J essaie de vous parler de ma patrie
87 pages
Français

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Description

Dit de combat, de révolte et d’amour. La poésie de Jacques Viau est celle des héros. Il nous raconte l’histoire d’une île coincée entre trois langues et une frontière, nous parle de poésie, de résistance, d’histoire et d’humanités à faire. Il est question d’un peuple grand comme le ciel qui éclaire le poème. La parole révoltée capte, dans la fraîcheur naïve des mots, un horizon de beauté et de grandeur. C’est Jacques Viau qui, de sa voix mélancolique, évoque son pays natal et son exil. Le poète dit le chant de la patrie, hymne à l’amour, à la vie et à l’espoir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 février 2018
Nombre de lectures 13
EAN13 9782897125240
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

jacques viau renaud
j’essaie de vous parler de ma patrie
Poète haïtien-dominicain
Sous la direction de Sophie Maríñez et Daniel Huttinot avec la collaboration de Raj Chetty et Amaury Rodríguez
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : janvier 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN : 978-2-89712-523-3 (Papier) ISBN : 978-2-89712-525-7 (PDF) ISBN : 978-2-89712-524-0 (ePub) PQ3949.2.V52J47 2018 841’.914 C2017-942750-4 PS8611. Mise en page : Pauline Gilbert Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Les directeurs du présent ouvrage le dédient à l’écrivain Georges Castera et aux peuples d’Haïti et de la République Dominicaine.
JACQUES VIAU RENAUD 1941-1965
notice biographique
Né à Port-au-Prince le 28 juillet 1941, Joseph Anne Albert Jacques Viau Renaud arrive à Santo Domingo avec ses parents, Alfred Viau et Elie-Anne Renaud, et ses frères et sœurs, en 1948, après l’assassinat de son frère Gérard sous le gouvernement de Dumarsais Estimé. À peine âgé de sept ans, il apprend l’espagnol et, plus tard, crée de profonds liens d’amitié avec les poètes et artistes dominicains des années 1960. Pendant l’occupation de la République Dominicaine par les forces armées des États-Unis en 1965, il rejoint les forces de la résistance, les Constitutionnalistes, et est gravement blessé, mourant une semaine plus tard, le 21 juin, alors qu’il allait fêter ses 24 ans le mois suivant. En reconnaissance de son héroïsme, le président constitutionnaliste Francisco Caamaño lui donne, par le décret No. 55 émis le jour de sa mort, la nationalité dominicaine posthume. Poète et combattant marxiste, internationaliste et anti-impérialiste qui a choisi d’écrire en espagnol, Jacques Viau Renaud représente la solidarité fraternelle entre les peuples d’Haïti et de la République Dominicaine. Cette édition en français d’une partie de son œuvre est la première publication majeure de la poésie de Jacques Viau Renaud dans sa langue maternelle.
poèmes
je veux être
Je veux être la chanson de la canne
l’ombre des ombres
la sueur de la terre
je veux être.
Je veux être la feuille qui fleurit et qui meurt
la douleur d’aimer
le désir de celui qui souffre.
Je veux me submerger
me plonger dans le monde des autres
et aimer
être à tous
pour tous.
Être.
Être l’haleine de mon peuple
la main accrochée à la machette
la poitrine brûlée.
Je veux être
la colère, la rage
de ceux qui ne sont pas nés dans de grandes familles.
Être
être la haine des humiliés.
Être tous
et que tous soient moi.
Être la vie qui coule dans les autres.
Je veux être
ne plus être ce que je suis
être les autres
les autres
ceux qui souffrent
les autres
ceux qui sanglotent.
Je veux être l’ombre de tout ce qui gémit et qui sanglote.
Le gémissement et la larme!
Être à tous
pour tous
être tout sauf moi.
Quiero ser Traduction de Sophie Maríñez
mère 1
Mère,
je t’aime à distance
en pleurs et gémissements
de ne pouvoir te voir
ni t’embrasser
ni entendre ta voix,
douce comme la brise du printemps.
Mère, depuis que tu es partie
un vide s’est installé chez nous,
une immense tristesse,
une douleur qui ne peut être calmée
que par le souvenir de ton amour
le plus saint et véritable amour
clair et doux comme l’eau d’une fontaine.
