"Défense deuxième chance" et la socialisation des jeunes en difficulté
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Description

Le ministère de la Défense français a lancé en 2005 le dispositif "Défense deuxième chance" pour que des jeunes qui ont vécu des problèmes familiaux complexes, et quelquefois fait de la prison, réussissent leur insertion professionnelle. Pendant trois ans, l'auteur les a suivis et interrogés dans cette préparation militaire "trop dure" pour certains et raison d'espérer pour d'autres. Il souhaite ainsi montrer que le dispositif "Défense deuxième chance" est un vaste et ambitieux projet social.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 26
EAN13 9782336353685
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« Défense Deuxième chance » Alexis Tobangui
et
la socialisation Des jeunes en Difficulté
En France, le ministère de la Défense a lancé en 2005 le dispositif Défense deuxième
chance, appuyé sur l’Établissement public d’insertion de la défense (EPID), constitué de « Défense Deuxième chance »
dix-huit centres répartis sur le territoire national. Les élèves sont recrutés à la suite d’un
processus de sélection. L’enseignement qu’ils reçoivent alors et la formation qui leur est et
destinée sont adaptés à chaque cas. Les personnels d’encadrement sont majoritairement
issus de l’armée, les élèves portent un uniforme et participent à un entraînement sportif
la socialisation Des jeunes en Difficulté
quotidien, avec salut au drapeau et chants patriotiques.
L’auteur a suivi et interrogé ces jeunes pendant trois ans ; il a assisté à leur mise
à niveau et à leur formation. Deux sur dix abandonnent, parce que c’est « trop dur »,
mais les autres s’accrochent à cette préparation militaire à l’insertion professionnelle.
Il peut paraître paradoxal que des jeunes qui ont vécu des problèmes familiaux complexes,
qui ont quelquefois fait la prison, puissent trouver dans ce cadre militarisé des raisons
d’espérer. En 2011, 69 % des sortants de l’EPID trouvaient un emploi.
L’ouvrage rend compte du cadre institutionnel de cette formation ; il évoque les points
de vue des jeunes ainsi que ceux de leur encadrement pédagogique. Il montre que le
dispositif Défense deuxième chance est un vaste et ambitieux projet social, qui constitue
un ensemble de modalités capables de répondre aux attentes des jeunes en quête de
socialisation professionnelle.
Alexis TOBANGUI, docteur en Sociologie, enseigne à
l’université Marien Ngouabi de Brazzaville. Curé de la Cathédrale du
Sacré-Cœur de Brazzaville et aumônier militaire, il nous livre ici un
ouvrage sur le rôle social de l’armée, à partir de l’expérience française.
ISBN : 978-2-343-02488-2
26 €
Alexis Tobangui
« Défense deuxième chance » et la socialisation des jeunes en difficulté




Défense deuxième chance
et la socialisation
des jeunes en difficultés

Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

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Congo de 1990 à 2008, 2014.
Liliane MBAZOGUE, L’éducation à la prévention du sida dans
les classes de sciences, 2014.
Constantin KUBETERZIÉ DABIRE, Financement d’un projet
de partenariats public-prive (PPP), Missions du consultant et
guide méthodologique, 2014.
Alexis TOBANGUI




Défense deuxième chance
et la socialisation
des jeunes en difficultés



















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02488-2
EAN : 9782343024882 REMERCIEMENTS
Un travail de thèse ne se réalise jamais seul. Il est l’occasion
de rencontres, d’échanges, de discussions et requiert le soutien,
l’aide et l’intérêt de nombreuses personnes.
Par ces quelques lignes, je tiens tout d’abord à remercier Mme
Suzie Guth, directrice de cette thèse, pour l’efficacité de son suivi
et la pertinence de ses conseils qui ont été des facteurs
déterminants pour l’aboutissement de ce travail. Je remercie le
général Didier Tauzin, ancien directeur adjoint de
l’Établissement public d’insertion de la défense (EPID), et le général
Jacques Paris de Bollardière, actuel directeur général adjoint de
l’EPID, de m’avoir permis de réaliser l’enquête de terrain aux
centres « Défense deuxième chance » dans de très bonnes
conditions.
Je remercie également messieurs Jacques Descamps, directeur
de la Formation du personnel et Denis Oubre, directeur de la
Formation et de l’insertion du Centre défense deuxième chance
de Montry, ainsi que l’ensemble du personnel d’encadrement et
les jeunes volontaires des centres D2C, qui m’ont consacré du
temps et sans lesquels cette recherche aurait manqué d’éléments
fondamentaux.
Je remercie madame Françoise Ropé, professeur émérite,
Université d’Amiens ; monsieur Bernard Boëne, ancien recteur,
professeur des universités, Université de Rennes II et monsieur
Pascal Hintermeyer, professeur des universités, directeur du
laboratoire « Cultures et sociétés en Europe » (Université de
Strasbourg, CNRS) d’avoir accepté de faire partie du jury de
cette thèse.
Enfin, mes remerciements vont à tous les paroissiens de
SaintJoseph de Colmar et de Saint-Barthélemy de Wangenbourg, plus
particulièrement à Maître Paul Lutz et mademoiselle Laetitia
Kalt, ainsi qu’à toutes les personnes qui, de près ou de loin, ont
collaboré à l’élaboration de cette thèse.
Merci à tous.
8 INTRODUCTION
Un des faits marquants de l’actualité sociale française à
l’automne 2005 a été la flambée des violences dans les banlieues
et les manifestations contre le projet de loi sur le Contrat
première embauche (CPE). Ces événements apparaissaient, à
plusieurs égards, comme révélateurs du mal-être d’une jeunesse
fragilisée, confrontée à des inquiétudes sur un avenir qui lui
semble de plus en plus incertain. De façon plus générale, les
tensions sociales que l’on voit naître ici et là sont les
manifestations évidentes du malaise de nombre de jeunes. Les
mots-clés de cette actualité ont été sans conteste « socialisation »
et « insertion » de la jeunesse, étant souvent complétés du double
qualificatif « sociale et professionnelle ». Si la jeunesse est un
âge porteur de toutes les vertus symboliques, si elle représente
l’image idéale à tous les âges et si elle est créatrice de nouvelles
sociabilités, sa socialisation semble par ailleurs poser problème
dans une société française qui s’est fragmentée et «
désinstitutionnalisée » (Dubet et Martucelli, 1998). La jeunesse est une
catégorie sociale qui fait l’objet de nombreux débats et de points
de vue différents selon la place et les intérêts de celui qui en
parle. On assiste ainsi à la montée d’un discours sur les « jeunes
en difficulté » situé au croisement des préoccupations de
l’insertion sociale, pour l’essentiel tournées en direction des
« sans-grade » du système scolaire, et du souci de protection de
l’ordre public, notamment dans les quartiers les plus déshérités.
Le CEREQ (Centre d’études et de recherches sur les
quali1fications) estime à 60 000 le nombre de jeunes Français de 15 à

