Le Clan Seton
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Le Clan Seton , livre ebook

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Description

La bataille de Charlotte pour l’égalité entre sexes, entre classes et entre races lui sera-t-elle fatale ?
C’est l’aube d’un temps nouveau en ce début de l’ère victorienne, et la révolution industrielle transforme la société britannique : les politiciens militent pour une réforme plus approfondie du gouvernement, les conditions de vie déclinantes de la classe ouvrière poussent la médecine vers de nouvelles voies, les syndicats de travailleurs se forment et se soulèvent contre les abus de la classe dirigeante… Personne n’échappe aux bouleversements de l’époque.
C’est ce que découvrent Charlotte Seton et son mari Nicholas Lauder en s’installant en banlieue de Londres. Épris de justice et d’égalité, ils militent à leur façon pour que tous puissent avoir accès à de bonnes conditions de travail et à des soins de santé. Mais pourront-ils quoi que ce soit pour Lucas, le fils mulâtre de Nicholas rentré avec eux de Jamaïque ? Si le clan Seton semble accepter le jeune homme, cela ne se fait pas sans heurts, surtout pour Janet, la sœur cadette de Charlotte, qui a du mal à conjuguer les élans de son cœur aux cruelles conventions en cours. S’il ne fait pas toujours bon être femme en 1836, c’est bien pire pour un Nègre…
Dans cette série où l’on retrouve les personnages de La Fille du Pasteur Cullen, ceux-ci nous invitent à découvrir les nombreuses facettes d’une société en ébullition et permettent d’explorer les profondeurs de l’âme humaine jusque dans ses plus sombres abîmes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 février 2014
Nombre de lectures 3
EAN13 9782764426616
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0950€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure

Adulte
S ÉRIE LA FILLE DU PASTEUR CULLEN
Tome 3 — Le Prix de la vérité , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2010.
Tome 2 — À l’abri du silence , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2009.
Tome 1 , Éditions Québec Amérique, coll. Compact, 2009. Nouvelle édition regroupée, coll. Tous Continents, 2011.

La Fille du Pasteur Cullen , Éditions JCL, 2007.

S ÉRIE CŒUR DE GA Ë L
Tome 4 — La Rivière des promesses , Éditions JCL, 2005.
Tome 3 — La Terre des conquêtes , Éditions JCL, 2005.
Tome 2 — La Saison des corbeaux , Éditions JCL, 2004.
Tome 1 — La Vallée des larmes , Éditions JCL, 2003.

Jeunesse
S ÉRIE GUILLAUME RENAUD
Tome 3 — Périls en avril , Éditions de la Bagnole, coll. Gazoline, 2009.
Tome 2 — Il faut sauver Giffard ! , Éditions de la Bagnole, coll. Gazoline, 2008.
Tome 1 — Un espion dans Québec , Éditions de la Bagnole, coll. Gazoline, 2007.
Le Clan Seton
Tome 1 — Les Aubes grises
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Marmen, Sonia
Le clan Seton
Sommaire : t. 1. Les aubes grises.
ISBN 978-2-7644-2129-1 (vol. 1) (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2660-9 (vol. 1) (PDF)
ISBN 978-2-7644-2661-6 (vol. 1) (ePub)
I. Marmen, Sonia. Aubes grises. II. Titre. III. Titre : Les aubes grises.
PS8576. A743C52 2014 C843’. 6 C2013-941352-9
PS9576. A743C52 2014



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Dépôt légal : 1 e r trimestre 2014
Bibliothèque nationale du Québec
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Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon et Isabelle Longpré, éditrices
Conception graphique : Julie Villemaire
Mise en page : André Vallée — Atelier typo Jane
Révision linguistique : Sylvie Martin et Chantale Landry
En couverture :
Reflections on the Thames , Westminster, 1880 (huile sur toile)
Grimshaw, John Atkinson
Leeds Museums and Galleries (Leeds Art Gallery) U.K. / The Bridgeman Art Library
Portrait of the Artist’s Wife, Alice Terry , 1873 (huile sur toile)
Goodall, Frederick
Domaine public
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© 2014 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
SONIA MARMEN
Le Clan Seton
Tome 1 — Les Aubes grises
J’étais comme une personne qui, dans un chemin solitaire, marche escortée de la peur et de l’effroi, et qui, ayant regardé une fois autour d’elle, continue son chemin sans plus retourner la tête, parce qu’elle croit qu’un être terrible lui ferme la route par-derrière.
Samuel Taylor Coleridge, La Complainte du vieux marin

Prologue
Bridgeton, banlieue de Glasgow, début août 1836
Tu as entendu quelque chose, Tattie ?
Sa poupée de chiffon pressée contre elle, les sens en alerte, l’enfant s’assit dans son lit. L’un des battants de la fenêtre qui oscillait dans ses gonds et qui laissait une brise froide s’engouffrer dans la chambre l’avait réveillée. Dans l’obscurité, un grincement cadençait les pulsations d’un trait de lueur grise qui éclairait la couverture par intermittence.
Dans la pièce voisine, rien ne bougeait. Mais un léger ronflement rassurait Gracie sur une présence. Comme d’habitude, sa vieille gouvernante avait dû s’endormir sur son tricot. Ce qui lui indiquait que son père n’était pas encore rentré de la fonderie.
La fillette frissonnait. Les puanteurs de la cour emplissaient sa chambre. Elle remua les jambes afin de repérer son chiot sur le lit. Il ne s’y trouvait plus. Elle effleura une empreinte de chaleur lui indiquant que l’animal était couché là il y avait quelques minutes à peine. Elle tapa doucement dans les mains.
Comet ?
Le chiot ne se manifesta pas. Habituellement, il se précipitait sitôt qu’elle l’appelait. Impossible que Mrs Macdonald l’ait fait sortir de la chambre. Elle n’aimait pas qu’il mâchouille ses pelotes de laine pendant qu’elle tricotait. La laine devenait toute baveuse. C’était dégoûtant. Mais alors… Comme elle se penchait sous le lit résonna un long et douloureux miaulement, suivi d’un feulement menaçant. Lui revint à la mémoire un Comet tout excité par le chat de Mrs Wilkins perché sur l’appui de sa fenêtre au moment de se mettre au lit. Il avait voulu poursuivre le félin, mais Mrs Macdonald lui avait fermé les battants sur le museau. L’un d’eux était à présent grand ouvert…
Comet ?
Affolée, la fillette bondit hors de son lit. La poignée de l’espagnolette… Il était impossible pour le chiot de l’atteindre. Mrs Macdonald n’aurait pas bien sécurisé les battants ! Le vilain chat était certainement revenu à la fenêtre pour narguer Comet, qui n’aurait eu qu’à repousser le battant avec ses pattes et se lancer à sa poursuite.
La lune donnait du relief aux constructions dans la cour. L’enfant arrivait à distinguer les latrines ainsi que les toitures du poulailler et de l’abri du porc qu’élevait leur propriétaire, Mr Timmins. Une ombre émergea brièvement de l’obscurité pour s’y refondre un peu plus loin. La fillette tapa dans les mains.
Comet !
Sans hésiter, elle enjamba l’appui de la fenêtre et posa le pied sur l’ardoise du toit de la buanderie. En équilibre sur le faîte, elle n’eut qu’à faire quelques pas pour atteindre le mur de l’édifice voisin, contre lequel courait une gouttière de plomb. Elle s’y agrippa solidement et balança un pied dans le vide. Elle avait l’habitude. Elle avait quelques fois faussé compagnie à Mrs Macdonald de cette façon. Ses orteils tâtonnèrent le mur sous elle et trouvèrent la pièce de colombage en surplomb suffisamment large pour y prendre appui. L’autre pied trouva rapidement le linteau de pierre au-dessus de l’entrée de la buanderie. Toujours accrochée à la tuyauterie, elle chercha à l’aveuglette le muret recouvert de mousse, y posa les pieds avec précaution et s’y assit pour enfin se laisser glisser dans la boue moins d’un yard plus bas.
Plus de trace de l’ombre. Avait-elle vraiment été celle de son chiot ? Peut-être celle du chat sournois de Mrs Wilkins. Comme tout le monde, Gracie n’aimait pas Mrs Wilkins, et quand une poule disparaissait dans la basse-cour, les accusations tombaient immanquablement sur elle et ses félins. La vieille femme venait des Hébrides. On racontait que ces îles étaient habitées par des kelpies, ces fabuleux chevaux des eaux qui incitaient les enfants à les monter pour les entraîner dans les profondeurs des lochs où ils les noyaient avant de les dévorer. Il était notoire que les kelpies possédaient le pouvoir de prendre la forme humaine. Quoique Mrs Wilkins était certainement trop laide pour être l’un de ces chevaux maléfiques. Elle avait plutôt un affreux nez et le dos voûté comme les sorcières. La vieillarde vivait seule au fond de la cour, dans une petite masure qui ne devait tenir debout que grâce à sa magie. Et si personne n’osait expulser Mrs Wilkins, c’est que tout le monde avait peur d’elle.
Un sentiment de panique envahit Gracie. Est-ce que les sorcières pouvaient voler les chiots et les manger ? Une lueur vacillante jouait des ombres sur la toile qui servait de rideau devant l’unique fenêtre de l’informe demeure. Gracie s’en approcha avec précaution. Elle repoussa doucement la barrière qui donnait accès au petit lot encombré d’une multitude de vieux meubles et objets divers que la vieille femme bricolait avant de les revendre. Le mouvement de la porte actionna une clochette d’avertissement. Gracie prit peur et elle s’accroupit derrière un échafaudage de chaises. Une porte grinça et un ruban de lumière se déroula sur le sol jusque sous le nez de la fillette. Entre les barreaux de bois, Gracie surveillait Mrs Wilkins. Elle agitait sa lampe dans tous les sens pour éclairer son jardin.
— Co tha ’n sin 1 ? fit une voix grave et rauque.
Un chat émergea de l’obscurité et miaula.
— O ! Kitty ! Is tu ! Thig a stigh 2 !
Le félin frotta son pelage contre le cadre de la porte et disparut à l’intérieur. Pour s’assurer qu’il ne s’agissait que du chat, la vieille balaya une dernière fois son jardin de la lueur de sa lampe. La fillette vit ses petits yeux luire dans son visage tout ridé. Certaine qu’ils s’étaient fixés sur elle, un courant froid descendit le long de son échine. Mrs Wilkins prononça quelques paroles que la fillette ne put entendre, puis elle referma la porte, plongeant la cour dans les ténèbres.
Elle m’a jeté un sort ! Elle m’a jeté un sort !
Figée dans sa frayeur, Gracie demeurait immobile. Un chien aboya au loin, la ramenant brusquement à ses sens et à son chiot. Elle s’assura que la sorcière ne l’épiait pas par sa fenêtre. Aucun indice ne lui laissait croire que Mrs Wilkins avait volé Comet. Finalement, il pouvait fort bien être parti à l’aventure. Il était peut-être curieux comme une belette, mais il n’aurait certainement pas eu la stupide idée d’aller rôder chez la sorcière.
Forte de cette conclusion plus joyeuse, elle s’élança dans le passage qui menait à Old Dalmarnock Road et émergea quelques secondes plus tard dans la lumière dorée d’un réverbère, sur les pavés froids et humides du trottoir. Il ne restait que très peu de fenêtres éclairées dans la rue. Les gens étaient presque tous au lit. Comment savoir par où était allé Comet ? Quand retentit de nouveau l’aboiement, la fillette prit instinctivement cette direction. Un tapis de brume s’était formé et donnait par endroits l’impression de marcher sur un nuage. L’air frisquet s’immisçait sous sa chemise de nuit et courait le long de ses jambes. De temps à autre, l’enfant s’accordait une pause pour frotter ses pieds nus l’un contre l’autre et tapait dans les mains. Mais le chien n’aboya plus.
Son pas commençait à traîner de fatigue et elle avait cessé de frapper des mains depuis un bon moment. De l’autre côté de la rue, les fenêtres du Old Stag Inn jetaient des faisceaux lumineux sur les pavés, les faisant reluire telles des pièces d’or. Il restait encore quelques clients dans l’établissement. Derrière le pub, la masse sombre des hautes cheminées des installations du moulin de Barrowfield dominait le quartier. Derrière elle, au-delà de Main Street, se dressaient celles des moulins de Greenhead et de Newhall. D’où elle se trouvait, elle ne pouvait les voir, mais elle pouvait entendre le sourd vacarme de leurs machines. Plusieurs manufactures produisaient nuit et jour et le grondement des moteurs à la vapeur était incessant. Le silence n’existait pas dans Bridgeton, pas plus qu’il n’existait dans Mile End, Camlachie, Calton ou Rutherglen. Glasgow et ses faubourgs ne dormaient jamais.
Quelque part, un bébé se mit à pleurer. La fillette aussi avait envie de pleurer. Où était Comet ? Transie, fatiguée de marcher, elle s’immobilisa sous un réverbère à l’angle de Main Street et New Dalmarnock Road. Elle souhaitait que son père fût là pour la ramener à la maison. Elle ne voulait cependant pas rentrer sans Comet. Sa peine lui gonflait le cœur et des larmes de découragement commençaient à remplir ses yeux. Elle se laissa glisser au sol et, appuyée contre le réverbère, elle se recroquevilla sur elle-même pour pleurer.
— Qu’est-ce que tu fais là, toi ?
L’enfant tressaillit. Devant les deux silhouettes qui se penchaient sur elle, elle eut un mouvement de recul. L’assaillit une forte odeur d’alcool et de transpiration. Les yeux cachés dans ses paumes, elle n’avait pas vu les hommes s’approcher. Dans l’ombre des casquettes de twill, leur expression prenait des allures inquiétantes.
— À cette heure, tu devrais pas être au lit ?
Les intonations dans la voix empâtée trahissaient des origines irlandaises. Sans nul doute des clients du pub rentrant chez eux après y avoir passé la soirée à boire.
— T’es du coin, petite ?
La fillette essuya ses joues du revers de sa manche et secoua timidement la tête pour dire oui.
— Qu’est-ce qu’une si jolie petite fille peut ben faire toute seule sur la Main en pleine nuit ? commenta le compagnon.
Attendant qu’elle leur fournisse la réponse, les deux hommes l’observaient en silence, vacillant légèrement comme deux marins sur le pont d’un navire ballotté par la houle.
— Laissez cette enfant tranquille, trancha une voix dans l’obscurité.
Les deux hommes se retournèrent comme un seul. La fillette se remit sur ses jambes. À quelques pas d’eux se tenait un troisième personnage. Une longue cape à pèlerine et un haut-de-forme lustré imposaient nettement la supériorité de sa classe.
— On voulait pas lui faire de mal, se défendit l’un des deux hommes.
— Allez, viens, Ned. C’est pas de nos affaires, répliqua l’autre en entraînant son compagnon avec lui.
Les deux ouvriers s’éloignèrent en titubant dans Main Street. Bientôt ne résonnèrent plus que le ronronnement des industries et le sifflement du gaz du réverbère. L’élégant gentleman s’approcha de Gracie. Dans son geste, il écarta les pans de sa cape, dévoilant un chic costume aux boutons aussi brillants que le pommeau de sa canne.
— Ils vous ont fait du mal, mademoiselle ?
La fillette secoua la tête pour dire non.
— Que faites-vous ici ? Il est un peu tard pour déambuler seule dans la rue pour une enfant de votre âge. Vous attendez votre père ? Il est à la taverne ?
Elle répondit encore par la négative.
— Et votre maman ?
Elle pointa l’index vers le ciel. L’inconnu suivit son geste et parut comprendre.
— Je vois, vous êtes orpheline. Et muette…
Il contempla les soyeuses boucles blondes emmêlées, les grands yeux clairs mouillés de larmes, les pieds nus couverts de boue et la chemise de nuit trop courte, usée à la trame. Il estima qu’elle devait n’avoir que six ou sept ans. Quelle honte d’abandonner à elle-même une enfant aussi jeune ! Une proie facile dans un quartier où misère était mère de violence.
— Vous devez bien habiter quelque part, raisonna-t-il.
L’inconnu dégageait un puissant parfum tel qu’il s’en vendait dans les belles boutiques d’Argyle Street et que ne pouvaient se payer que les riches gentlemen. Lorsqu’il se pencha vers Gracie, quelque chose glissa hors des plis de la cape, attirant son attention.
— Allons, mademoiselle, vous êtes pauvrement couverte et vous grelottez. Laissez-moi vous raccompagner chez vous.
Il perçut sa crainte et voulut la rassurer en mettant plus de douceur dans sa voix.
— Vous n’avez qu’à m’indiquer le chemin. Je veillerai à ce que vous rentriez en toute sécurité.
Mais la fillette ne l’avait pas écouté, maintenant captivée par ce qui pendait à la ceinture de l’inconnu : un oiseau au plumage roux maculé de blanc et de sang séché. Mort. Aussi, un long couteau…
Il allongea un bras pour lui prendre la main. La sienne était gantée de fin maroquin rouge. Une teinte plutôt extravagante pour un gentleman. Comme l’énorme brillant épinglé dans la cravate de soie blanche. Un rayon de lumière ricocha sur le pommeau de la canne en mouvement. Une tête de loup. Gueule béante, prête à mordre, la bête semblait l’observer entre les doigts de l’homme. Effrayée, Gracie leva le regard vers le visage qu’elle détailla enfin pour la première fois. La peau, d’une pâleur extrême, épousait une ossature délicate et saillante. Un trait de barbe aussi sombre que la chevelure était soigneusement taillé et marquait davantage la mâchoire. Des yeux dissimulés sous les épais sourcils, elle ne vit que des étincelles au fond des orbites. Un sentiment d’insécurité commença à l’agiter. Le malaise s’amplifia lorsqu’il lui sourit. Qui était cet étrange inconnu avec de si affreuses dents, et trop bien vêtu pour se promener seul la nuit dans un quartier comme Bridgeton avec un couteau et un oiseau mort pendus à sa ceinture ? Elle fixa de nouveau le pommeau. La gueule menaçante du loup la rappela au souvenir des trois moutons égorgés et à moitié dévorés, découverts dans les pâturages de Newland et de Springbank, non loin de Bridgeton. Une scène horrifique, à ce que l’on en racontait. L’œuvre d’un monstre, à n’en pas douter.
Elle cacha ses mains dans son dos et commença à reculer.
— Mademoiselle, n’ayez aucune crainte…
L’homme voulut s’approcher ; elle prit la fuite.
— Mademoiselle !
Il s’était lancé à sa poursuite. Sans prendre garde à la direction qu’elle avait prise, la peur au ventre, elle courut de toutes ses forces. Jusqu’à ne plus avoir de souffle. Jusqu’à en oublier son chiot perdu. Ses poumons sur le point d’exploser, elle s’engouffra dans une porte cochère. Elle trouverait une autre issue dans la cour ou bien se cacherait dans une dépendance. Trop tard, elle vit qu’une grille de fer bloquait l’accès à la cour. Elle se retrouvait prise au piège. Vite, elle repéra une porte dissimulée dans un enfoncement du mur. Elle était verrouillée. Malheur ! Son souffle affolé résonnait si fort dans le tunnel qu’elle couvrit sa bouche de ses paumes pour l’étouffer. Le dos plaqué contre la porte, n’osant plus bouger, elle surveillait l’entrée du passage, attendant de voir apparaître la silhouette de l’inconnu… ou pire, celle d’un loup.
Après le massacre des moutons à Newland et à Springbank avait couru la rumeur qu’une bête féroce rôdait dans les environs de Glasgow. Toutefois, c’est à ces Égyptiens 3 qui campaient parfois dans les bois autour de la ville que l’ignoble crime avait officiellement été attribué. Mrs Macdonald affirmait que les Égyptiens étaient des voleurs et des vagabonds reconnus pour pratiquer la sorcellerie. Des âmes grises, impies. Les âmes sans foi succombaient plus facilement aux tentations de Satan. Et les Égyptiens prétendaient porter en eux l’esprit du loup. La fillette avait déjà entendu des histoires sur des hommes qui se transformaient en loup et qui dévoraient tous ceux qui avaient le malheur de croiser leur chemin. L’état des cadavres des moutons laissant suggérer l’œuvre d’un tel monstre, Mrs Macdonald avait déclaré que seul un être diabolique avait pu attaquer ses victimes avec autant de sauvagerie.
Le temps s’écoula toutefois sans que personne se montre. Tranquillisée, Gracie sentit le froid et le sommeil l’engourdir. Elle ne demandait plus qu’à rentrer chez elle, mais la crainte de recroiser l’inconnu l’empêcha de se risquer hors de sa cachette. Elle finit par s’asseoir et se faire toute petite sur le seuil de la porte.

Une forte odeur de soufre lui piquant les narines, l’esprit brouillon, la fillette cligna des yeux, incertaine de l’endroit où elle se trouvait. Le temps de discerner l’ombre d’une présence près d’elle, un grattement râpeux résonna tel le bruit d’un tissu se déchirant. Une lumière vive l’éblouit brutalement et l’odeur luciférienne du soufre lui brûla une fois de plus les narines. Puis, en même temps que lui revenait le déroulement des derniers évènements, la lueur vacillante de l’allumette lui fit découvrir les contours d’un visage penché sur elle…
Chapitre 1
Édimbourg, août 1836
À Weeping Willow régnait l’habituel tumulte matinal. Alors que les appétissants effluves du bacon et des toasts, du café noir et des petits pains au lait finissaient d’extirper les plus paresseux de leur nid douillet, les domestiques s’affairaient déjà depuis un bon moment à leurs tâches quotidiennes. Dans la cuisine surchauffée, tintements de casseroles et cliquetis de faïence formaient le concert routinier qui mettait la journée en train. Halkit apportait dans la salle à manger les plats du petit-déjeuner des maîtres que venait de préparer Mrs Dawson. Betty suivait avec le pot de chocolat chaud. Dans le garde-manger, Mrs Shepherd, la femme de charge, vérifiait la commande qui venait d’être livrée par le grossiste et consignait chacun des articles dans l’inventaire. Helen venait de disparaître dans l’escalier de service pour mettre de l’ordre dans les chambres à l’étage tandis que Will’O le cocher et Peter le palefrenier se préparaient à commencer leur journée. Quant à Rachel, la femme de Will’O, elle s’était déjà attaquée à une pile de chemises à repasser. Surveillant d’un œil bébé Fanny qui s’amusait à faire une bouillie de ses œufs sur le plateau de sa chaise haute, elle inspecta les mains et le visage que lui présenta son fils aîné. Jugeant qu’il s’était correctement débarbouillé, elle accorda à Willie le droit d’aller rejoindre Mr Dawson dans son potager. Le jardinier avait fait de lui son jeune assistant. Aujourd’hui, la tâche du garçon serait d’arracher les mauvaises herbes, et plus tard, de rapporter à Mrs Dawson les légumes dont elle aurait besoin pour la préparation du dîner.
Résonnèrent soudain des fous rires dans la salle à manger. Revenant dans la cuisine avec son plateau vide, Betty s’esclaffa.
— Le Cheesestickshire ! s’écria-t-elle en imitant le pointu de l’accent anglais qu’avait emprunté Mr Blythe. Où donc trouve-t-il des noms aussi farfelus ?
— Où ça se trouve, le Cheese… shire quelque chose ? demanda Willie.
— Dans le monde qui n’existe que dans la tête de ce jeune homme, répondit Mrs Dawson en roulant les yeux vers le plafond.
— Allez, ouste Willie, dit la mère du garçon, ne fais pas attendre Mr Dawson !
L’esprit de Blythe débordait d’une imagination incroyable et il délectait tous les membres de la maisonnée de ses histoires aussi drôles qu’effroyables. Ce matin, il était à mimer un terrifiant lapin vert géant, shérif du comté du Cheesestickshire 4 , l’un des personnages de la pièce qu’il écrivait pour le spectacle du premier jour de l’an. Little Joe and the Great Green Rabbit 5 racontait l’histoire d’un petit garçon qui avait reçu pour mission de mettre fin au régime tyrannique du lapin vert géant qui réquisitionnait tous les fromages du Cheesestickshire pour sa consommation personnelle. Le fromage étant son principal moyen de subsistance, la population de son royaume commençait à souffrir de la faim.
— Pourquoi ton méchant shérif n’est pas un affreux ogre ? Ou une souris. Les souris aiment le fromage, non ? Puis, un lapin, c’est pas vraiment vilain… Et pourquoi il est vert, le lapin ? souleva petit Joe, le benjamin de la famille.
— Si tu mangeais autant de fromage que lui, tu serais vert toi aussi, répliqua Frances, la plus jeune des filles Seton. Et j’imagine que, le lapin, il est aussi gros qu’il est méchant.
Naturellement, l’apparence des personnages de Blythe devait symboliser la démesure de leurs vices.
Levant le nez de son journal, Francis Seton émit un petit rire et son regard croisa celui de Halkit, à son poste près de la porte.
— Je me demande sous quels traits notre jeune auteur dépeindrait certains de nos honorables politiciens à Westminster, lui lança-t-il discrètement.
— Il en ferait une intéressante ménagerie, monsieur, répondit le majordome.
— La fiction n’est jamais très loin de la réalité, commenta Dana en mordant dans son toast grillé.
— Bah, un gros lapin méchant, ça fera plus drôle ! décida Joe, l’air content.
— Et moi, je ferai quoi dans la pièce ? s’enthousiasma Frances.
— La sœur de Petit Joe, lui apprit Blythe.
Frances frappa de joie dans les mains. Si l’idée de jouer la pièce devant la famille les enchantait, pour Joe, la fierté de jouer son propre rôle semblait avoir ajouté quelques huitièmes de pouces de plus à sa taille.
Ajouter le qualificatif « petit » au surnom de Jonathan Seton était devenu une habitude. Le garçon, qui avait maintenant huit ans, était aussi grand que sa sœur Frances, qui avait presque trois années de plus, et il chaussait à peine une pointure de moins que Blythe, qui lui, avait atteint ses quatorze ans. Il était clair que Joe ne serait plus « petit » pour très longtemps encore. Et ses rêves grandissaient au même rythme que lui. Comme le soulignait souvent Mr Dawson, bientôt la planète ne suffirait plus pour le porter. Joe Seton aurait besoin de l’espace de tout l’Univers pour se réaliser. Le garçon se passionnait pour tout ce qui se propulsait à la vapeur. Il dessinait des locomotives et des navires aux proportions gigantesques, des monstres d’acier qui, selon ses dires, allaient permettre aux gens de faire le tour du monde à la vitesse de l’éclair. L’idée était naïve, mais elle laissait soupçonner un esprit aux tendances révolutionnaires. À l’instar de Blythe, la folie du visionnaire infectait son jeune cerveau. Si l’un versait dans l’absurde, l’autre évoluait selon la logique.
Quelque part entre ces antipodes se situait Mr James, l’aîné des trois fils Seton. James, le courant d’air, comme l’avaient surnommé les siens. Ces trois dernières années, l’existence du jeune homme dans la maison n’était devenue tangible que par les indices qu’il y laissait de son passage. Livres ouverts, croquis et plans oubliés sur la table dans la salle d’étude, avec quelques assiettes encore pleines de restes refroidis, tas informes de vêtements sur le plancher de sa chambre, rasoir abandonné dans l’eau savonneuse. L’empreinte tiède d’un baiser accordé à la sauvette. L’écho des portes qui claquaient derrière lui. James était partout et nulle part à la fois. Sa vie était agitée par tant d’effervescence que sa mère craignait qu’il y laisse prématurément sa jeunesse.
En même temps qu’il avait fréquenté l’université, puis la Bryce Architectural Academy dans St. James Street, il avait perfectionné sa technique de dessin dans les cours offerts par la Scottish Academy. James se disait maintenant prêt pour amorcer son apprentissage et avait postulé dans bon nombre de cabinets d’architectes. Trois des plus prestigieux au pays avaient retenu sa candidature : il s’agissait de James Salmon à Glasgow, William Henry Playfair d’Édimbourg et le très célébré Sir Charles Barry, à Londres. Toutefois, Barry n’avait sollicité ses services qu’en tant qu’inspecteur en bâtiments. Salmon lui offrait une place comme simple apprenti dessinateur. Quant à Playfair, il avait préféré recevoir James en entrevue avant de décider de la place qu’il pourrait lui confier dans sa firme.
La rencontre avait eu lieu la semaine précédente et c’est l’assistant de Playfair, William Notman, qui avait évalué James. Playfair avait besoin de nouveaux dessinateurs pour ses projets de rénovations de Minto House et du château de Floors, propriétés du sixième duc de Roxburghe. La réputation de Playfair n’était plus à faire. Il avait conçu une bonne partie de la New Town ainsi que signé les plans d’édifices aussi importants que le Old College de l’Université d’Édimbourg, l’observatoire de Calton Hill, la Royal Institution sur le Mound et le Surgeon’s Hall dans Nicolson Street. Par le style néoclassique de ses contributions architecturales à Édimbourg, Playfair était en grande partie responsable de son appellation d’Athènes du Nord. Mais, de l’éminent architecte lui-même, James n’en avait vu que les dessins et les plans qui ornaient les murs de ses locaux du 17, Great Stuart Street. La plus grande déception de James fut d’apprendre qu’après quatre années d’apprentissage et neuf autres comme assistant auprès de Playfair, Notman ne détenait toujours pas une pleine autorité, et ses réalisations devaient encore être contresignées par Playfair. James Seton aspirait à mieux qu’une carrière dans l’ombre d’un maître. Il désirait « être » le maître. Il voulait devenir célèbre. L’architecte le plus ingénieux, le plus innovateur et le plus adulé de son siècle.
Ainsi, petit Joe avait fait du « grand » James son modèle. Car, tout comme James, Joe cultivait des idées de grandeur, quoique de natures différentes. Si pour James, la grandeur se mesurait par la gloire, pour Joe, elle se comptait encore par la dimension physique de ses réalisations.
— Est-ce que mon personnage va devoir se battre avec ce méchant lapin ? s’inquiétait maintenant le garçon. Comment est-ce que je peux gagner contre un lapin géant aussi gros et malin ?
Blythe n’avait pas encore décidé de la manière dont le petit Joe de son conte affronterait le lapin géant.
— Réfléchis, petit Joe, est-ce que tu pourrais logiquement te battre à mains nues contre un monstre aussi grand que… disons, le vieux saule dans la cour ?
— Il est aussi grand que ça ? s’exclama Frances, impressionnée.
— Il est aussi grand que ta peur des vilains te permet de l’imaginer.
Il y eut un moment de silence autour de la table pendant lequel chacun mesurait dans son esprit son propre lapin vert.
— Moi, je ne le vois pas si grand que ça, crâna Joe.
Le commentaire fit rire sa mère.
— Te voilà soudain bien confiant en tes moyens, mon garçon, remarqua Francis par-dessus son journal.
Sentant qu’on remettait en question ses « moyens », Joe se renfrogna. Il recula au fond de sa chaise et, avec une moue boudeuse, croisa les bras sur sa poitrine.
