La terre est ronde comme un losange
150 pages
Français

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La terre est ronde comme un losange , livre ebook

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Description


Andrea est la psychologue attitrée des cosmonautes de la Station spatiale internationale. Jeune femme perfectionniste I l et insatisfaite, elle est convaincue qu'elle peut tout maîtriser dans son quotidien - y compris sa fille Steffie, petite tornade de cinq ans dont elle a la garde une semaine sur deux. Mais le jour où Alexis emménage dans l'appartement du dessus, cette existence bien ordonnée se trouve soudainement menacée. Contrebassiste nonchalant, Alexis représente tout ce qu'Andréa déteste, d'autant plus qu'il est assorti d'une soeur exubérante qui semble décidée à s'imposer dans leur vie à tous deux. La cohabitation s'annonce mouvementée et les remises en question fracassantes.



Pendant ce temps, dans l'espace, la science progresse sur fond de vaudeville.



Sous l'apparence de la légèreté et de l'humour, ce roman explore la complexité des relations sociales et familiales et revendique le droit à la différence.


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Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782212346268
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0400€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Andrea est la psychologue attitrée des cosmonautes de la Station spatiale internationale. Jeune femme perfectionniste et insatisfaite, elle est convaincue qu’elle peut tout maîtriser dans son quotidien – y compris sa fille Steffie, petite tornade de cinq ans dont elle a la garde une semaine sur deux. Mais le jour où Alexis emménage dans l’appartement du dessus, cette existence bien ordonnée se trouve soudainement menacée. Contrebassiste nonchalant, Alexis représente tout ce qu’Andréa déteste, d’autant plus qu’il est assorti d’une soeur exubérante qui semble décidée à s’imposer dans leur vie à tous deux. La cohabitation s’annonce mouvementée et les remises en question fracassantes. Pendant ce temps, dans l’espace, la science progresse – sur fond de vaudeville. Sous l’apparence de la légèreté et de l’humour, ce roman explore la complexité des relations sociales et familiales et revendique le droit à la différence.

Née en Anjou, Emmanuelle Urien vit actuellement à Toulouse où elle se consacre à l’écriture et à la traduction. Elle est l’auteure de nombreux recueils de nouvelles et de plusieurs romans.



Éditions Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com











Éditrice externe : Nolwenn Tréhondart

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Emmanuelle Urien, 2019 (par accord avec Pontas Literary & Film Agency)
© Éditions Eyrolles, 2019
ISBN : 978-2-212-57244-5

E MMANUELLE U RIEN



La terre est ronde comme un losange














Du même auteur



Quand vous existerez encore , théâtre, L’Ire des marges, 2016.
Le Bruit de la gifle , nouvelles, Quadrature, 2014.
Du temps de cerveau disponible , novella, In8, 2014 – avec Manu Causse.
L’art difficile de rester assise sur une balançoire , roman, Denoël, 2013 ; Pocket, 2014.
50 exercices pour mal élever ses enfants , essai/humour, Eyrolles, 2013 – avec Manu Causse.
Tous nos petits morceaux , nouvelles, D’un noir si bleu, 2011.
Tu devrais voir quelqu’un , roman, Gallimard, 2009.
La Collecte des monstres , nouvelles, Gallimard, 2007.
Toute humanité mise à part , nouvelles, Quadrature, 2006.
Court, noir, sans sucre , nouvelles, L’être minuscule, 2005 ; Quadrature, 2010.

Les solutions les plus simples ne sont jamais les bonnes, dit Mâchefer, car la vie est un sac de nœuds où le tourment met ses crabes quand il n’a pas de panier.
Ronce-Rose , Éric Chevillard


1
L’esprit de l’escalier
H UIT heures de boulot + une pause-déjeuner expédiée + une heure et demie de bouchons au total = dix heures de stress cumulé , calcula Andrea en déverrouillant avec soulagement la porte de son appartement. Un constat qu’elle opérait de plus en plus fréquemment ces derniers temps mais qui, ce soir, lui semblait particulièrement pesant. Il faut que je ralentisse le rythme , se dit-elle machinalement, consciente qu’il s’agissait d’une phrase toute faite, entendue mille fois autour d’elle, et dont elle doutait qu’elle s’applique à sa situation.
Au lieu de s’appesantir sur sa fatigue, elle s’abandonna au plaisir de regagner son nid, un grand T3 rénové dans le quartier Bonnefoy, à Toulouse, où tout était toujours parfaitement à sa place. En général, la vision des meubles clairs émaillés de couleurs discrètes permettait à Andrea de retrouver l’essentiel de la sérénité perdue dans les embouteillages. Du calme et de l’ordre , se répéta-t-elle à mi-voix, tout en rangeant ses escarpins dans le meuble à chaussures. Un mantra qui, aujourd’hui, lui faisait davantage l’effet d’un disque rayé. Même sa voix lui paraissait éraillée.
En mouvements machinaux, elle suspendit soigneusement son manteau sur un cintre dans la penderie de l’entrée, enfila de fins chaussons noirs qui lui faisaient des pieds de danseuse, puis troqua sa veste de tailleur pour un long gilet de maille avant de défaire d’une main le chignon qui lui tirait sur les tempes. Ses cheveux blonds et lisses dégringolèrent sur ses épaules. Ce fut comme un signal : d’un seul coup, elle se détendit. Elle fit glisser ses doigts sur le plateau de la grande table, caressa l’arrondi d’un dossier de chaise, savoura les textures sous ses paumes. Un thé parfumé (à l’orange), une sonate légère et feutrée (Chopin, de préférence) sur le sound system dernier cri. Les gestes, mesurés, se succédaient toujours dans le même ordre. Le canapé de cuir blanc lui tendait les bras, et Andrea s’y installa – avec délectation , songea-t-elle, un mot qui lui allait comme un gant à ce moment précis.