1 Le CEREQ (Centre d’études et de recherche sur les qualifications) est un
établissement public. La dernière enquête produite concerne le parcours
professionnel des jeunes sortis de l’école en 1998.
21 ans sortant chaque année du système scolaire français sans
equalification : 15 à 20 % des élèves ne maîtrisent pas en 6 les
savoirs fondamentaux ; 4 à 6 % d’une classe d’âge souffriraient
de troubles graves du langage écrit et oral, les conduisant à
l’échec et à l’illettrisme. Étant dans l’incapacité de maîtriser les
notions les plus élémentaires, ces jeunes sont, de ce fait, dans
l’impossibilité de réussir un examen ou une formation. Chaque
année scolaire, un certain nombre des jeunes de moins de 18 ans
quitte l’école prématurément, sans connaissances
professionnelles suffisantes, ni culture générale satisfaisante. Or, face au
marché du travail et de l’emploi qui exige de plus en plus de
compétences, de performances et de savoir-faire, ces publics
juvéniles sont à la fois en situation d’échec scolaire, familial,
social, en voie de marginalisation et sont tentés par la
délinquance. Les quartiers populaires, souvent situés à la
périphérie des grandes villes, sont le cadre d’une représentation
exacerbée de la crise : chômage, exclusion, délinquance juvénile.
De ce fait, se pose aux pouvoirs publics, la question de la
socialisation professionnelle de ces publics juvéniles « non
qualifiés » et donc en difficulté d’insertion socioprofessionnelle.
Quand on parle de « jeunesse en difficulté », on parle d’une
construction sociale qui évolue avec le contexte sociohistorique
et en fonction des politiques et dispositifs mis en place pour
encadrer, socialiser, éduquer ou insérer. En réalité, la jeunesse
dite « en difficulté » recouvre une diversité de situations sociales
et de trajectoires de vie. La « jeunesse en difficulté » est une
construction sociale qui s’est développée par réaction aux
difficultés des institutions confrontées à une partie de la jeunesse
progressivement catégorisée comme délinquante ou inadaptée
(Schwartz, 1981), puis en difficulté d’insertion. Elle est
aujourd’hui menacée d’exclusion ou « en errance », les
institutions sociales participant à cette stigmatisation (Dubet
1987, Mauger 1994, Bouamama 1997, Bondu 1998, Bordet
1998). Cette partie de la jeunesse habite principalement les
quartiers dits « sensibles » (Dubet et Lapeyronnie, 1992) et ses
difficultés se manifestent entre autres au travers des « violences
urbaines », marquant ainsi une rupture dans la relation avec le
monde adulte et l’impossibilité de construire sa vie face aux
10 dominations subies. Depuis plus de 20 ans en France, les actions
sociales en faveur des jeunes se multiplient et se superposent.
Plus de 800 missions locales travaillent exclusivement à la
socialisation professionnelle des jeunes. Un Secrétariat d’État à
l’insertion des jeunes a été créé. Un service public est mobilisé
pour la socialisation, notamment l’insertion professionnelle.
L’une des dernières initiatives gouvernementales a été la mise en
place d’un dispositif d’encadrement militaire pour l’insertion
socioprofessionnelle des publics juvéniles.
C’est ainsi que le 30 septembre 2005 à Montry en
Seine-etMarne a été inauguré le premier établissement public d’insertion
à la défense (EPID), dispositif d’accompagnement à la
socialisation et l’insertion professionnelle des jeunes. Le plan
2« Défense deuxième chance » (D2C) , salué comme novateur et
ambitieux s’appuie sur les objectifs suivants :
« Le premier objectif, c’est d’acquérir les règles de vie en
collectivité : en se conformant à un règlement intérieur, en
apprenant le respect de la règle, on se prépare aussi à la vie de
citoyen ; celle d’acquérir les moyens nécessaires à l’autonomie et
à la participation volontaire et active à la vie de la Nation. Le
deuxième objectif, c’est d’aider le jeune à perfectionner sa
maîtrise des savoirs fondamentaux : la lecture, l’écriture, le
calcul. Maîtriser ces savoirs est indispensable pour trouver un
emploi, indispensable pour trouver sa place dans la société. Le
troisième objectif, c’est de permettre aux jeunes d’accéder à une
formation professionnelle qui débouche sur un apprentissage
3suivi d’un premier emploi » .
1. Choix et construction du thème de recherche
Pourquoi choisir ce thème ? Pour deux raisons essentielles.
Mon expérience d’aumônier militaire m’a permis d’une part
d’être en contact avec les officiers, sous-officiers et soldats. Mes
fonctions antérieures de directeur d’école m’ont sensibilisé,

