I Dreamer, Tome 2
103 pages
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Description

Yuna Stevens, la fille du créateur de l'I.Dream, le jeu virtuel le plus abouti de tous les temps, n'est pas au bout de ses peines. Elle ne se remet pas de la trahison de Brooke, sa meilleure amie. Et comme les soucis n'arrivent jamais seuls, l'I.Dream, à la veille du plus grand tournoi jamais organisé, connait une faille sans précédent, capable de chambouler à tout jamais ce jeu virtuel aimé de tous. Comment Yuna et ses amis vont-ils gérer cet afflux de problèmes? Parviendront-ils à rester soudés, quoiqu'il arrive? Ou laisseront-ils leur fierté les disperser?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 mars 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782365388702
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

I DREAMER Tome 2 Karine MARCÉ  
 
www.rebelleeditions.com  
Chapitre 1
Détective Turner, p our v ous s ervir  
Lorsque Yuna Stevens se leva ce matin-là, ses yeux étaient encore bouffis. Elle avait passé la nuit à pleurer et même la présence des frères Jones n’avait pas suffi à la réconforter. Et pour cause, sa meilleure amie, Brooke Bowers, l’avait trahie. Pire, elle sortait avec celui qui avait juré sa perte, Edwin Coleman. Comment avait-elle pu lui faire une chose pareille ? Ce dernier l’avait menacée à de nombreuses reprises dans l’I.dream, le réseau social du moment inventé par son très cher père, Alan Stevens. Et dire que Brooke avait craqué pour un type comme lui. Rien que d’y penser, ça la dégoûtait. N’y avait-il pas une règle tacite entre amis interdisant de flirter avec ses ennemis ?
Tandis qu’elle arpentait le chemin menant au bâtiment de criminologie, tout lui parut bizarre, étrange, incongru. Pourtant, elle connaissait le trajet par cœur, combien de fois avait-elle foulé ce sol gris béton ? Seulement voilà, jusque-là, elle avait toujours été en compagnie de ses trois amis, tels des inséparables. Aujourd’hui, elle se sentait comme une étrangère. Chad essaya de la faire sourire, en vain. La seule chose qui lui remit du baume au cœur fut de voir Derek et Bianca marcher devant eux, main dans la main. Ils étaient si mignons à voir. Lorsque arriva le moment de se séparer, Bianca fit la moue, refusant de lâcher la main de son petit ami. Derek l’embrassa tendrement et elle céda, heureuse.
Alors qu’ils la regardaient s’éloigner, Yuna aperçut Brooke au loin. Elle aussi se promenait main dans la main avec Edwin. Il était en train de lui dire quelque chose à l’oreille qui la fit rire à gorge déployée. Elle avait l’air si épanouie avec lui, si pleine de vie. Yuna en fut bouleversée. Comment pouvait-elle être de si bonne humeur, alors qu’elles ne se parlaient plus ? Comment pouvait-elle continuer et ne pas regretter son aventure immorale avec ce garçon ? Elle pensait naïvement qu’après leur aventure de la veille, elle viendrait en courant vers elle, l’implorant de tout lui pardonner. Au lieu de ça, elle n’était même pas rentrée de la nuit.
Devant l’air peiné de son amie, Derek passa un bras réconfortant autour de ses épaules. Elle le remercia par un sourire forcé qui ne convainquit personne. Chad, quant à lui, se tenait juste à ses côtés, comme s’il s’apprêtait à la rattraper à tout moment. Il n’avait rien dit depuis qu’ils avaient quitté leur chambre, il faut dire que tout le monde trouvait cette situation très inconfortable.
Arrivée à la salle de classe, Yuna s’installa à sa place habituelle, laissant une chaise vide à côté d’elle. Derek et Chad s’assirent juste derrière elle. Comme d’habitude , pensa-t-elle. Brooke ne tarda pas à faire son entrée. Elle se figea sur le seuil de la porte, comme si une force invisible l’empêchait d’avancer. Son regard croisa celui de Yuna, les yeux larmoyants. Cette dernière lui fit subtilement comprendre qu’elle ne voulait pas d’elle à sa table. Ignorant sa requête, Brooke vint s’installer à ses côtés, comme s’il ne s’était jamais rien passé. Elle tenta de lui sourire et Yuna prétexta chercher quelque chose dans son sac, afin de ne pas avoir à lui répondre.  
Ce fut le moment que choisit le professeur Binoc pour rentrer dans la salle de classe, – accompagné d’un homme qu’ils ne connaissaient pas –, refermant la porte derrière eux. Ils l’appelaient ainsi à cause de la grosse paire de lunettes rondes qu’il portait et qui lui mangeait la moitié du visage. Il enseignait la matière intitulée « Les plus grands crimes de l’Histoire ». Ce matin, ils avaient la visite d’un intervenant, un ancien détective de grande renommée, monsieur Turner. Il était plutôt grand et avait de larges épaules, encore musclées pour son âge. Son crâne chauve amplifiait la forme ovale de son visage. Il avait des rides très marquées au niveau des yeux. Rasé de près, il présentait bien pour un homme qui avait la soixantaine passée. Il était vêtu d’un costume bleu nuit assorti à une chemise blanche. Yuna fut impressionnée. Quelle classe ! Il dégageait une prestance incroyable, une sorte d’aisance naturelle dans un environnement pourtant inconnu et qui plus est devant un auditoire. Elle se demanda si elle aussi serait comme ça un jour.
— Bonjour à tous. Merci de prendre place, nous allons commencer. Aujourd’hui, nous ne ferons pas cours puisque la moitié de vos camarades sont encore en examen. Inutile de vous présenter notre invité, je suis certain que vous l’avez déjà reconnu.
Comme pour illustrer ses propos, le professeur tendit les mains vers le détective Turner. Plusieurs des élèves présents acquiescèrent d’un signe de tête. Difficile d’ignorer cette légende du métier. Ce dernier, toujours très à l’aise, prit aussitôt la parole, remerciant l’université de l’avoir convié à partager son savoir. Yuna n’eut cependant pas le temps d’en entendre davantage, à son grand désarroi. En effet, Brooke s’était doucement penchée vers elle, lui murmurant un :
— Il faut que je te parle.
— Tout a été dit, il me semble, tu as choisi Ed.
— Yuna, je t’adore, tu es ma meilleure amie. J’ai voulu t’en parler, mais j’avais peur de ta réaction. Je n’ai jamais voulu te trahir, tu dois me croire.
— Tu m’as menti. Tu as été jusqu’à t’inventer une soi-disant super nouvelle amie. Non mais, tu le crois ça ? Et finalement, je découvre que tu m’as trahie pour le mec qui a juré ma perte, en tout cas dans l’I.dream. Sans parler du fait qu’il a menacé de faire renvoyer nos meilleurs amis. Et je ne te parle même pas des techniques de l’I.dream qu’il m’a subtilisées. Et tu voudrais que je bénisse votre relation ?
— Mademoiselle Stevens, mademoiselle Bowers, silence, je vous prie ! hurla leur professeur.
— Ce n’est rien, assura monsieur Turner d’un ton très calme. Comme je vous le disais, je viens de prendre ma retraite après une carrière plutôt mouvementée. Ceux qui ont suivi mes affaires dans les journaux et à la télévision savent de quoi je parle.
Quelques rires discrets se firent entendre dans la salle. Le détective Turner était le détective du moment. Celui à qui tout le monde pensait lorsqu’on prononçait le mot « filature ». D’ailleurs, c’en était presque devenu un pléonasme.  
