Poèmes de la Résistance
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Description

« C’est que notre époque se trompe sur elle-même : elle se croit rationnelle et l’est fort mal ; révolutionnaire, et n’est sans doute que totalitaire. Le totalitarisme, ce virus, rend les uns euphoriques de bien-être et les autres enragés de destruction. Que faire alors, pour le salut de l’homme ? Que peut en particulier un poète, pour qui ce salut et la parole humaine ne font qu’un ? La même chose, toujours : forcer accès à la lumière jusqu’au coeur de notre nuit
organisée contre elle. Il n’est d’espérance, de confiance en l’homme, d’authentique optimisme qui ne passe par cette nuit pour en débusquer notre nature et l’aiguillonner vers la vérité. »
Ô mes frères dans les prisons vous êtes libres
libres les yeux brûlés les membres enchaînés
le visage troué les lèvres mutilées
vous êtes ces arbres violents et torturés
qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
et sur tout le pays d’humaine destinée
votre regard d’hommes vrais est sans limites
votre silence est la paix terrible de l’éther.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 mai 2016
Nombre de lectures 10
EAN13 9782897123888
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0165€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

pierre emmanuel
poèmes de la résistance
Édition coordonnée par Ginette Adamson
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.

Mise en page : Virginie Turcotte
Couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 2 e trimestre 2016
© Éditions Mémoire d’encrier

ISBN 978-2-89712-387-1 (Papier)
ISBN 978-2-89712-359-8 (PDF)
ISBN 978-2-89712-358-1 (ePub)
PQ2609.M58 2016 841’.914 C2016-940167-7

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201
Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491 • Téléc. : 514 928 9217
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Les textes de Pierre Emmanuel et les photos sont reproduits avec l’autorisation des ayants droit Catherine Pierre-Emmanuel Carlier et Nathalie Pierre-Emmanuel, filles du poète.

Tous les poèmes sélectionnés pour cette anthologie proviennent de l’édition des Œuvres complètes :

Œuvres poétiques complètes I (1940 -1963) [ OPC . I]‚ sous la direction de François Livi‚ avec la collaboration de Ginette Adamson‚ Anne-Sophie Andreu (Constant)‚ Aude Préta-de Beaufort et Isabelle Renaud-Chamska‚ Lausanne‚ L’Âge d’Homme‚ coll. Caryatides, 2001; introduction‚ chronologie et notices.

Œuvres poétiques complètes II (1970 -1984) [ OPC . II]‚ sous la direction de François Livi‚ avec la collaboration de Ginette Adamson‚ Anne-Sophie Andreu (Constant)‚ Évelyne Frank‚ Aude Préta-de Beaufort et Isabelle Renaud-Chamska‚ Lausanne‚ L’Âge d’Homme‚ coll. Caryatides, 2003; introduction‚ notices et bibliographie complète.

Ginette Adamson , qui a coordonné cette anthologie, est professeure émérite (littératures francophones à Wichita State University et à l’Université de Strasbourg). Elle est exécutrice testamentaire de l’œuvre de Pierre Emmanuel et membre du Centre de Recherche Pierre Emmanuel à Paris. Auteure de Le procédé de Raymond Roussel , Bibliographie de Pierre Emmanuel , co-auteure des Œuvres poétiques complètes de Pierre Emmanuel , coéditrice de Francophonie Plurielle , et de Continental, Latin-American and Francophone Women Writers (4 vols).

