La guerre de 1870-1871 en Touraine
230 pages
Français

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Description

Cet ouvrage présente sous forme épisodique et anecdotique une cohabitation imposée, utilisant principalement des sources allemandes : monographies consacrées aux unités impliquées dans les événements en Touraine, lettres, journaux intimes et mémoires de témoins oculaires. Son apport est précieux pour l'étude d'une guerre encore mal connue.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 125
EAN13 9782296464476
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La guerre de 1870-1871
en Touraine

Un nouvel éclairage
Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland


La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d’étude et des périodes historiques.
Elle comprend deux séries : la première s’intitulant "Travaux" est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l’historien.

Série Travaux

Fernando MONROY-AVELLA, Le timbre-poste espagnol et la représentation du territoire, 2011.
François VALÉRIAN, Un prêtre anglais contre Henri IV, archéologie d’une haine religieuse, 2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ, De Sedan à Sarajevo. 1870-1914 : mésalliances cordiales, 2011.
Pascal MEYER, Hippocrate et le sacré, 2011.
Sébastien EVRARD, Les campagnes du général Lecourbe, 1794-1799 , 2011.
Jean-Pierre HIRSCH, Combats pour l’école laïque en Alsace-Moselle entre 1815 et 1939, 2011.
Yves CHARPY, Paul-Meunier, Un député aubois victime de la dictature de Georges Clemenceau, 2011.
Jean-Marc CAZILHAC, Jeanne d’Evreux et Blanche de Navarre, 2011.
Ingo Fellrath
Francine Fellrath-Bacart


La guerre de 1870-1871
en Touraine

Un nouvel éclairage


Préface de Jean-Mary-Couderc
Ouvrages publiés par Ingo Fellrath :

Les Orientations littéraires de Georg Herwegh
(Thèse d’État) 1991

Avec Francine Fellrath-Bacart, à compte d’auteur :

Plaques et Stèles commémoratives (1939-1945) en Indre-et-Loire (Éditions La Simarre. Mai 2007)

Ouvrages publiés par Francine Fellrath, à compte d’auteur :

Des rives (Volumes 1 et 2). 2004-2005
Pointes de Feu. 2006
Cours et Courants. (Éditions Digitales Pourpres. Juin 2008)


Première de couverture : Tombe d’un soldat Allemand, cimetière de Vouvray, détail. (Photo Ingo Fellrath)

Quatrième de couverture : La croix des Prussiens, Sepmes, détail. (Photo Ingo Fellrath)


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54971-5
EAN : 9782296549715

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Pour Elsa Line
Pour Nora Élise
Les fautes en politique ont presque toujours des conséquences
plus graves que les crimes.
Achille Tournier
La Politique – Pensées d’Automne
PRÉFACE
Membres des Amis de l’Académie de Touraine, Francine et Ingo Fellrath ont signé là un ouvrage précieux pour les historiens tourangeaux travaillant sur le conflit de 1870-1871. Dans la mesure où il est peu de travaux français sur ce conflit qui aient à ce point recouru aux archives allemandes, son intérêt dépasse le cadre de notre province.
Ingo Fellrath était un ami discret mais hypersensible qui paraissait porter à lui seul la croix des exactions dues aux armées de son pays natal. Il se sentait concerné par les trois conflits franco-allemands et d’abord par celui de 1939-1945 que ses parents n’ont jamais voulu aborder avec lui.
Ingo Fellrath a joué un grand rôle dans le dénombrement des plaques et des monuments de la Seconde Guerre mondiale dans notre province ; un ouvrage, constitué d’un inventaire photographique en témoigne. Encore moins connu fut son rôle à propos du massacre tourangeau de Maillé lorsqu’il contribua à l’appel à la justice allemande pour qu’elle déclenche une enquête dont les résultats ne sont pas encore connus.
On retrouvera dans cet ouvrage la rigueur et la volonté du chercheur que fit même reculer la Parque Atropos, puisqu’il l’avait pratiquement terminé lorsqu’il fut emporté par une affection traîtresse. Sa femme Francine qui l’avait secondé, et dont il voulait qu’elle cosigne ce travail, a ensuite mis en forme l’ouvrage.
Ce travail fait honneur à l’Histoire et à la Touraine. Grâce à lui, les Tourangeaux savent pour la première fois quelles furent les intentions et les réactions de l’ennemi. On y trouve, écrites dans une très belle langue, de précieuses contributions comme par exemple le portrait du général Hartmann, l’admiration des officiers et des hommes de troupe, pour la beauté de notre province et pour sa capitale, leur étonnement devant la présence à demeure dans notre cité d’étrangers et surtout d’Anglais. Nous n’avons qu’un regret : les témoignages allemands restent apparemment – et c’est compréhensible – plus que discrets sur les exactions des troupes, comportement qui semble être le fait des soldats de la base.
L’ouvrage se termine par une riche et précieuse bibliographie et une annexe indiquant les tombes des militaires morts dans les deux camps. Ma plume se permet d’exprimer ici les remerciements que la Touraine, si elle pouvait le faire, ne manquerait pas de leur adresser pour la qualité de leur travail.
Jean-Mary-Couderc

Président de l’Académie des
Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage était en voie d’achèvement lorsque, le 6 avril 2010, Ingo Fellrath nous a brusquement quittés. Il en est l’inspirateur, le principal artisan, le véritable auteur. Depuis le début, notre tâche a seulement consisté à l’accompagner dans son entreprise, nous appliquant à relire le texte, agencer les chapitres, rechercher la langue et le style appropriés dans l’exercice délicat que représente la traduction. Par ailleurs, des documents qu’il devait consulter nous sont parvenus après son décès, tel le Rapport du Capitaine Sansas , commandant de la 1re Compagnie des francs-tireurs de Tours – 48 pages – reçu de la BnF le 30 avril, ainsi qu’un livre par prêt interbibliothèques en date du 18 février, et arrivé… le 15 juillet : il s’agit du récit d’Hermann Tiemann du 78e Régiment d’infanterie, paru vingt-cinq ans après la guerre, en 1895, et dont nous avons retenu une douzaine de pages.
Ne lui restait plus que le dernier chapitre, « La Mémoire et la Commémoration », ainsi que l’introduction à élaborer. Nous avons tenu compte de ses notes manuscrites et tenté d’y rester le plus fidèle possible afin de les rédiger, terminer le livre et y inclure les notes de bas de page.
Sur l’ensemble, il nous manquera son dernier regard critique et rigoureux.
D’avance, nous vous prions de nous excuser pour les inexactitudes ou les erreurs qui nous auraient échappé au cours de nos maintes relectures.

