique par des moyens conventionnels. Cela implique que l'attaque soviétique prévisible en direction de l'Allemagne de l’Ouest puisse être stoppée par les forces de l'OTAN en Europe.
Escalade mesurée : Cette phase n’est engagée que si les forces conventionnelles de l'OTAN ont succombé à l'attaque soviétique. Une éventualité que les services de renseignements considèrent comme probable. Ils soulignent que les divisions soviétiques surpassent en nombre et de beaucoup les divisions de l'OTAN. À ce stade les forces de l'OTAN ne font qu’un usage limité des armes nucléaires tactiques récemment développées (comme de l'artillerie nucléaire).
Réplique nucléaire généralisée : C’est la phase ultime impliquant l'attaque nucléaire généralisée du monde communiste. Si ce n’est pas déjà le cas elle aura pour conséquences en retour l’emploi de tous leurs moyens nucléaires par les Soviétiques. 45
On relèvera que le passage au nucléaire n’est envisagé qu’au plus tard, après la destruction de l’appareil de défense allié. Le recours à des frappes massives en dernier ressort est explicitement envisagé. Mais il se trouve quantifié et par là même se voit fixé une limite « raisonnable ». Il semble raisonnable de supposer que la destruction d’environ 25 % de la population (55 millions de personnes) et plus des deux tiers de la capacité industrielle aura pour conséquence la disparition de l'Union soviétique en tant que nation. À coup sûr, ce niveau de destruction est un châtiment intolérable pour un pays industrialisé et par conséquent constitue une menace dissuasive efficace. 46

Le Single Integrated Operational Plan 63 traduit en termes opérationnels la doctrine nucléaire de l’Administration Kennedy. Il repose sur le principe de réponses proportionnées à une agression soviétique. Il donne naissance à une stratégie antiforces matérialisées par une collection de plans reposant sur la combinaison de trois familles de frappes
− Alpha : neutraliser la capacité de l'ennemi de mener une attaque atomique. (On trouve ici exprimé le principe : le nucléaire appelle le nucléaire),
− Bravo : anéantir les capacités de production de matériel nécessaire au soutien des opérations militaires,
− Roméo : retarder le moment où l'ennemi pourra se déplacer en territoire ami, principalement en Europe occidentale. 47
Les plans d’emploi de l’Administration du Président Kennedy marquent un grand progrès par rapport à la vision monolithique et finalement peu crédible des plans conçus sous la présidence d’Eisenhower. Mais ils restent marqués par l’anticommunisme de deux de leurs concepteurs : le Secrétaire d’État Dean Rusk et Robert McNamara. Ils sont persuadés que les guerres de libération nationales soutenues par l’URSS portent en elles des risques de dérapage. Ce en quoi ils se trompent. 48
John Kennedy a certes tiré des leçons de la crise de Cuba. On lui doit indiscutablement l’élaboration et la publicité donnée à une doctrine destinée à limiter le risque d’apocalypse. Mais on ne peut que déplorer qu’il n’ait pas pu percevoir que Nikita Khrouchtchev partageait son refus instinctif de la guerre nucléaire. L’opportunité d’une désescalade n’a pas pu être saisie.
Certes, en juin 1963, le Président Kennedy dénonce la guerre nucléaire. Dans un discours prononcé à l’American University à Washington, John Kennedy déclare : « La guerre totale n'a plus de sens dès lors que les grandes puissances peuvent compter sur de puissantes forces nucléaires peu vulnérables et qu’elles refuseront d’accepter la défaite sans avoir eu recours à ces forces. La guerre totale n’a pas de sens alors que les poisons générés par un échange nucléaire seront transportés par le vent, l'eau, le sol et les graines aux quatre coins de la planète, jusqu’aux générations futures. ». 49
Dans le même temps, pourtant, il lance un programme massif de construction de missiles stratégiques. Les États-Unis ont ouvert une nouvelle voie d’escalade.
2.5 MCNAMARA’S ASSURED DESTRUCTION
En 1963, la doctrine américaine évolue :
− une attaque surprise est considérée comme très peu probable,
− La doctrine prend en compte les progrès réalisés par l’Union soviétique. Ils rendent tout simplement impossible la destruction complète de ses moyens stratégiques par une frappe américaine préventive,
− les forces nucléaires sont vues comme les outils de la dissuasion, Avant tout, elles rendent impossible l’irruption d’un conflit grave entre Grandes puissances ; leur rôle comme armes de guerre ne vient qu’en second.
Une nouvelle clause à finalité politique est donc introduite dans le cahier des charges des forces stratégiques américaines : en cas d’attaque surprise soviétique, pouvoir disposer en toutes hypothèses, de forces suffisantes pour être certain de détruire en représailles l’appareil militaire et politique soviétique. Des pertes insupportables pour le régime communiste.
Tel est le concept d’ assured destruction .

