Une vie plus belle que mes rêves
119 pages
Français

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Description


À 34 ans, Louise se décrit elle-même comme « une mouette croisée avec un poisson rouge », elle virevolte, sans apprendre de la vie, sans chercher à panser les blessures du passé. Aussi, quand son dernier CDD n’est pas renouvelé, Louise s’apprête à chercher un énième emploi, sans envie ni projet précis, pour tranquilliser ses parents et son conjoint, Sam.


 


C’est sans compter sur sa pétillante amie Claire qui, du haut de son mètre trente-quatre, l’incite à « prendre de la hauteur ». Galvanisée par ses conseils, Louise délaisse sa recherche d’emploi pour se remettre à une passion d’enfance : le dessin.


 


Lors d’une nuit de transe et de création, surgit de ses mains une oeuvre étrange représentant une femme, tenant dans ses mains un mystérieux coffret.


 


Louise est alors loin de se douter que cette oeuvre insolite va bouleverser son destin...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 juillet 2019
Nombre de lectures 8
EAN13 9782212274073
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À 34 ans, Louise se décrit elle-même comme « une mouette croisée avec un poisson rouge », elle virevolte, sans apprendre de la vie, sans chercher à panser les blessures du passé. Aussi, quand son dernier CDD n’est pas renouvelé, Louise s’apprête à chercher un énième emploi, sans envie ni projet précis, pour tranquilliser ses parents et son conjoint, Sam.
C’est sans compter sur sa pétillante amie Claire qui, du haut de son mètre trente-quatre, l’incite à « prendre de la hauteur ». Galvanisée par ses conseils, Louise délaisse sa recherche d’emploi pour se remettre à une passion d’enfance : le dessin.
Lors d’une nuit de transe et de création, surgit de ses mains une oeuvre étrange représentant une femme, tenant dans ses mains un mystérieux coffret.
Louise est alors loin de se douter que cette oeuvre insolite va bouleverser son destin…

À travers ses romans, ses coachings ou ses conférences, Marilyse Trécourt aime partager son expérience, son énergie et ses astuces avec tous ceux qui rêvent d’une vie meilleure. Elle est l’auteur de Vise la lune et au-delà ! , aux éditions Eyrolles ( 2018 ).
Éditions Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com





Éditrice externe : Gaëlle Fontaine





En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Éditions Eyrolles, 2019
ISBN : 978-2-212-57167-7
Composé par Soft Office
Marilyse Trécourt
Une vie plus belle que mes rêves
1
TOUT en bas, l’eau sombre tourbillonne et soulève les flots tumultueux qui viennent se fracasser contre la falaise. Comme pour se moquer de moi, une mouette décrit des cercles au-dessus de ma tête.
Je m’en veux tellement. La rage au cœur, j’attrape un gros caillou et le lance le plus loin possible dans les rouleaux. Il s’y enfonce dans une gerbe d’écume virulente. Moi, je ne sais pas être virulente. Je ne fais pas de vagues, j’acquiesce, je me tais. On m’a appris à respecter l’autorité, à accepter mon sort. Après tout, à quoi bon se rebeller contre le destin ?
Ce doit être une histoire de karma. J’ai peut-être été dictateur dans une vie antérieure. Mère supérieure dans un pensionnat de jeunes filles. Ou mante religieuse tueuse en série. Et aujourd’hui, je dois payer les pots cassés. Me voici propulsée dans une vie où rien ne se déroule comme je le voudrais.
J’aurais dû dire quelque chose, au lieu de rester là, les bras ballants, une esquisse de sourire aux lèvres… Malgré les discours répétés préalablement devant mon miroir, les seuls mots que j’ai pu articuler étaient aussi pitoyables que les dialogues de La Mélodie du bonheur .
— Oui, bien sûr, je comprends, monsieur Dugeon.
— Nous aurions aimé vous garder, Louise, mais dans la conjoncture actuelle…
— Ce n’est pas grave, monsieur Dugeon. Je comprends très bien. Mon contrat a été renouvelé deux fois, vous ne pouviez pas le prolonger indéfiniment.
— Heu… oui, tout à fait. Mais qui sait, peut-être aurons-nous besoin de vos services ultérieurement. Je garde précieusement votre CV. Avez-vous besoin d’une lettre de recommandation ?
— Oh, je ne veux pas vous déranger. Ça va aller.
— J’admire votre optimisme, Louise.
— Hum… merci.
Je l’ai carrément remercié de me mettre à la porte !
Et maintenant, bien sûr, les mots éclatent dans ma tête : « Écoute, Dugeon, au bout de dix-huit mois de CDD, mon poste doit être requalifié d’office en CDI. Alors, tu es bien gentil avec ta conjoncture, mais tu vas m’aménager un petit bureau sympa et tu y mettras même une belle plante verte et une bouilloire pour mon thé de 10 heures. C’est clair, Dugeon ? »
Voilà ce que j’aurais dû lui dire ! Non, mais pour qui se prend-il à jouer ainsi avec le code du travail ? Pas de chance pour toi, Dugeon, j’ai un master de droit . Et… Et je ne suis même pas capable de me défendre.
Bref, me voici de nouveau au chômage. À trente-sept ans. À l’heure où mes amis ont des responsabilités, créé une entreprise ou fondé une famille, a minima . Pas moi. Moi, je me retrouve au même point qu’il y a vingt ans.
Vingt ans… J’étais là, en haut de cette même falaise, à me demander comment ma vie pouvait être aussi désespérante et si un saut dans le vide ne représenterait pas la solution à tous mes problèmes. Et c’était bien plus grave qu’un CDD non renouvelé…
Deux décennies. À croire que je n’ai rien compris, rien appris. Je ne suis qu’une mouette croisée avec un poisson rouge.
Le tonnerre gronde au-dessus de ma tête et me fait sursauter.
— Non, mais oh ! Tu es malade de me faire peur comme ça ? crié-je au ciel. À quoi tu joues à la fin ? Hein ? Tu attends quoi de moi ? Que je meure sur place ? Que je me jette à l’eau ? Tu as déjà voulu me tuer il y a bien longtemps. Mais j’ai survécu. Enfin, si on veut…
— Tout va bien, madame ?
Je tressaille de nouveau devant un vieux monsieur qui promène son chien.
— Heu… oui oui, je vais bien. Merci.
Rouge de confusion, je rebrousse chemin et me réfugie dans ma voiture tandis que de grosses gouttes s’abattent sur le pare-brise. En repensant à l’absurdité de la scène, je me mets à rire nerveusement, puis, sans transition, pleure à chaudes larmes. J’atteins vraiment le fond du désespoir.
Avec une grande inspiration, je tourne la clé et je démarre. Le plus dur reste à venir…
2
— C OMMENT ça, ils n’ont pas renouvelé ton contrat ?
C’est la troisième fois que Sam me pose la question et je ne sais plus comment lui expliquer que le DRH de la banque n’avait pas le choix. Dans l’espoir de le calmer, je prétends avoir négocié, bataillé, crié à l’injustice.