Francine Fellrath-Bacart
INTRODUCTION
Pendant vingt-cinq ans, entre 1871 et 1896, personne d’autre que Mgr C. Chevalier n’a entrepris d’écrire l’histoire de la Touraine sous la guerre de 1870-1871, de se pencher sur ses sacrifices, ses souffrances, de présenter une synthèse de cette catastrophe pour le département. Seul le fait que Tours fut la capitale éphémère d’un gouvernement républicain a engendré de la littérature et des études
L’ouvrage de Mgr Chevalier fut terminé l’année même, rédigé à la demande de la municipalité, et publié vingt-cinq ans plus tard. Son biographe ne donne pas les raisons et se borne à dire qu’il était la propriété du maire Eugène Goüin (1818-1909).
Quarante ans après, en 1902, Victor Aubin fit paraître La Touraine pendant la guerre 1870-1871.
Cinq volumes étaient projetés, composés de six parties.
Volume I « Tablettes chronologiques », des éphémérides :
Du 16 juillet 1870 au 9 mars 1871 : évacuation du département par les troupes allemandes
Lettres, discours, souscriptions publiques, ambulances, etc.
Les fils de Touraine sur les champs de batailles. Récits de guerre, biographies
Histoire des communes d’Indre-et-Loire pendant la guerre
Récits et anecdotes. Chronologie
Le mouvement patriotique en Indre-et-Loire depuis la guerre 1870-1871
(donc après-guerre) : tombes militaires et monuments commémoratifs
Mais en réalité, le premier volume s’arrête au 19 janvier, date d’entrée des troupes allemandes à Tours, « la botte prussienne », il manque donc toute la période de l’occupation, riches en événements ! Ses rigueurs, ses vexations, sacrifices exigés, etc.
En un mot, un panorama complet, un ouvrage qui, une fois achevé, aurait pu être exhaustif, tout au moins en ce qui concerne les sources françaises, on peut le supposer. Pourquoi cet arrêt du projet après le premier volume ? À cause du manque d’intérêt ? De mauvaises ventes ? L’éditeur a-t-il renoncé, évaluant le risque financier trop important ? S’est-il demandé : « Qui est ce Victor Aubin ? » A-t-il déposé son bilan ? Nous n’avons pas trouvé de réponses à ces interrogations. TOURS CAPITALE de Mgr C. Chevalier a été exploité, pillé. Exact jusque dans les détails, le contenu a été confirmé par des sources allemandes.

Ces deux ouvrages, qui représentent une somme inestimable, n’ont jamais été remplacés, ni égalés, si ce n’est par des auteurs s’inspirant de sources françaises. Toutes les publications ultérieures font l’impasse, et ce, jusqu’à nos jours, sur une littérature de mémoires, de souvenirs de guerre, de lettres rédigées par ceux qui ont combattu et séjourné en Touraine. Dans le meilleur des cas, on cite une traduction de l’ouvrage du Grand état-major et les mémoires de Moltke (traduits).
Les Prussiens ! Les Prussiens ?
Évoquer la guerre de 1870 dans la conversation déclenche invariablement la même réaction en Touraine, une exclamation du genre « Ah, les Prussiens, les uhlans… ! » Jean-Mary Couderc {1} et Jacques Maurice {2} ont raconté comment ces deux noms ont hanté les esprits des anciens au point de réapparaître encore, longtemps après la guerre, dans le langage de tous les jours. Mais les Tourangeaux ont-ils vraiment eu affaire à des Prussiens dans le sens strict du terme, à savoir à des troupes prussiennes composées de ressortissants prussiens ? C’est à voir. Le principal corps d’armée ayant opéré dans le département fut le Xe qui faisait partie de la IIe armée sous le commandement du prince Frédéric-Charles. Il comprenait les unités suivantes :
19e division d’infanterie
78e régiment d’infanterie (de Frise orientale)
91e régiment d’infanterie (d’Oldenbourg)
16e régiment d’infanterie (3e de Westphalie)
57e régiment d’infanterie (8e de Westphalie)
9e régiment de dragons (1er de Hanovre)
1er groupe à pied du 10e régiment d’artillerie de campagne (de Hanovre)
2e compagnie du 10e bataillon de pionniers (de Hanovre)

20e division d’infanterie
79e régiment d’infanterie (3e de Hanovre)
56e régiment d’infanterie (7e de Westphalie)
17e régiment d’infanterie (4e de Westphalie)
92e régiment d’infanterie (de Brunswick)
16e régiment de dragons (2e de Hanovre)
2e groupe à pied du 10e régiment d’artillerie de campagne (de Hanovre)
1re compagnie du 10e bataillon de pionniers (de Hanovre)

Unités de corps :
10e régiment d’artillerie de campagne (de Hanovre), batteries montées et à pied
10e bataillon de train (de Hanovre)
10e bataillon de chasseurs (de Hanovre)
ambulances, boulangerie de campagne, etc.