Aux morts, ces contempteurs superbes de la mort, ces durs justiciers, ces violents prophètes. Pierre Emmanuel, Jour de colère ( OPC . I, p. 132)

PRÉFACE

pierre emmanuel, le résistant

Résister à ce qui veut le détruire, l’homme n’a point d’autre loi : mais qui résiste est créateur. Cette vérité biologique est sans réserve, fût-ce au cœur de la barbarie. 1
Pierre Emmanuel


mes rencontres avec pierre emmanuel
J’ai rencontré Pierre Emmanuel en 1980, lors d’une conférence sur la poésie, à l’université de Strasbourg. C’est lui qui m’a invitée à lire son œuvre poétique alors que mes recherches de l’époque s’orientaient plutôt vers les œuvres de l’écrivain Raymond Roussel. Il m’a donné rendez-vous à Paris, chez lui rue de Varenne. Sûre de sa sincérité, je mis mon travail sur Roussel entre parenthèses – provisoirement mais longuement – et me voilà donc partie pour une nouvelle aventure littéraire. Ce qui m’avait frappée, au cours de nos rencontres entre 1980 et 1984, c’était d’abord la confiance qu’il me témoignait alors que mon domaine de recherche restait assez aux antipodes de son extraordinaire verve poétique, de ses élans épiques, et même de ses inquiétudes mystiques.
De nos rendez-vous, j’ai aussi retenu que Pierre Emmanuel tenait encore beaucoup à sa poésie de la Résistance, même après avoir publié près d’une cinquantaine de livres depuis leur parution et qu’il désirait vivement que je m’y intéresse. Cela expliquerait son insistance à ce que je prenne immédiatement contact avec Pierre Seghers, son ami de combat et de poésie. Il l’a d’ailleurs tout de suite appelé, sans se soucier de mon avis. De mes rencontres avec Pierre Seghers, j’ai obtenu des éléments importants qui ont enrichi la bibliographie complète que j’avais entamée et qui faisait l’objet de longues discussions avec Pierre Emmanuel. Pierre Seghers m’a procuré les numéros introuvables de sa collection de la revue Poésie, dans laquelle il avait publié certains de ses premiers écrits et m’a fait lire sa correspondance personnelle avec Pierre Emmanuel, pendant et après la guerre. Aussi est-ce sans doute ce lien qui a poussé Pierre Seghers à me demander, juste après le décès de son ami en 1984, de lui envoyer la transcription de mon dernier entretien avec Pierre Emmanuel. Il datait de quelques semaines seulement. Pierre Seghers l’a publié dans la revue Poésie 85 2 , comme un ultime devoir consistant à porter son ami de plume et de résistance, pour l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.
Je raconte ce qui a marqué mes rencontres avec Pierre Emmanuel parce que, justement, elles m’ont orientée vers le volet de ses écrits – celui de la Résistance – auquel j’ai finalement consacré le plus de temps 3 . Certainement parce que le poète m’y a conduite. Mais aussi parce que ces préoccupations correspondaient à mon penchant pour la révolte et l’engagement. Lorsqu’on lit : « […] On a peur / jusque dans le tombeau – on se tend, on épie / le mutisme, on apprend à mourir, on se tait / plus fort! en entendant les longs cris de torture, / on est seul par millions sans patrie que la Peur […] 4 », comment ne pas sentir monter la révolte de celui qui a écrit cette poésie? Pierre Emmanuel souhaitait aussi que ces recueils de la Résistance soient mis en valeur le plus simplement possible en encourageant le lecteur à se pencher sur sa façon de transmettre les sentiments de la révolte civile contre la guerre. Ce qui explique aussi, lorsque cela a été possible, le choix, pour cette anthologie, de poèmes courts parce que plus accessibles.