2 À noter qu’en 2005, ce dispositif portait le nom de l’Établissement d’insertion
de la défense (EID).
3 Cf. Directives pédagogiques de l’Établissement public d’insertion de la
défense (EPID).
11 d’autre part, au vécu des élèves et collégiens. C’est en partant de
cette double expérience que j’ai rédigé en premier lieu un travail
de mémoire de maîtrise en sciences de l’éducation sur le
problème des « enfants soldats en Afrique centrale ». Ensuite, j’ai
estimé important d’approfondir ma recherche dans le domaine de
la sociologie du milieu militaire. En effet, l’armée d’un côté et les
jeunes de l’autre, ainsi que l’éducation nationale sont porteurs de
symboles forts autour desquels se sont cristallisés de nombreux
stéréotypes. Une meilleure connaissance de ces derniers est
nécessaire à toute tentative de rapprochement entre les jeunes et
l’armée. D’un côté, le monde militaire est resté en marge des
réflexions et des recherches en sociologie, longtemps délaissées à
la science politique. De l’autre, la sociologie de l’éducation,
souvent centrée sur les phénomènes scolaires, n’exclut pas pour
autant de son champ d’intérêt l’étude des relations entre l’école et
les autres institutions, notamment la famille, la politique et
l’armée.
C’est pourquoi réfléchir sur le rôle de l’armée française
(c’està-dire les hommes et les femmes qui la composent) dans
l’encadrement du parcours de socialisation et d’insertion
professionnelles des jeunes en difficulté revient à saisir comment
les modes militaires de socialisation s’articulent (ou non) avec les
modes scolaires de socialisation.
L’institution militaire a longtemps (pendant la conscription)
constitué un instrument unique d’observation et d’évaluation
sociale. L’armée, comme institution organisationnelle et comme
une des structures d’accueil des jeunes à l’époque du service
national, voyait en effet défiler tous les jeunes hommes d’une
même tranche d’âge ; auxquels elle faisait passer des tests,
physiques, psychologiques et intellectuels. Forte de son
expérience dans l’appréhension du public juvénile, elle a vu sa
fonction sociale s’accroître. Avec l’apparition du chômage massif
des jeunes, elle est progressivement devenue l’un des acteurs de
la politique de l’emploi et de la réinsertion.
Par ailleurs, pour appréhender les logiques de socialisation
des jeunes au sein de l’organisation militaire, il est indispensable
de s’intéresser au système de valeurs que cette dernière entretient.
Plus encore, pour mesurer les possibilités d’existence d’un fossé
12 culturel et normatif entre les armées et le reste de la communauté
nationale, il convient de savoir ce que ce système de valeurs
comprend.
J’estime en effet qu’une réflexion sur la capacité de l’armée à
socialiser des jeunes en difficulté doit passer par un
questionnement sur les représentations, tout particulièrement les
représentations de l’armée auprès de cette population de jeunes.
Les représentations prennent aujourd’hui une grande importance
dans les choix de stratégie, d’action et de justification des actes
chez les jeunes. Ainsi, afin de ne pas se contenter d’un portrait
tronqué, il est nécessaire d’apporter un regard réflexif et
comparatif sur les processus de socialisation désormais
indispensables. On pourra ainsi comparer les logiques de
socialisation des institutions scolaires ou parascolaires et
comparer la façon dont se noue la rencontre entre logiques
socialisatrices militaires et logiques scolaires.
2. La problématique de l’étude
En m’intéressant aux processus de socialisation et de
construction de l’identité sociale d’une jeunesse dite « en
difficulté », je cherche à comprendre le processus de son entrée
dans la « vie adulte » dans une société qui s’est transformée et
qui a perdu ses anciens modes de régulation sociale, les
institutions de socialisation traditionnelle (famille, école, travail,
politiques sociales et éducatives) ayant subi de profondes
mutations. La transmission des valeurs et des normes d’une
génération à l’autre s’en trouve bouleversée et l’éducation ne va
plus de soi. De ce fait, l’armée en tant qu’institution sociale est au
centre de la problématique.
Il s’agira de voir dans quelle mesure l’armée et l’éducation
nationale peuvent collaborer dans le cadre du nouveau dispositif
de l’Établissement public d’insertion de la défense (EPID). Car,
comme le fait remarquer Ambroise (pseudo-collectif) : «
Actuellement, aucune politique sérieuse n’a analysé les liens que
pourrait tisser l’éducation nationale avec le ministère de la
Défense dans le but d’informer et de promouvoir les différentes
formes de service. La brève parenthèse du double ministère de
13 M. Chevènement à l’Éducation, puis à la Défense fut la seule
4tentative… »
Cette problématique vise justement à appréhender la diversité
des modes de socialisation (militaire et scolaire), leurs
articulations, plus ou moins harmonieuses, contradictoires ou
conflictuelles, dans l’économie des pratiques sociales effectives
(temporelles, spatiales, langagières, cognitives, corporelles,
techniques) qui les caractérisent respectivement. Cette thèse est donc
centrée sur l’analyse de la socialisation, en tant que processus
fondamental du développement humain, et porte sur les relations
entre socialisation militaire et socialisation scolaire, les logiques
socialisatrices dans les familles populaires (notamment les familles
précarisées des quartiers populaires français) et leurs relations avec
la socialisation scolaire et militaire.
La socialisation et l’intégration des jeunes en difficulté
semblent être une priorité des pouvoirs publics depuis quelques
années. Le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, ainsi que les
ministères de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la
Défense considèrent que la concrétisation de ces objectifs repose
très fortement sur la mise en œuvre effective des conditions de
scolarisation en milieu spécialisé, avec les aides et soutiens
adaptés, et sur la qualité de la formation apportée aux adolescents
qui font l’objet d’une orientation vers les établissements et
services d’éducation spécialisée. Pour les institutions, le
dispositif des centres « Défense deuxième chance » serait un
moyen efficace de lutte contre l’échec scolaire et contre la
délinquance juvénile et contribuerait ainsi à la réussite de
l’insertion socioprofessionnelle des jeunes.
Le dispositif « Défense deuxième chance » attesterait que les
politiques luttent contre l’échec scolaire et la délinquance
juvénile, contribuant ainsi à la réussite de l’insertion
socioprofessionnelle des jeunes. Le gouvernement considère a priori
que le dispositif d’encadrement militaire des jeunes (civils) en
difficulté est susceptible de donner des résultats plus efficaces.
Cependant, il reste à appréhender le rôle de ces nouvelles

4 Ambroise, (pseudo-collectif). Service national : Une idée d’avenir, Paris,
Flammarion, 1996, p. 107.
14 politiques d’accompagnement de l’armée dans la socialisation
des jeunes en difficulté. Il est en effet important de savoir si le
dispositif de socialisation militaire peut susciter chez les jeunes
une demande d’engagement suffisamment importante pour
satisfaire qualitativement et quantitativement leurs besoins.
La problématique s’articule autour des questions et
préoccupations suivantes : Comment l’armée, dont la mission
traditionnelle est la défense, entend-elle négocier cette nouvelle mission
de socialisation des jeunes ? Ce dispositif répond-il aux attentes
des jeunes ? Amorce-t-il un processus de resocialisation ou au
contraire enferme-t-il les jeunes dans une forme de marginalité
institutionnalisée ? L’Établissement d’insertion de la défense
représente-t-il une « nouvelle chance » ou s’agit-il d’un
instrument de prévention de la délinquance, créant ainsi la
confusion entre jeunes en difficulté et jeunes difficiles ?
Tout au long de cette thèse, j’essayerai de cerner et d’analyser
le dispositif, les politiques éducatives, le contenu pédagogique et
les objectifs poursuivis dans le plan de l’insertion des jeunes à
travers l’expérience du premier centre d’accompagnement
militaire en tant qu’Établissement d’insertion de la défense
(EID). L’objectif est d’identifier ce qui se fait, ce qui s’est fait et
ce qui pourrait se faire dans les recherches sur l’insertion des
publics juvéniles (en difficulté).
Au regard de ce qui précède, notre questionnement consiste à
savoir en quoi la formation des jeunes civils dans un centre dirigé
par l’armée se différencie des autres missions locales d’insertion.
Quel rôle joue l’armée dans les nouvelles régulations sociales ?
D’autre part, comment l’armée s’y prend-elle dans ces nouvelles
tâches d’accompagnement à la socialisation et à l’insertion
professionnelles des jeunes en difficulté ? Revient-on aux
méthodes d’antan pour l’éducation des jeunes ?
C’est à partir d’un travail d’enquête de terrain sur les
pratiques de socialisation militaire en cours de réalisation avec
ces publics juvéniles (en difficulté), que je tenterai d’analyser les
trajectoires sociales et les parcours socioprofessionnels des
jeunes. Je chercherai aussi à comprendre ce qui détermine leur
décision d’engagement dans l’EID, en cernant les rapports des
jeunes avec ce dispositif, leurs représentations du système
15 d’encadrement militaire et la pédagogie mise en œuvre par
l’armée dans le cadre d’insertion et socialisation professionnelle.
Autant de préoccupations et de questions auxquelles cette thèse
tentera d’apporter un éclairage en mettant en lumière les enjeux
pédagogiques, sociologiques et politiques qui sous-tendent le
choix d’un tel dispositif d’insertion et de socialisation dans le
contexte actuel.
3. Hypothèses et plan de présentation du travail
Dans la perspective d’une étude de terrain qui porte sur
l’analyse des discours officiels et des expériences des acteurs
dans le dispositif « Défense deuxième chance », je formule
quelques hypothèses de travail.
La première hypothèse pose que : « la socialisation n’est
jamais complètement réussie » et « n’est jamais totale ni
terminée » pour les jeunes en difficulté. Il y a possibilité d’une
« socialisation secondaire » définie comme « une intériorisation
des sous-mondes institutionnels spécialisés » (en l’occurrence
l’armée) et une acquisition des savoirs spécifiques et des rôles
directement ou indirectement enracinés.
La seconde hypothèse porte sur les objectifs de socialisation
du dispositif « Défense deuxième chance ». La logique en est à
peu près la suivante : les phénomènes de marginalisation et de
disqualification sociale conduisent à l’exclusion de certains
jeunes que l’éducation nationale laisse sortir sans qualification.
De ce fait, l’encadrement militaire se représente comme un
univers autonome qui sert à dessiner une frontière entre avant et
après l’expérience de socialisation (présence de repères, vie
réglée), schème comportemental nécessaire pour des nouveaux
apprentissages.
La troisième consiste à dire que, si pour les institutions,
l’encadrement militaire est une manière de restaurer la figure
d’autorité et l’intériorisation des valeurs, il peut également
sembler efficace à l’égard de certaines catégories de public
juvénile, celles qui en ont besoin pour se reconstruire
individuellement et socialement. Par contre, pour d’autres catégories,
l’encadrement militaire ne serait pas une solution adaptée.
16 Dans la première partie de ce travail, il s’agira d’aborder de
façon théorique la question de la sociologie militaire, de la
socialisation et de la construction sociale du concept « jeunesse
en difficulté ». Puis seront réunis les éléments de la littérature
concernant les bilans des politiques d’insertion des jeunes.
Dans la deuxième partie, seront analysés les enjeux de
l’encadrement militaire des jeunes en difficulté dans ce dispositif
« Défense deuxième chance » à travers une étude sur le terrain.
Enfin, la troisième partie sera consacrée au compte rendu des
entretiens et à l’analyse des données recueillies sur le terrain
concernant la mise en œuvre du dispositif.
17
PREMIÈRE PARTIE