Que peut-on déduire de cet ordre de bataille ? D’abord, deux régiments, le 91e et le 92e, sont originaires l’un du duché de Brunswick, l’autre du grand-duché d’Oldenbourg, deux états ayant adhéré à la Confédération de l’Allemagne du Nord et obligés de fournir un contingent.
Cinq régiments (y compris celui de la Frise orientale) et trois bataillons proviennent de Hanovre, c’est-à-dire de l’ancien royaume de Hanovre annexé par la Prusse en 1866 et devenue une province. Ils constituaient la base du Xe corps d’armée créé sur décision royale du 11 octobre 1866. Les régiments et bataillons portant le qualificatif « hanovriens » étaient tous, à l’origine, des unités formées à partir d’unités bien prussiennes du Brandebourg, de la Prusse orientale, de la Poméranie et de la Silésie. Le décret royal du 11 novembre 1866 instaura la conscription dans la nouvelle province, à savoir le remplacement des hommes de troupe prussiens par des jeunes gens du cru. Quatre années plus tard, en raison du renouvellement, ces unités étaient donc devenues « hanovriennes », à l’exception des cadres, des militaires de carrière, la plupart du temps, qui devaient rester en place ou arriver de Prusse par nomination. Dans une certaine proportion, des officiers de l’ancienne armée hanovrienne furent autorisés à servir la cause des nouveaux maîtres, tel le capitaine Knauer que nous allons retrouver ultérieurement dans le département. Knauer, officier d’artillerie, était titulaire de deux distinctions qui lui avaient été décernées pour sa participation à la bataille de Langensalza (29 juin 1866), victorieuse pour l’armée hanovrienne – et qui capitula le même jour ! Knauer, âgé de trente-sept ans, y avait été blessé au genou. Lorsque le roi George V le délia de son serment et le congédia, il proposa ses services à l’armée prussienne, apparemment sans état d’âme. Moins d’un an après, il y fut intégré en conservant son ancien grade et nommé chef de batterie au 10e régiment d’artillerie de campagne.
Quatre régiments d’infanterie proviennent de la province prussienne de Westphalie, du moins, c’est leur dénomination qui le suggère. La réalité est plus complexe. Un seul régiment est vraiment originaire de la province, le 16e. Les trois autres avaient, avant 1866, leur garnison dans la province prussienne de Rhénanie. Ces quatre régiments furent envoyés encore en 1866 dans la province nouvellement conquise et formaient, avec les régiments dits « hanovriens », les forces de l’ordre, pour le dire clairement. Ils cantonnaient dans la ville de Hanovre et dans d’autres localités, comme Göttingen, Celle et Osnabrück. La Rhénanie et la Westphalie avaient échu à la Prusse lors du Congrès de Vienne (1815) qui avait redessiné la carte de l’Europe et celle de l’Allemagne en particulier. Prétendre que les Rhénans et les Westphaliens, majoritairement catholiques, furent ravis de se retrouver dans le giron de la Prusse, dont le roi était summus episcopus de l’église protestante, serait malmener la vérité. Un profond sentiment de divergence subsistait dans ces provinces où les habitants étaient restés Westphaliens et Rhénans de cœur, cultivant leurs différences culturelles et religieuses.
En juillet 1870, l’encadrement du Xe corps qui fut appelé « hanovrien », surtout en raison de sa provenance géographique, comptait toujours dans ses rangs le plus grand nombre de Prussiens de souche ou d’adoption de longue date, à commencer par les grands chefs : le général von Voigts-Rhetz, né en 1809 au duché de Brunswick, mais militaire prussien depuis l’âge de dix-huit ans. Quand la guerre éclata, il était en même temps gouverneur général de la province. Son chef d’état-major fut le lieutenant-colonel von Caprivi, né en 1831 à Charlottenburg (Berlin), militaire depuis 1849. C’est lui qui sera nommé chancelier du Reich en 1890 pour succéder à... Bismarck ! À titre d’exemples, nous relevons encore les origines de von Wedell, « commandeur » de la 38e brigade, né en 1820 en Poméranie, sous-lieutenant à l’âge de dix-huit ans [le terme Kommandeur est distinct de Kommandant en allemand : il désigne le chef d’une troupe, le plus souvent d’un bataillon ; nous avons utilisé sciemment le mot « commandeur » en français, car il désigne, dans plusieurs ordres civils et militaires, un grade plus ou moins élevé].
Nous relevons aussi les origines de von Woyna, commandeur de la 20e division en remplacement de Schwartzkoppen, né en 1812 en Prusse orientale, militaire depuis l’âge de dix-sept ans, du colonel baron von Lyncker, commandeur du 78e régiment, issu d’une vieille famille prussienne avec des branches en Silésie et en Prusse orientale (un de ses membres sera aide de camp en chef de l’empereur Guillaume II), le colonel von Valentini, commandeur du 79e régiment (de Hanovre), puis commandeur de la 39e brigade qui compte dans sa famille un général ayant combattu sous les ordres le maréchal Blücher et dont un autre membre sera le chef du cabinet civil secret de Guillaume II, le baron von der Goltz, commandeur de l’artillerie du corps, issu d’une célèbre famille noble avec des branches dans le Brandebourg, en Poméranie et en Prusse orientale – elle a fourni d’innombrables officiers, dont cinq maréchaux de camp à l’armée prussienne –, le lieutenant-colonel von Waldow, commandeur du 16e régiment de dragons (de Hanovre), issu d’une famille ancienne du Brandebourg, le commandant vom Berge und Herrendorf, commandeur du 10e bataillon du train (de Hanovre), appartenant à une famille d’aristocrates silésiens. Nous pourrions allonger cette liste, elle est loin d’être exhaustive.
Un témoin de l’époque, le sous-officier Legewitt du 79e régiment d’infanterie (de Hanovre), constata que dans les régiments hanovriens, les officiers et la majorité des sous-officiers sont des Prussiens. Et pour parfaire le panachage à l’échelon inférieur, il y a dans chaque compagnie trente à quarante Rhénans {3} , donc des « Prussiens » depuis 1815, jugés loyaux, susceptibles de répandre de l’enthousiasme pour la cause. Nous comprenons mieux maintenant le cas de deux officiers dont l’un, le lieutenant Zitzewitz, hobereau poméranien qui ajouta à son patronyme le nom de son domaine Zezenow, fut affecté au 16e régiment de dragons (de Hanovre) et dut parcourir 600 kilomètres pour rejoindre son unité à Northeim (au nord de Göttingen) et celui du Dr Hantel, domicilié à Frauenburg en Prusse orientale, distant de plus de 700 kilomètres, affecté au même régiment de dragons qu’il ne rejoignit qu’à Puttelangeaux-Lacs (Moselle) à la mi-août 1870. Et pourtant, les unités de cavalerie ne manquaient ni en Prusse orientale, ni en Poméranie ! Ce sont justement ces deux provinces qui ont fourni les six régiments de la 1re division de cavalerie rattachée au Xe corps. Ces régiments ont opéré en Touraine, soit joints à des régiments d’infanterie dans le cadre de différentes missions, souvent l’avant-garde, soit sous les ordres de son commandeur, le général von Hartmann, celui qui entra à Tours le 19 janvier 1871.
Il convient, par conséquent, de nuancer et de rappeler que la majorité des soldats de l’infanterie n’était pas des Prussiens de pure race. À l’époque de l’occupation, certains Tourangeaux semblent avoir fait la distinction et su reconnaître l’origine de leurs hôtes imposés, à en juger par un autre témoignage de Karl Legewitt :
Je cantonne avec quelques hommes chez des gens très gentils qui habitent une belle villa située dans une des rues principales. Au début, les propriétaires sont, la plupart du temps, très réservés, mais quand ils voient qu’ils ont affaire à des soldats corrects, ils sont très gentils et s’accommodent de l’inévitable. Aujourd’hui [19 février 1871], nous sommes invités à un dîner avec la famille, avec laquelle nous mangeons d’ailleurs très souvent en commun. Les Hanovriens qui ont toujours été bien disposés envers la France, seraient particulièrement appréciés, comme vient de le dire mon propriétaire. Il me considérait comme tel bien que je lui déclarasse être Prussien. Il crut le savoir mieux que moi en évoquant le numéro [79, le numéro qui indique le régiment hanovrien] sur mes épaulettes . Lorsque je lui montrai ma médaille militaire de 1866, il dit : Ah Sadowa ! grand malheur pour vous Hannoveriens [sic]. J’eus beau affirmer le contraire, rien n’y faisait, pour lui, je restais Hanovrien {4} . Les sous-officiers et les officiers, en revanche, même dans les régiments de Brunswick et d’Oldenbourg, pouvaient être des Prussiens de souche. Leur comportement a sûrement contribué à laisser une réputation déplorable dans le département, et la goujaterie d’officiers supérieurs prussiens au château d’Azay-le-Rideau y est pour beaucoup. Mais cette espèce d’épouvante qui s’est imprimée dans la mémoire collective provient des brutalités commises par des régiments de la 1re division de cavalerie, les régiments originaires de Poméranie et de Prusse orientale, dont le recrutement était essentiellement rural, appelant sous les drapeaux des garçons peu instruits, mais excellents cavaliers, rudes au combat et dévoués aux chefs. Leur comportement excessif s’explique aussi par leur sentiment d’impuissance et le désir de vengeance face aux continuelles attaques des francs-tireurs dont ils étaient la cible préférée. Les francs-tireurs frappaient à l’improviste les patrouilles de cuirassiers, de uhlans ou de dragons, tuaient un ou deux des leurs et disparaissaient dans les fourrés, où l’on ne pouvait les poursuivre à cheval, pour réapparaître sous les extérieurs du paysan ou de l’ouvrier inoffensifs. Cet ennemi-là exaspérait la troupe qui compensait sa frustration par des prises d’otages, par la levée de contributions, par des pillages et vandalismes, par des sévices corporels, bref par des actes d’indiscipline graves. Leurs chefs, s’ils n’y participaient pas activement, fermaient les yeux. Les sanctions furent rares.
La guerre en Touraine
En Touraine, les combats ont été des épisodes d’un jour ou deux. En revanche, le cantonnement, les réquisitions, accompagnés de toutes sortes d’exactions, furent le lot quotidien pour certaines régions du département, et ce pendant des périodes variables mais pouvant atteindre environ deux mois. La Touraine a connu la présence de l’ennemi pendant la guerre, c’est-à-dire à partir de l’entrée des troupes à Château-Renault et à Villedômer, le 19 décembre 1870. Après la rencontre de Monnaie le lendemain et le bombardement de Tours le surlendemain, une période de répit relatif suivit qui prit fin avec les hostilités sérieuses du début du mois de janvier à Château-Renault. Tours est occupé à partir du 19 janvier. Une deuxième période commence avec la signature d’un armistice le 28 janvier à Paris, applicable dans les départements trois jours plus tard. Il signifie pour la Touraine une occupation au nord de la Loire et au sud jusqu’à une ligne allant de Ligueil à Loches, à partir du 4 février. Cet armistice est prolongé théoriquement jusqu’au 12 mars. Cependant, le 1er mars, une paix préliminaire est conclue, mettant fin à l’incertitude de la reprise des combats. Neuf jours plus tard, les dernières unités ennemies auront quitté le département. Pendant ces trois périodes, les habitants ont fourni à la troupe et à l’encadrement le gîte et la nourriture, de gré ou de force. Ce n’est que pendant l’armistice et la paix préliminaire que l’attribution de nourriture et de fourrage s’effectuait réellement selon des règles, certes, imposées par le vainqueur, mais plus facilement contrôlables.
Quelles ont été les troupes qui ont séjourné dans le département ? D’après Mgr Chevalier, les Tourangeaux auraient eu à entretenir la majeure partie des armées du prince Frédéric-Charles et du duc de Mecklembourg {5} . Il est à supposer qu’il se trompe et qu’il confond le duc de Mecklembourg, commandeur en chef de la 6e division de cavalerie, avec le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin qui, lui, commandait jusqu’en décembre un fort détachement assimilable à une armée. Un peu plus loin, Mgr Chevalier affirme que le corps hanovrien (le Xe), le corps de Brandebourg (le IIIe) et le corps poméranien occupaient la Touraine. Il y a eu, effectivement, un corps poméranien (le IIe) sous le commandement du général Fransecky ; seulement, depuis la reddition de Metz, il ne faisait plus partie de la IIe armée, mais combattait en dernier lieu sous le général Manteuffel contre Bourbaki à Pontarlier. Sa présence dans le département pendant l’armistice est difficile à prouver – et peu probable. De même, le séjour du IIe corps bavarois n’est point attesté {6} . Selon les sources officielles, il occupait les forts de Vanves et de Montrouge {7} . Les seuls Bavarois que les Tourangeaux ont vus furent les prisonniers de guerre qui affluèrent après la signature de la paix préliminaire {8} . En somme, il est plus aisé de contester la présence de tel ou tel corps que de déterminer ceux qui furent effectivement présents dans le département pour un laps de temps notable. Ce fait est dû à l’extrême mobilité des troupes qui furent constamment déplacées pendant l’armistice, d’une part, pour occuper des positions stratégiques en cas de reprise des combats, d’autre part, pour tromper l’ennemi sur le véritable nombre des forces allemandes. Pour illustrer ce va-et-vient, nous choisissons la commune de Vouvray. L’état établi par la municipalité pour la procédure de remboursement des frais engagés révèle la présence ou le passage des troupes suivantes :
18-19 janvier : Infanterie et lanciers (400 hommes),
4-16 février : Train (228 hommes),
18-25 février : Infanterie hessoise et cavalerie (800 hommes),
18-26 février : Escorte du prince de Hesse et postes (175 hommes),
1-5 mars : 2 colonnes d’approvisionnement (370 hommes),
6-7 mars : Infanterie de Brunswick (1400 hommes),
7-9 mars : Cavalerie et infanterie (547 hommes).