— Ils se foutent vraiment de toi, ma parole ! Ils t’ont exploitée pendant deux ans, tu t’es tuée à la tâche, et maintenant ils te virent comme une merde…
Sam ne sait pas faire dans la demi-mesure. Je ne me suis pas exactement tuée à la tâche… Disons qu’il m’est arrivé de rester quelques minutes de plus en ligne pour résoudre le problème d’un client. Pas de quoi m’achever.
— Ça compromet tous nos projets ! On devait partir en vacances et s’acheter un nouveau frigo…
— Les vacances et le frigo, ça peut attendre. Pour nos dépenses courantes, j’ai mis de l’argent de côté et je vais avoir droit aux allocations chômage. Et puis, si vraiment on ne s’en sort pas, je pourrais demander à mes parents…
— C’est hors de question ! J’espère que tu vas vite retrouver quelque chose. Ils t’ont écrit une lettre de recommandation, au moins ?
— Heu… Oui oui.
Je me lève et débarrasse la table pour échapper à son regard inquisiteur. Sam allume la télé. Je sais qu’il est inquiet, mais aussi en colère. Il ne supporte pas qu’on puisse me « faire du mal » ou qu’on me manque de respect. Comment le rassurer, lui dire que je vais bien, que tout va s’arranger, que finalement, c’est une bonne chose, puisque ce travail ne me plaisait pas tant que ça… alors que je peine moi-même à m’en convaincre ? La cuisine rangée, je m’enferme dans la chambre avec Maurice.
Maurice, c’est mon chat, qui, à l’instar d’un célèbre poisson, pousse toujours le bouchon un peu loin. Physiquement, déjà, il accumule les vices de forme : des yeux exorbités et une langue perpétuellement de sortie, un pelage hirsute et une queue en zigzag, il semble tout droit sorti d’un dessin animé. Mais il est aussi le meilleur des confidents, muet comme une tombe.
— Bon, qu’en penses-tu ? Je les appelle ?
L’idée d’appeler mes parents ne me réjouit pas. Je connais déjà leur réaction : « Oh, mon Dieu, ma pauvre chérie ! C’est terrible ! Mais comment vas-tu t’en sortir ? Cours vite t’inscrire à Pôle emploi ! Sinon, Henriette, la voisine, a besoin d’une dame de compagnie, ça te dirait ? On peut demander à la supérette, ils cherchent souvent des magasiniers… Et Sam, comment prend-il la nouvelle ? »
Maurice s’étire sur mon lit et commence à se faire les griffes sur la couette.
— OK, ça peut attendre demain.
Pas le courage de les affronter ce soir. Il y a des jours où leur inquiétude devient pesante. Je ne devrais pas dire ça, c’est injuste, après tout ce qu’ils ont fait pour moi. De toute façon, ce soir ou demain, cela ne changera rien. Autant leur épargner une nuit à se ronger les sangs.
Prise d’une soudaine inspiration, j’attrape mon téléphone et compose le numéro de Claire.
— Salut, Choupette !
— Salut, Loulou ! Comment vas-tu ? me demande-t-elle.
— Heu… Moyen. J’ai été renvoyée.
— Quoi ?
— Enfin, ils n’ont pas renouvelé mon contrat.
— Ah bon ?
— Oui, me revoici au chômage. Je n’ai pas de chance, je dois être maudite…
— Au contraire, je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle !
— Sérieusement ?
— Évidemment ! Tu détestais ce job !
— Non, je ne dirais pas ça… Mais c’est vrai que répondre toute la journée à des clients mécontents, ce n’est pas toujours facile.
— Tu as mieux à faire surtout ! Bon, tu as postulé au poste de responsable juridique ?
— Eh bien, en fait…
— Ne me dis pas que tu n’as pas osé ?
— Ce n’était pas le bon moment, tu vois. Mais rien ne m’interdit de leur envoyer ma candidature maintenant.
— Sauf qu’il s’agissait d’un recrutement interne, non ?
— Oui, mais on ne sait jamais. Je crois que j’étais appréciée. Il est possible que j’aie mes chances…
— Hum… non, c’est trop tard maintenant et puis, c’est l’occasion de passer à autre chose. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je vais voir ce que je peux trouver dans mon domaine, tout simplement.
— Quel domaine exactement ?
— Eh bien, je dirais : celui qui voudra bien de moi… Je ne vais pas faire ma difficile.
— N’importe quoi ! Hé, Loulou, il faut prendre de la hauteur, là !
Je ne peux me retenir de rire. « Prendre de la hauteur » est l’expression favorite de Claire, mon amie d’un mètre trente-quatre. Dès notre rencontre, au lycée, son originalité m’a fascinée : une fille noire qui s’appelle Claire, qui te toise alors que tu pourrais lui manger sur la tête, et qui te reproche de ne pas prendre assez de hauteur dans la vie. Claire, c’est une poupée, un top-modèle miniature. Rares sont les hommes qui ne succombent pas à son charme. Mais attention, s’ils se piquent de vouloir la protéger, elle sort ses griffes et leur conseille d’adopter un lapin. Last but not least , cette jeune trentenaire dirige d’une main de maître un prestigieux cabinet d’architectes, entièrement composé d’hommes et qu’elle a baptisé « Vue d’en Haut ». Bref, Claire, c’est un peu mon opposé, mais aussi mon âme sœur, on n’est pas à un paradoxe près.
— C’est une chance de te révéler ! poursuit-elle.
— Tu parles…
— Mais si ! Il est temps de trouver ta voie.
— Tu ne vas pas recommencer avec ça…
— Eh bien si ! Tu manques tellement de confiance en toi que tu te contentes de jobs qui ne sont pas à la hauteur de tes compétences. C’est pour ça que tu n’es pas heureuse dans ta vie.
— Mais si, je suis heureuse…
— Arrête, pas à moi, Loulou. Je sais ce que tu vaux. Tu es brillante, tu as des talents extraordinaires, seulement tu n’oses même pas y songer.
— Tout le monde n’est pas comme toi, Claire. Pour toi, tout semble facile.
— Facile ? Tu plaisantes ? Je suis une femme, je suis naine et je suis noire. Tu ne crois pas que j’ai cumulé les handicaps avant de devenir architecte ? Je n’ai pas renoncé pour autant en me berçant de : « Ma pauvre petite, tu n’as pas de chance… » Non, je me suis dit : « OK, ça ne va pas être simple, mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! » Si moi, j’y suis arrivée, toi qui as tout pour toi, qu’est-ce qui t’en empêche ?
— Tu as raison, mais…
— Ton principal obstacle se trouve à l’intérieur de toi, Marie-Louise !
Quand elle m’appelle par mon prénom (mon vrai prénom), c’est qu’elle est fâchée. Elle ne m’a jamais parlé sur ce ton et je ne sais comment réagir : fondre en larmes ou rire bêtement, comme je le fais parfois pour dissimuler ma gêne. Claire entend mon silence.