Armée et jeunesse en difficulté :
deux sociologies interrogées

CHAPITRE I

Les forces armées comme objet de recherche
des sciences sociales
Avant d’aborder ce chapitre sur les forces armées comme
objet de recherche des sciences sociales, il convient de définir et
de reprendre les questions fondamentales suivantes : les forces
5armées , peuvent-elles faire l’objet de recherches en sciences
sociales ? Ou encore, pourquoi les sujets ou les thèmes sur
l’armée sont-ils si peu ou pas assez étudiés par les sociologues ?
Quelle méthodologie doit-on appliquer pour garantir le caractère
« scientifique » des résultats ? Pour tenter de répondre à ces
interrogations, j’ai eu recours dans la littérature sociologique à
quelques travaux consacrés aux forces armées et qui donnent un
certain nombre d’indices explicatifs sur la « chose militaire »
6dans le champ des sciences sociales . En effet, l’étude de l’armée
en sciences sociales peut se faire suivant trois axes :
– opérationnel, en tant que composante des forces de la
Défense nationale vouée à l’action militaire ;
– structurel en tant que grande organisation performante et
moderne ;

5 Pour le cas de la France, on peut également prendre connaissance de la loi
n° 72-662 portant sur le statut général des militaires du 13 juillet 1972, article 1 :
« L’armée de la République est au service de la nation. Sa mission est de
préparer et d’assurer par la force des armes la défense de la patrie et des intérêts
supérieurs de la nation… »
6 Voir notamment IHEDN, Comprendre la défense, Paris, Economica, 1999.
– social, en tant que communauté humaine en symbiose avec
la nation.
Notre recherche met un accent particulier sur l’axe social et
sur l’analyse sociologique.
1.1. Les précurseurs de la sociologie militaire
Se doter d’une ascendance lointaine comme l’écrivait (Remy
Ponton) est, semble-t-il, l’un des moyens les plus commodes et
les plus répandus de définir avantageusement sa position sociale.
Chaque corps professionnel, comme chaque discipline
scientifique, sait trouver dans le passé les précurseurs ou les ancêtres
qui lui donnent ses lettres de noblesse. La règle semble
s’appliquer aussi en sociologie militaire. Les travaux précurseurs
en sciences humaines et sociales qui se sont intéressés au
domaine de la guerre et des armées, ont privilégié trois types
d’approche : historique, fonctionnaliste et juridique. On remarque
que les travaux en sociologie militaire semblent avoir plus d’écho
aux États-Unis qu’en France. C’est aux travaux publiés aux
États-Unis que l’on se réfère le plus souvent, notamment, à partir
de la Seconde Guerre mondiale, à ceux de Samuel Stouffer,
Morris Janowitz, Moskos ou Samuel Huntington, qui ont publié
des travaux importants en psychologie, sociologie et science
politique sur les réalités militaires. On peut également citer les
7travaux de Herbert Spencer en Grande-Bretagne, qui ont mis
l’accent sur la société militaire et son devenir à la lumière de la
société industrielle. Pour ce qui est des sources françaises, je me
suis appuyé sur le dossier publié en deux parties par le « Centre
d’études en sciences sociales de la défense » dans la revue
8intitulée Les Champs de mars . Ce document fait référence aux
précurseurs français de la sociologie militaire, en fin du
e e
XIX siècle et au début du XX siècle, qui ont su, par-delà leurs
préjugés idéologiques, préfigurer des méthodes d’analyse
scientifique de cette discipline.

7 Voir : Spencer H. Principles of Sociology, (Trad. Williams et Norgate en
e refrançais sous le titre) Principes de sociologie, 3 éd., Paris, Alcan, 1988. (1 éd.
1876) 4 vol.
8 Cf. Les Champs de Mars : n° 10, 2001 et n° 12 en 2003.
22 À titre d’illustration, on se réfère aux travaux de Saint-Simon
et d’Auguste Comte qui accordent une place centrale à
l’opposition entre société militaire et société industrielle, chacune
correspondant à une époque de l’histoire de l’humanité. Alors
que Saint-Simon dénonce vigoureusement la sociabilité
d’essence militaire qui règne au premier âge, conséquence de la
domination de la guerre et des militaires, Comte s’intéresse à la
fonction civilisatrice de la société militaire, tant pour le groupe
que pour l’industrie. Cependant, Auguste Comte et Saint-Simon
s’accordent dans leur raisonnement sociologique pour placer la
société militaire aux origines du développement humain (Les
Champs de Mars : n° 10, 2001, p. 13).
Il y est fait aussi mention d’Émile Durkheim qui, dans son
9ouvrage intitulé Le suicide , évoque assez longuement la question
des militaires en raison de la forme particulière de suicide que
l’on observe au sein de cette population. De même que l’œuvre
d’Augustin Hamon, qui a abordé la question de la psychologie du
10militaire professionnel , l’ouvrage de Jean Jaurès, L’Armée
11nouvelle (considéré comme un essai de la sociologie militaire),
12s’inscrit comme fondateur de la sociologie militaire . En effet, si
les historiens ont mis en lumière la complexité et les
contradictions de la pensée jaurésienne, internationaliste et
patriotique, antimilitariste et pacifiste, tous reconnaissent que
Jaurès restait tout à fait favorable à une armée nationale. Pour
preuve, L’Armée nouvelle plaide pour l’investissement des débats
militaires par des civils. Son fil directeur est celui du lien entre
l’armée, la nation – concept unitaire – et la société, dans sa
diversité.
La suite du dossier est consacrée aux chercheurs et aux jeunes
générations montantes des sociologues, économistes, politistes,
juristes, psychologues français tels que Gaston Bouthoul, Pierre

