Ma vie est une série BIP
199 pages
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Description

Dans ce récit percutant, Lynn Langlois raconte sa vie, le trouble bipolaire qui l’affecte et le combat qu’elle mène depuis 30 ans pour essayer de rester sur la planète.
Extrait de la préface de Nancy Huston :
Ce qui angoisse les spécialistes, qu’ils soient théologiens ou psychiatres, c’est que les choses soient floues, mouvantes, changeantes et liées, en interaction constante. Ce qui les rassure, c’est de les séparer. […] Voici un livre étonnant, un livre totalement unique, le livre d’une « sonneuse d’alarme », aussi courageuse dans le domaine de la psychiatrie contemporaine qu’Edward Snowden dans celui de la surveillance électronique.
Encore une fois. Encore une fois comme si c’était la première. Le
tambour de mon coeur explosé, sans merci, m’assène uppercuts,
directs et crochets. Le centre de mon corps, le rayonnement d’un
long gémissement. Je serre les dents. J’accuse les coups. J’ai envie
de vomir. Je ferme les poings. Assume ! Je marche. Je marche d’un
bon pas pour ne pas perdre mon objectif de vue. J’ai un rendez-vous
avec ma directrice pour lui expliquer la situation. Une dernière
? Je repousse cette évidence. La honte du désengagement me
grafigne. Un escadron d’aiguilles m’attaque en traître pour s’abattre
entre mes deux omoplates. Les petits que j’abandonne, une évidence
coincée de travers dans le gorgoton. Si je laissais mes impulsions
me dominer, brusque demi-tour et course. Je courrais droit
devant jusqu’à l’épuisement. Tomber en pleine face et m’éteindre.
Mettre fin une fois pour toutes à ce calvaire. Mon cœur tressaute.
Se paye une arythmie sympathisant avec mon mode panique. Sa
pulsation s’accélère. Le respir me manque comme si, déjà, j’étais au
bout de mon sprint final. Je force mon inspiration. Je m’imagine
dragon. Je propulse cet air visant le bout du monde pour chasser
cette douleur qui me scie la poitrine. Inutile. Je ne vais pas pleurer.
Je ne pleure plus. J’éperonne ma monture. Je me mouche. Je crache.
On dirait qu’un poignard est planté là. Intolérable, mais ça ne
saigne pas. Si je saignais, ça ferait moins mal. Pas besoin de mots.
Ouvrir mon manteau suffirait. Peut-être qu’un bon coup de couteau,
un vrai, deux ou plus, terrasseraient ce mal, moi, tout ! Aussitôt,
je bannis ce fantasme. Je me l’interdis. J’ai mis des enfants au
monde. Je « toffe la run ». Je suis fourbue. Le diable est en moi. J’en
ai l’habitude. Je ne m’habitue pas.
Je marche penchée par en avant. Un peu à cause du poignard,
mais aussi parce qu’il fait un froid de loup. L’hiver me mord les
joues. Je fixe le sol raboteux malmené par les incessants gels et
dégels, mon capuchon rabattu sur mes yeux pour me protéger du
vent, mais surtout des regards. Je m’imagine invisible pour me
donner contenance. Foutaise ! J’ai à faire face aux autres, au monde !
Bon, pour tout de suite, à la directrice. Je serre les dents. Ensuite,
je pourrai m’évanouir. C’est fou comme je peux avoir la trouille.
De peur, je fais comme une prière, me sermonne, me stimule. C’est
une maladie comme une autre. C’est une maladie comme une
autre. « Comme une autre ? Tu veux rire ! » Je tressaille. Je parle
seule d’une voix de gargouille qui gargouille. Je m’en fiche que je
me dis. Je m’en fiche ! Mais je ne le pense pas. Je ne suis pas d’accord.
Mais c’est ça qui est ça. L’envers du décor entre en scène et
avec lui, la dépression.
Je suis confrontée à l’apitoiement de l’autre qui ne saisit pas.
Un billet du médecin. Ça doit être vrai. Alors, je me retrouve
encore en arrêt de travail. Cette aventure m’entraînera dans les
méandres du questionnement pour la ixième fois. Nous sommes
en février 2007. Cette année, elle me culbute plus vite qu’à l’ordinaire.
Mais ce pourrait être en mars ou en avril 1993, 1994, 1996…
et ma frustration de ne pas pouvoir vivre ma vie m’exhorte, chaque
fois, à rechercher les raisons même si j’en connais pertinemment la
cause. Je suis une bipolaire de type 2. Type 2 ? Oui. Les manies
euphorisantes et psychotiques du type 1, je ne connais pas. Dépenser
sans compter ! Me sentir investie d’un pouvoir d’invincibilité !
Partir sur une galère mirobolante sans queue ni tête ! Marcher
toute nue sur la ligne du milieu de la rue sans ressentir le froid à
moins vingt degrés ! The king of the world ! Ce n’est pas pour moi.
Je suis une type 2, du genre alternance entre hypomanie et dépression.
Hypomanie ? Hypomaniaque, je ne ressens pas la fatigue. Une
illusion ! Une énergie importante foisonne en moi. Je suis productive
et performante. Je n’ai pas faim ni sommeil. Si cet état perdure,
je deviens énervée et impatiente, soupe au lait et fébrile. L’hypomanie
me domine. Ce dynamisme ardent occupera mon corps jusqu’à
ce qu’il s’affaisse. Mon enveloppe corporelle, celle d’un grand guignol
déserté par le manipulateur surexcité aussitôt remplacé par
l’autre, d’une morosité pénible à incarner. Je vivoterai.
Je ne perds pas contact avec la réalité, ou du moins pas dans le
sens psychotique du terme, ni dans les high ni dans les down. Du
point de vue affectif, mon métabolisme ne fonctionne pas selon la
norme habituelle. Ma vie émotionnelle se colore soit d’une tristesse
persistante ou d’une allégresse qui persiste. Ces états s’installent
chez moi sans réelles raisons, à savoir des causes nettement identifiables.
Ce qui prête à confusion puisque tant que le chercheur
n’aura pas mis le doigt sur l’origine du bobo, la faute m’en incombe
même si je n’en suis pas directement responsable. – Je n’ai pas le
comportement approprié ; déclencheurs ; travaille trop ; les grossesses…
N’importe quoi. – Mon état change donc, disons « machinalement
», ce qui ne signifie pas que je ne me rende pas compte de
ce qui m’arrive. On pourrait parler de dérèglement de l’humeur
pour schématiser la chose. Humeur comme dans « état d’âme », car
mon tempérament et ma personnalité demeurent les mêmes. La
bipolarité est une maladie. Elle ne me rend ni meilleure ni pire que
je ne le suis en réalité. Je mange la claque, un point c’est tout. Ainsi,
je n’ai aucune expérience des manies dévastatrices, mais celle des
dépressions qui tuent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 août 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782764430385
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0800€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Jacques Fortin, président, et Pierre Cayouette, conseiller littéraire et éditeur

Adjointe éditoriale : Raphaelle D’Amours
Conception de la grille intérieure : Julie Villemaire
Mise en pages : Interscript
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
En couverture : Photomontage réalisé à partir d’images tirées de © Valentyn Volkov/shutterstock.com et archives personnelles de l’auteure
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
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Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Langlois, Lynn
Ma vie est une série bip
(Biographie)
ISBN 978-2-7644-3036-1 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3037-8 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3038-5 (ePub)
1. Langlois, Lynn. 2. Psychose maniacodépressive. 3. Santé mentale. 4. Maniacodépressifs- Québec (Province) - Biographies. I. Titre. II. Collection : Biographie(Éditions Québec Amérique).
RC516.L362 2015 616.89’50092 C2015-941551-9