— Le lapin vert géant n’est quand même qu’un personnage de conte, fit-il valoir.
— Toi aussi, répliqua Blythe.
— Je ne suis pas un personnage de…
— Je parle du petit Joe qui doit affronter le lapin, nigaud !
— Blythe ! l’avertit Dana.
— Je veux être aussi énorme que le lapin ! décida Joe.
— Tu ne peux pas. Dans mon histoire, le lapin vert est aussi grand que le vieux saule et ton personnage est de la même taille que toi. Il va falloir te mesurer avec lui autrement qu’avec tes poings. Ce sera un peu comme… David contre Goliath, si on veut.
Frances revit en pensée une image de l’histoire biblique et fit la grimace.
— Est-ce qu’il va devoir couper la tête du lapin ?
— Avec une claymore ? renchérit Joe, qui ne détestait pas cette idée.
— Non, David et Goliath, c’est juste une histoire pour démontrer que s’ils savent se montrer malins, les petits faibles peuvent gagner contre les grands, plus forts.
— Dans la Bible, c’est la foi de David qui le fait gagner, spécifia Frances.
— Dans mon histoire, c’est avec l’arme de son intelligence que va combattre Joe, en attirant le lapin dans un piège.
Joe fit mine de réfléchir. Il se mit à rigoler.
— Tu veux dire, comme on a fait avec le gros Stuart ?
— Oh ! fit Frances en gloussant.
Dana cessa d’étaler sa confiture sur son toast et leva la tête. Une fois de plus, le journal de Francis s’abaissa.
— Qu’avez-vous fait avec le… avec le jeune Mr Cummings ?
Petit Joe et Blythe échangèrent un regard incertain. Pour éviter de répondre, Frances s’emplit la bouche d’un scone à la crème fraîche.
— Votre père vous a posé une question, relança Dana.
Sachant qu’il devait obéir, Blythe se leva.
— Stuart Cummings et ses amis ne cessaient de s’en prendre à Joe. Ils… imitaient sa manière de rire pour le ridiculiser devant les autres, ajouta Blythe en jetant un œil vers son frère.
Parce que Joe avait effectivement un rire particulier, qui reproduisait parfois trop fidèlement le grognement d’un porc. À la maison, sous peine d’être sévèrement puni, il était formellement interdit de s’en moquer, mais en dehors de Weeping Willow… Blythe jugea cependant préférable de taire les remarques irrévérencieuses qu’avait faites Cummings sur les origines probables de Joe : soit qu’il était sans doute le fruit d’une « expérience » de son père avec une truie. Les chirurgiens, c’était connu, s’adonnaient parfois à des expériences sur des animaux. Trop jeune, petit Joe n’avait cependant pas deviné à quel type d’expérience Cummings avait fait allusion. Blythe, du même âge que Cummings, s’en était fait une meilleure idée. Si Cummings se montrait un élève brillant en classe, dans la cour d’école, il pouvait se révéler le plus odieux des personnages. Sa stature et son agilité en avaient fait un excellent sportif, mais il n’endurait pas la compétition. Et quand Joe avait commencé à connaître un peu de célébrité au football, Cummings avait décidé d’en faire sa tête de Turc. Plus d’une fois, Blythe avait dû consoler son petit frère au retour de l’école et l’encourager à ne pas écouter les stupidités du « gros » Cummings, comme ils l’appelaient. Encore là, Blythe mesurait son compagnon de classe à sa stupidité. « S’il s’en prend à toi, c’est parce que tu es meilleur que lui. Tu verras, il finira par se lasser et il te laissera tranquille. »
Pourtant, les semaines passaient et Cummings ne lâchait pas Joe, même après qu’il se fut volontairement retiré de son équipe de football au prix d’une nuit de sanglots. Joe avait supplié Blythe d’intervenir, mais Blythe ne s’était pas senti « physiquement » de taille à le faire. Puis était venu le jour où, lors d’un débat sur Platon et Aristote, un lapsus commis par Cummings pendant son exposé avait déclenché un fou rire général tout de suite après une performance particulièrement brillante de Blythe. À la sortie du cours, accompagné de ses sempiternels fidèles, Cummings l’avait approché sous prétexte de le féliciter. Pour terminer, avec une suffisance blessante, il avait mis sa faute de langage sur le compte de la stupéfaction de découvrir autant d’esprit dans un « aussi petit cerveau ». Évidemment, Cummings relativisait la dimension du cerveau de Blythe en fonction de celle de sa taille.
Ne pas grandir au même rythme que les autres garçons de son âge affligeait secrètement Blythe. Au même âge que lui, son frère James avait profité de trois pouces de plus, et sa sœur Charlotte, de presque deux. Aujourd’hui, il mesurait pratiquement la même taille que sa sœur Janet l’an dernier. Les marques datées sur un pan de mur de la cuisine soigneusement préservé par Mrs Dawson en témoignaient cruellement. Allait-il toujours conserver la petitesse et la délicatesse d’une fille ?
C’est son amour-propre ainsi offensé qui avait décidé Blythe à mettre au point un scénario, pas assez méchant pour lui attirer des ennuis, mais qui écorcherait suffisamment l’orgueil de Cummings pour lui faire retenir la leçon que les plus petits n’étaient pas nécessairement les plus faibles.
— Et ? fit Francis, qui attendait la suite.
— Et… bien, nous lui avons joué un… mauvais tour, si on peut dire, afin qu’il arrête enfin de se moquer de Joe.
Frances émit un hoquet et rigola derrière sa main. Francis accrocha le regard de Dana, qui haussa les épaules pour lui signifier qu’elle ne savait rien de cette affaire. Il déposa son journal sur la table.
— Blythe, si tu nous racontais en quoi consistait ce mauvais tour que tu as joué à Mr Cummings, qu’on puisse en rire nous aussi ?
Blythe commença par dire qu’il avait organisé avec son ami et complice, John Watson, une petite expédition… à la carrière désaffectée de Mr Wooley, spécifia-t-il dans un marmonnement qu’il voulut inintelligible, puis il enchaîna rapidement :
— J’ai invité Bobby Burns à venir avec moi, sachant qu’il allait à son tour inviter Roy et Cummings. Parce que Bobby ne fait jamais rien sans Cummings et…
— Vous êtes allés vous baigner à la carrière ? ! C’est à peine si vous savez nager ! l’interrompit Dana.
— Mère, je sais nager, et les autres aussi. Tous les garçons de mon âge vont se baigner à la carrière.
— Mais, s’il s’était produit un accident ! Tu aurais pu te noyer !
— Mère, ça n’est pas arrivé… soupira Blythe.
D’un geste de la main, Francis demanda à Dana de se calmer.
— Continue ton histoire, dit-il à son fils.
— Donc, pendant que nous nous baignions, petit Joe faisait le guet…
— Tu étais là, toi aussi ? fit Dana, tout à fait bouleversée. Blythe, tu as laissé ton frère se baigner dans la carrière avec vous ? ! Tu sais très bien qu’il n’a pas le droit de s’approcher de l’eau sans notre permission depuis qu’il est tombé dans la rivière !
— Je vous jure, Mère, que j’ai respecté les consignes, dit Joe. Je ne me suis pas approché de l’eau à moins de deux yards.
— C’est vrai, il est resté presque tout le temps en haut, près de l’abri de la pesée, voulut la rassurer Blythe.
— Je devais venir les avertir que le gardien de Mr Wooley se pointait. C’était pour obliger le gros… euh, Cummings, à sortir de l’eau et se rhabiller… Blythe avait mis une araignée sur ses vêtements. Une grooosse araignée toute poilue ! s’exclama Joe en démontrant avec ses mains la taille peu commune de l’arachnide.
— Et, Stuart Cummings, quand il a vu la grosse araignée sur ses vêtements, il s’est mis à hurler ! s’esclaffa Frances.
— Parce que tu y étais toi aussi ? s’écria Dana.
Elle s’était levée de table d’un bond, cette fois, tout à fait hors d’elle.
— Bien sûr que non ! répondit sa fille en roulant des yeux d’horreur devant l’idée de se trouver en compagnie d’une bande de garçons tout nus. C’est Joe qui m’a tout raconté. Il paraît que Stuart Cummings a une peur bleue des araignées. Et il a tellement eu peur qu’il n’a pas voulu s’approcher de ses vêtements et a supplié les autres d’enlever l’araignée.
— Mais personne ne voulait le faire, pas même avec un bâton, continua Joe. Il faut dire que l’araignée était vraiment effrayante à voir.
— C’était une mygale, expliqua Blythe, pour leur en préciser l’image.
— Une mygale ? fit Francis, sceptique.
— Mais moi, je n’ai pas eu peur ! claironna fièrement petit Joe. J’ai aplati la grosse araignée avec ma main nue, se vanta-t-il en mimant son geste courageux, et je l’ai jetée au loin avant que les autres découvrent que l’araignée était déjà morte…
— Tu ne devais pas l’abîmer, maugréa Blythe.
— Je ne l’ai pas fait exprès !
— Non ?
— Je n’ai pas réfléchi, avoua enfin Joe. Sur le coup, elle m’a fait aussi un peu peur et je n’ai pas osé la prendre… Alors, je l’ai écrabouillée pour être certain qu’elle était vraiment morte.
— Et moi, j’ai dû rembourser la valeur de l’araignée…
— Tu oublies que je t’ai donné ma tirelire pour ça, fit Joe.
— Elle contenait à peine trois shillings !
— Attendez, les arrêta Francis, d’abord, d’où venait cette araignée ?
— Nous l’avions empruntée à la collection du frère de Watson, répondit Blythe.
— Empruntée ?
— Si on veut… Nous devions la remettre à sa place avant qu’il s’en aperçoive.
— Combien valait cette mygale ?
— Une couronne 6 , l’instruisit son fils avec l’amertume que lui avait laissée la dépense.
— J’espère que votre petite farce en a valu le prix !
— Ah ! ça, oui ! s’écria Joe. Tous les autres se sont mis à rire de Cummings parce qu’il avait eu peur d’une bestiole tandis que moi, je n’avais pas hésité à la tuer. Roy était tellement impressionné qu’il m’a invité à me joindre à eux pour boire le whisky que… oh !
Conscient d’avoir prononcé le mot qu’il ne fallait pas, Joe mit sa main sur sa bouche. Son frère lui fit les gros yeux.
— Du whisky ? fit Dana en sourcillant.
— Est-ce que Charlotte sera ici pour assister à la pièce de Blythe ? demanda Frances pour faire diversion.
Le regard de sa mère lui fit comprendre qu’elle n’y parviendrait pas. Alors, pressentant que sa présence ne serait plus souhaitée, elle demanda à quitter la table.
— Attends-moi dans la salle de cours, ordonna Dana d’une voix sèche. Joe, monte te débarbouiller. Will’O va bientôt arriver avec la voiture. Quant à vous, Mr Blythe, fit-elle en fixant son cadet avec colère, vous restez ici avec votre père, qui, j’en suis certaine, aura quelques mots à vous dire.
Joe et Frances partis, Dana s’adressa à son fils.
— Ton plan était peut-être louable, Blythe. Mais tu as placé Joe dans une situation dangereuse.
— Joe n’était pas en danger, Mère. Et j’ai fait ça pour lui.
Blythe n’ignorait pas qu’il risquait maintenant plus qu’un dimanche après-midi à rédiger la liste des conséquences qu’aurait pu entraîner son tour de mauvais goût. Il comptait sur le bon jugement de ses parents pour reconnaître le bien-fondé de ses intentions.
— Qui a fourni le whisky ? l’interrogea-t-elle.
Le garçon hésitait à répondre devant le majordome. Il lança un regard vers Halkit, qui comprit son malaise. Le majordome demanda à son maître si sa présence était encore indispensable. Francis lui accorda son congé.
— Moi, confessa Blythe en baissant le front après que la porte fut refermée.
Il entendit sa mère soupirer.
Dana attendait que Francis prenne les choses en main. Il avait croisé les bras et affichait un air sérieux, mais restait silencieux.
— As-tu l’intention de laisser passer cette incartade sans sévir ?
Elle s’était retenue de hurler. Oui, elle avait tout simplement envie de hurler.
— Je m’en occupe à l’instant, dit Francis en haussant légèrement le ton. Dana, reprit-il plus posément en la voyant se raidir, si tu me laissais faire ?
Elle acquiesça de la tête. Pourquoi t’emportes-tu aussi facilement ? se raisonna-t-elle. Joe n’a rien et Francis va s’en occuper… La tension dans ses poings se relâcha.
— Pardonne-moi, c’est la fatigue, répondit-elle plus calmement en massant ses tempes. L’orage m’a empêchée de dormir une partie de la nuit.
Certainement que ses nombreuses insomnies et ses soudaines agitations nocturnes qui la laissaient trempée de sueur étaient responsables de ses nerfs à fleur de peau. Il lui faudrait y remédier et demander à Mrs Dawson de lui préparer l’une de ses potions magiques, qui l’assommerait comme une belle au bois dormant. Elle poussa de nouveau un soupir, puis lissa quelques plis dans sa jupe.
— J’ai encore une ou deux choses à faire avant l’arrivée de mes élèves, murmura-t-elle avant de s’éclipser.
En silence, le père et le fils écoutèrent le pas traînant de Dana cadencer les coups de sa canne sur le marbre du hall. Puis une porte se referma avec une douceur qui les rasséréna. Francis réfléchissait maintenant à la meilleure attitude à adopter. Dans l’intervalle, Blythe survolait distraitement les titres du Edinburgh Courant sur la table.
— Quand cela s’est-il passé ?
— Un mois avant la fin des classes, sir.
Blythe expliqua que depuis, Cummings avait cessé d’embêter Joe à l’école et que Joe avait pu réintégrer l’équipe de football. Restait à dévoiler comment il s’était procuré l’alcool alors que seuls Halkit, sa mère et son père possédaient la clé du cellier.
— J’ai pris le whisky quand Halkit m’a demandé de descendre à la cave pour remplir la cruche de vin, murmura enfin Blythe, les yeux toujours rivés sur le bout de ses chaussures.
Francis prit un air choqué. Depuis quand le majordome s’adressait-il à ses enfants pour s’acquitter de ses tâches ? Blythe lui apprit qu’en fait, Halkit ne le lui avait pas vraiment demandé. Il avait proposé à Mrs Dawson de le faire pendant que Halkit faisait tremper ses mains dans un bain d’eau chaude mentholée. Ses rhumatismes le faisaient souffrir.
Francis arqua les sourcils, étonné. Mrs Dawson soignait Halkit à sa place ?
— Mrs Dawson le gronde parce qu’il ne vous consulte pas, expliqua Blythe. Elle dit que s’il continue à faire l’orgueilleux, il ne pourra bientôt plus soulever une cuillère normalement.
S’écoulèrent quelques secondes de silence pendant lesquelles la voix de cette bienveillante Mrs Dawson menait son monde dans la cuisine. Francis observa son fils, qui n’avait pas levé le nez depuis le début de l’interrogatoire.
— Tu descends souvent à la cave comme ça pour le compte de notre majordome ?
— Non… Je ne l’ai fait qu’une fois. Halkit l’a su et il ne veut plus que j’y aille à sa place.
— Une seule fois ! Dis donc, tu n’as pas mis longtemps pour en profiter et te servir au tonnelet de whisky ! À moins que ton geste n’ait pas été motivé que par un sentiment altruiste…
La mine de son fils confirma ses soupçons.
— Tante Harriet et Oncle Logan venaient pour la Whitsunday 7 . J’avais pensé qu’avec mon cousin Alexander…
Francis se rappelait la violente indigestion qu’avaient eue Blythe et Alexander. Dana avait remarqué que les deux garçons dégageaient une odeur assez marquée d’alcool. Pour l’expliquer, ils avaient raconté avoir trop bu de punch.
— Tu as trouvé ton expérience amusante ?
— Non, sir. L’odeur seulement du whisky me rend malade. Je n’en boirai plus jamais.
— Mais tu avais conservé le reste.
— J’avais oublié le flacon dans sa cachette jusqu’à ce que je monte ce mauvais tour contre Cummings.
Francis retira ses lunettes et frotta ses paupières. Puis il s’éclaircit la voix avant de continuer. Il questionna son fils sur ce qu’il avait compté faire avec l’alcool à la carrière. Le whisky ferait un meilleur travail pour attirer Cummings et ses amis dans son piège qu’une simple baignade dans la carrière. Cummings se vantait d’en voler dans les réserves de son père. Blythe n’avait pas l’intention d’en boire lui-même. Encore moins de laisser Joe y toucher.
Au final, cette histoire n’avait causé de tort à personne. Toutefois, Blythe avait contrevenu aux règles de la maison, dont l’une était de ne pas s’approprier ce qui ne nous appartenait pas sans en obtenir la permission. Une autre était de ne pas mentir.
— Vous allez me confiner à ma chambre tout ce dimanche ? demanda Blythe.
— Te confiner à ta chambre pendant l’excursion familiale serait-elle une punition suffisante ? J’en doute, déclara sévèrement Francis.
— Je peux doubler mes heures d’exercices au piano-forte pendant deux semaines, suggéra alors Blythe. Pendant un mois ? ajouta-t-il devant l’air irrésolu de son père.
Être privé d’un privilège ou voir l’une de ses corvées s’alourdir était les punitions habituelles chez les Seton. Francis n’était pas partisan des corrections physiques. Il croyait qu’elles alimentaient mieux les ressentiments qu’elles ne développaient le sens des responsabilités. Blythe avait horreur des leçons de musique. Prolongée sur un temps raisonnable, la peine pouvait être considérée comme juste. Mais dans son cas, pour l’avoir déjà subi auparavant, Francis savait que doubler ses heures d’exercices au piano-forte se révélerait être une punition collective. Blythe n’était indéniablement pas doué pour la musique.
— Je me prononcerai ce soir…
Croyant la salle à manger libre, Helen fit irruption avec un plateau pour nettoyer la table. Elle s’excusa, rouge de confusion, et s’apprêtait à revenir sur ses pas lorsque Francis lui dit qu’elle pouvait desservir. Puis il consulta la pendule : huit heures.
— File, maintenant, sinon vous allez manquer la séance d’essayage chez le tailleur, dit-il à son fils. Il ne reste qu’une semaine avant le début des classes. Vos uniformes doivent être prêts.
Le jeune homme obéit. Une minute plus tard, il était de retour.
— Vous en avez terminé ? Je peux le prendre ? demanda-t-il en indiquant l’exemplaire du Edinburgh Courant sur la table.
— Euh… oui.
Le garçon s’empara du journal et s’enfuit hors de la pièce en courant. Halkit l’attendait dans le vestibule avec sa veste et sa casquette. Après avoir gratifié Fritz d’une caresse entre les oreilles, il écarta le chien et grimpa dans la voiture, qui s’ébranla aussitôt, et, dépliant le journal sur ses genoux, il chercha le titre qui avait piqué sa curiosité : Meurtre sordide dans Bridgeton . Il raffolait des histoires de meurtres sordides. Elles l’inspiraient. Le côté morbide des humains, autant chez ceux qui commettaient les crimes que chez ceux qui se plaisaient à en entendre tous les menus détails, était fascinant. Il n’y avait qu’à voir avec quel intérêt ses frères et sœurs, tremblant de frayeur, l’écoutaient réciter ses histoires d’épouvante à la lueur d’une chandelle. Pour lui-même, l’évocation de cadavres sanglants et de fous déments, haches à la main, faisait hérisser ses cheveux et lui procurait d’agréables frissons. Il plongea dans la lecture de l’article.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? l’interrogea Joe, assis sur la banquette en face de lui.
— Rien, marmonna Blythe.
— Rien ? Il ne t’a pas puni ?
Absorbé dans sa lecture, Blythe ne répondit pas. Pendant quelques minutes, on n’entendit plus que la pluie qui mitraillait le véhicule et les grincements des ressorts elliptiques qui amortissaient les mouvements de l’habitacle.
— Je m’excuse, murmura Joe d’une petite voix. J’ai manqué à ma promesse. Je ne l’ai pas fait exprès. C’est sorti tout seul, tu sais. Tu me crois ?
Dans un geste qui imitait son père, Blythe abaissa un coin du journal. Il considéra par son expression la sincérité des sentiments de Joe. Il avait l’air vraiment malheureux.
— Bah ! Le jeu en valait le coup, non ?
— Ça, tu peux le dire !
Le sourire plein de reconnaissance de petit Joe finit de le réconcilier avec Blythe. Ce dernier lui rendit son sourire et reprit sa lecture.
— Que lis-tu ? demanda encore Joe.
— Une affaire de meurtre à Glasgow. Le corps d’une fillette a été découvert par des garçons de ton âge.
— Elle était morte ?
— Évidemment, puisque c’est un meurtre. Écoute ça…
Meurtre sordide dans Bridgeton
Au matin du cinq août dernier, trois garçons ont fait la macabre découverte du corps atrocement mutilé d’une fillette dans le puits inondé de la mine désaffectée de Mr Nimmo située sur la propriété de Barrowfield Farm. Gracie Macnab, qui n’avait que sept ans, a été victime d’un crime d’une rare violence qui n’est pas sans rappeler le massacre de moutons qui a eu lieu en juillet dernier, à moins d’un mile de l’endroit où elle a été trouvée. La nature sauvage de ces crimes a fait craindre à plusieurs le retour des loups.
— Il y a des loups à…
— Chut ! Laisse-moi finir :
Hypothèse peu probable, selon les autorités, qui attestent que le dernier loup en Grande-Bretagne a été officiellement abattu par un certain Mr Macqueen dans les Highlands il y a près d’un siècle déjà. Cependant, l’idée de voir rôder de nouveau ces terribles bêtes sème la terreur parmi la population, réveillant les vieilles légendes sur des créatures maléfiques assoiffées de sang. Les autorités tentent d’apaiser les craintes et de taire les rumeurs non fondées et cherchent plutôt une réponse logique à ces crimes. La veille de la tuerie des moutons, la police a rapporté qu’une altercation avait eu lieu entre un groupe de Gitans et Mr Taylor, propriétaire de Springbank, qui leur refusait l’hospitalité de ses terres. Le lendemain, les Gitans avaient disparu, mais le berger faisait la découverte des restes d’un mouton non loin de l’endroit où ils avaient campé. Toutefois, la police hésite encore à faire un lien entre les deux évènements et le meurtre de Gracie Macnab et poursuit son enquête. Le père de la petite victime, Mr Hugh Macnab, aide-ingénieur pour la Camlachie Foundry, promet une récompense de 10 livres sterling à quiconque fournira des informations menant à l’arrestation du ou des coupables de cet ignoble meurtre. Tout renseignement doit être impérativement acheminé au bureau de Sir Archibald Alison, shérif du Lanarkshire.
Après qu’il eut terminé, Blythe leva son nez du papier et posa sur son frère un regard plein de mystère.
— Des créatures maléfiques assoiffées de sang, murmura-t-il de cette voix d’outre-tombe qu’il réservait aux passages particulièrement terrifiants de ses récits.
Un frisson secoua Joe et l’horreur se peignit sur son visage. Content de l’effet, Blythe sourit d’une oreille à l’autre.
— De quel genre de créature crois-tu qu’il s’agit ? le questionna Joe.
— Une créature mi-homme, mi-bête, sans doute.
— Avec des dents pointues et de longues griffes ?
— Évidemment.
— Et à la peau de quelle couleur ?
— Si on a affaire au Bogeyman 8 , la peau doit être noire. Mais s’il s’agit d’une Banshee 9 , elle sera nécessairement blanche.
Immobile sur son siège, Joe tentait de visualiser ces créatures maléfiques qui venaient parfois le visiter dans ses cauchemars.
— Tu crois que la créature pourrait aussi être un Bonnet rouge 10 ?
— Qui sait ? chuchota Blythe.
Il devait y réfléchir. Son regard se perdit dans l’eau qui dessinait sur la vitre un réseau compliqué de fils s’entrecroisant comme dans une toile d’araignée. Il avait déjà écrit deux histoires de Bogeyman, et les malicieux Bonnets rouges en peuplaient la plupart. Peut-être qu’une Baobhan Sith 11 pourrait faire l’objet de son prochain conte d’horreur. Sa beauté légendaire avait mystifié plus d’une victime. Les gens étaient toujours moins vigilants face à une belle personne. La beauté symbolisait souvent la perfection de l’œuvre du Créateur. Or, dans le cas de cette femme vampire, son créateur ne pouvait qu’être Satan. Il l’imaginait déjà se pourléchant les lèvres du sang de…
— Et si c’était ces Égyptiens dont ils parlent dans le journal ? Tu crois que ça pourrait être l’un d’eux ? Ils sont bizarres. C’est vrai, il y en a toujours à la foire annuelle de Leith. Ils font danser des chiens. Mais peut-être que ce sont des loups qu’ils déguisent en chiens. Qu’est-ce que tu en penses ?
— L’idée est à considérer, répondit Blythe, qui pensa que son frère n’était pas si bête que ça.
— Frances m’a dit que Madame Faa est une sorcière parce qu’elle peut lire notre avenir dans les lignes de notre main. Madame Faa est Égyptienne.
— Frances s’est fait prédire son avenir par Madame Faa ?
— Oh, non ! Tu sais bien que Mère nous l’interdit. Mais, il faut certainement être une sorte de sorcière pour faire ça, non ?
— Il faut posséder des pouvoirs surnaturels, c’est certain, concéda Blythe. Des pouvoirs acquis lors de pactes faits avec des démons en échange de…
Blythe se représenta cette vieille Gitane qui se faisait appeler « Madame Faa ». Il l’avait entrevue à la foire, à travers les rideaux de son kiosque devant lequel des dizaines de gens faisaient la queue, deux pence à la main. Avec ses longs cheveux gris et ses doigts tordus, sa peau toute ratatinée et ses vilaines dents noires, à quel pacte ne consentirait-elle pas pour retrouver sa prime jeunesse ? Sacrifier des enfants et offrir leur sang aux démons en échange d’une beauté éternelle ?
— Madame Faa pourrait fort bien être une Baobhan Sith … murmura-t-il pour lui-même.
— C’est quoi une Baobhan Sith ?
— Une sorte de vampire.
— Tu veux dire une goule ?
Blythe observa son jeune frère. Joe avait peur. Faire peur grisait Blythe. Il esquissa un sourire énigmatique.
— C’est ça, une goule qui dévore les enfants…

La porte de la bibliothèque s’ouvrit en même temps que Dana poussait le battant de la fenêtre. Francis demeura sur le seuil, hésitant à s’aventurer plus loin. Sur le bureau, les piles de livres et de dossiers étaient nettement alignées. L’encrier était débouché et, sur le buvard, une plume et une feuille de papier attendaient Dana, debout devant la fenêtre, lui tournant le dos.
Francis alla vers elle, enlaça sa taille et appuya son menton sur son épaule.
— Quand la pluie va-t-elle cesser ? se plaignit-elle.
La pluie tombait depuis trois jours. La pièce sentait l’humidité. Il suggéra de faire allumer le feu.
— C’est déjà trop chaud.
Francis ne trouvait pas. La température était même plutôt fraîche. Le teint de Dana avait pris une teinte plus rose et elle secouait le col de sa robe pour aérer sa gorge. Il effleura sa joue : elle était un peu moite.
— Je ne suis pas fiévreuse, le rassura-t-elle en se retournant légèrement pour le regarder. Je vais bien, Francis.
Elle lui sourit pour mieux l’en convaincre.
— Tu m’en vois soulagé.
— Il fait juste un peu chaud, dit-elle en se dégageant doucement de son étreinte. J’aimerais prendre un peu d’air. J’ai envie… je ne sais pas.
— Tu m’assurais que les cours de peinture te désennuieraient. Ce n’est pas le cas ?
— J’aime donner des cours de peinture. J’aimerais seulement pouvoir peindre plus sérieusement. Pour moi-même…
Il comprit soudain qu’elle revenait avec son projet d’exposition. Parce qu’elle n’en avait plus reparlé depuis le début de l’été, il avait naïvement imaginé qu’elle l’avait abandonné.
— Tu tiens toujours à monter cette exposition ?
Dana acquiesça. Elle fit quelques pas vers le bureau, en caressa distraitement la surface du bout de ses doigts. Son regard survola les objets qui s’y trouvaient. Des articles d’écriture et autres accessoires qui faisaient partie du décor de cette pièce depuis des décennies. Excepté pour une pierre de forme triangulaire imprimée d’une multitude de motifs striés. Des coquillages, ou plus précisément, des fossiles de brachiopodes, selon Mr MacGillavray, le curateur du musée du Royal College of Surgeon d’Édimbourg. MacGillavray était un passionné d’histoire naturelle. Le précieux morceau de pierre était un souvenir d’une expédition de Francis et de ses fils dans la gorge de la rivière Avon, près de Bristol, l’une des nombreuses qu’ils avaient faites pendant la formidable équipée familiale à Londres qui avait duré dix semaines. Son regard s’arrêta ensuite sur la feuille de papier blanc, lui rappelant la lettre qu’elle s’était promis d’écrire à Charlotte ce matin. Elle n’en avait plus le temps avant le départ de Francis pour l’hôpital. Elle l’écrirait plus tard, donc, et il la mettrait à la poste demain.
— Tu sais tout le travail que représente une exposition de peinture en solo.
Il débutait toujours avec le même argument.
— J’ai le temps, releva-t-elle un brin ironique. Il faut cependant commencer quelque part.
Pour Dana, quelque part signifiait ailleurs. Partir. Elle ne se contentait plus du paysage que lui offrait Weeping Willow. Elle en avait fait le tour, à pied, en buggy. Elle l’avait peint dans toutes ses nuances, des plus subtiles de l’hiver aux plus vibrantes de l’été. Le goût du voyage la rattrapait, fourmillait dans ses membres, invitait son imaginaire. Les enfants grandissaient, s’éloignaient un à un vers un monde qui finirait de peaufiner ce que la matrice familiale avait formé. De cette liberté nouvelle qui s’offrait à elle, Dana voulait en profiter. Voyager et peindre. Le dernier voyage datait de trois ans déjà. Elle avait peint. Un peu. Trois toiles de petite dimension. De jolis paysages dans le Lake District, surtout. Mais rien d’émouvant. Avec les enfants, elle n’avait pas eu le loisir de s’imprégner de la scène, de laisser les émotions l’envahir et la guider. Cette fois, elle voulait partir et laisser le tumulte de la maisonnée derrière elle. Mais Francis ne pouvait pas quitter son poste assez longtemps pour l’accompagner. Il refusait de la laisser partir seule. Par principe, par égoïsme ? Une femme ne voyageait jamais seule. C’était impensable et cela soulèverait des questions dans l’entourage.
— Avec Blythe… comment cela s’est-il passé ?
Elle avait mis plus d’entrain dans son ton.