— Je faisais partie du réseau WAD, reprit-il, je pense que vous en avez déjà entendu parler, il s’agit de la World Association of Detectives 1 . Bien sûr, vous connaissez le principe. Grâce à l’association, tous les détectives du monde entier peuvent entrer en contact et ainsi s’entraider quand une enquête empiète sur plusieurs pays, par exemple. Si vous faites un jour partie du métier, je vous conseille d’y entrer. Cette belle et grande famille vous dira tout ce que vous devez savoir et vous aidera quand ce sera nécessaire.  
Brooke jeta un coup d’œil furtif à leur professeur avant de reprendre la conversation là où elle s’était arrêtée :
— Je ne te demande pas de l’approuver, juste d’essayer de me comprendre. Yuna, je l’aime sincèrement. Tu sais que je n’ai pas ressenti ça depuis très longtemps, c’est la première fois que je m’ouvre à quelqu’un depuis…
Elle s’arrêta soudain, dérangée par l’afflux d’émotions que ce souvenir ranimait à chaque fois. Elle reprit, les yeux larmoyants :
— Enfin, tu sais.
— Dommage que ce soit avec Edwin Coleman, répliqua froidement Yuna, insensible aux larmes de sa meilleure amie, en se retournant vivement vers monsieur Turner qui continuait son récit d’expérience :
— Lorsque vous serez détectives, vous n’échapperez pas aux préjugés selon lesquels nous ne faisons que filer des personnes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne travaillons que pour des histoires d’adultères. Fort heureusement, notre métier est bien plus complexe. Un bon détective doit pouvoir apporter un maximum de preuves afin de répondre à une demande précise, formulée par un particulier ou un professionnel. Souvent, ces preuves sont utilisées à des fins judiciaires, c’est pourquoi il est important d’être précis et sûr de l’information récoltée. Le terrain fait certes partie intégrante du métier, mais la recherche d’informations l’est encore plus. Personnellement, j’ai principalement fait sous-traiter ce point ces dix dernières années à des collègues confirmés, et ce, afin de gagner en efficacité. Mais il m’est arrivé, dans mon jeune temps, de passer des jours entiers sur mon ordinateur, pour simplement trouver un seul indice.
— Yuna, chuchota Brooke en tirant sur sa manche, ne m’ignore pas, je t’en supplie. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu me pardonnes.
— C’est simple, quitte-le.
— Tu ne comprends pas… dit-elle sur un ton presque implorant. Je suis amoureuse de lui, tout comme il l’est de moi. Yuna, tu ne peux pas me demander de choisir. Il doit y avoir un autre moyen.
— Pourquoi je ne le pourrais pas ? Tu as bien choisi, toi. Tu as choisi de sortir avec lui sans peur des conséquences, alors que tu savais très bien ce que cela impliquerait.
— J’ai été naïve de croire que ma meilleure amie serait contente pour moi, dit-elle en séchant ses larmes.
— Tout comme j’ai été naïve de croire que tu te souciais de notre amitié.
— Yuna, jamais je…
— Mademoiselle Bowers ! Dernier avertissement avant de prendre la porte, gronda Binoc, interrompant au passage le détective Turner.
— Quelles sont les qualités indispensables pour faire ce métier selon vous ? demanda alors Chad sur un ton parfaitement calme, tandis que le professeur continuait de défier Brooke du regard.
— Eh bien, je dirais que c’est de savoir être à l’écoute, afin de bien cerner les attentes de vos clients. Il faut également savoir bien analyser un dossier ou une image, mais aussi faire attention à chaque détail, chaque indice. Le fait de s’adapter, vite et bien, à toute situation est également impératif. Pour ce faire, je conseille toujours de travailler au maximum votre culture générale, afin de pouvoir passer d’un milieu social à un autre, sans vous faire remarquer. Une fois, il m’est arrivé par exemple de visiter une casse automobile et de parler mécanique avec le propriétaire des lieux et l’heure suivante d’être dans une galerie d’art pour un vernissage. C’est un métier riche et complexe, mais tellement exaltant.
— Et quel est votre équipement quand vous êtes sur le terrain ? renchérit Embry, captivé par ce témoignage.
Monsieur Turner se mit à rire :
— Alors, oubliez de suite le long imperméable avec un chapeau. Je ne connais rien de plus visible que cette tenue. Un bon détective est un détective que personne ne remarque, qui se fond dans la masse donc. Pour cela, je préconise une voiture classique de couleur grise. Il vous faut également un ordinateur portable, un téléphone bien entendu, avec plusieurs batteries et un chargeur externe. Il est impensable que vous n’ayez plus aucun moyen de communication alors que vous êtes sur le terrain. Idéalement, un bon appareil photo au cas où il vous faudrait des preuves visuelles. Enfin, plusieurs tenues de rechange sont capitales afin de vous faufiler partout, comme expliqué précédemment.  
— Quelle a été votre mission la plus trépidante ? interrogea Max.
— Sans nul doute celle des faux billets. L’enquête a duré plus de six mois et nous étions trois détectives confirmés sur cette mission. La prise en flagrant délit était inenvisageable, les gars étaient vraiment des pros, ils ne laissaient rien traîner. Ni papier, ni trace sur Internet, ni smartphone… Heureusement, lorsqu’on s’arme de patience, on finit toujours par y arriver. Même la personne la plus intelligente commettra un jour une erreur. C’est ce qu’il s’est passé lorsqu’ils ont voulu payer en liquide, dans un restaurant. Ils devaient se dire que, pour une si modique somme, personne ne vérifierait rien. Pourtant, nous étions à la table d’à côté et nous avons vérifié les billets juste après leur départ. Trois coupures de 20$ en faux billets. Ridicule comparé aux sommes qu’ils ont détournées, mais assez pour être inculpés.
— Mademoiselle Bowers, puisque vous avez tant envie de parler, je suis certain que vous avez des questions pour monsieur Turner, intervint le professeur Binoc, alors qu’elle tentait une énième récidive dans le but de convaincre sa meilleure amie.
Brooke devint soudain rouge écarlate, sans qu’aucun son ne puisse sortir de sa bouche. Yuna prit soudainement la parole, la sauvant de cette situation embarrassante :
— Moi, j’ai une question, monsieur Turner. Je pense que le point qui nous importe tous aujourd’hui, c’est : que nous conseillez-vous de faire pour créer notre portefeuille clients ? Comment se faire un nom dans le milieu ?
— Eh bien, mademoiselle Stevens, je suppose que si le futur détective en question est connu, ce sera beaucoup plus simple pour lui d’ouvrir des portes. Quoique, ça peut également jouer en sa défaveur, puisqu’il attirera plus facilement l’attention. Pour une personne qui débuterait et qui n’aurait pas de notoriété, il pourrait s’inspirer de ma carrière. Afin de faire reconnaître mon talent, j’ai travaillé bénévolement dans un commissariat de quartier pendant deux ans, tandis que le soir, j’effectuais le service dans un petit bistrot. C’était difficile mais tellement passionnant. Détective le jour, barman la nuit. Ça suffisait à payer les factures, c’est tout ce qui m’importait. En échange de mon bénévolat, ils ont fini par m’engager, en créant une section spécialement pour moi dans le commissariat. C’est comme ça que j’ai débuté.
Yuna le remercia vivement par un hochement de tête. Il lui sourit avant de répondre à une autre question. Elle faisait de son mieux pour se concentrer, mais c’était sans compter sa meilleure amie qui, visiblement, ne voyait pas les choses de cet œil.  
