L enfant du siècle se souvient
210 pages
Français

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L'enfant du siècle se souvient , livre ebook

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Description

L’enfant du siècle se souvient, ce ne sont pas seulement les souvenirs d’un homme de 98 ans servi par une belle mémoire, son attachement très fort au territoire des Vosges et la sauvegarde d’une abondante correspondance. C’est le témoignage d’un homme d’exception issu de cette France rurale, au lendemain de la Première Guerre mondiale, jusqu’au monde d’aujourd’hui. Un récit passionnant, nous faisant traverser des époques si différentes. L’amour y tient une place centrale : l’amour pour son épouse, pour ses élèves, pour son pays, assorti d’une grande passion pour les arts. Les descriptions des personnages, des situations, des paysages sont un bonheur à parcourir et nous plongent comme les dictées de notre enfance dans un monde passionnant. C’est un livre plein d’émotions et d’enseignements où l’enfance, la guerre, les chantiers de jeunesse, la résistance, la déportation à Auschwitz puis les Trente Glorieuses et les révolutions technologiques nous amènent à une réflexion moderne sur l’avenir de notre société, la politique, et à cet appel : « Alors courage, Réinventez l’histoire ! »


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 janvier 2018
Nombre de lectures 18
EAN13 9782317018473
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mémoires de Marcel Thomas
L'enfant du siècle se souvient
Table des matières
Avant-propos
PREMIÈRE PARTIE - L'ENRACINEMENT VOSGIEN
Chapitre I - Expériences d'enfance
Les Vosges au cœur de ma prime enfance (1919-1926)
En Haute-Saône, au château de M. de la Gabbe (1926-1929)
À Saint-Maurice-sur-Moselle. Le certificat d'études !
Chapitre II - Une studieuse adolescence
La vie au Cours complémentaire du Thillot (1931-1936)
De l'École normale de Mirecourt à la PMS (1936-1939)
DEUXIÈME PARTIE - L'ÂGE ADULTE ET LES ANNÉES DE GUERRE
Chapitre III - Les apprentissages d'une vie d'homme
Gerbépal-Martimpré. Mon premier poste et mon unique amour
Les expériences de l'EOR Thomas
À l'instruction au camp d'Auvours dans l'hiver 1939-1940
Chasseur alpin ! (de mai à septembre 1940)
Chapitre IV - La mission des Chantiers de la Jeunesse Française
L'appel du général de La Porte du Theil
L'installation de mes ‘jeunes de France' au Mont Caroux
Une formation physique et morale de plein vent
Le groupement 25 au camp modèle du Vernazoubre
Le tournant de 1942. Nos camps sur le qui-vive
Repli sur la petite ville de Mauriac (Cantal)
De la fraude au STO à l'engagement aux maquis
Chapitre V - Retour dans les Vosges, résistance armée et déportation (septembre 1943-9 mai 1945)
Les retrouvailles. Mariage avec Janette le 7 février 1944
La résistance armée au maquis de Corcieux
Arrestation (27 octobre 1944) et déportation
TROISIÈME PARTIE - AVEC JANETTE SUR LES CHEMINS DE LA VIE
Chapitre VI - Notre vie professionnelle, de 1945 à 1978
Premiers pas à Martimpré-Corcieux dans l'immédiat après-guerre
Heurs et malheurs du temps de la Reconstruction (1946-1954)
Un nouveau groupe scolaire et cent activités !
Poterie, créations… La céramique vosgienne à l'honneur
La France en ce temps-là, le métier, la famille
Chapitre VII - La continuité dans l'action
Nos fils font leur chemin. Nos découvertes africaines
D'une génération l'autre. Activités diverses et devoir de mémoire
« Il faut cultiver notre jardin », du potager au jardin de la vie !
Conclusion
Comme un vase d'argile…
ANNEXES
La tragédie vécue par deux convois d'une soixantaine de wagons en gare de Přelouč, près de Prague.
Le collège unique « Paul Émile Victor » de sa naissance à nos jours
Journée du souvenir - 28 avril 1999
Notes
Page de copyright
Avant-propos
« Papa, tu devrais écrire tes mémoires. Tu as fait tellement de choses dans ta vie que nous voudrions savoir ».
En mai 2018, je serai à la veille d'être centenaire. Consultant ma mémoire, heureusement encore fidèle, je vais donc faire un retour sur le passé.