— J’ai entendu la suite de ses explications. Blythe a cru agir pour le bien de Joe et son frère n’a en aucun moment été véritablement exposé au danger. Par contre, il a menti et il a volé le whisky dans le cellier.
— Comment s’y est-il pris ?
— Mrs Dawson lui en a donné la clé.
— Mrs Dawson a fait ça ?
— Pendant que Halkit faisait tremper ses mains pour soulager ses articulations. Selon Blythe, notre bon vieux Halkit souffre de l’humidité et du froid de la cave. Blythe s’est… donc « généreusement » offert pour descendre et remplir la cruche de vin à sa place. Il en a tout bonnement profité pour se faire une provision d’eau-de-vie dans le but de la partager avec son cousin Alexander. Tu te rappelles la visite de ta sœur à la Whitsunday ?
Le souvenir des deux garçons affreusement malades revint d’emblée à Dana.
— Ah ! Je me disais aussi… Dieu ! s’écria-t-elle soudain en se laissant tomber dans le fauteuil. Et moi qui ai rudement réprimandé Mrs Dawson parce que je croyais qu’elle avait trop mis de rhum dans le punch !
Elle avait honte et était furieuse à la fois.
— Pour le whisky, il a retenu la leçon. Par contre, ses mensonges sont restés impunis. Blythe s’est montré plutôt raisonnable en suggérant de doubler ses heures au piano-forte pendant deux semaines. Je lui ai dit que je rendrais mon verdict ce soir.
Dana fixa la feuille de papier sur le bureau. Elle pinça les lèvres pour les détendre ensuite en une grimace incertaine.
— Peut-être que le charger d’une corvée domestique ferait tout aussi bien l’affaire et serait plus utile.
Francis hocha positivement la tête.
— Que dirais-tu de l’astiquage de l’argenterie ? Cela soulagerait certainement Halkit.
Dana acquiesça à son tour.
— Voilà qui est réglé. Maintenant, si nous passions à James, lança-t-il dans un brusque changement de propos. Il est tenté d’accepter l’offre de Playfair, mais il craint qu’une fois dans le cabinet, on l’y oublie. Et je le cite : Playfair n’acceptera jamais de partager son trône.
Elle rit.
— Il est si pressé. Et… peut-être un peu trop ambitieux ? La renommée se gagne au mérite. Le mérite se gagne avec le temps. Personne ne peut faire autrement.
— Il le sait. Du moins, son inconscient le sait. Pour le moment, il est un peu désorienté. Il comptait sur le retour de Matthew avant l’automne.
Matthew Douglas, le fils de Caroline, la sœur aînée de Francis, dirigeait un cabinet d’architectes à Glasgow. Il avait promis à James d’en faire son apprenti. Mais, à la fin de l’été de 1835, Matthew, sa femme et leurs deux filles étaient montés à bord de l’un de ces grands navires d’acier à la vapeur pour un voyage en Amérique et lors de leur passage dans le Bas-Canada, Mrs Douglas était tombée malade, les obligeant à repousser leur retour. En novembre, l’épouse de Matthew n’était pas encore suffisamment rétablie pour prendre la mer. C’est ainsi que les glaces avaient fini par paralyser le trafic fluvial sur le fleuve Saint-Laurent, emprisonnant le couple dans la province de neige. Pendant que son associé administrait seul le cabinet de Glasgow, les Douglas n’avaient rien eu de mieux à faire que de découvrir Montréal. Le distillateur et homme d’affaires Thomas Molson leur avait offert l’hospitalité et, par son entremise, on leur avait présenté l’élite britannique surnommée, selon ses termes, la « Clique du Château », et composée en bonne partie des riches marchands et politiciens qui gouvernaient la province. Montréal ne s’agitait pas de l’effervescence croissante de l’industrie comme à Glasgow, encore moins y retrouvait-on le faste et le chic des grands établissements de Londres, mais la société bourgeoise y était tout aussi divertissante. Montréal leur plaisait.
Ayant appris de son associé à Glasgow que les affaires en Écosse tournaient au ralenti, question de gagner au manque, mais surtout de s’occuper pendant les longs mois d’hiver, Matthew s’était laissé attirer par une commission pour la conception d’une résidence de prestige dans l’ancien chemin rural de Sainte-Marie, depuis peu renommé « rue Sherbrooke ». L’endroit était recherché par la bourgeoisie pour sa tranquillité et ses charmes agrestes. Le temps de mener à bien le projet, les Douglas avaient décidé de louer une maison et de retarder de quelques mois de plus leur retour en Écosse. Au grand désespoir de James, qui, ne désirant pas mettre sa future carrière en veilleuse, avait décidé de postuler ailleurs.
— Je pense que Jamie devrait prendre un peu de temps pour lui-même avant de se lancer, conclut Dana. Depuis trois ans, il se consacre entièrement à ses études et néglige le reste. C’est sans doute pourquoi il ne tient plus en place. Il ne dort pas assez. Ces derniers mois ont été les pires de tous.
— Obtenir les meilleurs résultats était important pour lui.
— Il les a obtenus et je l’en félicite. Mais qu’il prenne enfin un peu de temps pour se reposer et s’amuser. Cela ne pourrait que lui être bénéfique.
— Je suis d’accord, dit Francis. Financièrement, rien n’oblige James à commencer à travailler sur-le-champ.
Il laissa son regard vagabonder dans le paysage pendant quelques secondes.
— J’ai longuement réfléchi et j’ai pensé que…
Incertain de la manière dont sa femme allait accueillir son idée, Francis hésita.
— Tout va bien pour nous, se reprit-il. Je veux dire, nos soucis monétaires maintenant derrière nous, nous pourrions envisager d’offrir quelque chose à James.
— Une récompense, en quelque sorte.
L’idée plaisait à Dana. James avait travaillé si fort… Son sourire encouragea Francis à poursuivre.
— Un cadeau, si tu veux. Une occasion qui ne se représentera probablement pas avant des années. Une chance qui n’est offerte qu’à une minorité de jeunes hommes de son âge. James est pressé d’entreprendre sa carrière d’architecte. Mais, à dix-huit ans, que connaît un homme du monde, de la vie ?
La joie de Dana se figea. Devant l’expression de Francis, quelque chose lui disait que son idée allait bientôt lui déplaire. Un mauvais pressentiment. Elle posa à plat les mains sur ses genoux.
— Je crois sincèrement que permettre à James de voir un peu de ce monde pourrait lui ouvrir une fenêtre nouvelle sur son art, poursuivit Francis.
Avait-il choisi les bons termes ? Dana ne réagissait pas. Elle ne pouvait pas ne pas avoir compris où il voulait en venir.
— Les plus importants architectes du pays ont tous bénéficié de cette expérience.
— Tu veux offrir le Grand Tour à Jamie ?
Elle avait posé la question avec un calme parfait.
— Rien de moins, répondit fièrement Francis. Dana, imagine tout ce que pourra lui apporter ce voyage. Un homme du monde qui n’a jamais vu l’Italie traîne en lui toute sa vie durant une forme d’infériorité.
Ridicule ! songea Dana.
— C’est ce que tu éprouves face à tes pairs ?
Dans une gymnastique faciale comique, Francis tenta vainement de réprimer un sourire.
— Euh… non. C’est ce que pensait Boswell 12 , déclara-t-il en riant.
— Boswell ?
Le nom sortit de sa gorge trop serrée dans une sorte de hoquet. Elle aurait voulu rire avec lui, mais n’y parvint pas.
— Boswell n’a jamais visité l’Italie.
— Il a tout de même parcouru une partie de l’Europe, il me semble…
— Peu importe, Dana, reprit-il plus sérieusement. Trois années d’études ont bourré le crâne de James des doctrines et de la philosophie de ses maîtres. Ce n’est pas mal, mais, s’il veut émerger de la masse comme il en a l’ambition, il va devoir développer un style distinct, original, qui sera sa signature. Pour cela, il doit nécessairement forger sa propre vision du monde et de la vie. Enfin…
— La maturité ne s’acquiert pas en quelques mois à faire du tourisme et… je ne sais quoi d’autre, lui fit-elle observer. Nous savons tous les deux que ce ne sont pas que les beautés de l’architecture qu’apprécient les jeunes hommes en Italie.
Francis posa une cuisse sur le bureau et croisa les bras sur sa poitrine le temps de trouver une façon de reformuler son point de vue.
— James est un garçon sérieux. Je suis persuadé que cette expérience ne pourra que contribuer à ses succès futurs. Les richesses architecturales antiques ont de tous les temps inspiré aux hommes l’élaboration de styles nouveaux. La Renaissance, le baroque… l’Italie n’en est-elle pas le berceau ? Les Italiens n’en sont-ils pas les maîtres ? Comment comparer l’étude des œuvres architecturales dans leur contexte à celle réduite à leurs plans sur du papier ? Dana, je n’ai pas acquis toutes mes connaissances par les livres. Pour être plus concret, les… cadavres m’ont fourni un précieux enseignement que je n’aurais pu recevoir autrement.
La pluie continuait de battre les fenêtres de la bibliothèque. Dana restait silencieuse. Un sentiment de culpabilité la taraudait. Cette discussion ne devrait-elle pas se dérouler dans l’enthousiasme ? Ne devrait-elle pas être transportée de bonheur pour la chance de James ?
— Bon, je sais, ma comparaison est un peu déplacée, reprit Francis sur un ton qu’il voulait plus convaincant. J’essayais seulement de démontrer plus clairement en quoi l’Italie a beaucoup à offrir à James. Le baroque le fascine. Que retrouve-t-on de ce style ici ? Si peu… sinon quelques réalisations de Wren et Vanbrugh. Mais le genre n’a pas vraiment pris son essor. Les Anglo-Saxons l’ont boudé parce qu’il était sanctionné par l’autorité papale. C’était l’architecture des catholiques.
— Je ne savais pas que tu t’intéressais autant à l’histoire de l’architecture, observa Dana, sincèrement surprise par ses connaissances.
— C’est James qui m’a appris, avoua Francis.
Puis il marqua une pause avant de continuer :
— J’ai su que son ami Frederick Mitchell partait pour le continent en novembre prochain. C’est son oncle qui l’accompagnera à titre de gardien de ses vertus, en quelque sorte. Tu te souviens de Mr Stearn ? Celui que le docteur Mitchell a invité à venir nous présenter cet impressionnant spectacle d’images.
Dana hocha la tête.
— Oui, si je me souviens bien, il s’agissait du frère de la belle-sœur du docteur Mitchell. Mr Stearn est en visite chez sa sœur à Craigmillar ?
— À sa mort, Mr Mitchell a laissé sa femme dans une situation difficile. N’ayant pas d’enfants à lui, Mr Stearn s’est chargé de pourvoir à l’éducation de ses neveux. Il vit à Craigmillar depuis un an.
— Ah ! Il fait toujours des représentations de… Comment il appelait cela ?
— Fantasmagorie.
— Il avait vraiment impressionné les enfants. Peut-être que nous pourrions le réinviter…
— Charles Prescott sera aussi du voyage, continua Francis, qui ne désirait pas s’égarer de son sujet. Évidemment, James ne m’a pas explicitement demandé d’en être aussi. Mais… Dana, il aurait fallu que tu voies cette lueur dans son regard lorsqu’il m’en a parlé. Selon lui, l’Italie possède les plus fabuleux joyaux de l’art baroque. Comme cette fontaine monumentale à Rome… Trevi, je crois.
— James ne m’a jamais parlé de ce voyage, lança Dana sur une note qui soulignait son agacement.
Devant l’expression de son mari, elle saisit rapidement ses intentions, et l’agacement céda à un vague sentiment de panique. Elle détourna son regard vers le bureau et soupira profondément.
— Tu n’es pas d’accord avec mon idée, c’est ça ? dit Francis sans cacher la déception que cela lui causait.
— Il aura à peine dix-neuf ans et l’Italie, c’est si loin… fut tout ce qu’elle trouva à répondre pour s’expliquer.
C’était une excuse stupide. L’Italie était-elle plus loin de Weeping Willow que la Jamaïque ? Avait-elle ressenti autant de trouble lorsque Charlotte avait annoncé son désir de partir dans les Caraïbes ? Non. Elle avait même encouragé sa fille aînée, qui n’avait que quinze ans, à entreprendre ce voyage. Alors ?
— C’est le temps qui me rend grise, déclara-t-elle en baissant les yeux sur ses mains qui s’étaient rejointes sur ses cuisses. James ne connaît pas encore sa chance.
Un sourire satisfait s’étira sur le visage de Francis.
— Je n’ignore pas combien son absence te pèsera, Dana. Tu sais, les enfants…
Elle fixait ses jointures blanchies par la pression qu’elle mettait à les serrer et aspira au fond de sa gorge les larmes qui menaçaient de la trahir. Allons, Dana, tu pleures de joie ou de chagrin ? Ses mains se détachèrent doucement et elle plia et déplia les doigts pour les relaxer.
— Je sais… je dois apprendre à me détacher de mes enfants. Et si Jamie préfère intégrer le cabinet de Playfair ? lança-t-elle en y mettant plus de légèreté.
Tous les deux savaient que la chose était d’une totale absurdité. Mais le trait d’humour détendit l’atmosphère et Francis éclata franchement de rire.
Le vacarme d’un véhicule approchait de la maison. Huit heures trente : la première élève de Dana était sur le point d’arriver. Elle se leva prestement, ce qui mettait fin à l’entretien.
— C’est Will’O ! s’écria Francis.
Il récupéra quelques dossiers sur le coin du bureau et se dirigea vers son cabinet de travail attenant à la bibliothèque pour en ressortir quelques secondes plus tard, muni de sa mallette d’instruments chirurgicaux.
— Plusieurs interventions aujourd’hui ? s’informa Dana en le regardant faire l’inventaire de son contenu.
— Une ligature d’anévrisme est prévue pour cet après-midi. Et le jeune Macrae a finalement accepté que je procède à l’excision de son furoncle. La souffrance aura eu raison de sa peur du bistouri.
— Il était temps ! Ce furoncle gros comme un œuf sur sa joue est devenu absolument pénible à regarder !
Arthur Macrae était le fils d’une connaissance de Dana.
— Je suis attendu au Collège pour une conférence à dix heures.
— Les édulcorants ? Tu t’es enfin décidé ?
Francis boucla sa mallette.
— Je suis prêt à lever mon armée, Dana, déclara-t-il avec un sourire.
Une fébrilité soudaine avait modulé sa voix. Dana devinait toute l’anxiété et l’excitation qu’il devait éprouver.
La guerre contre l’édulcoration dans l’alimentation était devenue le nouveau cheval de bataille de Francis. Sensibilisé par son nouveau pharmacien sur les effets délétères des additifs que se permettait d’incorporer l’industrie dans une longue liste de produits consommables, et ce, à l’insu de ceux qui les consommaient, Francis avait entrepris des recherches sur le sujet. La situation était scandaleuse, d’autant plus que personne ne semblait s’en préoccuper sérieusement. Et pendant ce temps, des gens s’empoisonnaient. Il fallait agir, mais avec discernement. Francis ne voulait pas commettre les mêmes erreurs que Frederich Accum, cet apothicaire-chimiste qui avait pris à cœur de mener la lutte contre ces puissants manufacturiers avec qui il avait autrefois collaboré et dont il connaissait plusieurs secrets de fabrication. Ces secrets, Accum les avait dévoilés dans un traité sur les édulcorants et autres poisons incorporés dans l’alimentation publié sous le titre évocateur de There is Death in the Pot 13 . Francis en possédait un exemplaire. Sur le plat de la couverture en peau de veau noire, une araignée tissait sa toile à l’intérieur d’un cadre orné de serpents entrelacés. Au-dessus du titre en cartouche, la grimace d’une tête de mort rappelait sinistrement les vieux grimoires de sorciers. L’ouvrage avait soulevé l’indignation de la population et éveillé l’intérêt de quelques membres du Parlement, mais pas suffisamment pour qu’ils acceptent de soutenir Accum, qui, accablé par les nombreuses poursuites, s’était finalement retrouvé dans une position des plus désagréables qui l’avait contraint de fuir l’Angleterre.
L’édulcoration des aliments était une pratique tolérée depuis des décennies, pour ne pas dire des siècles, dans certains cas. Les quantités de substances illicites étaient si faibles qu’on ne décelait pas leur présence par le goût. Le poison qui s’accumulait alors sournoisement dans le corps prenait des années avant de faire son œuvre, tant et si bien qu’on ne faisait souvent plus le lien entre les symptômes et leur cause. Il fallait réglementer cette industrie. Tout comme Accum l’avait fait avant lui, Francis espérait obtenir l’oreille des autorités. Mais cette fois, en s’assurant d’être solidement appuyé par ses collègues et armé d’un rapport étayant clairement les effets pernicieux de l’édulcoration.
Pour le suivre dans cette guerre, Francis espérait convaincre ces mêmes précieux collaborateurs qui travaillaient avec lui sur le projet d’institutionnaliser un système sanitaire public de base.
Depuis l’épidémie de choléra, comme beaucoup de ses collègues, Francis avait commencé à s’intéresser de plus près aux conditions sanitaires publiques, puis à la santé publique en général. Jusqu’en 1832, on imputait aux miasmes toxiques la source des maux mortels tels le typhus, la varicelle, la tuberculose et la dysenterie. Ces maladies frappaient régulièrement les populations vivant dans des lieux surpeuplés et insalubres, pour dire autrement les couches sociales les plus basses de la société où le vice régnait sur la vertu. La maladie était leur punition de Dieu. Mais l’apparition du choléra était venue embrouiller cette naïve vision des choses. Comment expliquer ce mal qui frappait ses victimes avec une vitesse alarmante, sans distinction de leur classe, jusque dans ces lieux que les émanations miasmatiques n’avaient jamais atteints ? Mais encore, pourquoi assistait-on à une diminution de la contagion dans les milieux où les conditions sanitaires étaient plus favorables ? Et pourquoi certaines personnes en contact physique direct avec des malades ne contractaient-elles pas l’infection ? Les mêmes questions revenaient sans réponses satisfaisantes.
Les débats, souvent virulents, divisaient les membres de la communauté médicale. D’un côté, regroupés derrière Mr Edwin Chadwick 14 , résistaient les inébranlables miasmatiques, défenseurs d’Hippocrate, qui soutenaient la théorie aériste selon laquelle les maladies se développaient au contact de l’air vicié par des émanations de matières organiques en décomposition putrides. De l’autre, les contagionistes croyaient que les germes responsables des affections vivaient indépendamment des miasmes et se transmettaient par simple contact physique direct avec une personne ou un objet infectés. Les argumentaires des deux écoles de pensée croisaient l’épée sur une zone grise. Toutefois, tout le monde s’entendait pour dire que les animalcules, qu’on appelait les virus ou les germes, communiquaient la maladie et que la maladie ne relevait pas d’une intervention divine destinée à punir l’humanité. Bien que Francis préférât se ranger du côté des contagionistes, il ne réfutait pas toutes les théories des miasmatiques. La vérité, il en était convaincu, se cachait quelque part dans cette zone inconnue qui les divisait.
Pour conjurer tout retour d’épidémies comme celle du choléra de 1832, Chadwick préconisait un nettoyage des quartiers malfamés. Une initiative qu’applaudissait Francis, mais le contagioniste en lui savait qu’entretenir les rues de la ville ne suffirait pas à tenir éloignées les maladies. L’hygiène, selon lui, était une affaire collective qui passait d’abord par la propreté corporelle et celle de l’environnement de chaque individu, qu’il fût riche ou pauvre. Dans cette perspective, pour donner l’exemple, dès son ouverture au public, Francis avait établi une liste de règles strictes à observer dans son hôpital : lavage des mains après chaque contact avec un patient infecté ; changement de draps entre chaque nouveau bénéficiaire, la literie, comme toute lingerie utilisée pour les soins, devant être bouillie dans une solution caustique ; aération quotidienne des salles des malades et isolation complète de patients atteints de maladies reconnues comme contagieuses. Les mêmes précautions devaient s’appliquer aux instruments. « Dans la plus humble des cuisines de ferme, la cuisinière récure ses marmites et ustensiles entre chaque préparation de repas ! Ne devrait-il pas en être de même entre chaque intervention dans un hôpital ? » Évidemment, ces mesures n’empêchaient pas les maladies de suivre leur cours, mais elles avaient efficacement réduit leur propagation parmi les bénéficiaires de l’établissement. Ce qui avait valu au Seton and Cullen’s Public Hospital sa réputation d’excellence. Une réputation enviée qu’il avait mis cinq années à construire.
Après avoir tout perdu dans l’incendie de son premier hôpital et avoir été injustement accusé par sa compagnie d’assurances d’être à l’origine du brasier afin de se sortir d’une impasse financière, Francis avait été anéanti. Mais, encouragé par Dana et son beau-frère Jonat, il s’était relevé et avait persévéré. Ainsi il gagnait son pari contre le destin. Aujourd’hui, après avoir reconquis l’estime de ses pairs et de la population, Francis se consacrait à son art sans plus de soucis. Il était heureux. Et Dana l’était pour lui.
— Tu les convaincras sans mal, j’en suis persuadée.
Francis se pencha sur sa femme pour l’embrasser.
— Merci, ma chérie. Je te souhaite une bonne journée. Et pas un mot à James avant mon retour. Nous lui ferons la surprise ce soir au dîner. Peut-être pourrais-tu demander à Mrs Dawson de préparer quelque chose de spécial ?
— Je le ferai… Et dis bonjour à Jonat de ma part !
Francis s’était échappé vers le hall, où résonnait la voix de Halkit. Le majordome lui suggérait de prendre son parapluie. Halkit veillait à tout. Il y eut un bref raffut dans le vestibule. Dana alla à la fenêtre pour assister au départ de son mari. À travers un flou aqueux, à peine put-elle distinguer son signe de la main. Sitôt Francis engouffré dans la voiture, Will’O referma la portière du landau et grimpa sur le siège du conducteur. Voilà, il était reparti au front. Tous les jours se répétait le même rituel. Postée à l’une ou l’autre des fenêtres, Dana suivait Francis des yeux avec cet horrible sentiment d’être oubliée derrière. Puis elle retournait vaquer à cette commune occupation féminine qu’était la gouverne d’une maisonnée. L’école recommencée, désormais seule avec sa fille Frances, elle trouverait la maison si vide et silencieuse. Elle recevait ou rendait bien quelques visites, à des connaissances plus ou moins proches, des voisines, des épouses de collègues de Francis, ou encore, des amies, membres du petit club littéraire et des associations caritatives auxquels elle appartenait. L’étiquette exigeait qu’une dame tienne un agenda acceptablement rempli afin d’entretenir un réseau social respectable. Mais ces échanges de politesses finissaient souvent par l’ennuyer. Puis, il y avait son cours de peinture qui l’occupait deux matins par semaine.
Sa clientèle, majoritairement féminine, se composait principalement de gens de la bonne société édimbourgeoise. C’était moins pour développer leurs talents artistiques que ces gens s’inscrivaient à ses cours que pour se désennuyer en attendant de reprendre le programme des mondanités hivernales. Si Miss Mitchell et Mr Taylor parvenaient à produire un travail intéressant, il était devenu clair pour Dana que la plupart des autres élèves possédaient peu ou pas d’aptitudes. C’était le cas de Mrs Ferguson, cette honorable vieille dame, veuve depuis deux ans, en mal de compagnie, qui se contrefichait de percevoir la nuance entre le bleu de Prusse et le cobalt. Ne venait-elle pas combler ici un peu du vide de sa solitude ? La plupart n’y recherchaient qu’une occasion de s’évader des obligations domestiques et, peut-être encore, d’élargir les frontières de leur petit univers. Si petit était le monde des femmes !
Pour en saisir le sens, il fallait entendre Lady Houston décrire le sien, décoré de somptueuses soies et de papiers peints de Chine, de riches tapis de Turquie, de délicates porcelaines françaises, de chaleureux bois aussi exotiques que les îles qui les avaient produits et même d’un jeune et magnifique ocelot du Brésil que les Houston gardaient en captivité dans une ménagerie digne de ce nom. À cela, elle venait d’ajouter Amhed, un serviteur égyptien, ancien janissaire d’origine hongroise survivant du massacre de 1826 à Istanbul. Objets de luxe ostentatoires que les voyages et les succès financiers de Lord Houston pouvaient procurer à son épouse si privilégiée. Elle profitait en plus d’une maison dans le quartier de Mayfair à Londres et se vantait de s’être déjà trouvée dans la même pièce que le roi. Mais aussi grands étaient les personnages qui le traversaient, si petit demeurait le monde de Lady Houston. Avait-elle seulement la moindre idée de l’endroit où se trouvait la Turquie ?
Évidemment, le goût du voyage ne venait pas à toutes les femmes. D’abord fallait-il qu’elles aient les moyens, si ce n’était la possibilité de voyager. Et, certes, toutes les femmes ne vivaient pas cloîtrées dans un monde aussi… fermé. Il y avait, par exemple, Mrs Maclean. Une femme trop grande avec des yeux trop petits pour être considérée comme jolie, aux cheveux blonds crépus, généralement désordonnés, et avec un caractère aussi rugueux que la paume de ses mains. Mrs Maclean préférait cultiver son esprit plutôt que ses manières. Un genre tout à l’opposé de Lady Houston. Mais, pour Dana, c’était une femme captivante ! Elle avait accompagné son mari partout où son métier de cartographe l’avait mené. Antiquaires passionnés et collectionneurs d’art maya et byzantin, leur dernière expédition les avait conduits en Asie Mineure, où Mrs Maclean avait contemplé l’aube rosissant les neiges du mont Ararat et le crépuscule enflammant les eaux de la Corne d’Or. Le souvenir des parfums et des joyaux de la Sublime Porte avait mille fois mieux enrichi le monde de Mrs Maclean qu’un dispendieux tapis turc aux jolis motifs. Voyager terra incognita et découvrir des splendeurs de la création jusqu’ici encore inconnues ne pouvaient qu’inspirer à l’humain le respect de la place qui lui revenait véritablement sur la planète.
Francis avait raison, Dana ne pouvait le nier. Le Grand Tour ouvrirait l’esprit et élargirait les frontières de l’intellect de James. C’était lui offrir un cadeau inestimable. Le Grand Tour prenait des mois, parfois des années à compléter. Sans parler des mille et un dangers auxquels s’exposait le voyageur. Forcément, l’inquiétude la minerait. Déjà, la seule idée qu’au terme de son dernier semestre universitaire son fils allait s’exiler à Glasgow, éloigné de Weeping Willow d’à peine quatre heures de route, avait angoissé Dana tout l’hiver. À la vérité, au fond d’elle-même, elle n’avait pas été fâchée par ce délai au retour de voyage de Matthew Douglas.
Il y avait aussi que James était le seul de ses six enfants à partager sa passion pour la peinture. Il avait hérité de ce don de pouvoir créer, par sa palette d’émotions, le trait d’union entre le sujet sur la toile et celui qui le regarde. Ce lien qui a le pouvoir mystérieux d’éveiller l’âme du spectateur devant l’œuvre. L’art architectural ne lui permettant plus l’expression de ses sentiments par les couleurs, James avait développé dans le mouvement de ses lignes sa vision « géométrique émotive » des formes. Ainsi, même dans la réalisation d’un édifice, c’étaient toujours les sentiments qui guidaient sa main. Pour James, l’art, quel qu’il fût, se résumait en une mise en scène émotionnelle. « Au-delà de la grandeur de l’institution qu’elle doit représenter, la façade d’une banque doit évoquer la solidité d’un rocher, mais aussi inspirer aux épargnants la sécurité d’une grotte qui abritera leur argent des tempêtes les plus violentes. » Dana ne doutait pas du talent de son fils. Ce séjour en Europe ne pourrait que lui fournir des armes de plus pour affirmer son talent.
Francis a raison, se raisonna-t-elle.
Voyager nourrissait l’esprit. Le Grand Tour ? Un cadeau inestimable pour James. Pourquoi alors n’arrivait-elle pas à s’en réjouir ? Pourquoi ce malaise, ce serrement de cœur ?
— Mama ?
Dana tourna la tête. Frances se tenait près de la porte, leur chien Fritz à ses côtés.
— Pourquoi êtes-vous triste comme ça ?
— Je ne suis pas triste !
— Mais si ! Vous pleurez.
Dana ne s’en était pas rendu compte. Elle essuya prestement ses yeux.
— C’est à cause de ce qu’ont fait Blythe et Joe ?
— Non, mon cœur, ce n’était qu’une poussière dans l’œil, fit doucement Dana pour la rassurer.
Frances la dévisageait, l’air sceptique. Elle tendit son mouchoir à sa mère. Fritz posa ses deux pattes de devant sur ses genoux pour lécher ses doigts.
— C’est à cause de Charlotte ? Elle vous manque ?
La fillette avait remarqué la page demeurée blanche sur le bureau.
— On ne peut donc rien te cacher, à toi, n’est-ce pas ?
— À moi aussi, elle me manque, Lottie. Et Janet aussi.
— Janet va bientôt rentrer.
— Et Charlotte, quand viendra-t-elle nous visiter ?
— Je crains qu’elle ne puisse voyager avant plusieurs mois, mon cœur.
— Nous pourrions aller la voir, alors ? J’aimerais bien retourner à Londres.
— C’est une bonne idée. Au printemps, peut-être… Nous verrons à ce moment.
Dana se moucha.
— Tiens, tu vois, je ne pleure plus. Mon petit chagrin d’ennui est déjà passé.
Elle lui fit un grand sourire pour finir de la convaincre. Frances secoua la tête, satisfaite. Déjà onze ans. Le temps s’écoulait si vite. Sa plus jeune fille n’était déjà plus une enfant. Combien de temps encore avant que toute sa progéniture ait déserté le toit familial ? Déjà, le vide du départ se faisait sentir et Dana eut une pensée pour Mrs Ferguson.
— Ah ! Est-ce que j’entends une voiture dans l’allée ? s’écria Dana en se redressant.
— Je crois que c’est celle de Mrs Maclean, dit Frances en courant vers la fenêtre pour vérifier. Mrs Ferguson est déjà arrivée.
Dana mit de l’ordre dans sa tenue.
— Comme ça, je suis présentable ? demanda-t-elle à sa fille.
La tête inclinée légèrement de côté, les poings sur les hanches, Frances l’étudiait avec grand sérieux.
— Vous êtes parfaite, Mama.
— Merci ! Dis-leur de reprendre l’étude des mains. Je serai là dans une minute.