les années de formation (1916-1940)
Le tragique individuel commence dès son jeune âge. Pierre Emmanuel est né à Gan, le 3 mai 1916, sous le nom de Noël Jean Mathieu. À l’âge de trois semaines ses parents partent aux États-Unis et le laissent en France à sa tante et à sa grand-mère maternelle : « J’ai donc à peine connu mes parents – et j’en ai souffert » explique-t-il plus tard, dans sa préface au premier livre qui lui a été consacré par Alain Bosquet 5 . Son séjour avec eux à New York, de 1919 à 1922, s’est passé entre les mains d’une nourrice et puis à l’école maternelle. À l’âge de 6 ans, il est renvoyé seul en France où il fréquente l’école primaire à Gan alors qu’il ne parle encore que l’anglais. En 1926, c’est chez son oncle paternel Jean Mathieu, professeur à Lyon, qu’il est envoyé pour ses études secondaires au Collège des Lazaristes. Toujours dans la même préface, il raconte son malheur : « J’avais désiré faire du latin, et fréquenter le lycée de Pau : je fus transporté dans une ville austère et voué au métier d’ingénieur » (p. 8). Et en 1936, c’est la fin de ses contacts avec son père qui veut que son fils devienne, comme lui, citoyen américain. Son refus est cause de rupture. « Nous nous aperçûmes que nous ne nous connaissions pas – impression très amère. Revenu en France, je décidai de me débrouiller seul, et devins professeur libre à Cherbourg d’abord, à Pontoise ensuite » (p. 10-11).
Mais dans son malheur, il a eu le bonheur de faire de belles rencontres comme celles de l’abbé François Larue, son professeur de mathématiques, et de l’abbé Jules Monchanin. C’est grâce à l’abbé Larue qu’il découvre la poésie par la lecture de L’après-midi d’un faune de Mallarmé et La jeune Parque de Valéry. Pierre Emmanuel admet que sa formation mathématique a accentué sa tendance « à identifier langage et raison ». C’est en 1935, en vacances à Gan, que sa deuxième rencontre poétique, la plus marquante, se fait à la lecture de Sueur de Sang de Pierre Jean Jouve, sans oublier celle de Paul Éluard en 1936.

quatre années de résistance à dieulefit (1940-1944)
Le 7 juin 1940, date du Bombardement de Pontoise. Le toit de sa maison s’effondre le 11 juin, il doit quitter Paris avec Jeanne Crépis, sa femme. Le 7 juillet, ils arrivent à Dieulefit (Drôme) où ils se réfugient jusqu’à la fin de l’Occupation. Une nouvelle vie commence qui durera quatre ans, pendant les années de guerre. Le poète relate cette période dans Autobiographie (p. 258). Lorsqu’il arrive à Dieulefit, « Jouve s’y était installé; je me proposais de passer quelques jours auprès de lui; je devais y rester quatre ans » (p. 217). « Dieulefit est ma petite patrie » (p. 219). On ne saurait dissocier Dieulefit de son œuvre poétique de la Résistance, ni de ses activités pour aider les réfugiés de la guerre, ni de ses prises de parole dans la presse pour demander leur libération, la liberté pour tous. Malade de troubles pulmonaires, il n’a pas pu prendre les armes, mais continue à être professeur et poète. Il participe à la lutte contre l’innommable par la parole, l’écriture – « mais qui résiste est créateur » – et par l’action aussi 6 . Il se fait observateur attentif et vigilant pour être le témoin et le passeur de la mémoire des horreurs, des noirceurs de la guerre. Par ses poèmes, il fixe dans le temps ce qu’il sait, ou ce qu’il observe des atrocités que subissent les poètes soldats, les amis qui luttent au front, et tout ce qu’il a vu en organisant les secours au Vercors, en rencontrant les dirigeants de la Croix-Rouge internationale, de la Croix-Rouge suisse.
Il s’installe à Paris à la fin de la guerre et continue son engagement contre les tyrans qu’il dénonce avec férocité. Mais la ville de Dieulefit ne l’a pas oublié. « À Dieulefit nul n’est étranger », cette phrase de Pierre Emmanuel ( Qui est cet Homme ) figure sur le Mémorial de la Résistance civile, réalisé par l’artiste Ivan Theimer, pour célébrer le 70 e anniversaire de la Libération. L’historien Bernard Delpal a récemment consacré un livre à l’histoire de la résistance des Dieulefitois pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce livre a pour titre À Dieulefit nul n’est étranger et en sous-titre une autre citation pertinente de Pierre Emmanuel : Désobéir et résister pour protéger et sauver pendant les années difficiles de la guerre 1939-1945 7 .