Il me faut un fil conducteur. Ce xx e siècle riche de convulsions et de bouleversements, marqué par deux conflits sanglants à vingt-cinq ans d'intervalle, ma vie s'y est intégrée de façon passionnée. Enfant du siècle tout entier, né dans les Vosges au sein d'une société rurale et paternaliste où l'on travaillait dur et où les qualités de sérieux, le sens du devoir et le combat pour la liberté ne se discutaient pas, j'ai connu les évolutions contrastées de ce siècle. J'ai vu ses progrès technologiques inouïs, ses immenses changements sociaux et la prise de conscience des « droits de l'homme ». J'ai vu, après le sang, l'horreur et le sacrifice des années 1939-1945, l'Europe se relever et amorcer une construction nouvelle. Mais je vois aussi, en ce début de xxi e siècle, qu'une certaine expression de la liberté devient un peu anarchique, foulant au passage les principes de base d'une vie en société harmonieuse dans le respect mutuel. La liberté des uns ne s'arrête-t-elle pas à l'expression de la liberté des autres ? Et le respect de la dignité de chacun ? Nous n'avons jamais eu autant de pauvres dans les rues, de nécessiteux dans les centres d'accueil et les restos du cœur, de sans-logis, de sans travail qu'en ce début du xxi e siècle !
Lorsque j'étais enfant, un pauvre venait s'asseoir sur un banc devant la fenêtre de mes parents. Ma mère lui donnait de la soupe, un peu de café, une tartine de munster, parfois un morceau de lard grillé. Il lui prenait les deux mains et demandait :
– Vous n'auriez pas un p'tit « quéq'chose » à faire ?
– Vous voulez casser du bois ?
– Oh oui ! J'aime ça.
Il avait gagné la soupe de midi et repartait la musette garnie vers d'autres lieux. Ils n'étaient pas nombreux, ces bohèmes, ils faisaient partie de la vie du village, dormant dans les granges, rendant quelques services.
Un journaliste déguisé en SDF durant quelques jours vient de confier ses impressions sur France 2. Il note l'indifférence des passants, parfois gênés, les quelques pièces dans la sébile… Il a passé la nuit dans un coin obscur avec des cartons d'emballage pour toute protection. Il était écœuré de la froideur d'une société égoïste qui ne veut ni voir, ni entendre et se replie sur elle-même. De temps en temps, la voilà qui s'émeut. Mais c'est un feu de paille, et la fuite en avant continue, dépassée par la misère humaine physique et morale.
Quant à cette délinquance, plaie sociale, dont l'origine est multiple : crise d'autorité, absence d'emploi, famille désagrégée, règne de l'argent roi, etc., elle semble difficile à maîtriser.
Le vieil homme que je suis ne se résigne pas. J'ai connu dans ma vie trop d'expériences fortes, rencontré trop d'hommes et de femmes de cœur, rompus aux difficultés de la vie quotidienne mais artisans d'idéal, pour m'accommoder de ce renoncement. La France a surmonté des épreuves terribles lors de la dernière guerre. Elle a su résister, puis rayonner de nouveau, grâce à l'amour des siens. À ma modeste place, je peux en témoigner.
Le fil conducteur de mes mémoires, ce sera donc l'amour. Un vocable sous lequel j'associe les éléments de deux devises : amour de la liberté et de la fraternité, amour du travail, de la famille et de la patrie. J'ai été un mari et un père comblé, un instituteur passionné par son métier, un combattant amoureux de la France.
Je dédie ces lignes à mes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants surtout, car je suis fier du parcours de mes deux garçons, que mon épouse et moi-même avons guidés dans le sens des vertus que je viens d'énoncer.
M.T.
PREMIÈRE PARTIE L'ENRACINEMENT VOSGIEN
Maman et moi – 1922. À Thiéfosse, j'ai trois ans

Mon père Adrien Thomas. En tenue de facteur des postes.


L'Abbé Druaux, curé de 1906 à 1942. Il m'a baptisé dans la chapelle dédiée à saint Antoine, saint protecteur après l'épidémie de peste de 1640.

La chapelle de Thiéfosse érigée par 40 familles du village.
Chapitre I Expériences d'enfance
Les Vosges au cœur de ma prime enfance (1919-1926)
Né à Thiéfosse le 2 mai 1919, à 3 h du matin, je suis un enfant de l'amour d'une jolie ouvrière de filature et d'un sergent du célèbre régiment d'infanterie 15.2, à la poitrine barrée de décorations.
Mon père, Adrien Thomas, était un terrien originaire de Bouvacôte, héros de la guerre de 14-18, rescapé de cette boucherie avec un œil en moins et quelques éclats d'obus dans les cuisses. Ma mère, Léa Perrin, était une modeste ouvrière de filature et tissage aux établissements Victor Perrin à Thiéfosse. Le militaire bleu horizon au képi rouge cabossé avait séduit la petite ouvrière aux portes des tissages du Pont, dirigé par Jean François Victor Perrin depuis 1895. Comme les autres jeunes femmes qui l'entouraient, elle travaillait onze heures par jour, avec un jour de repos le dimanche pour aller à la messe. Dès 6 h du matin, la cloche attachée à la haute cheminée les appelait. Résonnant clair dans le vallon, elle faisait écho à celles de l'église qui sonnaient l'angélus. Toute une volière de gaieté s'engouffrait alors dans les ateliers de filature, tissage, bobinage, confection, le pot de camp du repas de midi à la main, car ces ouvrières, pour la plupart filles ou femmes de paysans, devaient parcourir à pied ou à bicyclette plusieurs kilomètres pour se rendre à leur travail. Des enfants de moins de 18 ans étaient employés également aux ateliers, travaillant onze heures par jour. Cette aventure textile se prolongera sur six générations avec succès et actuellement, malgré la crise du textile vosgien, 170 personnes vont encore à la « fabrique » - comme on disait à l'époque.