Un autre état fait apparaître la présence d’une garnison permanente à la gare du 6 février au 8 mars, d’abord de 23 hommes, puis à partir du 11 février, de 35 hommes {9} . Un certain nombre de reçus signés par les autorités militaires se sont conservés et permettent de préciser les unités et la date de leur passage dans la commune. Compte tenu de la liste précédente, celle-ci nous semble incomplète puisque les régiments de cavalerie n’y apparaissent pas :
4 – 16 février : 4e colonne d’approvisionnement du Xe corps,
4 – 16 février : 5e colonne d’approvisionnement du Xe corps,
15 février : une compagnie de pontonniers, 10e bataillon des pionniers (Xe corps),
20 février : 6e compagnie du 4e régiment d’infanterie (25e division hessoise, IXe corps),
24 février : État-major de la 25e division (IXe corps) au château de Montcontour,
6 mars : 1re compagnie de pontonniers, 10e bataillon des pionniers (Xe corps),
7-8 mars : 2e bataillon du 78e régiment d’infanterie (Xe corps), 2e batterie légère du 10e régiment d’artillerie de campagne (Xe corps) {10} .
Afin de définir le champ d’investigation, nous avons, dans un premier temps, concentré nos recherches sur le Xe corps, puisque ses unités ont combattu en Touraine, ainsi que les régiments de la 1re division de cavalerie. En outre, nous nous sommes appuyés sur les données du Grand état-major allemand qui précisent les cantonnements d’armistice. Ils furent réglés comme suit : le Xe corps, les 1re et 6e divisions de cavalerie devaient s’établir entre Le Mans et Montrichard {11} . À partir de la mi-février, le IXe corps (25e et 18e divisions) fut déployé dans l’espace entre Vendôme, Vouvray et Blois {12} , ce qui a laissé une trace tangible de la 25e division à Vouvray même. Pour ce qui est de l’autre division du corps, la 18e, nous disposons d’un reçu de fourrage, daté du 28 février, qui concerne des chevaux de service du 6e régiment de dragons {13} , unité qui en faisait partie.
Nous avons tenu compte de toutes les remarques dans la correspondance de Voigts-Rhetz, général en chef du Xe corps, qui se rapportent à la présence des chefs militaires et des unités. Voigts-Rhetz évoque le géneral Hartmann (1re division de cavalerie) et le duc de Mecklembourg (6e division de cavalerie) et aucun autre chef de corps. Le 6 février, il mentionne la présence de quinze régiments de cavalerie qui cantonnent dans les environs de Tours et qui sont sous ses ordres {14} , ce qui correspond aux deux régiments de son corps, aux onze régiments des deux divisions de cavalerie – et soulève une question : quels sont les deux régiments qui manquent ? Et finalement, le 15 février, Voigts-Rhetz annonce que deux nouveaux corps sont en route vers la Touraine {15} , sans préciser lesquels. Nous n’en connaissons qu’un avec certitude, le IXe. L’autre serait-il le IIIe corps d’armée (dit brandebourgeois), comme l’indique Mgr Chevalier ? Nous avons trouvé une seule « Quittance de fourrage », datant du 24 février, pour la 5e colonne d’approvisionnement de ce corps et une liste de substances médicamenteuses fournies par la maison Dardenne, rue Briçonnet, et destinées à compléter la boîte à pharmacie du 2e régiment de dragons (1er brandebourgeois) {16} ; c’est bien peu pour prouver la présence de tout un corps d’armée en Indre-et-Loire. Qu’un spécialiste de la chose militaire démêle un jour l’écheveau des troupes concernées !
Les Tourangeaux de l’époque, eux, firent très vite une expérience à multiples facettes : les occupants étaient nombreux, ils étaient partout, ils étaient exigeants et pas toujours d’une courtoisie exquise. Il fallait les côtoyer, les fréquenter même et trouver rapidement un modus vivendi. C’est cette cohabitation imposée que nous nous proposons de présenter sous forme épisodique et anecdotique en nous servant principalement de sources allemandes. Ce sont d’abord les monographies consacrées aux unités impliquées dans les événements en Touraine, ensuite les lettres, journaux intimes et mémoires laissés par des témoins oculaires. Ces témoins constituent une élite, ce sont la plupart du temps des officiers, parfois des sous-officiers, tous plus ou moins francophones ou possédant au moins des rudiments de la langue française acquis depuis le début des hostilités et enclins à nouer un dialogue avec l’habitant. Certains sont des militaires de carrière, d’autres sont dans le civil médecin, magistrat, architecte, journaliste et futur musicologue, agronome, par exemple. Parmi eux, il y a même un écrivain qui invente une romance entre son ami Georg qui épouse à Tours une Française, nièce du vicomte de Perrier, sous-préfet à Tours ! Il réside dans une magnifique villa rue de l’Hospitalité, située sur les hauteurs [!] en face de la ville {17} …
Nous avons trouvé aussi des témoignages émanant d’hommes du rang. Ils sont parfois décevants car l’un évoque dans ses lettres principalement ses soucis familiaux, toutes ses pensées sont tournées vers son foyer, et un autre communique à sa famille surtout des données statistiques, le nombre d’habitants des villes traversées et le kilométrage parcouru. Une véritable description du pays et de ses habitants, la relation des expériences vécues font défaut.
Lorsque les troupes étrangères envahissent le département, elles ont derrière elles cinq mois de campagne et, partant, une routine certaine dans les domaines du cantonnement et de la réquisition discrétionnaires, voire du pillage et du vandalisme. Nous disposons d’un témoignage, extrait des lettres de Karl Legewitt, qui résume en peu de mots de nombreux aspects du comportement des troupes allemandes. Ainsi, il écrit en décembre 1870 : L’attribution du cantonnement, ces derniers temps, se passe d’une façon extrêmement simple. Arrivé dans la localité, le commandant montre d’un signe de la main où chaque compagnie doit s’installer. Les chefs des compagnies font la même chose avec les sections, et puis, on prend possession des maisons, peu importe si les soldats qui y cantonnent déjà se lamentent ou protestent. Ils devront finir par accepter. Seuls, les soldats disposent des maisons {18} . Il convient d’y ajouter un bref commentaire qui démontre ce que ces quelques phrases impliquent. Comme le dit si bien la dernière phrase, « seuls les soldats disposent des maisons. » Il n’est pas fait mention de la réaction des malheureux propriétaires qui ont la mauvaise idée de vouloir rester chez eux. Ils voient arriver une horde d’individus barbus, parfois le visage noirci par la fumée de la poudre, sales, malodorants, pouilleux, habillés d’uniformes en lambeaux, qui hurlent des injonctions dans un idiome incompréhensible. Et ils peuvent être nombreux car le procédé expéditif de désigner le cantonnement a pour résultat qu’une compagnie entière occupe une seule maison ! Si les habitants décident de rester, ils doivent faire face à des situations de promiscuité que l’on peine à imaginer. En voilà un exemple. Nous sommes à Beaugency, au début du mois de décembre : Une partie de notre compagnie devait cantonner dans une maison déjà pleine. Je dis à mon camarade Wortmann : « Viens Hermann, on va monter à l’étage, ça ira peut-être mieux là-haut. » Nous montâmes l’escalier dans l’obscurité et vîmes de la lumière sous la porte d’une mansarde. Nous nous approchâmes de la lumière et frappâmes. Un vieil homme nous ouvrit. Je dis au vieillard apeuré que nous voulions rester cette nuit ici en haut. « Je suis un pauvre homme, dit-il, et ma fille, malade, est alitée, avec deux petits enfants. » Je m’approchai du lit de la femme et demandai l’âge des enfants : « Trois jours », répondit-elle. « Où est votre mari ? » « Au régiment, à Paris », répondit-elle. Wortmann et moi posâmes doucement nos affaires en déclarant vouloir rester ici. Nous demandâmes au vieux de nous préparer quelque chose à manger. […] Les deux gaillards s’en vont s’approvisionner en vin, un seau plein et quelques bouteilles de crus exquis, chez les camarades d’un autre régiment qui ont réquisitionné toute une cave. À leur retour, le vieillard leur sert un peu de viande réchauffée et des pommes de terre passées à la poêle. Les deux militaires désirent se coucher tôt : Le vieux prit deux matelas et deux traversins dans une mansarde d’à-côté et les étala dans la chambre. Nous commandâmes encore du café pour le lendemain matin, souhaitâmes une bonne nuit à tout le monde et nous nous endormîmes profondément. Le narrateur a déjà mis l’accent sur leur comportement courtois, il est à supposer qu’il l’embellit un peu. La suite vire à l’idylle : le lendemain matin, on serre chaleureusement la main du vieillard en le remerciant, on tend la main à la femme malade et on caresse les joues rebondies des jumeaux.
Comment cette mère en couches a-t-elle apprécié la présence de ces compagnons de nuit ? Quels furent ses sentiments ? Cette question a-t-elle seulement effleuré ces militaires ?
Cet exemple recèle aussi un autre aspect du cantonnement : il pouvait avoir lieu de jour comme de nuit, à l’improviste. Et dans ce dernier cas, une bien mauvaise surprise attendait les maîtres des lieux. Voici le bref récit d’une installation nocturne à Lancé (Loir-et-Cher), fin décembre 1870 : Tout le patelin était profondément endormi, mais rien n’y faisait, cela n’allait pas tarder et tout le monde était réveillé. Et peu de temps après, le rude guerrier se glissait dans le lit chauffé par ses hôtes qu’il abandonnait à leur sort. Qu’ils se débrouillassent pour coucher ailleurs {19} !
Une fois entré chez le particulier, le soldat se met à tirer le plus grand profit de son séjour dans la maison, pour le formuler d’une façon neutre. Le sous-officier Legewitt sait illustrer ces propos, leur donner du relief. Avec une naïveté et une franchise déconcertantes, il décrit les usages qui se sont instaurés au cours de la campagne : Personne n’en voudra aux soldats quand ils prennent la nourriture nécessaire si on ne la leur donne pas de plein gré. Oui, je vais plus loin, et je trouve qu’il n’y a rien à redire lorsque le soldat prend à l’habitant les vêtements qu’il porte sur lui quand les siens sont totalement déchirés. L’habitant peut se protéger contre les intempéries entre ses quatre murs tandis que le soldat doit sortir pendant la tempête, dans le froid, sous la pluie, de jour comme de nuit. Mais nos soldats vont beaucoup plus loin. Ils prennent dans les maisons et les magasins ce qui leur plaît, tout entre dans la catégorie de la réquisition. Lorsqu’on demande ce qu’a coûté telle ou telle chose, on répond sans gêne : gros bêta, einq [sic] Sous, c’est-à-dire « cinq doigts et un geste » ou « cinq doigts qui se ferment. » Comme les soldats ne peuvent pas porter beaucoup et ne peuvent rien envoyer, cela ne représente pas grand-chose, mais ce qui est vraiment grave, c’est de jeter pêle-mêle, sans but, tous les ustensiles et tout le mobilier, c’est la casse et la destruction intentionnelles.
Dans des centaines de villages sur la Loire presque tous les habitants quittaient leur maison en y laissant leurs biens à cause des combats passés ou à venir. Alors, les soldats ont considéré tout cela comme des biens abandonnés, les coffres et les armoires furent forcés, les affaires furent éparpillées, portes et fenêtres servaient de combustible, meubles, lits, vêtements, etc. servaient à construire des barricades. On ne peut s’imaginer l’état d’un endroit après le saccagement par les soldats. Pour rire, certains revêtaient des habits élégants de femme pour jouer à la maîtresse de maison, d’autres apparaissaient en costume civil de qualité, coiffé d’un haut-de-forme, et faisaient le bourgeois français. C’est une vraie chance si une maison, après que les soldats l’ont quittée, ne flambe pas car souvent, après une alerte inopinée, un grand tas de bûches brûle encore dans les cheminées et dans les fourneaux {20} . Il faut dire à la décharge du commandement allemand qu’il n’ignorait rien de ces dérives et qu’il cherchait à réglementer la question des réquisitions. Le 5 novembre 1870, Voigts-Rhetz insista dans un ordre sur l’obligation de remettre un reçu pour tout ce qu’on prélève dans le pays, même pour la nourriture consommée dans le cantonnement. Au cas où l’achat des denrées garantirait un approvisionnement plus sûr et plus rapide, il avait même fixé des prix (en gros d’argent et en thalers) pour une livre de pain, de viande, de lard, de café, un litre de vin, d’eau-de-vie etc. et pour le quintal d’avoine {21} . Et en décembre, le sous-officier Legewitt évoque un autre ordre de son chef de corps dans lequel la troupe est félicitée pour sa bravoure devant l’ennemi – et sévèrement blâmée pour la maraude {22} . Des sanctions étaient prévues et les plaintes des personnes spoliées pouvaient être entendues ; encore fallait-il attraper les contrevenants ! L’épisode qui suit se déroule à Orchaise (Loir-et-Cher), les 24 et 25 décembre 1870. Un bataillon du 92e régiment d’infanterie cantonne dans la commune, l’escouade du fusilier (et futur sous-officier) Hirschhausen occupe une maison neuve et vide qui appartient au maire. Il leur fournit du mobilier, de la nourriture et leur confie la clé de la cave à vin, à condition de ne pas briser les fûts. On le lui promet. Mais cela ne suffit pas à Hirschhausen et à son camarade Schütte. Ils se rendent, pour le besoin d’une petite réquisition personnelle et bien ciblée, dans une ferme isolée dans la forêt, qu’ils ont repérée deux jours plus tôt. Armés de leurs baïonnettes et munis de leurs musettes vides, ils pénètrent dans la ferme sans se préoccuper du propriétaire qu’ils croisent, et gagnent la cuisine. Ils y trouvent plusieurs femmes à qui ils font comprendre ce qu’ils désirent, ce qui ne les empêche pas de se servir eux-mêmes. Une fois les musettes remplies, ils rebroussent chemin.
Le lendemain matin, ils aperçoivent le propriétaire de la ferme, accompagné de l’aide de camp du commandeur qui ordonne un rassemblement. Les deux compères échappent au contrôle des faciès pour découvrir les coupables – parce qu’ils sont en train de faire leurs ablutions à deux dans une Baignoire {23} !
Donc, en théorie, enquête et sanctions n’étaient pas exclues. En réalité, la population rurale n’avait guère la possibilité de se plaindre lorsque la troupe arrivait le soir dans des villages tels que Dame-Marie-les-Bois, Autrèche et leurs hameaux isolés, se livrait à toutes sortes d’excès et repartait le lendemain à l’aube en toute hâte. Comment alors trouver un officier ? Et si, par chance, un officier se pointait, il n’était pas sûr qu’il eût envie d’entendre ses griefs.
Le leitmotiv des témoignages recueillis sera forcément l’écart de conduite de l’ennemi. Mais, à côté, nous avons constaté des comportements auxquels on s’attend moins : l’occupant s’est parfois bien tenu et l’occupé l’a parfois bien accueilli, les exemples ne manquent pas. Nous présentons ici une série de scènes de cantonnement dans l’ordre chronologique, d’autres seront évoqués dans le contexte des différents chapitres intercalés. L’ensemble permettra d’analyser à la lumière de sources nouvelles le phénomène de l’occupation et la réaction de la population.
Scènes de cantonnement
(19 décembre – 22 décembre 1870)