9 Voir : Durkheim E. Le suicide, Paris, PUF, 1960 [1897].
10 Voir notamment Hamon A., Les leçons de la guerre mondiale, Paris,
M. Giard et E. Brière, 1917.
11 Voir : Jaurès J. L’Armée nouvelle, collection Acteur de l’Histoire dirigée par
le groupe Duby, Paris, Imprimerie nationale, 1982. L’ouvrage qu’on qualifie
aujourd’hui comme résultat d’une enquête sociologique, regroupé sous
l’appellation « observation participante ».
12 Les Champs de Mars, op. cit., n° 10, p. 73.
23 Naville et Pierre Clastres, Jean Cazeneuve, Mattéi Dogan dont les
écrits sont postérieurs à la Seconde Guerre mondiale, et qui ont
cherché à analyser et comprendre l’origine et le rôle social de la
guerre. Leurs travaux témoignent de la nécessité d’une approche
multidimensionnelle des phénomènes militaires et appréhendent
les fonctions de la violence. Ils ont ainsi ouvert la réflexion
moderne des relations armée-société et la problématique de la
spécificité militaire.
Mises à part ces quelques tentatives, il n’en reste pas moins
qu’en termes de travaux en sociologie militaire proprement dits,
les sociologues français ne se sont pas souvent ou pas assez
intéressés aux recherches empiriques fondées sur des enquêtes en
terrain militaire. Comment expliquer une telle lacune ?
L’un des premiers éléments de réponse que l’on peut avancer
sur l’absence en France de recherches sociologiques sur l’armée
est notamment le contexte socio-historique de la naissance de la
sociologie comme discipline scientifique au milieu du
e
XIX siècle. Cette période (tout au moins en Occident), a été
marquée particulièrement par les théories évolutionnistes et
influencée par les sociétés industrielles de la fin du siècle, qui
avaient pour leitmotiv le paradigme d’une société sans guerre et
pour mot d’ordre la disparition de l’État militaire, guerrier et
absolutiste qui régnait en Prusse, au profit d’États de types
industriel et libéral à l’instar du Royaume-Uni et des États-Unis
13(Christopher Dandeker, 1994) . À cet effet, les œuvres
littéraires, ou les « œuvres savantes », avaient tendance à
supplanter peu à peu la guerre considérée comme activité sociale
prépondérante de l’époque. On peut aussi avancer l’argument de
la transformation économique justifiant le peu d’intérêt que les
sociologues accordèrent à l’institution militaire qui apparaît
pourtant comme une des plus vieilles organisations
bureau14cratiques au monde .

13 Voir Dandeker C. “New times for the military : some sociological
observations on the changind role and structure of the armed forces of the
societies”, British journal of sociology, 1994, 45, 4, p. 637-654.
14 Sur ce point, on peut également lire avec intérêt les travaux de Gilbert Felix
sur « military organization and the organization of the State » datant de 1906
24 D’autres facteurs explicatifs liés à la faible quantité des
travaux en sciences sociales consacrés à l’institution militaire ont
été donnés par Pascal Vanesson et Complow (2000). Selon ces
auteurs, la sociologie s’est donné la posture d’une science
naissante et qui se voulait indépendante des institutions de
l’époque afin de mieux appréhender les réalités sociales. C’est
ainsi que, depuis les pères fondateurs de la sociologie (Comte,
Saint-Simon, Durkheim) et leurs écoles, le désintérêt pour le
militaire, comme d’ailleurs pour la politique, « s’explique par la
volonté (des précurseurs de la sociologie) “d’établir un savoir
scientifique autonome”. L’abandon de l’armée comme champ
d’investigation résulterait plus de l’effort entrepris » pour se
démarquer de l’institution militaro-étatique et fonder la légitimité
« d’un discours neutre » sur la société.
15L’article publié par François Gresle en 2003 résume assez
bien les regards croisés des historiens, des sociologues et des
juristes sur le monde militaire. Il explique ce désintérêt apparent
des sociologues pour la sociologie des armées, (dont nul ne
saurait nier pourtant l’importance sociale et politique) par le fait
que la sociologie militaire renvoie à un domaine aux contours
imprécis et dont le contenu entre difficilement dans le cadre des
disciplines universitaires, du moins telles qu’elles ont été établies
eà la fin du XIX siècle. En effet, quand on examine les travaux
accomplis sous le label militaire, on constate que ceux-ci portent
sur des objets hétérogènes, appelant une théorisation et la mise en
œuvre de méthodes très différentes les unes des autres.
Le statut général des militaires, mis au point par le maréchal
Soult en 1832 (et actualisé seulement en 1972), confirme ce
point. Il tire prétexte de la spécificité de la fonction et définit le
militaire par son « état », c’est-à-dire par un ensemble de qualités
liées à la personne, et non par celles qui feraient du militaire un

dans The history essays of Otto Hintze, New York, Oxford, University Press,
1975, p. 178-215.
15 Gresle F. (dir.). « Profession : militaire », Revue française de sociologie,
vol. XLIV, n° 4, octobre-décembre 2003.
25 professionnel parmi d’autres (…). Les militaires constituent (et se
16voient comme) un groupe vraiment exceptionnel .
De même que le fait remarquer Fabrice Hamelin dans sa
17thèse , le désintérêt des scientifiques pour l’armée et la guerre
n’est pas totalement homogène dans tous les pays occidentaux. Si
la recherche sur l’armée à cette époque (c’est-à-dire au
e
XIX siècle) semble être négligée et marginale en France, si
l’institution militaire et ses soldats semblent éloignés de la
préoccupation des sciences sociales en France pour des raisons
ci-haut mentionnées, ils occupent néanmoins une place dans
l’imaginaire individuel et collectif des Français. Car, présents
dans les manuels scolaires d’histoire et d’instruction civique, par
le service national, à travers les films qui mettent en scène leurs
images guerrières, les spots publicitaires réalisés en vue du
recrutement, lors des défilés (du 14 juillet) et cérémonies
militaires, comme dans le traitement médiatique de leurs
interventions (intérieures ou extérieures), ils se donnent à voir et sont
donnés à voir. Toutes ces occasions entraînent la formation
d’images variées et la construction des représentations multiples
sur les militaires par les civils et les professionnels eux-mêmes.
Les questions sur les institutions militaires occupent
cependant une place plus centrale en Allemagne. C’est à partir
des travaux historiques d’Otto Hintze que nous disposons de
quelques indices sur les forces armées. Mais, c’est surtout aux
États-Unis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qu’ont
été conçues les principales analyses de l’institution militaire.
De ce fait, je m’appuierai sur les études sociologiques
réalisées aux États-Unis, tant sur les différentes approches sur
l’institution militaire que sur l’état des lieux de la sociologie
militaire. J’évoquerai, à cet effet, les problématiques de la
professionnalisation et de la spécificité des forces armées, ainsi