Pratiquant une économie mixte, les « Kedales 1 » étaient devenus cultivateurs et ouvriers d'usine, parfois même les deux à la fois. Cette économie mixte faisait vivre la vallée de la Moselotte. C'est dans ce contexte que la petite famille du poilu Adrien Thomas a démarré dans la vie. Je suis donc d'origine un « Kedale ». Le soldat de 22 ans, classé ouvrier agricole, et la petite ouvrière de 21 ans s'étant mariés le 19 septembre 1918, mon père a loué une fermette au Droit de Thiéfosse, bien exposée au soleil levant, sur une pente raide et herbeuse qui pouvait nourrir deux vaches et des chèvres. Ma mère continuait à travailler à l'usine pour avoir un peu d'argent frais, car mes parents se sont lancés dans l'existence sans un sou vaillant. Mon père n'ayant pour tout vêtement que sa tenue militaire, ma mère a pu obtenir du magasin d'usine un pantalon de coutil et une chemise de coton à carreaux.
Mon père, issu d'une famille de cultivateurs de père en fils depuis la Révolution de 1789, ne connaissait que le travail de la terre à Bouvacôte (commune de Vagney) près de Thiéfosse. À 18 ans, il avait été engagé volontaire au 152 e régiment d'infanterie de ligne. Régiment d'élite et de tradition, c'était le célèbre régiment des « Diables Rouges », ainsi surnommé par les Allemands lors des combats du Vieil Armand en 1915, à cause de son képi à calotte rouge. Démobilisé en 1918, mon père n'avait pas retrouvé la ferme de ses ancêtres. Ma grand-mère paternelle l'avait vendue en 1916 pour aller travailler à l'usine, car elle manquait de bras pour exploiter son domaine. Son fils aîné d'un premier lit, Louis Paulus, s'était engagé dans la marine. Restée seule avec sa fille Maria, elle avait dû capituler. Toutes les deux travaillaient désormais au tissage de Zainvillers près de Vagney et mon père, outre l'exploitation de la fermette, a dû chercher du travail. Mille emplois, mille misères : fossoyeur, garde champêtre, sacristain… Il avait une belle voix - je l'entends encore chanter Minuit Chrétien dans la petite église, à Noël, lorsque j'avais 4 ans. Il m'emmenait aussi dans les stalles à la messe de 6 h du matin. Il embrassait ma mère qui filait à l'usine et je dormais dans le chœur de l'église, bercé par les chants religieux, avant d'aller à l'école enfantine.
Je suis né « dans une boîte à chaussures pointure 39 », paraît-il, au point que les amies de ma mère lui disaient : « Tu ne le garderas pas, ton gamin, il est bien trop petit ». Je note que le gamin, à près de 97 ans, est encore là ! Mon père achetait de la bière pour favoriser la lactation, si bien que ma mère m'a nourri au sein jusqu'à l'âge de deux ans et demi. Ouvrière de filature, elle avait obtenu de M. Victor Perrin de travailler à la confection et de me prendre avec elle pour m'allaiter. Ses collègues de travail lui avaient offert un panier tressé de branches avec une anse décorée, pour promener de la ferme à l'usine le bébé Marcel (du prénom d'un de ses frères préférés). Il paraît que j'étais bien sage, dormant dans les chiffons, objet de l'attention de ces dames et demoiselles. Pendant ce temps mon père vaquait à ses occupations : creuser une tombe, remplacer un facteur en congé, etc. L'après-midi, c'est mon père qui me gardait - il me biberonnait au lait de chèvre -, car ma mère repartait à l'atelier dès 13h, jusqu'à 18 h.
Tout s'est bien passé pendant trois ans, mais j'étais souvent seul l'après-midi en raison des travaux des champs. J'étais gardé par Mirza, une chienne à longs poils que j'empoignais à pleines mains tandis qu'elle me léchait le visage. Quand il faisait beau, ma mère me logeait près de Mirza dans une caisse en bois d'où émergeait ma tête, puis repartait à l'usine pour 13 h. Ma mère ou mon père me retrouvait souvent le soir « emmoutardé » dans ma caisse en bois. Mais je m'enhardissais un peu plus tous les jours en me cramponnant aux bords de la caisse. Un jour, l'ayant fait basculer, j'ai roulé dans la pente jusqu'à une « roye » - fossé d'irrigation qui suivait les courbes de niveau et que mon père retaillait à chaque printemps. Le rebord de la roye a stoppé ma roulade et Mirza m'a lavé le visage, aboyant de temps en temps pour signaler ma présence. Ma mère m'a retrouvé endormi, sans rien de cassé - quelques égratignures. ‘A 3 ans, un bébé, c'est du caoutchouc', disaient les femmes. C'est possible !