La jeune fille la gratifia d’un sourire, pivota comme une ballerine sur ses escarpins de chevreau rouges et galopa hors de la pièce, jupons retroussés, laissant apparaître dans sa course les fines dentelles de son pantalon de dessous et ses jolis bas brodés. Fritz gambadait derrière elle. Frances était le bonheur de l’innocence incarnée. Sa fille était une réplique quasi fidèle de sa sœur Harriet au même âge. Il y en avait pour qui le talent d’être heureuse était un don. Il suffisait de se contenter de ce que l’on avait. Ou de faire comme si…
Chapitre 2
Islington, banlieue de Londres, août 1836
Ma très chère Charlotte,
J’espère que cette lettre te trouve en bonne santé et que le temps est moins maussade à Londres qu’ici. À Weeping Willow, il pleut deux jours sur trois depuis deux semaines et les nuages semblent ne plus vouloir décrocher du sommet d’Arthur’s Seat. L’automne approche irrémédiablement et je compte sur ses couleurs pour égayer un peu le décor et nos vies. C’est bientôt la rentrée scolaire pour Joe et Blythe. Pour ce qui est de Frances, comme tu dois le savoir, Janet m’a demandé de la laisser prendre la charge de son éducation cette année. Je pense que l’idée est intéressante. Janet a toujours aimé jouer les institutrices. Elle pourra la préparer pour son entrée au pensionnat. J’ai reçu une lettre de ta tante Harriet. Elle compte venir à Édimbourg dans trois semaines. Janet aura certainement besoin d’un nouveau coffre de voyage pour transporter ses nouvelles toilettes que j’ai chargé votre tante de lui procurer. J’aimerais que tu vérifies si elle n’a pas aussi besoin d’un nouveau manteau. On ne retrouve pas facilement d’aussi bonnes qualités d’étoffes à Édimbourg qu’à Londres. Je compte sur toi pour t’assurer que Janet soit prête pour le retour.
Quant à ton frère James, il n’a pas encore intégré le cabinet du neveu Matthew, qui, d’après les dernières nouvelles, prolonge son séjour dans le Canada jusqu’à une date indéterminée. Par conséquent, il a été décidé que James n’entreprendra pas son apprentissage chez Douglas & Hamilton avant quelques mois. Du moins, pas avant son retour d’Europe, où il accompagnera son ami Charles Prescott, ainsi que Mr Stearn et son neveu, dans le Grand Tour. Ce Mr Henry Stearn était venu nous présenter un spectacle de fantasmagorie il y a des années. Peut-être en gardes-tu quelques souvenirs. Il accepte généreusement de prendre James sous sa responsabilité…
De ce Mr Stearn, Charlotte se rappelait vaguement un gentleman au crâne dégarni plutôt ventripotent et à la mine sympathique. Par contre, les souvenirs des images qu’il avait fait flotter sur les murs du salon avec sa fameuse lanterne magique lui revenaient clairement. La séance avait été plutôt impressionnante. Elle devait avoir sept ou huit ans à cette époque.
Retentit un « Ouaf ! Ouaf ! » aigu suivi d’un cancan affolé. Charlotte interrompit brusquement sa lecture. La voix de Clara se joignit au raffut dans la cour. Quatre coups au carillon de la pendule résonnèrent et rappelèrent à Charlotte que c’était l’heure de la collation. Elle avait faim. Elle avait toujours faim.
Dehors, l’agitation se poursuivait.
— Sale bestiole ! Attends que j’te mette la main d’ssus ! Tu vas finir au fourneau plus tôt que prévu ! grondait la servante.
Mais que faisait Clara ? À quelle « sale bestiole » s’adressait-elle donc ? Du haut de la fenêtre de sa chambre, Charlotte assista au spectacle. Clara piétinait les draps propres étendus à blanchir au soleil. Le cou de l’oie emprisonné dans sa poigne, elle repoussait le chien du pied. La pauvre volaille se débattait désespérément.
— Pourvu qu’elle ne l’étrangle pas, pria Charlotte.
L’oie devait être servie au repas du jour de l’An. Cela lui fit penser au reste de poulet froid dans le garde-manger.
— Ouaf ! Ouaf !
— Petite peste… Tiens !
Pour éloigner définitivement le chien, Clara lui administra un solide coup de pied sur le museau. Le chien s’enfuit en émettant des couinements plaintifs.
— Clara ! hurla Charlotte, choquée.
— Il effraie l’oie, ma’am, se défendit la fille. Et l’oie a tout sali l’drap et maintenant j’dois le r’laver.
— Que fait l’oie hors de sa cage ? Où est Lucas ?
— Mr Lucas est parti en promenade avec Miss Janet, ma’am.
— Ils n’ont pas emmené Duffy avec eux ?
« Qu’est-ce que vous en pensez ? » signifiait le regard que lui lança la servante.
— Qu’est-ce que vous attendez pour attacher le chien, Clara ? Quelle effrontée ! grinça Charlotte en quittant la fenêtre. Pourquoi je m’entête à garder cette sans-façon ?
Elle continua d’entendre Clara semoncer le pauvre Duffy. Clara parlait tout le temps.
Ce n’était pas une mauvaise fille. Elle travaillait correctement et ne se plaignait jamais à la tâche. Seulement, pour une domestique, elle était un peu trop impudente. C’était justement son franc-parler que lui avaient reproché ses deux précédents employeurs, et si Charlotte ne se décidait pas à la mettre à la porte à son tour, c’était parce qu’elle ne pourrait se passer de ses services, ne fût-ce que le temps de la remplacer. Faire du thé, éplucher les légumes ou même cuisiner un potage n’avait rien de sorcier, mais pour ce qui était de préparer un repas décent…
Après son mariage avec Nicholas Lauder, outillée des précieux conseils et des recettes de Mrs Dawson, Charlotte avait osé ses premiers pas dans la cuisine. Un monde jusqu’alors presque inconnu pour elle, qui avait toujours profité des services d’une cuisinière d’expérience. Elle s’était procuré quelques ouvrages et ustensiles et avait dû se familiariser avec le lexique culinaire, des mots à la signification parfois un peu obscure. Ainsi, elle avait appris avec soulagement que le verjus n’était pas du jus de ver, mais plutôt un extrait de jus de raisins n’ayant pas atteint le stade de maturité, et que « brider » ne s’appliquait pas ici à une plaie à refermer, mais à une volaille à ficeler. Étrangement, les livres de recettes recelaient des termes qu’elle aurait tout aussi bien pu retrouver dans un traité de médecine. Quant aux quantités indiquées, leur précision était souvent indéterminée. Un morceau ou un verre de ceci, une pincée ou une poignée de cela ; le verre, il devait être petit ou grand ? La poignée, pleine ou pas ? Et la pincée, entre quels doigts ? La sauce s’en trouvait trop salée, le potage trop liquide. Tant pis ! Elle créait ses propres versions des recettes. L’évolution de la cuisine passait-elle par là ? Après un dernier essai désespéré, Charlotte avait conclu que l’évolution de la cuisine se ferait mieux sans elle.
Elle n’avait pourtant rien choisi de trop compliqué. Un bœuf à la mode française de Mrs Hannah Glasse’s Art of Cookery Made Plain and Easy 15 . Un morceau dans l’aiguillette bardé de lard vinaigré et épicé cuit dans son propre jus. Ni plus ni moins, du bœuf braisé. Une canule à larder ne devait pas être plus difficile à manipuler qu’une aiguille à suturer. Pour le reste, il suffisait de déposer la pièce dans une cocotte avec des oignons, un gros zeste de citron, des herbes et quelques cuillérées de vinaigre. Les mesures étaient précisées. Elle ne pouvait pas se tromper. Elle s’était plutôt bien débrouillée avec sa pièce de bœuf et les parfums qui avaient commencé à prendre la cuisine d’assaut étaient déjà des promesses de son premier triomphe culinaire. À son retour de l’imprimerie quelques heures plus tard, Nicholas avait trouvé la maison complètement enfumée et Charlotte effondrée sur la table de la cuisine, pleurant à chaudes larmes devant son bœuf carbonisé. Les temps de cuisson et le réglage du feu exigeaient l’œil juste de l’expérience que n’avait pas Charlotte. L’exubérance des efforts qu’elle mettait à produire des mets acceptables ne compenserait pas éternellement ses tentatives gâchées. Rien à faire, elle ne possédait pas le doigté !
Désespérée, elle avait réclamé le secours de Mrs Dawson, l’experte à Weeping Willow à qui elle vouerait dorénavant une admiration éternelle. « Ma pauvre enfant, engagez donc une cuisinière ! » fut son unique, mais judicieux conseil. La semaine suivante, Charlotte engageait Mrs Bennet. La cuisinière n’était restée que six mois à leur service ; sa fille étant tombée gravement malade, elle devait s’occuper de ses quatre petits-enfants. La fille de Mrs Bennet était morte au printemps dernier. Depuis, Clara se chargeait des fourneaux en plus des tâches qui lui revenaient comme servante. La fille était ordonnée et se débrouillait bien. Charlotte ne pouvait s’en plaindre. Elle pensait qu’il lui faudrait cependant embaucher une nouvelle servante afin d’alléger sa tâche.
Le silence était de retour dans la cour lorsque Charlotte descendit à la cuisine. En attendant que l’eau bouille, elle reprit la lecture de sa lettre. Sa mère lui annonçait la visite prochaine de son frère James. Charlotte s’en réjouissait déjà. Il passerait lui dire au revoir avant de s’embarquer pour la France. James, en Europe ? pensa Charlotte non sans surprise. Elle ne se souvenait pas que James lui eût témoigné le moindre désir de voyager. Mais il y avait maintenant si longtemps qu’ils n’avaient pas échangé leurs confidences. Depuis qu’ils étaient en âge de communiquer, son frère et elle avaient partagé tous leurs secrets… enfin, presque tous.
Charlotte leva le regard vers le carré de ciel visible par la fenêtre. Évoquer ces souvenirs d’enfance la ramena des années derrière, à Weeping Willow. Quand, la dernière fois, y était-elle retournée ? Il y avait des mois. Cela lui donna tout à coup l’impression de faire des années. Sa nouvelle vie à Londres l’ayant complètement absorbée, le désir d’y retourner ne lui était revenu que sporadiquement. Charlotte n’avait jamais nourri la nostalgie des jours passés. Nostalgie. Le mot même se prononçait avec cette langueur qui repeignait les souvenirs avec des couleurs fades et vous rendait triste. Valait mieux, croyait-elle, réserver son énergie pour ses projets. Mais depuis quelques semaines, le besoin de revoir sa mère, d’entendre le joyeux tumulte de ses jeunes frères et sœur lui revenait soudain plus fort.
À Londres, il y avait bien sa sœur Janet, qui avait reçu son éducation à l’Académie de Mrs Hargrave. Lors de ses congés, Janet séjournait généralement à Islington avec eux. Elle avait ainsi partagé leurs festivités de Noël et du jour de l’An. Et Charlotte, qui avait connu les désespérantes lassitudes du jour du Seigneur au pensionnat, avait cru nécessaire de divertir Janet un dimanche sur deux, un peu comme l’avait fait Oncle Jonat pour elle, du temps qu’elle-même était pensionnaire dans Berkeley Square.
Sans Oncle Jonat, Charlotte serait certainement morte d’ennui. Elle serait probablement morte, tout court ! Pendant que la rougeole ravageait les pensionnaires de l’Académie, il n’avait quitté son chevet que lorsqu’il l’avait sue hors de danger. Jonat avait été d’une infinie patience avec elle, la prenant sous sa responsabilité après qu’elle avait été expulsée du pensionnat. Mais la plus belle chose que lui avait offerte Oncle Jonat avait été de lui ouvrir les portes de son univers en lui permettant d’assister aux cours d’anatomie qu’il donnait dans son école de Little Windmill Street. Ainsi, le temps de quelques mois, dans son déguisement de Charles Reid, un supposé cousin éloigné du docteur Cullen, elle avait vécu un rêve, et ses premiers élans du cœur pour l’assistant de Jonat, le beau Français, Monsieur Marsac. Malheureusement, cette vie d’idylle dut connaître une fin abrupte après que Charlotte eut découvert que c’était pour Charles Reid que Samuel Marsac ressentait une attirance, et pas pour la jeune femme qu’elle était alors. Plus tragique avait été de découvrir que Samuel Marsac n’était pas que l’assistant de son oncle. Il était aussi son amoureux. Elle ne l’avait jamais soupçonné. Mais, à treize ans, une jeune fille pouvait-elle savoir que ce genre de déviation existait ?
Les souvenirs de ce temps lui revenaient souvent. Moins perturbants. Moins tristes. Elle n’en retenait que les beaux moments. Elle avait depuis pardonné à Oncle Jonat. Il était clair que, comme elle, il n’avait été qu’une victime des manipulations diaboliques de l’esprit malade de Samuel Marsac. Car Jonat n’était pas ce genre d’homme. N’avait-il pas rompu tous ses liens avec le beau Français ? N’avait-il pas ensuite épousé Margaret Arnott, son amour de jeunesse ?
Et c’était à Oncle Jonat que Charlotte devait tout ce qu’elle connaissait de la médecine. Elle ne devait jamais l’oublier !
Toutefois, les intérêts de Janet ne rejoignant pas les siens, les musées avaient vite ennuyé sa sœur, qui y préférait les promenades dans les parcs de la ville, les virées dans les boutiques et les après-midi à prendre le thé dans Bedford Square, avec Tante Harriet et leurs cousines Florence et Mary. Janet et elle ne se disputaient plus comme avant. Mais aucune complicité n’était venue consolider les liens du sang. Pour Charlotte, veiller sur Janet relevait du devoir familial. Rien de plus.
Sans pouvoir l’expliquer exactement, les relations entre Charlotte et sa sœur cadette n’avaient jamais été au beau fixe. Toute à son opposé, Janet avait toujours été une enfant calme et obéissante. Elle ne parlait jamais trop fort et entretenait une mise impeccable. De la petite fille parfaite qu’elle s’était toujours efforcée d’être, elle représentait aujourd’hui « la » jeune femme accomplie au regard de « la » société. Janet s’y était appliquée avec une détermination peu commune. De ses manières distinguées à sa diction irréprochable. Même son anglais avait perdu presque toute trace de ses origines écossaises. Et sa voix claire, parfaite pour le chant. Janet cultivait une recherche de la perfection qu’elle étendait aussi à ses compositions littéraires, qui lui avaient valu de nombreux éloges, et à la musique, qu’elle maîtrisait. Chez Mrs Hargrave, elle avait été deux années de suite nommée « élève modèle d’exception ». Un exploit que n’avait jamais accompli Charlotte. Loin de là.
Le passage de Charlotte au pensionnat avait été plutôt turbulent, pour ne pas dire perturbant. Son dernier coup d’éclat, particulièrement troublant — dans un accès de rage, elle avait coupé ses cheveux court —, avait entraîné son expulsion de l’Académie de Mrs Hargrave, la prestigieuse école pour filles située dans le chic Berkeley Square. Une école de dressage, pensait Charlotte. Elle n’avait jamais pu se conformer aux règles strictes de l’établissement. Ce qu’arrivait si naturellement à faire Janet. Que ce fût pour plaire à Mrs Hargrave ou à leurs parents, cette propension à la soumission inconditionnelle avait toujours agacé Charlotte. Complaisante Janet, que la droiture lui permettait d’être si… moraliste ! Et ce qui hérissait le plus Charlotte était que Janet avait le plus souvent raison.
Un borborygme lui rappela qu’elle avait faim et Charlotte fouilla dans le garde-manger. Elle trouva le reste de poulet froid, le huma. Tu ne vas tout de même pas manger ça à l’heure du thé ! se raisonna-t-elle.
Elle déposa, à la place, des biscuits secs dans une assiette. Avec un peu de confiture aux groseilles, ce serait suffisant. Quoique le poulet… Elle disposa les tasses de porcelaine sur le plateau et remplit la théière d’eau bouillante. Et puis après ! Un morceau de cuisse du volatile rôti vint rejoindre les biscuits secs sur le plateau.
— Qui a dit qu’on ne pouvait pas manger du poulet à l’heure du thé ?
Janet le lui dirait.

Pendant que Lucas retournait les pierres en quête d’une trouvaille, Janet étudiait les vestiges de murs que dissimulait en partie la végétation. Aujourd’hui, le safari d’insectes de Lucas les avait conduits dans Reed Moat Field, pâturages situés à l’ouest d’Islington et qui devaient leur nom à une éminence herbeuse qu’on soupçonnait d’être les vestiges d’un fort antique.
— Vous croyez vraiment que ces murs ont été construits par les Romains ?
— C’est ce qu’on raconte.
— Ça n’a rien de spectaculaire.
— Ce sont des ruines, souligna Lucas en essuyant ses paumes sur ses cuisses. Je ne vois pas en quoi des tas de roches peuvent être spectaculaires. Mais on peut dire que c’est intéressant.
Janet caressait une pierre recouverte de lichens ocre et gris. Elle aurait aimé découvrir une inscription ou un autre indice qui aurait confirmé l’origine de la construction.
— Des gens ont habité ces lieux bien avant nous. Ils ont touché cette même pierre… Des Romains, de Rome.
— Tous les Romains viennent de Rome, Miss Janet, releva Lucas avec une pointe de raillerie.
Janet lui lança un regard agacé, mais l’attention de Lucas était restée fixée sur le sol. Elle tira la langue dans sa direction.
— Pourquoi pense-t-on qu’il s’agit de ruines romaines ? questionna-t-elle. Ces murs auraient pu tout aussi bien appartenir à une vieille ferme datant du règne des Tudors.
— On ne construit pas une ferme comme un château fort, sur un tertre entouré d’un profond fossé, Miss Janet.
— Un vieux manoir, alors ?
Elle se pencha par-dessus le mur. Est-ce que ce petit fossé de terre rouge argileuse pourrait déjà avoir servi de douve ? Il avait à peine un yard de profondeur et ne courait que sur deux côtés du site. Puis il se situait dans la trajectoire du ruisselet qui serpentait la région.
— Tiens, tiens… murmura Lucas, de nouveau concentré sur ses recherches.
Il examina un petit trou dans la terre sous une pierre qu’il venait de retourner. Il devina une entrée à une galerie souterraine creusée par un spécimen animal. Il sortit son canif et se mit à agrandir l’ouverture avec précaution. Lui parvint la voix de Janet.
— Ce fossé me paraît être un prolongement du ruisselet. Il se pourrait qu’autrefois le ruisselet ait été une rivière, ainsi, ces ruines auraient pu être celles d’un moulin.
— Ce sont celles d’un ancien prætorium . Et ces fossés sont ses douves. Mon professeur, le révérend Jackson, a dit qu’elles étaient encore inondées il y a dix ans, jusqu’à ce que les manufactures de briques les assèchent pour récupérer l’argile. La terre dont on ne voulait pas a servi à remplir les autres fossés.
— Qu’est-ce qu’un prætorium ?
— Le terme latin pour prétoire.
Lucas gardait le nez dans son trou et grattait le sol avec ses doigts comme un petit animal. Janet renonça à demander plus d’explications. Elle reporta son attention sur le muret de pierres patinées par les siècles.
— Selon vous, qui aurait habité ce prétoire ?
— Un prétoire est une fortification militaire romaine, lui apprit Lucas en se redressant. Le révérend Jackson estime que c’était celui du grand Caius Suetonius Paulinus. Mon professeur est un spécialiste en histoire. Il possède une pièce de monnaie en cuivre et deux pointes de flèches découvertes par les ouvriers qui ont creusé ce tertre. Ce qui prouve leur passage ici. Peut-être que vos pieds sont posés à l’endroit même où le général romain a posé les siens. Qui sait, peut-être même que c’était là que se trouvaient ses latrines.
Janet fit un pas en arrière avec un air dégoûté. Le garçon éclata de rire.
— Ce que vous pouvez être bête parfois, Lucas Lauder ! Alors, dites-moi, Monsieur Je-sais-tout, pourquoi les Romains auraient construit une fortification à cet endroit ?
Lucas se félicita d’avoir retenu la leçon d’histoire du révérend Jackson. L’histoire n’était pas un sujet qui le passionnait autant que les sciences naturelles, mais le vieux professeur avait réussi à capter son attention en lui relatant l’histoire de la révolte des Bretons contre les Romains, qui voulaient les réduire sous leur joug.
— Pour protéger Londres d’une attaque de Boadicée 16 . Mais dans ces temps-là, la ville s’appelait Londinium. D’ici, ils pouvaient apercevoir un char ennemi venir des miles à la ronde, expliqua-t-il en embrassant le paysage d’un ample mouvement du bras.
— Boadicée était un envahisseur viking ?
— C’était une reine celte, une guerrière redoutable. Vous n’avez rien appris de l’histoire des Romains à l’Académie ?
Janet répondit par la négative.
— Quand ils ont envahi son royaume pour l’assujettir à celui de César, Boadicée a voulu résister. Alors, les Romains l’ont… humiliée, si on veut. Pour se venger, la reine celte a soulevé son peuple et l’a mené dans une révolte contre les Romains. Elle a mis les villes romaines à feu et à sang et a massacré, pendu ou crucifié tous leurs habitants, femmes et enfants compris.
— Des enfants crucifiés ? ! C’est horrible et trop cruel pour être vrai ! s’écria Janet.
Lucas étudia la jeune femme. Elle était délicatement constituée et d’une taille inférieure à celle de la moyenne de son sexe. Une poupée de porcelaine. Il se dit soudain que Miss Janet ne tiendrait pas plus de trois jours dans les montagnes du Cockpit Country 17 , à se cacher dans les grottes sombres et humides, à se nourrir de serpents, de lézards, d’oiseaux et de racines indigestes et à dormir sur le sol fourmillant d’insectes, n’ayant que des feuilles de bananiers pour se protéger de la fraîcheur des nuits en altitude. Il se dit aussi que les grands yeux noisette de Miss Janet n’avaient probablement jamais contemplé que de belles choses et que ses petites mains blanches n’avaient caressé que les douceurs de la vie.
Il se mit en devoir de lui donner une petite leçon d’histoire sur Boadicée, s’abstenant toutefois de raconter au menu détail les atrocités des guerres romaines. Miss Janet ne connaissait rien aux révoltes et aux réalités de l’esclavage et ignorait jusqu’où la cruauté pouvait mener les hommes et les femmes. S’il les lui décrivait, elle refuserait de le croire ou en serait si dégoûtée qu’elle se sauverait. Il n’en avait pas envie.
Prenant conscience qu’il la fixait un peu trop intensément, il se détourna vers le paysage et ses tapis verdoyants qui se déroulaient sur les douces ondulations de la campagne. Ici, le sol n’était pas sec et poussiéreux, déchiré par des affleurements rocheux blancs comme de vieux os. Ici, la nature était très différente de l’île où il était né. Pas de choux palmiers pour fleurir la ligne d’horizon. Non plus pouvait-il reconnaître la silhouette des majestueux arbres duppy 18 . Lucas se demandait où étaient allées se réfugier les ombres des guerriers celtes et romains. Parce que des duppies 19 parcouraient inévitablement les landes anglaises comme elles hantaient les savanes jamaïcaines. Il avait appris à les distinguer. Les âmes des morts avaient des doigts glacés et soufflaient leur haleine froide sur la nuque. Pendant la rébellion de Noël 20 , alors qu’il se cachait avec sa sœur Eliza et un groupe d’esclaves qui avait fui Old Montpelier, il avait senti à plusieurs reprises sur lui le souffle des nègres morts durant la rébellion. Mais il n’avait pas eu peur. Eliza lui avait fourni une amulette pour le protéger des ombres : le crâne d’un john-crow 21 . Il l’avait d’ailleurs encore en sa possession, caché dans ce qui lui restait de souvenirs de sa première vie. Ainsi appelait-il les années qu’il avait vécues avant de s’embarquer pour l’Écosse.
— Vous avez des arbres maléfiques ? Je veux dire des sortes d’arbres magiques qui…
— Magiques ?
Voyant le visage de Janet se plisser de manière suspecte, Lucas préféra laisser tomber.
— Bah, ce n’est pas important ! fit-il avant de se remettre à creuser la terre.
Janet haussa les épaules, puis enjamba le muret pour faire le tour du site. Le tertre formait une sorte d’îlot carré semé de jolis chardons pourpres et de linaires jaunes. Les travaux des ouvriers de la manufacture de briques en avaient sans doute modifié la configuration d’origine. Sur son côté ouest, un rempart de blocs de pierres avait tenu bon, celui qui occupait le côté sud avait moins bien résisté. Pour le reste, que des segments de fondations qui couraient sous l’herbe, soulevant le sol comme des taupinières. Du prétoire, si prétoire il y avait eu, il ne restait plus grand-chose.
Afin de contempler la vue, Janet grimpa l’élévation de la face sud, plus facile d’accès. Le pays s’étendait à perte de vue. La colline de Highgate Hill mamelonnait l’horizon au nord. Plus près, quelques bâtiments isolés, des fermes et le Caledonian Asylum, un orphelinat réservé aux enfants d’origine écossaise de Londres. Au sud, la capitale lui apparaissait à travers la brume grise des fumées. Janet crut repérer les coupoles de la cathédrale Saint-Paul, qui dominaient les innombrables toitures. D’ici, Londres n’était rien de plus qu’une vaste étendue noire et fumante comme une mare de goudron chaud. Elle tenta d’imaginer la région à l’époque des Romains. Du haut de son tertre, qu’aurait vu le général Paulinus ? Londinium devait n’avoir été qu’un village cerné de quelques champs de culture et de la nature sauvage.
La brise transportait les odeurs des champs, faisait bruire la végétation et couchait l’herbe par vagues. Janet ferma un instant les yeux et se laissa imprégner de la chaleur du soleil. Malheureusement, les coups de marteau répétés s’élevant d’un chantier de construction à quelques yards du site avaient remplacé le chant des oiseaux. Une nouvelle série de cottages prenait forme. Il y avait fort à parier que l’expansion d’Islington allait bientôt absorber le tertre. Comme les pâturages qui longeaient encore pour le moment Thornhill Road. Des moutons y paissaient tranquillement sous l’œil bienveillant de deux garçons. De l’autre côté de la rue, quelques jolis cottages s’alignaient jusqu’à la laiterie de Mr Oldfield. Ses vaches profitaient de l’herbe grasse d’un terrain de cricket adjacent qui ne servait guère plus depuis deux ans, l’Albion Cricket Club ayant déménagé dans les espaces plus spacieux de Coppenhagen Field.
Janet avait, à quelques reprises, accompagné Lucas et Clara à la laiterie Oldfield pour y acheter du beurre et de la crème. Mr Oldfield leur offrait parfois un verre de lait bien frais. La moustache mousseuse de Lucas faisait toujours rire Clara. Janet était certaine qu’il faisait exprès de laisser la crème s’accrocher à sa lèvre supérieure, rien que pour les faire rire. Mais Janet se bornait à sourire. À treize ans, les garçons étaient encore immatures et ne cherchaient qu’à se rendre intéressants devant les filles. Elle avait suffisamment vu son cousin Andrew Nasmyth faire le pitre devant les amies de Florence pour le comprendre. Aussi laissait-elle à la servante le plaisir de rire des âneries de Lucas.
— Ouah ! Quelle chance ! Il est superbe ! s’écria le garçon.
La jeune femme se retourna. Lucas était dissimulé par le muret de pierres. Que fabriquait-il encore ? Elle était lasse de le regarder chasser ses insectes répugnants. Plus répugnant encore était de le regarder fouiller les bouses séchées. Elle le faisait pour faire plaisir à Charlotte. Lucas n’avait pas beaucoup d’amis. Il n’était pas facile de se faire des amis quand on était… différent. Il y avait peut-être Joseph Lloyd Brereton, un compagnon de classe qu’elle avait eu l’occasion de rencontrer une fois. Un garçon timide et de faible constitution, mais assez gentil et plutôt intelligent. Joseph passait les vacances d’été chez son père à Little Massingham, dans le Norfolk, et ne serait de retour à la pension de Mr Fuller que dans quelques jours. Par conséquent, Janet se sentait en devoir de désennuyer son neveu. Quoiqu’elle doutât qu’il eût véritablement besoin de sa compagnie pour passer le temps. Lucas connaissait des tas de choses et ne semblait jamais s’ennuyer tout seul.
— Qu’avez-vous trouvé ? Un objet ayant appartenu aux Romains ? cria-t-elle en sautant en bas de la fortification.
La tête du garçon lui apparut tel un blaireau émergeant de son trou. Le soleil qui frappait son visage caramélisait sa peau et rendait plus vif le vert de ses yeux. Le contraste était saisissant. Dérangeant. Que sa sœur fût la belle-mère d’un nègre produisait encore sur Janet un effet étrange, pour ne pas dire désagréable. Mais elle avait appris à vivre avec la situation comme on apprend à vivre avec une cicatrice au milieu du front.
— Alors, c’est quoi ? Une pièce de monnaie ?
Lorsqu’elle l’eut rejoint, Lucas était à rassembler ses outils dans la besace de cuir qu’il emportait dans ses safaris aux insectes.
— Non, ce n’est pas un artefact, dit-il en lui présentant le poing fermé qui cachait sa trouvaille.
— Qu’est-ce que c’est, alors ? Un nouveau ver de terre pour votre élevage ?
— On dit un lombric, Miss Janet. Ou plus scientifiquement, un lumbricina . « Ver de terre » n’est que son nom vulgaire. Mais, non, ce n’est pas un ver non plus. Quoique ça lui ressemble un peu. Vous avez envie de voir ?
Il esquissa un petit sourire qui rendit Janet prudente. Elle hésita. Lucas ouvrit néanmoins son poing sur une petite chose ronde, noire et luisante et qui ressemblait plutôt à un bouton de corne ou encore à un coquillage. Sourcils froncés, Janet considéra l’insecte avec circonspection.
— Ma foi… murmura-t-elle à la fois déçue et soulagée. Ça ne m’a pas l’air trop menaçant. Qu’est-ce que c’est, au juste ?
— Un myriapode. Ou, si vous voulez, un iule. Dans des termes vulgaires, vous pourriez l’appeler « mille-pattes ».
Comme il l’avait anticipé, au nom de « mille-pattes », Janet prit un peu de distance.
— Il est tard, il faut vraiment rentrer, dit-elle en commençant à s’éloigner.
— Hé ! Attendez-moi !
N’ayant pas le temps de mettre sa découverte en sûreté dans un bocal, Lucas l’emprisonna de nouveau dans son poing et empoigna la bandoulière de sa besace. Janet trottait devant lui dans le champ, jetant de rapides coups d’œil par-dessus son épaule. Ils approchaient du mur qui clôturait Reed Moat Field et Lucas savait qu’elle aurait à l’attendre pour qu’il l’aide à passer l’échalier auquel il manquait une marche. Ce qu’elle fit.
— Où est votre bestiole ? demanda-t-elle en maintenant une distance entre eux.
Pour répondre, Lucas ouvrit sa main.
— C’est dégoûtant ! Rangez-la, Lucas. Et nettoyez vos mains.
— Elle est inoffensive, Miss Janet. Regardez…
Il voulut le lui démontrer en pinçant l’insecte entre ses doigts puis en le soulevant. L’iule noir s’étira brusquement sur une longueur équivalente à celle d’un auriculaire et se mit à bouger avec vivacité, ses dizaines de minuscules pattes blanches battant frénétiquement l’air en quête d’un support auquel se raccrocher. Janet poussa un cri de frayeur qui fit rire Lucas.