— Je suis désolée, Loulou, je me suis emballée. Je ne voulais pas être aussi directe. Mais quand je te vois comme ça, j’ai envie de te prouver que tu as juste à tendre la main : c’est à toi de choisir et d’inventer la vie que tu mérites !
Elle se tait un instant. Comment lui répondre que justement, je n’ai pas l’impression de mériter quoi que ce soit de bien dans cette vie ? Pourrait-elle seulement comprendre ?
— Tu ne m’en veux pas, dis ? reprend-elle.
— Non… Bien sûr. C’est juste que je me sens un peu perdue. J’ignore par où commencer.
— Il suffit de t’écouter et la réponse viendra à toi, ma grande. Et si tu commençais par te reposer ? J’imagine que la journée a été rude.
— Oui, c’est vrai, je suis épuisée…
— Alors, bonne nuit, Loulou.
Je raccroche et attrape mon chat pour le serrer contre moi. Il m’observe de ses yeux globuleux et son haleine de crevette me donne la nausée.
— Tu vois, Maurice, je crois que j’aurais aussi bien fait d’appeler mes parents, finalement…
3
6 octobre 1999
— J E t’appelle ce soir, OK ?
La jolie blonde prend un air détaché.
— Comme tu veux…
Raphaël replace une mèche de cheveux d’or derrière l’oreille d’Agnès et lui sourit avant de s’éloigner. Elle se retourne alors vers sa bande de copines, un sourire triomphant aux lèvres.
— Tu vas sortir avec lui ? demande Samantha.
— J’espère, répond la blondinette.
— La chance que tu as ! s’exclame Mylène. Il est canon.
Le jeune homme rejoint la sortie du lycée d’un pas nonchalant. On l’attend à la maison. En principe, il est censé rentrer dès la fin des cours, mais il s’en serait voulu de laisser passer une si belle occasion de parler à Agnès. Il l’a repérée dès le jour de la rentrée des premières. C’était amusant de la voir l’observer en cachette. Jusqu’à présent, Raphaël n’avait pas trouvé le bon moment pour lui demander son numéro de téléphone. Tous deux savaient ce que cette simple demande signifiait en réalité : la perspective d’une autre forme de relation, qu’elle s’imaginait plus romantique, tandis qu’il la fantasmait plus sensuelle. Ce n’était pas sa première copine, loin de là. Il avait du charisme et ne détestait pas en jouer.
En revanche, contrairement à ce que pensaient ses copains, Raphaël n’était pas très à l’aise pour aborder les filles. Faire le premier pas, avancer ses pions en terre inconnue, c’était prendre un risque. Et sa timidité le faisait douter de lui. L’attirance qu’il ressentait était-elle réciproque ? Mais pour ne pas faillir à sa réputation, il se faisait violence – qui ne tente rien n’a rien –, collait un sourire charmeur sur son visage et passait à l’action. Comme aujourd’hui.
En glissant à Agnès qu’il souhaitait lui parler après les cours, il lui avait bien semblé voir ses yeux briller. Et quand il lui avait posé LA question, le visage de la jeune fille s’était illuminé, balayant toutes ses craintes. Ensuite, elle avait repris une expression indifférente, comme si cette conversation ne l’intéressait pas plus que cela… Mais c’était le masque que les filles comme les garçons s’évertuent à afficher pour ne pas révéler un enthousiasme qui, disait-on, faisait fuir l’autre. Heureusement, Raphaël savait décrypter les signes.
Dès qu’il a tourné le coin de la rue, Raphaël accélère le pas. Il doit passer à la pharmacie, faire les courses et sortir le chien. Ses devoirs viendront après. L’espace d’un instant, il est tenté de renoncer, de rejoindre ses copains qui jouent au baby-foot au Bar des Sports. Il aimerait s’amuser et mieux profiter de sa jeunesse, comme disent les vieux. Cette simple pensée le rappelle à l’ordre. Il n’en a pas le droit. Pas le droit et pas le choix. C’est comme ça. Personne n’y peut rien.
À la pharmacie, sa commande est déjà prête, madame Simon lui tend un gros sac en plastique avec un sourire navré. Comme d’habitude, il jette un regard discret sur les boîtes de préservatifs, derrière le comptoir, mais comme d’habitude, il n’ose pas en acheter.
Arrivé à la supérette, il sort la liste de courses que sa mère lui a confiée ce matin. Très investie dans son travail d’avocate, elle rentre souvent bien après la tombée du jour. Elle compte beaucoup sur lui. Surtout maintenant. Elle lui répète à quel point elle est chanceuse d’avoir un fils aussi débrouillard, aussi responsable, aussi sérieux. Sauf que, certains jours, il aimerait n’être qu’un jeune de seize ans, qui lit des BD et écoute de la musique trop fort avec ses copains. Combien de fois sur le trajet de l’école s’est-il imaginé déversant sa colère et son sentiment d’injustice sur ses parents ? Mais dès la porte d’entrée franchie, ses résolutions s’envolent par la fenêtre. Ce soir non plus, il ne reprochera pas à sa mère cette liste de courses longue comme le bras, ces serviettes hygiéniques qu’il planque sous la boîte de céréales, cette ratatouille en boîte qu’il déteste et ce mesclun dont il n’a jamais entendu parler.
Raphaël remonte le boulevard d’un pas lent, son sac de classe sur le dos et un sac de courses au bout de chaque bras, quand soudain, Japp lui saute dessus sans crier gare, manquant de le faire trébucher.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu t’es enfui ?
Son petit cocker ne s’est jamais échappé, il est bien trop peureux pour ça… Inquiet, Raphaël accélère l’allure, suivi de Japp. En bas de son immeuble, un attroupement s’est formé. Une camionnette blanche. Des lumières bleues. L’effroi sur les visages. Des discussions chuchotées derrière les mains. « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Vous avez vu quelque chose ? » Il s’approche alors qu’il voudrait s’enfuir. Une femme vient à sa rencontre. C’est madame Vercors, la voisine du dessous.
— Oh, mon pauvre petit… Tu es… ? Tu as… appris ?
— Quoi ? Que se passe-t-il ? C’est papa ?
— Mon pauvre petit, renifle-t-elle dans son mouchoir.
Sans attendre d’en savoir plus, il l’écarte sans ménagements et se précipite vers l’ambulance. Un infirmier lui bloque le passage.
— C’est mon père. Je peux le voir ?
— Où est ta mère ?
— Elle travaille. Je veux le voir ! Que lui est-il arrivé ? Il est tombé ?
— Non, mon garçon. C’est plus grave que ça… Dis à ta mère de venir à l’hôpital Saint-Charles. C’est là que nous l’emmenons.
L’expression résignée de l’infirmier lui vrille le ventre.
— Vous voulez dire qu’il est… mort ?
— Non… pas encore. Mais faites vite.
Un bruit de verre éclate. À ses pieds, la ratatouille s’est répandue sur le trottoir.