Finalement, mon père a abandonné la ferme pour loger au village, non loin de l'école : je quittais la « Côte du veau », nom du lieu-dit, pour habiter une modeste maison en construction, qu'un camarade de régiment bâtissait avec mon père. Il s'appelait M. Weidmann Louis. Nous sommes restés amis tout au long de l'existence et j'avais en son fils Émile un petit camarade de jeu, dont j'ai perdu la trace depuis une vingtaine d'années. Mme Weidmann me gardait lorsque je rentrais de l'école : j'avais 4 ans.
Le jeudi, je n'abandonnais pas l'école puisque j'allais sous les préaux, nanti d'un vieux fer à repasser à la braise que je remplissais de sable. Tout en promenant mon ustensile sur des planches entreposées là par le cantonnier, je regardais vers la fenêtre du logement de mon institutrice. J'étais heureux et je lui envoyais un baiser lorsque, m'apercevant, elle ouvrait la fenêtre et me faisait un signe de la main. J'aimais l'école, j'aimais mon institutrice. Elle descendait parfois avec un biscuit ou des bonbons : « Sois sage et ne te blesse pas avec cet engin, je vais faire ma lessive ». Je mangeais le biscuit, mais je gardais les bonbons pour les partager avec Émile, afin de me faire pardonner mon absence. Émile avait un an de plus que moi, mais il n'aimait pas l'école, il préférait jouer avec Mirza et avec les lapins. À ce propos, un épisode est resté gravé dans ma mémoire. Émile piquait le museau des lapins avec une fourchette. Un jour, je lui ai dit : « Si t ' étais lapin, tu aimerais que je te fasse ça ? ». Comme il venait d'entrer dans une cage vide, je l'ai enfermé en poussant le verrou, puis je suis parti me promener dans les roches de Crosery. Émile a bien crié, mais personne n'est venu à son secours. Lorsque je suis rentré de mon escapade, avec des grenouilles plein les poches de ma blouse, je suis passé le voir. Il dormait. Je lui ai mis une grenouille dans le cou à travers le grillage, il s'est réveillé, j'ai ouvert la cage. Ce jour-là, nous nous sommes mis à table sans un mot. Avec le recul je pense que ce n'était pas bien de ma part d'avoir fait ça, mais j'étais furieux qu'Émile pique le museau des lapins. Depuis ce jour, d'ailleurs, il ne l'a plus fait. Il ne courait plus après les poules dans le poulailler, n'attachait plus de casseroles au collier de Mirza - ce qui était un vrai sacrilège, car ce collier portait l'insigne des « Diables Rouges » du 152 e d'infanterie et avait fait la guerre avec mon père, agent de liaison de sa compagnie. Si bien qu'Émile et moi avons vécu ensuite en bonne intelligence, jusqu'à notre départ des Vosges en 1926.
En Haute-Saône, au château de M. de la Gabbe (1926-1929)
J'ai 7 ans lorsque mon père quitte son village, son copain de régiment et la famille de son épouse, la terre des Vosges et ses Kedales, pour se mettre au service de M. de la Gabbe, petit hobereau campagnard, officier de marine en retraite. Papa devait assurer chez ce dernier les fonctions de garde-chasse, garde-pêche, jardinier, chauffeur, forestier, etc. De son côté ma mère pourrait être sollicitée pour aider le personnel du château : cuisines, chambres, etc. Changement de vie radical ! Que s'était-il passé ?
Nous sommes fin juillet 1926, il fait un temps splendide et je joue aux billes avec Émile devant la porte de notre maison. Une jolie voiture, une De Dion-Bouton avec un grand cor de chasse sur le côté, conduite par un chauffeur à casquette dorée, s'arrête à notre hauteur.
– C'est bien ici chez Thomas le garde champêtre ?
– Oui ! Je suis son fils, je vais le chercher.
Le temps de ramasser les billes et nous partons chercher mon père qui broyait du mortier derrière la maison, tandis que Louis Weidmann montait une cloison en briques dans les sous-sols. Je me souviens de tout comme si cela s'était passé hier, car cette visite allait marquer, pour mes parents comme pour moi, un tournant brusque sur le chemin de la vie.
Mon père ne comprend rien à nos phrases qui s'emmêlent, mais derrière nous le chauffeur à la belle casquette a enlevé sa pelisse et nous a suivis. Je vois mon père qui se redresse, fait le salut militaire.
– Mes respects, mon commandant !
– Je vous aurais reconnu, Thomas !
– À quoi, mon commandant ?
– Ce pantalon, c'est bien un pantalon militaire ?
Et tous deux de se mettre à rire, brisant un protocole impromptu.
– J'aimerais m'entretenir avec vous, Thomas, si vous avez du temps à m'accorder.