— Vous êtes vraiment bête, Lucas Lauder !
Elle le dévisageait avec crainte, mais c’est le mépris dans le ton qui incita Lucas à réagir et il lui plaça l’insecte juste sous le nez, déclenchant une série de cris aigus qui résonna jusque dans les pâturages. Janet prit la fuite vers le prochain échalier. Cette fois, elle était bien effrayée. Satisfait, Lucas prit le temps de ranger le myriapode dans son bocal avant de la suivre.
— Miss Janet ! Attendez, Miss Janet !
Les appels de Lucas ne firent qu’effrayer de plus belle la jeune femme, qui poussa de nouveaux cris.
— Hé ! Hé !
D’autres cris détournèrent l’attention de Lucas vers la gauche. Deux garçons venaient à toutes jambes dans leur direction. Puis il comprit qu’il s’agissait des deux bergers, l’un se dirigeant droit sur lui tandis que l’autre garçon filait vers Janet. Que se passait-il ? Lucas ralentit et regardait vers Janet juste au moment où elle trébuchait et roulait dans l’herbe en poussant un cri qui lui fit pressentir un malheur. Lucas lâcha sa besace et se mit à courir vers elle en redoublant d’ardeur.
— Hé, toi, arrête ! hurla encore le garçon qui se rapprochait de lui.
Lucas n’eut que le temps de se retourner à moitié. Le choc fut foudroyant, le projetant par terre. Une douleur intense lui traversa l’épaule et il en perdit tout son souffle. Lorsqu’il ouvrit la bouche pour gémir, un poing s’abattit dessus, le réduisant au silence.
— C’est bon, comme ça ? Tu t’ tiens tranquille ?
Le poids de son assaillant sur lui finit de le paralyser. Lorsque le garçon le libéra, encore un peu sonné, Lucas roula sur lui-même et cracha un filet de salive dans l’herbe.
— Fichtre ! fit-il sourdement.
Sa mâchoire et son épaule le lancinaient.
— La demoiselle va bien, annonça l’autre garçon.
Il avait rejoint son compagnon, et les deux garçons observaient Lucas encore étendu dans l’herbe à masser son épaule endolorie. Janet s’était immobilisée à quelques pas d’eux, soufflant bruyamment, une expression d’horreur peinte sur son visage.
— Voyez, il vous fera pas d’mal, dit l’un des bergers. Heureusement qu’on s’trouvait pas loin.
Les deux garçons avaient entre quinze et dix-sept ans. À leur ressemblance, à n’en pas douter, ils étaient deux frères.
— On voulait s’en prendre à sa maîtresse, hein ? dit le plus vieux en dévisageant Lucas.
À ma maîtresse ?
— Elle n’est pas ma maîtresse, riposta-t-il vivement.
Le garçon sourcilla.
— Comment, tu pa’le pas comme un nèg’ ? fit-il sur un ton de mépris en empruntant le parlé créole. C’est pas vot’ esclave ?
Le garçon questionnait maintenant Janet. Bouche ouverte, l’air égaré, elle regarda les deux bergers tour à tour. Lucas s’était remis sur pied et la fixait, attendant qu’elle prenne sa défense. Mais Janet demeurait prisonnière de sa peur et, surtout, de son indécision à confirmer qu’il n’était effectivement pas sa possession.
— Miss Janet ! fit Lucas, qui sentait la colère monter en lui.
— Ta gueule, sale nègre ! Tu parleras quand on t’causera, l’avertit l’un des garçons.
C’était le plus jeune qui l’avait apostrophé. Le plus vieux s’approcha de lui pour mieux l’étudier.
— Tiens, c’est curieux des yeux comme ça chez un nègre. T’as remarqué ça, Art ?
La fureur développait maintenant une tension incroyable dans les membres de Lucas. Avec un rugissement, il le repoussa avec vigueur.
— Hé, Art, il m’a frappé ! s’offusqua le garçon en se retournant vers son frère.
— Laissez-nous tranquilles, gronda Lucas.
— Toi, le nègre, laisse la p’tite dame tranquille et on t’laissera tranquille.
— Comment ils punissent les esclaves qui s’en prennent à leurs maîtres dans les colonies, tu l’sais, Don ? demanda celui qui s’appelait Art.
— Je ne suis pas un esclave, tête de bouc ! Et la dame n’est pas ma maîtresse, mais ma… ma tante.
Le nom sonna bizarrement dans sa bouche. Les deux garçons se consultèrent du regard et éclatèrent de rire.
— C’est vrai, ça ? C’est votre neveu ? rigola le prénommé Don.
Le visage de Janet était devenu presque aussi blanc que la craie. Elle n’arrivait pas à prononcer un mot et ne trouvait pas le courage de regarder Lucas. Elle était certaine que les deux garçons ne le croyaient pas. Elle était mortifiée de deviner qu’au fond d’elle-même, elle l’espérait.
— Tu vois ça, Art ? Le nègre s’fout de notre gueule. Dans les îles, on les garrotte pas aux arbres pour les fouetter, les nègres qui mentent comme ça ?
Tout en parlant, Don faisait mine de détacher sa ceinture. Le poing de Lucas fusa comme un boulet et l’atteignit en plein visage. Il sentit l’os de l’arête du nez craquer sous ses jointures. Le garçon hurla de douleur et s’effondra sur les genoux. Son frère se rua sur Lucas. La violence de la scène redonna vie à Janet et son cœur se mit à cogner rudement dans sa poitrine. À plusieurs reprises, elle cria, suppliant Lucas d’arrêter et de laisser faire, mais le garçon continuait de rendre les coups reçus. Devant son impuissance à empêcher la bagarre, Janet souleva ses jupes et s’enfuit.

Poulet froid, thé, biscuits, confiture, sucre et lait. Tout y était. Charlotte souleva le plateau et se dirigea vers les étages. Le froissement de ses jupes et le chuintement de ses semelles remplirent la cage d’escalier. D’abord l’escalier de service qui menait au rez-de-chaussée — la cuisine étant située à la cave —, puis celui en bois d’acajou qui s’élevait jusqu’au premier. Des jets de lumières faisaient luire les balustres et les appliques de laiton sur le mur blanc crémeux. Charlotte fit une pause avant d’entreprendre l’ascension de la troisième volée. Nicholas avait choisi de s’isoler au deuxième étage, loin du bruit.
Trois portes longeaient le corridor. La première était celle de la chambre de Lucas ; la deuxième donnait sur un cagibi. Charlotte se dirigea vers la dernière porte, tout au fond. Au passage, des croquis d’insectes et d’animaux qui ne trouvaient plus de place dans la chambre de Lucas ornaient les murs. Des objets divers encombraient une petite table sous la fenêtre qui éclairait le passage : une lunette d’approche, une lampe à huile en cuivre dépoli, une portion de la mâchoire d’un mouton découverte par Lucas au cours de l’une de ses nombreuses escapades exploratrices, la carapace épineuse d’une tortue alligator et une cloche de verre abritant un spécimen de mante religieuse magnifiquement conservé dans son décor reconstitué. En équilibre sur une tige de blé, elle déployait ses impressionnantes pattes ravisseuses bardées de piques. On racontait que la mante femelle dévorait le mâle après l’accouplement. En commençant par la tête. Charlotte se questionnait sur un sens symbolique quelconque que pouvait avoir la présence d’une mante rendue inoffensive dans sa prison de verre sur un étage principalement réservé à la culture de l’esprit masculin.
Avec le bout de sa chaussure, elle frappa à la porte entrouverte. De l’autre côté, le silence régnait. Avec son épaule, elle s’ouvrit un passage dans l’antre de Nicholas. L’odeur du cigare qui se mêlait avec celui de la poussière rappelait à Charlotte les parfums de son enfance. Toutes ces heures écoulées dans la bibliothèque de son père. L’endroit était plongé dans une semi-pénombre et Charlotte prit garde de ne pas accrocher l’une des nombreuses piles de livres qui jonchaient le parquet. Les plafonds bas amplifiaient l’impression de manque d’espace, mais rendaient bien le sentiment de se trouver dans une caverne du savoir.
Elle découvrit Nicholas endormi dans son fauteuil, le menton piqué dans sa poitrine. Sa respiration produisait le son d’une abeille bourdonnant dans la pièce. Le livre qu’il lisait avait glissé sur ses cuisses entre des mains trop molles pour le retenir. Sur le bureau, d’autres ouvrages s’empilaient dans un désordre auquel elle s’était habituée. Nicholas n’avait jamais été un homme ordonné. Elle avait depuis longtemps renoncé à voir cette pièce rangée. L’ordre était pour Nicholas une discipline à laquelle il refusait de se soumettre. Curieusement, le chaos le rassurait.
Charlotte chercha un endroit où déposer le plateau. Après avoir testé la solidité d’une pile de livres sur le bureau, elle opta pour une aire dégagée, plus sûre, sur la console sous la fenêtre. Sa tasse de thé versée, elle y trempa les lèvres. Dommage. Il n’y avait pas de citrons cette semaine chez l’épicier Hickmore. Charlotte avait pris l’habitude de boire son thé citronné en Jamaïque et avait perdu celle de le sucrer. Un renoncement symbolique. Si petit était le geste et si peu apportait-il au soulagement des communautés noires des Caraïbes. Elle en était consciente. Sacrifice insignifiant. Elle n’avait pas réussi à supporter l’amertume du café. Impossible de se priver totalement du sucre. Et les gâteaux et les glaçages ? Comme le lui avait un jour fait comprendre Nicholas, le monde n’allait pas commencer à vivre sans sucre afin d’appuyer la cause des esclaves.
De toute façon, la lutte avait été gagnée en leur faveur, alléguait-on depuis qu’avait été votée la Loi sur l’abolition de l’esclavage. Après trois siècles de servitude, les nègres obtiendraient enfin leur émancipation. Mais croire à une transformation aussi radicale d’une société qui n’avait appris à subsister que par le labeur d’autrui avait quelque chose de grotesque.
En novembre dernier, la grande amie de Charlotte, Catherine Cox, était retournée vivre à Montego Bay avec son mari Matthew, un pasteur baptiste, et leur fille Julia. Après un peu plus de trois années d’exil, elle anticipait quelque peu ce retour en Jamaïque. C’est qu’on avait tenu les prêcheurs des églises dissidentes en partie responsables de la rébellion de Noël de 1831. Sentant leur sécurité menacée, les Cox étaient revenus en Angleterre, le temps que les esprits se refroidissent. Catherine lui avait écrit deux fois depuis leur arrivée à Montego Bay. Pour eux, finalement, tout se passait bien. Les dirigeants des sectes protestantes dissidentes ne subissaient plus aussi ouvertement les représailles des Blancs qui les avaient accusés d’instiguer la révolte dans l’esprit des esclaves. Catherine avait repris son enseignement aux enfants de couleur. Quant à Matthew Cox, il préparait un mémoire sur les conditions des Noirs sous le nouveau système établi par l’administration coloniale jamaïcaine. Jusqu’ici, ses observations n’annonçaient pas un succès à court terme.
De la plantation de Montpelier, Charlotte avait reçu quelques informations. Le transfert de l’administration de la propriété à William Elliot après la mort de son neveu, Sir Robert, assassiné pendant la rébellion, ne s’était pas effectué sans difficulté, lui avait affirmé Catherine. Elle s’était rendue sur la plantation afin d’apporter des nouvelles de Lucas à sa sœur. Eliza vivait dorénavant avec sa fille Myrie à Mafoota Farm. Elle avait précieusement conservé l’argent que Sukey lui avait légué à sa mort. Il avait permis à Eliza de se procurer deux vaches. Elle exploitait avec succès une laiterie et possédait maintenant trois vaches. L’enfant et la mère se portaient bien. Mais Eliza, comme tous les gens de Montpelier, grognait d’insatisfaction sur la façon dont le nouveau massa 22 faisait les choses. Plusieurs esclaves avaient quitté la plantation, croyant trouver mieux ailleurs. Depuis 1835, William Elliot les remplaçait par ces nouveaux émigrés européens qui débarquaient par dizaines dans l’île. Il leur avait cédé un terrain situé au sud du domaine et 250 Allemands y avaient construit un nouveau village.
Catherine Cox lui avait aussi donné quelques nouvelles des autres esclaves que Charlotte avait connus dans la plantation. On disait qu’Othello, le géant d’ébène, gardien d’Old Montpelier, vivait dans la région de Savanna la Mar, dans le Westmoreland. Il se portait apparemment bien et gagnait maintenant sa vie comme charretier. De Sarah Jayne, qui avait dirigé l’hôpital des esclaves du domaine et avec qui Charlotte s’était liée d’amitié, on ne savait toujours rien. Certains racontaient qu’elle s’était noyée dans la Great River, d’autres, qu’elle vivait avec les marrons dans les Cockpit, d’autres encore, qu’elle avait fui l’île vers la Sierra Leone sur une pirogue. Quant à Phillis, la femme obeah 23 de la plantation…
Tu te souviens de cette Phillis, dont on racontait qu’elle était une sorcière. Elle aurait projeté de soulever les gens de Old Montpelier contre Mr William Elliot. L’un de ceux à qui elle se serait confiée a tout dévoilé à Mr Elliot, qui a fait fouetter publiquement la pauvre femme par Mr Hardin, le nouveau gérant de Old Montpelier, et il lui a fait porter pendant un mois un horrible masque de fer que Mr Hardin ne lui retirait que pour la nourrir. Pour finir de rompre l’emprise qu’elle exerçait sur ses gens, Mr Elliot a menacé de faire subir le même sort à quiconque oserait parler à Phillis. Depuis qu’on l’a libérée de cet affreux instrument de torture, la malheureuse vit recluse dans sa case à l’écart du village. Deux femmes seulement sont autorisées à l’approcher pour lui porter les vivres que ne produit pas son lot. Tristement, pour le reste des gens de Montpelier, il m’apparaît que leur condition ne s’améliore pas. Si un système plus humain n’est pas mis en place bientôt dans la colonie, je prédis le danger qu’éclate une nouvelle insurrection.
John Hardin prenait donc encore plaisir à voir les femmes et enfants de Old Montpelier frémir devant l’autorité de son fouet. Charlotte avait fait parvenir une lettre à Mrs Wilson de Hawick afin de la mettre au courant de la situation. Mrs Wilson de Hawick n’était en vérité nulle autre que son amie, Miss Susan Elliot. Elle avait convolé quelques mois plus tôt avec un certain Mr John Wilson, richissime et influent homme d’affaires de Hawick. Jusqu’à la majorité de la jeune Miss Mabel, héritière du domaine de Montpelier, c’était Susan qui veillait aux intérêts de sa nièce. Mise au fait de la consternante situation, la nouvelle Mrs Wilson avait répondu à Charlotte qu’elle ne jugeait pas pour l’instant nécessaire de se mêler de la gestion de Montpelier. Compte tenu des circonstances, de son avis, son oncle, Mr William Elliot, s’en acquittait correctement. La réaction de son amie n’avait pas surpris Charlotte. Sous l’égide d’un père ivrogne et autoritaire, Susan Elliot avait grandi dans un monde où la violence sur les esclaves était une réalité quotidienne à laquelle elle s’était habituée. De toute façon, Susan attendait son premier enfant. Charlotte devinait qu’il était pour l’instant l’unique objet de ses préoccupations.
Une main sur son ventre, pendant quelques secondes Charlotte demeura immobile. Clara était entrée dans la maison et brusquait quelques objets, puis un grincement de porte suivi d’un silence lui indiqua qu’elle était ressortie. Nicholas continuait de ronfler doucement. Charlotte l’observait d’un regard attendri. Il avait passé la nuit à retravailler un texte pour le Weekly Police Gazette . Publié par John Cleave, un imprimeur et libraire faisant commerce dans Shoe Lane qui avait vendu à Nicholas une presse d’occasion, le journal relatait principalement les détails des derniers crimes commis, mais il militait aussi activement pour une réforme politique. L’article, que Nicholas avait intitulé British Liberty on Trial 24 , portait sur l’affaire des martyrs de Tolpuddle et dénonçait les manigances du gouvernement whig. Charlotte n’avait lu que le premier jet, et les accusations manquaient nettement de mesure. Évidemment, l’article qu’il rendrait public nuancerait mieux ses propos. C’était sa deuxième contribution pour le Weekly Police Gazette .
Nicholas avait d’abord commencé à faire sa plume en collaborant avec The Observer, un journal publié uniquement le dimanche aux opinions réformistes plus modérées. Il y avait signé des textes à caractère philosophique surtout, et à l’occasion, des passages choisis de ses poèmes. Bien que ses écrits favorisaient une forme de libéralisme, jusqu’à il y avait un mois environ, il avait toujours pris soin d’éviter de politiser ce qu’il signait.
Dévoiler publiquement ses opinions politiques pouvait se révéler risqué pour un ancien bagnard en besoin de redorer son blason. Parler politique forçait à choisir un camp. Dans ce monde manichéen dans lequel ils évoluaient, on optait forcément soit pour les bons soit pour les méchants, c’était selon le point de vue de chacun. Difficile, en ces temps de grands remous politiques, de choisir le « bon » camp. C’est pourquoi Nicholas avait préféré rester à l’abri dans la zone neutre. Si la publication de son recueil de poèmes intitulé Myths of Liberty lui avait gagné l’indulgence d’une part de la société, Nicholas demeurait néanmoins un « repris de justice » aux yeux de tous. Un méchant en sursis. Ses opinions devaient être le plus réfléchies, le plus conformistes et le plus gentilles possible. Jusqu’à ce jour, en avait-il décidé.
Après des années à avoir été le témoin passif des pires injustices alors qu’il travaillait comme gérant dans une plantation sucrière lui revenait ce besoin de dénoncer les iniquités de ce bas monde. Un sentiment qui l’avait soulevé jadis, dans ses jeunes années, à une époque où l’écho des philosophies révolutionnaires françaises avait donné naissance en Grande-Bretagne à plusieurs mouvements radicaux et avait menacé d’ébranler l’oligarchie aristocratique britannique. Le radicalisme jacobin 25 avait encouragé les agitations luddites qui avaient perturbé plusieurs centres industrialisés. Le gouvernement, qu’il fût tory ou whig, n’avait cessé de chercher à opprimer le mouvement, synonyme d’anarchie, n’hésitant pas, s’il le jugeait nécessaire, à suspendre l’ habeas corpus et à se servir de mesures anticonstitutionnelles, comme cela avait été le cas, notamment, avec les luddites des Midlands et lors du massacre de Peterloo de 1819. Puis, plus récemment, avec les révoltes des Swing Riots, qui, encore trop fraîches dans la mémoire des propriétaires terriens, les avaient certainement motivés à faire des prévenus, dans l’affaire de Tolpuddle, les boucs émissaires de tout leur mépris et de leurs frustrations. C’est ainsi que, invoquant une dérogation à la désuète Mutiny Act 26 , la Couronne avait condamné les six laboureurs du Dorset à sept années de déportation dans la colonie pénale australienne.
Selon Nicholas, ce n’était rien de moins qu’une conspiration contre le peuple. Un croc-en-jambe aux droits et à la liberté du commun des hommes. D’abord, parce que la formation des unions et des syndicats travaillistes était maintenant légale. Ensuite, parce qu’il était manifeste que le gouvernement whig, la magistrature et les riches fermiers s’étaient ligués dans une tentative de réprimer chez les laboureurs toute envie future d’adhérer à ces regroupements qui menaçaient de « contrôler » les employeurs : ces « lords » terriens.
« Ces misérables travailleurs, qui gagnent à peine plus que ce que leur coûte un pain par semaine, ces pères de famille ont été condamnés à la déportation pour avoir voulu mettre un peu plus que des miettes dans l’assiette de leurs enfants ! » s’était insurgé Nicholas, qui avait suivi de près toute l’histoire. Il avait connu l’injustice et subi la déportation. Que ces laboureurs fussent comme lui les victimes d’une aussi flagrante et révoltante improbité l’avait profondément remué. Néanmoins, la peur de rouvrir ses blessures, l’habitude du refoulement, le confort du silence, l’avaient laissé patienter deux années avant de jaillir enfin hors de son inertie.
Cette histoire qui avait scandalisé tout le Royaume-Uni s’était déroulée en 1834. À cette époque, Charlotte séjournait chez les Nasmyth et elle ne fréquentait Nicholas que depuis quelques semaines. Des « fréquentations » soumises aux strictes règles de la bonne société. Le jeu avait eu quelque chose de plaisant, pour ne pas dire comique. Qui aurait pu savoir qu’elle et lui avaient pratiquement vécu comme mari et femme à Montego Bay ? La Jamaïque, c’était à l’autre bout du monde… enfin, presque. À Londres, il fallait jouer de prudence. Tous les regards attendaient de surprendre l’erreur qui perdait les réputations. Nicholas avait tenu à faire les choses correctement. Pour prouver qu’il avait les moyens de se marier, il avait d’abord loué une maison dans l’une de ces rangées de résidences mitoyennes qui ne cessaient de pousser dans Islington. Le choix du quartier lui accordait un niveau de respectabilité qu’aurait approuvé n’importe quel père de jeune femme de la petite bourgeoisie. C’était une maison de troisième classe, sobrement revêtue de pierres de taille au rez-de-chaussée et de stuc aux étages, mais elle offrait le confort de l’éclairage au gaz ainsi que tous les avantages d’une cuisine moderne. Camilla avait rendu sa part de l’héritage de leur mère à Nicholas qui lui assurait une rente confortable. Mais Nicholas s’interdisait d’en profiter. Il refusait de se contenter de vivre du seul labeur des autres. Aussi avait-il entrepris de renouer avec son ancien métier, qui était celui de graveur-imprimeur. Il organisa son atelier dans un petit local loué dans Liverpool Road, à distance de marche de sa maison dans Annett’s Crescent. Pour se refaire la main, il s’était procuré une presse à bras Stanhope d’occasion, une autre à cylindre en bois pour l’impression des gravures en taille douce, y avait produit ses propres cartes de visite, puis avait fait paraître une petite annonce dans des journaux locaux.
Ce ne fut qu’une fois son image d’homme respectable assurée que Nicholas avait fait le trajet jusque dans Bedford Square, où habitaient les Nasmyth.
Charlotte avait mis du temps avant d’accepter de le revoir. Le désirait-elle ? Oui, par moments, non, par d’autres. Comment savoir exactement ce qu’elle désirait ? Leur dernière rencontre dans St. James’s Park l’avait fortement ébranlée. Qui était cet homme qui, après lui avoir avoué ne pas l’aimer, était parvenu à convaincre son père de son amour pour elle ? Pour Charlotte, l’homme qu’elle avait jadis aimé n’existait plus. Le gérant de Old Montpelier était mort avec ses rêves bleu turquoise des mers des Caraïbes. Dans la douleur de la trahison, elle l’avait tué, dix, vingt, cent fois. Dans sa haine, elle avait vu son cadavre, desséché par le soleil cuisant du Cockpit Country, être la proie des vautours. Dans ses pires moments de désespoir, elle l’avait poussé elle-même vers l’échafaud et l’avait imaginé pendu sur la place publique. Puis, la colère et la douleur s’estompant, elle le ressuscitait. Mais désirait-elle le revoir ? Après qu’il l’eut bannie de sa vie ? Après qu’il lui eut déclaré qu’elle avait été pour lui une erreur ? Après qu’il lui eut menti, qu’il l’eut trahie ? En dépit des raisons, aussi nobles fussent-elles, qui l’avaient forcé à agir ainsi ?
Caressant tranquillement son ventre, contemplant son mari qui dormait paisiblement, Charlotte se remémora cette période troublée de sa vie.
Lorsque leur idylle amoureuse en Jamaïque avait abruptement été interrompue par son retour obligé en Écosse, Charlotte avait fait à Nicholas la promesse de venir le retrouver sitôt sa mère rétablie. Aussi, à l’insu de ses parents, car personne ne savait encore rien de leur liaison, elle lui avait régulièrement écrit. Mais ses lettres lui étaient toutes revenues. Les sceaux intacts. Apparemment, Nicholas avait tout simplement décidé de la supprimer de sa vie. Sans aucune explication. Charlotte avait cru en mourir de chagrin.
Puis il y avait eu Guy Collins, cette ancienne connaissance rencontrée fortuitement à la Royal Infirmary d’Édimbourg. Mr Collins était étudiant en médecine. Un jeune homme dont le charme et l’intelligence avaient presque réussi à changer le cours de son existence. Le destin en avait cependant décidé autrement, ce petit matin brumeux d’avril 1833, après qu’elle fut allée se promener du côté de Blackford Mains, où l’attendait une surprise inattendue : Nicholas Gordon Lauder. Une collision fracassante, précédant de quelques mois celles dans St. James’s Park, moins orageuses, mais qui avaient fini de lui retourner le cœur.
Tous ces mercredis et dimanches après-midi, dissimulée derrière le rideau de sa chambre, elle avait épié cet homme qui l’attendait tranquillement dans le parc au centre de Bedford Square, se questionnant. Pouvait-elle véritablement aimer de nouveau un homme à qui elle avait un jour souhaité la mort ? La pensée même en était grotesque. Charlotte avait pris son temps à l’apprivoiser. Nicholas avait été patient. Pendant deux mois, il s’était présenté au n o 37 de Bedford Square. Chaque fois, on l’informait de son refus de le voir. Il laissait sa carte de visite, puis il allait s’asseoir sur ce banc, dans le parc, qui faisait face à sa chambre. Il restait là, à attendre en observant les pigeons. Au bout d’une heure environ, il consultait sa montre et repartait. Pas une fois, Charlotte n’avait aperçu Nicholas lever les yeux vers sa fenêtre. Elle le regardait s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue. Il reviendra, se rassurait-elle chaque fois.
Le faire languir et souffrir aussi peut-être, comme il l’avait fait souffrir. Elle en avait ressenti un malsain et puéril plaisir. Mais cela lui avait fait du bien. Un peu comme lorsqu’on regarde un prisonnier monter sur l’échafaud, ce sentiment de penser qu’il ne reçoit que ce qu’il mérite. Jusqu’à ce que survienne cet après-midi où il ne vint pas. Enfin, c’est ce qu’elle avait cru, comme à son habitude, postée derrière son rideau. Elle l’avait attendu cinq, dix, vingt minutes. À chaque regard vers la pendule, la panique grandissait. Nicholas ne se présentait pas. Il devait être là, assurément, caché quelque part, l’épiant comme elle l’épiait. N’y tenant plus, elle était sortie. C’était au début de décembre et il neigeait. Une poudre légère recouvrait déjà le trottoir et les pavés. Sur le banc et le trottoir dans le parc, la neige s’était accumulée, blanche, immaculée. Nicholas n’était pas venu. Voilà, il ne viendrait plus. Jamais plus… Soudain, l’idée de ne plus le revoir lui avait été insoutenable.
« Pardonnez-moi, Miss Seton… je sais, je suis en retard », avait doucement résonné une voix derrière elle.
Les fréquentations s’étaient étalées sur plusieurs mois. Évidemment, ils avaient choisi de se voir en terrains neutres, toujours, la cousine Florence les talonnant de près. Sur les ponts qui enjambent la Thames, ils avaient contemplé le ballet des chalands sur les eaux glauques entre les dizaines de navires. À Vauxhall Gardens, devant un café, ils avaient applaudi les pirouettes des chiens du joueur d’orgue de Barbarie. Au Baker Street Bazaar, Charlotte s’était laissé impressionner par le réalisme des figurines de cire de la défunte famille royale française, créations de la célèbre madame Tussaud. Au Jardin zoologique, les dernières curiosités animales avaient aussi étonné Nicholas. Les lieux leur fournissaient suffisamment de sujets sur lesquels échanger pour leur éviter les propos plus susceptibles de soulever les émotions. Il fallait d’abord se cuirasser, apprendre à redécouvrir les sentiments.
Les dimanches de grandes chaleurs, il y avait eu les récitals dans Hyde Park, suivis de la dégustation d’une glace ou d’une bière dans l’un des nombreux kiosques. Revisiter le Hunterian Museum avait ramené Charlotte aux temps où elle était pensionnaire chez Mrs Hargrave. C’est déguisée en garçon, en compagnie de son oncle Jonat, qu’elle avait découvert pour la première fois les précieuses et parfois étranges collections du musée. Cette fois, vêtue de sa plus belle robe d’après-midi, au bras de Nicholas, tout lui avait paru si différent.
De temps à autre, il lui avait réservé une surprise, comme ce concert de la Philharmonic Society, dans Hanover Square, ou encore cette autre sortie au Astley’s Royal Amphitheater, dans Lambeth. Au programme : Marmion, or The Battle of Flodden Field, un drame épique de Walter Scott joué grandeur nature. En deuxième partie, on y avait présenté des performances équestres et un funambule. Le Astley’s était reconnu pour ses numéros de cirque et Charlotte n’avait jamais encore eu l’occasion d’en voir un. Il leur était aussi arrivé de rester à dîner tranquillement chez les Nasmyth dans Bedford Square ou de simplement passer un moment en leur compagnie, fort conscients que son oncle et sa tante en profitaient pour discrètement jauger le prétendant, comme le feraient n’importe quels parents soucieux du bien-être de leur fille. Il allait de soi que Tante Harriet faisait état de la progression des relations à sa sœur Dana au rythme d’une lettre par semaine.
En juin, la cadence des mondanités de Londres s’essoufflait habituellement. La société désertait les maisons de ville pour les résidences campagnardes jusqu’à la prochaine session parlementaire. Lucas avait débarqué dans la métropole en compagnie de sa tante Camilla, qui s’occupait de lui en attendant que la situation de son père se « régularise ». Le garçon se plaisait à Blackford Mains. Il y avait des champs et des collines pour chasser les insectes. Sa collection gagnait en importance. Il savait maintenant comment monter et soigner un cheval. Et, sous la tutelle du précepteur qu’avait embauché sa tante Camilla, il poursuivait son éducation. Ils étaient restés à Londres jusqu’à la fin du mois de juillet, alors que les chaleurs humides les avaient convaincus de regagner la campagne d’Édimbourg.
En septembre, sous un ciel d’un bleu profond et profitant d’une nature à sa pleine maturité, Charlotte et Nicholas étaient venus passer un après-midi sur le bord du bassin dans St. James’s Park. Cette fois, assaillie par un subit et inexpliqué malaise, Florence ne les avait pas accompagnés. Une année s’était écoulée depuis qu’ils s’étaient revus sous le grand chêne. Seuls, sous l’abri du vénérable arbre, ils avaient longuement discuté. Des mois qu’ils venaient de vivre, de ceux à venir. Pour Charlotte, il n’existait plus de doute. Elle était indéniablement toujours amoureuse de Nicholas et, à dix-huit ans, personne ne pouvait plus le lui reprocher.