Neuville-sur-Brenne et les environs (19 décembre) :
L’escadron du médecin militaire Hantel, du 16e régiment de dragons, a atteint le village vers midi.
Les ressources de Neuville étaient déjà complètement épuisées. Nous manquions de provisions. […] Il y avait quelques châteaux dans les environs du village. Je me mis donc en route, accompagné du clairon Pfannkuch, bien en chair, et de quelques dragons pour y réquisitionner des vivres. Au premier château que nous atteignîmes, les maîtres étaient absents. Le régisseur jura ses grands dieux que la propriété avait déjà été vidée par des troupes de passage et qu’il n’y avait plus de vivres. Mais le Filou [sic] nous indiqua un autre château, situé tout près dans un vallon boisé et appartenant à la vieille famille La Rochefoucauld.
Comme le temps pressait et que nous ne pouvions nous attarder à inspecter les lieux à fond, nous continuâmes rapidement notre chemin dans la direction indiquée. La route traversa un charmant paysage sylvestre et aboutit à une élégante propriété dans un site ravissant au fond d’un vallon boisé, au bord d’une petite mare, entourée de dépendances de belle apparence. Le groupe de maisons était si caché, si à l’écart des grandes routes stratégiques que la furie de la guerre semblait être passée à côté sans causer de dommages. Une belle nuée de volailles qui était en train de se promener dans la cour, poussa de grands cris lorsque nous arrivâmes au galop. Par prudence, je postai mes dragons autour des communs, à la lisière du bois. Je me rendis seul au château, uniquement accompagné du clairon qui devait m’attendre sur sa monture, tenant la bride de mon cheval, devant la rampe. Quelle ne fut ma surprise d’être accueilli dans le vestibule par une dame parlant couramment l’allemand ! C’était la gouvernante, originaire d’Allemagne, qui avait échoué ici, il y avait des lustres. On me servit un bouillon et une collation. La dame regretta de ne pas pouvoir satisfaire ma demande de la quantité considérable de vivres dont nous avions besoin. Le régisseur était parti à Château-Renault et avait emporté les clés de la cave et des garde-manger. Comme au premier château, je ne pouvais ici non plus procéder à une inspection approfondie. J’étais sur le point de me décider à partir les mains vides lorsqu’un monsieur âgé, d’une allure distinguée et imposante, entra dans la pièce. C’était le propriétaire des lieux en personne, si mes souvenirs sont exacts. Il me demanda d’un ton très réservé et dédaigneux quels étaient mes désirs. Je ne me laissai pas impressionner par son air hautain et lui présentai, d’un ton poli et ferme, notre demande. En même temps, je lui fis comprendre qu’il serait certainement plus judicieux de nous céder les vivres de bon gré que d’avoir affaire, en cas de refus, à un important détachement de réquisition qui viendrait de Neuville, tout proche et occupé par nos troupes. Je l’invitai à regarder par la fenêtre : ce grand nombre de volatiles serait tout juste suffisant pour nos cavaliers à Neuville, et je lui montrai mes dragons postés autour des communs, à la lisière proche, fusils entre les mains, et qui commençaient à lorgner d’une façon inquiétante les canards et les oies.
Alors, le vieux monsieur prit un air plus complaisant. Néanmoins, il confirma expressément les dires de sa gouvernante : on attendrait le retour imminent du régisseur. Dès qu’il serait revenu, on enverrait une voiture chargée des vivres demandés à Neuville, elle arriverait avant le soir. Cette promesse serait tenue, je pourrais m’y fier. Je lui fis confiance. Nous nous séparâmes sans animosité de part et d’autre.
Le docteur Hantel rebroussa chemin à la tête de ses dragons. Dans son dos, ceux-là s’étaient livrés à quelques rapines de volaille, rendant caduque son assurance de ne pas y toucher, et l’admonestation qu’il leur administra, n’y changea rien. Arrivé à Neuville, son rapport fut accueilli par des sarcasmes et des regards moqueurs : comment pouvait-on croire à la parole d’un Français ? Puis, la voiture chargée de victuailles arriva à l’heure prévue… Il y avait aussi un panier avec du vieux bordeaux qui était excellent {24} .