— Je n’ai jamais voulu tomber amoureuse de lui. Ça s’est fait comme ça, c’est tout. Et tout ce que j’ai dit sur Joy était vrai. Je n’ai fait que substituer son nom. Je n’ai pas vraiment menti. Yuna, écoute…
— Arrête ! répliqua sèchement cette dernière. Arrête de te chercher des excuses. Il y a quinze mille élèves sur ce campus et il a fallu que tu t’entiches du seul qui me haïsse. J’ai envie de croire qu’il y a une explication parfaitement logique à toute cette histoire. J’ai envie de croire que tu ne nous as pas trahis purement et simplement et qu’une fois qu’on aura discuté, on pourra en rire de bon cœur. Mais tu sais quoi ? J’en ai marre d’être une bonne poire ! Je ne veux rien avoir affaire avec toi, c’est fini. Dorénavant, nous partagerons simplement une chambre, et rien d’autre.
— Yuna, je…
Mais déjà cette dernière l’ignorait, essayant de se focaliser de nouveau sur le discours de monsieur Turner. Lorsque la cloche sonna, Brooke sortit de la classe presque en courant, pleurant à chaudes larmes. Yuna se leva, se tourna vers Chad et Derek. Inconsciemment, elle cherchait leur soutien vis-à-vis de l’affaire Brooke.
— Ne t’inquiète pas, tout va bien, la rassura doucement Chad qui avait lu ses inquiétudes. Elle ne s’attend pas à ce que tu lui pardonnes aussi vite. Elle se doute que ça prendra du temps. En attendant, nous, on est là.
Elle acquiesça, essayant de se convaincre qu’il avait raison. Alors que tous trois se dirigeaient vers la sortie, Yuna fut interpellée par monsieur Turner. Elle fit volte-face et alla à sa rencontre. Elle le salua timidement, attendant qu’il prenne la parole. Il fit alors signe à Binoc de les laisser seuls. Ce dernier quitta la salle en se pourfendant en excuses. C’est ainsi qu’elle se retrouva seule, impressionnée, face à cet homme charismatique.
— Yuna Stevens, j’avais hâte de te rencontrer, commença Turner, alors comme ça, tu rêves d’être détective ?
Elle opina du chef pour acquiescer, il reprit :
— Je connais bien ton père, j’ai déjà travaillé pour lui. Un homme charmant. En revanche, je n’avais jamais eu la chance de te rencontrer. Nul doute que tu sembles aussi sympathique que lui.
Ne sachant où il voulait en venir, Yuna conserva le silence. Mieux valait ne pas trop en dire devant un homme de son envergure.
— Tu as l’air d’être une jeune femme avisée, Yuna. Simplement, il y a un point sur lequel je voudrais te mettre en garde.
La jeune fille le regarda, silencieuse et interdite. Il reprit :
— Manifestement, tu ne souhaites pas te livrer à moi et tu as bien raison, tu ne me connais pas. Et même si j’affirme connaître ton père, rien ne te prouve que je te dis la vérité. Cependant, même si tu ne parles pas, ton corps le fait pour toi, et c’est sur ce point que porte ma mise en garde.
— Que voulez-vous dire ? reprit-elle sur un ton désapprobateur.
— Je t’ai observée depuis tout à l’heure, avant que tu ne rentres dans le couloir. Tu étais bras dessus, bras dessous, avec ce garçon aux cheveux décolorés. Vous étiez en train de rire de bon cœur. Manifestement, ce n’est pas ton petit ami. Tu étais trop à l’aise avec lui pour qu’il y ait des sentiments entre vous. Je dirais donc qu’il s’agissait d’un excellent ami à toi. Par contre, tu jetais furtivement des coups d’œil vers l’autre garçon qui vous accompagnait. À un moment, il t’a regardée et tu t’es mise à rougir. Il y avait un grand air de ressemblance entre les deux, ils sont sûrement frères. Je pense donc que tu as des sentiments pour le frère de ton grand copain. Enfin, quand tu es rentrée dans la classe, tu t’es installée sans regarder autour de toi. Cette table est certainement ta table habituelle. La fille qui t’a rejointe a eu le même comportement. J’en ai donc conclu que c’est une amie à toi et que vous vous mettez tout le temps ensemble. Pourtant, vous aviez l’air fâchées. Vous vous êtes disputées pendant tout le cours. Tu avais l’air vraiment peinée et ton amie aussi. J’en déduis qu’il s’agit d’un problème assez sérieux. Et maintenant que tu as entendu tout ça, tu es estomaquée, car tu te rends compte qu’il suffit de te regarder pour lire en toi comme dans un livre ouvert. Alors ? Des réactions que tu aimerais me faire partager ?
Yuna ouvrit la bouche et la referma aussitôt, ne sachant que répondre. Il avait remarqué tout ça rien qu’en l’observant ? Mais comment avait-il fait ? Il n’était même pas dans la salle de classe lorsqu’elle s’était installée. Ou alors ne l’avait-elle tout simplement pas vu ? Incroyable ! C’était donc à ça qu’il se référait quand il disait qu’un bon détective est quelqu’un que personne ne repère ? C’était assez impressionnant. Elle n’avait même pas réalisé qu’on l’observait.
— Je vois, reprit-il. Ton silence confirme mes commentaires.
— Et je peux savoir pourquoi vous m’espionnez au juste ? répondit-elle de façon presque insolente, dans l’unique but de prouver qu’elle n’était pas affectée, alors qu’en fait, c’était tout l’inverse.
— Je ne t’espionne pas, Yuna, détends-toi. Simplement, comme je te l’ai déjà dit, j’affectionne tout particulièrement ton père et comme il m’a dit que tu voulais devenir détective, je profite de notre rencontre pour te donner quelques ficelles du métier.
— Vous dites que vous avez travaillé pour mon père, à quel sujet ? s’enquit-elle.
— Je ne divulgue jamais ce genre d’information, désolé.
— Ça concernait ma mère, c’est ça ?
— Encore une fois, je ne suis pas habilité à te le dire. Règle numéro un, ne parle jamais de tes clients à qui que ce soit. D’accord ?
Elle acquiesça, silencieuse.
— À propos de ce que je viens de te dire, continua-t-il, c’est un vrai problème, je ne te le cache pas. Un bon détective doit être maître de ses émotions, plutôt que de les subir comme tu le fais. Regarde toutes les choses que j’ai apprises sur toi rien qu’en t’examinant. Il faut absolument que tu apprennes à te contrôler et à ne laisser entrevoir que ce que tu veux que les gens perçoivent de toi. Je reprends l’exemple du vernissage de tout à l’heure, tu ne peux pas laisser ta colère ou ta tristesse te jouer des tours lorsque tu es sur le terrain. Tu dois être radieuse et souriante, même quand tout va mal dans ta vie privée. Imagine-toi actrice, car c’est un peu ce qu’on te demande. Tu dois te fondre dans la masse. Jouer de tes émotions sur les gens. Tu vois ce que je veux dire ?
Elle acquiesça de nouveau, plus facile à dire qu’à faire .  
— Et comment suis-je censée travailler sur mes émotions ?
— Je ne connais qu’un moyen qui soit réellement efficace, le poker.
— Quoi ? Je dois jouer à un stupide jeu de cartes pour apprendre à gérer mes émotions ?
— Ça n’a rien de stupide. Les plus grands joueurs de poker excellent dans la maîtrise d’eux-mêmes. Ils ne laissent rien paraître et sont démunis de toutes réactions. Quand une émotion s’inscrit sur leur visage, elle est très souvent maîtrisée, voulue. Bluffent-ils en disant la vérité ou son contraire ? Quoi qu’il en soit, c’est là que tu apprendras le plus.
— Entendu, j’essaierai.
— En attendant, pourquoi ne pas profiter de la situation actuelle pour t’entraîner ?
Yuna hocha légèrement la tête pour lui faire signe qu’elle ne voyait pas où il voulait en venir. Il s’expliqua :
— Puisque tu as l’air chamboulée en ce moment, pourquoi ne pas déjà essayer de contrôler tes émotions ? Le but final étant de ne plus rien laisser paraître.