Le mariage avait eu lieu le 19 décembre 1834. Une cérémonie intime, en présence de Janet, des Nasmyth et de quelques amis. Ce fut sous des confettis de neige fondante qu’ils étaient sortis de l’église de St. Giles-in-the-Field. Presque deux années s’étaient écoulées depuis ce grand jour. Pour être plus précis, vingt mois, dix jours et quelques heures. Pendant ce laps de temps, qu’avait appris Charlotte de la vie commune ? Que le mariage était une adaptation en pays inconnu. Qu’il fallait en apprivoiser les us et coutumes. Et que le processus était long sur le chemin des concessions. À la vérité, le mariage ne ressemblait en rien à ce qu’elle s’était imaginé à l’époque où Nicholas et elle vivaient en Jamaïque : un amour idyllique construit sur des rêves bleu turquoise, parfumés d’encre et de fleurs exotiques ; Nicholas l’embrassant chaque soir à son retour de la modeste imprimerie qu’il dirigeait à Kingston tandis qu’elle s’occupait de leur petite case avec vue sur la mer. Oh, loin de là ! Ce n’était pas qu’elle regrettait son mariage, mais, à Londres, la douce langueur des journées chaudes n’existait pas, les splendeurs du coucher du soleil s’abîmaient dans les fumées grises et opaques des cheminées et les parfums n’avaient rien de romantique. Ici, il lui avait fallu composer avec une tout autre réalité. Mais plus encore, avec un mari qui avait passé la moitié de son existence retranché dans une vie d’exclu. Si, pendant les mois qu’avaient duré leurs fréquentations, Nicholas s’était soumis sans se plaindre aux exigences d’une vie mondaine, une fois leurs vœux prononcés, il avait regagné son isolement.
Les premiers temps, Charlotte n’avait trouvé rien d’anormal à la situation. Se retrouver du jour au lendemain catapulté au beau milieu de la sauvage civilisation demandait un délai minimum d’adaptation. Puis, la destitution du premier ministre Lord Melbourne par William IV menant à la dissolution de son cabinet avait déclenché les mécanismes de la machine électorale et obligé Nicholas à se remettre sérieusement à ses affaires dans les jours suivant leur mariage. Les élections générales étaient prévues pour le mois de janvier et les services de Nicholas avaient été sollicités par le candidat radical pour la constitution de Finsbury, le docteur Thomas Wakley, auprès de qui il s’était engagé à imprimer les placards et les pamphlets nécessaires à sa campagne. Sa petite presse à bras ne lui suffisant plus, il s’était procuré une presse à platine Albion, plus facile et rapide à manœuvrer. Le travail l’avait accaparé au point où il avait momentanément dû cesser d’écrire pour The Observer . Pour lui donner un coup de main, Charlotte nettoyait et classait les caractères dans leurs cassetins respectifs. Elle rognait les affiches, pliait les pamphlets, liait et emballait les commandes à distribuer. Elle suspendait sur des fils tendus entre les murs les épreuves à sécher, formant des ribambelles de papier qui donnaient un air festif à l’atelier.
Ces quelques semaines avaient été fort agréables pour Charlotte, qui avait profité du bonheur d’être avec Nicholas à presque toute heure du jour. Mais, lorsque les affaires avaient repris leur rythme normal, sa présence à l’atelier n’avait plus été requise et il lui avait fallu faire face à cette part des responsabilités qui lui revenaient dans le mariage : entretenir la maison.
Charlotte était entrée dans l’univers de Nicholas sans se surprendre d’y retrouver le même décor dépouillé et austère qu’elle avait connu dans sa case de la plantation de Old Montpelier. Sa garçonnière, pour ainsi nommer la maison qu’il louait dans Annett’s Crescent, exprimait encore les goûts douteux de ses occupants précédents. Nicholas avait conservé tous les meubles qui avaient été abandonnés derrière par eux, soit parce que trop encombrants soit parce que trop vieux. Sauf pour une énorme armoire de chêne doublée de cèdre, l’assortiment éclectique aurait dû faire le bonheur d’un brocanteur ambulant de campagne. Mais l’esthétisme n’étant pas le souci principal de Nicholas, il s’en était accommodé et avait fait l’acquisition du reste au fil de ses besoins.
La gouvernance d’une maison demandait une bonne dose d’organisation et beaucoup d’énergie. Il fallait tout nettoyer, réaménager et décorer. Astiquer les cuivres des cheminées. Frotter les laitons des appliques murales et plafonniers au gaz. Cirer les parquets et les meubles. Changer les hideux rideaux à fleurs jaunes du salon, le papier peint taché dans la salle à manger. Repeindre la cuisine à la chaux. Pour l’aider dans les menus travaux, Charlotte avait engagé Clara. La petite maison dans Annett’s Crescent ne justifiait pas les services d’une équipe de domestiques. De toute manière, tous ces travaux avaient l’avantage d’occuper Charlotte. Pour les plus gros, sa tante Harriet lui avait conseillé des artisans fiables. Que de choses à penser ! Sans parler de la place qu’il fallait préparer pour Lucas.
Nicholas se réjouissait du retour de son fils, attendu pour le début de l’été. Il avait commandé à un ébéniste de Camden un présentoir vitré pour protéger sa collection d’insectes. Il avait garni les rayons des étagères de livres traitant d’entomologie et d’autres sujets susceptibles d’intéresser un garçon de son âge. Il avait acheté un vivarium qui abriterait un jour ou l’autre une colonie de petites créatures que Charlotte espérait ne jamais voir ramper ailleurs qu’à travers les parois de verre. Elle l’avait accompagné chez le chapelier Lock & Co pour l’aider à choisir un élégant haut-de-forme ainsi qu’un assortiment de cravates. Chez Norton & Sons dans le Strand, il avait commandé six chemises. Les gants de cuir, trois paires de différentes couleurs, provenaient de chez Sayer dans Old Bond Street. En passant devant la vitrine du graveur Orme & Co, Charlotte avait remarqué une aquatinte sur laquelle figuraient des palmiers. Elle avait pensé que l’image serait jolie dans la chambre de Lucas et lui rappellerait un peu de sa Jamaïque. Une pensée qui avait particulièrement fait plaisir à Nicholas.
Le rappel de l’arrivée du fils de Nicholas avait happé Charlotte comme le retour violent d’une branche au visage. Car cette fois, c’était pour rester. Comment entreprenait-on du jour au lendemain l’éducation d’un garçon de douze années comptées ? Le choc. C’était comme enfourcher à son passage un cheval au galop. Panique ! Il lui aurait fallu d’abord grimper les premiers échelons du maternage. Grandir avec l’enfant devait sécuriser la confiance de la mère dans son rôle. Du calme ! Lucas n’avait plus à se faire moucher le nez. Bon, elle avait su comment s’y prendre avec ses frères et sœurs à la maison. Miss Rankin, leur nurse à Weeping Willow, n’avait jamais eu d’enfants et elle s’en était fort bien sortie avec eux. On appelait cela avoir l’instinct maternel. Toutes les femmes en avaient. Oui ? Non ?
Quoi qu’il en fût, Charlotte n’avait rien dévoilé de ses craintes à Nicholas. Il comptait sur elle et elle avait tout fait pour que l’adaptation du garçon se déroule le plus doucement possible. Située au nord-est de la City de Londres, Islington était une petite banlieue qui profitait encore des charmes bucoliques de la campagne. On y cultivait le maïs et le blé, on y produisait du lait et on y élevait du bétail. Après avoir passé son enfance à courir les savanes et à grimper aux arbres de Old Montpelier, puis à explorer la vastitude des collines de Braid et les bois de Craigmillar qui entouraient Blackford Mains, le garçon apprécierait le cadre invitant et sécurisant d’Islington. Toutefois, si la proximité d’une paisible nature contribuait largement à accroître sa collection d’insectes, elle ne nourrissait son bonheur qu’en partie. Les nombreuses heures qu’il passait dans les pâturages et les boisés l’isolaient d’une communauté encore réticente à reconnaître l’« humanité des nègres ». Lucas ne s’adaptait pas aussi bien qu’elle l’aurait souhaité.
Charlotte avala une gorgée de son thé. En définitive, avec du citron, il aurait été plus agréable. À cette époque de l’année, les agrumes cultivés dans les tropiques étaient plus difficiles à se procurer et coûtaient cher. Les récoltes étaient plus abondantes à la fin de l’automne. Autrement, il fallait compter sur les productions de serres qui donnaient des fruits moins juteux et plus amers. Mais lorsqu’il en recevait, Mr Hickmore ne manquait pas de lui en réserver quelques-uns.
— Oh !
Elle déposa sa tasse avec un léger cliquetis de porcelaine et appliqua ses paumes sur son ventre. Quelque chose bougea sous les épaisseurs de jupons. À peine. Une impression de bulle qui éclate sous la peau. Mais le mouvement se faisait chaque jour plus perceptible. La preuve rassurante que l’enfant grandissait normalement.
— Petit ogre ! murmura-t-elle affectueusement en le tapotant. Tu as faim, c’est ça ?
Charlotte attrapa la cuisse de poulet et s’approcha de Nicholas. Plantant ses dents dans la chair, elle nota le titre du livre qui reposait sur ses cuisses : Lectures on the History of Philosophy , de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Elle secoua doucement la tête en souriant. Pas étonnant qu’il se soit endormi. Que cherches-tu dans tous ces livres à la fin, Nicholas ? Ton destin ? Toi-même ? De temps à autre, elle s’intéressait aux ouvrages qu’il se procurait chez les nombreux bouquinistes et libraires de Londres. Parmi les auteurs qu’il préférait, elle avait noté des philosophes et réformistes tels Hume, Mill, Paine, Kant, Owen et Bentham. À eux s’ajoutaient les essais des économistes, Smith et Malthus, les œuvres complètes de Shakespeare et de Byron, de la poésie de Pope, Dryden, Milton, Burns, Coleridge, Lamb et Keats, des traductions de Goethe, Schiller, Voltaire et Rousseau, des romans de Fielding, Defoe, et Scott, plusieurs ouvrages sur l’histoire et la sixième édition complète de l’encyclopédie Britannica. Ils étaient tous là, ces éminents hommes, avec leurs grandes idées passionnées, assis sur les rayons comme des marchands de savoir en conserves prêtes à être consommées. Quoi d’autre encore Nicholas allait-il s’obliger à dévorer avant de se déclarer rassasié ? « J’ai quatorze années à rattraper », lui répétait-il. Quatorze années d’exil, à vivre en marge de la civilisation, à diriger des équipes de nègres comme des hordes de bétail. Quatorze années à côtoyer une société esclavagiste aux manières frustes et aux mœurs primitives avaient donné congé au développement de son intellect. D’une certaine façon, elles avaient détruit sa conception de l’humanité. Il s’acharnait maintenant à la reconstruire.
D’accord, les livres apportaient un certain enseignement, éclairaient parfois les esprits confus, mais ils n’étaient pas des modes d’emploi de la vraie vie. Ce qu’elle reprochait le plus aux lectures de Nicholas, c’était qu’il s’en servait comme excuse pour continuer de vivre en marge du monde. Comme s’il en avait peur. Nicholas n’était pas loquace lorsqu’il s’agissait de ses sentiments. Depuis qu’elle le connaissait, il l’obligeait à le décoder par d’autres moyens. Le plus souvent, elle y parvenait, mais il arrivait des fois où il la plongeait dans la perplexité la plus profonde.
Elle fureta parmi le pêle-mêle de papier sur le bureau. Idées, mémos et autres notes. Des pensées que transcrivait Nicholas au fil de ses lectures. Elle prit une feuille au hasard. Des bouts de texte, quelques taches d’encre, un tableau hâtivement construit, des mots avec ou sans liens : Agrarian Justice, Thomas Paine… à retenir, impôts, deux fois souligné et suivi d’une flèche vers : pension vieillesse. Nouveau modèle des Poor Laws de Wakley… Deux colonnes faisaient état des pour et des contre des idées du docteur Thomas Wakley. Charlotte lut plus bas, en retrait : Le silence mène à la folie. La folie est l’absence de silence. Une flèche liait cette dernière phrase à deux autres mots : anarchie mentale, qu’encerclait une abondance de points d’interrogation. Qu’est-ce qui avait inspiré à Nicholas d’aussi troublantes réflexions ? Elle observa un instant son mari endormi. Quels songes occupaient son esprit ? Ses traits étaient détendus. Le silence mène à la folie… la folie est l’absence de silence. Sans doute des citations tirées de ses lectures. Ces philosophes pouvaient parfois écrire des choses étranges…
Elle prit une autre feuille : Peterloo , flèche vers : place de Grève britannique ? ? flèche vers : laisser-faire, flèche vers : démocratie, encerclé et souligné plusieurs fois. En dessous, il avait écrit Cleave, Hetherington — London Working Men’s Association, 8 heures, Crown & Anchor Tavern . Charlotte se souvenait. Une adresse dans le True Sun, une autre publication aux tendances radicales, faisait état du « Universal Suffrage Club », une nouvelle organisation investie de la noble mission d’élever le caractère moral, politique et intellectuel de la classe ouvrière. L’organisation s’était finalement établie sous la dénomination de London Working Men’s Association. Parmi les membres du comité exécutif provisoire, il y avait John Cleave, l’imprimeur chez qui Nicholas s’était procuré sa presse Stanhope. Quant à Henry Hetherington, il était l’éditeur du défunt Poor Man’s Guardian pour lequel Cleave avait collaboré.
La London Working Men’s Association avait vu le jour en juin et s’adressait principalement à la classe ouvrière londonienne, proposant aux membres de les instruire sur leurs droits politiques, les principes de la démocratie et l’importance du suffrage universel. « L’histoire de l’humanité démontre clairement que depuis toujours le nanti de toutes les nations conspire afin de maintenir le pauvre dans sa pauvreté, car la pauvreté lui est essentielle pour mesurer ses richesses. C’est le désir de l’homme de profiter des fruits du labeur de son prochain qui constitue le péché originel en ce monde 27 . » Le droit de vote ne devait pas être le privilège que du seul riche, mais celui de tout homme. Une philosophie à laquelle adhérait pleinement Nicholas.
La grande Réforme de 1832 n’avait pas apporté les changements espérés de tous. La bourgeoisie avait enfin obtenu sa franchise électorale, lui accordant une place au sein de la classe dirigeante du pays. Par contre, sans le vote secret, le contrôle des voix demeurait entre les mains des grands seigneurs terriens déterminés à ne pas céder aussi facilement leurs privilèges. Et l’électorat, il fallait le souligner, ne s’étendait toujours pas aux classes laborieuses. Pour ces dernières, les heures de travail dans les manufactures demeuraient fixées à un maximum de douze heures par jour — un homme pouvait facilement être tenu de produire pendant plus de quatre-vingts heures en une semaine — et on continuait de véhiculer l’idée saugrenue que les règles strictes du travail inculquaient aux enfants une droiture de morale qui les guiderait vers une vie saine et épanouie.
Une économie stagnante incitait les industriels à revoir encore à la baisse les salaires de leurs ouvriers, le prix du pain continuait d’être réglé par la politique protectionniste des Corn Laws 28 , qui remplissait les poches des propriétaires fonciers et qui, depuis maintenant vingt années, imposait à la classe ouvrière une cruelle diète. Encore une fois, on privilégiait les plus fortunés et les laissés-pour-compte maintenaient leur rang. Pourquoi ? L’inatteignable oligarchie aristocratique s’accrochait à son pouvoir.
Une campagne pour une nouvelle réforme s’était mise en train. Les publications radicales à un penny 29 se multipliaient. Dans tous les grands centres industrialisés du pays, des associations telles que la London Working Men’s encourageaient la formation de syndicats de métiers. De nouvelles figures politiques émergeaient de la masse et proposaient de créer des partis réformistes. Cleave et Hetherington étaient de ces hommes. Tout comme le docteur Wakley, qui espérait voir Nicholas rejoindre les radicaux indépendants — depuis la grande « déception whig 30 », la plupart des radicaux whigs s’étaient dissociés du parti, qu’on accusait de les avoir trompés. Mais Nicholas résistait.
Nicholas avait fait connaissance avec Thomas Wakley et son épouse lors d’un dîner chez les Nasmyth. Quant à Charlotte, les Wakley étant les voisins et amis de son oncle Logan et de sa tante Harriet, elle les connaissait depuis déjà quelque temps. Fervent radical et polémiste affirmé, le docteur Wakley était un personnage coloré plus grand que nature et, depuis les élections de janvier 1835, le dévoué député de la circonscription de Finsbury, dont il partageait les deux sièges aux Communes avec Thomas Duncombe, aussi un radical. Par conviction ou par intérêt, il se saisissait de toutes les causes touchant les classes négligées. Son caractère incisif et ses écrits, parfois vicieux mais toujours honnêtes, avaient rapidement fait du The Lancet, le journal médical qu’il avait fondé en 1828, une arme redoutable contre le népotisme qui corrompait l’élite médicale.
Le problème était endémique. Les postes lucratifs dans les hôpitaux ne se sécurisaient que grâce à un capital important ou par des liens familiaux et des connexions privilégiées avec des membres du pouvoir exécutif des établissements. Le trafic pécuniaire et d’influence gouvernait la profession au détriment du mérite et de la compétence de ses membres. De son avis, ces charlatans monopolistes qui s’accordaient tous les droits mettaient en péril la santé publique.
Comme on le réclamait pour le gouvernement, il était clair qu’une réforme complète du système médical devenait nécessaire. Cependant, on ne jetait pas aussi impunément le chaos dans les institutions séculaires. Pour obliger les organismes médicaux à reconnaître l’importance du problème, sans relâche et au mépris des poursuites judiciaires, Wakley avait rendu publics les abus et les aberrations du système en place. Par le biais de ses publications dans le Lancet, il souhaitait éveiller l’intérêt de la population ; conscientiser ; soulever l’indignation ; provoquer les débats ; rallier les partisans ; susciter les revendications ; réformer ! Voilà l’incroyable machine qui ébranlait les montagnes.
« Doxa vulgus : l’opinion publique ! Ça, mes amis, c’est le véritable pouvoir du peuple ! Et de ce pouvoir je m’investis afin de provoquer le réveil de la Chambre. À défaut de pouvoir compter sur une hérédité influente, lorsqu’aux prises avec l’entêtement d’une majorité de députés hantés par la peur du moindre mouvement populaire menaçant leur establishment, l’opinion publique reste mon argument le plus efficace pour inciter le Parlement à légiférer pour le bien du plus grand nombre. Le pouvoir des mots, mon cher Lauder, nous appartient ! »
À cette déclaration qu’avait faite Wakley, Logan Nasmyth avait ajouté : « La guerre de propagande est équitable ! »
Journaliste pour le London Times, dont le propriétaire, Mr John Walter — du même nom que son père, le fondateur du journal — était un ami proche de Wakley et réputé pour appuyer les idées réformistes et libérales des whigs, l’oncle de Charlotte n’ignorait rien du pouvoir de suggestion de la presse. Chaque parti politique cherchant à manipuler l’esprit des lecteurs électeurs, on se livrait à une guerre d’influence des plus âpres par le biais des journaux.
Le mois dernier, les Nasmyth et les Lauder s’étaient réunis chez les Wakley autour d’un succulent gigot de mouton. Comme d’habitude, la discussion avait principalement porté sur les évènements qui ébranlaient la scène politique. À la fin de la soirée, Wakley avait réitéré son invitation à Nicholas de s’engager avec les radicaux, cette fois, lui proposant une offre plus sérieuse : le siège d’Oldham, que son vieil ami William Cobbett avait laissé vacant après son décès l’été précédent, et qu’un conservateur tory occupait depuis.
« Qu’en penses-tu ? lui avait plus tard demandé Charlotte dans le fiacre qui les ramenait vers Islington. C’est vrai que de devenir député d’Oldham est… Où se situe Oldham, au juste ?
— Dans le Lancashire, lui avait évasivement répondu Nicholas.
— On trouve aussi Manchester dans le Lancashire, non ? C’est une importante circonscription ?
— Oui.
Il avait croisé les jambes et les bras, prenant une attitude qui lui suggérait de ne pas pousser plus loin le sujet.
— Nicholas Lauder ! avait-elle brusquement lâché, exaspérée.
Il s’était retourné vers elle. Elle s’attendait à une réplique. Rien. Il s’était contenté de la fixer, ne l’irritant que davantage.
— Si ce Daniel O’Connell, dont Wakley loue tant l’intelligence des discours, s’était borné à écrire tranquillement des papiers anonymes au lieu de se lever pour se battre contre cet autoritarisme que tu dénonces, les Irlandais n’en seraient encore qu’à rêver de leur émancipation !
— Tu sais fort bien que je ne peux pas sérieusement considérer de poser ma candidature comme représentant à la Chambre. Encore moins dans une circonscription aussi importante qu’Oldham ! »
Tout comme Charlotte, le docteur Wakley ne pouvait l’ignorer. D’abord, pour représenter un comté, le candidat était soumis à une condition de propriété d’une valeur minimale de six cents livres sterling. Cette condition s’abaissait à trois cents pour un simple bourg, ce que ne respectait pas Nicholas. Quoique, s’il le désirait, il pourrait aisément remédier à cette lacune. Mais il y avait plus. Nicholas avait un passé. Et un fils illégitime issu d’une relation avec une esclave noire.
Certes, penser que Nicholas puisse représenter un comté aux Communes était chimérique. Et puis, jouer avec les ficelles du pouvoir n’était pas ce qu’il recherchait. Il existait cependant d’autres avenues, souvent plus profitables, pour agir contre les injustices sociales. Nicholas avait des idées, un certain talent d’orateur et des convictions en acier. Sa plume n’était pas plus frileuse que celle du chirurgien. Et il possédait deux presses à imprimerie.
Doxa vulgus : l’opinion publique ! Comme l’avait signifié le docteur Wakley : le pouvoir des mots leur appartenait. Face à l’oppression, la presse devait se mettre au service du bien commun. Charlotte souhaitait voir Nicholas s’en servir avec plus de dynamisme. Elle était consternée de le voir s’étioler entre les quatre murs de sa bibliothèque, à se bourrer le crâne des idées de Hegel, de Mill et de Paine. Nourrir son esprit, rattraper le temps perdu ! Elle pensait plutôt qu’il le perdait. Jusqu’à ce jour, il avait lu plus de livres que ne le ferait jamais la moyenne des hommes au cours de leur existence entière. Que craignait-il donc, à la fin ?
Ce que craignait par contre Charlotte était cet isolement dans lequel il semblait se complaire. Elle se rendait compte tout à coup de la gravité du problème de Nicholas. L’exilé n’arrivait pas à réintégrer la civilisation.
« Je ne te comprends pas, Nicholas, s’était révoltée Charlotte. Tu t’indignes contre ceci et contre cela, mais que fais-tu vraiment pour que les choses changent ? N’en va-t-il pas de tes droits politiques et sociaux à toi aussi ? Et de ceux de ton fils, Nicholas ? Que fais-tu des droits de Lucas ? »
Au regard qu’il avait dardé sur elle, Charlotte savait qu’elle avait visé la bonne veine. Cela fut leur première dispute. Du moins, cela l’aurait été si Nicholas avait daigné riposter. Il n’avait même pas tenté de se défendre.
Après ce contrariant échange pendant leur retour de chez les Wakley, ils n’avaient plus abordé le sujet. Toutefois, deux jours plus tard, Nicholas postait une demande d’admission à la LWMA 31 . La semaine suivante, il dînait avec l’imprimeur John Cleave au Crown & Anchor Tavern et cotisait à son adhésion au regroupement. L’association se composait d’hommes de métiers de la classe moyenne, tisserands, charpentiers, typographes, compositeurs d’imprimerie et autres artisans sérieux, intellectuels prodémocrates en lutte contre l’establishment, profondément insatisfaits de ce que leur avait octroyé la Réforme de 1832 et qui croyaient fermement que seule l’union de leurs forces ferait progresser leur classe. Quelques membres honoraires avaient aussi été élus, radicaux du Parlement choisis pour leur influence favorable à leur cause. Ironiquement toutefois, si l’association proclamait lutter pour l’émancipation des classes, par crainte que ne les infiltrent des agitateurs révolutionnaires et que ne se forment des factions qui risqueraient de les diviser, ce qui s’était déjà fait par le passé dans d’autres associations similaires, il avait été entendu que les travailleurs issus des échelons inférieurs de la classe laborieuse ne seraient pas admis.
Ainsi, Nicholas prenait le parti des owenites 32 et embrassait ouvertement l’idéologie de ce nouveau mouvement appelé « socialisme ». Sa première tâche l’attachant au comité chargé d’enquêter sur les conditions de travail des tisserands de soie de Spitalfields le tenait encore loin des tribunes publiques, mais cela l’obligeait à sortir de sa tanière et à prendre le pouls du vrai monde. C’était un début.
Pour l’heure, Nicholas somnolait toujours et le thé refroidissait dans la théière. Charlotte fit couler la boisson dans la jolie tasse de son superbe service de porcelaine Ridgway, cadeau de mariage de sa tante Harriet. Le rideau d’organdi ondulait doucement. La brise transportait le ronron étouffé de la manufacture de tapis de Mr Ridley située juste à côté. De temps à autre, le meuglement d’une vache se faisait entendre au loin. Depuis un mois, lorsque le vent soufflait du nord-est, les bêtes rappelaient mieux leur présence par la diffusion de poignants effluves de déjections qui les obligeaient à fermer les fenêtres. Des centaines et bientôt des milliers de bovins et d’ovins seraient parqués dans les nouvelles installations du New Cattle Market. La Ville espérait maintenant procéder à la fermeture de l’ancien marché de bétail de Smithfield, considéré comme étant l’endroit le plus infect de tout Londres.
Charlotte fit plonger un morceau de sucre dans le thé de Nicholas et remua la cuillère, noyant son reflet dans les remous. Elle déposa la cuillère. Le tintement de l’argenterie sur la porcelaine résonna dans le calme de la pièce. Son regard traversa le fin voilage blanc. La fenêtre ouvrait sur la rue et cadrait joliment une portion de la glèbe. L’ancien tracé de Canonbury Street, qui délimitait l’extrémité ouest du champ, ne formait guère plus qu’un large sentier menant jusqu’à Willow Bridge, qui enjambait New River. L’angle du chemin avait été modifié pour former un prolongement rectiligne avec Rotherfield Street. Tout le secteur d’Islington Green était en développement. On retraçait les voies de circulation selon des principes plus modernes d’urbanisme et les vieux bâtiments étaient rasés pour faire place aux nouvelles villas.
Un rang d’arbres matures et une avenue piétonnière longeaient New River. C’était un lieu apprécié des promeneurs. Mais aussi de Lucas, qui y chassait les insectes aquatiques. Depuis le XVII e siècle, cette voie d’eau artificielle servait d’aqueduc entre la River Lee et la City de Londres afin de fournir la région en eau potable, par conséquent, toute baignade ou pêche y était strictement interdite et le gardien du canal s’assurait que le règlement était respecté.
Au-dessus de la cime de ces arbres, quelques degrés à l’ouest du petit pont de bois, émergeait Canonbury Tower et les pignons et les cheminées des maisons dans Canonbury Place et Canonbury Square. Au-delà de ce quartier, il y avait celui de Highbury, qui, avec celui de Barnsbury, formait le district d’Islington. Plus au nord, le hameau de Highgate couronnait la crête de Hampstead Hill, visible dans un léger brouillard.
L’attention de Charlotte revint à la colonnade d’arbres sur le bord du canal. Le décor lui rappelait vaguement celui qu’elle avait eu de la fenêtre de sa chambre de la grand-case de Old Montpelier : la haie de campêches qui suivait le cours de la Anchovy Gully, le pré des chèvres et les toitures des installations sucrières. Elle entendait encore le chant des équipes d’esclaves dans les champs de cannes à sucre. L’odeur persistante de caramel qui flottait sur le domaine lui manquait parfois. Comme son travail, à l’hôpital des esclaves. L’hôpital avait brûlé, comme la grand-case, avec celle de Nicholas, et toutes les installations de Montpelier. Charlotte se disait que tout devait avoir bien changé, en Jamaïque, depuis son départ.
Des silhouettes se profilaient sur le bord de la New River. Elle plissa les yeux en pensant repérer Lucas et Janet. Ce n’était pas eux. Charlotte prit la tasse de thé qu’elle avait préparé pour son mari. Un claquement sourd se fit entendre dans la pièce, suivi d’un juron. Le livre qui reposait sur les cuisses de Nicholas avait glissé au sol, le réveillant dans un sursaut.
— Nicholas ! fit Charlotte.
— Ahhh !
Il la dévisageait, l’air complètement hagard. Elle éclata de rire. Le thé dans la tasse qu’elle tenait déborda.
— Dois-je en déduire que tu te considères comme assez riche pour te permettre de dormir pendant que les autres travaillent ?
Nicholas ramassa l’ouvrage de Hegel entre ses pieds et chercha pendant quelques secondes un endroit où le poser. Il considéra le fouillis sur le bureau avec circonspection, troqua plutôt Hegel pour la tasse que lui tendait Charlotte. Hegel alla couronner une pile d’ouvrages du genre sur le plancher.
— Il a refroidi, l’avertit Charlotte en apercevant la grimace de Nicholas.
— Humm… J’ai l’habitude.
— Je sais, fit-elle en se penchant pour l’embrasser. Elle s’attarda contre sa joue un instant. Si tu dormais la nuit, tu pourrais apprécier ton thé chaud.
— Le compromis est tentant…
Il déposa sa tasse, et enlaça les hanches de sa femme. Charlotte saisit l’une de ses mains et l’appliqua sur son ventre.
— Tu le sens, là ?
— Oui… murmura Nicholas.
Sentir, pouvoir toucher cette vie nouvelle en Charlotte l’émouvait. Sous le bout de ses doigts, une forme se déplaçait. Charlotte lui avait montré des gravures de matrices et de fœtus dans des ouvrages médicaux que leur avait prêtés Thomas Wakley. Les beautés mystérieuses de la nature dévoilées. Il pouvait maintenant visualiser l’enfant replié sur lui-même dans le giron de sa mère. Quand Sukey était enceinte de Lucas, il avait imaginé que l’enfant se développait librement dans le ventre et que le cordon était simplement une extension des entrailles raccordée au bébé pour le nourrir. Cela avait fait rire Charlotte.
— Doux Jésus ! On croirait que tu arrives tout droit du Moyen Âge !
Sa vie en Jamaïque semblait maintenant faire partie d’un passé si lointain. Il s’était embarqué sur le Juliet pour la Nouvelle-Galles-du-Sud en décembre 1819. Parvenant à s’évader quelques mois plus tard, il mettait en mars 1821 le pied sur l’île. Lucas naissait en novembre de l’année suivante. L’enfant n’avait été que la conséquence de son concubinage avec une esclave de Old Montpelier qu’il avait pris à son service. Quoi qu’il en fût, il en avait assumé la paternité. Puis Lucas avait grandi.