Château-Renault (19 décembre) :
Le docteur Richter est attaché en tant que médecin militaire à l’état-major du Xe corps d’armée.
Je trouvai d’excellents quartiers chez une famille de vieille noblesse, d’origine écossaise, dont les ancêtres avaient émigré en France avec la malheureuse Marie Stuart. Je fus reçu par le maître de maison, aristocrate cultivé, d’une façon très prévenante. Il s’étonnait au plus haut degré du fait que non seulement la plupart de nos officiers, mais aussi nombreux soldats ne savaient pas seulement se faire comprendre en français, mais le parlaient couramment. Son étonnement et son respect augmentèrent encore lorsqu’il put s’entretenir aussi en anglais avec un soldat cantonnant chez lui, langue que je maîtrisais à l’époque encore assez bien.
Ce soldat était un jeune employé de commerce qui avait travaillé pendant un certain temps dans une maison londonienne et était rentré juste avant que la guerre éclatât pour accomplir son service militaire d’un an, en tant que volontaire, dans le 92e régiment d’infanterie (de Brunswick).
Bientôt, le vieux monsieur vint me voir pour me demander s’il pouvait admettre le jeune homme à notre table, et il chercha par la suite à nous rendre à tous deux le séjour dans sa maison aussi agréable que possible. Lorsque je lui offris de prendre le volontaire qui était très gentil, modeste et instruit, dans ma chambre puisque, étant donné le grand nombre de soldats qui cantonnaient déjà chez lui, on ne pouvait lui donner une chambre pour lui seul, les deux personnes âgées en furent contentes, comme si j’accordais cette faveur non pas à quelqu’un qui leur était totalement étranger, mais à leur propre fils ou à un parent proche et cher {25} .