– Volontiers, mon commandant.
Tous deux s'enferment dans la cuisine. L'entretien durera une heure, tandis que l'oreille collée à la porte, mais en vain, nous échafaudions des hypothèses. Enfin tous deux sortirent de la cuisine, l'officier serrant la main de mon père, remettant sa belle casquette.
– À bientôt, Thomas, le plus tôt possible ! Tenez-moi au courant.
– Bien, mon commandant !
– Non, Thomas, ‘Monsieur de la Gabbe' ‘Monsieur de la Gabbe' !
Et la voiture s'éloigna, croisant ma mère qui rentrait de l'usine. Louis Weidmann arrivait et nous nous mîmes à table. Nous prenions nos repas les deux familles ensemble, je me souviens d'ailleurs que la maman d'Émile était une excellente cuisinière. Nous observions tous mon père. Il avait l'air préoccupé. Il prit enfin la parole.
– Nous allons quitter Thiéfosse pour la Haute-Saône… Voilà !
C'était clair, précis. Stupeur et silence, visages tendus. La louche pleine de soupe reste en l'air.
– M. de la Gabbe vient de me proposer d'entrer à son service pour remplir les fonctions de garde-chasse, forestier, garde-pêche, jardinier, chauffeur etc., pour un salaire fixe de 300 francs par mois. Nous serons logés, meublés, chauffés et éclairés, et si tu es d'accord, Léa, tu pourras travailler au château pour aider les bonnes : cuisine, chambres, etc. Je dois préciser ma réponse au plus tôt. M. de la Gabbe a un urgent besoin de moi.
Les questions fusent de tous côtés. M. Weidmann réagit vivement.
– Comment y t'a trouvé, ce Monsieur ? Alors, tu nous lâches comme ça ! Et comment j'vais finir la maison avec ma patte folle ? (Louis était blessé de guerre, pensionné et très fatigable).
– Ne t'en fais pas, Louis, répond mon père, on va en mettre un coup et quand tout sera terminé on partira. Écoute, je gagne à peine 100 francs par mois. Même en ajoutant les 200 francs de Léa, on ne peut pas faire vivre une famille. Et puis, je veux un vrai métier, je veux gagner l'argent du ménage. C'est décidé.
– Bon, bon, admet le père d'Émile. Viens finir la cloison. On en reparlera.
Maman n'avait rien dit, mais ses yeux étaient humides. Maman ne disait jamais rien. Émile et moi, on s'est éclipsés pour voir la bagnole, qui stationnait devant l'entrée de l'hôtel Barnier-Chrétien, à côté des attelages, rayonnante, belle à voir. Mais comme on s'approchait un peu trop, le portier nous a fait circuler… Des semaines passèrent. Les travaux de finition s'achevaient et mon père tenait à ce que nous soyons en place chez M. de la Gabbe, à Roche-sur-Linotte, pour la rentrée scolaire. On a encore fêté le 15 août ensemble. Le départ avait été fixé pour le début de septembre.
Nous ne partions qu'avec trois valises d'effets personnels, d'objets auxquels maman tenait et quelques cadeaux de la famille Perrin et des copains. Le quai de la gare de Thiéfosse, à 1 km du centre, était noir de monde. Même M. le Maire, M. Lecomte, et M. le curé avaient tenu à venir dire au revoir à Adrien Thomas. L'un perdait son garde champêtre et l'autre son sacristain… Les ouvrières de l'atelier de confection étaient là aussi, avec une corbeille de fleurs, mais nous ne pouvions l'emporter. Alors ma mère a demandé à ses copines de la déposer sur la tombe de la famille Perrin. Mes deux grands-mères entouraient ma mère, qui ne pouvait retenir ses larmes. Il y avait « grand-mère de la gare » - la mère de ma maman, Léonie Claudel du nom de son second mariage, ouvrière d'usine comme toute la famille Perrin -, et ma grand-mère paternelle qui vivait aux « cités du Pont » chez son gendre, car sa fille Maria s'était mariée avec Gabriel Perrin, le frère de ma mère, contremaître chez Victor Perrin. Les familles étaient très unies et la séparation fut douloureuse. Il manquait Mirza, restée avec Louis à la maison. Émile me promit d'en prendre soin.
La locomotive, dans un jet de vapeur strident, faisait son entrée en gare. J'entends encore la remarque d'un paysan, au milieu des embrassades :
– Ah bah ! ‘ Erware to ! So I kedale ! '. Il reviendra bientôt, c'est un kedale !
Il n'était pas mauvais prophète, comme vous le verrez. Le voyage se passa bien. Sur le quai de la gare de Montbozon nous attendaient une calèche et son postillon en long manteau, armé d'une pancarte « M. de la Gabbe ». Mon père lui fit signe, il nous aida à charger les valises. Nous devions traverser une grande forêt, propriété du patron, pour arriver à Roche-sur-Linotte au bout d'une demi-heure de trajet, environ 5 km. Voyage agreste cahin-caha sur des layons pierreux bordés d'acacias, de feuillus de toutes sortes aux troncs majestueux. Une déception toutefois : pas de sapins comme dans les Vosges.