Ce soir, hélas, la magie avait des ratés, et Andrea sentit qu’elle aurait du mal à se délasser véritablement. De légères crampes lui nouaient le bas-ventre, signe qu’elle allait avoir ses règles. Déjà. Encore. Foutrezut , soupira-t-elle tout haut, Erdbeerwoche, krass 1 . Bouillotte ou ibuprofène ? Un bain, peut-être, ou quelques mouvements de yoga ? Depuis quelques semaines et l’apparition de cette espèce de mal-être diffus dont elle ne parvenait pas à isoler l’origine, elle s’astreignait à pratiquer cette discipline dont les bienfaits sur le corps et l’esprit étaient scientifiquement démontrés – elle s’était suffisamment documentée sur le sujet. L’ennui, c’est qu’elle avait la flemme. Secoue-toi ! s’adjura-t-elle sans conviction.
Au même moment, un coup sourd la fit sursauter. Puis un autre. Des pas dans la cage d’escalier retentirent, lourds, presque menaçants, qui faisaient grincer les marches. Andrea pesta en allemand – sa langue natale se prêtait bien à ce genre d’exercice. Un instant, elle hésita à entrebâiller sa porte pour demander ce qui se passait mais elle n’avait, au fond, aucune envie de pointer son nez sur le palier comme une petite vieille curieuse, ce n’était pas son genre. Tant pis. Elle décida d’ignorer le bruit, de s’enfoncer dans son cocon, les jambes repliées sous elle, un coussin sur le ventre, les yeux fermés. Ça allait forcément finir par s’arrêter, les gens ne faisaient pas du bruit pour le plaisir.
Cinq minutes s’écoulèrent. Le boucan continuait. Andrea ouvrit les yeux d’un coup et, d’une main agacée, attrapa une revue scientifique. Pendant un bon moment, elle s’efforça de se plonger dans la lecture d’un passionnant article sur les nanotechnologies. En vain. Dans l’escalier et le couloir, le vacarme allait bon train. C’était même de pire en pire : des allées et venues, des bruits de voix, des exclamations, des grincements… Chopin n’arrivait même plus à se faire entendre. Excédée, Andrea s’arracha d’un bond à son canapé et envoya valser sa revue.
— Verdammt 2 , on peut pas être tranquille deux minutes !
En une fraction de seconde, sa décision fut prise, stratégique : elle se rua dans la cuisine, extirpa la poubelle de son réceptacle, noua le lien d’un geste sûr pour fermer le sac. Elle disposait à présent d’un prétexte tout trouvé pour aller voir ce qui se tramait dehors sans passer pour une commère. La démarche conquérante, elle jaillit de son appartement, s’apprêtant à fondre comme un aigle enragé sur les importuns. Son élan fut stoppé par le vide : rien, le palier était désert. Pourtant, elle n’avait pas rêvé ce raffut… Elle s’engagea d’un pas vif dans l’escalier, sa poubelle à la main – autant optimiser son déplacement et descendre jusqu’aux containers ; qu’au moins elle ne soit pas sortie pour rien.
Au premier tournant, Andrea manqua s’encastrer dans un gros objet sombre. Stoppée net dans sa course, elle tomba lourdement en arrière. Ses fesses claquèrent sur les marches et elle étouffa un cri de douleur.
—Pardon, je ne vous ai pas fait mal ?
La voix, grave et un peu traînante, provenait de derrière le grand machin noir.
—Non, ça va, mentit Andrea d’un ton volontairement hargneux. Qu’est-ce que vous fichez là, avec ce truc ? Comment je fais pour passer, moi ?
—C’est ma contrebasse, il faut que je la monte. C’est parce que je suis en train d’emménager au troisième, et…
Une contrebasse ? Ce type allait habiter juste au-dessus d’elle et faire miauler son instrument toute la nuit ?
—Vous ne comptez pas en jouer, j’espère ? L’isolation est loin d’être idéale, dans ce bâtiment, et c’est une copropriété très calme, alors…
Le gros machin noir vacilla légèrement devant elle, et la voix s’éleva de nouveau, hésitante.
—Ça ne vous dérange pas si on en discute plus tard ? C’est assez lourd, vous savez ? D’ailleurs, euh… vous pourriez peut-être m’aider ? Il y a une autre poignée, de votre côté…
—Je ne vois rien, répondit précipitamment Andrea qui n’avait aucune envie de jouer les déménageurs. De toute façon, je… j’ai mal au dos, je ne peux rien porter.
Mensonge, encore. Mais c’était pour une bonne cause – la sienne.
—Ah ? Désolé. Alors vous pourriez, euh…
—Quoi ?
—Ben, reculer. Sinon, ça va être long. Je ne peux pas monter si vous restez là. Il est drôlement étroit, cet escalier.
Andrea se retint de déclarer à l’importun qu’il n’avait qu’à choisir un autre endroit où habiter. Se relevant, elle fit demi-tour et remonta jusqu’à son palier.
—Voilà, cria-t-elle à l’adresse de celui que, dans son for intérieur, elle surnommait déjà die Nervensäge der dritten Etage 3 . La voie est libre, vous pouvez y aller.
L’autre répondit par un grognement. Le grand truc noir et l’engin maudit qu’il renfermait s’ébranlèrent lentement. Et bruyamment. Avec un soupir, Andrea ouvrit sa porte. Juste avant d’entrer, elle se retourna pour lancer :
—Et faites attention de ne pas érafler les murs, ils ont été repeints l’an dernier !
Nouveau grognement. Ce type est un ours , pensa-t-elle. D’ailleurs, il doit avoir le physique de ses manières. Elle n’avait pas vu à quoi il ressemblait, dommage. Au moins, elle avait été claire avec lui. Un peu dure, peut-être, se dit-elle avec une pointe de culpabilité. Mais ce n’était pas sa faute, elle était fatiguée.
Andrea rentra chez elle et s’enferma. Dehors, des coups retentissaient sur les marches, au rythme de la progression de l’instrument et de son propriétaire. Andrea demeura un instant figée derrière sa porte. Puis, impulsivement, au moment où elle entendait le voisin s’engager dans l’escalier menant au troisième étage, elle tourna le verrou, entrouvrit le battant et pointa son nez, discrètement. Comme une petite vieille curieuse , songea-t-elle, un peu honteuse.
Le type lui tournait le dos. Il était grand, ses cheveux bruns étaient épais et bouclés, il portait un tee-shirt taché et déchiré, et un jean à l’avenant. Ployant sous le poids de son chargement, il soufflait comme un bœuf.
—Beurk, murmura Andrea.
—Bonne soirée à vous aussi, lança le type avec un petit reniflement désabusé.
Reculant précipitamment, Andrea claqua la porte et tira le verrou. Blödian 4 , se dit-elle, mortifiée d’avoir été prise sur le fait.
Pour couronner le tout, elle avait toujours sa poubelle à la main.