Le dimensionnement rationnel des forces américaines

Ce concept est présenté au Président Johnson en 1963. Tout est quantifié par McNamara, excellent gestionnaire. Il faut qu’après une attaque surprise de l’Union soviétique les États-Unis conservent des forces suffisantes pour détruire l’appareil politique et militaire soviétique ainsi qu’un pourcentage élevé de la population et des capacités industrielles. Des chiffres sont donnés : 30% de la population, 50% de la capacité industrielle, et 150 villes Pour réaliser de telles destructions 400 mégatonnes sont suffisantes. 50 .
Cette limite de 400 mégatonnes correspond à un calcul d’optimisation d‘Alain C. Enthoven à la Rand qui montre que la courbe de dommages parvient à saturation quand le nombre de frappes croît au-delà d’une certaine limite. 51

Figure 8 Pertes en hommes et en capacité industrielle en fonction des volumes de frappe (source : Rand)

Au-delà de l’équivalent de 400 mégatonnes, l’utilité d’une mégatonne supplémentaire devient marginale. La moitié des capacités industrielles soviétiques a disparu (sinon plus), les 150 principales villes ne sont plus.
Les forces stratégiques américaines sont structurées en « triade », ce qui garantit leur survie en toutes circonstances. Quels que soient les plans de tirs soviétiques, les différences de temps de vol des composantes mer, SLBM, et sol, ICBM, laisseront un temps suffisant pour permettre aux États-Unis de mettre en œuvre au moins une de leur composante terrestre tout en laissant intacte la composante navale.
− À supposer que les SLBM et les ICBM soviétiques soient lancés simultanément, on peut croire que les missiles de la composante navale exploseront les premiers, probablement sur les bases aériennes et les centre de commandement, laissant au Président 10 à 20 minutes pour lancer les missiles intercontinentaux américains avant l’arrivée des ICBM soviétiques,
− Que les ICBM soviétiques soient lancés en premier, alors les bombardiers disposeront d’un temps d’alerte plus grand pour s’échapper . 52
− Pour être assuré de la survie de la composante aérienne, McNamara a exigé que la proportion de bombardiers stratégiques en alerte au sol à 15 minutes passe de 25 % à 50%. Quinze minutes correspondent au préavis donné par les radars Ballistic Missile Early Warning System (BMEWS) montrant que l’URSS a lancé des missiles en direction des États-Unis et qu’une riposte peut donc être lancée. 53 .

À partir de quoi il devient possible de calculer quelle est la dimension maximum à donner aux forces stratégiques. Chacune des composantes de la triade -ICBM, SLBM et bombardiers stratégiques -sera dimensionnée à 400 mégatonnes. Au total, l’arsenal stratégique est porté à 1.200 mégatonnes.
L’approche quantifiée de McNamara n’est pas aussi rigoureuse que sa présentation laisse croire.
− les seuils minimaux de destruction assurés : 30% de la population, 50 % des capacités industrielles, 150 villes sont arbitraires. Leur utilité est de fixer un seuil : how much was enough ,
− le concept de triade évite de trancher entre les trois Armées : Air Force, Navy et Army. Chacune conserve un rôle stratégique. Son grand mérite est de fixer une limite au volume des forces stratégiques.