Quand il relève les yeux, l’ambulance a démarré. Sans réfléchir, il se met à courir derrière elle, de plus en plus vite, jusqu’à ce que, aveuglé par ses larmes, il s’effondre sur l’asphalte.
4
MADAME Liégeois remonte ses lunettes sur son nez, sans me quitter du regard.
— Ah oui, quand même… Je crois que je n’ai jamais vu ça en vingt ans de carrière.
J’ai l’impression d’avoir six ans et de me retrouver face à mademoiselle Fourrage, cette institutrice que les grands de la récré surnommaient la mère Fouras, tant elle nous rappelait le vieux barbu de Fort Boyard. Sa façon très particulière d’énoncer nos patronymes en détachant chaque syllabe « ma-de-moi-selle Le-fè-vre », n’augurait rien de bon et me donnait envie de me transformer en Passe-Partout, le personnage emblématique du Fort. Comme aujourd’hui.
Madame Liégeois est la conseillère Pôle emploi en charge de mon dossier (pour ne pas dire mon cas pathologique). Elle a commencé par me poser une batterie de questions dont certaines m’ont semblé aussi farfelues que celles du commandant dans Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Vous aimez les animaux ? Vous avez pratiqué du sport à haut niveau ? Vous avez le vertige ? Je m’attendais presque à ce qu’elle me demande si j’aimais les films sur les gladiateurs.
Pour m’empêcher de sourire, je me suis mordu l’intérieur de la joue et j’ai fait de mon mieux pour répondre à son interrogatoire avec le plus de sérieux possible.
Nous avons ensuite passé en revue mes précédents emplois :
— Dog-sitter (durée : trois jours, avant que je ne sois mordue) ;
— Plagiste (durée : quinze jours, avant une insolation carabinée) ;
— Serveuse dans un club (durée : deux heures, avant que je ne réalise de quel genre de club il s’agissait) ;
— Écrivain public (durée : deux mois, avant que je ne sache que je ne serais pas payée) ;
— Vendeuse en librairie (durée : un an, avant qu’on ne comprenne que je passais plus de temps à lire les livres qu’à les vendre) ;
— Assistante de photographe de mariage (durée : trois mois, avant que je ne me fasse draguer par un marié) ;
— Secrétaire bilingue (durée : six mois, avant que je ne commette une prétendue énorme erreur de traduction) ;
— Standardiste (durée : un an et six mois, avant que je ne transmette l’appel de l’épouse bafouée à la maîtresse du directeur) ;
— Vendeuse de cuisines (durée : cinq mois, avant que je ne divise le prix par trois au bout de dix minutes au lieu des quatre-vingt-dix réglementaires) ;
— Téléconseillère bancaire (durée : dix-huit mois, avant que je ne sois congédiée alors que je n’avais rien fait de mal pour une fois…).

Madame Liégeois se gratte la tête, cherchant vraisemblablement un fil conducteur à cette liste hétéroclite.
— Non, je n’ai jamais vu ça, répète-t-elle. Vous n’avez jamais cherché à travailler dans le milieu juridique avec votre master de droit ?
— Non, je n’ai jamais rien trouvé dans ce domaine sinon des postes de secrétaires où on m’a laissé entendre qu’avec ce diplôme je ne trouverais rien de mieux. Il aurait fallu que je me spécialise davantage, mais je n’avais pas envie de reprendre mes études.
— C’est dommage… Parce que sans ça, on peut considérer que vous n’avez que le bac. Vos cinq années d’études ne vous servent à rien. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas y réfléchir de nouveau ?
— J’ai trente-sept ans et je ne me vois pas retourner à la fac avec de jeunes étudiants dont je pourrais être la mère…
— Vous pourriez suivre des cours du soir ou compléter votre cursus en formation continue… Il existe des solutions.
— C’est que… je ne suis pas sûre d’avoir envie de travailler dans cette voie. À vrai dire, le droit m’ennuie profondément. J’ai suivi ces études pour rassurer mes parents, mais cela ne m’a jamais intéressée.
— Mais alors, dans quel secteur aimeriez-vous travailler ?
— Eh bien, justement, je comptais sur vous pour m’aider à le savoir. Ma meilleure amie ne cesse de louer mes merveilleuses qualités et compétences, mais je ne les connais pas précisément…
Madame Liégeois plisse ses petits yeux derrière ses lunettes. Elle doit me prendre pour une folle.
— Si vous ne les connaissez pas, je ne peux rien faire pour vous, ma-da-me Le-fèvre.
— Ah. Oui, bien sûr. Je comprends.
— Voici le numéro de téléphone d’une association susceptible de vous aider à y voir plus clair. Prenez le temps d’y réfléchir et revenez me voir dans deux semaines avec un projet précis. Compris ?
J’ai envie de répondre : « Oui, maîtresse. » Au lieu de quoi, je me lève en souriant. Avant de sortir, je jette un œil aux offres d’emploi accrochées aux panneaux d’affichage, dans l’espoir d’y trouver une idée lumineuse. Tourneur-fraiseur ? Aucune idée de ce que cela peut être. Pédicure ? Non, merci, la simple idée d’avoir à toucher les pieds d’inconnus me révulse. Vendeuse dans un magasin de sport ? Pas crédible. Taxidermiste ? Mais quelle horreur ! Je préfère encore entrer dans les ordres !
Une sonnerie retentit dans mon sac à main. C’est ma mère. Je décroche, résignée.
— Allô ? Ma puce ? Tout va bien ? Où es-tu ?
— Oui, ça va, mam…
— J’ai appelé à ton bureau et une dame m’a dit que tu ne travaillais plus là-bas ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as causé des problèmes ?
— Non, mais merci de m’en croire capable… Mon contrat n’a pas été renouvelé, voilà tout. Ce n’est pas la fin du monde !
— Mais enfin ! Comment vas-tu t’en sortir ? Et Sam, qu’en pense-t-il ? Tu as assez pour payer ton loyer ?
— Maman ! Calme-toi ! Je sais que tu en doutes, mais je gère la situation parfaitement. Je viens d’avoir un rendez-vous à Pôle emploi, justement.
— Et que t’ont-ils trouvé ?
— Rien, pour l’instant. C’est plutôt à moi de réfléchir à ce que je veux faire de ma vie. Peut-être choisir une nouvelle orientation professionnelle…
— Encore ? Oh mon Dieu… Je ne sens plus mon bras gauche, là…
— Appelle le Samu !
— Non, ce n’est pas la peine, ça va passer, enfin, je l’espère. Promets-moi de réfléchir à tout ça et de rester raisonnable, ma puce. La banque, ce n’est pas si mal pour toi.
— Hum… Oui, tu n’as peut-être pas tort. Je vais y penser, maman.
— Sinon, ça pourrait être le bon moment pour…
— Je sais, je sais. Bon, repose-toi et on se rappelle plus tard, d’accord ?