1 . Les Anglais débarquent (litt. « semaine des fraises »), génial.
2 . Bordel.
3 . L’emmerdeur du troisième.
4 . Abruti.


2
Chaque chose à sa place
— M ERDE , Philippine, qu’est-ce que tu foutais ? grogna Alexis en entrant dans l’appartement, hors d’haleine. Je t’ai attendue, en bas ! Je n’aurais pas dit non à un coup de main, cet engin pèse au moins un âne mort !
Dans le salon encombré de cartons et de meubles, une jeune femme rondelette d’une trentaine d’années, aux cheveux rouge vif, surgit depuis la pièce voisine, un tournevis à la main et un large sourire aux lèvres.
—Zen, Alex ! J’avais même pas vu que t’étais redescendu, j’étais en train de monter ton lit, ça exige beaucoup de concentration…
—Mon lit ? répéta Alexis. Qu’est-ce que tu racontes ? Mon lit, c’est un matelas, il suffit de le jeter par terre.
—Sérieux ? Alors c’est quoi le grand truc noir un peu carré ?
Alexis posa la contrebasse avec précaution entre deux piles de caisses puis avança jusqu’à l’entrée de la chambre pour contempler le tas de planches et les vis aux formes complexes éparpillées sur le parquet. Il soupira.
—Une bibliothèque, Philippine.
Sa sœur hocha la tête, pensive :
—Ça explique toutes les petites étagères… Attends, bouge pas, je vais t’aider à traîner le mammouth dans un coin.
Philippine slaloma comme une patineuse entre les cartons, les chaises empilées et tout le bric-à-brac qui envahissait la pièce. D’une main ferme, elle attrapa une poignée sur l’étui massif de la contrebasse et aida son frère à caler le tout contre un mur.
—Saperlipoflûte ! s’exclama-t-elle soudain en se penchant sur son genou, j’ai filé mon collant !
Alexis lui décocha un coup d’œil perplexe. Philippine était vêtue d’une minijupe plissée jaune pétard, d’un haut noir moulant qui laissait entrevoir des tatouages sur ses clavicules, et d’un collant rayé de couleurs aussi diverses qu’esthétiquement douteuses. Et copieusement troué. Ses collants étaient toujours troués de partout, exprès. Il ne comprenait pas qu’elle se formalise.
—Ça fera ton sur ton, commenta-t-il. De toute façon, tu aurais pu trouver une tenue plus adaptée pour déménager, parce que ta jupette, là…
—Jupette, répéta Philippine avec une grimace écœurée. Des fois, je me demande où tu vas chercher ton vocabulaire, Alex. Jupette , ça fait vieux cochon.
Alexis haussa les épaules avant de rétorquer :
—À ce sujet, j’ai rencontré ma voisine du dessous.
—Je ne vois pas le rapport, objecta sa sœur. À moins que ta voisine soit une vieille cochonne ?
—J’en sais rien, mais elle a l’air plutôt mal embouchée. Elle se plaint déjà du bruit et des rayures dans la cage d’escalier, tu parles d’un comité d’accueil ! Je n’ai pas vu à quoi elle ressemblait mais elle a un accent bizarre, façon maîtresse SM. Plutôt flippant.
—Elle va pas nous casser les nouilles, la voisine. Te laisse pas impressionner, Alex. Tu es chez toi, un point c’est fou.
Chez lui… Alexis contempla le fatras tout autour, sceptique et découragé d’avance.
Il doutait de se sentir vraiment chez lui, ici comme ailleurs. Depuis longtemps, où qu’il soit, il avait le sentiment d’être un obstacle, pour lui comme pour les autres. D’être à la fois de passage et dans le passage. Avec son groupe de jazz – le dernier en date, et peut-être le dernier tout court –, il revenait d’une tournée de deux ans, en Europe et en Amérique du Sud. Deux ans dans les avions, les bus et les hôtels, à bouger sans cesse, à changer de lit plusieurs fois par semaine, à croiser des visages qu’il ne reverrait jamais. À entretenir avec les autres membres du groupe des relations cordiales, certes, mais plus professionnelles qu’amicales.
Pendant tout ce temps où Alexis n’avait habité nulle part, il lui avait été facile de se convaincre qu’il était normal de se sentir seul et mal à l’aise. Pour le coup, poser ses valises, ses cartons, ses meubles, ça faisait resurgir des problématiques qu’il avait occultées : désormais, il allait devoir trouver sa place, tenter d’être lui-même, de se sentir bien, heureux de vivre ou, voyons grand, heureux tout court. Sauf que, pour cela, il aurait fallu oublier l’effroyable serpent qui lui tordait le ventre en permanence ou, au moins, apprendre à s’en accommoder. Comment on fait tout ça ? se demandait-il depuis son retour en France.
La voix de Philippine l’arracha à ses ruminations :
—Descends de ta lune, mon frère, il reste du taf et j’ai pas toute la nuit ! Si je suis pas rentrée à 10 heures pétantes pour nourrir le fauve, il va se transformer en pitbull.
Philippine, tatoueuse de profession, était la maîtresse étrangement comblée d’un canidé de race indistincte répondant au nom de Bologne – Philippine avait expliqué à son frère qu’elle éprouvait une affection particulière pour cette ville dont était originaire son tout premier amour, rencontré à l’époque du collège à l’occasion d’un échange linguistique. Alexis avait préféré ne pas commenter. L’animal était à peine plus gros qu’un rat, mais beaucoup plus expansif. Alexis, qui avait eu le plaisir douteux de le côtoyer pendant deux semaines – Philippine l’avait hébergé le temps qu’il trouve à se loger –, le jugeait répugnant mais taisait soigneusement son aversion ; s’il s’en était ouvert à sa sœur, elle l’aurait probablement énucléé à la petite cuillère en hurlant à l’injustice et à la trahison – elle avait toujours eu un petit côté drama queen .
—OK, marmonna-t-il en passant la main dans sa tignasse bouclée. La camionnette est vide, tout est là. On commence par quoi ?
—Moi, je finis de monter le lit…
—La bibliothèque, corrigea-t-il machinalement.
—Si tu veux, Monsieur Maniaque, concéda Philippine. Toi, tu gères la cuisine. Il faut toujours commencer par là, ça t’évitera par exemple de chercher le tire-bouchon pendant des heures la prochaine fois que tu m’inviteras à boire un verre. Genre, demain soir, ça tombe bien, j’ai rien de prévu.
—C’est noté, déclara Alexis en esquissant un sourire.
—Tu vides les cartons dans les placards, poursuivit Philippine en mimant l’opération avec de grands mouvements de bras. Après, tu disposes la table, les chaises… Enfin, tu ranges, quoi. On dirait que t’as jamais déménagé de ta vie.
Jamais à ce point , songea Alexis en se dirigeant vers l’espace cuisine situé dans un coin du salon. Peut-être une fois, quand il s’était installé à Lyon pour achever ses études au Conservatoire… D’ailleurs, tout ce qu’ils avaient transporté dans son nouvel appartement provenait de cette époque, à peu de chose près. Ensuite, il y avait eu les colocations – une bonne dizaine – mais ça ne comptait pas, elles étaient toutes meublées. Des années passées en Belgique avec sa femme et sa fille, il n’avait volontairement rien gardé, même pas le souvenir de leur installation dans leur petite maison aux allures de capharnaüm, meublée de bric et de broc. Quant aux tournées, inutile d’en parler : un sac à dos et sa contrebasse, il n’avait jamais eu besoin de plus.
Il souleva les cartons à grand-peine. Ils étaient trop chargés, sa sœur le lui avait assez reproché, mais l’espace était restreint dans le petit garde-meuble où ils étaient stockés, et Alexis n’avait pas eu le courage de tout déballer pour mieux répartir leur contenu. Il grimaça, son dos lui faisait mal. Il avait beau être d’une constitution plutôt solide, les efforts physiques ne faisaient guère partie de son répertoire habituel. Pour leur tournée, lui et ses partenaires bénéficiaient des services d’un roadie bâti comme une armoire normande, et Alexis n’avait donc jamais eu l’occasion de traîner son instrument au troisième étage d’un immeuble affligé d’un escalier aux marches tortueuses et aux virages en épingle à cheveux.
Encore un carton. Il pesait une tonne. Et il glissait. Avec un râle d’effort, Alexis le fit remonter sur ses bras d’un coup sec. Un peu trop sec, peut-être. Le fond céda brusquement, et le contenu de la caisse se déversa sur le sol de la cuisine sous le regard horrifié d’Alexis. Une cocotte en fonte claqua comme une bombe sur le carrelage, et des piles d’assiettes dépareillées explosèrent en mille éclats multicolores, le tout dans un fracas épouvantable.
Merde, la voisine ! pensa Alexis, livide.
Depuis la chambre, la voix de Philippine retentit :
—Si c’est du verre blanc, ça porte bonheur !
Puis, une seconde plus tard :
—Je t’avais dit qu’ils étaient trop chargés…


3
Sous tension
— G UTEN Abend, Andrea ! Ich bin’s, Erdmute ! Wie geht’s Dir, Gummibärchen ?

(Note au lecteur : la conversation qui suit se déroule en allemand mais, pour éviter de surcharger les bas de page et simplifier le travail des graphistes, elle sera presque intégralement retranscrite en français.)