Un programme d’armement colossal

Un programme industriel est donc lancé pour donner toute sa crédibilité au concept. McNamara a accéléré la production et le déploiement des ICBM Minuteman ICBM et des SLBM Polaris à propulsion solide.
− dès 1966, les missiles à propulsion liquide Atlas et Titan I sont retirés du service,
− lorsque McNamara quitte le DoD, les États-Unis ont déployé 54 Titan II, 1.000 Minuteman et 656 missiles Polaris embarqués sur 41 sous-marins à propulsion nucléaire.
Le nombre de missiles ne changera guère jusque dans les années 1980. Mais leur efficacité sera boostée par l’arrivée des ogives à têtes multiples, les MIRV à la fin des années 60 et au début des années 70. 54
Sur l’Assured Destruction beaucoup est dit dans le film de Stanley Kubrick, le Docteur Folamour, Dr Strangelove , tourné avec l’appui de l’Air Force, sorti en 1964. Il dénonce certes, le risque d’apocalypse, révèle jusqu’à quel niveau de détails les frappes sont programmées, mais fait surtout apparaître la possibilité d’un dialogue stratégique avec l’URSS.
2.6 UN HOMME DE PAIX MÉCONNU : RICHARD NIXON
L’acceptation de l’éventualité d’une guerre nucléaire allait être abandonnée par le Président Nixon. Il entend tirer profit de l’évolution des régimes communistes. Soucieux de rendre impossible une guerre nucléaire généralisée, il donne explicitement aux forces nucléaires leur nouveau rôle : la dissuasion.

C’est dans son message à l’Union de l’année 1970 que Richard Nixon s’interroge : la destruction assurée de l’Union soviétique et des États-Unis est-elle une option acceptable ? Derrière cette évolution deux hommes : Henry Kissinger, son intelligence et sa sensibilité européenne et le Secrétaire à la Défense Melvin Laird qui, dès 1958, avait écrit un ouvrage sur le caractère suicidaire de la stratégie nucléaire américaine. 55 .
Le changement capital opéré est dans la finalité de l’engagement nucléaire. Il ne s’agit plus de gagner la guerre nucléaire, mais de la stopper. 56 Et ce, en maintenant les pertes au plus bas niveau possible.

Les forces nucléaires sont là pour stopper la guerre

Cette politique est très clairement exprimée dans le National Security Decision Memorandum 242, daté du mois de septembre 1974, initialement Top Secret.
Prévenir toute guerre nucléaire est la mission fondamentale des forces nucléaires américaines, leurs plans d’emploi ont pour finalité l’accomplissement de cette mission. Leurs objectifs sont
1) Dissuader toute attaque contre les États-Unis, ses forces et ses bases extérieures,
2) Conjointement avec les forces alliées dissuader les attaques – conventionnelles ou nucléaires de puissances nucléaires contre les alliés des États-Unis ou de toute autre nation dont la sécurité est jugée importante pour les intérêts américains
3) interdire aux puissances nucléaires de contraindre les États-Unis et avec le concours des forces des alliées des États-Unis interdire que ces alliés puissent être contraints,
Les États-Unis comptent principalement sur les forces américaines et sur les forces de leurs alliés traditionnels pour dissuader toute agression conventionnelle. Cependant les États-Unis ne s’interdisent pas d’utiliser des armes nucléaires en réponse à une agression conventionnelle.
Si un conflit devait survenir, le premier objectif serait alors de mettre fin à la guerre au plus vite, au niveau le plus faible possible, à des conditions acceptables par les États-Unis et ses alliés. Cet objectif requiert la planification a priori d’un large éventail de possibilités d'emploi mesuré. Pour contenir l’escalade, les forces nucléaires pourront être mises en œuvre avec des mesures d’accompagnement politiques et militaires (y compris de forces conventionnelles 57

Les plans d’emploi des moyens nucléaires vont donc devoir être reformulés, pour répondre à ces objectifs. Les options retenues font appel à des moyens limités engagés en parallèle avec les forces conventionnelles pour contenir les capacités d’attaques ennemies. En même temps les choix opérés doivent persuader l’adversaire que l’on est déterminé à résister à l’agression, tout en veillant à limiter l’intensité de l’engagement nucléaire. 58

La doctrine Schlesinger : de nouvelles règles pour l’engagement des forces nucléaires

La doctrine Schlesinger développée au cours des années 1973 et 1974 tient évidemment compte des avancées de SALT 1 et du traité sur la prévention de la guerre nucléaire.