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2015

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2015.
quebec-amerique.com



À madame Jocelyne Monty

Des erreurs, j’en ai fait. D’abord, je suis né. Première erreur !
Woody Allen

Préface de Nancy Huston
La follement courageuse
Pendant des siècles, en Occident, une armée d’hommes – moines, prêtres, théologiens – ont passé leur temps à débattre des articles de la foi chrétienne, à recopier des passages de la Bible, à asséner théories et anathèmes depuis leurs chaires hissées au-dessus de la foule de croyants, à défiler en pompe et cérémonie en déblatérant des insanités au sujet des mères vierges, du péché de la chair et tutti quanti . Tout cela a perdu beaucoup de sa présence et de sa puissance dans le monde contemporain, nonobstant les festivités autour du pape. On peut espérer voir réserver le même sort, d’ici quelques siècles, à l’armée des spécialistes agressifs de la santé mentale qui, un peu partout autour de nous, enchaînent colloques, congrès, publications et promotions, et assènent leurs certitudes depuis leurs chaires non plus religieuses mais universitaires. Les cheveux qu’ils coupent en quatre ne sont non plus l’immaculée conception ou le miracle de la transsubstantiation, mais la bipolarité de types 1, 2, 3 et 4, la dépression brève récurrente (DBR), le trouble affectif saisonnier (TAS)… et les molécules à prendre pour venir à bout de ces péchés new look afin de réintégrer un peu plus vite la course au paradis fiscal.
Raison et émotion, corps et âme, individu et société, chromosomes et expérience, art et folie. Ce qui angoisse les spécialistes, qu’ils soient théologiens ou psychiatres, c’est que les choses soient floues, mouvantes, changeantes et li ées, en interaction constante . Ce qui les rassure, c’est de les séparer. Alors ils séparent sec. Arrêtent le mouvement. Figent artificiellement. Analysent, distinguent, classifient, tranchent, étiquettent. Déclarent. Décident qui est sain et qui malade. Expliquent. Définissent. Excluent les contradictions.
« Comme si le suicidé, lui, ne voulait pas vivre », écrit Lynn Langlois qui, revenue de trois tentatives pour quitter ce bas monde, sait de quoi elle parle. Merci Lynn, merci de le dire et de le dire si bien merci. Voici un livre étonnant, un livre totalement unique, le livre d’une « sonneuse d’alarme », aussi courageuse dans le domaine de la psychiatrie contemporaine qu’Edward Snowden dans celui de la surveillance électronique.
J’ai lu très récemment de Joyce Carol Oates J’ai réussi à rester en vie , livre de 480 pages paru en 2009. Oates y raconte la mort de Raymond Smith, à qui elle avait été mariée quarante-sept ans durant, et l’impact très violent qu’a eu ce décès sur sa psyché. J’avais lu plusieurs critiques de ce livre avant de l’acheter, mais aucune n’incluait la phrase que je me suis murmuré à voix basse tout au long de ma lecture : Elle est folle . Non seulement JCO est clairement folle pendant l’année de son deuil, mais elle est folle d’une façon pour moi proche et reconnaissable, puisque c’est la mienne.
« On pourrait dire que je suis “bien” lorsque je suis plongée dans une tâche, écrit Lynn Langlois. Occupée à en perdre la conscience, à fuir les voix, le temps, le lieu. On dira que je suis excessive ou exigeante. » J’avais eu le même sentiment en lisant les journaux intimes tenus par JCO dans les années 70. Elle est folle. Comme moi mais en pire . J’ajouterai maintenant : Lynn aussi. Comme JCO et moi mais en pire . Seulement, de JCO et de moi, personne n’ose dire qu’on est folles parce qu’on fonctionne, on « performe », on produit.
La vérité c’est qu’on le fait… follement . Tout comme LL, pour ne pas se détester et se suicider on est obligées de rester hyper actives, de priver notre corps de sommeil et/ou de nourriture, de l’exciter avec tabacs et alcools, de l’assommer avec somnifères et anxiolytiques. En général on cache bien notre folie, et même quand on la montre clairement personne ne la relève parce que, tout de même, JCO a publié cent cinquante livres, moi une cinquantaine, nous sommes productives alors ça va, quoi ! « Elle est prolixe », disent-ils de nous – ne veulent-ils pas dire prolifique ? non, prolixe , ils pensent que nous produisons trop, alors que nous avons toujours l’impression, JCO et moi, de ne pas en faire assez, d’être paresseuses et immobiles, de trop dormir, de trop manger, et surtout de ne pas assez travailler. Trop occupées à quadriller le temps et à en optimiser l’utilisation, nous ne sentons pas le parfum des fleurs, n’entendons pas les cris des oiseaux, ne laissons pas nos yeux errer sur la beauté d’un coucher du soleil.
« L’hypomaniaque se fond dans le paysage de notre société hyper performante, écrit Lynn Langlois. La dépressive fait tache. » De Lynn on peut dire qu’elle est folle parce que, si ses high sont à peu près identiques aux nôtres, ils sont de courte durée, alors que ses down (quand la machine s’enraye, ralentit et cale) sont longs et fréquents. Moi j’oscille discrètement d’une position à l’autre ; quant à JCO elle semble avoir découvert le down pour la première fois à soixante-dix ans en raison de son deuil. Elle tombe des nues. Elle ne peut presque plus écrire, c’est paniquant ! Elle commence à entendre des voix qui la critiquent, l’attaquent, la narguent, la moquent, la poussent à se tuer. À la plus assassine, la plus impitoyable de ces voix elle donne le nom de basilic : serpent mythique dont le regard pétrifie et tue, comme celui de la Méduse. Je la connais depuis toujours, cette voix atroce, Lynn aussi, même si nous en avons d’autres.
« Mon ange antipoison tiendra tête à ce diable d’entourloupe. Et moi, entre les deux, j’en perds la boule. » Entre parenthèses, pourquoi personne n’a jamais eu l’idée de demander à la Méduse comment elle se sentait, avec tous ces serpents lui jaillissant du cerveau ? Les commentateurs s’en tiennent toujours à la vision du fils, c’est-à-dire l’épouvante de l’homme devant la mère châtrée/castratrice. Mais quand vous portez en vous-même et sur vous-même le regard pétrifiant ? quand la Gorgone c’est vous ?
Romain Gary, même syndrome. Ou Woody Allen (« Chaque fois que je prends l’ascenseur, faut que j’aie quelque chose à lire, sinon je suis suicidaire avant d’arriver à mon étage ! ») En fait je pense qu’on est nombreux, nous autres bipolaires de placard , et il est peut-être temps que nous fassions notre coming-out : hello hello, Joyce, hello Romain, hello Woody… À nous, sous prétexte qu’on réussissait, personne n’a osé poser le diagnostic bip. Mais ce n’était pas le vrai nous qui réussissait, n’est-ce pas ? Le vrai nous est celui qui méritait de mourir n’est-ce pas ? Ah, Romain ! tu ne t’es pas raté et si Joyce n’avait pas trouvé à se remarier illico pour ne plus avoir à écouter la voix de son basilic, elle t’aurait suivi à coup sûr. Elle en était déjà à sortir les boîtes de médicaments de sa pharmacie.
La différence n’est qu’une question de rythme, de chance, d’occasions ; les aléas de la vie qui vont conduire JCO à Princeton, moi à Paris, et LL à l’hôpital. En deuil depuis l’enfance, Lynn Langlois est aussi, depuis l’enfance, en grande difficulté intérieure. Essayons de dire le complexe, tout en douceur. Pas le complexe d’Œdipe ni celui d’Électre, le complexe tout court. Le dire avec des mots c’est déjà le simplifier, mais essayons. Dans ces maladies il y a presque toujours un terrain génétique. Naître avec cette fragilité biologique implique par définition qu’il y a de la fragilité dans votre famille. Il y a toutes les chances que vos parents soient moins doués que d’autres pour l’amour et la joie, plus portés que d’autres sur la mélancolie, la rage, l’abus des substances, voire la violence. Grandir dans cette ambiance instable, peu rassurante, voire affolante, aggrave bien sûr votre fragilité initiale. Et si le drame survient (quand Lynn a quatorze ans, son père se tue à la carabine…), vous risquez fort d’arriver à l’âge adulte avec une psyché en fricassée.
Où aller à partir de là ? C’est la question que pose, magnifiquement, avec passion, insistance, colère et intelligence, Ma vie est une sé rie bip . Certes ils n’y sont pour rien dans la folie de l’auteure. Mais, face à sa souffrance, que d’impertinence dans leur vocabulaire, que d’inefficacité de leurs traitements, que d’arrogance dans leur regard et surtout, que de glace dans leur cœur ! Et ça, ils y sont pour quelque chose.
« Les spécialistes en santé mentale paralysent, écrit Lynn. […]Il y a trop de facteurs. Ne savent plus quel lièvre courir. Font semblant de savoir. N’oseront jamais avouer qu’il n’y a pas de solutions. N’entrevoient pas le sur-mesure. Se cachent la tête dans le sable par manque de bonne volonté et d’humanité. » En effet, ces théologiens et curés des temps modernes, recourant à leur Bible à eux, le DSM ( Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ), accomplissent leur Eucharistie sous forme de TCC (thérapies comportementales et cognitives), grâce à des formulaires qui permettent certes de mesurer, quantifier, qualifier, séparer, classer et catégoriser, nommer et renommer les problèmes de leurs « clients »… mais en aucun cas de les apaiser.
Au fond il me semble que pour un être humain sur Terre, conscient de sa propre mortalité et des menaces qui planent sur ses proches, l’ angoisse est un état normal. Cette angoisse peut s’exprimer dans la folie ; elle peut aussi s’exprimer dans l’art. Même s’ils s’y prennent différemment, le peintre échevelé et le fou échevelé, le chanteur qui hurle et le fou qui hurle, le danseur qui gigote et le fou qui gigote, le musicien qui tape en rythme et le fou qui tape en rythme, l’écrivain qui délire et le fou qui délire sont beaucoup plus près d’une juste appréciation des choses que les petits employés de l’industrie soignante, qui s’enferment dans les boîtes rassurantes de leurs bureaux, ressassent leurs certitudes, ânonnent leurs diagnostics et écrivent des ordonnances qui enrichissent les laboratoires pharmaceutiques.
La chimie a son rôle à jouer, bien sûr ; impossible de nier les bienfaits des antidépresseurs, égalisateurs d’humeur, neuroleptiques… Mais quand la maladie s’obstine, persiste et signe, s’avère rétive à toutes les molécules du monde, ou quand les effets secondaires en annulent les effets primaires et que la prise en charge devient incontournable, comment ne pas constater le caractère violemment « inhospitalier » des hôpitaux de l’âme ? Trop souvent on n’y trouve, là encore, que formulaires administratifs, terminologie technique, pas pressés, visages fermés, regards distraits.
Lorsqu’on marche d’un bâtiment à l’autre de l’hôpital Sainte-Anne dans le sud de Paris, il est émouvant de voir les noms des allées : Nerval, Maupassant, Schumann, Nietzsche… dites donc ! On est en bonne compagnie ! À l’autre extrémité de la capitale, à Montmartre, un psychiatre parisien du nom de Pierre-Antoine Prost a fondé au XIX e siècle une clinique où artistes et écrivains pouvaient se retirer dans les moments de détresse et trouver calme et beauté, écoute et respect. « Il faut être, par caractère, disposé à cette douce bienveillance, disait Prost, qui, ne se démentant jamais, inspire et fixe la confiance du malade et l’amène à faire sans effort ce qui convient à son état. »
Non seulement il faudrait traiter tous les fous comme le Dr Prost traitait les fous artistes, mais, de plus, il faudrait que les traitants eux-mêmes s’intéressent à l’art. Devraient être obligatoires pour avoir le droit de soigner des « personnes atteintes de troubles psychiques », non la mémorisation du DSM en vue des TTC, mais la lecture de Dostoïevski, Artaud, Plath, Nelligan, Woolf, et des visites aux expos d’art contemporain, où des artistes comme Rustin, Velickovic, Dumas, Bourgeois, Buffet ou de Bruecker donnent forme à nos monstres, canalisent nos terreurs, expriment et reflètent nos angoisses parfaitement justifiées devant la violence du monde.
Ensuite, écrit Lynn Langlois… « la bonté devrait l’emporter ». Puisse-t-on l’entendre !