—Bonsoir, Andrea ! C’est moi, Erdmute ! Comment vas-tu, mon sucre d’orge 1 ?
La main d’Andrea se crispa sur le téléphone. Cette fois, la soirée était définitivement fichue. Elle ravala un soupir avant de répondre d’un ton exagérément enjoué :
—Super, maman, je vais très bien, et toi ?
—Tu es sûre ? Tu as ta voix de quand tu te forces. Ne dis pas non, je te connais ! Raconte, on te fait des misères au travail ? Ton chef est désagréable avec toi ? Ton ex te prend la tête ?
Andrea s’effondra sur le canapé, abattue par cette rafale de questions auxquelles elle n’avait aucune envie de répondre.
—Mais non, maman ! protesta-t-elle. Tout va bien au boulot, mon chef est un macho prétentieux mais je sais parfaitement le remettre à sa place, et mon ex est comme d’habitude, aussi chiant que la face cachée de la lune. C’est juste que j’ai eu une grosse journée et…
Et je ne suis pas sûre d’avoir la force ou la patience de te parler maintenant , se retint-elle d’ajouter.
—Tu sais, Andrea…
Erdmute s’interrompit et Andrea perçut un cliquetis à l’autre bout du fil. Un briquet – sa mère venait d’allumer une cigarette. Ou un joint. Ça risquait d’être long, surtout dans le second cas. Elle ferma les yeux, inspira profondément et attendit la prochaine salve, mâchoires serrées.
—Andrea ? Andrea, tu es là ?
Andrea se redressa d’un bond.
—Oui ! Oui, maman, je t’écoute !
—Je me demandais : tu ne crois pas que tu devrais couper le cordon ?
—Hein ?
—Ton patron, ton ex, tous ces hommes… Tu as beau répéter que tu assumes ton célibat, j’ai l’impression que tu ne penses que par eux, ma chérie. Que ce sont eux qui régissent ta vie. Rassure-moi, tu ne vas pas te remettre en couple ?
Le stress d’Andrea monta encore d’un cran. Elle détestait que sa mère lui donne des leçons, en particulier sur son mode de vie.
—Les hommes ne régissent rien du tout, Mutti , rétorqua-t-elle sèchement, et, non, rassure-toi, je n’ai aucune intention de me remettre en couple.
Elle était sincère : même avec un gros effort d’imagination, elle ne se voyait pas cohabiter de nouveau avec un homme. Elle n’avait plus envie de partager. Son appartement, ses placards, sa salle de bains. Anticiper au quotidien les attentes de l’autre, tenter de s’y conformer pour la paix du ménage. Négocier en permanence, même tacitement. Renoncer à être vraiment soi-même. En oublier ses propres exigences. Et devoir abaisser systématiquement la lunette des toilettes après le passage du cher et tendre.
Tu en es si sûre ? lui chuchota une voix acide dans un coin reculé de son cerveau, tu finiras vieille fille, comme ta mère. Intérieurement, Andrea répliqua à cette vilaine petite voix que, techniquement, elle n’était pas vieille fille : elle avait été mariée, et elle avait une enfant de cinq ans. Pourtant, cette réflexion inopportune la taraudait. Pas question qu’elle finisse comme Erdmute qui avait décidé de renoncer aux hommes depuis que le père d’Andrea et de son frère jumeau s’était carapaté avant même leur naissance. « Les femmes n’ont pas besoin de vivre avec un homme pour être accomplies. C’est une notion sexiste imposée par la société patriarcale. Je n’ai pas touché un pénis depuis plus de dix ans, lui répétait-elle souvent, et je n’ai jamais été aussi épanouie ! »
Andrea étouffa un gémissement. Les confidences de sa mère étaient souvent gênantes et, parfois, carrément insoutenables – surtout quand elle souffrait d’hémorroïdes ou de diarrhées aiguës dont elle tenait à partager le moindre mécanisme avec sa fille. « C’est mon corps, ma chérie, celui-là même dont tu es sortie », rétorquait Erdmute quand Andrea protestait qu’elle n’avait pas besoin de tout savoir.
—Tu y as pensé ? dit sa mère. Ça te ferait du bien…
Zut, de quoi parle-t-elle ? À force de ruminer, Andrea avait perdu le fil.
—Pensé à quoi ? demanda-t-elle prudemment.
—Mais à sortir un peu de ta bulle ! Avec le stress et les responsabilités, tu ne vois plus le monde autour de toi, et je t’assure qu’il n’est pas au mieux de sa forme. Si les gens arrêtaient de se regarder le nombril pour s’intéresser à ce qui importe vraiment…
Ce qui importe vraiment… Erdmute allait encore lui sortir son laïus sur la planète qui agonisait, des injustices sociales en Allemagne et ailleurs, de l’immobilisme qui…
—… c’est l’immobilisme qui est la cause de tout, enchaîna sa mère. Tu sais, Andrea, je ne me sens jamais plus vivante et plus accomplie qu’au milieu d’une manifestation ou d’une réunion syndicale. La solidarité, l’indignation partagée, ça fait circuler le sang dans les veines.
Erdmute était épuisante, avec ses hordes de conseils. Que voulait-elle ? Qu’elle change de boulot pour aller élever des chèvres afghanes dans le Larzac, comme une de ses ex-copines qui avait plaqué son poste de chercheuse au CNRS sous prétexte de retrouver ses racines ? Ou bien, tant qu’à être radicale, qu’elle rentre à Cologne pour vendre des cupcakes dans un foodtruck au milieu des manifs ? Erdmute serait ravie. Elle critiquerait son camion – trop polluant – et ses recettes, parce que le top du top, c’est le space cake bio à la farine de petit épeautre et au sirop d’agave, le tout cultivé dans des exploitations écoresponsables… Elle serait sur son dos en permanence, à lui imposer sa présence et une aide qu’Andrea ne réclamait pas, plus maintenant. Tu n’avais qu’à être là quand j’avais besoin de toi , pensa-t-elle rageusement.
Elle se rappelait les longues soirées où, enfants, elle et son frère se retrouvaient tous seuls après l’école dans leur petite maison de Cologne, en Allemagne, à attendre leur mère retenue par une urgence quelconque ou une réunion qui se prolongeait au lycée dans lequel elle enseignait le français tout en manifestant pour l’écologie et contre les dérives du capitalisme. Pendant que Michael geignait que maman lui manquait, Andrea leur préparait un repas de fortune dans la vaisselle en plastique multicolore de sa dînette de gamine et, la plupart du temps, ils s’endormaient tous les deux, roulés en boule sur le canapé du salon, bien avant le retour d’Erdmute.
Celle-ci poursuivait sa litanie, intarissable sur les ravages sociaux provoqués par la résignation lâche de la plupart des citoyens. Andrea s’était levée et faisait maintenant les cent pas dans le salon, l’index planté entre les dents, tout en se répétant Je ne suis pas stressée. Ich bin nicht gestresst .
—Bon, maman, se risqua-t-elle, je m’apprêtais à prendre un bain là, alors si on pouvait…
Grossière erreur : Erdmute entreprit de lui expliquer d’une voix péremptoire qu’un bain, c’était une écorchure inutile et cruelle dans le ventre de la planète qui n’avait vraiment pas besoin de ça.
—… Une douche, courte et tiède, c’est tout de même plus responsable !
—Putain, maman, je m’en fous d’être responsable ! explosa Andrea dont la fibre écologique avait ses limites. Je veux juste me détendre !
—Ah ! Tu vois que tu es stressée !
Pendant qu’Erdmute repartait dans une nouvelle homélie, Andrea se mit à tourner sur elle-même en ravalant un cri, les dents serrées, grimaçante. À trente-sept ans bien sonnés, elle n’avait plus besoin que sa mère joue les éducatrices. Toutefois, depuis la naissance de Steffie, la fille d’Andrea, Erdmute semblait décidée à rattraper le temps perdu – avec la délicatesse d’un putain d’ Elefant im Porzellanladen 2 . Comme si l’arrivée de sa petite-fille lui avait fait prendre conscience qu’elle-même avait été une piètre mère.
Trop tard , pensa Andrea en sautillant sur place. À s’agiter ainsi, elle devait avoir l’air d’une folle. Par précaution, entre deux pirouettes nerveuses, elle alla tout de même tirer les rideaux. Sait-on jamais : l’occupant de l’appartement d’en face avait tendance à rester des heures posté à sa fenêtre – à moins qu’il ait planté un mannequin derrière la vitre, comme dans Psychose…
Bon sang, mais tu vas raccrocher ! supplia-t-elle, au bord des larmes. La prochaine fois qu’Erdmute reprendrait son souffle, Andrea mettrait fin à la conversation, c’était juré.
—Et un petit pétard de temps en temps, ça peut pas faire de mal, conclut Erdmute avec un gloussement complice.
—Maman, je suis désolée, mais il faut que je raccroche !
—Déjà ? Mais tu ne m’as rien dit ! Raconte-moi au moins ta journée ! Je parie que tu es rentrée tard du boulot et que tu n’as rien avalé à midi.
Et merde, c’est reparti. Andrea étouffa un gémissement.
—Bordel, maman, je n’ai plus cinq ans ! Je mange tout ce qu’il faut, je t’assure : des légumes verts, des fruits…
—Rassure-moi, tu n’es pas devenue végane ? Parce qu’à cause des carences et de…
—Non ! s’écria Andrea, excédée. Non, je ne suis pas végane, maman, j’ai un demi-bœuf au frigo ! De la cervelle de porc ! Des pieds de veau ! Des… des couilles d’âne !
Au bout du fil, Erdmute soupira. À moins qu’elle ne soit seulement en train de souffler la fumée de son joint.
—Ne te braque pas, ma chérie. Moi, ce que j’en dis, c’est pour ton bien. Quand j’avais ton âge, j’étais stressée, moi aussi. Je ne prenais pas de temps pour moi…
Ni pour les autres , compléta mentalement Andrea en shootant dans un coussin rouge avec une rage mêlée d’impuissance.
—… Je taisais mes problèmes, j’étais très renfermée…
C’était le bon temps , songea Andrea en envoyant valser un coussin bleu contre le mur.
—… Ne commets pas les mêmes erreurs, sinon…
À cet instant, au-dessus de la tête d’Andrea, une bombe éclata. Ou plusieurs. Le bruit était assourdissant. Des images d’avions plantés dans des gratte-ciel et de terroristes parés de ceintures d’explosifs surgirent dans son esprit. Poussant un cri, elle plongea sous la table, son portable toujours à la main. Elle entendait encore Erdmute qui poursuivait son laïus, véhémente et imperturbable. C’était quoi, ça ? se demanda Andrea en se redressant prudemment, le cœur battant, quand le vacarme s’interrompit. Elle sortit à quatre pattes de dessous la table et leva la tête, se cognant au passage dans le coin du plateau. Réprimant un cri de douleur, elle constata que le plafond était toujours là. Rien n’avait bougé autour d’elle, et le silence était revenu – à l’exception de la voix de sa mère qui continuait de ronronner dans le combiné.
Merde, le nouveau voisin ! Vivement, Andrea plaqua le téléphone contre son oreille.
—Maman, cette fois, il faut vraiment que je te laisse ! Il y a eu un… un incident. Sozusagen ein Vorfall . Je t’expliquerai, désolée. Non, rien de grave, ne t’inquiète pas. Au revoir ! Et, euh… on se rappelle la semaine prochaine, d’accord, Mutti ?
Ou dans un mois . Elle raccrocha, fulminante.
— Arschloch 3 ! cria-t-elle à l’adresse du plafond. Evolutionsbremse ! Hast Du nicht alle Tassen im Schrank ? 4

L’emmerdeur du troisième . Pour qui se prenait-il, celui-là, avec sa calebasse géante ? Pas question qu’elle laisse passer ça. Elle allait monter et il allait l’entendre, chacun son tour ! Il était temps de marquer son territoire.
Ou alors, de prendre un bain, en bonne rebelle.