C’est typique de ma mère. Je m’attendais à cette réaction, mais une petite parcelle de mon cœur s’était autorisée à croire que, cette fois, elle serait plus à l’écoute de mes besoins et de mes ressentis que de ses propres peurs. Après toutes ces années, je devrais être habituée, mais je ne peux empêcher une vague d’agacement de me submerger. Un jour, il faudra que j’aie une vraie discussion avec elle et papa. Un jour, il faudra que je passe outre les : « je ne sens plus mon bras gauche » ou « j’ai comme une douleur dans la poitrine » ou encore « épargne ton père », et que je leur avoue que je n’en peux plus de subir leurs angoisses.
Mes parents m’ont eue sur le tard, comme ils disent pudiquement sans s’attarder sur les années de tentatives et d’échecs qui ont précédé. Très jeune, ma mère rêvait déjà d’avoir un enfant. Dernière d’une famille de huit, passablement livrée à elle-même, elle ne concevait pourtant pas la vie de famille sans l’arrivée d’un bébé. Aussi, dès qu’ils furent unis par les liens du mariage, mes parents essayèrent-ils de me concevoir. Soit je n’étais pas prête, soit j’avais décidé de les faire patienter, mais le temps passa sans que leurs efforts portent leurs fruits. Une dizaine d’années plus tard, les déceptions avaient eu raison de leur amour. Ils se séparèrent, à bout de souffle et d’espoir. Une séparation qui dura deux années, durant lesquelles chacun resta, raconteraient-ils plus tard, prostré dans le célibat et l’abstinence. Et puis, un jour, sous un navrant prétexte dont j’ai oublié la nature, ils se revirent « par hasard » et, un hasard en entraînant un autre, ils succombèrent à la tentation d’un câlin d’adieu (ou de retrouvailles). Ce jour-là, je fus enfin conçue.
Mes parents, très pieux, crurent à un miracle de l’amour divin, ou quelque chose comme ça. Dans leur cœur, je ne pouvais être que la petite sœur de Jésus. Miracle ou pas, dès mes premiers jours, tout était « magique » ou « fantastique ». J’étais une enfant prodige qui observait le monde avec acuité (vraiment ?), savait téter comme une pro (il faut croire que j’étais déjà gourmande…) et agrippait les doigts qu’on lui présentait avec une vigueur inégalée chez un bébé de mon âge. Pour enfoncer le clou, ils me choisirent le prénom de Marie-Louise dont la première partie signifie « aimée » et la seconde « illustre combattant ». Que dire… ? J’aurais préféré un prénom plus sobre et, dans ma vie d’adulte, je me contente donc de n’être qu’« une illustre combattante » et de me faire appeler Louise (ce qui me rajeunit d’une cinquantaine d’années par la même occasion).
Bref, j’étais un prodige, vous dis-je, même si je dois admettre que mes dons d’enfant sont devenus passablement insoupçonnables à l’âge adulte.
Au cours de mes premiers mois sur Terre, ma mère et moi avons fréquenté avec assiduité le cabinet du pédiatre et les urgences de l’hôpital. Je n’avais aucun problème de santé, sinon deux ou trois régurgitations, un léger ronflement, quelques boutons de chaleur, un pauvre rhume et une tache de naissance dans le bas du dos. Mais en vertu du sage adage « on ne sait jamais », mes parents préféraient toujours vérifier que je n’avais rien de grave. Je n’ai pas été à la crèche, « ce repaire de virus et de microbes », ma mère ayant choisi de me séquestrer, pardon, de me garder à la maison.
À mon entrée à l’école, inéluctable celle-là, mes maîtresses ont hérité de la lourde tâche de me surveiller « comme du lait sur le feu ». Mon dossier mentionnait « SANTÉ FRAGILE » jusqu’à mon entrée au lycée (où j’ai malencontreusement « oublié » de rendre le formulaire médical rempli par maman). J’étais dispensée de sport (« on ne sait jamais ») et de toute activité potentiellement « dangereuse » comme les classes de ski ou les olympiades annuelles. Mes parents me répétaient qu’ainsi il ne m’arriverait rien. Et effectivement, il ne m’est jamais rien arrivé. Ni en mal ni en bien d’ailleurs. À une exception près…
Au début, je ne m’en plaignais pas et je remerciais le ciel d’avoir des parents aussi aimants et prudents, surtout quand certaines de mes amies se cassaient le bras en jouant au foot, ou revenaient d’une sortie avec une intoxication alimentaire. Et puis, avec l’adolescence, l’envie de m’émanciper a pointé le bout de son nez : je suis devenue une vraie rebelle qui rêvait (attention, c’est violent) de sortir en ville avec ses copines (sans mes parents, donc), de boire une limonade dans un bar (pas forcément mal famé), et d’aller au cinéma voir des thrillers interdits aux moins de douze ans ! La lutte a été longue, mais j’ai fini par accéder à ces privilèges en mentant sur mes faits et gestes. Je sais, c’est moche, mais tellement plus simple !
Depuis, j’ai bien évolué, rassurez-vous ! Je conduis ma propre voiture (mais pas la nuit, ni dans une ville que je ne connais pas), je suis assez sociable (sauf quand les gens m’intimident par leur statut social), je vais parfois prendre un verre dans un bar (ou plutôt dans des salons de thé, c’est plus cosy), je pars en vacances (de préférence en France qui compte de si jolis paysages qu’il serait dommage de partir à l’étranger) et j’ai appris à dire non quand il le faut (mais le faut-il vraiment, en définitive ?).
Bref, je suis devenue une femme forte et autonome qui a confiance en elle et a coupé le cordon avec ses parents. Ou qui envisage très sérieusement de le faire prochainement…
5
VOILÀ une semaine que je n’ai pas dit à monsieur Dugeon ce que j’aurais dû lui dire. Et une semaine que j’hésite à lui envoyer ma lettre de candidature au poste de responsable juridique. J’imagine la tête qu’il ferait : « La petite Louise Lefèvre du centre de contact ? Responsable du service juridique ? Eh ben, il y en a qui ne doutent de rien ! Ha ha ha ! » D’un autre côté, pour être honnête, je ne suis pas sûre de tenir vraiment à ce poste qui m’obligerait à rester enfermée des heures durant le nez dans les codes juridiques et les jurisprudences…
C’est Claire qui a raison, j’ai envie de faire autre chose de ma vie. Mais quoi ? Je n’ai toujours pas trouvé la réponse à cette question… J’ai bien contacté l’association recommandée par madame Liégeois, mais le responsable n’était pas disponible pour me recevoir avant quinze jours, ce qui me laisse le temps de cogiter.
Alors je m’occupe comme je peux… J’ai rangé tous les placards de l’appartement, fait du tri dans ma garde-robe, donné à Emmaüs les vêtements que je n’ai pas portés depuis deux ans, repeint le mur de crédence de la cuisine, classé les livres de ma bibliothèque par couleur et par taille, rempoté mes plantes vertes, rédigé des cartes de vœux à la famille pour le 1 er janvier (dans six mois), emmené Maurice chez le toiletteur, testé des cours de fitness en ligne pour débutants (ils n’ont pas précisé qu’il s’agissait de débutants de haut niveau), comparé différents sites de régimes et lu tous les magazines féminins du moment. De bonnes choses de faites !