– Ce sera votre domaine, précisa le cocher à mon père, qui avait pris place à côté de lui sur le siège avant. Pas facile ! Des kilomètres carrés de forêts, des braconniers qui tuent le gibier et vendent le bois !... Que voulez-vous, avec la guerre, il n'y avait plus de régisseur et nous, « requis civils », nous avions assez à faire à la ferme du château.
– Vous n'avez pas fait la guerre ?
– Il fallait bien des bras à l'arrière pour nourrir les troupes. On n'a connu la guerre que de loin. Nous avons eu quelques blessés de guerre, mais pas de tués.
‘ Encore des embusqués ' , pensait certainement mon père qui ne les aimait pas. Au sortir de la forêt s'étendaient à perte de vue des champs de blé, de betteraves et de luzerne.
– Tout cela appartient à la ferme de Monsieur, poursuivit le cocher. Ce sera bientôt la moisson - à la faux, bien sûr. Tu pourras glaner des épis, gamin. C'est encore les vacances.
Coquelicots, bluets se mariaient aux épis mûrs et dorés, c'était magnifique. La calèche s'arrêta devant une demeure princière : une grille dorée, de grandes fenêtres, un toit d'écailles brillantes et colorées. En face, de l'autre côté de la route, une petite maison aux murs blancs avec une terrasse surplombant la route et deux granges.
– Voilà, vous êtes chez vous !
Au même moment jaillissait du château une servante, tout de blanc vêtue, un trousseau de clés à la main, souriante et volubile.
– M. de la Gabbe est à Loulans-les-Forges avec Madame. Je vais vous aider à vous installer. Vous le verrez demain. Je vous préviens : il est très matinal.
Bagages déchargés, le cocher fila dans une descente. Il allait sans doute à la ferme.
– Vous vous appelez comment ? demanda la servante en blanc.
– Léa. Et vous ?
– Marguerite ! Nous ne sommes que deux pour tout faire. Vous nous aiderez sans doute. Pour l'instant nous allons faire le tour de la maison. On a tout nettoyé. La maison était inhabitée depuis la guerre : le régisseur a été mobilisé, il était sous-off et il n'est pas rentré. On a fait le ménage de temps en temps, mais on s'est surtout occupé du château et de Madame…
Je suis parti faire un tour après avoir vu ma chambre. C'était bath : un grand lit et une sortie sur l'arrière. Le verger était plein de branches cassées. J'ai mordu dans une espèce de poire. Dégoûtant ! Mon poirier était un cognassier… Tout contre la maison je vis un poulailler, avec une auge en bois à moitié pourrie. ‘ Papa va avoir du travail, mais je l ' aiderai, j ' aurai bientôt 8 ans ', pensai-je. Sur ces réflexions, je courus vers le bas du village, par le chemin qu'avait pris le cocher. Au bord de la Linotte, je voyais une grande ferme. En fait, ce n'était pas une ferme, mais une usine. Des chariots, des machines, beaucoup de monde. À plat ventre au bord de la rivière, je tendais la main vers des poissons argentés plus grands que des truites. J'appris bien vite que c'était des « blancs », mais qu'il fallait un permis de pêche pour s'en approcher. ‘ C ' est sans doute mon père qui doit les délivrer ', me dis-je. Et de remonter le chemin en vitesse, car ma mère aurait été inquiète. Mon père avait déjà inspecté les alentours.
– L'école n'est pas loin. Il faudra que je te présente à l'instituteur.
En fait, ce sera une institutrice, M me Parchemini, dont le mari, blessé de guerre, assurait les fonctions de secrétaire de mairie. Nous étions tous les trois fatigués et après une bonne soupe venue du château nous sommes allés nous coucher pleins d'espoir.
J'ai dormi comme un plomb et me suis éveillé au bruit de la conversation entre mon père et M. de la Gabbe, sans doute à l‘arrière de la maison. J'ai filé à la cuisine où Marguerite venait d'apporter le petit-déjeuner et s'apprêtait avec maman à faire les courses au dépôt de pain du village qui tenait lieu d'épicerie, de bureau de tabac et de relais postal. C'était le seul commerce, avec deux cafés - l'un assez avenant, avec un jeu de quilles, l'autre, dans une ruelle borgne, beaucoup moins engageant. La ferme fournissait les produits laitiers et la viande, et mon père devait remettre en état poulailler, clapiers, etc. Nous étions assurés de ne manquer de rien. Maman était enchantée de la gentillesse de Marguerite. Je suis resté toute la matinée sur la terrasse devant la porte face au château dans l'espoir de voir quelqu'un sortir de cette jolie demeure. Je n'ai été ni récompensé de ma patience ni déçu, car je n'ai vu que les bonnes mettre les literies sur les appuis de fenêtre et mon père accompagné d'une dame habillée en noir qui lui faisait visiter le potager avec force gestes démonstratifs. Le potager avait l'air vaste, avec aussi des coins ombragés et des fleurs. Je me suis dit que papa n'arriverait jamais à s'occuper de tout cela.