Château-Renault (20 décembre – 22 décembre) :
Le narrateur est le docteur Hantel.
Je cantonnai avec le chef d’escadron et le lieutenant von Gustedt chez M. Gaudier, riche propriétaire de tannerie, chez qui il faisait bon vivre. M. Gaudier habitait une maison somptueusement aménagée. Il nous avait installés dans de belles chambres avec d’excellents lits et nous régala de très bons déjeuners et dîners, accompagnés de vins exquis, comme nous n’en avions jamais goûté jusqu’alors chez un particulier.
Nous passâmes les deux soirées de notre séjour à Château-Renault, après avoir dîné entre six et huit heures en compagnie de M. Gaudier et de son épouse, à causer agréablement au salon devant la cheminée allumée. Nous nous entretînmes longuement de la situation en France, interrompus de temps à autre par l’arrivée de messages militaires destinés à notre capitaine. Nos charmants hôtes, d’un âge avancé, semblaient éprouver une satisfaction particulière à pouvoir médire à cœur joie de M. Badinguet [surnom donné à Napoléon III] . Bien entendu, leur conviction inébranlable, c’était que la bonne et noble France avait été trahie et qu’elle nous avait été vendue {26} .
Le 22 décembre, le détachement prit la route d’Herbault, par un vent nord-est glacial et de face, agrémenté d’une tempête de neige, pour s’arrêter à mi-chemin à Saint-Nicolas-des-Motets. Le docteur Hantel se mit à l’abri dans la ferme de la Reverdière qui appartenait à M. Gaudier. Ce dernier, prévenu du lieu de cantonnement, avait eu la politesse ou la prudence d’y envoyer d’avance du vin et des provisions {27} .