En fin de journée, juste avant le retour de Sam, je m’installe à mon bureau, ouvre sur mon ordinateur des sites d’offres d’emploi, place devant moi un bloc-notes et des stylos de toutes les couleurs et compulse activement les propositions alléchantes qui défilent sous mes yeux, mais auxquelles je ne corresponds en rien. Je me garde bien d’en faire part à mon homme lorsque, à peine la porte passée, il m’interroge : « Alors, tu as trouvé quelque chose ? » Mon laconique « j’ai des pistes, mais rien d’intéressant » ne l’enthousiasme sans doute pas beaucoup. Qu’à cela ne tienne, il m’explique que le père du meilleur ami de son collègue cherche une assistante dentaire et que la sœur de l’ex de sa cliente qui gardait le chien du maire vient de partir en retraite et qu’il me verrait bien… en gardienne de zoo ? Bref, malgré son zèle, Sam ne m’est pas d’une grande aide. Et son impatience tend davantage à me stresser qu’à me faire avancer.
D’ailleurs, il est temps que je vous présente Sam. Nos chemins se sont croisés il y a deux ans et demi. J’étais l’assistante d’un photographe, Steve, qui sévissait essentiellement dans les mariages. Nous avions rendez-vous avec un jeune couple dont la cérémonie était prévue la semaine suivante. Le but de la séance était de réaliser quelques clichés au naturel, pour une rubrique « Avant » (que Steve avait inventée, mais qu’il peinait à vendre, car c’était surtout les clichés de la cérémonie qui intéressaient les gens). Lorsque nous sommes arrivés, le couple avait l’air tendu. La « future » reprochait à son fiancé de n’être pas assez bien habillé pour le shooting.
— Tu aurais pu faire un effort ! Un jean et un polo, c’est nul !
— On n’avait pas dit « décontracté » ?
— Oui, mais c’est quand même notre album de mariage !
Elle s’était retournée vers nous telle une furie.
— Vous en pensez quoi, vous ?
— Oh, je suis loin d’être un expert en termes de mode, avait répondu Steve, prudent.
Personnellement, le futur marié me semblait plutôt charmant, mais je m’étais bien gardée de donner mon avis. Jusqu’à ce que le regard de notre cliente se plonge dans le mien avec insistance.
— Moi ? Honnêtement, je trouve ça plutôt cool, avais-je alors bafouillé.
Le visage de la jeune femme avait viré au cramoisi tandis que celui du jeune homme s’était illuminé. Je n’aurais jamais cru qu’une si petite remarque pouvait produire un si grand effet. La promise a quitté la pièce, hors d’elle, et n’a plus voulu y revenir, même après que son fiancé a changé trois fois de tenue et enfilé à la hâte un smoking. Au bout d’un moment, il est revenu s’excuser platement. Finalement, ils allaient laisser tomber la partie « Avant » de l’album.
Deux jours plus tard, j’ai reçu un appel. C’était lui. Le mariage était annulé, ils avaient rompu. En revanche, il avait très envie de me revoir. J’ai trouvé sa démarche affreusement cavalière, mais aussi terriblement romantique et, après vingt bonnes minutes d’hésitation, j’ai daigné accepter. Nous nous sommes retrouvés dans un café. J’étais un peu mal à l’aise au début et je n’osais pas le regarder dans les yeux, même s’ils étaient très beaux et encore plus bleus que dans mon souvenir. Nous avons commandé deux chocolats viennois et je suppose que l’excès de sucre nous a désinhibés. Je lui ai demandé, comme dans les films : « Parle-moi de toi… » Alors, pendant deux heures passées en un clin d’œil, il m’a résumé sa vie : petit dernier d’une famille de trois enfants, dyslexique et bordélique, mais aussi blagueur et attentionné, élève assidu de l’école buissonnière, il a travaillé dans la restauration, avant de devenir jardinier paysagiste. Il m’a fait rire et quand, une heure plus tard, il s’est approché de moi avec un regard de bébé koala et m’a embrassée tendrement, j’ai craqué. Sa douceur m’a séduite. J’ai aussi été rassurée. Après plusieurs aventures sans lendemain, c’était bon de se sentir pleinement aimée, et protégée. Nous avons emménagé ensemble il y a deux ans, mais n’avons pas encore pris le temps d’officialiser notre relation…
Sam a su me comprendre et m’accepter telle que je suis. Avec sa personnalité protectrice et son sourire réconfortant, il a apaisé mes craintes existentielles et compensé mes failles. Aujourd’hui, je me repose beaucoup sur lui et il me rend de nombreux services pour m’éviter les situations que je n’ose pas affronter. Il le fait naturellement, sans que je le lui demande. Seule ombre au tableau, Sam est dans le contrôle permanent. Il cherche à maîtriser tous les aspects de sa vie (et de la mienne) et ne supporte ni l’imprévu ni ce sur quoi il n’a pas prise ou qu’il ne comprend tout simplement pas. Son rêve pour nous deux est celui d’une vie confortable, dans laquelle nous serions définitivement à l’abri des contingences matérielles. Malheureusement la précarité de son métier de jardinier, soumis aux aléas climatiques, et ma vie professionnelle en dents de scie ne nous apportent pas la sécurité à laquelle il aspire.
Je suis bien consciente que cette nouvelle période de chômage accentue son stress… Je ne peux pas dire que je ne le partage pas. Mais je commence à avoir l’habitude de changer d’emploi et je reste confiante pour l’avenir. Si je ne suis pas trop difficile, je finirai par trouver un travail pour subvenir à nos besoins. Pour le rassurer, je lui rends compte tous les soirs de mes recherches fictives avec une facilité déconcertante. Je déborde d’imagination – je me surprends moi-même –, et me demande si je ne devrais pas écrire des histoires…
Suis-je de mauvaise volonté ? Non, mais au fond de moi, je refuse désormais de me projeter dans un poste sans lien avec mon profil. Est-ce l’effet « prends de la hauteur », pour ne pas dire remontée de bretelles, de Claire ? Ou l’idée de faire enfin quelque chose de ma vie commencerait-elle à germer en moi ? Quelque chose qui me plaise vraiment ?
Reste à savoir quoi… Et pour cela, je cherche des pistes où je peux et notamment sur les réseaux sociaux. C’est une source d’idées comme une autre, après tout… et sans limite ni frontière. Au bout de quelques jours, j’avoue cependant déchanter un peu. Les prises de bec politiques, les explications détaillées sur la propreté chez bébé, ou encore les photos de menus dégustation ou de plages paradisiaques me gâcheraient presque le paysage. Mais surfer entre une vidéo d’un perroquet chantant du Elvis Presley et des photos de chatons craquants est assez divertissant, je dois le reconnaître. Pendant ce temps, ma main griffonne sur mon carnet, et note les pensées qui traversent mon esprit confus, sans que j’y prête une grande attention.