Mère, tu ne sais combien je t’attends,
je t’attends comme l’assoiffé qui attend une gorgée d’eau.
Mère, tu es la rose qui embellit le chemin
du fils qui t’attend
même les pauvres petites fleurs que tu as laissées
ont baissé la tête comme si elles voulaient mourir
et je leur demande, votre douleur est-elle plus grande que la mienne?
Vers le ciel nous demandons au Seigneur
qu’il nous la rende
pour que ses mains douces puissent nous caresser
pour que sa voix retentisse à nouveau
comme une note musicale jamais entendue par la terre.
Mère, des bras ouverts t’attendent
et un cœur attristé.
Mère, ton nom est comme un flot de poèmes et de foi.
Au cœur de tes fils tu donnes de la joie
du miel à leurs lèvres
de la musique à leurs oreilles
ton nom est la musique
la plus plaisante qu’on puisse entendre sur la terre.
Mère, mon amour est comme une mer immense
où je navigue, seul avec mes pensées,
cherchant l’horizon, essayant d’allonger mon regard
jusque là où tu es.
Ce que le vent emporte
sans savoir si c’est une feuille de papier
ou le plus beau des trésors
la mère vient le rapporter.
Ces vers viennent de mon inspiration
car je ne peux rien te donner d’autre;
je t’offre mon amour et ma vie.
Ton fils qui t’aime tant
Jacques A. Viau R.
Le 27 mai 1956, Ciudad Trujillo, R.D.
Madre Traduction de Sophie Maríñez


1 Poème inédit, gracieusement offert par Clément Viau. Ce poème a été composé par Jacques Viau Renaud à 14 ans, le 27 mai 1956, jour de la fête des mères en République Dominicaine. En tant que poème d’un jeune adolescent, il annonce déjà l’esprit mélancolique qui imprègnera son œuvre poétique ainsi que l’utilisation du pronom « nosotros » qui reviendra dans d’autres poèmes. À noter le ton religieux signalé par la prière et l’inclusion du mot « Señor », ton que le poète abandonnera plus tard.
la patrie surgissait
La patrie surgissait de son deuil
comme un brin d’herbe isolé dans
les terrains en friche.
L’air sec des mornes
de son parfum de mort
brûlait notre face
tandis que la faim cheminait
les chemins de l’homme.
La terre, sèche, s’ouvrait et
un ciel hostile se cramponnait
au soleil et aux nuages.
Rien ne tombait du ciel.
Les feuilles des arbres perdaient
leur jeunesse,
se dénudaient
tandis que les arbres agonisaient.
Les rivières, paresseuses,
ralentissaient leurs cours
et les oiseaux s’enfuyaient
de la poussière exhalée de cette terre
d’aluminium et d’or;
cette terre de faim immense
et de grande soif.
Ainsi la patrie surgissait de son deuil
avec ses crêpes effilochés et ses pas lourds
comme une morte enlevée de sa tombe,
distribuant aux paysans sans terres
des parcelles de silence
mouillées d’angoisse.
La vie était une agonie;
l’homme grandissait comme un cactus
dans la solitude des déserts
ouvrant des chemins dans
la rareté de l’herbe
et l’abondance des pierres.
La poussière avalait ses hurlements
et couvrait ses plaies sous le soleil et le ciel
de cette terre massacrée.
Surgía la patria Traduction de Georges Castera, 1974 Voir la traduction originale dans la section « Images », p. 138-139.
patrie
Patrie
j’ai ressenti de ton insatiable latitude
la montée de mon peuple à travers tes essences sonores
et ton souffle tangible.
Patrie
J’ai ressenti ta course à travers mon sang
formant un nœud dans ma gorge
me frappant la nuque
et accourant à grands cris vers mon chant.
De loin, j’ai été témoin de ton angoisse
qui grandit dans le feuillage des arbres
jaillissant dans les fruits
dans les oiseaux migrateurs
qui habitent l’étendue toute nue de tes larmes.
J’ai écouté ta voix
qui se lève dans l’odeur de mes pleurs
et de ma sueur
de la sueur du paysan
et de l’ouvrier
cisaillés comme de vieux pins montagneux.
Je t’ai vue courir sur les joues de nos jeunes guerrières
et trouver le dessin irrévocable de la mort.