Prologue
Encore une fois. Encore une fois comme si c’était la première. Le tambour de mon cœur explosé, sans merci, m’assène uppercuts , directs et crochets. Le centre de mon corps, le rayonnement d’un long gémissement. Je serre les dents. J’accuse les coups. J’ai envie de vomir. Je ferme les poings. Assume ! Je marche. Je marche d’un bon pas pour ne pas perdre mon objectif de vue. J’ai un rendez- vous avec ma directrice pour lui expliquer la situation. Une dernière ? Je repousse cette évidence. La honte du désengagement me grafigne. Un escadron d’aiguilles m’attaque en traître pour s’abattre entre mes deux omoplates. Les petits que j’abandonne, une évidence coincée de travers dans le gorgoton. Si je laissais mes impulsions me dominer, brusque demi-tour et course. Je courrais droit devant jusqu’à l’épuisement. Tomber en pleine face et m’éteindre. Mettre fin une fois pour toutes à ce calvaire. Mon cœur tressaute. Se paye une arythmie sympathisant avec mon mode panique. Sa pulsation s’accélère. Le respir me manque comme si, déjà, j’étais au bout de mon sprint final. Je force mon inspiration. Je m’imagine dragon. Je propulse cet air visant le bout du monde pour chasser cette douleur qui me scie la poitrine. Inutile. Je ne vais pas pleurer. Je ne pleure plus. J’éperonne ma monture. Je me mouche. Je crache. On dirait qu’un poignard est planté là. Intolérable, mais ça ne saigne pas. Si je saignais, ça ferait moins mal. Pas besoin de mots. Ouvrir mon manteau suffirait. Peut-être qu’un bon coup de couteau, un vrai, deux ou plus, terrasseraient ce mal, moi, tout ! Aussitôt, je bannis ce fantasme. Je me l’interdis. J’ai mis des enfants au monde. Je « toffe la run ». Je suis fourbue. Le diable est en moi. J’en ai l’habitude. Je ne m’habitue pas.
Je marche penchée par en avant. Un peu à cause du poignard, mais aussi parce qu’il fait un froid de loup. L’hiver me mord les joues. Je fixe le sol raboteux malmené par les incessants gels et dégels, mon capuchon rabattu sur mes yeux pour me protéger du vent, mais surtout des regards. Je m’imagine invisible pour me donner contenance. Foutaise ! J’ai à faire face aux autres, au monde ! Bon, pour tout de suite, à la directrice. Je serre les dents. Ensuite, je pourrai m’évanouir. C’est fou comme je peux avoir la trouille. De peur, je fais comme une prière, me sermonne, me stimule. C’est une maladie comme une autre. C’est une maladie comme une autre. « Comme une autre ? Tu veux rire ! » Je tressaille. Je parle seule d’une voix de gargouille qui gargouille. Je m’en fiche que je me dis. Je m’en fiche ! Mais je ne le pense pas. Je ne suis pas d’accord. Mais c’est ça qui est ça. L’envers du décor entre en scène et avec lui, la dépression.
Je suis confrontée à l’apitoiement de l’autre qui ne saisit pas. Un billet du médecin. Ça doit être vrai. Alors, je me retrouve encore en arrêt de travail. Cette aventure m’entraînera dans les méandres du questionnement pour la ixième fois. Nous sommes en février 2007. Cette année, elle me culbute plus vite qu’à l’ordinaire. Mais ce pourrait être en mars ou en avril 1993, 1994, 1996… et ma frustration de ne pas pouvoir vivre ma vie m’exhorte, chaque fois, à rechercher les raisons même si j’en connais pertinemment la cause. Je suis une bipolaire de type 2. Type 2 ? Oui. Les manies euphorisantes et psychotiques du type 1, je ne connais pas. Dépenser sans compter ! Me sentir investie d’un pouvoir d’invincibilité ! Partir sur une galère mirobolante sans queue ni tête ! Marcher toute nue sur la ligne du milieu de la rue sans ressentir le froid à moins vingt degrés ! The king of the world ! Ce n’est pas pour moi. Je suis une type 2, du genre alternance entre hypomanie et dépression. Hypomanie ? Hypomaniaque, je ne ressens pas la fatigue. Une illusion ! Une énergie importante foisonne en moi. Je suis productive et performante. Je n’ai pas faim ni sommeil. Si cet état perdure, je deviens énervée et impatiente, soupe au lait et fébrile. L’hypomanie me domine. Ce dynamisme ardent occupera mon corps jusqu’à ce qu’il s’affaisse. Mon enveloppe corporelle, celle d’un grand guignol déserté par le manipulateur surexcité aussitôt remplacé par l’autre, d’une morosité pénible à incarner. Je vivoterai.
Je ne perds pas contact avec la réalité, ou du moins pas dans le sens psychotique du terme, ni dans les high ni dans les down . Du point de vue affectif, mon métabolisme ne fonctionne pas selon la norme habituelle. Ma vie émotionnelle se colore soit d’une tristesse persistante ou d’une allégresse qui persiste. Ces états s’installent chez moi sans réelles raisons, à savoir des causes nettement identifiables. Ce qui prête à confusion puisque tant que le chercheur n’aura pas mis le doigt sur l’origine du bobo, la faute m’en incombe même si je n’en suis pas directement responsable. – Je n’ai pas le comportement approprié ; déclencheurs ; travaille trop ; les grossesses… N’importe quoi. – Mon état change donc, disons « machinalement », ce qui ne signifie pas que je ne me rende pas compte de ce qui m’arrive. On pourrait parler de dérèglement de l’humeur pour schématiser la chose. Humeur comme dans « état d’âme », car mon tempérament et ma personnalité demeurent les mêmes. La bipolarité est une maladie. Elle ne me rend ni meilleure ni pire que je ne le suis en réalité. Je mange la claque, un point c’est tout. Ainsi, je n’ai aucune expérience des manies dévastatrices, mais celle des dépressions qui tuent.
L’hypomaniaque se fond dans le paysage de notre société hyper performante. La dépressive fait tache.
De prime abord, ce « bipolaire de type 2 » semble une tromperie, une défaite pour ne pas grandir et être responsable de ma vie. Je le ressens. Je le perçois dans votre attitude. Je me condamne.
L’entendement rejette la maladie mentale comme explication aux multiples défaites et déboires d’une vie. On cherche l’origine et la réparation du dérèglement du comportement dans l’éducation, la psychologie, la spiritualité, l’hygiène de vie. Mais, en mettre la faute sur le mental… me brise. Je me frappe à des limites et à une absence de marge de manœuvre exaspérante. Le mental, quelque chose de si impalpable et de si obscur, fait obstacle au bon sens. J’en suis pour témoigner d’une obstination à vouloir agir et être à tout prix jusqu’à ce que cette maladie mentale anéantisse mes espoirs, mes idées, mes projets. Toujours ! Avec le temps, j’ai progressé. Pas le choix. Cette maladie a eu une incidence sur mon état affectif, physique, psychologique, spirituel et intellectuel. Elle infiltre toutes les facettes de ma vie. Une vie que je réorganise en fonction de cette empoisonneuse.
Cette fois-là, encore, le regard fixé sur le bout de mes bottes, je m’en retourne à la maison pour me « refaire » une santé. La froidure humide réussit à traverser de bord en bord ma carcasse même si elle est bourrée à se rompre de honte, de culpabilité et de colère surexcitées par mon sentiment d’échec. Je croyais savoir, puis je ne sais plus. Les limites ! C’est subjectif et fantasque.
J’arrive à la maison. Je me regarde dans le miroir. L’image reflétée par cette glace est l’opposée exacte de mon visage. Je ne suis pas un visage à deux faces. Les gens me voient comme avec ce regard qui se reflète et qui, de mon reflet, me scrute en ce moment. Sans faille apparente. Cette réflexion ne me dérange qu’à cause des ridules qui la ravinent sans aucune pitié, des cernes sous les yeux et de la rosacée. Une tomate qui ratatine. Sinon, ce qui se passe d’inversé au-dedans de ce crâne, juste derrière ce front surmontant mon nez de clown, aucune trace. Cela m’agace que la réciprocité des humeurs altérant ma pensée nichée au fond de ma tête ne se perçoive pas à l’œil nu. L’imagination ? Je grimace pour donner figure à ce monstre qui me squatte. En vrai, je devrais être un Picasso ! Une envie furieuse de fracasser cette vision incohérente de moi-même me traverse. Je me fais violence.
Du tangible s’il vous plaît ! D’instinct, je m’accroche au papier. Mon esprit se distille dans un bouillonnement d’émotions. Mes pensées emportées dans un incessant va-et-vient me tourmentent. Cela me fait mal. Mais est-ce mal ? On me dit que non. Toutefois, ils n’ont pas de solution ! Qui ? Les spécialistes ! Je suis une victime de certaines zones de mon cerveau qui ne fonctionnent pas bien. Lesquelles ? Beaucoup ! Quoi ? En ce sens, « ma » maladie aurait une origine biologique. Cependant, à ce jour, aucun marqueur biologique ne fut découvert pour identifier génétiquement cette maladie. Son fondement biochimique est même remis en question. Faites de quoi ! On ne peut pas encore réparer un cerveau détraqué comme le mien. Les docteurs me donnent des pilules. Je prends les pilules. Je suis un bon soldat. Je ne veux pas être malade. Je veux juste vivre ma vie. Ma vie c’est d’être une malade mentale. Accepte ! Si le dérèglement des humeurs n’était qu’une question de neurotransmetteurs et d’échanges synaptiques de noradrénaline, de sérotonine et de dopamine… ce serait réglé. Le lithium ? Un leurre. Mes reins sont finis ! Les chercheurs cherchent. Merci. Ils cherchent pour déchiffrer les mystères de cette machinerie cérébrale et percer les secrets de cette énigme. J’espère ! Et, je doute. Pendant ce temps, je vire folle.
Je suis piégée par ce trouble de l’affect qui génère et s’exprime par un comportement troublé et troublant, les émotions-exacerbées- qui-s’expriment-par-moi-et-dedans-moi-sans-moi, que ni la bonne volonté ni la sagesse ni les médicaments ne parviennent à contrer. Je suis en déroute. Plus de frein. À ce point, l’inévitable retour du balancier me percutera pour me propulser vers le trop bas. Dans le terre-plein, sur le capot. Retrait du trafic. Hôpital.
Déséquilibrée à stabiliser.
Chaque jour, il n’y a rien de sûr. Chaque jour, ma perception du monde menée par mon cerveau me joue des tours. Chaque jour, j’écris la première page. J’ai mal et j’oublie, toutes mes forces assemblées pour survivre. Je vais bien et j’oublie, toutes mes forces ralliées pour rattraper le temps perdu. Je baigne dans l’instant présent, cherchant à apaiser une souffrance de passage. Je baigne dans l’instant présent, cherchant à calmer la surexcitation éveillée par la trop grande activité de passage. Ma conscience reste présente mais asservie, inopérante. Anxiété.
Peu importe le bord duquel j’entrevois l’avenir, je n’y vois que mêlées insensées. Pourtant, il y a longtemps, dans l’enfance et peut-être vers sa fin, il me semble qu’il y avait du sens. Est-ce possible ? Un enfant peut-il voir du sens ? L’important, c’est que je me souvienne de ce que peut être la sensation d’aller dans une direction avec conviction et sans crainte. Avec le temps, à force de vivre le déséquilibre, ce sens s’est détérioré, il s’est fragmenté. La dépression, de sa poigne sans merci, me serre les ouïes et je courbe l’échine. Je rage. Je me hais. Je m’affaisse. Chroniquement, je recule donc pour me donner une perspective sur ce tas de morceaux qui devrait avoir du sens. J’agrippe une pièce de ce casse-tête et je me mets en branle pour reconstituer ce sens qui impulse une dynamique à la vie. Ce jour-là. Écrire ! Je m’agrippe à cette idée. Un projet de survivance comme tous les autres. Me raconter pour que vous sachiez. Obsession.
La peur me cloue sur place. La peur, une éternelle rivale à supplanter. Est-ce possible après tant de chemin ? La peur omniprésente de commencer quoi que ce soit d’envergure puisque de toute façon la maladie interviendra pour le casser. Je redécouvre l’œuf chaque fois, pour ne pas dire que je tourne en rond, même si je me dirige en droite ligne vers la mort. Errance et redondance. J’angoisse.
« On doit raconter ses histoires jusqu’au bout. Les récits inachevés sont comme des esprits inquiets. Ils peuvent revenir et te hanter… Les récits inachevés peuvent devenir des ennemis 1 . » Je me stimule. Je n’ai plus rien à perdre ! Toutefois, au creux de moi, une petite voix me susurre qu’elle ne veut pas perdre ce rien qui lui reste. Je suis morte de peur.
Black-out.


1 . Henning Mankell, Tea-Bag , Édition du Seuil, 2007, p. 149.

Curriculum psychiatrique
Expériences et diagnostics

Automne 1979
Premier entretien d’une trentaine de minutes avec un psychiatre.
Lieu : inconnu en Outaouais.
Diagnostic : hystérie.
Traitement : aucun.

Automne 1988
Deuxième entretien avec une psychiatre après un premier suicide raté.
Lieu : Hôtel-Dieu de Montréal.
Diagnostic : une erreur de jeunesse.
Traitement : la télévision.

1988-1989
Troisième entretien avec un psychiatre.
Lieu : Hôpital Jean-Talon de Montréal.
Diagnostic : psychose maniaco-dépressive de type 2.
Traitement : suivi tous les mois. Pas de médication pour cause de grossesse.