Soudain, je réalise que je m’amuse depuis dix bonnes minutes à enluminer ma dernière annotation, à grand renfort de lettrines et d’arabesques :
J’exerce un métier génial qui me rend pleinement heureuse !
Eh bien, le tout, c’est d’y croire, n’est-ce pas ? Sur l’écran de mon ordinateur, une vidéo attire alors mon attention. On y voit l’avant-bras d’un homme peindre un magnifique paysage, criant de réalisme. C’est un time-lapse , un film en accéléré, ce qui accroît l’effet spectaculaire du travail de l’artiste. Je suis subjuguée. Après l’avoir regardée plusieurs fois, je me connecte à la page de son auteur et contemple ses autres œuvres, peintes en direct sous nos yeux, des visages de femmes et d’enfants, des natures mortes, et des panoramas exotiques. Chaque fois, j’ai du mal à croire qu’il ne s’agit pas d’une photo. Le travail à main levée de l’artiste semble d’une évidence absolue. Le procédé est tellement saisissant que je passe la fin de la journée devant d’autres publications du même type.
Comme j’aimerais être capable d’un tel prodige… Je ne suis pas mauvaise en dessin. J’étais d’ailleurs plutôt douée quand j’étais jeune. Sur ma demande, mes parents avaient envisagé un moment de m’inscrire aux Beaux-Arts, mais l’école se trouvait trop loin de la maison et maman refusait catégoriquement que je prenne le bus (c’était « bien trop dangereux ! »). Madame Lachaise, ma professeure d’arts plastiques au collège, m’encourageait vivement à poursuivre « mon art » comme elle disait. Elle avait même rencontré mes parents pour essayer de les convaincre de changer d’avis sur l’école des Beaux-Arts, en leur expliquant que j’avais un réel talent… sans succès. Il faut dire que madame Lachaise était du genre excessif, que ce soit dans ses appréciations, son accoutrement bigarré, sa chevelure colorée, et même par l’odeur de tabac froid qui se dégageait d’elle et qui piquait les yeux des collégiens. Son allure n’a pas rassuré mes parents qui ont campé sur leurs positions. J’étais ressortie effondrée de cet entretien, blessée par tant d’injustice et d’incompréhension. J’ai fini par délaisser mes carnets de croquis, mes « tableaux » réalisés sur des feuilles de papier Canson, mes essais au fusain, à la gouache ou à l’aquarelle et par remiser le tout au grenier. En y repensant, je me demande pourquoi je n’ai pas insisté davantage, alors que ce projet me tenait tellement à cœur… Il faut croire que ma mère avait su abuser du chantage affectif dans lequel elle était passée maître, comme je l’ai compris bien plus tard.
Je n’avais pas repensé à tout cela depuis une éternité. Pourtant, je ressens la même vague de tristesse et d’indignation qu’à l’époque et des larmes roulent sur mes joues. Comme à mon habitude, je me repasse le film en imaginant les arguments que j’aurais pu faire valoir, mais que je n’ai pas osé exprimer sur le moment. Je m’agace moi-même, parfois. Souvent.
Ça suffit ! L’heure du changement est venue ! Prise d’une soudaine détermination, je compose le numéro de mes parents. C’est ma mère justement qui décroche.
— Bonjour, ma puce, comment vas…
— Salut, maman. Dis, tu saurais où sont mes cartons à dessin ?
— Tes quoi ?
— Mes cartons dans lesquels je rangeais tous mes dessins, tu te souviens ?
— Ah, ça ? Je crois qu’on les a jetés quand on a déménagé…
— Tu plaisantes ?
— Cela faisait des années qu’ils prenaient la poussière au grenier et que tu ne t’y intéressais plus, alors j’ai cru bien faire…
— Mais c’était important pour moi, maman ! Très important !
— Je n’en savais rien ! Tu ne me l’as jamais dit, ma chérie… Oh, je suis désolée. Attends, je dois m’asseoir un moment, j’ai des palpitations…
— Bon, laisse tomber… Allez, à bientôt, maman !
— Attends ! J’ai croisé madame Dumou, ce matin, au supermarché, tu te souviens d’elle ? C’est la sœur du boulanger près de l’église…
— Maman…
— Oui, bref, elle m’a annoncé que madame Autran quittait son poste pour rejoindre son mari à La Réunion et j’ai donc pensé à toi !
— Génial ! Et elle faisait quoi cette madame Dutronc ?
— Autran, pas Dutronc ! Elle avait un bon poste, figure-toi. Elle était responsable de la cantine de l’école primaire, c’est elle qui élaborait les menus, préparait les repas et les servait aux enfants. Il paraît que c’est plutôt bien payé. Je me suis dit que ça pourrait te plaire et j’ai demandé à madame Lassale de parler de toi au maire, comme elle fait le ménage chez lui, toutes les semaines. C’est une bonne idée, non ?
— J’en reste sans voix… Au revoir, maman.
Je raccroche, prostrée sur ma chaise. Et puis j’entends Claire hurler dans mes oreilles :
« IL SUFFIT DE T’ÉCOUTER ET LA RÉPONSE VIENDRA À TOI ! »
Une image s’impose alors devant mes yeux. Je ne sais pas s’il s’agit de la réponse à mes questions, mais pour l’heure, elle représente ma bouée de sauvetage. Je me redresse tellement vite que ma chaise tombe par terre dans un fracas qui réveille Maurice et lui hérisse instantanément les poils de tout le corps. Le temps d’attraper mon sac, je sors de chez moi comme si j’avais le diable à mes trousses.
6
Février 2000
— M ONSIEUR Launier, vous resterez à la fin du cours. J’ai à vous parler, annonce madame Faiola.
Raphaël ne lui répond pas et continue à regarder par la fenêtre. Il se demande ce qu’il fait ici. Il serait mieux ailleurs. Mais où ? Il n’est bien nulle part et jamais. Sauf quand il débranche tout et court-circuite son cerveau à l’aide de substances chimiques. C’est seulement comme ça qu’il atteint alors un ailleurs tolérable, juste au-dessus de la ligne de flottaison de son mal-être. Quant à l’école, les cours inintéressants, les profs désespérants, ses notes catastrophiques et les élèves insignifiants… elle ne parvient qu’à l’engluer davantage dans ses tourments. Il pourrait sécher les cours, personne n’en saurait rien. À partir de seize ans, le lycée ne prévient plus les parents en cas d’absence. Il se demande ce qu’il fait ici… Et ne trouve pas de réponse. Il préfère ne pas s’avouer qu’il s’agit là de son dernier rempart, un ultime bouclier de normalité et de sécurité qui se fendille un peu plus chaque jour.
Une sonnerie retentit dans le bâtiment et un vacarme s’élève dans la classe : les pieds des chaises raclent le sol, les trousses et les cahiers sont jetés sans ménagement dans les sacs, les élèves s’apostrophent, sans considération pour madame Faiola qui parle de plus en plus fort. Seuls trois élèves devant se dépêchent de noter les devoirs dans leur agenda. Puis la classe se vide, tandis que le regard de Raphaël reste figé sur la montagne.