Nicholas posa sa joue sur le ventre rond. Il avait accueilli l’annonce de la venue d’un nouvel enfant avec des sentiments mitigés. Les enfants possédaient cette innocente, mais incroyablement terrifiante aisance de retourner l’adulte face à lui-même. Une position qui le rendait mal à l’aise, d’autant plus qu’elle le confrontait à cette part de lui avec laquelle il n’avait pas encore fait la paix.
Tandis qu’il subissait les coups du bébé, le tranquillisait le mouvement des doigts de sa femme dans sa chevelure. Il laissa ses paupières se refermer pour savourer cet instant de douce sérénité.
Un vacarme aux étages inférieurs mit brutalement fin à son état de grâce. Un appel à l’aide retentit dans toute la maison.
— C’est Janet ! s’écria Charlotte.
Elle se dégagea brusquement de l’étreinte de Nicholas. Dans son mouvement, elle fit voler la tasse de Nicholas dans le vide. Pendant que se fracassait la belle porcelaine Ridgway et que se répandait le thé sur le parquet, Charlotte et Nicholas se précipitaient dans l’escalier. Ils trouvèrent Clara déjà auprès d’une Janet à bout de son souffle et dans tous ses états. Il était question de Lucas et d’une bagarre.
— Où ? s’enquit fébrilement Nicholas.
— Reed Moat Field…
Sans rien demander de plus, il était sorti. Dans le vestibule, la lumière qui entrait par la porte laissée ouverte donnait une pâleur extrême au visage de Janet, qui, clouée contre le mur, n’avait pas bougé. Avant d’interroger sa sœur, Charlotte somma Clara de leur préparer du thé très fort.
— Qui vous a attaqués ? Tu es blessée ? On t’a fait du mal ?
La gorge sèche, respirant par saccades, Janet fit non de la tête.
— Que s’est-il passé ?
— Ça s’est passé… si vite. Lucas… Il…
— Lucas s’est bagarré ?
Janet acquiesça et ravala sa salive, se répétant : c’est de ma faute. Elle avait soudainement la nausée.
— Avec qui ?
C’est de ma faute. C’est de ma faute. Elle tourna son visage vers Charlotte, lui dévoilant l’ampleur de son angoisse.
— Mais parle, Janet !
Charlotte la secoua rudement.
— Deux… Ils étaient deux.
— Deux garçons de son âge ? Des hommes ?
Dans les îles, on les garrotte aux arbres pour les fouetter, les nègres. Des images défilaient dans l’esprit de Janet, lui donnant froid dans le dos.
— Des garçons… de son âge… je crois.
— Ma’am, dit Clara de retour dans le vestibule, vous voyez ben qu’elle est s’couée. Laissez-la au moins s’asseoir et r’trouver un peu ses esprits.
Janet se retrouva sur une chaise dans la cuisine, devant un monticule de pelures de pommes de terre sur du papier journal. À côté, un couteau à parer et, dans une assiette nappée de sang, un morceau de viande rouge hérissé de brindilles de romarin. L’odeur lui monta aux narines et elle sentit revenir la nausée.

Nicholas trouva Lucas dans Liverpool Road. Sa besace jetée sur l’épaule, traînant les semelles sur les pavés du trottoir, le garçon venait vers lui. Dieu merci, il était sauf ! Puis il vit les fleurs écarlates sur la chemise. À la vue de son père, Lucas ralentit sa foulée. Il essuya le sang sur son menton avec sa manche et, prenant conscience de son apparence, regarda autour de lui. Des passants se montraient curieux. Il referma son frac pour dissimuler les taches de sang.
— Lucas !
— Ça va, je n’ai rien de grave.
Que leur avait raconté Janet ?
— Une dent brisée… c’est tout.
Lucas sourit pour dévoiler une incisive inférieure fracturée de moitié. La lèvre fendue exposa la chair vive et le sang se remit à couler.
— C’est tout ? fit bêtement Nicholas.
Était-ce tout ? Il avait un œil tuméfié, quelques ecchymoses et une épaule contusionnée. Ah ! Peut-être aussi son amour-propre abîmé.
— C’est tout, répondit froidement Lucas en se remettant à marcher.
Comme un enfant pris en faute, il passa devant son père tête baissée, sans lever les yeux. Nicholas se tourna d’un côté et de l’autre. Les curieux s’étaient désintéressés. Il desserra les poings.
— Qui t’a fait ça ?
— Deux types.
— Des compagnons de classe ?
— Non, grogna Lucas. Je ne les connais pas.
Il était impatient de rentrer et de s’enfermer dans sa chambre. Il n’avait pas envie de parler de ce qui était arrivé.
— Lucas !
Son père le retenait par le bras et le forçait à le regarder. Son expression bouleversée émut Lucas. Son père s’inquiétait pour lui.
— Je l’ai cherché. J’ai voulu faire peur à Miss Janet avec un insecte. Elle s’est mise à hurler. Deux bergers qui se trouvaient tout près sont accourus. Ils avaient cru que je l’agressais… Enfin, je suppose. Ils m’ont sauté dessus. Je me suis défendu. C’était un malentendu, c’est tout.
Lucas aurait tout de même aimé savoir ce que Janet leur avait raconté.
— Un malentendu ? répéta Nicholas.
Il sonda le regard de son fils, devinant qu’il y avait plus à raconter. Lucas dégagea brusquement son bras pour reprendre le chemin de la maison. Il ne dirait rien de plus.
Chapitre 3
Islington, fin août 1836
Posé sur l’appui de la fenêtre ouverte, un oiseau gazouillait et faisait mine d’observer les occupants du séjour.
— Tu crois qu’il va entrer ? chuchota Janet.
Charlotte lui fit signe de se taire. Lucas avait cessé de bouger. Dans la boîte à cigares sur laquelle il était penché, l’iule trouva un abri sous une poignée de terre et de copeaux d’écorce. L’oiseau sautilla avec légèreté, poussant des « tsi-tsi-tsi ! » aigus. Il était joli, avec son ventre jaune, sa calotte et ses ailes d’un bel azur brillant. Un trait foncé traversait sa face blanche et masquait ses yeux comme un bandit.
Avec des gestes lents, Janet s’empara d’une tranche de cake dans l’assiette sur la desserte près d’elle et en émietta une partie dans sa paume. Puis elle présenta doucement sa main ouverte à l’oiseau.
« Tsi-tsi-tsi ! » D’un petit coup d’ailes, la mésange bleue s’aventura sur le dossier d’un canapé. Elle considéra les miettes, puis les deux femmes assises à la table de jeu. L’oiseau fit un saut et un autre dans leur direction. Janet fit l’erreur de bouger sa main. L’oiseau battit en retraite et alla se poser sur un rinceau de l’applique à gaz au mur, surprenant Clara qui faisait son entrée dans le séjour avec un pichet de sirop de mélisse. La servante poussa un cri qui effraya la mésange, et l’oiseau se sauva par où il était arrivé.
— Faut pas laisser ces bestioles entrer dans la maison, ma’am ! Si elles trouvent pas comment ressortir, c’est un signe de malheur ! Alors, vaut mieux pas… Et pis, elles vont dévorer vos murs en un rien d’temps.
— Que veux-tu dire, Clara ? fit Charlotte.
— Vous voyez pas, ma’am ? L’papier sur les murs.
Elle désigna une portion du mur où avaient été arrachés de minces rubans du papier peint que venait de faire installer Charlotte. Ce qui expliquait soudain l’état préalable des murs.
— C’est pour faire son nid, les instruisit Lucas en revenant vers son iule. Hier, je l’ai vu picorer le mastic de la fenêtre.
— Ah ! Le vilain ! Il faudra dorénavant le chasser, s’écria Charlotte. Bientôt, il va chiper nos rideaux et nos tapis !
Lucas pouffa de rire.
— Dommage, il était si joli, fit Janet en vidant sa paume des miettes de cake dans l’assiette.
Charlotte lui désigna les cartes qui attendaient sur la table. Après le déjeuner, avant d’entreprendre leurs occupations de l’après-midi, elles avaient pris l’habitude de disputer une partie de patience à deux tout en échangeant sur des sujets domestiques et autres banalités.
Les deux sœurs retournèrent la carte sur le dessus de la pile placée sur leur droite. Janet possédait la valeur la plus forte ; c’était à elle de jouer. Elle retourna la carte qui se trouvait sur le dessus de la pile sur sa gauche et évalua ses possibilités de jeu. Pendant ce temps, Clara ramassait les miettes de cake sur la desserte. Charlotte lorgna les pâtisseries qui embaumaient la cardamome. Elle choisit la plus grosse et la trempa dans son thé. Elle en était à sa troisième. Les yeux fermés, elle l’enfourna sous le regard désapprobateur de Janet. Les rondeurs que prenait régulièrement sa sœur ne trahissaient pas qu’une grossesse en progression.
Charlotte avala la pâtisserie et caressa son ventre comme on caresse un animal afin de le calmer. Le geste était devenu routinier et Janet savait que Charlotte ne tarderait pas à prendre une autre tranche de cake. Elle joua sa carte et retourna la suivante. Chacun s’était replongé dans son silence tandis que la servante s’activait dans le séjour, qui s’assombrit brusquement.
— Non, Clara, je ne vois plus rien ! se plaignit Lucas.
Elle venait de tendre les voilures devant la fenêtre.
— Faut pas laisser l’soleil brûler les beaux meubles.
— On n’est quand même pas pour vivre dans l’obscurité !
Il se leva, écarta les pans d’organdi et retourna s’allonger sur le parquet. Clara lança un regard en direction de sa maîtresse, qui semblait mieux se préoccuper des pâtisseries que de ses meubles.
— C’est comme vous voulez ! marmonna-t-elle. C’est pas moi qui va les remplacer !
Haussant les épaules, elle se dit que les Lauder pouvaient bien vivre dans une belle demeure, se payer tous les caprices qu’elle ne pourrait jamais se permettre, un jour ou l’autre, ils finiraient par se retrouver à la même adresse qu’elle : au cimetière.
Ignorant les commentaires de sa servante, Charlotte s’empara d’une quatrième tranche de cake.
— Tu joues, Janet ?
Celle-ci regardait Clara quitter la pièce.
— Mama n’aurait jamais admis une telle attitude, dit-elle avant de diriger son attention sur Lucas, qui remuait la terre dans sa boîte. Comme elle ne permettrait pas à nos frères de s’amuser avec des bestioles vivantes dans la maison. Encore moins dans le séjour !
L’expression qu’afficha Lucas en levant le visage vers elle la mit mal à l’aise et elle se détourna vers son jeu, se débarrassant de la carte qu’elle tenait en la plaçant sur la pile d’écarts.
— Crapette ! s’écria soudain Charlotte en pointant la carte dont elle venait de disposer. Ton huit allait sur le sept de cœur, là ! Oh ! Tiens… tu es plus réveillé que ta tante, toi ?
Le visage souriant de Charlotte se pencha sur son ventre. Janet la regarda le palper comme elle l’aurait fait avec un paquet-cadeau pour découvrir ce qu’il contient. Elle pensa que c’était indécent de mettre sa grossesse autant en évidence. Cela ne pouvait qu’évoquer certaines images dans l’esprit des gens…
— Tu as envie de le toucher ? lui demanda sa sœur.
On aurait dit que Charlotte lui proposait un jeu obscène avec un ballon caché sous sa robe. Incapable de dissimuler son dégoût devant l’invitation, Janet fit signe qu’elle n’en avait pas envie. Elle ne put cependant s’empêcher de se demander ce que l’on éprouvait avec un bébé dans son ventre.
— Tu as pensé à des prénoms ? l’interrogea-t-elle. Si c’est une fille, tu vas lui donner celui de Mama ?
— J’y ai pensé, avoua Charlotte, mais j’ai toujours trouvé que donner le même prénom qu’un parent semait la confusion. On finit par attribuer un surnom au plus jeune. Alors, à quoi bon ?
— L’important est qu’il soit baptisé du même nom que son ancêtre. C’est une tradition. Je porte bien le nom de notre grand-mère maternelle et jamais on ne m’a donné de surnom.
— Notre grand-mère était déjà morte quand tu es née, Janet. D’ailleurs, Nicholas a proposé Elizabeth. C’était le nom de sa mère. Je pense que ce serait un bon choix. Et puis, c’est le prénom d’une reine.
— Et si c’est un garçon ? Je présume que ton mari a aussi proposé le nom de son père.
Le ton marquait l’agacement. Un pli se creusa entre les sourcils de Charlotte. Pour une raison qu’elle ignorait, sa sœur continuait de croire que Mr Collins aurait fait un meilleur mari que « ce » Mr Gordon Lauder, comme elle avait eu l’habitude de l’appeler. Quoique heureusement, elle ne le faisait plus.
— Nicholas a laissé à Lucas le soin de trouver un prénom masculin. Mais… ajouta-t-elle en visant le garçon, il n’a encore rien suggéré.
Lucas fit celui qui n’avait rien entendu. Il considérait que le bébé de Mr Nicholas et de Mrs Charlotte ne le concernait pas. À la vérité, la venue d’un futur petit frère ou petite sœur ne le transportait pas de joie. Il fouilla le terreau dans la boîte. Son myriapode s’agrippa à son bout d’écorce et rampa jusque sur sa main. Il se demanda si les myriapodes aimaient le cake. Après s’être assuré qu’on ne le regardait pas, il déposa l’insecte près de sa tranche, restée intacte sur la gazette étalée sous la boîte. L’iule ne parut pas particulièrement apprécier. Au moment où il allait reprendre son insecte, un titre en caractères gras souleva son attention sur le journal : Le Monstre de Bridgeton capturé ? Lui vint tout de suite la terrorisante vision d’un iule géant. Il dégagea l’article et commença à lire :
Dans la soirée du 18 août, l’Égyptien Michael White a été abattu par un garde-chasse du domaine de Tollcross, propriété de Mr James Dunlop Esq. 33 , MP 34 pour Glasgow. Deux jours plus tôt, en traquant des chiens qui avaient attaqué son poulailler et tué trois de ses poules, Mr Macdonnell, un résident local, avait appréhendé Mr White au moment où il égorgeait un agneau…
Charlotte allongeait encore le bras vers l’assiette de cakes. La main la survola un instant avant d’en prendre une autre tranche. Janet, qui n’en avait pas encore mangé une seule, la vit mordre dedans, pensant qu’elle allait toutes les avaler si elle n’y mettait pas un terme.
— Charlotte, tu en es à ta cinquième !
— Et alors ? Tu les comptes ?
Elle déposa néanmoins la pâtisserie sur le bord de l’assiette et prit son verre de sirop de mélisse afin d’étancher sa soif de sucre. Sans retoucher au cake, elle signifia à Janet de reprendre le jeu.
— Il y a des Égyptiens en Écosse ?
Les deux femmes se tournèrent vers Lucas.
— De quels Égyptiens parles-tu ? demanda Charlotte.
— Là, fit-il en indiquant le journal. On parle d’Égyptiens en Écosse.
— On fait sans doute référence aux tinkers, releva Janet.
— Un tinker ?
— Un Gitan, précisa Charlotte. Ce sont des gens qui vivent… enfin, partout et nulle part. Ils n’ont pas de maison à proprement parler. Ils vivent et voyagent dans des petits wagons couverts. Leur surnom de tinker vient du fait que beaucoup d’entre eux gagnent leur vie comme ferblantier itinérant.
— Pourquoi on les appelle des Égyptiens ?
— Parce qu’ils seraient originaires de l’Égypte. Quoique cela n’a jamais été prouvé.
— Ah ! fit Lucas songeur.
Ce qu’il savait des Égyptiens était qu’ils venaient d’Égypte, et que l’Égypte, c’était quelque part dans le nord de l’Afrique. Ça, il l’avait appris avec son précepteur à Blackford Mains. Tante Camilla lui avait procuré une carte de l’Europe et du continent africain. C’était la première fois qu’il pouvait visualiser la terre de ses origines… d’une part de ses origines. Mais est-ce que les Égyptiens avaient la peau noire comme les nègres ? L’article n’en faisait nullement mention. Quoique, si tout le monde savait à quoi ressemblait un Égyptien, on n’avait pas besoin de le spécifier.
— Je le reconnaîtrais si j’en voyais un ?
— Un quoi ?
— Un Égyptien.
— Possiblement, répondit Charlotte. Ils sont plutôt excentriques dans leur façon de s’habiller et ils parlent un dialecte différent. Le romani ou le pidgin, je crois. C’est un peu comme une sorte de créole, tu vois ?
— Et ils ont tous les yeux et les cheveux aussi noirs que leurs intentions, ajouta Janet.
— Qu’en sais-tu ? l’interrogea Charlotte.
— Ces gens ne pratiquent aucune religion, argua Janet. Et ils sont capables de prédire l’avenir avec des cartes et de jeter des sorts. À la foire annuelle, tu te souviens, il y avait cette Madame Faa. Tout le monde disait que si on la laissait poser ses yeux noirs sur nous, ils allaient nous dévorer l’âme pour ensuite nous damner aux Enfers. Elle me faisait terriblement peur.
— Oui, à moi aussi, elle me faisait peur, se rappela Charlotte. À Old Montpelier, Phillis la sorcière me faisait le même effet.
— Phillis n’était pas une mauvaise personne, la reprit Lucas. Elle soignait les esclaves malades comme vous.
— Oui, c’est vrai, à sa façon… concéda Charlotte en croisant le regard piqué au vif de son beau-fils.
Les manières de faire de certaines personnes qui allaient à l’encontre de nos principes ne faisaient pas d’eux des gens systématiquement mauvais, mais Charlotte n’avait jamais surmonté les craintes que lui avait inspirées cette femme que les esclaves appelaient « la sorcière ». Phillis connaissait les secrets des plantes et n’hésitait pas à les utiliser pour manipuler les gens et obtenir ce qu’elle désirait.
— Qu’a fait l’Égyptien dans ton journal pour qu’on en parle ?
Lucas fit la lecture de l’article à voix haute :
Dans la soirée du 18 août, l’Égyptien Michael White a été abattu par un garde-chasse du domaine de Tollcross, propriété de Mr James Dunlop Esq., MP pour Glasgow. Deux jours plus tôt, en traquant des chiens qui avaient attaqué son poulailler et tué trois de ses poules, Mr Macdonnell, un résident local, avait appréhendé Mr White au moment où il égorgeait un agneau. Le malfaiteur, décrit par Mr Macdonnell comme étant un homme de grande taille et charpenté comme un débardeur de Broomielaw, a pris la fuite, abandonnant sa pauvre victime sur place. Le jour suivant, on a rapporté l’attaque d’un voyageur sur la route d’Édimbourg dans laquelle un certain Mr Jenkins de Stirling s’est trouvé soulagé de tous ses biens matériels à la pointe d’un couteau. La description physique qu’il a faite de son assaillant correspondait en tous points à celle de l’Égyptien surpris par Mr Macdonnell. Les autorités prévenues, les gardes-chasse de Tollcross ont organisé une battue dans les bois environnants afin de débusquer le dangereux malfaiteur. White se cachait avec ses deux chiens dans le passage d’aération d’une mine désaffectée de West Thorn, situé au sud de Tollcross House. C’est en résistant à son arrestation que White a été abattu. Les gens de Tollcross croient depuis avoir mis la main sur le fameux meurtrier de Bridgeton surnommé « le Monstre » à cause de la nature horrifique de ses crimes. On se souviendra du meurtre de la petite Gracie.
— Il me semble avoir entendu parler de cette histoire, murmura Charlotte.
Instinctivement, elle avait posé ses mains sur son ventre.
— Eh bien, ce vilain ne fera plus de mal à personne, conclut sentencieusement Janet en reprenant ses cartes. Qu’il pourrisse en enfer ! Les agneaux et les enfants ne s’en porteront que mieux !
Charlotte restait songeuse. Lui venait un sentiment étrange. Celui que l’enfant qu’elle portait pourrait un jour lui être enlevé. Des enfants mouraient tous les jours. Mais pour Charlotte, c’étaient toujours les enfants des autres…
— Comment les gens peuvent-ils être certains d’avoir mis la main sur le bon vilain ? hasarda Lucas.
— Ça ne serait pas la première fois que des Gitans s’en prennent à des enfants. Tu te rappelles, Charlotte, ce cas d’enlèvement survenu à Leith ? Le soir de sa disparition, le garçon avait été vu en compagnie des Gitans.
— Personne n’a jamais pu prouver que les Gitans étaient en cause. Le même soir, le garçon avait aussi été aperçu en train de flâner sur les quais. Il a très bien pu se faire engager sous un prête-nom sur un navire comme matelot. Il n’aurait pas été le premier à le faire.
— Si Mama nous interdisait d’approcher les Gitans, c’est qu’elle devait avoir de bonnes raisons.
— Allons, Janet ! C’était pour que vous ne dépensiez pas tout votre argent sur leurs amulettes et autres pièges à crédules. Tu sais comment Blythe en était fasciné. Il avait payé huit pence pour une patte de lapin porte-chance. La chance, à mon avis, c’est le Gitan qui l’a eue en empochant les huit pence de ce pauvre Blythe.
Charlotte s’était rappelé trop tard que Lucas croyait encore fermement aux vertus des amulettes obeah. Mais Lucas ne l’avait pas entendue. Il avait vu quelque chose ramper sous la desserte. Sur le coup, il avait pensé à une araignée quand… Fichtre ! L’iule ! Distrait par l’article, il l’avait oublié !
Il leva les yeux vers Charlotte et Miss Janet. Toujours absorbées par leur jeu de cartes, elles ne s’occupaient plus de lui. Devait-il les avertir de l’évasion du mille-pattes ? Non, il ferait encore paniquer Miss Janet et s’attirerait les reproches de Charlotte, qui lui confisquerait son vivarium. Il surveilla attentivement la desserte. Rien autour ne bougeait plus. Il se pencha afin de regarder en dessous. C’était trop sombre pour y voir quoi que ce soit. Il lui fallait retrouver son insecte au plus vite. Le plus discrètement possible, il s’approcha du meuble.
« Tap-tap », faisaient les cartes en rafale sur la table. Lucas avançait silencieusement, à l’affût du moindre mouvement sur le parquet. Janet bougea les pieds, attirant automatiquement son attention. Elle portait de jolis escarpins de cuir noir. De larges rubans de la même couleur se croisaient sur le cou-de-pied et s’enroulaient autour des fines chevilles. Le regard de Lucas se prolongea sur la jambe. Les jupons de Miss Janet ne lui permettaient que d’apercevoir le début du galbe de ses mollets. Il se pencha un peu plus et souleva les yeux afin de…
Le myriapode fit irruption dans son champ de vision. Il venait de quitter l’abri de la desserte et se déplaçait lentement, ses pattes bougeant successivement par groupes de six paires en ondulant comme autant de balais miniatures. Lucas vit avec horreur l’insecte s’approcher de la chaussure de Miss Janet. « Tap-tap », continuaient de faire les cartes au-dessus de sa tête. Les antennes de l’iule flairaient un escarpin, puis il contourna le pied et poursuivit son chemin, au grand soulagement de Lucas. Maintenant, comment attraper l’insecte sans alerter les joueuses ? Il surveilla sa progression jusqu’à ce qu’il se soit éloigné de la table et qu’il se dirige vers la console adossée au mur. À quatre pattes, Lucas l’y suivit.
— Crapette ! s’écria Charlotte. Je remporte la partie… Dis donc, Lucas, que fabriques-tu là ?
Ses doigts avaient juste eu le temps de se refermer sur l’iule, qu’il sentit chatouiller le creux de sa main.
— Oh ! Juste… Rien.
L’air manifestement coupable, Lucas avait passé une main dans son dos. Charlotte lui fit le regard de celle qui ne se laisse pas aussi facilement berner.
— Ne serait-il pas temps de faire à ta créature une place dans ta collection ?
Comprenant qu’il était inutile de répliquer, Lucas se dépêcha de remettre l’iule en sécurité et entreprit de tout ranger. Les bras chargés de son matériel, il s’éclipsa vers le hall. Sans se douter du danger qui l’avait frôlée, Janet le suivit des yeux tandis qu’elle ramassait les cartes sur la table. Charlotte consulta l’horloge.
— Je dois me préparer…
— Un jour, l’une de ses répugnantes créatures va s’échapper dans la maison, prédit Janet.
Charlotte faillit éclater de rire.
— Doux Jésus, Janet ! La maison est infestée d’insectes ! Des fourmis, des araignées, des perce-oreilles et je ne sais quoi d’autre ! Tu sais… un de plus ou un de moins. Bon, c’est mon après-midi au dispensaire. Est-ce que tu viens avec moi ?
— Je croyais que ton mari désirait que tu n’ailles plus au dispensaire. Il dit que tu t’exposes inutilement.
— Je ne pense pas que cela te regarde, Janet.
— Tu attends un enfant, Charlotte, l’aurais-tu oublié ? C’est tout à fait inconvenant d’exhiber ta condition de cette…
— Janet ! gronda Charlotte comme un coup de semonce.
Cette dernière croisa les bras et pinça les lèvres. Mrs Pet Sec ! pensa Charlotte en se remémorant du coup que c’était le surnom qu’elle et son amie Catherine donnaient à Mrs Hargrave, la directrice du pensionnat. De toute évidence, Janet avait été une bonne élève. Mais pourquoi doit-elle sans cesse m’irriter à ce point ? Pourquoi cherche-t-elle constamment à tout régenter ? Elle ravala la réplique acerbe qui lui brûlait la langue et ramassa un peu trop brusquement le coffret à cartes pour le ranger dans le tiroir de la table. Fais un effort, elle s’en va dans quelques jours, se ragaillardit-elle.
— Je me sens bien, dit-elle sur un ton plus pondéré. Rouler des bandelettes de pansement et remplir un registre n’est pas épuisant. J’ai promis à Nicholas que je ne ferais plus que des après-midi et que je ne m’occuperais plus des patients contagieux. Je cesserai mes activités lorsque je ne m’en sentirai plus capable. Je ne suis pas malade, Janet, seulement grosse d’un bébé. Maintenant, est-ce que tu viens avec moi ?
— Non… l’odeur des médicaments me donne mal à la tête à la longue. Et puis, j’ai envie d’aller me promener un peu.
— D’accord !
Charlotte n’insista pas. La première et dernière fois que sa sœur l’avait accompagnée au dispensaire, elle était tombée évanouie devant un ulcère variqueux suppurant à panser. De toute façon, Janet n’était pas du genre à prévoir les tâches à accomplir. Il fallait tout lui indiquer et cela ralentissait le travail de Charlotte.
Profitant d’un moment d’inattention de sa sœur, elle prit le morceau de cake auquel elle n’avait plus touché et l’engloutit. La pâtisserie fondait comme du beurre dans sa bouche. Divin ! Où Clara avait-elle appris à cuisiner aussi bien ? Jalouse et gourmande, elle contempla les quatre tranches de cake qui restaient dans l’assiette. Si Janet ne s’était pas trouvée là, elle en aurait bien avalé une dernière. Depuis quand en était-elle venue à manger en cachette ? Elle devait l’admettre, Janet avait raison : elle mangeait trop.
— Ne t’aventure pas trop loin, lança-t-elle à sa sœur avant de suivre le chemin de Lucas vers l’étage.
Le rez-de-chaussée baignait maintenant dans un silence complet. Janet attrapa son châle abandonné sur le dossier d’une chaise et prit le livre qui la suivait partout depuis son arrivée ici. Enfin, elle disposait d’un après-midi seule et elle voulait en profiter.
D’un coup d’œil dans le miroir du vestibule, elle vérifia sa tenue. Son bonnet était correctement noué sous son menton et aucune mèche de cheveux ne s’en échappait. Elle retoucha néanmoins le nœud de ruban, replaça un coin de sa collerette de dentelle et ajusta sa ceinture. Puis, jugeant son image acceptable, elle enfila ses gants.
Des pas parcouraient le corridor à l’étage. Plantée dans le vestibule, Janet retint son souffle. Lucas allait se montrer en haut de l’escalier. En l’apercevant, il lui demanderait s’il pouvait l’accompagner. Forcément. Comme à son habitude, avec sa besace, son canif et un bocal vide. Elle ne pourrait lui refuser sa compagnie sans paraître impolie. Surtout que, depuis ce qui s’était passé dans Reed Moat Field, bien que Lucas ne lui ait rien reproché, elle ressentait l’obligation de s’amender de sa lâche attitude devant les deux bergers.
Les pas s’étaient tus. Janet attendit quelques secondes. Finalement, Lucas ne viendrait pas. Elle en était soulagée. Une semaine s’était écoulée depuis l’incident. Dans une semaine de plus, elle quitterait Islington pour Weeping Willow. Des mois s’écouleraient avant qu’elle ne revoie Lucas. D’ici là, ils auraient tout oublié de la bagarre.
À sa sortie de la maison, une brise fraîche embrassa sa nuque. Il faisait un temps splendide. Il fallait en jouir avant que n’expire l’été. Remontant son châle sur ses épaules, elle ferma les paupières. Humant l’air, écoutant le trille charmant des oiseaux et le rire d’enfants au loin, un délicieux sentiment de liberté la submergea. Cette liberté d’aller et venir selon ses envies ne lui avait jamais été accordée au pensionnat. Charlotte, qui n’avait jamais supporté de se restreindre aux règles de la société, lui permettait de sortir sans chaperon. Au début, Janet en avait été déconcertée. Mais personne ne semblait s’en offusquer à Islington. Les dames et les messieurs la saluaient avec déférence. La croyait-on mariée ? Elle tentait d’en avoir l’air, le plus dignement possible.
Dans le ciel, un troupeau de moutons se dirigeait vers le nord. Elle le suivit sur le sentier qui traversait la glèbe jusqu’à Willow Bridge. Il était bordé de jolies fleurs sauvages jaunes, bleues, blanches et mauves. Elle se pencha sur une scabieuse dentelée et la cueillit. Elle devrait penser à cueillir un bouquet sur son retour. Il égaierait la table basse du séjour. Peut-être garderait-elle quelques tiges pour décorer sa chambre. Portant la fleur à ses narines, elle laissa son regard vagabonder dans le paysage. Il lui rappelait un peu celui qui entourait Weeping Willow, quoique plus plat. Elle préférait la campagne et ses espaces déconcertants qui donnaient toutes les voix au vent. C’était beaucoup plus inspirant que la musique grinçante d’une ville agitée. Depuis qu’elle se trouvait à Islington, elle n’avait jamais autant écrit. Des contes courts, mais surtout des poèmes. La musique de l’âme. Il lui tardait de rentrer à Weeping Willow pour se mettre plus sérieusement au travail. Un jour, elle en était certaine, elle serait publiée. C’est ce que lui avait affirmé Miss Jones, la responsable de son dortoir. Miss Jones n’avait cessé de louer son talent. Miss Jones la prenait toujours en exemple devant les autres pensionnaires. Janet enseignerait à Frances tout ce qu’elle aurait à faire et à ne pas faire pour être appréciée des institutrices chez Mrs Hargrave.