Automne 1990
Premier internement en cure fermée. J’y serais peut-être encore si je n’avais appelé, d’un téléphone public dans le corridor à coup de 25 cents, la psychologue du CLSC de mon quartier pour donner de mes nouvelles et savoir quoi faire pour la suite des choses. Très surprise de mon appel, elle se demandait comment ça se faisait que j’étais encore là. (?) Je ne sais pas. Je faisais partie du décor. Durée : trois mois.
Lieu : Hôtel-Dieu de Montréal.
Diagnostic : psychose maniaco-dépressive de type 2, dépression majeure.
Traitement : Haldol, lithium, Rivotril et Surmontil.

1990-1991
Suivi hebdomadaire par une équipe de soins en psychiatrie. Un psychiatre, une psychologue, une travailleuse sociale et, parfois, une infirmière. Une équipe fabuleuse, sérieuse et permanente.
Lieu : Hôpital Jean-Talon.
Diagnostic : psychose maniaco-dépressive de type 2.
Traitement : lithium, Celexa et Xanax au besoin.

1991-2000
Suivi aux deux semaines puis au mois par l’équipe de soins en psychiatrie. Deux hospitalisations de deux semaines en 1997 et 1999.
Lieu : Hôpital Jean-Talon.
Diagnostic : psychose maniaco-dépressive de type 2 à bipolaire affective de type 2.
Traitement : lithium, Celexa et Xanax au besoin. Dépression à tous les printemps avec mixité.

2001-2003
L’équipe du tonnerre en soins psychiatriques de l’Hôpital Jean-Talon se dissout. Mon psychiatre déménage. Impossible de trouver un psychiatre qui puisse assurer mon suivi. Mon médecin de famille renouvellera mes ordonnances.

2003-2006
Suivi mensuel en externe au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS)
Lieu : Hôpital Fleurimont de Sherbrooke.
Diagnostic : Maladie bipolaire affective de type 2.
Traitement : lithium, Celexa et Xanax au besoin. Tentatives pour cesser l’antidépresseur. Dépressions avec mixité chaque printemps.

Automne 2006
Mes reins font défaut, effet dévastateur dû à la prise régulière de lithium pendant 16 ans.
Diagnostic : insuffisance rénale. On doit arrêter le lithium.
Traitement : on réduit le lithium et on ajoute du Tegretol et du Risperdal, Celexa et Xanax au besoin. Commencement de l’expérimentation pilulographique. À la recherche d’un stabilisateur d’humeur efficace.

Printemps 2007
Invalidité. Ça va mal. Je ne rate pas une pilule.

Printemps 2008
Hospitalisation.
Lieu : Hôpital Fleurimont de Sherbrooke.
Diagnostic : maladie bipolaire affective de type 2 sévère.
Traitement : Épival, Zyprexa, Paxil, Ativan ou Rivotril.

2008-2009
On poursuit les essais-erreurs. Ça va mal. Je ne rate pas une pilule.

Printemps 2009
Deuxième internement en cure fermée. Suicide raté. Je ne veux plus retourner dans le trafic. Durée : trois mois
Lieu : Hôpital Douglas de Montréal.
Diagnostic : Trouble bipolaire affectif de type 2 sévère pour sûr.
Traitement : on poursuit les essais-erreurs. Tegretol, Invega, Seroquel xr.

2009-2010
Suivi aux six semaines en externe à la clinique des troubles de l’humeur de cet institut en santé mentale.
Lieu : Hôpital Douglas de Montréal.
Diagnostic : trouble bipolaire de type 2 sévère. Et autre chose… mais pas sûr de ce que c’est. On cherche et on trouve… Eurêka !… chez moi, des caractéristiques de la personnalité limite.
Traitement : Tegretol, Seroquel xr, un peu de Lamictal, arrêt du Celexa. On poursuit l’expérimentation. Ça ne va pas très bien.

Été 2010
Le psychiatre qui assure mon suivi quitte pour aller travailler dans un autre institut. Une nouvelle psychiatre peu sympathique prend la relève. J’acquiers ma petite maison à la campagne.
Traitement : on poursuit les essais-erreurs. Augmentation du Lamictal. On raye le Xanax, elle n’aime pas. Ajout de Rivotril.

2011-2013
Mon bon docteur accepte de me reprendre comme patiente. Suivi mensuel.
Lieu : Hôpital Fleurimont de Sherbrooke.
Diagnostic : maladie bipolaire affective de type 2 sévère ou trouble bipolaire de type 2…
Traitement : Tegretol, Lamictal, Seroquel xr, Celexa et Xanax au besoin.

Hiver 2013
L’énergie n’est pas forte. Grosse intolérance au stress. Les printemps, je plonge.
Lieu : ma petite maison à la campagne.
Diagnostic : maladie Bip olaire affective de type 2.
Traitement : on change le Seroquel xr pour du Seroquel tout court. Lamictal, Celexa et Xanax au besoin.

Hiver 2014
Lieu : ma petite maison à la campagne.
Diagnostic : maladie Bip olaire affective de type 2.
Traitement : augmentation du Seroquel. Lamictal, Celexa et Xanax au besoin.

Été 2014
On enlève le Seroquel.

Hiver 2015
Lieu : ma petite maison à la campagne.
Diagnostic : maladie Bip olaire affective de type 2.
Traitement : augmentation du Tegretol. Lamictal, Celexa et Xanax au besoin.
Remarque : le 2 persiste. En ce sens, il y a stabilité et congruence d’un point de vue psychiatrique de mon affection.
J’adore le son du train qui crie. Enfermez-moi près d’une voie ferrée. Une track .



Je ne veux pas mourir, Mais en finir avec la vie
Ann Heberlein

Détabouisation
Elle est à bout Elle se taboue Timothé LT, Rapsodie
Tim, tabouer n’est pas pronominal. Impossible. Mais maman, toi, tu te taboues. Hein ? Ben, tu t’ interdis. Ça ne se dit pas. On s’interdit quelque chose ou de quelque chose. Elle s’interdit le bacon. Elle s’interdit de chanter, de sacrer, de… D’exister ? Tu te taboues maman. Tu te caches.

Allez hop !
Je suis devant cet espace blanc comme blancs veulent bien être les hôpitaux. Blanc hygiénique, blanc pur, blanc comme vide, blanc comme mémoire perdue, blanc comme commencement ou recommencement. Je suis devant ce blanc que je barbouillerai encore pour me démêler, pour faire la part des choses et devenir plus raisonnable. Carrée ! Juste ? Que de barbeaux pour tempérer tout ce rouge qui me consume parfois !
Souvent pour ne pas dire toujours. Toujours.
Toujours : mot à proscrire du langage des bipolaires, car il évoque d’après le vocabulaire de la TCC (thérapie cognitive comportementale) : tout ou rien. Une petite camisole de force psychologique pour, de manière infantile, calmer la dérive des excès émotifs et, soi-disant, aider le malade à relativiser ses ampleurs. Amplitudes qui ne devraient pas être noires ou blanches, de grosses vagues, mais de préférence grisâtres, des vaguelettes, que l’on peut repousser d’un revers de main, effacer du bout du doigt. Une insignifiance qui ne mérite pas que l’on s’y attarde et qui permettrait de poursuivre sa vie dans la zone grise, sans ombre ni lumière. On n’évoque pas, ici, la sérénité, mais plutôt la lobotomie. Se maintenir dans le buzz perpétuel. Un état où la paix de l’âme ne rime pas avec réconciliation, acceptation et pardon, mais avec jugement, rejet et bâillon. Cette TCC prescrit et moralise. On remplace une cage, un conditionnement, par une autre. Plus viable ? Elle sert à enfermer le patient dans un rôle de survivant à adapter socialement plutôt qu’à stimuler chez lui la réflexion, la responsabilisation et la maîtrise sinon la reconnaissance et la prise en charge, dans une certaine mesure, de ses états mentaux défectueux qui le malmènent, mais qui constituent, malheureusement – les bien-pensants diront heureusement parce qu’ils ne savent pas – un des aspects de la psyché du malade, une bulle, un nuage, un filtre. Une intrication digne d’un roman policier.
Souvent, donc, ma colère survient à cause d’un évènement frustrant qui me met en face de mon incapacité à agir pour changer le cours des choses. Je me bute au rempart de mes limites. Or, ce qui cloche avec cette explosion de colère, c’est la démesure de son expression nocive qui s’empare de mon esprit et de mon corps. La lave dévastatrice du Vésuve qui embrase mon système nerveux, ne me laissant aucune chance. Mon cerveau brisé n’a plus de clapet. Je perds le contrôle de cet incendie violent qui me brûle, me laissant tel un champ de ruines calcinées. J’expliquerai ceci tout simplement par cela : le traumatisme dû à la mort de mon père adoré qui s’est suicidé en me laissant seule, pas de choix, à l’âge de quatorze ans, avec une mère folle… de douleur, une petite sœur malade et un petit frère de six ans.
J’ai vu rouge, ligotée par cette fatalité, laissée à moi-même sans option aucune. Depuis, je perds mes moyens lorsque confrontée à mon impuissance, même lorsqu’il s’agit de situations triviales aussi minimes soient-elles. Une réaction due à un syndrome post- traumatique ? Je ne sais pas. Je doute. Il ne tient qu’à moi de faire une femme de moi et de ne pas succomber à l’injustice que je ressens fortement, à la victimisation. Vrai. C’est pourquoi je me modère, ici, et cherche une solution.
Ma dernière colère d’un rouge flamboyant tirant sur le noir remonte au 2 décembre 2010, jour où j’avais le plaisir de rencontrer ma nouvelle psychiatre pour la deuxième fois. Cette psychiatre qui remplaça d’office mon nouveau et jeune psychiatre parti travailler dans un autre hôpital qui, lui, remplaçait mon psychiatre qui me suivait depuis vingt ans.
Je suis lente à écrire. Je me demande pour chacun des mots que j’appose sur cette feuille, que j’efface aussitôt pour y revenir, si cela en vaut la peine et tout et tout. Le tabou me fait la vie dure. Il le faut.
Il faut : autre expression d’aprè s la TCC à éliminer de son vocabulaire, car falloir comme devoir sont des verbes contraignants qui annulent le choix et le désir. Je choisis ou je désire et me voilà plus libre, maître de mon destin, plus valeureuse. Ces changements de mots pour d’autres, un artifice des plus négligeables hérité du think positive . Nous, les humains, sommes-nous si faciles à reprogrammer ?
Alors, pourquoi avoir changé de psychiatre puisque mon bon docteur depuis presque toujours faisait l’affaire avec ses moyens circonscrits de psy et imparfaits, faut le dire ?
J’arrête ici. J’aurais voulu écrire trois pages, mais je suis lente, ce matin... maintenant, depuis ma dernière hospitalisation.
Un nuage d’amertume passe : je suis lente maintenant. Je suis lente dans le sens contraire de dynamique, efficace, endurante, énergique, résistante, vigoureuse, vigilante, agile, alerte, leste, vivante. J’en demande trop ! La psychologue du département des troubles de l’humeur de l’hôpital croit, ici, que je m’ennuie d’un truc- machin-chose, high ou de l’ancien temps. Elle dira, « du comme avant. » Du avant quoi ? Je n’ai pas posé la question, présumant avant l’hospitalisation de 2009. Cela n’est pas important. Si elle savait ! Je ne m’ennuie pas. Je me meurs. Je voudrais juste avoir l’énergie, la capacité d’exprimer et de vivre l’aspect éveillé de moi-même. Or, la plupart du temps, je suis anesthésiée.
Depuis mon dernier internement, ça ne va plus. Avant ? Pas fort, non plus. Mes après-midi sont évacués par des faiblesses physiques qui peuvent être intenses comme nausées, vertiges, tremblements, frilosité, baisse considérable de mes forces qui me condamnent à m’allonger, me culpabilisant d’avoir à me soumettre à ce rituel. Une culpabilité pimentée par une pointe de stress. Trente minutes. Pas plus ! Effectivement, lorsqu’on est bip, la sieste ne devrait pas dépasser la demi-heure – pas plus ! – sinon on alimente la dépression. Une nouveauté dans mon parcours de bipolaire ! C’est un des enseignements que cette clinique des troubles de l’humeur up to date vous prodigue lors de ses séances de psychoéducation et que l’une des psychologues s’est fait le plaisir de me rappeler lorsque je lui expliquais mes baisses d’énergie flanquées d’une espèce de confusion, et d’un sentiment de découragement virant parfois au désespoir puisque tous mes beaux projets prévus avec inspiration le matin même deviennent caducs l’après-midi venu. Je suis tout à coup hors circuit, en dysfonctionnement. Je suis si fatiguée. Sur le dos, le tempo de mon cœur en accéléré et la mâchoire serrée, je jetterai ponctuellement et de biais des coups d’œil furtifs à ma montre tout en simulant la détente. Ouf ! La demi-heure est passée. Je tremble, ma batterie est morte, mais je persiste. Je ne veux surtout pas être dépressive et par mon comportement nourrir la dépression. C’est là, par la mise en application d’un dictat émis par une personne « compétente » en maladie mentale et non en m’écoutant, que je me mets à spinner dans le beurre en faisant de vraies gaffes – frapper un cycliste ou faire une sortie de route, mettre le feu à la maison… – qui nourrissent mon désordre psychique, plombe ma santé mentale, en sus d’être déjà malade mentale.
Pas de douceurs. Je m’en veux de ne pas être capable de mener à terme ceci ou cela. Ce que j’avais planifié bien sûr puisque je ne suis plus apte à travailler comme tout autre citoyen ou citoyenne. Y en a marre d’être limitée au plus bas !
Mathématiquement parlant, zéro après-midi plus zéro soirée n’égale pas grande journée. Avec ça, essayez d’avoir un mode de vie équilibré, productif, vivant ! Elle : « Vous n’acceptez pas. » J’entends : « Comme vous n’êtes pas saaage. » « Ben non, on n’accepte pas une fois pour toutes. C’est un éternel recommencement », que je lui réponds, en visualisant le cercle infernal de l’acceptation : espoirs – piétinements – semblants d’évolution parce que beaucoup de volonté, on s’accroche puis, croc-en-jambe et chute – on piaffe – pessimisme de l’intellect – optimisme de la volonté – limites différentes, mises en actions différentes – expérimentations – espoirs. « C’est-à-diiiire », dit-elle sur un ton faussement empathique. Je pense, mais je ne le dirai pas parce que je suis civilisée : « Va donc chier ! » Je pense et je me tais devant tant de niaiserie. Je retiens un soupir d’exaspération. Je reste dans mon coquillage tel le bernard-l’ermite. L’instinct de conservation. Il y a un je-ne-sais-quoi de nébuleusement mythique au sujet de l’irritation et du bipolaire qui fait saliver les intervenants en psychiatrie et effraie le public qui fantasme : évitons le courroux. Et puis, cette pauvre fille, ce n’est pas sa faute si je suis bipolaire. Elle est là pour m’aider. Et peut-être que je retirerai quelque chose de bon de ce pénible contexte thérapeutique. Il y a toujours quelque chose de bon quelque part. Il s’agit de faire la part des choses. Je philosophe. Je me tais. Je joue le jeu de l’idiotie. Je lui explique donc le b. a.-ba de ce qu’elle prétend vouloir savoir, mais qu’elle n’écoute pas puisqu’elle ne s’implique pas. La nouveauté en thérapie : la neutralité de l’intervenant, pas d’investissement. La résultante ? Pas grand-chose. Je nage dans le vide, mais elle a gagné son salaire.