Le SIOP est repris et se voit enrichi de “Limited Nuclear Options. »I La présentation de ces plans constitue la substance du “Top Secret” National Security Decision Memorandum (NSDM)-242 daté de l’année 1974. Ces frappes de bien moindre puissance devraient être plus "crédibles", et devraient rassurer nos alliés de l'OTAN. Devant faire face à une défaite terrestre en Europe, les États-Unis ne se déroberont pas face à l’emploi en premier de l’arme nucléaire. 59
Le plan fait appel à des frappes sélectives qui pourront être reconnues comme telles par l’adversaire. Par conséquent, il faut programmer des options dont le niveau, l’étendue et la durée des frappes soit limités afin qu’elles puissent clairement être identifiées comme telles par l'ennemi. Ces options devraient (a) conserver en otage des cibles vitales pour l’ennemi pour d’éventuelles frappes ultérieures, et (b) permettre de conserver la maîtrise du calendrier et du rythme des attaques pour laisser à l’ennemi la possibilité de reconsidérer ses actions. 60
Ce n’est que si l’adversaire ne permet pas que l’escalade soit contenue que les niveaux supérieurs d’emploi pourront être envisagés. Ils seront conçus pour que la meilleure fin possible du conflit puisse être trouvée pour les États-Unis et pour ses alliés. 61
En aval de la doctrine présidentielle, le Secrétaire à la Défense définit les règles d’emploi des armes nucléaires : Policy Guidance for the Employment of Nuclear Weapons. 62 De ce « manuel » Top Secret on retiendra quelques unes des directives qui témoignent de l’évolution du Président des États-Unis :

1. Souplesse d’emploi « flexibility » Puisqu’il est impossible d’anticiper toute les situations politico-militaires, les plans d’emploi nucléaires doivent être conçus pour pouvoir s’adapter à tout évènements susceptible de survenir avant leur mise à exécution
Il faudra peut être consentir à quelque sacrifice sur l’efficacité globale des forces pour pouvoir disposer d’options qui permettent d’adapter des plans préétablis aux circonstances. Lorsqu’il ne sera pas possible d’adapter les plans, des procédures appropriées et l’organisation des forces devront permettre l’évaluation rapide des situations et l’exécution des options spécifiques.

2. Coordination de l’action militaire et des efforts diplomatiques Quand surviennent des évènements inattendus et souvent difficiles à interpréter,.la maîtrise de l’escalade implique une coordination étroite entre les actions diplomatiques et politiques et les actions militaires. En conséquence, des procédures de gestion de crise et des procédure de programmation d’emploi des forces nucléaires doivent être développées de façon telle que des interactions fortes puissent s’établir entre le pouvoir politique central et ses conseillers d’une part et l’État-major et le commandement des forces nucléaires de l’autre. Ces procédures devront faire l’objet d’exercices et d’évaluations périodiques. 63 .
3. Interdiction : de familles de frappes 64
(1) Urbaines : Est interdite ou doit être différée la frappe de cibles situées à l’intérieur ou à proximité des zones urbaines dont la population atteint ou dépasse 100.000 habitants. Une cible est à proximité d’une zone urbaine si sa frappe a pour conséquence des dommages modérés de plus de 10 % des zones habitées
(2) Siège des gouvernements : Est interdite ou doit être différée la frappe d’organes gouvernementaux situés dans l’agglomération de Moscou ou de Pékin,
(3) Commandements militaires centraux : Est interdite ou doit être différée la frappe de l’infrastructure de commandement de l’Union soviétique ou de la République populaire de Chine, en y incluant les centres de communication,
(4) Evaluation des attaques : Est interdit ou doit être différée la frappe des moyens d’observation et des moyens de commu¬nication qui permettent aux gouvernements Soviétique et de la République populaire de Chine d’évaluer la nature des attaques nucléaires visant le territoire ou les forces,
(5) Survol de l’Union soviétique : En cas d’attaque de la République populaire de Chine, différer tout survol de l’Union soviétique.
Il ne s’agit plus de punir, mais de convaincre, en veillant à ce que l’ennemi conserve tous les moyens qui lui permettent de s’assurer que ni le régime politique, ni la Nation dans son ensemble sont -pour l’heure au moins -menacés. On relève au passage que ces directives concernent la Chine, omniprésente dans la guerre du Viêt Nam, tout autant que l’Union Soviétique.
2.7 LES GRANDS ACCORDS STRATÉGIQUES
L’approche nucléaire inédite de Richard Nixon a été comprise par les responsables soviétiques, par Leonid Brejnev qui prend le risque d’engager son pays dans une voie nouvelle. Elle trouve tout son sens lorsque, le 26 mai 1972 à Moscou, Richard Nixon et Leonid Brejnev signent deux accords
− un accord provisoire de cinq ans sur la limitation de la fabrication d'armes stratégiques et de l'installation des rampes de lancement de missiles balistiques, SALT-1,
− le traité ABM qui limite très sévèrement le développement de systèmes de défense antimissiles. La détente n’est plus uniquement un sujet de propagande. Elle va se trouver matérialisée dans les conséquences de ces deux textes.