16 Gresle F., La « Société militaire : Son devenir à la lumière de la
professionnalisation », in Revue française de sociologie, 2003, vol. 44, n° 4,
p. 777-798.
17 Voir : Fabrice Hamelin : La spécificité militaire, une construction
einstitutionnelle : le cas de la formation des officiers du génie aux XIX et
e
XX siècles, thèse de science politique, Institut d’études politiques de Paris,
2000, p. 19.
26 que celles des relations « civilo-militaires ». Ensuite, j’aborderai
la question de l’émergence et du développement de la sociologie
militaire en France, pour enfin m’interroger sur la socialisation.
1.2. Les jalons de la sociologie militaire aux États-Unis
Avant de présenter la synthèse sur la sociologie militaire, je
signale tout de même que des travaux sur l’institution militaire
ont été réalisés bien avant les années 1950, notamment par des
historiens militaires, sur la genèse de la profession d’officier aux
États-Unis, et par des sociologues précurseurs des réflexions
théoriques sur l’armée professionnelle. Aussi, cette réflexion
théorique sur l’armée témoigne d’un possible dialogue entre
sciences sociales et histoire et souligne, à travers cette option
méthodologique, le caractère heuristique de l’interdisciplinarité.
La première grande enquête sur l’armée américaine remonte à
18la Seconde Guerre mondiale à l’initiative de Stouffer et al.
D’autres études interdisciplinaires vont émerger afin
d’appréhender progressivement l’organisation militaire aux États-Unis.
19Au sujet des travaux sur l’armée professionnelle , plusieurs
20sources concordantes désignent Samuel P. Huntington qui, à
21travers son ouvrage intitulé The soldier and the state , publié en

18 Voir S. Stouffer et al., The American soldier, Princeton University Press,
1949.
19 Ce thème sur l’armée professionnelle a été étudié par Samuel Huntington,
dans son ouvrage The Soldier and the State. The Theory and Politics of
CivilMilitary Relations, Cambridge-London, The Belknap Press, 1957. C’est un
travail qualifié d’historique opéré par S. Huntington et notamment en s’appuyant
sur les leçons des sciences sociales. Voir également les travaux de Gwyn
Hames-Jenkins et Charles C. Moskos : « Armed forces and society », in Current
Sociology, 22-3, 1981, p. 1-164.
20 Samuel Phillips Huntington, né le 18 avril 1927, professeur américain émérite
de relations internationales à l’université de Harvard, de tendance conservatrice.
Il est considéré comme politologue et cofondateur de la revue Foreign Policy. Il
est l’auteur de nombreux livres, contestés au sein de la communauté
scientifique, dont les plus connus dans le monde francophone sont Le choc des
civilisations et Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures.
21 The Soldier and the State est un ouvrage pionnier et considéré comme
fondamental pour le développement ultérieur des critiques sur l’histoire militaire
américaine. Voir aussi Samuel Huntington, “Reforming Civil-Military
Relations”, Journal of Democracy, Volume 16, n° 4, octobre 1995.
27 1957, suscita des débats et critiques mettant ainsi à l’ordre du
jour les questions et débats sur l’armée américaine.
L’histoire militaire américaine, au cours des années 50, est
essentiellement focalisée sur l’étude de la guerre civile et de la
Seconde Guerre mondiale. À l’issue de ces différents conflits
meurtriers, l’armée se retrouve rejetée et isolée du reste de la
nation américaine. Mais, cette inutilité fonctionnelle et cet
isolement permettent paradoxalement que s’engage un
mouvement de professionnalisation longtemps contrarié.
On se souviendra que c’est à travers l’ouvrage The
professional soldier, de Morris Janowitz, que l’on assiste dès les
années 1960 à un véritable essor des analyses sociologiques sur
les armées et leur environnement, ainsi que sur l’organisation
militaire. On voit également apparaître la création d’une
association « Inter-University seminar on Armed and society »
22qui publiera en 1964 les premiers travaux collectifs portant
essentiellement sur les enquêtes empiriques sur les milieux
géographiques du soldat américain.
Ce bref aperçu de l’état des lieux de la sociologie militaire
aux États-Unis me permet de constater d’emblée que les débats
des experts sur la professionnalisation des forces armées
américaines sont apparus sous les regards croisés des théoriciens
de l’économie de marché, des politistes et sociologues. On assiste
dès lors à deux approches théoriques différentes sur l’armée
américaine : d’une part, l’approche néolibérale et, d’autre part,
l’approche sociologique qui confrontent leurs idées sur le
bienfondé d’une armée dite professionnelle.
1.2.1. Les regards croisés sur la professionnalisation des
armées américaines
Un bref recours aux travaux socio-historiques permet de se
rendre compte qu’à la fin des années 1970, les observateurs
constatent, au sein de l’armée américaine, une baisse du niveau

22 À propos des travaux collectifs des membres de l’Inter-University Seminar on
Armed Force and society au courant des années 60, on peut lire avec intérêt
l’édition de 1671 du The professional soldier, New York.The free press, p.
467468.
28 des effectifs, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Les
indicateurs sur la fidélisation sont inquiétants : les départs
anticipés des officiers supérieurs, des sous-officiers et des pilotes
sont les plus notables. Cette tendance est liée à un certain nombre
de facteurs, à savoir : l’influence de l’environnement et les
évolutions socioculturelles qui affectent l’ensemble de la société
américaine, provoquant ainsi une sorte d’érosion de la légitimité
externe des armées : rejet de l’autorité et la montée d’un
individualisme hédoniste et une évolution de la conception de la
citoyenneté vers plus de droits et moins d’obligations. En outre,
les armées américaines subissent la concurrence du secteur privé,
plus attrayant.
Des officiers généraux s’en inquiètent et déplorent devant le
Congrès américain que les armées perdent leurs meilleurs
spécialistes.
Afin de faire face à cette situation, les États-Unis s’engagent
dans un vaste programme qu’ils n’avaient jamais exploré
auparavant, à savoir la mise en chantier de l’armée de métier à
travers le processus dit de professionnalisation de l’armée.
Les pouvoirs publics de l’époque mettent en place des
commissions pour étudier les différents thèmes liés à ce
processus de professionnalisation de l’armée. Parmi les
commissions chargées d’étudier la question de la professionnalisation de
23
l’armée figure en bonne place la commission Gates concernant
« l’All-Volunteer Force », autrement dit le passage de l’armée de
masse à l’armée de métier par le processus dit de
professionnalisation. C’est le président Nixon qui a nommé cette
commission chargée d’étudier les modalités de passage à l’armée
de métier (celle-ci était composée de douze membres, dont des
économistes et politistes qui s’opposèrent aux sociologues sur la
question des modalités du passage à l’armée de métier).
Signalons les travaux de Pascale Combelles Siegel et François
Géré qui ont publié, en février 2000, un rapport d’étude intitulé
État des lieux de la sociologie militaire. Cette étude a été