Les semaines avant la rentrée des classes passèrent très vite. Mon père était allé avec son livret de famille à la mairie-école et avait fait la connaissance de M. Parchemini, un rescapé de 14-18 avec lequel il avait tout de suite fraternisé. M. Parchemini l'avait présenté à son épouse - « une jolie femme », avait déclaré mon père en rentrant à la maison. Il était convenu qu'elle nous recevrait quelques jours avant la reprise de la classe pour savoir dans quelle section elle me placerait.
De son côté, Marguerite venait s'inquiéter de savoir si Léa, son amie, ne manquait de rien. Elle entrait comme un courant d'air et repartait de même, contente si elle pouvait rendre service. Cette compagnie était précieuse pour maman, car elle était seule à longueur de journée. Mon père avait reçu deux fusils de chasse tout neufs, une boîte remplie de douilles en carton, de plombs, de bourres, d'un sertisseur pour fabriquer ses munitions en fonction du gibier, qu'il allait chasser avec M. de la Gabbe. J'ai assisté le soir même de notre arrivée à l'opération munitions : j'avais le plaisir de remplir les cartouches. Au mur, près de la porte, pendait un carnier avec une plaque gravée aux armes du château. Quant à la tenue de chasse, elle était soigneusement pliée dans la huche, au poêle qui jouxtait la cuisine. Plus tard, j'irai assez souvent en forêt avec mon père, le jeudi, à la recherche des braconniers, en portant le fameux carnier. Je me souviens qu'une fois mon père avait tiré un busard - c'est un magnifique oiseau de proie. Il l'avait mis dans le carnier, mais l'oiseau au bec acéré n'était pas mort et il me piquait dans le dos de temps en temps. Je n'osais rien dire, de peur que mon père ne reprenne le carnier et achève « l ' oiseau des poules » comme on l'appelait. Arrivés à la maison, tard le soir, l'oiseau s'est envolé dans la cuisine et s'est perché sur le buffet, les ailes ouvertes : il était superbe. Mon père l'a mis dans une lessiveuse, après l'avoir récupéré avec une couverture. Il l'a fait empailler : 1,80 mètre d'envergure. C'était son trophée de chasse, son premier trophée de garde forestier privé. Lorsque nous repartirons pour les Vosges en 1929, nous l'emporterons !
Mon père avait hérité d'une autre tenue, grise avec des boutons dorés et une casquette de chauffeur. Il n'avait pas son permis de conduire, mais il était là pour ouvrir les portières, aider les filles du châtelain à descendre de voiture etc. Les jours de réception, la casquette à la main, il recevait les invités, assurait le service des vins à table, etc. Quelle polyvalence ! Papa s'est vite familiarisé avec toutes ses fonctions. L'une d'entre elles, celle de jardinier, lui posait toutefois quelques problèmes. C'était paradoxal pour un terrien, mais cela tenait à l'attitude de M me de la Gabbe. Assise sur un pliant, le livre de la maison Truffaut en mains, elle lui dictait ce qu'il devait faire avec force commentaires ! Mon père supportait difficilement cette sujétion. Les demoiselles s'en rendaient compte et disaient à leur mère de laisser le jardinier travailler, car il en savait davantage que son bouquin de jardinage. Alors M me de la Gabbe fermait le livre, ouvrait son ombrelle et partait sans un mot vers la volière, où elle passait une bonne partie des après-midi, un roman à la main, dans le frou-frou et les cris des oiseaux.
La rentrée des classes de l'automne 1926 approchait. Mon père me conduisit, comme convenu, à la Mairie-Ecole. M. Parchemini sciait du bois dans la cour et M me Parchemini était dans la classe, fenêtres ouvertes aux derniers chauds rayons de septembre. Elle me prit par la main pour entrer dans ce nouvel univers qui allait être le mien pendant trois ans.
– Tu as 7 ans. Dans quelle classe étais-tu à Thiéfosse ?
– Au cours élémentaire, Madame.
– Bien ! Nous allons faire des opérations, un peu de lecture, quelques lignes d'écriture, etc.
Elle m'inscrivit dans le cours des moyens en me disant :
– J'ai trois sections : les petits, les moyens et les grands. Tâche de te faire de bons camarades, ce ne sera pas facile, mes grands élèves sont insupportables. Ah ! Dis à ton papa qu'il n'achète rien. M. de la Gabbe fournit tout : livres, cahiers, plumes, etc.
– Papa sera content, parce qu'à Thiéfosse ça coûtait cher, il fallait tout payer.