1 . En réalité, Gummibärchen signifie « ourson en gélatine » mais, parfois, mieux vaut ne pas traduire littéralement.
2 . Un éléphant dans un magasin de porcelaine.
3 . Enfoiré (litt. « trou du cul »).
4 . Crétin (ou, litt. « frein à l’évolution ») ! Il te manque une case (litt. « tu n’as pas toutes les tasses dans le placard ») ?


4
Bons baisers de Kalymnos
— Αλέξη, όλα είναι μαύρα, σε ακούω αλλά δεν σε βλέπω. Αλέξη;

(Note au lecteur : cette conversation se déroule en grec mais, pour éviter de surcharger les bas de page et simplifier le travail des graphistes, elle sera retranscrite intégralement en français.)

—Alexis, c’est tout noir, je t’entends mais je ne te vois pas. Alexis ?
—Moi non plus, Mamie. Attends, je regarde ce qui déc… cloche !
À genoux sur le parquet, Alexis trafiquait d’une main lasse le câble de la webcam. Il était 20 h 30, il venait juste de connecter son ordinateur, et le portable était posé de guingois sur un carton de vêtements, dans un coin de la chambre. Un jeudi soir sur deux depuis que sa grand-mère Mélina était repartie habiter en Grèce, sur l’île de Kalymnos, il discutait avec elle sur Skype. C’était devenu un rituel auquel Alexis ne parvenait pas à se soustraire, même s’il avait parfois l’impression que Mélina ne communiquait avec lui que dans un seul but : lui faire avouer qu’il était dépressif .
Alexis tripota les fils, vérifia les connexions. Tout semblait parfaitement branché et paramétré. Il n’y comprenait rien. Par acquit de conscience, il remonta centimètre après centimètre le câble d’alimentation jusqu’à la prise. Il avait eu un mal de chien à la dégager derrière la bibliothèque diligemment montée par Philippine, et qu’elle avait eu la bonne idée de charger de bouquins juste avant son départ.
Depuis sa retraite dans le Dodécanèse, Mamie s’impatientait.
—Alexis ? Alors, ça vient ?
À quatre pattes, le nez sur la plinthe, Alexis grogna. Là aussi, comme il l’avait anticipé, c’était branché. En se redressant, il se cogna la tête au coin de la fenêtre entrouverte.
— Putain ! jura-t-il en français.
—Alexis ? lança sa grand-mère en écho.
Avec un soupir, il retourna s’agenouiller devant le portable. Sur l’écran, Mélina lui offrait à présent un sourire satisfait, le visage déformé par l’angle de la caméra qui la filmait en plongée.
—Tu me vois ? demanda-t-il, perplexe, en massant son crâne endolori.
—Il suffisait d’appuyer sur le bouton bleu, jeune homme. Tu aurais pu me le dire.
—Mais, Mamie, ça fait des mois qu’on…
—C’est en désordre chez toi, on dirait, l’interrompit-elle en plissant les yeux pour regarder derrière lui. Tu sais que c’est un signe de dépression, ça ?
Pitié, pas le coup de la dépression ! gémit-il intérieurement.
—Mais non, Mamie, répondit-il avec une fermeté qu’il était loin d’éprouver. C’est juste que je viens d’emménager. À l’instant. Je te l’ai dit la dernière fois, je me suis installé à Toulouse, c’est là qu’habite Philippine, tu te rappelles ?
Sur l’écran, Mélina fronça le nez puis sourit avant d’acquiescer d’un air qu’Alexis décida de juger approbateur.
—Alors, comment ça va, toi, depuis la dernière fois ? s’enquit-il, histoire de couper court à de nouvelles réflexions sur son mode de vie.
Il aurait dû amener une chaise devant l’ordinateur, ou au moins un coussin. Prendre le temps de s’installer. Parce que, comme d’habitude, ça allait durer des plombes.
Sa grand-mère, qui avait bassiné son entourage pendant des années parce qu’elle rêvait de retourner vivre sur son île natale, ne cessait de récriminer depuis qu’elle y avait posé ses valises deux ans plus tôt, à quatre-vingts ans bien sonnés. Dans cet endroit qu’elle se plaisait auparavant à décrire comme le paradis sur Terre, il faisait désormais soit trop beau ( à mon âge, je supporte mal la chaleur ), soit pas assez ( ce vent frais me donne la migraine ). Il y avait trop de touristes ( on est envahis ), ou alors pas assez ( la crise nous fait beaucoup de mal ). Les voisins étaient trop gentils, elle craignait qu’ils ne deviennent envahissants ( deux invitations à dîner la semaine dernière, tu te rends compte ? ). Elle se plaignait aussi de la cuisine locale ( excellente mais trop riche, j’ai les intestins tout détraqués, à force ) alors qu’elle avait passé sa vie à cuisiner grec – d’abord pour son mari, à Kalymnos, puis pour ses enfants et petits-enfants, lorsqu’elle était venue habiter avec eux en France, après son divorce.
Alexis l’écoutait d’une oreille, se bornant à émettre une onomatopée compatissante de temps à autre. En revanche, il se gardait bien de relancer la conversation pendant les rares pauses que s’octroyait sa grand-mère, de peur qu’elle renonce à parler d’elle pour s’intéresser de nouveau à ses humeurs et à son mode de vie. Il n’avait pas envie de parler de lui. Pas envie de parler, tout court. Ce qu’il aurait voulu, c’est s’allonger, fermer les yeux et sombrer dans un long sommeil. Long, et très profond…
—Et le robinet de la cuisine fuit toujours, le plombier a dit qu’il fallait changer le joint, enfin quand je dis plombier, c’est un grand mot, je me demande s’il connaît vraiment son métier, de toute façon il n’est jamais revenu, soi-disant qu’il a des chantiers plus urgents, on voit bien que ce n’est pas lui qui doit subir ce bruit, ploc, ploc, ploc , c’est entêtant, surtout la nuit, je l’entends jusque dans ma chambre…