Monnaie (20 décembre) :
Le témoin est le fusilier Stier du 17e régiment d’infanterie.
Une maisonnette bien modeste hébergea le général von Lüderitz [1re division de cavalerie], l’état-major du régiment et du bataillon, donc aussi ma petite personne. Le soir, la propriétaire de cette maison montra l’exemple d’un courage rare. Elle avait une bonne cave de vin que les soldats avaient découverte par hasard. Armée d’un bâton, elle descendit et en chassa les voleurs. Puis, elle s’assit devant la porte et rien ne put lui faire quitter ce poste important. Mais là où la force ne suffit pas, l’intelligence et le bon sens peuvent encore réussir. La cave n’avait pas seulement une porte, elle avait aussi un soupirail donnant sur la cour ; il n’avait pas résisté aux soldats. Les barres de fer avaient cédé, et un camarade, mince comme un lévrier, avait été descendu à la corde. Alors, dragons et artilleurs arrivèrent avec des seaux d’écurie, le caviste les remplit, puis ils furent sortis avec la corde. Bien entendu, ce moyen de transport fit que maintes gouttes du noble don de Bacchus furent répandues, mais cela n’avait aucune importance puisque nous n’avions pas à nous inquiéter du prix. Cependant, la vieille a dû avoir des soupçons, elle redescend, trouve notre lascar, referme à clé et va chercher sur-le-champ le premier officier qu’elle croise. Heureusement, elle rencontre dans l’entrée l’aide de camp du régiment, le lieutenant von Delhaes, qui fermait souvent les yeux quand il s’agissait d’une bouteille de vin ou de broutilles de ce genre. La vieille était incapable de dire de combien de seaux de vin les fûts avaient été délestés, le pauvre diable avait les mains vides, c’est pourquoi le lieutenant ne le punit pas. En sortant, l’habile voleur de vin lui glissa : « Mon lieutenant, il y a là des millésimes qui méritent un meilleur sort. Puis-je en choisir quelques bouteilles pour messieurs les officiers ? » Il n’y avait rien à redire à cela. On monta aussi pour messieurs les plumitifs tant de bon vin que nous eûmes du liquide en abondance {28} .

Vernou (21 décembre) :
Le 20 décembre, une patrouille de dragons du 16e régiment faisant partie du détachement du commandant von Erichsen, pénètre à Vernou et tombe sur des francs-tireurs. Deux cavaliers sont tués. La population a pris une part active dans l’attaque de la patrouille, c’est pourquoi des représailles sont décidées. Le lendemain, le détachement revient en force. Des « réquisitions sans reçus » sont ordonnées, avec le mot d’ordre : rafler autant de provisions que possible. Les maisons fermées et abandonnées par les habitants ayant fui l’ennemi sont ouvertes de force, fenêtres et portes sont fracturées. L’opération est un succès : le témoin, l’officier Ribbentrop du 92e régiment d’infanterie de Brunswick, se souvient d’un chariot chargé de seize sacs de café. Le commandant Erichsen demande à la municipalité une contribution de 50 000 francs, à réunir dans un délai d’une demi-heure. Cela est naturellement impossible. On prend alors d’anciens membres du conseil municipal et d’autres habitants de la commune en otages.

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