— Vous voulez que je fasse comme si je me fichais que ma meilleure amie m’ait planté un couteau dans le dos ? traduisit-elle.
En guise de réponse, il se contenta d’afficher un franc sourire.
— Elle va croire que je me moque de notre amitié.
— Non, au contraire. Si tu réussis, elle ne pensera rien parce qu’elle n’arrivera plus à déchiffrer tes émotions, ni ton état d’esprit.
— Je suppose que ça se tient, oui.
— Je te laisse ma carte, répondit Turner en lui tendant ses coordonnées, appelle-moi si jamais tu as un problème ou même une question. Je serai ravi de t’aider.
Yuna le remercia pour ses conseils avisés avant que ce dernier ne prenne congé. Elle resta quelques instants plongée dans ses pensées, ressassant leur conversation. Il avait raison sur plusieurs points, elle ne devait plus se laisser submerger par ses sentiments. D’un autre côté, irait-elle jusqu’à rester neutre au sujet de Brooke ? Elle était encore folle de rage contre elle et elle n’avait aucune envie de se calmer, au contraire. Elle voulait qu’elle sache combien elle l’avait profondément déçue. En même temps, elle rejoignait monsieur Turner sur ce point : si elle arrivait à se maîtriser avec Brooke, elle réussirait probablement avec n’importe qui.
Lorsqu’elle sortit enfin de la classe, elle tomba nez à nez avec Chad et Derek qui l’attendaient patiemment.
— Alors, il te voulait quoi le Turner ? lança Derek intrigué.
— Rien, juste faire connaissance. Il a déjà travaillé pour papa. Derek, tu sais où on peut jouer au poker ici ? l’interrogea-t-elle en changeant de sujet, l’air de rien.
— Oui, pourquoi ?
— Tu pourrais m’emmener faire une partie ?
Les frères Jones la regardèrent comme si elle venait de les insulter dans une langue étrangère. Il reprit :
— Et pourquoi tu penses subitement au poker au juste ?
— Comme ça. On m’en a parlé et je voudrais apprendre à jouer.
— Hors de question.
— Pourquoi ? répliqua-t-elle offensée.
— Parce qu’il n’y a que des mecs louches qui y jouent sur le campus. Ils se réunissent deux fois par semaine, jamais au même endroit. J’y ai déjà participé mais, honnêtement, ça craint. Même pour moi. J’étais pas fier. Et je ne te parle même pas de leurs mises ! Y’en a qui parie de l’argent, d’autres de l’alcool ou de la drogue… Vraiment, Yuna, ne t’approche pas de ça, je t’assure. C’est un nid à emmerdes, ce club.
— Ça ne peut pas être si terrible que ça, répondit-elle en essayant de dédramatiser ses propos. On ne pourrait pas aller faire un tour ? Juste pour voir, on repart ensuite.
— Même si je voulais t’y emmener, Yuna, ce qui n’est clairement pas le cas, il faudrait passer par Coleman. Et ça, vois-tu, c’est juste impensable.
— Comment ça, passer par Coleman ? Je ne comprends pas.
— Qui penses-tu est assez débauché et couvert par papa pour risquer des réunions de ce genre ? C’est lui qui a créé ces parties « secrètes ». Peu d’élèves savent qu’elles existent et le lieu de rassemblement est annoncé par Ed à l’ensemble des participants, une heure avant la réunion. Et pour finir, c’est uniquement sur invitation. J’ai été convié une fois grâce à Vince, mais c’est tout.
— Vince y va ?
Chad lança un regard noir à son frère afin de lui faire comprendre qu’il était temps qu’il se taise, une fois pour toutes. Il prit l’initiative de clore lui-même définitivement la conversation :
— De toute façon, tu n’iras pas. Si Derek pense que c’est une mauvaise idée, et Dieu sait qu’il ne se raisonne pas souvent, c’est que c’en est une. Alors, s’il te plaît, Yuna, oublie ça.
Elle fit mine d’acquiescer, l’air de rien, et ses deux amis abordèrent aussitôt un autre sujet. Cependant, il lui en fallait plus pour la faire changer d’avis. Elle apprendrait à jouer au poker et à maîtriser ses émotions, avec ou sans l’aide de Derek.
Envoyer un message à Vince , se dit-elle à elle-même comme s’il s’agissait d’un mémo.  
Alors qu’ils déambulaient dans les couloirs en attendant leur prochain cours, Derek aperçut Tatiana au loin, perdue dans ses pensées. Il fit signe à Chad et Yuna de ne pas l’attendre, il les rejoindrait plus tard. C’est alors qu’il se dirigea vers la belle métisse, en prenant son courage à deux mains :
— Salut, lui dit-il, ce qui la fit sursauter.
— Salut, Derek, répondit-elle en souriant timidement.
— Je voulais juste savoir comment tu allais, continua-t-il.
— Moi ? Ça va super, pourquoi veux-tu que ça n’aille pas ?
Elle esquissa un sourire forcé qui en disait plus long qu’elle ne pensait, il reprit :
— J’ai l’impression que tu m’évites depuis quelque temps. Tatiana, si j’ai fait quelque chose de mal…
— Non. Bien sûr que non. Tu n’as rien fait de mal, bredouilla-t-elle de plus en plus mal à l’aise.
— Alors que se passe-t-il ? insista-t-il. J’ai l’habitude de te croiser au réfectoire ou dans les couloirs. Parfois même en soirée. Et depuis un peu plus d’une semaine, plus rien.
— J’ai été pas mal occupée par les cours, rien de plus.
Derek s’apprêtait à répondre quand son téléphone se mit à sonner. Il s’en saisit et aperçut le nom de Bianca sur l’interface. Tatiana, qui n’avait pu s’empêcher de jeter un coup d’œil vers l’écran, eut du mal à cacher son embarras. Derek déclina l’appel, se concentrant à nouveau sur son interlocutrice.
— Pourquoi tu n’as pas répondu ? Ta petite amie va se demander où tu es, fit-elle d’une toute petite voix.
— C’est elle qui te dérange ? C’est parce que je sors avec Bianca que tu es fâchée ?
Les traits de Tatiana s’adoucirent en voyant un Derek aussi troublé. Il semblait totalement démuni, comme la première fois où ils s’étaient rencontrés. Elle avait envie de lui prendre la main, de le rassurer, mais elle en était incapable, pas aujourd’hui.
— Je suis contente que tu aies trouvé quelqu’un, répondit-elle. Tu mérites d’être heureux.
— Tatiana, tu n’as pas répondu à ma question, parle-moi, dis-moi ce qui te tracasse. Tu as toujours été là pour moi, aujourd’hui, je voudrais te renvoyer l’ascenseur. Tu sais que tu peux tout me dire.
Elle se pinça la lèvre, sembla hésiter, puis reprit :
— C’est vrai, je t’évite, mais uniquement parce que j’ai peur de te décevoir.
— Pourquoi veux-tu me décevoir ?
— Depuis notre rencontre, tu m’as mise sur un piédestal, et j’en suis extrêmement flattée. Mais je ne suis pas aussi parfaite que tu le penses et j’ai peur que tu n’aimes pas la vraie Tatiana.
Puisque Derek était visiblement trop abasourdi pour répondre, elle continua son discours :
— Jalouse, boudeuse, parfois impulsive, un brin possessive, un grand besoin d’affection et dépressive quand je suis seule trop longtemps.
— Tatiana, qu’est-ce que… ?
— C’est tout ce que je ressens quand je te vois avec elle.
Comme si on venait de lui assener un énorme coup de poing au ventre et que ses jambes se dérobaient sous lui, Derek s’appuya contre le mur, estomaqué. Il n’arrivait pas à en croire ses oreilles. Voilà que Tatiana, sa Tatiana, était jalouse de sa relation avec Bianca.