Mélina avait toujours été un peu aigrie, mais Alexis avait longtemps pensé qu’elle avait des circonstances atténuantes : Kalymnos lui manquait, ce lieu presque mythique où elle avait grandi, appris les traditions, profité du soleil et de la mer. À cinquante ans passés, elle avait eu le courage de quitter son mari, un pêcheur fidèle, mais borné et autoritaire, pour rejoindre sa fille, son gendre et ses petits-enfants en France où, faisant preuve d’une énergie et d’un dévouement peu communs, elle avait largement contribué à élever ces derniers. Après leur départ de la maison, elle avait végété un moment avant de repartir sur Kalymnos afin d’y finir ses jours sous des cieux qu’elle estimait plus cléments.
Aujourd’hui, en entendant Mélina râler sur tout et n’importe quoi, Alexis se sentait encore plus abattu. S’il s’astreignait à ces conversations régulières, c’était essentiellement par lâcheté : il redoutait de vagues représailles, des reproches qui auraient achevé de le détruire. Par lâcheté et, à sa décharge, par solidarité familiale, en souvenir de ce que sa grand-mère avait fait pour eux. Cette dernière notion semblait en revanche étrangère au reste de sa tribu, c’est-à-dire sa sœur Philippine, qui se soustrayait sans états d’âme à ce qu’elle considérait comme une corvée inutile, se contentant de lui demander de temps à autre des nouvelles de leur grand-mère à sa façon très personnelle : « Alors, comment elle va, Mamie ? Toujours aussi passionnante ? »
—… si encore il montrait un peu d’affection, je ne dis pas. Mais il ne rentre que pour manger et dormir alors que moi, je suis aux petits soins, je lui change sa boîte tous les jours, et lui…
Perdu dans ses pensées, Alexis avait décroché depuis longtemps : de qui parlait-elle ? C’était quoi, cette histoire de boîte ? Pour la forme, il émit un son passe-partout, à la fois outré et approbateur.
—… il m’a griffée, regarde, j’ai encore la marque, poursuivit Mélina.
Son poing envahit l’écran, et Alexis eut un mouvement de recul.
—Ça s’est même un peu infecté, déclara sa grand-mère. À mon âge, ça peut être dangereux, tu crois que je devrais m’en débarrasser ?
La question était purement rhétorique : Mamie avait déjà embrayé sur autre chose. Mais au moins, Alexis avait compris qu’elle parlait d’un chat. Il aimait bien les chats. Et les animaux en général. À part le rat de sa sœur qui, en réalité, était un chien. Ou l’inverse.
C’était bien que Philippine soit venue l’aider, aujourd’hui. Tout seul, il n’aurait eu ni la force ni le courage de monter ce fatras au troisième. Sans Philippine, de toute façon, il ne sait pas où il aurait échoué. Depuis deux ans, elle n’avait cessé de le soutenir, convaincue qu’il finirait par remonter la pente. Tout excitée par son retour en France, elle l’avait convaincu de s’installer à Toulouse, près d’elle. Elle avait épluché les petites annonces, fait le tour des agences immobilières, l’avait accompagné dans les visites, le poussant et l’épaulant à la fois, avec une énergie et une confiance qu’il lui enviait mais qui lui faisait un peu peur, aussi – parce qu’elle le renvoyait à sa propre apathie, à cette absence de désir qui le transformait à son corps défendant en adulte immature – ou en adolescent attardé. Le jour où il devait signer le bail de son appartement, sa petite sœur avait dû le menacer de balancer sa contrebasse par la fenêtre pour qu’il se résolve enfin à apposer son nom au bas du contrat.
—Elle est trop lourde pour toi, avait-il marmonné.
—C’est toi qui es lourd, Alex ! Cet appartement, c’est une occasion en diamant, et ça fait trois jours que tu tergiverses ! Tu veux t’installer à Toulouse, oui ou non ? Je n’ai pas l’intention de t’héberger jusqu’au jugement des niais, je tiens à garder une vie sexuelle, moi ! Alors signe ce truc ou je te jure que je sors le couteau à pain et que je transforme ton mammouth en bois de chauffage !
Il avait signé – parce qu’il n’avait pas le choix. Le logement était sympa, assez grand mais pas trop, pas mal situé, en bon état et pas très cher – surtout avec les aides de la CAF… Il avait eu de la chance de le trouver – ou plutôt, que Philippine le trouve. Pour une fois qu’il avait de la chance…
Sauf qu’il y avait la voisine revêche, qui semblait bien décidée à saper son unique refuge, et peut-être son unique espoir de rédemption – la musique. Franchement, il n’avait aucune envie de la recroiser, de tenter de sympathiser avec elle. Ni avec personne, à vrai dire. Il avait juste envie d’être seul. Même si sa propre compagnie l’indisposait : elle lui rappelait que, justement, il était seul, et qu’il n’entrevoyait aucun remède à cet état de fait. Sa solitude était une maladie douloureuse et incurable. Alexis sentit un long frisson le traverser ; il serra fort les paupières pour tenter de refouler un brusque afflux de larmes.
—Alexis ? Tu dors ? Pourquoi tu fermes les yeux ?
Mamie s’était rapprochée de la caméra et ses prunelles pleines de reproches le fixaient sous ses sourcils froncés.
—Désolée, Mamie, articula Alexis en s’efforçant de se ressaisir, c’est à cause du déménagement, je suis vanné…
—Mais moi aussi, mon garçon, tu as vu à quelle heure tu m’as appelée ?
Alexis ne se donna pas la peine de lui dire qu’il avait appelé exactement à l’heure convenue. De toute façon, Mélina n’écoutait pas.
—… pour un peu, je serais allée me coucher, j’avais déjà pris ma tisane, d’ailleurs elle m’est restée sur l’estomac, ils n’avaient plus ma marque habituelle à l’épicerie, j’ai été obligée d’en prendre une au hasard, je ne sais pas ce qu’ils mettent dedans…
Mamie, laisse-moi dormir , pensa Alexis.
—Mamie, je suis désolé mais, euh… On sonne à la porte. Je vais raccrocher. Prends soin de toi, on se rappelle dans quinze jours.
Il interrompit la communication, et l’écran redevint aussi noir que ses pensées.