C’est une longue histoire que je tenterai de résumer, ici, pour le bien-fondé de mon sujet : la maltraitance, mot à la mode, des personnes atteintes de maladies mentales. Je suis une bipolaire. Je suis une MBA2 2 ou une « cliente » – c’est remarquablement idiot – pour le personnel psychiatrique, lorsque je suis internée. Je suis donc une personne avec une certaine expérience du milieu psychiatrique et ce n’est que de cette expérience qu’il est question : mon point de vue, un genre de témoignage.
Est-ce que la maladie mentale est pure et dure au singulier ou s’accorde-t-elle au pluriel ? La plupart du temps, la maladie mentale s’agrémente d’une « comorbidité ». Ce qui signifie que la personne, en plus d’être affectée par la maladie en question, aura un problème de consommation d’alcool ou de consommation de drogues non légales ou de personnalité ou d’une autre maladie mentale. À ce moment, on peut parler de pluriel. De plus, il y a toutes les autres difficultés psychologiques ou comportementales que la personne malade développe, et qui surviennent à cause de l’expression de la maladie qu’elle subit et des traitements chimiques auxquels on la soumet. Cette même personne, comme tout autre individu vivant en société, devra jongler avec les stress d’adap tation liés à son environnement comme habitat, climat, société, entourage, voisinage. Les états mentaux défectueux de la personne atteinte d’une maladie mentale ajoutent un coefficient de difficulté à vivre la vie telle qu’elle se présente dans notre Québec contemporain et avant et après et ailleurs en Occident, exigences- performances-consommations : surdose de stress. Une vie que l’on se fabrique, que l’on imagine impérative et qui n’est pas une sinécure, même pour quelqu’un de sain.
J’essaie de garder ça simple, mais même un individu non malade mental est difficile à circonscrire. Disons qu’il y a tout d’abord la personne avec ses qualités, ses talents, ses défauts et ses carences, enrichie de tout son bagage socioaffectif, socio-économique et intellectuel, auquel s’additionnent la maladie mentale et ses ravages, puis les conséquences des traitements psychiatriques et leurs ravages. Au bout du compte, on obtient une personne pas mal fuc kée , merci. Aussi, à l’égal de tout être humain, le malade mental sera confronté aux dépendances et blessures ou tourments d’ordre psychoaffectifs occasionnés par son implication dans les relations personnelles, conjugales, familiales, professionnelles et sociales. On n’y échappe pas. Il y a toujours un petit quelque chose à régler pour le bien-être de sa santé mentale, même pour les personnes atteintes de maladies mentales. Ne parlons pas de l’ostracisme dont ce type de malade est victime. Damnée diffamation ! La société, le monde, l’autre, mon voisin disent, d’une petite voix, « c’est beaucoup mieux qu’avant ». Avant quoi ? Je comprends avant les campagnes publicitaires promulguant un « ça se soigne », en mentionnant la santé mentale tout en faisant allusion à la dépression. Ces pubs évitent élégamment d’aborder le traitement par les « professionnels de la santé ». Bravo ! Ça se soigne comment ? Comment rétablit-on la santé mentale ? Mon voisin, « prends-tu tes pilules ? » On entretient la confusion en incluant maladies mentales dans santé mentale. Même les professionnels de la santé sont désorientés. Une jambette à tous les bipolaires et schizophrènes qui sont malades même en prenant leur médication. Bienvenue au dénigrement et à la dépréciation ! Un défi de plus à relever pour le maintien de la santé mentale du malade mental. Alors, plurielle ou singulière ? Mon psy dirait compliquée.
En bref, au printemps 2009, je me suis retrouvée dans un hôpital psychiatrique renommé parce que j’avais attenté à mes jours. Pourquoi ? J’avais décidé que la maladie mentale chronique et mortelle dont je suis atteinte gagnait la partie comme toute autre maladie incurable et mortelle. La seule différence, c’est que pour mourir d’une maladie mentale, il n’y a pas d’autre moyen que le suicide. Les alternatives étant l’abdication dans l’acceptation d’être gelé légalement d’une manière accablante pour devenir un mort- vivant fixé devant la télé ou un enfant-fou qui joue le jeu. Pourquoi ? J’abrège en invoquant ma perte d’espoir en la médecine psychiatrique, le dieu qui vous en fait voir de toutes les couleurs. Pourtant, avec un background de trente ans en bipolarité, pourquoi ne pas poursuivre mon petit bonhomme de chemin ? Ah ça ! Je suis un mélange d’acharnement et de rêverie au revers naïf et obéissant.
L’important c’est de retenir que je suis encore là à cause, dans un premier temps, de ma jeunesse ; dans un deuxième temps, de mon amour et de ma fascination pour les enfants ; dans un troisième temps, de l’effroyable souvenir d’un père suicidé conjugué au fait d’être la mère de trois beaux garçons ; dans un quatrième temps, de ma discipline personnelle ; et ultimement, de l’allégeance de mon partenaire de vie. Ces cinq facteurs m’ont aidée à tenir le coup et à maintenir le cap malgré les dépressions annuelles et cycliques. Le lithium ? J’hésite. Une arme à double tranchant comme toute médecine en psychiatrie. Malgré ma prise régulière de lithium, ma cyclothymie persistera. Ma dépression annuelle surviendra tous les printemps. Ne me parlez pas de luminothérapie ! Aucun rapport. Printemps ! Augmentation de la durée du jour, non ?
C’est sûr qu’à la longue, le corps s’use et la résistance aux stress faiblit. Est-ce aussi par l’action du lithium en sus de la cyclothymie ? Oui. Toutefois, le coup de grâce me fut octroyé par l’arrêt du lithium en raison d’une insuffisance rénale, ce qui impliquait la dialyse à court ou à moyen terme et la greffe si je persistais à prendre ce médicament. Croyez-le ou non, il y a des bips qui le font ! Constat déprimant : le poison que je m’auto-assimilais religieusement depuis dix-sept ans faisait dangereusement des siennes, les ravages dont je parlais plus haut, sans compter tous les effets secondaires que j’ai endurés lors de ma prise de ce sel. Un mal pour un bien… Sous lithium, j’ai toujours supporté et composé avec les dépressions sensiblement moins deep que celles des quatre dernières années et des deux années précédant le diagnostic de psychose maniaco-dépressive de type 2. Était-ce grâce au médicament ou parce que je suis une enragée ? Nous sommes en 1990. Au début des années 2000, mon bon docteur et moi, on rira ensemble du fait que la maladie dont je suis affectée, « ma » maladie, la psychose maniaco-dépressive aura changé de nom pour « maladie bipolaire affective », mais pas moi.
En y repensant, les facteurs mentionnés plus haut ajoutés à ma volonté d’être « normale » contribuèrent à me maintenir tout ce temps en état de survivance pour vivre de temps en temps. Mes légères hypomanies m’assuraient assez de vigilance pour réussir à faire une année en six mois. D’un point de vue planification, je m’assurais d’être au quart de tour. Prévenir. Éliminer la moindre imprévisibilité, au cas où le ciel me tomberait sur la tête. Pour le reste, lorsque le déclin se pointait le nez, avec beaucoup d’opiniâtreté, je résistais jusqu’à ce que la concentration me lâche pour de bon. Mes retraits de la vie « normale » devinrent de plus en plus laborieux et douloureux, et ma résistance au stress de moins en moins efficace. Mon bon docteur n’entrevoyant d’autre solution, pour calmer le jeu, que de me déclarer invalide. Je me suis opposée à cette fin le plus longtemps possible. Je désirais tellement être « normale » que j’en suis venue à me forger un air supranormal. Je dis ça parce que je n’ai tellement pas l’air… L’air !
Bref, l’arrêt du lithium est survenu à l’hiver 2007, juste avant le début de ma dépression annuelle. L’automne 2006 fut dédié à l’extraction d’un mélanome malin et à la diminution progressive du lithium, contrebalançant l’augmentation d’un autre stabilisateur d’humeur. En février 2007 commencèrent les démarches pour faire reconnaître mon invalidité, ponctuées de rencontres avec le médecin de mon employeur. En mars 2007, mon petit frère est mort tragiquement. J’expérimente de nouvelles pilules et je continue à préparer le travail pour mes remplaçantes. Nous nous envolons pour rapatrier les cendres de Roch. Je vois une psychologue pour m’aider… avec le deuil. Je continue à expérimenter de nouvelles pilules et à préparer le travail pour mes remplaçantes en plus d’être une mère et LA fille dans ma propre petite famille de cinq. Cinq comme les doigts de la main. Mais je suis le pouce qui n’a plus rapport. Je suis irascible, anxieuse et apathique. L’été passe. À l’automne, je ne peux plus préparer le travail pour mes remplaçantes. Je m’inscris à des cours d’anglais pour me prouver et démontrer aux autres que je ne suis pas si nounoune, je danse, je fais de la culture physique et je m’active et je ferai quelque chose : j’écrirai et j’écris… et je continue à prendre des pilules, mais rien ne va plus. Les effets secondaires sont assez incroyables dont, entre autres, l’hyperprolactinémie, soit la présence dans le sang de prolactine, une hormone sécrétée par l’hypophyse déclenchant la sécrétion de lait en maintenant l’arrêt des menstruations. Il y a le diabète insipide à cause des reins, mais y a rien là. Je me balade de la néphro logue à l’oncologue ; du psychiatre au département d’endocrinologie ; de l’oto-rhino-laryngologiste pour otosclérose au médecin de famille pour autre chose et, me revoilà chez la néphro. Et swing la baquaisse dans le fond de la boîte à bois ! Et, je fume ! Ha ! Cette diablesse de cigarette, cause de tous mes maux ! Je suis folle de fumer ou bien je fume parce que je suis folle. Une chance que j’ai une maladie mentale et non cardiaque sinon, on ne pourrait plus me soigner. Me traiter à cause de la proscription du tabagisme équivaut à un grand stress… et je suis tellement pas stable…