Le hennissement d’un cheval la tira de ses réflexions. Dans le pré paissaient les bêtes de fardier du brasseur, Mr Callaway. C’étaient de magnifiques chevaux Clydesdale, avec des fanons soyeux qui recouvraient les sabots comme des pantoufles. L’un d’eux souleva son énorme tête pour la regarder. Le destrier d’Ivanhoé, songea Janet, rêveuse. Elle imagina le chevalier Déshérité, alourdi par son armure étincelante, lance en proue, chevauchant le fougueux animal, crinière en fanions, impassible face à l’adversaire, éperdu d’amour pour sa belle dame. Elle s’approcha du muret de pierres. Par orgueil sans doute, le cheval gardait la tête haute et continuait de la fixer.
Janet chercha un passage dans le livre qu’elle avait emporté avec elle.
— Oui, c’est ça, murmura-t-elle.
Et elle se mit à déclamer tout haut les vers inspirés :
Ah ! Qui peut te faire souffrir, chevalier en armes Errant pâle et solitaire ! Les joncs sont desséchés au bord du lac, Aucun oiseau…
— Miss Janet !
Dans un sursaut, elle referma le livre, abîmant la délicate scabieuse entre les pages. Lucas ! Duffy gambadait gaiement à ses côtés. Ils venaient troubler sa tranquillité. Elle leur tourna le dos et, abandonnant son chevalier imaginaire, fonça vers le ponceau de bois.
— Miss Janet ! Où allez-vous comme ça ?
— Nulle part. Et cessez donc de me suivre partout où je vais.
— Je ne vous suis pas, résonna la voix fluctuante du garçon derrière elle.
— Si, vous me suivez, Lucas Lauder !
Il allongea sa foulée, évitant le chiot qui se mettait constamment au travers de ses jambes. En quatre enjambées, il était passé devant la jeune femme.
— Je ne vous suis pas, je vous dis.
— Mais si !
Ils franchirent ainsi une distance de quelques yards avant que Lucas ne s’arrête pour se retourner vers la jeune femme, un sourire désarmant affiché comme pour la narguer.
— À mon avis, c’est vous qui me suivez, Miss Janet.
Elle s’immobilisa à son tour, une réplique sur les lèvres, mais, constatant la véracité des faits, elle la ravala. À la place, tête haute, l’ignorant, elle reprit les devants en trottinant.
— Où allez-vous ? redemanda-t-il dans son dos.
Sans daigner lui répondre, Janet s’engagea dans le chemin qui menait vers Canonbury Place. Lucas était décidé à l’accompagner où qu’elle allât. Duffy suivait, reniflant tout sur son passage, s’arrêtant ici sur un crottin et là pour faire bondir une sauterelle. Ils longèrent en silence le mur qui protégeait les jardins de Canonbury Field. Aussitôt que Lucas se trouvait à sa hauteur, Janet accélérait pour le dépasser. Les chevilles de Lucas effleuraient l’ourlet de la robe de Janet. Le frou-frou des étoffes jouait une musique agréable. Et les claquements de ses talons, à peine perceptibles, lui semblaient d’une légèreté d’oiseau. Elle gardait la tête haute, le dos droit, tenait son livre serré contre sa poitrine et marchait avec une rigidité de fer, comme la pieuse et fière bourgeoise qui n’a rien à se reprocher.
Étrangement, l’image réveilla dans l’esprit de Lucas celle de sa mère. Une image floue dont il ne pouvait clairement distinguer que des portions. Mais il se rappelait de sa silhouette, grande et mince, droite comme le manche du balai qu’elle employait pour le frapper quand il lui avait désobéi. Il avait beaucoup plus craint cette femme que les coups de son balai. De la douceur de sa mère, il n’avait connu que celle du velours de son regard. Pour les câlins, les étreintes réconfortantes… Le monde des esclaves n’en était pas un qui permettait autant l’expression des sentiments. L’amour d’une mère se calculait par les efforts qu’elle mettait à cultiver chez ses enfants fierté, honneur et droiture. La droiture imposait le respect. « Faut pas fai’ honte à li, cho ! » lui répétait-elle en indiquant le ciel du doigt. Évidemment, elle parlait de Kwami Kofi, son grand-père maternel qu’il n’avait jamais connu. C’était un noble respecté, okyeame 35 à la cour de Kusi Oboadum, le roi des Ashantis. Cela, il l’avait appris plus tard de sa sœur Eliza. Comme il avait appris que Kwami Kofi avait été enlevé au cours d’une mission diplomatique chez les Fantis, contre lesquels ils guerroyaient depuis des années, et qu’il avait été vendu aux Anglais, avec qui les Fantis commerçaient. Et que jamais il n’avait baissé les yeux face aux maîtres blancs. L’arrogante fierté de Kwami Kofi, les Blancs avaient tenté de l’écraser sous le poids des chaînes, de la briser sous les coups du fouet, de l’exorciser en lui arrachant son identité et en le rebaptisant Julius Long, mais ils n’avaient réussi qu’à la rendre plus forte.
« Li teni’ d’oit comme pique ! » l’avait harcelé sa mère à coups de balai dans les reins afin de l’obliger à se tenir droit devant Mr Nicholas. Il se demandait encore aujourd’hui si elle avait voulu lui inculquer cette inébranlable fierté de Kwami Kofi face au Blanc, ou le simple respect de son père. Les deux, peut-être ?
Dans les champs, des hommes et des femmes travaillaient aux dernières moissons. Le vent portait vers eux leurs chants et une douce odeur de foin coupé. Ici, en Grande-Bretagne, il ne se trouvait pas de commandeur d’équipe pour surveiller la progression des travaux agricoles et pour fouetter les paresseux. Les paysans travaillaient dur, mais sans contrainte. Formant un seul rang, faux à la main, les hommes coupaient pendant que les femmes suivaient et confectionnaient les gerbes. Il existait de nouvelles machines mécanisées pour faucher le foin. Une invention américaine qu’il n’avait encore jamais vue. Mais cela ne saurait tarder. Depuis quelques années, tout se mécanisait. Bientôt, le bruit infernal de ces machines remplacerait le chant des ouvriers et rendrait muet celui des oiseaux. C’était le progrès.
Tournant le dos à la vastitude des champs, Janet bifurqua vers la gauche et s’engagea dans Canonbury Place. Lucas devina sa destination : l’étang derrière Canonbury House. La maison exploitait une taverne, un bowling green 36 et un salon de thé qu’aimaient fréquenter les gens de Londres en mal de tranquillité. L’étang était poissonneux et on pouvait s’y promener en chaloupe.
Des enfants s’amusaient dans la rue à lancer des pierres à un chat qui attendait qu’on lui ouvre une porte pour se mettre à l’abri. Il finit par s’enfuir vers une cour, passant entre les jambes d’une femme qui en sortait avec deux volailles fermement maintenues par les pattes. Pressentant certainement leur funeste destin, les poules se débattaient furieusement. Excité, Duffy se mit à aboyer. Le vacarme provoqué arracha Janet à ses rêveries et son regard obliqua vers Lucas, comme pour s’assurer qu’il se trouvait toujours à ses côtés.
— Vous saviez qu’Oliver Goldsmith avait déjà habité là ? tenta-t-il afin de briser enfin le silence qui les séparait.
Il pointait la tour de Canonbury, qui dominait le quartier. Janet souleva les sourcils avec intérêt et étudia l’austère bâtiment.
— Vous voulez parler du poète ?
Goldsmith avait-il été poète ? Lucas n’en avait pas l’ombre d’une idée. Il savait seulement que l’homme était l’auteur d’un roman qu’il avait eu à lire en classe. L’histoire somme toute ordinaire, mais touchante, d’un vicaire et de sa famille. Un vicaire qui, pour s’assurer un ménage durable et confortable, avait choisi une épouse selon des critères d’efficacité et pour la qualité de ses confitures. Ce qui avait amené Lucas à constater qu’il n’avait jamais vu Mrs Charlotte confectionner des confitures.
— Celui qui a écrit Le Vicaire de Wakefield, précisa-t-il avec plus de certitude.
— Vraiment ? s’étonna Janet en levant les yeux vers le sommet de la tour presque entièrement recouverte de lierres.
Il s’agissait d’une simple construction carrée de briques rouges chapeautée d’une toiture en pavillon surmontée d’une girouette, mais d’une valeur historique inestimable, assurait le révérend Jackson.
— Bien d’autres gens importants ont habité là aussi, vous savez. Il y a eu Thomas Cromwell et Sir Francis Bacon. La légende raconte que la reine Elizabeth, qui venait chasser dans les environs, y aurait également séjourné.
— C’est si vieux ?
— Plus vieux que ça, même, je dirais. Remarquez les fenêtres, elles ne possèdent pas d’appui et elles sont montées à fleur de mur. Ce qui indique que la construction date d’avant le grand incendie de Londres. Depuis le feu, les fenêtres doivent être enchâssées dans la profondeur des murs afin d’empêcher les flammes de brûler les cadres et d’entrer dans le bâtiment.
Elle lui fit ce regard de hibou qu’il adorait tant : yeux immenses clignant à la fois d’incrédulité et d’admiration. Ce qui l’incita à poursuivre. Tout en l’invitant à le suivre dans le parc qui entourait l’étang, Lucas étala plus largement ses connaissances.
— Canonbury Tower et ses dépendances sont ce qui subsiste d’un ancien prieuré… commença-t-il.
Celui des chanoines augustins de St. Bartholomew. Après la dissolution des monastères qui avait suivi la réforme anglicane du XVI e siècle, sous le règne d’Elizabeth, il avait été transformé en manoir baronnial par Sir John Spencer, alors Lord Mayor 37 de Londres. Puis, depuis la deuxième moitié du XVIII e siècle, les appartements du bâtiment étaient loués.
Ils se dirigèrent vers un grand peuplier tremble dont les branches se reflétaient dans l’eau de l’étang. Lucas retira son frac et l’étala sur l’herbe.
— Au cas où ce serait un peu humide, expliqua-t-il en offrant à Janet de s’y asseoir.
Elle le remercia et prit place sur son frac. La voyant ouvrir son livre, Lucas comprit qu’elle n’avait plus envie de parler. Alors il entraîna Duffy avec lui et s’assit à distance d’elle, contemplant le paysage pour passer le temps. Deux garçons s’amusaient à faire voguer au bout d’un bâton une planchette piquée d’un mât muni d’un mouchoir en guise de voile. Trois barques se promenaient sur l’eau, qui portait jusqu’à lui l’écho des voix de leurs occupants. L’une d’elles filait le train à une maman canard qui se pressait de mener son attroupement de canetons à l’abri des hautes herbes sur la berge. Duffy avait choisi de se désennuyer en partant à l’aventure sur le bord de l’étang.
L’histoire de l’Égyptien de Glasgow revint à l’esprit de Lucas. Ces Gitans excentriques aux cheveux et aux yeux aussi noirs que leurs intentions et qui parlaient une sorte de créole… Il se demanda : si l’homme surpris en train de tuer l’agneau avait été un nègre, l’aurait-on également condamné sur-le-champ, sans procès ? D’après son expérience, il y avait fort à parier que oui. Évidemment, il était inconcevable que le Monstre de Bridgeton fût un honnête homme blanc. Ces Blancs bourrés de prétention et de préjugés qui se croyaient si supérieurs pouvaient parfois se montrer d’une imbécillité consommée. De toutes les horreurs dont Lucas avait été témoin au cours de sa vie, les pires avaient été commises par des maîtres buckras.
Le craquement d’une page ramena Lucas au présent et il tourna la tête de façon à inclure Janet dans son champ de vision. Elle était penchée sur son livre. Un recueil des poèmes de John Keats qu’elle avait découvert dans la bibliothèque de Mr Nicholas. Que trouvait donc Missy Janet à ce Keats ? Comment est-ce qu’un mort pouvait captiver son intérêt mieux que lui, qui n’attendait qu’elle lui adresse la parole, qu’elle le remarque, qu’elle lui sourie ?
Malgré sa désespérante froideur, en dépit de ses prétentions et de ses innombrables préjugés de petite bourgeoise blanche, Miss Janet plaisait bien à Lucas. Elle était cultivée et connaissait même un peu de latin. Mais surtout, elle chantait divinement. Il n’oublierait jamais leur première rencontre. Cela avait eu lieu une semaine avant le départ définitif de Lucas pour Islington. Mrs Seton, qui désirait par son entremise faire parvenir un colis à Charlotte, l’avait invité avec sa tante Camilla à déjeuner à Weeping Willow. Ah ! Cette voix qu’il avait entendue s’échapper des fenêtres entrouvertes à leur arrivée. Ils s’étaient arrêtés pour l’écouter avant de s’annoncer. La voix, chaleureuse et vibrante d’émotion, avait coulé comme du miel dans les oreilles de Lucas, alors enveloppé du parfum sucré des chèvrefeuilles qui enlaçaient des treillis fixés aux murs près de l’entrée principale. Un instant de pure douceur.
Cette voix ne pouvait appartenir qu’à une jeune et jolie fille à la chair rose et généreuse, au regard pétillant et au sourire engageant. Une sorte d’ange terrestre, enfin… C’était l’image qu’il s’était faite de cette sœur qui passait ses vacances d’été à Weeping Willow et dont Charlotte ne parlait que rarement. Curieusement, ce fut une petite créature timide, maigrichonne, au regard fuyant, au teint trop pâle et à la mise sévère qu’on lui avait présentée. Miss Janet s’était assise, impeccable et silencieuse, en face de lui, mangeant du bout des dents et buvant du bord des lèvres. Tout le temps qu’avait duré le repas, elle n’avait cessé de fixer sa nourriture. Quoique, lorsqu’il avait répondu aux questions de Mrs Seton sur la Jamaïque, il eût surpris à deux ou trois reprises son immense regard de hibou posé sur lui. Lucas avait alors découvert que lorsqu’elle se départissait de ses airs de vieille institutrice, Miss Janet était jolie.
Pendant les mois de pensionnat, Miss Janet était venue à Islington un dimanche sur deux et pendant les vacances de Noël. Elle ne se montrait pas plus agréable qu’au premier jour. Ni moins distante. D’une platitude égale. Néanmoins, Lucas avait le sentiment qu’il ne déplaisait pas à Miss Janet autant qu’elle voulait bien le laisser paraître.
Les paupières à demi fermées, elle restait penchée sur son livre, manifestement séduite par les prouesses littéraires de ce Keats. Des pastilles de soleil dansaient telles des lucioles sur son bonnet et sur sa robe à carreaux rouges et jaunes.
Janet tourna une autre page et sentit qu’on l’épiait. Elle releva la tête pour surprendre Lucas.
— Qu’est-ce que vous regardez ainsi ? lui demanda-t-elle sur un ton légèrement agacé.
Lucas haussa les épaules et se détourna. Le vent faisait bruire les feuilles qui leur servaient d’abri. Son regard ne tarda pas à fureter entre les ondulantes brindilles d’herbe. Bientôt, il roula sur le ventre et retira sa casquette. Elle pourrait éventuellement remplacer son filet pour capturer un nouveau spécimen. Sa collection remplissait maintenant tant de boîtes qu’il ne pouvait plus les exposer toutes dans sa chambre, alors il en avait placé quelques-unes dans le salon et dans la bibliothèque de Mr Nicholas. Les insectes étaient des créatures étranges et fascinantes, incroyablement organisées et pourvues pour s’adapter aux milieux parfois les plus hostiles. Des êtres par mille fois supérieurs à l’espèce humaine. Si Dieu avait placé ces créatures sur la terre parmi eux, ce n’était certainement pas pour les effrayer, mais bien pour les émerveiller et leur donner l’exemple qu’avec un peu d’effort et d’intelligence, les êtres humains pourraient arriver à se partager le monde en « parfaite symbiose ». Ça, c’est Mr Nicholas qui le pensait. Quant au reste des hommes…
Rien que sous son ventre, grouillaient des centaines, des milliers de ces animaux miniatures : des fourmis, des cloportes, des perce-oreilles, des lombrics, des myriapodes et des larves d’une multitude d’espèces, qui se nourrissaient des déchets terrestres pour renouveler le sol et le rendre fertile. Si on ne pouvait pas leur reconnaître une beauté attachante, il fallait les apprécier pour l’importance du rôle qu’ils tenaient dans la nature. Les humains supprimaient trop facilement la laideur.
Rien d’intéressant ne se présentant à lui dans l’herbe, Lucas commença à scruter les abords des berges de l’étang. Elles regorgeaient d’insectes de tous genres. Il accrocha le vol d’une libellule, puis celui d’un papillon qui avait aussi attisé la curiosité de Duffy. Dommage, il n’avait pas emporté son matériel avec lui. Des abeilles butinaient dans une talle de trèfles rouges. Il y avait des mouches par dizaines, et une stridulation continue trahissait la présence de sauterelles et de grillons.
Janet poussa un léger soupir. Lucas suspendit ses recherches pour la regarder. Sa tête inclinée de côté, elle avait maintenant refermé les yeux. Elle souriait et pressait le livre contre elle. Ah ! Quelle vague de sentiments Mr Keats était-il parvenu à soulever dans le cœur de la placide Miss Janet ?
— Vous aimez vraiment beaucoup la poésie, n’est-ce pas ? dit Lucas.
Il fallait bien trouver un sujet qui plaisait à la demoiselle pour l’inviter à converser.
— Oui. C’est le langage de l’âme. Les poèmes sont les mots, les phrases qui nous manquent parfois pour exprimer ce que l’on ressent.
— Que lisiez-vous ?
— La belle dame sans merci 38 .
Il abandonna sa chasse aux insectes et s’assit en tailleur.
— Qu’est-ce que ça raconte ?
Elle allait lui réciter le poème, se ravisa. Son expression reprit cet air hautain et détaché qu’elle affichait habituellement.
— Lisez-le vous-même, dit-elle en lui présentant le livre ouvert.
Le poème n’était pas très long. Lorsqu’il eut terminé, il prit un air perplexe.
— D’après moi, c’est l’histoire d’une fée qui attire un chevalier dans un piège où elle le laisse mourir. Je ne vois pas ce qu’il y a de romantique à ça.
— C’est que vous n’avez rien compris au poème, répliqua-t-elle sur un ton professoral.
Il lui fit un air sceptique et reprit quelques vers à voix haute :
J’ai rencontré une dame, dans les prés, D’une grande beauté — la fille d’une fée ;
— Enfin, ça se poursuit en racontant que le chevalier couvre la fée de couronnes de fleurs et bla-bla, bla-bla, bla-bla… Le grand jeu amoureux, quoi ! À la fin de quoi, la sournoise fée l’entraîne dans sa grotte, où elle l’endort. Ici, plus loin, le chevalier dit encore :
Et je m’éveillai et me retrouvai ici, Sur le flanc de la froide colline. Et voilà pourquoi je reste ici Errant pâle et solitaire ; Bien que les joncs soient desséchés au bord du lac, Et qu’aucun oiseau ne chante.
Lucas lui rendit son livre.
— Voilà, il me semble que c’est clair : la fée empoisonne le chevalier et l’entraîne dans sa colline des fées, où il va mourir tout seul. Je pense que cette fée ne peut être qu’une sorcière déguisée pour faire une aussi ignoble chose au chevalier. Je veux dire…
Janet l’interrompit d’un éclat de rire.
— C’est l’interprétation la plus puérile que j’aie entendue de ce poème ! Je doute que ce soit ainsi que Mr Keats se représentait sa belle dame, observa-t-elle après s’être calmée.
— Qu’en savez-vous ?
— Mr Lucas, il ne faut pas interpréter un poème au pied de la lettre. Vous savez ce que sont les allégories ?
— Certainement que je sais !
— À mon avis, le sens du poème va selon ce que représente la dame dans le texte. Évidemment, nous l’interprétons tous différemment, selon nos connaissances. Ça peut être la mort, le mal, l’amour ou encore le rêve.
— Vous, comment voyez-vous la dame ?
Elle retrouva le poème dans le livre.
— Voyez, les deux derniers vers du dernier quatrain reprennent les deux derniers vers du premier : Les joncs sont desséchés au bord du lac, aucun oiseau n’y chante . Par la sécheresse et le silence, Keats fait allusion ici à la mort, et le chevalier erre dans ce décor pâle et solitaire comme un mort. Le lys dont il est question au début du troisième quatrain l’atteste : le lys symbolise aussi la mort. Quant à la fée, pour moi, elle est l’aspect douceur et beauté de cette mort qui emporte le chevalier. C’est ce qui rend le poème romantique. Au fond, l’idée est d’éveiller le lecteur aux émotions ressenties par le poète. Sans doute qu’en écrivant La belle dame sans merci, John Keats vivait une grande tristesse. Si on parvient à vivre ce même sentiment à travers son poème, alors on en a compris le vrai sens.
Tout en faisant mine de réfléchir, Lucas arracha un brin d’herbe et le mit entre ses dents. Duffy était revenu auprès d’eux. Langue pendante, haletant, il se coucha près de son maître et se tint enfin tranquille.
— Je ne sais pas, murmura-t-il, cela reste votre interprétation à vous. Moi, je continue de penser que la fée est une sorcière qui a leurré le chevalier dans un piège amoureux.
— Un piège amoureux ! s’esclaffa Janet. Que connaissez-vous des pièges amoureux, sinon de l’amour, à seulement treize ans, Lucas Lauder ?
Elle avait prononcé son nom en tirant sur le son des l . Elle allait encore se moquer de lui, se dit Lucas avec une pointe de colère. C’est toujours ce qu’elle faisait lorsqu’elle prononçait son nom de cette façon.
— J’ai déjà embrassé des filles, mais vous, vous avez déjà embrassé un garçon ? rétorqua-t-il pour sa défense.
Le visage de Janet s’empourpra violemment. Il avait parlé sans réfléchir, plus pour la mettre dans l’embarras que pour se vanter. Évidemment, des filles, il en avait embrassé. Sa mère, sa sœur, Mrs Charlotte étaient toutes des filles. Peut-être aussi avait-il donné un petit baiser sur la joue de Miss Mabel après qu’elle lui eut donné un beau papillon qu’elle avait réussi à capturer. Il regarda Janet se mordiller la lèvre et songea qu’un vrai baiser d’amoureux, il n’y avait cependant jamais encore goûté.
— De toute façon, lança-t-il, le titre est sans équivoque. « Belle dame sans merci » veut dire « belle dame sans pitié », non ?
— C’est que la mort est sans pitié, trancha Janet sans concession.
Elle ne validerait visiblement que sa propre version et Lucas n’avait pas envie de déclencher une dispute.
— Vous avez sans doute raison, concéda-t-il pour clore le sujet.
Jaillit soudain dans son esprit un nuage de poussière jaune qui, en se dissipant, fit ressurgir le souvenir du corps d’un homme allongé sur une route, face contre terre. Entre les lambeaux de sa chemise raide de sang séché, la béance distincte d’une profonde plaie entre ses omoplates ne laissait pas de place au doute : il avait été tué d’un coup de machette. L’odeur, longtemps perceptible avant la découverte du corps, attestait qu’il se trouvait là depuis plusieurs jours. C’était un nègre. Un rebelle, un esclave fidèle à son maître, cela n’avait plus d’importance. L’homme était mort au bout de son sang, assassiné par la haine. Des images comme celle-là, Lucas en avait plein le cœur et il s’efforçait de les refouler aux tréfonds de son âme. Mais il arrivait parfois qu’un mot-clé rouvre une fois de plus la blessure.
— En tout cas, murmura-t-il en caressant son chiot, même affligé de la plus grande des tristesses, jamais je ne me représenterai la mort sous la forme d’une belle dame. La mort est tout sauf douce et belle.
Il entendit Janet remuer. Heureusement, elle ne dit rien de plus.
Des secondes de silence s’égrenèrent doucement. Duffy s’agita. « Ouaf ! » Un joli papillon coloré vint se poser sur l’écorce du peuplier tremble et dissipa rapidement les images qui avaient recommencé à hanter l’esprit de Lucas. Il se leva et s’en approcha. Tout en l’examinant, il caressait sa lèvre fendue qui cicatrisait. De ses blessures reçues lors de la bagarre, ne restait de visible que le filet rose qui divisait sa lèvre inférieure. Janet devinait que des marbrures jaunes et violettes marquaient encore son visage, dissimulées par sa peau sombre. Les premiers jours, il avait été si méconnaissable qu’elle n’avait pas supporté de le voir. Heureusement, Lucas s’en était tiré sans plus de mal. Ses blessures guérissaient et plus personne ne reparlait de l’évènement.
Lucas ne lui avait jamais fait de reproches quant à son comportement ce jour-là. Mais peut-être l’aurait-il fait si elle lui en avait donné l’occasion : après l’incident, elle s’était arrangée pour ne plus se trouver seule en sa compagnie. Quoi qu’il en fût, par sa faute, le garçon avait été battu. Il méritait, pour le moins, jusqu’au jour de son retour à Weeping Willow, qu’elle le considère avec un peu plus de gentillesse.
— De quelle espèce de papillon s’agit-il ? s’enquit-elle en s’efforçant de paraître intéressée.
— C’est une petite tortue, répondit Lucas.
— Je parle du papillon, spécifia Janet en se retenant de le qualifier d’imbécile.
Il la dévisagea avec étonnement, puis il sourit, ne soulevant qu’un coin de sa bouche, se donnant un air qu’un autre qu’elle aurait attribué à de l’idiotie. Ainsi Lucas exprimait son ironie.
— Petite tortue est le nom que l’on donne à ce papillon.
— Et en latin ? demanda-t-elle pour mieux le défier.
— Aglais urticae, répondit-il après un bref moment d’hésitation.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine et pinça les lèvres. Comment savoir s’il n’inventait pas ces noms en latin ? Dans ce domaine, il aurait toujours le dessus.
— Aglais urticae ! Ça ne veut rien dire. Je me demande comment on peut arriver à retenir des noms aussi farfelus !
— Vous vous trompez, Miss Janet. Les noms scientifiques n’ont rien de farfelu. Et ils ne sont pas choisis au hasard. Pour les retenir, j’essaie de m’en faire une image. Aglais vient de Aglaé, qui est l’une des trois Grâces romaines. Urticae , eh bien, c’est de l’ortie. Alors j’imagine Aglaé grignotant de l’ortie et, de cette façon, je me rappelle aglais urticae .
— Évidemment, l’image s’impose d’elle-même lorsqu’on regarde le papillon, railla Janet.
— Il s’agit d’une image construite à partir d’une association d’idées. Je n’ai qu’à retenir que la petite tortue se nourrit de l’ortie. Le reste me vient tout seul.
Il mit ses mains en coupe pour capturer l’insecte. Janet le surveillait non sans une certaine crainte.
— Ce n’est pas comme si c’était un mille-pattes, se sécurisa-t-elle à voix haute.
— Un papillon n’en a que six, la rassura Lucas. Et il ne se sert que des quatre postérieures pour se déplacer.
Il avait refermé les mains sur l’insecte et voulut venir vers elle, mais la voyant déjà prendre du recul, il resta là où il se trouvait.
— Ce n’est qu’un simple papillon, tout de même ! Ne me dites pas que vous avez aussi peur des papillons ?
— Pas du tout ! Seulement, je n’aime pas me faire chatouiller par leurs pattes.
Lucas entrouvrit les mains pour découvrir le papillon accroché à l’une de ses paumes. Janet put l’admirer ouvrant et refermant délicatement ses belles ailes orange, noir et bleu.
— Il est joli, dit-elle. Il ressemble à l’un de ceux qu’avait Charlotte dans sa collection. Mais en plus petit.
— Le paon du jour ? Mrs Charlotte me l’a donné. La petite tortue et le paon du jour sont de la même famille. Ce sont des nymphalidés.
— Nymphalidés… comme nymphe ?
— Comme les nymphes de la mythologie. On a classé ces papillons dans cette famille pour leur beauté. Aglaé était la plus belle des trois Grâces. Elle personnifiait la beauté pure. Vous voyez, Miss Janet, on fait aussi de la poésie en entomologie.
Il déplaça la main dans laquelle reposait le papillon qui s’envola, léger comme une plume, dans le souffle du vent. Il virevolta entre eux, faisant briller ses couleurs dans les rayons du soleil qui perçaient le feuillage. Lorsqu’il s’approcha de Janet, elle se tint rigide comme une statue de marbre. La petite tortue atterrit sur sa jupe.
— Tiens ! Je crois qu’il vient de trouver une fleur à butiner, fit Lucas en rigolant.
Le chiot voulut renifler l’insecte.
— Duffy !
L’ordre avait claqué aussi sèchement qu’un coup de bâton et l’animal se rassit près de son maître. Janet surveillait le papillon sans bouger. En d’autres circonstances, elle l’aurait chassé du simple revers de la main. Mais là, devant Lucas, elle n’osait pas. Bien sûr, elle trouvait les papillons jolis, et du plus loin qu’elle se souvienne, elle n’avait jamais ressenti de dégoût face à eux. Peut-être qu’elle ne les avait jamais considérés comme étant de véritables insectes… jusqu’à ce qu’elle voie ce croquis épinglé sur le mur de la chambre de Lucas. Une reproduction démesurée d’un papillon, avec ses longues pattes en crochets toutes velues qu’elle imaginait maintenant s’agripper à sa peau. Lucas dessinait tout ce qu’il observait sous sa loupe. À l’échelle humaine, les insectes étaient terrifiants. Ces croquis n’avaient fait que la conforter dans sa peur de ces bestioles… qu’elle s’efforçait en ce moment de contrôler. Si seulement le papillon était plus petit. Si…
Elle étouffa un petit cri de frayeur. Lucas, qu’elle n’avait pas entendu s’approcher, venait de s’allonger près d’elle. Il posa une main sur sa jupe, juste devant l’insecte, et le titilla du bout de son index. Elle déplaça son attention sur cette main. Elle portait toujours la finesse de l’enfance, mais en avait perdu ses rondeurs et avait gagné en largesse. La peau était aussi sombre que celle du visage, quoique, chose étrange, les ongles étaient de cette même teinte de chair rosée que les siens. Soudain fascinée, elle constata qu’elle n’avait jamais touché une peau noire.
Des cris d’enfants dans le parc réveillèrent sa raison et Janet lança des regards autour d’eux. Le feu monta à ses joues. Ils se tenaient trop près l’un de l’autre. Il fallait que Lucas s’éloigne. Elle fit mine de tirer sur sa jupe, brusquant le papillon, qui prit son envol. Duffy conclut que c’était le signal pour se remettre à bouger et il s’élança derrière l’insecte.
— Hé ! protesta Lucas. Vous auriez pu le faire plus doucement. Ses ailes sont fragiles comme du papier de soie, vous savez !
Le coude piqué dans l’herbe, il avait levé les yeux vers Janet.

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