J’ai écouté ton cri, mère d’enfants poitrinaires,
poitrinaire toi-même
mère féconde
appauvrie par ceux qui te volent l’aluminium
pur comme des larmes d’enfant
et qui liquéfient l’acier de tes entrailles
dans les flammes intenses de la haine
du vol et des crimes des roitelets à gages.
Ô Patrie
ma Patrie
chaque fois que je prononce ton nom
une blessure s’ouvre dans mon cœur.
Et à partir d’elle, tes yeux me regardent
et regardent le monde
et regardent l’Amérique
et les Antilles, divisées par le dollar
l’ouvrier de la canne, manchot par le dollar
la femme des bidonvilles
ou des bordels
ravagée par ce dollar
qui arrive sur nos plages
vêtu de lin
dans de grandes valises grises
des catafalques énormes qui,
sous des sourires d’artifice,
apportent la mort
à notre Amérique.
Ô Patrie
tranche de sang
au cœur du sanglot
je t’attends
je t’entends
je te chante.
Peut-être, ma Patrie,
penses-tu à moi
à mon ami Juan, ou à Pablo
tombés pour toi
déchiquetés
sur le sourire doré des champs de maïs
où le soleil se multiplie en grains.
Tu pleures, Patrie,
Tu saignes, tu souffres,
mais nous,
malgré notre nudité,
construisons à chaque instant
l’avènement implacable de la justice.
Tu pleures, Patrie,
mais nous ne tarderons pas à détruire les cordes qui étouffent ton chant.
Nous incendierons par un nouveau feu
qui se nourrit
des meurtrissures du torse paysan,
où le soleil, couchant toujours à son dos,
repose.
Ô Patrie
tu grandiras
tu grandiras déjà.
La faim du peuple
la haine du peuple,
rendus cris et colère
soif insatiable
tremblements terribles du monde
chute irrémédiable du dollar,
reconstruiront lentement,
grain à grain,
chaque épi volé à notre espérance.
Patrie,
ceux qui ne sont pas encore nés
nous qui le sommes déjà et avons grandi
et qui continuons de naître et de grandir
toujours,
à chaque instant
hache, pioche, pelle
couteau et bâton en mains
sans vêtements
nus
nous transformerons la nature.
Nous ferons de cette terre
notre terre
notre lieu de travail et de justice
le chant d’une progéniture végétale, minérale et humaine
laissant notre empreinte sur cette terre antillaise
aujourd’hui échafaud de l’homme Caraïbe.
Patria Traduction de Michèle Voltaire Marcelin
j’essaie de vous parler de ma patrie
J’essaie de vous parler de ma patrie,
celle qui commence à glisser
là où poussent les guazábaras ,
les hibiscus fragiles,
les cruches assoiffées et poussiéreuses,
l’herbe rare,
jaunâtre,
lance solitaire mesurant le cœur de mon Île.
J’essaie de vous parler de ma patrie,
À partir d’ici,
ma tanière saline,
Santo Domingo,
peut-être vous parlerai-je des deux :
ce sont deux mottes complémentaires,
points cardinaux de ma tristesse
tombés de la rose des vents,
comme deux amants dont l’étreinte s’est brisée.
J’essaie de vous parler de ma patrie,
de sa progéniture de monts et de buttes,
de vallées assoupies,
où, jadis, accouchèrent des fleuves :
foules de cristaux entassés dans les creux.
Ma patrie
est une terre élevée
de prairies élargies et d’épis de maïs dorés
qui traversent les mers et s’en vont très loin
tandis que les hommes des monts et des plaines
s’étendent dans la faim.
C’est une terre avec beaucoup de monts pelés,
de rivières sonores à la faune apaisée
et aux violents végétaux…
Ma patrie craque en accouchant
et ses progénitures se réduisent
et ressemblent à des feuilles détachées
se confondant dans les forêts
avec la maigre écorce des arbres.
Là, prisonnière entre deux bras d’argile,
de roche et de pierre,
dort une ville qui sent le mort,
la canne à sucre mature,
l’alcool vierge terreux
comme résine de noueuses racines saillantes.
C’est une ville de rues sans nom
et de raccourcis effrayants,
habitée jusque dans les fissures,
dans les cloaques,
doucement parcourue par les rats et les chauves-souris.