les recueils de la résistance
Entre 1940 et 1944, Pierre Emmanuel écrit cinq recueils désignés comme poésie de la Résistance : Jour de colère (1942), Combat avec tes défenseurs ( 1942), Mémento des vivants (1944), La liberté guide nos pas (1945) et Tristesse ô ma patrie (1946). « Je les ai écrits, explique-t-il, pour dire la douleur, l’élever à l’absolu [...] 8 ». J’ai choisi d’inclure deux extraits des Cantos publiés en 1942 dans les Éditions de la revue Fontaine et repris dans Chansons du dé à coudre (1947). Ils ne sont pas toujours considérés comme faisant partie des recueils de la Résistance mais m’ont paru particulièrement significatifs, d’autant plus qu’ils ont été écrits pendant la guerre 9 . Leur inclusion permet d’ouvrir l’anthologie sur une dimension de brièveté et de concision, moins lyrique et épique que celle que l’on trouvera dans les autres recueils.

jour de colère
L’ensemble du recueil est dédié « Aux morts, ces contempteurs superbes de la mort, ces durs justiciers, ces violents prophètes ». Cette dédicace aurait pu être celle de tous les recueils de la période de Résistance de Pierre Emmanuel car les poèmes qui les composent décrivent et dénoncent, en grande partie, les souffrances des victimes de la guerre. Certains sont dédiés à ses amis. Il y eut la censure bien entendu, qui a éliminé des titres de poèmes. C’est le cas de « Camps de concentration » publié sans titre, et de « Juifs » rebaptisé « Sion ». C’est l’époque de la mort de Robert Desnos déclaré juif par Céline. C’est aussi la période de ce mois d’avril 1942 où la crainte des Juifs grossit, à la suite de nombreuses fusillades et pendaisons ordonnées par Hitler (Pierre Seghers, p. 176). Or le bruit avait déjà couru que Pierre Emmanuel était juif. Jour de colère se lit comme un cri de détresse et de rage contre l’apocalypse hitlérienne, une dénonciation, une exhortation à mettre une fin à « cette noire nuit » (« Eli Lamma Sabactani », OPC . I, p.135).

combat avec tes défenseurs
Ce titre est salué par Pierre Seghers comme un défi. L’introduction que rédige Pierre Emmanuel pour ce recueil est un document précieux sur les réflexions du poète juge et historien d’une période difficile qui reste à jamais présente chez tous les résistants de l’époque. Pierre Emmanuel dit sa reconnaissance envers les compagnons résistants Max-Pol Fouchet, René Tavernier, mais surtout Pierre Seghers.

mémento des vivants
Avec des poèmes choisis par Pierre Emmanuel, ce recueil a l’avantage de donner accès, dans un même lieu éditorial, à certains écrits déjà publiés dans des revues, ou qu’il avait intégrés dans des œuvres déjà parues. Pour le lecteur, c’est l’occasion de lire, d’un seul trait un panorama des sentiments et de la pensée chrétienne et historique, des variations de thèmes et de tons, couvrant toute la période au cours de laquelle l’homme et le poète vivaient les horreurs de l’occupation 10 .

la liberté guide nos pas
Ce recueil contient deux poèmes, « Otages » et « Fort Montluc », qu’on trouve dans plusieurs anthologies. Pierre Emmanuel précise que le poème « Otages » est écrit en relation avec des massacres qui ont eu lieu dans la ville de Châteaubriant et dont Pierre Seghers précise les circonstances : « dans la clairière de la Sablière, vingt-sept internés du camp de Châteaubriant et vingt et un détenus de la prison de Nantes sont fusillés » ( La Résistance et ses poètes , p. 146). Plusieurs expériences émouvantes ont fait éclater la colère du poète. Quant à « Fort Montluc », il « évoque la bouleversante visite à l’abbé Larue, chef de la résistance dans le Sud-Est ». Par la poésie, le poète rend éternelles les souffrances de ses amis à qui il dédie certains poèmes. Pierre Emmanuel clôture le recueil en s’adressant « Aux poètes » dont il tient impérativement à souligner le rôle d’initiateurs et d’éclaireurs qu’ils ont à jouer : « [que leur souffle] éclate! Ô Chanteurs, le monde vous attend / il tient à vous de lui crier une espérance » (dernière strophe).