5
La posture du guerrier vaincu
A NDREA n’était restée qu’une dizaine de minutes dans son bain, se maudissant de cette rébellion puérile qui la poussait à faire le contraire de ce que lui recommandait sa mère. Au moins cent litres d’eau gâchés, une écorchure de plus dans le ventre de la planète, comme disait Erdmute, et tout ça pour quoi ? Son corps était toujours aussi tendu qu’un arc, son ventre lui faisait de plus en plus mal et, pour couronner le tout, maintenant elle avait trop chaud, ses oreilles et son nez étaient cramoisis.
Ibuprofène – un comprimé. Pyjama – pas sexy, mais douillet. Il était trop tard pour manger (de toute façon, elle n’avait pas faim), trop tôt pour se coucher (il était à peine 21 h 30, jamais elle n’avait sommeil à cette heure), trop tard aussi pour sortir boire un verre (surtout en pyjama et, quoi qu’il en soit, cette idée était absurde, Andrea n’était pas du genre à aller traîner en ville le soir).
La jeune femme s’aperçut alors qu’elle se lamentait intérieurement depuis une bonne demi-heure. Des images de mégère acrimonieuse, à la bouche pincée et au regard maussade, lui emplirent soudain l’esprit, et un frisson d’horreur la secoua. Alter Schwede ! 1 Que lui arrivait-il ? Depuis quelque temps – des semaines, voire des mois –, elle éprouvait un sentiment d’insatisfaction perpétuel assorti d’une sensation de manque. Tout l’irritait. Tout, et son contraire. L’ordre et le désordre. La présence de sa fille et son absence. La solitude et la compagnie. Elle éprouvait l’envie d’envoyer balader l’univers entier et ses habitants. Jusqu’à présent, elle était incapable de cerner son problème, et sa formation de coach-psychologue semblait impuissante à l’y aider.
Après son divorce, un an plus tôt, et une fois plus ou moins réglés avec son ex les problèmes liés à la garde alternée de leur fille, Andrea avait pourtant éprouvé un véritable soulagement : elle allait enfin pouvoir vivre sa vie comme elle l’entendait, avec et sans Steffie. Choisir ses meubles et son emploi du temps, et jurer à tue-tête quand bon lui semblait – une semaine sur deux, du moins. Son rôle de mère célibattante lui convenait, malgré la pression de ses copines qui, depuis son divorce, lui demandaient régulièrement quand elle allait se « recaser ». Chaque fois, elle répétait qu’elle n’avait plus envie de rentrer dans ce genre de cases et qu’elle était très bien seule (ou avec sa fille). Et qu’elle reconsidérerait la question le jour où le grand amour lui tomberait dessus – qu’il se débrouille pour la trouver, elle-même ne comptait pas s’emmerder à le chercher. « Et s’il apparaît dans dix ans ? » arguaient ses copines. « Si tu as envie d’un autre gosse, comment tu vas faire ? Tu as trente-sept ans, c’est déjà le déclin, pour une femme. Dans le dernier Marie-Claire … »
Sur ce point, ses amies et les magazines féminins n’avaient pas tort. Schei β e de pendule biologique, pensa Andrea en regagnant son salon. Si elle voulait d’autres enfants, elle allait devoir se bouger les fesses, c’était le cas de le dire. Elle se figea, sourcils froncés. D’où lui venait cette drôle d’idée ? Pourquoi diable aurait-elle voulu d’autres enfants ? Elle avait déjà bien assez de chats à fouetter avec sa fille. Ou étaient-ce des chiens ? S’emparant de son téléphone, elle vérifia sur un dictionnaire en ligne. C’étaient bien des chats, mais cela ne résolvait pas son problème : pourquoi était-elle envahie par toutes ces pensées déprimantes ?
Dans l’immédiat, pour chasser à la fois les idées négatives, la tension et les questionnements, elle ne voyait qu’un remède : une bonne séance de méditation. Elle s’y était mise en même temps qu’au yoga, constatant au fil de ses lectures sur le sujet que la pratique conjointe de ces deux activités semblait accroître leur efficacité respective. Et puis, la méditation guidée étant l’un des exercices qu’elle enseignait depuis peu dans le cadre de son travail, elle estimait plus professionnel d’y recourir elle-même.
Laisser les pensées affluer, les accepter sans s’y attarder – ce qui revenait, quand c’était bien fait, à ne penser à rien. Telles étaient, du moins, les recommandations qu’elle prodiguait aux astronautes de la mission Space Oddity à qui, en tant que scientifique et spécialiste de la médecine spatiale, elle servait de coach, individuellement et en équipe, particulièrement lorsqu’ils étaient en situation de stress – autant dire qu’avec le métier qu’ils exerçaient, les occasions ne manquaient pas. Andrea leur proposait donc désormais des séances censées leur permettre d’atteindre une sorte de vide tumultueux mais apaisant qui aidait à relaxer le corps et à laver l’esprit, même en impesanteur.
Au travail, son naturel nerveux cédait la place à un calme et une efficacité sans faille. Elle savait déceler les tracas des uns et des autres, trouver les mots pour les apaiser.
—Alors qu’à la maison je suis tendue comme un string et je jure comme un charretier toute seule dans mon salon, foutrebleu ! s’exclama-t-elle en sortant du placard de l’entrée un tapis de yoga gris anthracite.
Après l’avoir déplié et soigneusement étalé sur le parquet, elle s’assura que les rideaux étaient hermétiquement clos, tamisa les lumières puis sélectionna sur son iPhone une playlist de bruits blancs et de compositions musicales qui devaient l’accompagner jusqu’à la béatitude ou, tout au moins, un certain calme. Dans les enceintes, le clapotis de l’eau retentit. Andrea s’assit dans la position du lotus, ferma les yeux, expira profondément pour vider tout l’air de ses poumons et de son ventre. Puis elle inspira à fond, retint l’air un instant, le chassa dans un souffle, lentement.
Le bruit de l’eau était lénifiant. Il lui faisait penser au murmure d’un ruisseau. Elle se représenta une forêt dense où filtraient les rayons du soleil, et un petit cours d’eau à ses pieds, clair et joueur, qui serpentait entre mousse et pierres. Ce qui lui rappela qu’elle n’avait pas arrosé ses plantes depuis la semaine dernière. Était-elle en train de se laisser aller ?
Se laisser aller, oui. Inspire, expire.
Ou, une petite cascade au-dessus des rochers, à l’ombre d’un grand mélèze, quel joli mot… au fait, ça ressemblait à quoi, un mélèze ? Bon, un pin, alors. Ça faisait tout aussi bien l’affaire, un pin, et c’était facile à visualiser. Une cascade, donc. Avec de petits arcs-en-ciel qui se déployaient dans la lumière. Très belle image. C’était réconfortant, même si le bruit lui évoquait un peu cette fichue chasse d’eau qui fuyait toujours dans les toilettes. Le plombier avait prévu de passer quand, déjà ?
Inspire… Zut, j’ai envie de faire pipi. Expire…
Andrea se tortilla légèrement sur son tapis, tracassée par sa vessie et agacée de n’avoir pas pris la précaution élémentaire de la vider avant d’entamer sa séance. Dans les enceintes, les gazouillis aquatiques avaient laissé place à des tintements de clochettes agitées par un vent paresseux. Ou secouées par le pas nonchalant des vaches dans un pâturage de montagne. Le ciel était bleu, l’air était pur, les bovins mâchonnaient paisiblement une herbe vert émeraude. Pas un souci à la ronde, pas une pensée. Ou alors si, mais c’étaient des fleurs. Ça poussait dans les champs, les soucis et les pensées ? Ce n’était pas sûr du tout. Les coquelicots, si, en revanche. Andrea en avait déjà vu. Quand elle était petite, avec son frère, l’une des rares fois où leur mère avait pris la peine de les emmener à la campagne, près de Cologne – en Allemagne, pas dans le Gers. À ce sujet, il faudrait qu’elle aille voir un jour à quoi ressemblait ce village qui portait en français le nom de sa ville natale, ce serait amusant. Ou instructif, peut-être. Ou encore complètement inutile – de toute façon, elle n’avait pas le temps, avec son travail ; et puis il y avait sa fille, qu’elle récupérait d’ailleurs samedi pour une semaine, elle ne pouvait pas l’emmener, c’était trop compliqué, mieux valait prévoir une activité familière et tranquille, un goûter au parc, par exemple. Il faudrait qu’elle pense à vérifier qu’elle avait en réserve les gâteaux préférés de Steffie.
Inspire, expire… Mince, je commence à avoir des crampes.
Andrea décroisa les jambes et se redressa, les genoux craquants, pour adopter la posture du chien tête en bas. Sa veste de pyjama lui remontait dans le dos, c’était une sensation désagréable. Elle aurait dû se changer : ce pyjama, ce n’était pas une tenue pour le yoga. En plus, côté vessie, cette position n’arrangeait rien, au contraire. Et puis, est-ce qu’on pouvait vraiment méditer avec tout ce sang qui vous descendait dans le crâne ? Que disaient les livres à ce sujet ? Elle referma les yeux, se concentra sur le bruit de fond. Les cloches continuaient de tinter, accompagnées d’un nouvel instrument qui produisait une sorte de feulement grave ponctué de claquements sourds, les harmonies en plus. Tiens, elle ne le connaissait pas, ce morceau, on aurait dit un chat mélomane qui s’escrimait à régurgiter une boule de poils. Il faudrait qu’elle regarde sur sa playlist, est-ce qu’il y avait aussi des bruits d’animaux ? Et comment faisait-on pour les enregistrer ? À ce sujet, si elle adoptait un chat – non, la posture du chat ?
Changement de position. À genoux, les mains à plat devant elle, Andrea expira en arrondissant le dos, inspira en le creusant. De plus en plus vite, s’aperçut-elle alors. Parce qu’elle suivait le rythme de l’instrument inconnu, et qu’il avait accéléré la cadence. Que jouait-il ? Des gammes ? Oui, des espèces de gammes bizarres avec des notes étranges intercalées, qui claquaient vite et fort.
Trop fort, beaucoup trop fort.
Les mains d’Andrea, un peu moites, glissèrent soudain sur le tapis. Son corps partit en avant, son menton vint racler le sol. Des miaulements endiablés accompagnèrent sa chute. Avec un gémissement humilié, elle roula sur le dos dans la posture du cadavre et fixa longuement le plafond, incrédule.
Ce n’est pas la playlist , pensa-t-elle, le souffle court. Ça vient de là-haut. Inspire, expire. Ce n’est rien. Du calme. Relax. Zen.
L’instant d’après, elle bondit sur ses pieds.
—C’est pas un peu fini, ce bordel ? hurla-t-elle, le cou tendu et les poings serrés. Hör mit diesem Radau sofort auf, Du blödes Sackgesicht ! 2
Ses invectives ne produisirent aucun effet : le voisin, ce salaud, continuait de martyriser sa foutue calebasse et les nerfs d’Andrea. Étouffant un gémissement de rage, elle courut se réfugier à l’autre bout de l’appartement – dans les toilettes, plus précisément.
Pendant qu’elle soulageait enfin sa vessie distendue, les mains plaquées sur les oreilles et les larmes aux yeux, Andrea se dit que le nouveau venu avait gagné : la guerre était déclarée. Elle allait lui montrer de quel bois se chauffait une Allemande interrompue en pleine méditation.
Sauf qu’elle avait vraiment trop mal au ventre.
Tant pis, elle mettrait des boules Quiès.
Ce soir, en tout cas.
Elle alla se coucher en se traitant de Jammerlappen 3 .