Elle était vraiment belle, l'institutrice, Papa avait raison. Et ça sentait bon dans la salle de classe, des fleurs partout, sur les fenêtres, sur le bureau. J'étais heureux, car je n'avais pas oublié ma gentille maîtresse de Thiéfosse, qui enchantait ma solitude le jeudi matin.
J'ai omis de vous dire qu'il y avait un deuxième château à Roche-sur-Linotte, d'aspect médiéval. En fait il datait de 1850, mais était entouré d'un parc splendide avec des arbres centenaires. Il exhalait la puissance, la froideur, la sévérité alors que la propriété du seigneur de la Gabbe respirait la joie de vivre et l'amour des belles choses. Dans cette dernière, les bosquets des allées avaient été dessinés avec goût, tout à l'opposé de la sévère bâtisse du châtelain voisin. Ces deux seigneurs se partageaient forêts, champs et prairies, ayant tous les droits sur une centaine d‘habitants asservis, un peu comme sous l'ancien régime féodal. La ferme appartenait à M. de la Gabbe. L'autre châtelain était surtout un chasseur. On ne le voyait qu'à cheval, avec la meute de chiens. Il vivait un peu en sauvage dans ses forêts tandis que M. de la Gabbe, très convivial, recevait beaucoup. Les deux châtelains ne s'aimaient pas et les problèmes de voisinage étaient souvent difficiles à traiter, au grand dam du secrétaire de mairie, M. Parchemini, chargé de résoudre les contentieux.
Les deux filles de M. de la Gabbe étaient deux charmantes demoiselles qui me prirent assez vite en affection. Elles m'ont appris beaucoup de choses, à commencer par lacer mes chaussures, de belles bottines noires qu'elles m'avaient offertes, car jusqu'alors je ne connaissais que les chaussons montants, les caoutchoucs et les snowboots avec des fermetures à pressions. Elles imaginaient des jeux pour me montrer comment on doit se comporter en société : saluer, laisser le haut du trottoir aux dames et aux personnes âgées, ouvrir une porte et s'effacer devant les adultes, se tenir à table. Elles m'apprenaient des chansons, etc. J'ai toujours en mémoire les conseils des demoiselles du château, ils m'ont beaucoup servi dans mes relations avec les adultes et plus tard avec mes semblables. Pourquoi n'apprend-on plus ces choses, à l'école ou en famille ?
J'aurais bien aimé jouer avec des copains mais, hélas, je n'en avais qu'un, Piguet, le fils d'un braconnier bûcheron à la chevelure toute frisée qui venait me chercher le jeudi pour parcourir les bois. Chaque fois que j'ai participé à des jeux avec mes camarades de classe du village il m'est arrivé des aventures désagréables. J'y reviendrai. Un mot sur la rentrée du petit nouveau que j'étais. Je fus mal accueilli dès la récréation.
– Un « Vosgespat » parmi nous ? Tu sauras qu'ici les Comtois font la loi. Et puis mon père m'a dit que ton père, le garde-chasse et le garde-pêche, commençait à les emmerder avec ses rondes de nuit comme de jour. On va l'flinguer s'il nous fout des procès. À bon entendeur, salut. La Linotte, elle est à tout le monde.
Pas besoin de dessin, j'avais compris.– T'en fais pas, Marcel, me dit Piguet, je suis avec toi.
Il avait deux ans de plus que moi. À 11 h il m'a raccompagné à la maison, puis a filé en vitesse rejoindre son père, qui travaillait dans une coupe d'acacias à l'orée du bois. L'après-midi, pas de récréation, un tour aux cabinets et leçon de gymnastique. À 4 h je suis resté en classe et M me Parchemini m'a raccompagné. Elle a longtemps bavardé avec ma mère. Je n'ai jamais su le sujet de leur conversation, mais j'ai pensé qu'il s'agissait de moi. Le lendemain, au tableau noir, était inscrit le thème d'entretien quotidien de la morale, comme disait la maîtresse. « La loi du plus fort n ' est pas toujours la meilleure. On a souvent besoin d ' un plus petit que soi ».
Piguet et moi nous nous sommes regardés. Qu'allait encore dire cet escogriffe de Michel que nous surnommions ‘Legrand' ? Lorsque M me Parchemini nous a demandé d'écrire cette formule en tête du cahier du jour, Legrand s'est levé.
– Moi, j'écris pas ça, parce que c'est pas vrai. Mon père dit toujours : « Les costauds, les forts en gueule font la loi, les couilles molles la ferment ». Moi, je fais comme y dit, voilà.
– Michel, tu copies la formule vingt fois et tu la fais signer par ton père pour demain matin.
– Y voudra pas, Madame. Je signerai à sa place. C'est déjà moi qui signe mon bulletin de notes, parce que si y voyait que je suis avant-dernier, y me tuerait.
Rire général. Le désaccord en est resté là. Quelques jours plus tard, mon père et le père de Piguet étant allés voir le père de Michel pour des travaux forestiers, ils abordèrent le problème des enfants et de l'école.

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