23 Au sein de cette commission, des économistes dont Milton Freidman se sont
opposés aux sociologues tels que Morris Janowitz et Charles Moskos. Les
économistes refusant de distinguer le système militaire des autres systèmes
sociaux.
29 commanditée par la Délégation aux affaires stratégiques à la
fondation pour la recherche stratégique. L’objet de cette étude
était de dresser un bilan des travaux de la sociologie militaire
américaine trente ans après la mise en œuvre de l’All Volunteer
24Force (1973) , point de départ de la professionnalisation de
l’armée américaine. Ce travail s’est intéressé en premier lieu aux
études sociologiques militaires, notamment en ce qui concerne le
système de gestion de force et l’évolution de l’armée post-1973, à
travers un examen minutieux de plusieurs thèmes touchant au
domaine militaire tels que :
– Le rappel historique sur les conditions
politico-idéologiques qui ont sous-tendu le retour à l’armée
professionnelle.
– La gestion et le coût de l’All-Volunteer Force.
– La représentativité des armées,
– La féminisation des armées.
– L’intégration des homosexuels.
– Les relations civilo-militaires.
– L’impact des nouvelles technologies.
Chaque thème a été étudié et les arguments des sociologues,
ainsi que les données qualitatives et quantitatives sur l’évolution
de l’armée américaine sont résumés (et présentés en annexe). Je
tiens tout simplement à relever quelques points argumentaires qui
me semblent significatifs.
À cet effet, les travaux initiés par les sociologues tels que
Morris Janowitz et Charles Moskos s’intéressent principalement
à l’impact de la technologie et de la transformation de la société
sur l’organisation militaire. Après l’entrée en vigueur de la
professionnalisation des armées aux États-Unis, ces sociologues

24 En 1973, commence la professionnalisation de l’armée américaine avec la
mise en œuvre de l’All Volunteer Force. 30 ans plus tard, un premier bilan est
dressé à travers 7 thèmes : les bénéfices économiques, les problèmes de
recrutement, les ethnies dans l’armée, la féminisation, l’intégration des
homosexuels, la crise des relations civilo-militaires et les nouvelles
technologies. Voir : Combelle – Siegel Pascale, (2000), « État des lieux de la
sociologie militaire, 30 ans après la mise en œuvre de l’All Volunteer Force aux
États-Unis », Les documents du C2SD n° 35, décembre.
30 mettent en garde contre son impact sur l’efficacité opérationnelle
des armées. La principale critique des sociologues tient à la
question de la spécificité militaire par rapport à la société civile.
Les sociologues de l’école de Chicago émettent ainsi leurs
interrogations sur l’approche de la professionnalisation telle
qu’elle est envisagée par la commission Gates, et vont reformuler
les termes du débat autour d’une problématique beaucoup plus
large. Pour Morris Janowitz et Charles Moskos, l’armée est une
institution particulière qui ne doit pas être considérée comme un
simple objet économique. Morris Janowitz, Charles Moskos et
James Buckley vont réintroduire dans le débat une série de
problématiques que les tenants de l’approche économique avaient
laissées de côté. Pour eux, la sociologie militaire doit considérer
la question de la professionnalisation comme ne se réduisant pas
au point d’équilibre entre offre et demande d’emploi. Elle doit se
préoccuper en amont comme en aval des questions tout aussi
essentielles, telles que : la légitimité, les objectifs qualitatifs et
quantitatifs de recrutement, l’efficacité au combat, la cohésion
sociale et morale (…) au sein des armées américaines.
Ces sociologues considèrent que l’application de la loi du
marché comme (seul) remède universel à toutes les crises de
recrutement est une approche simpliste et inadaptée. Janowitz et
25Moskos observent qu’en termes de motivation, « les militaires
ne veulent pas être considérés simplement comme des
mercenaires dont les décisions majeures sont fonction des
salaires et autres avantages pécuniaires. » Ils ajoutent une
dimension sociale et morale à leur argument affirmant qu’une
société démocratique ne doit pas traiter les militaires comme de
simples mercenaires. Ainsi, pour Janowitz et Moskos, des
conditions doivent être remplies pour qu’une armée soit
considérée comme efficace, entre autres : une raison d’être
(autre que la justification économique) des normes opératoires et
une cohésion sociale. Avec James Buckley (1990), ils proposent
dans leurs ouvrages des mesures incitatives destinées à

25 Lire Moskos Ch. C. “From institution to occupation: trend in military
organization”, Armed forces & society, 4.4, 1977, p. 41-50. Voir aussi Moskos
(Ch. C.), Wood (F.R.), dir., The military, more than just a job? Washington,
Pergamon-Brassy’s, 1988.
31 promouvoir le service des jeunes (sous forme de service soit
militaire, soit civil).
En tout état de cause, les critiques exprimées par les
sociologues auraient amené à la restructuration des armées dans
les années 80. De fait, la « restructuration militaire », impulsée à
partir de 1980 par l’administration Reagan permet de redresser la
26situation . Une autre réflexion théorique, somme toute
subsidiaire au débat précédent, que je voudrais aborder à présent
est celle de savoir si le processus de professionnalisation peut
avoir pour conséquence la « banalisation » du métier militaire.
1.2.2. Professionnalisation ou banalisation de l’institution
militaire ?
Ces premières réflexions ont généré d’autres interrogations
sur la transformation des forces armées, notamment en termes de
27« banalisation » comme conséquence de la professionnalisation
accélérée enclenchée dans les années 1970 aux États-Unis. Au
cœur du problème se trouve l’hypothèse fondamentale de certains
spécialistes de la sociologie militaire selon laquelle les armées
professionnelles tendent à perdre leur spécificité institutionnelle
pour acquérir de plus en plus les caractéristiques du modèle
28industriel .