Ces traités sont l’aboutissement des propositions formulées par le Président Lyndon B. Johnson lors du sommet de Glassboro en juin 1967. Les négociations ont été rendues possibles par l’évolution du régime soviétique mais également par la montée en puissance des forces nucléaires soviétiques, en chemin pour réduire leur retard vis-à-vis des forces américaines.
Néanmoins les négociations ont été difficiles car les arsenaux américains et soviétiques ne sont pas comparables et que chacun entend protéger ses projets pour le futur :
− les missiles soviétiques ont des têtes surpuissantes, menaçant les sites ICBM durcis.
− pour demain, les soviétiques étudient des missiles sol-sol à longue portée mobiles,
− le futur, pour les américains, c’est le déploiement de missiles dotés d’ogives multiples.
Par ailleurs, les soviétiques exigent que soient prises en compte non seulement les armes stratégiques mais également les systèmes antimissiles stratégiques. Les Russes lient étroitement la limitation du nombre d’armes stratégiques à l’absence de systèmes antimissiles . 65 Quarante ans plus tard, ils n’ont pas changé de position.

Le traité SALT 1

SALT-1 est un accord modeste auquel, après bien des efforts, les deux parties aboutissent :
− les parties s’interdisent la construction de nouveaux sites de missiles intercontinentaux : (fixed land-based intercontinental ballistic missile (ICBM) launchers) ,
− les parties s’accordent pour limiter au nombre de systèmes existants ou en construction à la date de signature du traité le nombre de Soumarins Nucléaires Lanceurs d’Engins, et le nombre de missiles tirés de ces sous-marins. Selon un protocole annexe : Les États-Unis ne peuvent avoir plus de 710 missiles balistiques embarqués, SLMB, et plus de 44 sous-marins lanceurs d’engins, modernes. L'Union soviétique, plus de 950 SLBM, et plus de 62 sous-marins lanceurs d’engins modernes. 66
La modernisation des systèmes existants ou en cours de développement reste autorisée.
SALT I n’est qu’un accord intérimaire qui ne débouche pas sur des mesures de désarmement. Le nombre de têtes intercontinentales déployées va exploser avec l’arrivée des missiles à têtes multiples. Mais ce traité reste une étape majeure car il fixe une limite au nombre de vecteurs des deux
« Grands ». Au moins pour un temps, on s’est mis d’accord pour lever le pied de l’accélérateur.

Le traité ABM

Le traité ABM est d’une toute autre importance. Il stoppe la course aux armements défensifs qui auraient pu déstabiliser l’équilibre dissuasif qui s’est établi entre les deux « Grands ».
En quelques semaines les négociateurs parviennent à un accord :
− l’article I du traité interdit le déploiement d'un système de défense antimissiles sur l'ensemble des territoires américain et russe. Seuls restent autorisés les systèmes antimissiles en développement soit à proximité de la capitale du pays soit autour d'un site de lancement de missile ICBM,
− l’article II prend acte de la présence de ces systèmes en développement dont il délimite précisément le périmètre,
− l’article V interdit aux deux parties de réaliser, essayer ou mettre en place des systèmes ABM ou des éléments de ces systèmes qui soient basés en mer, dans l’air ou dans l’espace ou sur des plates-formes terrestres mobiles,
− Les deux parties s’engagent en outre à ne pas transférer à d’autres États ou de déployer hors de leur territoire des systèmes ABM ou leurs composantes.