— Qu’est-ce qui se passe, Raphaël ?
Il ne l’a pas entendue approcher. C’est la première fois qu’elle l’appelle par son prénom. Il n’a pas envie de la regarder, et encore moins de lui parler. Il ne peut pas.
— Rien…
— Écoute, je sais ce que tu as traversé. Je sais que c’est une épreuve traumatisante et que…
— Stop ! Arrêtez vos conneries. Vous n’en savez rien ! J’en ai marre de tous ces gens qui me rabâchent qu’ils savent ce que je ressens. Merde ! Vous n’êtes pas à ma place, bordel ! s’écrie-t-il en jetant sa trousse contre le mur.
Madame Faiola est surprise de la réaction de cet élève qui s’est toujours montré tranquille et bien élevé. Elle lui laisse le temps de se calmer avant de lui confier :
— Je ne suis pas à ta place, c’est vrai. Mais j’ai une petite idée de ce que tu endures car j’ai perdu mon père, moi aussi, quand j’avais douze ans.
Cette fois, il lève les yeux vers elle.
— J’avais le sentiment que mon univers s’était effondré. J’étais en colère, et je pensais que la vie était totalement injuste et impitoyable. Pour tout t’avouer, j’ai même songé à en finir… Le pire, c’est qu’au fond de moi je me sentais coupable. Mon père est mort d’un cancer des poumons. Si je lui avais demandé d’arrêter de fumer, si j’avais jeté ses paquets de cigarettes à la poubelle, si j’avais fait une grève de la faim pour lui faire comprendre à quel point c’était important pour moi et pour lui… J’aurais peut-être pu le sauver. Je sais, ça peut paraître illusoire, mais certains soirs, la petite fille en moi y croit encore. Et toi, Raphaël, ressens-tu également une forme de culpabilité ?
— Non, pas du tout ! Je n’aurais rien pu faire pour éviter ça ! Je n’étais même pas là…
Il ne finit pas sa phrase et baisse la tête pour que madame Faiola ne voie pas ses yeux rougis.
— Et pourtant parfois, je me dis que j’aurais dû voir à quel point son état le déprimait…
— Je crois que tous les enfants ressentent ce genre de sentiments quand ils perdent un de leurs parents. Et cela paraît tellement inconcevable aux adultes qui les entourent qu’ils ne pensent même pas à évoquer cette éventualité avec eux. Ce que je peux te dire, avec le recul, c’est que, malgré tout ton amour, tu n’aurais rien pu changer à ce qui s’est produit. Absolument rien. Porter cette culpabilité ne fera que te détruire. Et ce n’est pas ce que ton père aurait voulu pour toi, n’est-ce pas ?
Il se redresse sur sa chaise.
— Non…
— La période que tu traverses est douloureuse, mais elle est normale. Tous ceux qui ont perdu un être cher l’expérimentent, à des degrés différents. Ce n’est que l’une des phases du deuil, et il y en aura d’autres, qui viendront plus tard. L’acceptation, puis la réconciliation avec la vie et avec nous-même.
— Hum… Ça va durer combien de temps ?
— Difficile à dire avec précision… Un jour, tu iras un petit peu mieux, et le lendemain, encore un petit peu mieux. Tu ne t’en rendras peut-être pas compte sur le moment, mais tu finiras par remarquer que le poids que tu portes dans ton cœur et sur tes épaules pèsera quelques grammes de moins. Et un matin, tu réussiras à marcher droit, sans te voûter. Tu comprends ce que je veux te dire ?
Il hausse les épaules.
— Tout ça, c’est des théories de psy pour essayer de me remonter le moral.
— Non, tout ça, c’est du vécu, par moi et par plein d’autres personnes avant moi. Et en attendant que tu ailles mieux, je voudrais que tu prennes soin de toi, que tu te préserves d’une douleur qui te pousserait à faire des conneries que tu pourrais regretter.
Le mot « conneries » le surprend dans la bouche de sa prof de français, mais il ne le relève pas.
— Ah, OK, je vois le genre ! Vous me parlez de mon bac de français que je dois réussir, c’est ça ?
— Pas du tout ! On s’en fiche de l’école, là, tout de suite. Tu peux bien redoubler ton année, tu en aurais le droit, et ce n’est pas irréparable. Mais d’autres choses le sont, comme mettre ta vie en danger, d’une façon ou d’une autre, en pensant que cela pourrait être une solution à ta tristesse.
Le regard de Raphaël repart sur la montagne.
— Pourquoi vous dites ça ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler…
— Je crois que tu le sais parfaitement, au contraire. Je suis professeure depuis suffisamment longtemps pour repérer les signes chez mes élèves.
Il tourne le visage vers elle et lui répond d’un ton qui se veut agressif.
— Je fais ce que je veux, d’abord ! De toute façon, je ne manquerais à personne, si jamais je…, ajoute-t-il dans un souffle.
Sa vue se brouille.
— Je suis bien certaine que si. Pense à ta mère, à ta famille. Et pense à moi ! Tu es quand même l’un de mes meilleurs élèves de français !
Un coin de la bouche du jeune homme se redresse imperceptiblement.
— Blague à part, je sais que c’est difficile à croire pour le moment, mais le tunnel a une issue, il y a de la lumière au bout, et je ne parle pas de la lumière divine, OK ? Prends ton temps pour y parvenir, le temps qu’il te faut, mais s’il te plaît, protège-toi. Fais-le pour toi.
L’attention et la bienveillance de sa professeure l’atteignent en plein cœur. Jusqu’à présent, il a tout fait pour se montrer fort, presque insensible. Parce que c’est mieux comme ça, beaucoup moins douloureux, en apparence… Il serre les mâchoires et enfonce ses ongles dans la paume de sa main, mais la douleur ne suffit pas à contenir une larme fugitive qu’il chasse d’un geste vif.
— Je ne sais pas… c’est tellement…
— Tellement dur. Je sais, je ne peux pas le nier. C’est douloureux et tu dois laisser sortir ta peine, l’extérioriser, ne pas la laisser te consumer à petit feu.
— Mais comment ?
— Tous les moyens sont bons, tu peux la chanter, ta tristesse, la danser, la partager avec un proche ou un thérapeute, ou juste…
— Juste quoi ?
— Juste l’écrire.
— Je savais bien qu’il y avait un piège…
— Évidemment. Tu me connais.
— Je vais voir. Je ne vous promets rien.
— Et tu n’as rien à me promettre. En revanche, si tu éprouves le besoin de venir me parler, ma porte te sera toujours ouverte.
Il acquiesce, le regard baissé, et se lève en rangeant ses affaires. Madame Faiola lui rapporte sa trousse. Avant de sortir, il se retourne vers elle. Une lueur apparaît dans ses yeux tandis que sa bouche esquisse un pâle sourire.
— Merci.

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