Finalement, je dois me faire hospitaliser au printemps 2008 : dépression majeure précédée d’une dépression mixte 3 . Je suis si amorphe et inerte que les docteurs s’ingénient à me chercher une autre maladie. Psychasthénie, schizoïdie, atonie. Ils se raviseront. Elle est au bout du rouleau. Fiou ! Épuisement me rassure plus que débilité. Ils parleront de stabilisateur d’humeur inefficace. Muette, je pense, hé ! Qu’est-ce que je gobe depuis un an ? Des paparmannes ? Mollusque, je consens. Je fais observer que c’est ma première hospitalisation depuis plus de douze ans. Les trois ou quatre autres fois depuis 1990 ne furent que de trois à sept jours, peut-être dix, histoire de me reposer un peu… La prise en charge du milieu hospitalier pour m’aider à passer au travers ?
Je déteste l’hôpital. Qui aime l’hôpital ? L’hôpital, c’est un peu comme mourir quand ça devrait être le contraire. Donc, deux semaines à me sevrer de toute cette médication-là qui n’a pas d’effet, mais énormément d’effets indésirables, pour m’en donner une autre qui devrait en avoir un. Même si cela est contestable, je suis d’un genre plutôt aimable en société, ce qui représente un atout pour obtenir un congé de l’aile psychiatrique. Ainsi, je plonge dans le trafic assez rapidement avec une toute nouvelle posologie et la vie devant moi ! À l’hôpital, à cause du facteur de prise en charge, une forme de sentiment de sécurité s’installe chez la patiente, en l’occurrence moi, comme chez tout autre malade psychiatrique annihilant le sentiment de dangerosité d’une perte de contrôle de sa personne – à cause de sa maladie – pour soi et pour les autres. Un phénomène apaisant opère : ici, tu peux être folle en paix parce que c’est « normal », les autres sont là pour veiller au grain et les tensions tombent. Ce sentiment, pour moi, est thérapeutique en soi. Peut-être que je devrais toujours vivre enfermée ? Non, c’est une boutade. Plus le séjour en milieu hospitalier est long, plus le retour au monde « réel » et « normal », un monde de fous, se complexifie. En fait, un malade mental ne réussira jamais, sinon miraculeusement, à s’adapter aux exigences et au stress d’un monde « normal ». C’est aussi mon cas. Ici, je dois dire que je suis une malade aux multiples ressources et avec de grandes capacités d’adaptation. J’ai des enfants et un conjoint qui ne m’abandonnent pas même si mes nerfs lâchent. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des malades.
Alors, cessons de nous faire croire que la désinstitutionnalisation des malades mentaux ou psychiatriques entamée dans les années soixante et telle qu’elle fut orchestrée jusque dans les années quatre-vingt-dix, au Québec, est une bonne chose. Sans compter qu’elle perdure en éclopée, n’offrant que des alternatives bancales ou pas d’alternatives du tout. Ce n’est ni mieux ni pire qu’avant, c’est différent : l’enfer. Pas l’enfer comme en Afghanistan, même s’il y a des fous ou des malades mentaux ou des gens souffrant de santé mentale ou des soldats là-bas, aussi. Une des difficultés ou l’un des mensonges que véhicule cette désinstitutionnalisation est d’évoquer la pseudo-responsabilisation des malades en axant le traitement sur la fonctionnalité au détriment du bien-être de celui- ci : se lever, manger, les pilules, se laver, les pilules, quelques activités, un peu de télé, les pilules, manger, les pilules, se coucher… Ne pas se faire de mal, ne pas faire de mal à l’autre. Qu’est-ce que tu veux de plus ? Encore heureux que l’aide sociale existe dans une société au bout du rouleau qui n’en peut plus de tous ces (ses) parasites et qui, trop souvent, les exploite pour prendre soin d’eux. Je schématise.
Par ailleurs, ne semble pas jojo la réalité du pauvre psychiatre en milieu hospitalier à la pharmacopée limitée, confronté à une surcharge de travail pouvant s’élever à 400 patients et même 1000 si l’équipe qui le seconde est compétente, délurée, efficace et humaine dans son approche. Ne pas oublier que lui aussi est un être humain en recherche d’équilibre. Tristement, à l’heure actuelle, le médecin en question ne dispose qu’exceptionnellement d’une équipe vivante et motivée de psychologues, psychoéducateurs, travailleurs sociaux, infirmiers et thérapeutes de toutes sortes. Pourquoi le ministère de la Santé et le peuple en général voudraient-ils investir pour sauver des poqués ? Des poqués du dedans de la tête. Ben voyons donc ! Résultat, si le psychiatre obtient la grâce de pouvoir travailler avec une équipe, elle en sera une d’ahuris aux facultés intellectuelles défaillantes et à la sensibilité atrophiée, sans vouloir anéantir, ici, la bonté de quelques-uns. Ne généralisons pas, car en vingt-deux ans de fréquentation de cet univers de la psychiatrie en milieu hospitalier, j’ai eu la chance de rencontrer un psychiatre et demi, une psychologue et demie et une travailleuse sociale compétents. Ce qui fait en sorte que je suis encore là pour écrire un peu. Or, ce sont surtout les encouragements de mes fils et de mon conjoint qui me poussent à tenter de circonscrire par le verbe une situation, une pensée, un état. L’écriture ne pose pas problème ; par contre le point final, oui.
Au printemps 2009, je veux vraiment mourir. Seulement, je raterai mon coup par manque de connaissances en ce domaine, de moyens et, disons, par naïveté, pour éviter une autre parenthèse que j’ouvrirai en un temps distinct. Ipso facto , je serai internée pour mon plus grand bien dans un hôpital psychiatrique univer sitaire renommé pour sa recherche scientifique dans tous les domaines de la santé mentale.
Les trois mois passés dans l’unité où j’étais confinée euh pardon, soignée, peuvent paraître telles des vacances de luxe dans un spa en Estrie : logée – au début, à quatre folles dans une chambre et sur un lit de camp parce que l’on manque de lits et que ça vaut mieux que d’être parquée à l’urgence qui déborde – ; nourrie – menu équilibré – ; la possibilité de se promener en jaquette, fournie par la maison, à longueur de journée – du moins dans les premiers jours et pas nécessairement par choix, mais plutôt pour éviter que tu t’évades, ou te blesses, ou peut-être pour te faire comprendre que tu es vraiment malade même si tu ne saignes pas et qu’il n’y a pas de soluté et tout. Ensuite tu as le choix, mais il est préférable de faire l’effort de t’habiller un peu si tu as des vêtements, si on a jugé bon de te les remettre (un privilège), car ça regarde mal – ; accès à des activités délassantes telles la télévision à volonté, revues, séances de thérapies de groupe – si on en a jugé bon –, piscine – occasionnelle et pas pour tous –, visite de l’animalerie euh pardon, zoothérapie, marche en groupe dans le parc – un privilège et si le préposé en a le temps – ou éventuellement, seule (un privilège) ; collations, diététicienne – à cause d’un taux élevé de mauvais cholestérol – on ne comprend pas pourquoi, mais on ne remet surtout pas en cause la médication –, on me prescrira un régime sans gras qui fera chuter mon poids en dessous de la limite de mon poids santé ; sécurité assurée – les portes sont toujours fermées à clef et il y a des caméras partout – ; personnel dévoué – des infirmiers et infirmières qui vous sont attitrés, qui vous traitent en clients et qui vous donnent du Monsieur et de la Madame ; les pilules sont toujours prêtes ; on peut leur demander n’importe quoi ou presque.
Une seule chose inusitée, qui, pour moi, est un plus et que l’on ne retrouvera jamais dans aucun spa de la planète à moins, en 2009, d’être immensément riche et fou : le fumoir. Le charmant psychiatre vient vous rendre régulièrement visite pour faire un petit brin de jasette et ajuster les médicaments, pas besoin de se déplacer. De surcroît, j’ai eu le plaisir de pouvoir embrasser pleine ment l’expression : les portes tournantes de la psychiatrie, lorsque vers la fin de mon séjour de trois mois, je voyais revenir ceux qui sortaient lors de mon arrivée. Un frisson me parcourut l’échine et je me suis fait la promesse de ne pas embarquer dans ce cirque.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Il s’avéra vite évident qu’il serait avantageux, pour ma part, de poursuivre mon rétablissement en continuant d’être suivie par ce jeune psychiatre et son équipe, dans cet établissement spécialisé et, comble du bonheur, non loin de ma maison à Montréal. Mon bon docteur depuis presque toujours avait migré à Sherbrooke. Une distance que je parcourais ponctuellement depuis une dizaine d’années pour ma prescription, en prime. Les arguments ne manquaient pas en faveur d’un changement. Mal m’en prit. Je me félicite aujourd’hui d’avoir persisté à maintenir le lien avec mon bon docteur malgré toutes les menaces des deux jeunes psychologues de cette fameuse clinique des troubles de l’humeur up to date .
Elles confirmaient cette attitude de « vide intérieur » à combler puisque je multipliais les rencontres d’ordre psychologique. Je me suis torturé les méninges et les boyaux à force de chercher à comprendre, à reconnaître pour enfin conjurer ce « vide intérieur » et aller mieux, car c’était et ça demeure mon but. Conclusion : du vide, il y en avait dans leurs cervelles, un point c’est tout. Cela peut sembler simple, mais que de vaines tribulations et gaspillage d’énergie brute pour en arriver à un tel aboutissement. Ce n’est qu’un exemple des angoissantes remises en question, réflexions, interrogations et triturations du moi et du ça que ces thérapeutes de la thérapie cognitive de cet établissement m’ont fait vivre pendant cette dernière année et demie.