tristesse ô ma patrie
Publié après la libération, ce recueil est le dernier volet des œuvres de la Résistance de Pierre Emmanuel. Il est organisé en sections. Chacune évoque des thèmes dominants de la période de guerre : la mort et l’amour qui peuvent se confondre (« Celle qui est la mort »), même si c’est toujours la mort et l’horreur qui dominent; des « Jeux d’ombre avec la mort » dans lesquels les plaisirs sexuels sont liés à la présence obsédante du sang et de la mort (« Cavalier de la mer », « Miroir de destinée »). L’animalité humaine et le comportement des animaux se mesurent sur une même échelle (« Les loups et le chien »). Le poème « Vercors », repris dans plusieurs anthologies, est particulièrement représentatif de la manifestation de la barbarie qui sévit pendant la guerre.
La dernière section du recueil comprend six poèmes qui laissent voir l’aboutissement du parcours de la réflexion du poète qui, même dans les moments les plus désespérants, retrouve, paradoxalement, des raisons d’espérer. En se tournant vers des hommes dont les qualités humaines les distinguent des « chiens » évoqués dans des poèmes précédents, il trouve des modèles d’humanité capables de raviver l’espoir et la foi. En fin de parcours, une ébauche d’espoir est formulée.
De jour de colère à Tristesse ô ma patrie , Pierre Emmanuel, poète témoin d’une époque barbare, laisse une œuvre dont la portée revêt une valeur historique importante pour tout lecteur d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
La portée esthétique de ces recueils n’est pas à négliger. Le poète visionnaire et libérateur puise ses forces dans le langage, dans le pouvoir de l’écriture. « Mon besoin de m’exprimer, explique Pierre Emmanuel, est incoercible : la poésie me sauvait de l’asphyxie morale en créant un espace libre autour de moi » ( Autobiographie , p. 263).
De juillet à novembre 1944, Pierre Emmanuel a dirigé l’hebdomadaire Le Résistant de la Drôme . Il a dû vivre quelque temps dans la clandestinité. Par pudeur, il parle peu de son engagement dans la Résistance. Ce fut un engagement double : il fut résistant par la parole poétique, mais aussi par l’action. Il définissait ainsi le « rôle majeur du poète » : « peindre à fresque, au ciel de l’homme, les grandes luttes du futur » ( OPC . I, p. 403).
Est-ce seulement un hasard si Pierre Seghers, l’éditeur des recueils de la Résistance de Pierre Emmanuel, fut un éditeur et un poète engagés pour la liberté et si aujourd’hui c’est aussi un autre éditeur, Rodney Saint-Éloi, des Éditions Mémoire d’encrier de Montréal, lui aussi poète engagé, qui accueille ma proposition de publication de cette anthologie qui coïncide avec le 100 e anniversaire de la mort du poète? Rodney Saint-Éloi écrit et édite « pour garder vivante l’idée de la liberté, de la révolte et de l’espoir d’un monde plus proche de [s]es illusions. Écrire, éditer : c’est une manière intense de regarder la vie, l’humain, et l’autre 11 . » Écrire pour se révolter, pour être libre, pour espérer. Ce sont autant de mots qui font en grande partie écho aux raisons pour lesquelles Pierre Emmanuel a écrit plus d’une cinquantaine de livres, tous genres confondus.
Pierre Emmanuel s’est éteint le 22 septembre 1984 à la suite d’un cancer généralisé, dans l’appartement de la rue de Varenne qu’il partageait avec sa femme, la peintre Janine Loo.