C’est une ville de maintes progénitures abondantes,
de milliers d’enfants n’ayant jamais grandi,
n’ayant jamais connu la couleur des lampions
ni de l’aube au pain et sans larmes,
d’enfants ayant mûri les tombes,
la terre tassée décorée de tournesols
et la lueur des pupilles aveugles.
C’est là que je suis né,
c’est de là que je suis parti attaché au sang,
seul, après des années,
j’ai découvert dans ma poitrine la tache rouge,
alors j’ai appris à lire dans les feuilles,
à parler avec la terre
et à me taire lorsqu’elle reconstruisait l’histoire des nombreux morts qui la soutiennent,
du sang qui nourrit ses fruits,
du sanglot qui soutint la précocité de ses monts.
Beaucoup de temps a passé depuis que je suis parti,
rien n’a changé,
les mêmes monts pelés,
la même végétation de plantes et de tournesols,
de cafetiers obscurs et de prairies étoilées,
seule la faim a grandi,
il n’y a plus de place dans les cimetières
ni de pleurs dans les yeux
ni de patries dans mon Île,
rien que des dimensions de terre et de haillons,
de morts déboités dans le ventre de la boue.
Ainsi est ma patrie,
prolongement du Santo Domingo qui pleure,
ainsi est ma tanière,
prolongement du cri qui traverse les monts,
les petits chemins,
les forêts,
de l’autre côté du sang,
du Môle Saint-Nicolas,
jusqu’au front de cristal saumâtre
et des squelettes de poissons muets amoncelés sur la plage
qui grandissent et se font montagnes
entre filets affamés et pêcheurs enfumés.
Là, les morts se font poissons superbes,
longues algues, mousse silencieuse,
ou falaise de rumeurs que la nuit protège.
J’ai voulu vous parler de ma patrie,
de mes deux patries,
de mon Île,
divisée jadis par les hommes
là où ils s’accouplèrent pour créer un fleuve.
Estoy tratando de hablaros de mi patria Traduction de Carolina Benavente
de tes lèvres
De tes lèvres ont jailli des mots
blessés d’amour
d’amour pour ma terre,
ta terre.
De tes mains tu lui retenais le souffle,
ton souffle.
De ta peine tu lui prolongeais la peine,
notre peine.
Tu as parlé de ma terre
avec ta voix et tes mains enflées de sang
et ma terre de loin
t’a tendu les bras
et t’a couvert le corps de son corps blessé,
tes pleurs de ses pleurs.
J’ai tendu mes mains tremblantes
et toi, les tiennes
et nous avons été un seul cri rebelle
une seule larme gonflée de sang.
Tu as parlé de ma terre
depuis ta terre
de ma terre unie à la tienne par l’angoisse,
par un pont de mains qui se cherchent, fiévreuses.
Ma terre
ta terre
unies par un fleuve de sang
par un même silence et une même espérance.
Ta voix a caressé la pointe de notre attente
et ta bouche a mordu la main de pierre qui nous sépare :
elle a saigné la pierre,
la pierre lancée contre toi
contre moi
contre ta terre
ma terre.
De tus labios Traduction de Paul Bertoni
malheur à celui qui ne comprend pas
Malheur à celui qui ne comprend pas ton amour
pour mes montagnes et mes vallées
pour mon peuple
ton peuple.
Écoute ma voix, amie,
écoute-la,
et si les pleurs ou la colère emprisonne mon cri
ouvre ma poitrine
perfore mes poumons :
il faut que mon cri rompe les vitres des fenêtres
closes de la faim.
Ouvre ma poitrine
prends mon cœur et lance-le dans le sillon de notre soif
de la soif de ma terre
ta terre,
pour qu’il fleurisse, devenu lis et fusils,
des lis pour ton front
des fusils pour nos mains.
Prends mon sang,
lance-le au vent
pour qu’il pleuve sur ma patrie
pour qu’il noie les laboureurs de la mort
et nourrisse le Palmier de la liberté (de 1804).
Prends mes bras
lance-les au nord de ma terre
pour qu’ils renaissent multipliés,
décidés à être encore une semence.
Mes yeux, lance-les au sud
pour que ma terre soit fournisseuse d’étoiles.

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