Un autre petit exemple, pour le fun , afin d’illustrer le traitement des professionnels de la santé en santé mentale de ce lieu : le TS – travailleur social –, responsable de la séance de groupe en thérapie cognitive a décidé ce jour-là de m’enlever le sourire de la face qui ne correspondait pas du tout – en rien ? –, d’après lui, à la tragédie et au désespoir que je vivais. Je viens d’attenter à mes jours et j’ai un passé familial peuplé de morts suicidés et de maladies mentales. Je me rappelle avoir évoqué faiblement le masque social, un réflexe de survivance et ma peur de pleurer à ne plus être capable de m’arrêter… Ha ! Ha ! Le Tout ou le Rien ! Hé bien, ce jour-là, il me l’a fait violemment ravaler ce sourire, mon sourire, en me cassant littéralement : manque de transparence, d’honnêteté, d’authenticité, déni, etc., devant tous les autres malades autour de la table qui capotent. Du live palpitant ! Je m’effondrerai et je pleurerai à ne plus être capable de m’arrêter. D’ailleurs, le TS- grand-manitou se montrera inapte pour juguler ce geyser pleureur. Je suis en crise, on appelle ça comme ça. Solution du grand manitou : « Va prendre un PRN. » PRN, dans le jargon des malades, Pilule qui Rend Nono. En fait, c’est un médicament d’appoint en cas de nécessité dans le genre benzodiazépine, anxiolytique… Ce PRN pourrait vouloir dire Prescription Renouvelable si Nécessaire, mais il provient sûrement de l’expression latine pro re nata qui signifie « en cas de besoin ». Après x et y interventions, j’ai dû en conclure qu’il avait fait ça pour mon bien. En fin de compte, il ne m’avait pas cassé les dents. Une agression physique, c’est pire. Sans conteste ? Bien sûr, il ne s’y était peut-être pas pris de la bonne façon, mais il n’y a rien pour rien et c’est vrai que ce sourire, ma foi, est trompeur.
Plus tard, tous les participants et témoins, les autres psychiatrisés, de cette thérapie-choc viendront, à leur manière, me consoler. Les gens atteints de maladies mentales sont à fleur de peau et s’expriment sans fioritures, en mode direct, comme les enfants. En ces lieux, le contact physique est prohibé. On me donnera une cigarette. On pigera dans sa réserve pour me donner une friandise. On voudra partager sa collation avec moi. On voudra me montrer ses derniers dessins. On me payera un café. On m’invitera à jouer aux cartes. On voudra me prêter son maquillage. On me proposera de me mettre du Cutex sur les ongles. « T’es belle comme t’es. » « Garde ton sourire. » « Ne l’écoute pas. » « Comprends pas ? » « Porte plainte. Moi, c’est ce que je ferais. » « Ça m’a tellement viré à l’envers que j’ai dû prendre un PRN. » « On a doublé ma dose. Pis toi ? » « Qu’est-ce qui lui a pris ? » « Rien compris. » « T’es-tu correcte ? » J’ai reniflé et hoqueté le restant de la journée. Pour chaque douceur, je partais de plus belle.
Ce soir-là, j’aurai beaucoup de difficulté à trouver le sommeil malgré tous mes trucs et je me lèverai pour aller au desk parler à l’infirmier de garde et aurai le courage de lui demander une faveur : « S’il vous plaît, pourriez-vous ouvrir le fumoir pour que je puisse fumer une cigarette au lieu de prendre un PRN parce que, aujour d’hui, j’ai eu beaucoup de chagrin et je n’arrive pas à m’endormir ? » Après consultation auprès de ses collègues qui n’avaient pas d’objections, il m’ouvrit la porte. Je promis de ne rien dire. Je fumai ma cigarette en pleurnichant sous le regard de la caméra en me disant que le Bon Dieu était bon quand même. Le Bon Dieu incarné par l’infirmier de garde. Grâce à Dieu ! Ou bedon à l’infirmier ? Et, vive la cigarette ! À moins que je ne me mette au Valium… ou peut-être à la morphine… Je rêve de morphine. Dormir pour toujours. Vive la rêverie ! Bon, bon, faut pas trop que je m’excite, surtout avec la caméra de surveillance braquée sur ma caboche. Ça regarde mal. Quand t’es bip, faut pas trop que tu t’agites. À ce moment, je suis internée depuis un mois et demi, les ajustements de médicaments obligent (essais-erreurs). Je le serai encore pour six bonnes semaines. Vaut mieux se fondre dans le décor. Maintenant, je me détends un peu plus la mâchoire et j’y pense à deux fois lorsque ce réflexe, cette grimace d’un apprentissage social me crampe les joues.
L’affaire, c’est que je n’ai pas l’air malade. Je me suis mise à m’amuser lorsqu’on m’en faisait la remarque : « Je n’ai pas l’Air, je suis bi-pôle-air. » Par contre, dans le milieu psychiatrique, on n’entend pas à rire. Il y a sûrement anguille sous roche. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ainsi, l’équipe soignante de cette clinique des troubles de l’humeur s’appliquera à m’aider en dépistant d’autres maladies mentales ou troubles de la personnalité ou traits de personnalité troubles qui favoriseraient « mes rechutes ». Ça prend un déclencheur ! « Déclencheur », une invention de la psychiatrie moderne qui n’a pas encore cerné les véritables causes des pathologies chroniques comme la bipolarité et la schizophrénie. On s’évertuera à découvrir et à me trouver des problèmes d’attitude symptomatiques au borderline en évoquant le « vide intérieur », « l’instabilité émotive » et « l’hyperémotivité ». Je la vois, cette psychologue, arborant une expression qui ne veut rien exprimer et je l’entends : « Vous n’admettez toujours pas votre vide intérieur… » Je lis dans son attitude mimant une impassibilité mensongère : « On piétine. Je perds mon temps… » Je regarde par la fenêtre en laissant libre cours à la mesquine pensée qui me traverse l’esprit : « … et le contribuable gaspille son fric en investissant dans ton travail pour mon mieux-être ». Le vide ! Elle y tient. J’en ai-tu fait du millage là-dessus ? Des pages et des pages à tenter de circonscrire ce vacuum qui m’aspire. Vidant ! J’aspire à déchiffrer cet épiphénomène invisible que je suis, qui perturbe ma maladie. Donner corps et démembrer cette borderline pour en finir avec la bipolaire !
Est-ce qu’il y a quelqu’un qui m’écoute ? J’ai rempli une quantité assez impressionnante de questionnaires aux fins d’évaluations diverses sans que l’on me transmette les résultats avec transparence. J’assisterai assidûment à leur session de psychoéducation sans apprendre quoi que ce soit de nouveau. Comment est-ce possible ? Un gros vide. Au début, nous étions quinze, dont moi, le vétéran, sans véritable droit de parole puisque j’avais les réponses ou trop de questions sans réponses. À la fin, nous étions trois. Serait-ce parce que les clients ne veulent pas recouvrer la santé ? Je vous le donne en mille. Insipide ! Et puis, il y a le fameux film avec les témoignages de malades mentaux bien dans leur peau qui mènent une vie épanouissante avec leurs troubles et leurs psychotropes. C’est excellent pour le moral, surtout quand t’en arraches ! De plus, on n’échappe pas à la liste de tous les gens célèbres atteints de maladie mentale. Comme si c’était merveilleux ! La célébrité ou la maladie mentale ? Comme si célèbre ou malade mental ou, encore mieux, les deux rimaient avec bienheureux ! Vous savez, cela ne me rassure guère. Que de destins tragiques ! Imaginez, la rencontre « éducative » avec les amis et la famille aura lieu un jour de semaine en après-midi. Super, quand le conjoint travaille de jour et que les enfants vont à l’école. Pourquoi ? Budget. C’est bien compréhensible puisque c’est moi, la contribuable cliente, qui paye.
Je remplirai quotidiennement mon journal de l’humeur. Je suis déjà très disciplinée, vestiges d’avant le printemps 2009. J’ai aussi une hygiène de vie assez irréprochable, sauf pour la cigarette. Le psychiatre m’enlèvera mon antidépresseur parce que c’est mauvais pour les bipolaires, ça stimule l’hypomanie et favorise la dépression mixte. J’accepte et je serai d’un point de vue émotif déglinguée parce que à fleur de peau. Je pleure pour un oui ou pour un non. « C’est normal puisque le Celexa, ça gèle… », dira-t-il. Comme si les autres médicaments… Il me prend pour une conne. En fait, ils nous prennent souvent pour des cons. Ah oui ? Ha bon, si c’est pour le mieux, qu’est-ce que je ne ferais pas. On ose même parler de rédemption lorsque ce n’est qu’une accalmie. Je le sais puisque ça fait plus de trente ans que je me fais charrier par mon cerveau. Je laisse dire et je me laisse faire. Je leur donne le bénéfice du doute. Je remets ma vie entre leurs mains parce qu’ils ont la science et que je souhaite tellement que ça marche. On me dirait de m’immoler par le feu, de me plonger dans un bain d’acide, que je le ferais ! On te fait accroire qu’il y a une solution et tu acceptes d’expérimenter toutes les formules de médicaments inimaginables jusqu’à t’user le système nerveux à la corde en sachant bien, au fond de toi, que ça n’a pas de bon sens. Mais qu’est-ce que tu peux faire ? Un refus de traitement ? En général, les malades s’écœurent et claquent la porte. Vivement la rue ! aaaAAAH ! Je respire. Scénario : tôt ou tard, ils se déglingueront pour revenir aux urgences. Un manège. Une fois que tu entres en psychiatrie, t’es ben mal pris mon vieux.
Je rencontrerai régulièrement les psychologues de cet institut en santé mentale : une, en formation qui s’en va, puis l’autre, qui gentiment prend la relève. Leur raconterai mes difficultés d’adaptation, ma fatigue, ma certitude que ma maladie est d’origine biolo gique et qu’à la longue, le psychisme s’en ressent et non le contraire. Mon cerveau fait des siennes, se détraque et me détraque et non le contraire. Ben voyons, comment ça se fait qu’en 2010, j’en suis à psalmodier une telle évidence à des spécialistes ! Mais oui je sais, le légendaire « multifactoriel ». Je suis d’accord. Qu’est-ce qu’on fait maintenant et ensuite ? Les spécialistes en santé mentale paralysent. Il y a trop de facteurs. Ne savent plus quel lièvre courir. Font semblant de savoir. N’oseront jamais avouer qu’il n’y a pas de solutions. N’entrevoient pas le sur-mesure. Se cachent la tête dans le sable par manque de bonne volonté et d’humanité, l’ego : pas d’argent, pas de moyens. Suivant ! Ne font même pas de rapiéçage. Te découpent en petits morceaux : à quoi ça sert, tous ces tests et évaluations psychologiques, s’ils ne peuvent reconstituer le portrait ? Suivant ! Je suis fâchée, mais je ne me fâcherai pas.