Ginette Adamson Janvier 2016


1 Autobiographies , Paris‚ Le Seuil‚ 1970, p. 216.

2 Adamson‚ Ginette‚ « Les mots chez Pierre Emmanuel »‚ suivi de « L’ultime entretien » et d’un poème inédit de Noël Mathieu (Pierre Emmanuel)‚ Poésie 85 ‚ nº 10 (novembre-décembre 1985)‚ p. 12-25.

3 Voir les notices pour les recueils de la Résistance, des Œuvres poétiques complètes , tome I. qui donnent plus de précisions sur les réflexions ébauchées dans cette préface.

4 « Lamentation pour le temps de l’Avent », La liberté guide nos pas , OPC . I, p. 412.

5 Pierre Emmanuel , Paris, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui, 1959, p. 8.

6 Tout au long de sa vie Pierre Emmanuel a été journaliste. Il a écrit des articles dans Le Résistant de la Drôme , Les Étoiles , Esprit , Le Monde , Le Figaro , Témoignage chrétien, Réforme , Preuves , La Croix , et toutes les semaines à partir de 1980 jusqu’à ses derniers jours dans France catholique . La plupart de ces textes sont publiés en trois volumes : L ’ arbre et le vent , Le Seuil 1982, Une année de grâce , Le Seuil 1983 et Le risque d’être , Factuel / Parole et silence, 2006.

7 Bernard Delpal, À Dieulefit nul n ’ est étranger : Désobéir et résister pour protéger et sauver pendant les années difficiles de la guerre 1939-1945 , Rochechinard, Comptoir d’édition, 2014.

8 Préface à Alain Bosquet, Pierre Emmanuel , Paris, Seghers, 1959, p. 14.

9 Les Cantos seront réunis et augmentés pour être publiés sous le titre de Chanson du dé à coudre , Paris, Le Seuil, 1947.

10 Pierre Emmanuel explique ses sentiments liés à cette période dans son Autobiographie .

11 Nancy Roc, « Rodney Saint-Éloi, activiste littéraire » Alterpresse, dimanche 25 novembre 2007.

CHANSONS DU DÉ À COUDRE 1947

DE MA PRISON J’ENTENDS (1939 - 1944)

À Assia Lassaigne

Arbre d’artères
En moi planté
Un oiseau-lierre
T’a ligoté

Dans la poitrine
Siffle l’azur
On assassine
Même les murs

Aiguë, la balle
Vrille le cœur
Le ciel spirale
Et l’ombre meurt

Soleil, hélice
D’éternité
D’une si lisse
Vélocité

Le sang qui gicle
Dore l’été
De ses magiques
Rayons blessés



Jamais Jamais
Tout mon secret
Entre un Jamais et un Jamais

Jamais
Serf idolâtre ne serai
Mon libre amour ne souillerai
Jamais



Le roulement des roues
Les cahots des ténèbres
Les tambours qui s’ébrouent
La lune aux mains de neige

Cinq heures attachés
Reprendront-ils racine
Ces arbres arrachés
Au cœur las de nos villes

Paris Nantes Bordeaux
Nos peines capitales
Nos vergers les plus beaux
Sont greffés par les balles



Ils savent tous
Avant de naître
Que mentir est bon
Que salir est bon
Que tuer est bon

Ils sont aveugles
Mais ont du flair
La pourriture
Leur tient lieu d’air



Ceux qui avaient nom d’homme
N’entendent plus leur nom
Aux aguets dans leur ombre
Des loups montraient les dents
(Ah lueur des dents blanches
Qui provoquent le sang)

Ceux qui avaient nom d’homme
Tendaient l’oreille au vent
(La mémoire des jungles
Résonnait dans leur sang)

Ceux qui avaient nom d’homme
Leurs crocs défiguraient
Quiconque osait donner
Visage au nom de l’homme
Puis se mirant au sang
Ils souriaient des dents



Nulle autre identité
Que la rumeur martyre
Mur gris des fusillés

Chemise blanche
Pantalon noir
Cordoue Malaga Grenade
Garcia Pepe Juan
Le dos au mur
Le dos au mur

Feu! une étoile au front
Pepe Garcia Juan
Ils tombent

Trois soleils veines ouvertes
Dans la mer.