— Je ne sais pas quoi dire, avoua-t-il, toujours sous le choc de sa déclaration.
— Alors ne dis rien, ça vaut mieux comme ça, répondit-elle attristée.
— Non, attends, ne te méprends pas. Je suis surpris, c’est tout, je veux dire, agréablement surpris. Tatiana, si tu savais, depuis toujours, je t…
— NON ! hurla-t-elle trop fort, ce qui fit sursauter plusieurs personnes autour d’eux.
Devant le regard affligé de Derek, elle s’expliqua :
— Je ne veux pas que tu le dises, pas comme ça, pas maintenant. Tu as choisi Bianca et tu dois t’y tenir. Ça ne me fait pas forcément plaisir de te dire ça, mais je le pense.
Elle lui saisit les deux mains, sourit, et continua son discours, les yeux dans les yeux :
— Je veux que tu essaies réellement avec Bianca, que tu saches ce que tu ressens pour elle. Pendant ce temps, je tâcherai d’arrêter de jouer les filles parfaites et je me montrerai telle que je suis, avec tous mes défauts. Si après ça, tu penses toujours les mots que tu allais prononcer, alors d’accord. Tout ce que tu voudras. Ça te va ?
— Tatiana, je refuse de te blesser. Si tu me demandes de quitter Bianca, sache que je le ferai sans hésiter.
— Deal ? insista-t-elle en soutenant son regard.
— J’en sais rien… Ça me botte vraiment pas. Celle que je veux moi, c’est t…
— Derek, s’il te plaît. Je veux que tu essaies avec Bianca, que tu y mettes tout ton cœur pour que ça marche. Je veux que tu fasses tous les efforts nécessaires pendant que tu apprendras à connaître mes défauts. Si après tout ça, tu me dis que tu n’y arrives pas, que tu ne peux pas t’accrocher à elle parce que tu penses à moi, alors je saurai que tes sentiments ont été plus forts que tout. Je ne peux pas être avec toi, tout en me demandant ce qu’il se serait passé si tu étais resté avec elle. Alors, deal ?
Derek hésita avant de lâcher :
— Deal.
***
— Bon, j’annonce que j’en ai ras le bol de cette journée, s’écria alors Derek qui avait rejoint Chad et Yuna. Je propose qu’on laisse nos problèmes de côté et qu’on aille dans le seul endroit où personne ne nous fera suer.
— On a cours, Derek, reprit son frère calmement.
— Écoute, visiblement, Yuna et moi, on a besoin d’un petit remontant, là. Tu as vu qui est le nouveau copain de Brooke ?
— Tu proposes quoi ? s’enquit Yuna, déjà séduite à l’idée de ne pas aller en cours.
— On retourne dans l’I.dream Center où on a rencontré Caroline. Ce n’est pas si loin d’ici, il nous suffit de trouver un bus pour nous y emmener. Et je propose massages à volonté, I.dream, resto. Et ce soir, Vince refait une fête. Qu’en dites-vous ?
— Je te suis, s’exclama Yuna, ça me fera le plus grand bien de sortir de ce campus de fou.
— Et les cours ? reprit Chad.
— On va louper seulement deux matières, on s’en remettra.
Chad fit semblant de réfléchir avant d’abdiquer. C’est vrai qu’ils avaient bien mérité un peu de repos, vu comment les évènements récents s’acharnaient contre eux. Yuna pria pour que la liste de ses ennuis s’arrête. La dernière soirée de Vince et sa soudaine cote de popularité lui semblait bien loin à présent.
Chapitre 2
Le m ode d es q uêtes  
Nos trois compères avaient tout juste passé la porte de l’I.dream Center, qu’ils furent reçus comme des rois :
— Mademoiselle Stevens, enchantée ! Comment allez-vous ? Vous souhaitez une session pour trois personnes ? Nous allons vous installer de suite dans les meilleurs fauteuils du centre. Suivez-moi.
Yuna prit une grande inspiration et expira lentement l’air de ses poumons. Elle se sentait déjà beaucoup mieux. Derek avait raison. De toute évidence, venir ici était la meilleure idée qu’il ait pu avoir. Dans ces murs, elle était la fille d’Alan Stevens, propriétaire des lieux, c’était un peu comme sa deuxième maison.
— Alors que souhaitez-vous faire aujourd’hui ? Quel mode voulez-vous intégrer ?
Yuna prit la liberté de parler pour ses camarades :
— Ça vous dit le mode des quêtes ? J’en ai marre des Angels et des squelettes répugnants, j’ai envie de quelque chose de rafraîchissant. Pas vous ?
— Oh non, pitié, pas les quêtes pourries ! J’ai envie que ça castagne, moi !
— Derek, commença Chad, sans vouloir prendre parti, ton seul problème est que tu as deux filles qui te courent après. Il me semble que sur une échelle de un à dix, les problèmes de Yuna sont légèrement plus contrariants. Je propose donc qu’à ce titre, on la laisse choisir.
Ce dernier fit la moue, ce qui fit rire Yuna. Décidément, ce garçon comprenait tout. Comment arrivait-il à savoir ce qu’il fallait dire ou faire en toutes circonstances ? Elle le remercia discrètement tandis qu’il la couvait d’un regard bienveillant, comme s’il essayait de lui dire qu’il serait toujours là pour elle.
— J’en conclus que vous partez sur le mode des quêtes ? s’enquit poliment l’hôtesse.
Yuna acquiesça. C’était l’un de ses modes préférés, malgré l’abondance de couleurs pastel que celui-ci arborait. En effet, imaginez un monde de guimauve et de sucrerie, ajoutez à ce doux mélange une pincée de folie et vous obtiendrez la plate-forme du royaume des quêtes. Ce mode était un peu différent des autres en termes de fonctionnement. Lorsque vous arriviez, vous atterrissiez dans un grand village rose bonbon aux allures surréalistes. Vous pouviez alors aller discuter avec chacun des villageois présents. Ces derniers n’étant pas des joueurs, mais des robots gérés informatiquement, leurs réponses étaient ainsi déjà programmées.
Chacun d’eux exposait ensuite son problème. Vous pouviez alors choisir de l’aider ou non. Si vous acceptiez, vous étiez rebasculé sur la fréquence de la quête choisie. Une fois la quête réalisée, vous reveniez automatiquement dans le village et ainsi de suite. Tout l’intérêt de ce mode reposait sur le fait de réaliser les missions en coopératif, avec ses amis, par exemple.
Yuna était à peine assise dans son fauteuil que déjà une masseuse s’affairait à ses côtés, préparant les huiles essentielles et les crèmes qu’elle allait utiliser sur elle. Yuna lui demanda également s’il était possible de lui vernir les ongles pour la soirée à venir. Celle-ci accepta, ravie. Une manucure signifiait 40$ de plus dans sa poche, ce qui n’était pas rien.
Avant de se connecter, Yuna jeta un dernier regard à Chad. Il était déjà en train de paramétrer son I.dreamco. Elle l’imita et ferma bientôt les yeux, parée pour de nouvelles aventures.
***
Lorsqu’elle immergea, elle fut étonnée de voir à quel point le village était peuplé d’I.dreamers, un jour de semaine. Elle repéra vite Chad et Derek dans la foule et les rejoignit. L’aîné des Jones avait beau faire son ronchon, quelques minutes auparavant, il avait à présent les yeux écarquillés, regardant de tous les côtés ce qu’il s’y passait. Ce mode était sûrement le plus surréaliste de tous ceux existants dans l’I.dream, tant par ses couleurs que par ses personnages. Aucun doute sur le fait que son père s’était inspiré du monde d’Alice au Pays des Merveilles , créé par Lewis Carroll. À tel point que Yuna s’apprêtait à croiser à tout moment un chapelier fou ou à être invitée à une partie de thé.  