1 . Nom d’un chien (litt. « vieux Suédois ») !
2 . Arrête tout de suite ce boucan, sale face de couille !
3 . Mauviette.


6
Connexions
A LEXIS posa son archet avec regret et cala la contrebasse sur son support. Il était 21 h 56 et il n’avait pas l’intention de se mettre davantage à dos la voisine en jouant après 22 heures – du moins, pas ce soir. Tout semblait indiquer qu’elle était du genre à porter plainte pour tapage nocturne au premier éternuement intempestif. Dommage, il aurait bien continué un moment, il commençait à être chaud, ses doigts le démangeaient. Pendant un court instant, il avait réussi à se fondre dans la musique, à oublier le monde, ses exigences, ses habitants passés et présents… Dont la revêche du dessous.
Pourvu qu’elle ne passe pas toutes ses journées à demeure, sinon, il ne tiendrait pas un mois – autant repartir en tournée.
Alexis se répéta alors qu’il avait accepté de lever le pied sur les périples musicaux, de redevenir sédentaire. Au terme de la tournée de deux ans qui avait mené son groupe aux antipodes, il avait cédé aux arguments de Philippine. Après des années passées à se fuir, n’était-il pas temps pour lui de s’installer quelque part ? Son agent, compatissant mais pragmatique, avait approuvé du bout des lèvres : il aurait plus de mal à lui trouver des contrats, mais il ferait de son mieux pour lui dénicher des remplacements dans des concerts ou des festivals de la région, ou pour le faire recruter dans une formation moins remuante que la précédente. Surtout, il espérait que sa sédentarité lui garantirait la stabilité dont il avait besoin pour se remettre à composer – à l’époque, ses morceaux, qui mêlaient jazz et musique traditionnelle grecque, avaient remporté un certain succès.
Alexis n’avait rien écrit depuis deux ans, arguant qu’il était trop accaparé par la tournée. La vérité, c’est qu’il avait perdu toute envie de créer. Il était vide. Seuls les concerts réussissaient encore à combler ce néant effrayant. À présent qu’il se retrouvait face à lui-même, il sentait la panique le gagner : et s’il restait coincé ici, à Toulouse, dans cette ville où il n’avait d’autre attache que sa sœur ? Et si l’inspiration ne revenait pas, ou qu’il ne parvenait à jouer qu’au compte-gouttes ? Et si son agent ne lui trouvait aucun engagement ? Alors, Alexis serait obligé, à moyen terme, de se dégotter un « travail » qui, selon toutes probabilités, ne lui plairait pas. Il avait les diplômes requis pour enseigner la musique dans une école, mais l’idée de faire face à des enfants lui était insupportable. Donner des cours particuliers, même à des adultes, lui paraissait à peine moins déprimant. À ce compte, autant faire des chantiers payés au noir ou la plonge dans un quelconque boui-boui…
Avec un soupir, il contempla le salon autour de lui, à peine mieux rangé que trois heures plus tôt. S’approchant de la vitre sombre et nue, il s’attarda sur son reflet. Les joues mal rasées, les cheveux ébouriffés, des cernes sous les yeux. La silhouette informe dans son tee-shirt trop grand et son vieux jean trop large. Passant outre cette image peu flatteuse, il décala son regard pour observer dehors les lumières orangées aux fenêtres voisines, les amorces de toits, un bout de lune qui pointait entre deux nuages sans consistance. C’était peut-être beau, ou peut-être seulement très banal. Il était trop fatigué pour s’extasier, et trop perdu pour se demander s’il serait bien, ici, chez lui. « Chez lui », qu’est-ce que ça voulait dire, de toute façon ?
Alexis se frotta les yeux et secoua la tête avec force, se retenant de grincer des dents. Ce sentiment d’exil et de solitude, il le connaissait depuis l’enfance. Sa mère Georgina n’était présente qu’en pointillé – jusqu’à la naissance de Philippine, arrivée par surprise lors d’un concert qu’elle donnait à New York, un mois et demi avant le terme prévu. Après quelques semaines, elle, le bébé et son père, qui les avait rejointes entretemps aux États-Unis, étaient revenus dans la ferme-auberge familiale où Alexis les attendait avec sa grand-mère. Pour la première fois, Georgina n’était pas repartie et Alexis, du haut de ses huit ans, avait cru qu’il allait pouvoir la connaître enfin, et se faire connaître d’elle. Se faire aimer. Mais Georgina était demeurée distante et préoccupée, comme ignorante du besoin vital qu’il avait d’elle. Elle appelait Philippine son petit miracle, avec l’air de ne pas vraiment y croire et de n’être jamais réellement là. Elle avait interrompu ses tournées pendant deux ans, deux années durant lesquelles Alexis avait tout tenté pour la conquérir – en vain. Elle se produisait dans quelques concerts régionaux, donnait des cours d’alto, paraissait essentiellement s’ennuyer. Quand elle était partie s’installer à Lyon pour y occuper un pupitre à l’Orchestre national, Alexis avait dix ans, et il avait alors compris que la partie était définitivement perdue : il aurait beau se démener, devenir le musicien prodige que sa mère elle-même rêvait d’être, celle-ci n’accepterait jamais l’amour qu’il voulait lui donner, et elle ne lui offrirait pas celui dont il avait besoin.
Finalement, la seule chose qu’elle lui avait transmise, c’était sa passion de la musique et sa bougeotte, cette incapacité à poser ses valises pour regarder sa vie en face. « Les chiens ne tombent jamais loin de l’arbre », comme disait Philippine avec sa manie, tour à tour drôle et agaçante, de mélanger les proverbes et les expressions – ou bien était-ce « les pommes ne font pas des chats » ?
Philippine… Il était content de l’avoir retrouvée. Depuis son retour à Toulouse, sa petite sœur était ses bras et ses jambes et, de temps à autre, son cerveau. Il avait bien aimé habiter avec elle pendant deux semaines – même si elle le bousculait dès qu’elle en avait l’occasion, de façon plus ou moins directe. Comme quand, quelques jours plus tôt, elle lui avait installé Tinder sur son smartphone avant de lui faire une démonstration de l’appli. « Ce n’est pas parce qu’on traverse le désert qu’on doit faire une croix sur les oasis », avait-elle expliqué. Alexis n’avait pas cherché à discuter, sachant que c’était une bataille perdue d’avance, et qu’il n’avait de toute façon pas la force de livrer. Elle lui avait créé un profil qui ne reflétait qu’en partie la réalité – 36 ans, musicien de jazz professionnel. Pour le reste, elle avait choisi de définir son caractère à mots prudents – sensible, discret, cultivé. « Je préférerais te présenter comme un boute-en-train, mais je crois que ça va devoir attendre un peu », avait-elle assené avant de lui rendre son portable. « D’ici là, essaie de te reconnecter, parce que l’abstinence, à long terme, je suis sûre que ça rend sourd. »
Alexis hésita… Il avait promis à Philippine d’essayer, mais… À contrecœur, il finit par sortir l’appareil de sa poche. D’un doigt réticent, il se connecta et consulta ses matches pour, égoïstement, choisir une correspondante susceptible de lui remonter le moral sans exiger qu’il lui rende la pareille. Il en sélectionna deux, commença à converser avec elles, évoquant un petit passage à vide. Lila (37 ans, grand cœur et belle silhouette, récemment divorcée) offrit de lui raconter des blagues de Toto (il ignorait si elle plaisantait) et Juliette (44 ans, passionnée de musiques du monde et de poésie, sourire ravageur, deux grands enfants) évoqua pour le rasséréner la beauté de la campagne toulousaine en automne et la foison d’activités culturelles que proposait la ville. Il les remercia, échangea avec l’une et l’autre quelques propos convenus, finit par rebondir sur le cafard qui le plombait, en quête d’un réconfort qu’il savait artificiel. « Pauvre minet, tu devrais m’inviter à prendre un verre ! », s’exclama l’une. « Tu veux que je vienne t’aider à ranger tes cartons ? » proposa l’autre. Il ne savait que répondre – il n’avait aucune envie d’accueillir une quasi-inconnue chez lui, pas maintenant. Et peut-être plus jamais , conclut-il sombrement. Il déclina les deux offres, discuta encore un peu avec elles, par acquit de conscience, et aussi parce qu’il espérait encore un peu de soutien de leur part. Dites-moi que tout ira bien, pensait-il presque machinalement en pianotant des banalités sur son écran. Rassurez-moi. À un moment donné, il se mélangea dans leurs prénoms. Elles se déconnectèrent aussitôt sur un « Pauvre con ! » unanime.
Il n’était pas loin de partager leur opinion.
À peine un peu plus déprimé qu’avant, il se laissa tomber sur le lit, sans prendre la peine de déployer les draps ni même de se déshabiller.
De toute façon, personne n’était là pour le voir.


7
Business as usual
S UR le parking presque désert du Centre national d’études spatiales, Andrea gara sa Fiat 500 le plus près possible de l’entrée. Il était tôt, à peine 8 heures du matin, mais la journée allait être chargée – comme d’habitude, à vrai dire. Surtout, elle tenait à arriver avant son patron pour abattre le plus de boulot possible hors de sa présence. Une fois qu’il aurait débarqué, il allait l’agacer avec ses plaisanteries stupides et ses suggestions qui ne l’avançaient à rien.

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