Je leur répéterai ma fatigue, mon manque de confiance, mon estime personnelle qui surnage, les enfants, mon conjoint, les inquiétudes, ma difficulté à actualiser mon potentiel, le médicament que l’on ne trouve pas, mon manque de stabilité, mon manque d’énergie, ma peur d’une autre dépression imminente. Je rappellerai ma difficulté à identifier mes envies et mes besoins, à ne plus savoir comment me faire du bien, à ne plus savoir sur quel pied danser pour ne pas déclencher une rechute. Je dirai ma peur d’entreprendre quoi que ce soit d’envergure parce que je serai obligée d’arrêter à cause de la dépression. J’exprimerai la frustration et la colère ressenties lorsque je suis dépossédée de mes moyens ou par rapport à l’injustice que je ressens lorsque je suis à terre à cause de mon cerveau, même si j’ingurgite toutes les cochonneries médicamenteuses censées m’aider. J’évoquerai la périménopause avec la confusion et les chaleurs, les médicaments et leurs effets secondaires, ma fatigue, mon manque d’appétit, ma fuite dans l’action. Ma propension au rangement excessif, lorsque je suis déstabilisée et stressée. Un médicament peut-être ? La dépression se pointe… et ainsi de suite jusqu’à ce que la dépression mixte, puis majeure me frappe de nouveau. Je suis fâchée. Non, je ne veux pas aller à l’hôpital ou dans un centre de répiiit !
On me répondra par les causes multifactorielles, les symptômes récessifs de la dépression, la patience, l’influence des pensées sur l’attitude et non le contraire. On m’accusera de perfectionnisme. J’arborerai une expression clownesque affectée d’ironique pour regarder cette psy. On me passera un test pour me démontrer que je suis bel et bien atteinte de cette imperfection. J’échouerai à ce test. On me resservira le multiple, le déclencheur, la peur de l’échec quand c’est de moi dont j’ai peur et des aléas de mon cerveau. On mentionnera à nouveau l’acceptation, le repos, prendre soin de soi, l’exercice, mais pas trop, les siestes de pas plus d’une demi-heure. On insistera sur l’idée de me calmer quand je suis trop excitée et de m’activer lorsque je suis trop calme. On évoquera la compulsion obsessive, l’obsession compulsive, toc-toc. Et, encore la multiplication des facteurs. Une épidémie ! On ne démordra pas du concept de l’influence des pensées sur le comportement et non le contraire. Normal, nous sommes dans la cognition, la TCC. Et toc ! On reviendra sur le trouble de la personnalité, sur l’instabilité émotive… On me proposera une thérapie pour améliorer les traits de personnalité qui engendrent et activent la maladie mentale et non de thérapie pour aider à guérir ma personne des mauvais traitements que la maladie mentale me fait subir… On ira jusqu’à l’offrande de m’inscrire à une série d’ateliers psychoéducatifs sur le sujet. Une faveur, puisque contingentée.
Et ainsi de suite jusqu’à ce que la dépression dont je n’arrive pas à me débarrasser me rende folle. Mais est-ce bien de mixité dont il s’agit ? Faisons-la écrire un peu sur le sujet, décrire ses symptômes… « Avez-vous des idées suicidaires ? Oui ? Ho ! Euh… Alors, c’est manifestement majeur ! Elle est fâchée ! ? » En colère, dites-vous ? Une décharge de violence me traverse à un tel point que j’en bave. Je défrise, même. On est surpris. Elle ne veut pas aller en centre de répit. Vite, appelons un membre de sa famille pour qu’on puisse la surveiller à la maison, sinon on ne la laisse pas partir d’ici. « Vous savez, il y a toujours l’urgence. — Non merci. Pas question que j’embarque dans ce cirque ! » On rejoindra Denis, mon conjoint, qui est à l’extérieur du pays. Jamais, auparavant, on ne communiquera avec lui, jouant la carte de la confidentialité. Respect de la vie privée, mon cul ! Vie privée, un tour de passe-passe du monde de la psychiatrie pour se donner les coudées franches dans leur marécage mystérieux. Il leur affirmera que je peux quitter ces lieux sans aide ni escorte. On trouvera quelqu’un pour la garder à la maison. Je suis découragée et honteuse. C’est assez flyé et paradoxal. Denis, qui n’a jamais vu la face de ces psychologues et vice versa ni participé à aucune session d’information, leur dictera quoi faire. Et on lui confère toute l’autorité. Je ne suis rien, un néant anéanti. Je me sens vraiment vide, vidée et exaspérée au maximum. Nous sommes à la clinique des troubles de l’humeur de ce méga-hôpital spécialisé en santé mentale, dans un petit bureau de psychologue. Alloooo ! Allo travail en collabo.
Un nuage de déception passe : là où vulnérabilité et sincérité ne se rencontrent pas.
C’était au printemps 2010. Depuis, mon charmant psychiatre, complètement surmené, a quitté ce méga-super-hôpital prestigieux pour un autre. Il me laissera aux bons soins de la psychologue de l’équipe de zigotos des troubles… qui se devait de me thérapeutiser de mes traits de personnalité borderline . En raison de sa grossesse, elle se doit de se prévaloir d’un retrait préventif. Elle ne sera pas remplacée de sitôt, on ne sait pas… Alors, elle quittera en me laissant, elle-même, aux bons soins de la Doctoresse Know – nom fictif –, une psychiatre nouvellement permanente dans ce réputé département de la clinique des troubles… C’est elle qui, du haut de son omnipotence, le 2 décembre, m’accueillera avec un : « Ah ! C’est vous la malade qui n’a pas l’air d’être malade, mais qui l’est. » Je respire par le nez. Elle avait dû feuilleter mon dossier entre notre première rencontre et celle-là. Je suis surprise. Rares sont les psys qui ont le temps de lire un dossier. La visite subséquente, elle m’avait confondue avec une autre patiente qui portait le même nom. C’est ce qu’elle me raconta. Cette doctoresse Know, anciennement du CHUM – Centre hospitalier de l’Université de Montréal –, me considérait telle une idiote. Ensuite, elle m’interrogera sur mes irritabilités et rayera quelques médi caments sur ma liste parce qu’elle ne les aime pas et en ajoutera d’autres. Bonjour la visite, on se reverra dans six semaines.
Dans l’ascenseur, je laisse libre cours à mon irritation : « Je n’aime pas, je n’aime pas. » Comme si je ne savais pas que le Xanax est un benzo ! Je serre les dents. En chemin, je ruminerai cette frustrante entrevue. Une de trop. Lorsque vous croisez un fou qui parle seul, dites-vous qu’il doit sortir de chez son psy. En arrivant à la maison, qui est-ce qui recevra le paquet de mon trop-plein ? Denis. Il a d’autres chats à fouetter. J’exagère. Je claquerai la porte. Je m’activerai bruyamment dans le ménage en invoquant tous les saints.
Imaginez, je suis en changement continuel de médicaments depuis l’automne 2006 : – de lithium et ajout de Tegretol + plus ou moins de Celexa et de Xanax ; – de lithium + de Tegretol + un peu de Lamictal + plus ou moins de Celexa et de Xanax ; puis Tegretol + Risperdal + plus ou moins de Celexa et de Xanax ; puis Epival + Zyprexa + Paxil + Ativan ou Rivotril + Concerta puis Tegretol + Seroquel + plus ou moins de Celexa et de Xanax ; puis Tegretol + Invega + Seroquel xr + plus ou moins de Celexa et autre PRN ; puis Tegretol + Seroquel xr + plus ou moins de Celexa et de Xanax ; puis Tegretol + Seroquel xr + Lamictal + Celexa ; puis Lamictal + Tegretol + Seroquel xr + Celexa ; puis nous nous dirigeons vers + de Lamictal et de Seroquel xr mais moins de Tegretol (elle n’aime pas) + petit Celexa, peut-être, moins le Xanax (elle n’aime pas) +, peut-être, un petit quelque chose d’autre. Et ce, sans compter que les doses varient selon l’ajout ou la suppression d’une nouvelle pilule avec effets secondaires et symptômes de sevrage. Essais- erreurs. De plus, je me tape du Crestor parce que mon taux de cholestérol est déréglé, probablement parce que les antipsychotiques et le foie ne font pas bon ménage. Mais, qu’est-ce que tu veux ? Et le pancréas, lui ? Dans le temps comme dans le temps, un problème à la fois ! Aussi, il y a le Prometrium pour cause d’hyperplasie de l’endomètre et pour, peut-être, atténuer les symptômes de la périménopause. Docteur ! Docteur ! J’ai mal au cœur !
Bientôt, nous serons en janvier 2011. Je me tape des dépressions mixtes et sévères ou majeures chaque année. À la longue, je crois qu’on ne revient pas tout à fait des cendres d’une dépression. Je suis faite à l’os.
Peut-on réellement évoquer en ce cas la maltraitance ou l’intimidation par omission ? Ne serait-ce pas plutôt un manque de communication ? Une autre expression assez galvaudée. Que voulez-vous, je suis en panne d’imaginaire. Je prends peut-être trop de pilules. Tiens, je vais le demander à mon psychiatre. À moins que ce ne soit la cigarette qui embrume mon cerveau. Eh oui, je suis une fumeuse, mais non une fumisterie, car j’existe. Exit ?


2 . Maladie bipolaire affective de type 2.
3 . Dépression mixte ou phase mixte : symptômes dépressifs enchevêtrés à des symptômes maniaques ; affect triste avec une accélération de la pensée et un ralentissement moteur.

Point d’orgue
Tu te caches. Ce mot de mon enfant m’a fouetté le sang. Après quatre années de barbotage et de gribouillis avec mes fantômes pour ne pas sombrer à tout jamais dans les eaux troubles de la dépression, je plonge à corps perdu dans le flot de l’écriture. Je n’ai plus rien à perdre.
Aussitôt rédigé, j’expédiai le premier jet de ma détabouisation à un ensemble de personnes, des plus proches jusqu’à quelques lointaines, dont certains organismes du répertoire des ressources provinciales en santé mentale.
Les retours s’avérèrent nombreux. Beaucoup de messages d’encouragement exprimant la stupéfaction, l’incompréhension et l’impuissance. Aussi, des interrogations et de la curiosité.

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