Tandis que Derek était absorbé par la contemplation d’une araignée rose géante, faisant des massages à un I.dreamer revenant de quête, Yuna, elle, se prit d’affection pour un chat mauve avec un petit cœur sur la tête. Il lui rappelait les jouets et les poupées de sa jeunesse. Elle le prit dans ses bras et commença à le caresser. Ce dernier se mit à ronronner presque instantanément, se frottant contre elle le plus possible, comme pour l’inciter à continuer. Chad, quant à lui, était en train de se tordre de rire en observant un I.dreamer qui essayait de s’asseoir sur une chaise fuyante. En effet, cette dernière déguerpissait à chaque fois que le postérieur de ce dernier faisait mine de l’effleurer.
Yuna s’esclaffa à son tour lorsqu’elle repéra la source de l’hilarité de son ami, le chat toujours dans ses bras. Derek, qui avait fini par lâcher l’araignée des yeux, les rejoint enfin.
— C’est vraiment un pays de fous ici, s’exclama-t-il alors en regardant un banc de cire se consumer par ses deux extrémités, comme s’il s’agissait d’une simple bougie.
— J’avais oublié à quel point cet endroit était drôle et rafraîchissant, fit Yuna, ignorant superbement la remarque de Derek, pourquoi a-t-on arrêté de venir déjà ?
— Parce que tu nous as rencontrés et qu’on déteste ce mode, reprit ce dernier, sans prendre de pincettes.
— Ne parle pas pour moi, répondit Chad, j’aime bien cet endroit. Yuna a raison, c’est un lieu surprenant qui remet du baume au cœur.
Alors qu’il venait tout juste de terminer sa phrase, nos trois compères aperçurent un cactus passer en courant devant eux. Ils ne comprirent pas tout de suite ce qu’il fuyait, puisque rien ne semblait le poursuivre. Finalement, ce fut de nouveau l’hilarité au sein du groupe lorsque ce dernier poussa un soupir de soulagement, en atteignant un point d’ombre. Même Derek sembla se dérider un peu devant cette scène digne d’un dessin animé.
— Un cactus qui a peur du soleil, reprit-il, c’est vraiment n’importe quoi.
— Je me demande où ils vont chercher tout ça, s’interrogea Yuna.
— Pas très loin, si tu veux mon avis !
Pendant que Derek continuait de critiquer tout ce qu’il jugeait absurde, c’est-à-dire à peu près tout ce qui entrait dans son champ de vision, ils approchèrent d’une maison faite uniquement de miroirs. Il y avait un vieil homme assis sur un banc, juste devant la porte. C’était l’un des robots contrôlés par l’I.dream. Chad et Yuna décidèrent d’engager la conversation, cherchant leur première quête :
— Bonjour, monsieur, dit Yuna d’une voix enjouée, mes amis et moi-même nous demandions s’il était possible de vous aider de quelque manière que ce soit.
— Oh, vous êtes bien aimable, mon enfant. En effet, il y a quelque chose que vous pourriez faire. Ma fille est actuellement en route pour venir me rejoindre. Vous pourriez vous assurer qu’elle arrive bien à destination, si cela ne vous ennuie pas. Ce serait fort aimable.
— Quoi, c’est ça la quête ? C’est pourri ! s’exclama Derek. Y’a bien autre chose à faire quand même ?
— En effet, il y a quelque chose que vous pourriez faire. Ma fille est actuellement en route pour venir me rejoindre. Vous pourriez vous assurer qu’elle arrive bien à destination, si cela ne vous ennuie pas. Ce serait fort aimable, répéta le vieillard.
— C’est un ordinateur, Derek, ses réponses sont préenregistrées.
— Je suis Arnold le vieillard, habitant de l’I.dream.
— C’est d’accord, nous acceptons ! s’exclama Yuna en ignorant la réponse de l’ordinateur.
— Fort bien ! Comme je vous le disais, ma fille Yolanda est actuellement dans un avion pour venir me voir. Votre but est de vous assurer qu’elle arrive à destination, saine et sauve. Je vous mets en garde, d’autres I.dreamers ont déjà rejoint cette partie. Si vous n’avez plus d’autres questions, je vous lance.
— Quoi ? C’est une blague ! Hors de question que je sauve cette peste ! s’indigna la brunette.
— Si vous n’avez plus d’autres questions, je vous lance, répéta Arnold.
— Sérieux, elle est pourrie ta quête ! renchérit l’aîné des Jones en croisant les bras sur son torse.
— Derek, arrête de faire l’enfant. Yuna, ce n’est qu’une quête virtuelle, toute ressemblance avec des personnes existantes est purement fortuite.
— Si vous n’avez plus d’autres questions, je vous lance, répéta inlassablement Arnold.
— C’est bon, affirma Chad, pendant que ses deux acolytes faisaient la tête, chacun de leur côté.
***
Aussitôt dit, nos trois amis furent téléportés dans l’avion en question, chacun installés sur des sièges côte à côte. Tout paraissait on ne peut plus calme. Les passagers lisaient paisiblement ou discutaient à voix basse, pendant que les hôtesses souriaient niaisement aux extrémités des deux couloirs principaux.
— C’est laquelle la moche ? s’enquit alors Yuna, toujours furibonde par le prénom de leur soi-disant protégée.
— Yuna, murmura Chad à son attention, ne tombe pas aussi bas que mon frère, je t’en conjure.
— Hey, vous ne croyez pas que c’est la fille là-bas ? fit alors Derek de façon nonchalante.
— Laquelle ?
— Celle qui tient une pancarte sur laquelle est inscrite : « Yolanda – fille d’Arnold ».
— C’est vrai que, dit comme ça…
— Alors on fait quoi ? On va lui parler ?
— Je propose qu’on reste assis pour l’instant, Arnold a dit qu’il y avait d’autres I.dreamers dans cette session et je ne les vois pas pour le moment. Sans compter qu’on ne sait pas quelle est leur quête à eux. Si ça se trouve, ils doivent tuer notre protégée.
Quelques minutes s’écoulèrent pendant lesquelles nos trois amis restèrent immobiles, silencieux, guettant la moindre réaction étrange. Yuna misait sur une prise d’otage. Aussi, elle fut on ne peut plus surprise lorsque les premières turbulences se firent ressentir, plutôt légères. Un signal apparut au-dessus de leur tête indiquant qu’ils devaient attacher leur ceinture. Derek voulut se lever afin de s’assurer que Yolanda était en sécurité, mais Chad l’en dissuada, lui indiquant qu’il était encore trop tôt. Les secousses se firent de plus en plus fréquentes et violentes, si bien que nos trois amis eurent du mal à rester assis et s’accrochèrent aux sièges de devant afin de se tenir. Yuna s’apprêtait à donner le signal de départ quand un immense trou d’air se fit ressentir, plaquant les personnes non attachées au plafond de l’appareil. Cela dura à peine quelques secondes avant que l’avion ne réussisse à se stabiliser à nouveau. Yuna, Derek et Chad tombèrent à la renverse, tête la première. Une sirène retentit dans l’habitacle et l’ensemble des passagers se mirent à paniquer. Une des hôtesses se saisit d’un micro :
— Mesdames et messieurs, je vous demande toute votre attention. Il semblerait que notre avion ait perdu beaucoup d’altitude, munissez-vous calmement des masques à oxygène qui sont devant vous. L’air de la cabine s’est dépressurisé. Il est vital que vous les portiez. Je vous invite également à enfiler vos gilets de sauvetage, dans le cas d’une évacuation éventuelle. Je vous remercie.