Le cri des cigales
Submerge le sang.
Une enfant gitane
Jette dans la mer
La peau d’une orange.



Des hommes
Ont su mourir
Pour demeurer des hommes
Par-dessus les épaules
De leurs tueurs
Ils voyaient leur maison
Leur femme
Leur moisson
Leur pays d’arbres et de fleuves

Et pour ne pas crier
Ils enfonçaient les ongles
Dans l’azur



Paris
Le poids d’un mot
Fléchit la branche
Paris

Paris
Le cœur se tait
De peur de rompre
Paris

Paris
Ce fleuve-ci
Au fil des peines
Paris

N’est pas la Seine
Ô mes amis.



T’ont-ils si loin défigurée
Que notre plus folle espérance
Soit la seule mémoire assurée
Qui de toi nous demeure ô France?



Pays ruiné pays tué
Pays de futur et de fêtes,
Ton grand espoir si dénué
Ton sourire sous les huées
Peuple profond peuple léger
Point n’en finissent de narguer
Qui croit encore à ta conquête



Cathédrale en arrêt
Que le malheur effare

Sous le maillet barbare
Ne fléchis le jarret



Vieux peuple enluminé aux marges de la gloire
La colère et l’espoir avivent tes couleurs :
Le sang de ton futur, le ciel de ta mémoire
Le vert de ton mutisme et l’or de tes douleurs.



De ma prison j’entends
Le chant venu des routes
Je me tends et j’écoute
Les pas se rapprochant

À force de me tendre
Mes liens se sont usés
Ils seront tôt brisés
Le jour (il faut l’attendre)

Où les chants et les pas
Résonneront aux portes :
Alors (faussement forte)
La prison s’ouvrira



Les hommes, non la terre
Peuvent être asservis
L’âme allégée des pierres
Des monuments détruits

Garde intacte l’absence
D’un élan résolu
En voûtes de silence
Où résonne l’air nu

Ainsi quand semblent mortes
Les vertus du vieux sol
Un jeune arbre en sa force
Les délivre en un fol

(Quoique sûr de ne tendre
Qu’à son plus haut futur)
Honneur dont le cri tendre
Approfondit l’azur.

( OPC . I, p. 495-500)
CE CORPS BATTU À MORT
(extrait)

Qui le matin s’éloigne
De sa maison
Heureux s’il la retrouve
La nuit venue



Qui a perdu ses amis
Il peut s’en faire d’autres
Qui a perdu sa patrie
Jamais n’en trouve une autre

( OPC. I, p.528-529)
COMBATS AVEC TES DÉFENSEURS 1942

Le démoniaque est ici partout présent : il n’a pas disparu de notre monde, où le silence qui se fait sur lui est trompeur et d’ailleurs imbécile, puisque le pouvoir des ténèbres est aussi visible que jamais sous ses « noms de guerre » — de toujours. Au même titre que « Le Poète aux Enfers » dans Tombeau d’Orphée ou « Christ au Tombeau » dans Le Poète et son Christ , « Je me suis reconnu » est l’un des moments essentiels de ma vie : son importance m’est aussi grande aujourd’hui que du temps du nazisme. Le tyran individuel peut changer de nom ou l’Innombrable prendre sa place : toujours chacun de nous, irresponsable, avide de l’être et honteux d’être tel, s’identifie au mal de la manière que ce poème décrit. En 1941, ce dernier était clair et chargé d’espérance : il peut sembler à présent, comme ceux qui l’accompagnent, obscur et pessimiste à l’excès. C’est que notre époque se trompe sur elle-même : elle se croit rationnelle et l’est fort mal; révolutionnaire, et n’est sans doute que totalitaire.

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