Comme le souligne Marc Perrin de Brichambaut. 67 « Le traité a été une pierre d’angle de la stabilité stratégique internationale. Les négociateurs sont parvenus à maîtriser des évolutions technologiques inquiétantes par des engagements politiques formalisés sous forme juridique. Le traité est court ; mais très précis. Il permet à chacune des parties d’être assurée que l’autre ne disposera pas de moyens défensifs susceptibles de se protéger contre les forces stratégiques dont il dispose . »

Le traité sur la prévention de la guerre nucléaire

Aux deux traités Salt-1 et ABM s’ajoute le 22 juin 1973, un traité sur la prévention de la guerre nucléaire. Les États-Unis et l'Union soviétique reconnaissent que l'objectif de leurs politiques est d'éliminer le danger de guerre nucléaire et de l'utilisation des armes nucléaires. En conséquence, les Parties conviennent qu'elles doivent agir de manière à empêcher le développement de situations susceptibles de provoquer une dégradation dangereuse de leurs relations, à éviter les confrontations militaires, et à exclure le déclenchement d'une guerre nucléaire entre eux et entre l’une ou l’autre des Parties et d'autres pays. 68

Les deux parties s’engagent à ce que les orientations et les formulations de leur politique étrangère respecteront cet objectif. En cas de crise : Si, à tout moment les relations entre les Parties ou entre l'une des Parties et d'autres pays semblaient impliquer le risque d'un conflit nucléaire, ou si les relations entre des pays non parties au présent Accord semblaient impliquer le risque de guerre nucléaire…, les États-Unis et l'Union soviétique, agissant en conformité avec les dispositions du présent Accord, devront alors immédiatement engager des consultations urgentes et faire tous efforts pour écarter ce danger.
Par cet article les deux « Grands » s’érigent en gardiens de la paix du monde, selon leurs seules vues, sans chercher l’assentiment de leurs alliés et de pays tiers. L’Union soviétique et les États-Unis étaient adversaires, les voici partenaires pour régenter le monde, chacun dans sa sphère. « Copains comme cochons.»

Cette entente et la nature des arbitrages qu’elle suppose ont pu inquiéter. La France s’en est émue. 69 Pour Georges Pompidou, « tout problème tend à devenir l'occasion d'un tête-à-tête entre l'URSS et les États-Unis, avec les risques inhérents, et les humiliations et dangers que cela représente pour les pays européens » . 70

Les traités, signés par Richard Nixon et Leonid Brejnev en ces débuts des années 70, ont profondément modifié les appréciations que les États-majors pouvaient avoir sur leur vis-à-vis. Les échanges qu’ils ont impliqués, la nécessaire confrontation des analyses stratégiques des doctrines ont rapproché les hommes. D’autant plus facilement que de part et d’autre chacun connaissait ce que serait l’issue d’une guerre nucléaire.
On en aura la preuve plus loin ; dès ce moment, le risque de guerre nucléaire s’est évanoui.

Des orientations dénoncées par les faucons

Ainsi, c’est au cours de la présidence de Nixon que les premiers grands pas vers la détente avec l’Union soviétique ont été accomplis. Le mouvement était lancé, il ne s’est jamais arrêté. Grâce au bon sens de Richard Nixon, Américains et Soviétiques ont appris à se parler.

Cette politique n’a pas été appréciée de la même façon par tous les cercles de pouvoir américains et la détente tant à l’égard de l’Union soviétique que de la Chine a été fortement critiquée. Ne pourrait-on pas d’ailleurs relier cette opposition à l’affaire du Watergate ?
On sait à présent que l’informateur du Washington Post était William Mark Felt, N° 2 de l’Agence à la fin des années 1960. Il avait été écarté de la tête du FBI par Richard Nixon qui voulait que son administration prenne des distances avec l’équipe d’Edgar J. Hoover. William Mark Felt agissait-il sans arrière pensées, pour la seule démocratie ?

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