Voilà le signal qu’attendaient nos trois I.dreamers. Chacun fit apparaître un masque à oxygène, leur permettant de se mouvoir tout en respirant convenablement. Dans toute cette agitation, Yolanda avait disparu. Les passagers hurlaient et se bousculaient, cherchant on ne savait quoi, une éventuelle sortie, peut-être ? Ils se trouvaient dans un avion, il paraissait relativement évident à la jeune fille que, tant qu’ils étaient dans les airs, ils étaient prisonniers de l’habitacle et ce, quoi qu’il advienne. Mais passons, elle avait d’autres soucis pour le moment. Et c omme si cela ne suffisait pas, l’avion se remit à piquer du nez.  
— Je vais voir les pilotes et essayer de stabiliser l’appareil, hurla Chad, avant de déguerpir vers le cockpit.
Yuna et Derek tentèrent de se frayer un passage, cherchant Yolanda du regard. Derek fut le premier à l’apercevoir, elle était recroquevillée dans un coin, les mains sur la tête et sans masque d’oxygène. Il tenta de l’approcher, mais fut stoppé net par un homme qui s’interposa :
— Pas touche à ma protégée, sale mioche, t’as compris ?
— Ouais, c’est ça, cause toujours !
Alors que ces derniers entamèrent un corps à corps au milieu des sièges maintenant déserts, Yuna en profita pour se glisser jusqu’à Yolanda. Sa première action fut de lui trouver un masque à oxygène afin que cette dernière puisse respirer à son aise. Elle se laissa faire sans sourciller, continuant de fixer le vide, l’air apeuré.
Tandis qu’elle continuait de s’occuper d’elle, Yuna jura avoir entraperçu un squelette. Lorsqu’elle tourna la tête dans cette direction, il n’y avait plus rien. Elle avait dû rêver, ce ne serait pas la première fois que les six l’obsédaient, de toute façon. Derek revint rapidement à ses côtés.
— Ce fut rapide, commenta-t-elle en souriant, derrière son masque à oxygène.
— Pas de quoi être fier, ce crétin avait oublié de mettre un masque. Il a été déconnecté à cause de la dépressurisation de la cabine.
— Derek, je crois avoir aperçu un squelette et je me demandais si…
— Ils ne sont pas là, ma belle, ne t’inquiète pas. Y’a que nous et quelques loosers, ça va être du gâteau cette mission.
— Si tu le dis, fit-elle peu rassurée.
Sur ces mots, Derek lui indiqua qu’il allait rejoindre son frère puisque la trajectoire de l’appareil n’avait toujours pas été rétablie. Elle acquiesça, expliquant qu’elle restait près de Yolanda.
Bien que la partie de l’avion où elles se trouvaient était désormais déserte, elle se redressa, guettant le moindre signe de présence d’un I.dreamer. Sans qu’elle puisse dire pourquoi, elle se sentait observée, acculée. Elle essaya de tendre l’oreille afin d’entendre des voix rassurantes comme celles de Chad et Derek, mais rien. Tout semblait étrangement silencieux pour un avion qui s’apprêtait à percuter violemment le sol. Les faux passagers gérés par l’ordinateur avaient disparu on ne sait où, sûrement dans un coin, à l’avant de l’appareil.
Elle se retourna vers sa protégée, celle-ci était toujours immobile, le regard perdu dans le vide. Seul l’air qui allait et venait de son masque à oxygène prouvait qu’elle était encore en vie. Arnold leur avait dit qu’ils devaient veiller sur sa fille et la protéger, afin qu’elle rentre saine et sauve à la maison. Mais quel était le but de la quête exactement ? À quel moment serait-elle considérée comme réussie ? Fallait-il seulement l’isoler et la protéger comme ils l’avaient fait ? Fallait-il également redresser l’avion ? Fallait-il guider le pilote jusqu’à bon port ? Tant de questions dont elle ignorait la réponse.
Une nouvelle secousse se fit ressentir, suivie d’une deuxième, avant que l’appareil ne retrouve sa trajectoire initiale et se stabilise à nouveau. Yuna poussa un soupir de soulagement, ils avaient réussi. Elle entendit ensuite des bruits de pas venir vers elle. Fière d’avoir exécuté cette quête aussi aisément, elle fit se redresser Yolanda. Elle sourit. Derek avait raison, ça avait été plutôt facile, contre toute attente. Elle qui détestait les avions en temps normal, voilà qu’elle avait réussi à dominer sa peur.
— Derek, Chad, je suis là ! lança-t-elle en direction des bruits de pas.
Elle poussa un petit cri de terreur en apercevant non pas les frères Jones, mais cinq squelettes aux allures terrifiantes et aux corps décomposés.
Où est le sixième ? pensa-t-elle alors, terrifiée, où sont les garçons ?  
— On les a tués, répondit leur chef comme s’il avait lu dans ses pensées, j’espère que ça ne te dérange pas.
— Dans ce cas, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je fasse de même, répliqua la jeune Stevens, hors d’elle.
— Ma chère Yuna, reprit le chef de la bande, pour ça, il faudrait encore que tu sois en mesure de nous battre. Nous sommes six et tu es seule.
— Six ? On ne t’a jamais appris à compter ? reprit-elle avec un petit rictus nerveux.
Elle regarda autour d’elle, aucun autre I.dreamer n’était en vue. Elle focalisa de nouveau son attention sur le chef des squelettes. Certes, elle aurait du mal à venir à bout des cinq en même temps, mais rien d’impossible non plus. Elle l’avait déjà fait auparavant, il suffisait qu’elle reste concentrée et vive d’esprit.
— Pour une future détective, tu n’es pas très futée, continua-t-il en se délectant de chacune de ses paroles.
Elle fut estomaquée par cette révélation. Future détective ? Il la connaissait donc un peu pour avoir ce genre d’informations sur elle. Se pouvait-il que les six squelettes soient des personnes de son entourage ? Des élèves du campus peut-être ? Elle déglutit.
— Un petit conseil, ma chère Yuna, la prochaine fois que tu protèges quelqu’un, vérifie au moins son identité avant de faire quoi que ce soit d’autre.
Yuna se retourna alors vivement vers la soi-disant Yolanda, pistolet à la main, prête à lui mettre une balle en pleine tête. Elle ne fut malheureusement pas assez rapide puisque déjà une longue lame tranchante pénétrait son abdomen, laissant se répandre une douleur sourde et froide. Elle eut tout juste le temps de relever les yeux vers sa protégée. Cette dernière ôta son masque à oxygène et lui sourit de toutes ses dents, laissant apparaître une bouche édentée en décomposition. Le sixième squelette.
***
— Je ne supporte plus cette bande de crétins ! hurla Derek alors qu’ils étaient revenus devant la maison aux miroirs, vaincus.
Yuna avait été la dernière à réapparaître, retrouvant ainsi ses amis qui l’attendaient patiemment, à l’endroit même où ils avaient été téléportés . Arnold leur avait alors annoncé que la mission avait été réussie par un autre I.dreamer et qu’ils pourraient retenter leur chance dans deux jours.  
Tous trois se mirent à déambuler dans le village des quêtes, le moral à zéro, ressassant encore et encore leur dernier affrontement avec les six squelettes. Yuna s’assit sur le banc en cire, imitée par ses amis.
— J’ai été battue comme une débutante, annonça-t-elle en se lamentant sur son sort.
— Je ne peux rien dire, j’ai connu à peu près le même sort, continua Chad.
— Sérieux, j’en ai marre de ces imbéciles ! Avant, on faisait partie des meilleurs, quasiment imbattables, on était presque devenus des personnalités de l’I.dream. Et maintenant quoi ? On se fait avoir comme des bleus ! Il faut qu’on se ressaisisse.
— Je crois qu’on était un peu trop confiants, non ? déclara Yuna. À force de se dire les meilleurs, on s’est fait complètement devancer et on ne s’en est même pas rendu compte. Je pense qu’il est temps de se remettre en cause et d’admettre que la concurrence est rude. Clairement, nous sommes dépassés. Mais on va reprendre notre place, il le faut !
— Je ne veux pas paraître pessimiste, mais maintenant qu’on n’est plus que trois contre six, ça complique les choses, non ? reprit Chad.
— On va trouver une solution, pas le choix. L’I.dream, c’est chez nous ! On ne peut pas rester vaincus.
Alors que tous étaient perdus dans leurs pensées, ressassant la défaite cuisante qu’ils venaient d’essuyer, une bribe de souvenir revint soudainement à Yuna :
— Leur chef me connaît ! s’exclama-t-elle.
— Quoi ?
— Leur chef me connaît personnellement, il sait que je veux devenir détective. Ça veut dire que c’est quelqu’un que je côtoie, non ?
— Ou alors, tu l’as peut-être dit un jour dans une interview ? suggéra Chad.
— Impossible, je le saurais. Non, c’est quelqu’un qui me connaît, mais qui ?
— Tu crois que c’est un élève de l’université ? s’enquit Derek.
— Peut-être bien. Dans tous les cas, peu importe qui, il faut qu’on trouve son identité.
— Pourquoi on ne demanderait pas à ton père ?
— Impossible. Même s’il le voulait, les données qui relient l’I.dreamco à l’identité de l’I.dreamer sont cryptées et non identifiables.
Un silence gênant s’installa de nouveau, tout le monde absorbé dans ses pensées.
— Bon allez, debout ! s’exclama Chad en se redressant, on ne va quand même pas se laisser abattre. Nous sommes venus ici dans le but de nous changer les idées et pour nous amuser, et c’est exactement ce qu’on va faire. On aura tout le temps de ressasser nos défaites plus tard.
Aussitôt dit, il se saisit des mains de Yuna et Derek et les força à se lever. Ils se mirent à déambuler dans le village des quêtes, retrouvant peu à peu leur bonne humeur. Toutefois, ils furent légèrement aidés par le diffuseur d’air euphorisant. Il s’agissait d’une sorte de grand radiateur propageant un air sucré, rendant bienheureux quiconque le respirait. Alors qu’elle faisait des câlins à tout va, Chad et Derek réussirent à récupérer Yuna et l’emmenèrent plus loin. C’est en cherchant à fuir l’air du diffuseur qu’ils tombèrent nez à nez sur l’arbre marshmallow. Ni une ni deux, nos trois compères se gavèrent de bonbons autant que faire se peut. Une fois les estomacs repus et parce qu’il restait encore des tonnes de marshmallows au bout des branches – qui se reconstituaient au fur et à mesure –, ils entamèrent une bagarre générale, utilisant la guimauve comme projectile. Ils en avaient partout, dans les cheveux, sur leurs habits… Mais quel fou rire ! Ça faisait du bien de décrocher un peu, de laisser les contrariétés de côté.
Une fois leurs vêtements de nouveau propres, – Yuna avait fait apparaître un aspirateur à guimauve –, ils se remirent en chemin, continuant d’être surpris à chaque nouvelle interaction étrange qu’ils croisaient. C’est alors qu’ils aperçurent un homme affublé d’un drôle de chapeau. Ils comprirent à son accent qu’il était anglais.
— Gavin ? Gavin, où es-tu ?
Dès qu’il les aperçut, l’homme vint à leur rencontre, visiblement perdu :
— Vous n’auriez pas vu mon ami ? Des années que je le cherche partout. Gavin, il s’appelle Gavin.
— Euh, non. Pas vu, répondit Derek en se passant la main dans les cheveux, gêné.
Ignorant sa réponse – d’ailleurs, l’avait-il seulement écouté ? – l’homme repartit aussi vite qu’il était venu, criant à tout va le nom de son ami Gavin. Sans y prêter réellement attention, ils se remirent en route, laissant leurs pieds décider du chemin. C’est comme ça que Derek resta bloqué sur un panneau indiquant la direction de sa propre position. Celui-ci pivotait où que soit Derek en indiquant « vous êtes ici ». Ce dernier essaya de le duper, se dédoublant, volant, se téléportant… Rien n’y fit, le panneau était toujours plus rapide que lui, se dédoublant tout autant que lui. Finalement, lorsqu’il s’éloigna, le panneau changea et indiqua la direction par laquelle il s’éloignait : « vous allez par là ».
Yuna sourit devant la tête boudeuse de son ami, vaincu par un panneau directionnel. Et quelle ne fut pas la surprise de la jeune fille lorsqu’elle trouva la maison de la diseuse de bonne aventure. Elle y emmena ses amis, trop heureuse. Les prédictions furent les suivantes : « L’amour est très proche », « Ménagez vos amis », « Conflit amical imminent ». Si elle faisait référence à Brooke, c’était plus une prédiction passée que future. Aussi, Yuna ne prit pas garde à ses indications et quitta la tente un peu déçue. En fait, elle ne lui avait quasiment rien dit. Elle voulut retourner à l’araignée rose géante qui faisait des massages, mais leur I.dreamco bipa, annonçant la fin de leur session.
***
Sur la route du retour, Yuna ne dit absolument rien, perdue dans la contemplation du paysage à travers la vitre de l’autobus. Elle repensa à Brooke et Ed. Avait-elle raison de réagir ainsi ? Devait-elle pardonner à Brooke et accepter sa relation avec Edwin ? Une part d’elle-même s’en voulait de ne plus parler à sa meilleure amie, l’autre hurlait haut et fort combien sa trahison était grande et demandait revanche. Elle laissa ensuite ses pensées vagabonder vers les six squelettes et la manière dont elle avait été battue à plate couture, encore. Elle ressassa également sa conversa tion avec le détective Turner. Il avait raison sur toute la ligne et une fois encore, elle s’était laissée duper dans l’I.dream. Que cela lui serve de leçon ! Elle allait travailler son jeu au poker et apprendrait à gérer ses émotions. Cette initiative ne pourrait que lui servir. Enfin, elle repensa à la discussion avec son père. Sa mère voulait la revoir. N’était-ce pas une superbe nouvelle ? Elle qui en rêvait depuis des années… Son père lui avait dit qu’elle la contacterait. À ce jour, elle était sans nouvelles, peut-être avait-elle changé d’avis ? Peut-être était-elle revenue sur sa parole et ne voulait plus la voir ? Quoi qu’il en soit, elle se faisait attendre et cela agaçait fortement notre Yuna qui n’en pouvait plus de toutes ces contrariétés.  
Lorsque son regard se posa sur Chad, assis à côté d’elle, ses pensées s’adoucirent un peu. Heureusement qu’il était là. D’ailleurs, il était toujours là. Pourquoi ne lui avouait-elle pas ses sentiments ? Brooke avait eu moins de pudeur qu’elle, après tout, sans même se soucier un seul instant de « nuire au groupe ».
Chad capta son regard et lui sourit tendrement, ce qui la fit rougir :
— À quoi penses-tu ? l’interrogea-t-il.
— Au fait que je n’ai plus personne pour m’aider à choisir une tenue pour ce soir, répondit-elle gênée de lui mentir ainsi, comme s’il allait se rendre compte que ce n’était pas vraiment l’objet de ses pensées.
— Ta robe en dentelle noire, fit calmement Chad.
— Pardon ? fit-elle sans être sûre de trop comprendre ce qu’il venait de dire.
— C’est ma préférée, conclut-il en lui faisant un clin d’œil.

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