26 L’administration Reagan avait procédé dès 1980 à l’augmentation des salaires
des militaires de 20 % en termes réels et à l’instauration d’avantages en nature.
Elle ouvrit le recrutement aux femmes et aux diplômés d’études supérieures. Il
reste que la recette de la réussite repose sur un effort budgétaire colossal. En
2000, les soldes et pensions des personnels représentent 55 % du budget de
défense. Entre 1973 et 1991, le coût global des personnels a augmenté d’environ
70 %. Aujourd’hui, les armées américaines, confrontées à un turn over très
rapide, doivent renouveler chaque année 19 % de leurs effectifs.
27 Le terme « banalisation » se définit d’une manière générale comme un
processus par lequel l’institution militaire tendrait à se rapprocher d’une grande
organisation bureaucratique. En d’autres termes, la problématique de la
banalisation comporte deux phénomènes distincts, la professionnalisation des
forces armées et leur évolution vers un modèle d’organisation proche de grandes
bureaucraties civiles.
28 En effet, au cours de la période de guerre froide, la question de la spécificité
des armées et du métier militaire est au centre des débats de la sociologie
militaire anglo-saxonne et française. Cette orientation s’est prolongée avec
l’augmentation du mouvement de professionnalisation des armées occidentales
32 La révolution technologique amorcée au début des années 60
a contribué, elle aussi, à modifier le métier de « militaire ». Les
compétences demandées pour ce métier exigent un degré de
formation plus important que par le passé, annonçant déjà la
nécessité d’un renforcement de ce que les sociologues appellent
« le lien civilo-militaire ». Le militaire n’est plus seulement un
combattant, il est aussi devenu un technicien. Il doit être apte à
utiliser des armes dont la complexité toujours accrue requiert des
compétences techniques pointues. C’est ainsi que la résurgence
de l’idée d’une « banalisation » progressive des armées
commence à agiter les esprits aux États-Unis et, partant, dans un
certain nombre de pays de l’Europe occidentale. Mais, au-delà de
la technologie avancée des armées américaine, certains
observateurs de la société américaine évoquent paradoxalement
la professionnalisation de l’armée comme cause de la crise des
relations civilo-militaires et de l’élargissement du fossé entre
société militaire et société civile. Avec l’armée de métier, tout
porterait donc à croire que les liens entre l’institution militaire et
la société se sont distendus et ont provoqué pour certains la
crainte d’une marginalisation des rapports armée-société civile.
29En outre, Moskos considère que l’expérience de l’armée
professionnelle ferait perdre à l’institution militaire ses aspects
essentiels et spécifiques, tant objectifs que subjectifs. Comme on
le sait, la principale spécificité dérivée de la fonction militaire est
le « combat », la préparation à la « guerre ». Le fait de ressembler
de plus en plus à n’importe quelle organisation bureautique ou
une entreprise du secteur privé ferait perdre à l’armée américaine
sa spécificité, selon certains observateurs. Cette tendance aurait

qui, selon les auteurs, rapproche l’institution militaire du point de vue de son
organisation, et ses hommes, du point de vue de leurs valeurs professionnelles,
des autres institutions publiques, voire des entreprises civiles. Pour plus
d’approfondissements, on peut consulter la synthèse critique de ces travaux
réalisée par B. Boëne, « Permanence et relativité de la spécificité militaire » in
B. Boëne (dir.), la spécificité militaire, 1994, p. 189-240. 34 D. Segal et M.
Wechsler Segal, Peacekeepers and their Wives, 1993, p. 46.
29 Voir Charles C. Moskos, « L’armée de métier : un coûteux échec », dans
Bernard Boëne et Michel Louis Martin (dir.), Conscription et Armée de Métier,
op. cit., p. 66. Voir aussi dans Reconstructing Patriotism (Morris Janowitz,
1983), A Call to Arms (Charles Moskos, 1988) et Gratitude (James Buckley,
1990).
33 pour conséquence : « la déperdition de son potentiel d’efficacité
opérationnelle ».
Les armées américaines seraient alors passées du modèle
institutionnel prédominant au modèle industriel. D’où la critique
30formulée par Charles Moskos et Franck Wood dans leur
ouvrage intitulé The Military: More Than Just a Job? dans lequel
ils affirment que la professionnalisation accroît la banalisation
des armées et par ce fait même provoque le déclin de ses valeurs
normatives (Moskos et Wood, 1986). Pour ces derniers : « le
déclin des valeurs militaires, la montée de l’individualisme et la
déréglementation sont occasionnés par le système néolibéral aux
États-Unis ». C’est aussi l’idée soutenue auparavant par Janowitz
selon laquelle la tendance à la banalisation de l’armée américaine
résulte de l’approche strictement économique, inspirée des
théories néolibérales de Friedman et Anderson, qui a présidé à la
mise en place de la professionnalisation en 1973. (Janowitz,
1960).
Pour conclure à cette banalisation, Moskos et Wood font état
d’un certain nombre d’indicateurs : « la distinction entre le lieu
de résidence et le lieu de travail des personnels militaires,
l’importance du travail du conjoint, la modification des rapports
d’autorité et des singularités du mode de vie militaire ; la
disparition progressive des éléments de la vie militaire
difficilement quantifiables (parades, orchestres)… »


30 Voir C. Moskos, F. Wood (dir.), The Military: More Than Just a Job?
Washington/New York, Pergamon-Brassey’s, 1988, ou encore les confirmations
de cette hypothèse de la progression du modèle industriel dans les armées
professionnelles par D.R. Segal, « Measuring the Institutional/Occupational
Change Thesis », Armed Forces and Society, vol. 12, n° 3, Spring 1986.
34 Tableau I : récapitulatif des variables
qui opposent le modèle institutionnel au modèle industriel
Variables Modèle institutionnel Modèle industriel
Légitimité Valeurs normatives Principe du marché
Identification à Identification sélective à
Identification au
l’organisation dans son une partie de
rôle (implication
ensemble. l’organisation.
personnelle)
Rôle large et diffus Rôle spécifique et étroit
Type de Pour partie sous forme non
Salaire
rémunération monétaire
Essentiellement selon le Fonction directe du
Niveau de
grade, particulièrement selon niveau (et du type) de
rémunération
les besoins qualification
Séparation du lieu de
À proximité immédiate du
Résidence résidence et du lieu de
lieu de l’emploi
travail
Partie intégrante de la Extérieur à la
Conjoint
communauté militaire communauté militaire
Considération Fondée sur la notion de Fondée sur le niveau de
sociale / Prestige service rémunération
« Horizontal », i.e. à
Groupes de « Vertical », i.e. à l’intérieur
l’extérieur de
référence de l’organisation
l’organisation
Source : Futuribles, juin 1987. p. 27-53.
31Par ailleurs, l’une des thèses que défend Charles Moskos
consiste à trouver une convergence entre le modèle
organisationnel de l’armée professionnalisée et celui des autres
administrations publiques, voire des grandes entreprises du
secteur privé, ou au contraire une divergence, fondée sur la
spécificité de sa mission guerrière et des statuts et valeurs qui en
découlent.
Comme le pensent notamment Janowitz et David Segal, « il
est bien possible sous certaines conditions de concilier un haut

31 Lire Charles C. Moskos, « From Institution to Occupation: Trends in Military
Organization », Armed Forces and Society, Automne 1977, 4 (1), p. 44-50.
35 niveau d’intégration extrême – de l’armée dans la société civile –,
32et le maintien d’une culture interne fonctionnelle de l’armée » .
Autrement dit, il s’agit de faire du modèle « institutionnel » et du
modèle « industriel » les pôles extrêmes d’un seul et même
continuum, celui qui mène de la convergence relative, naturelle et
33bornée civilianisation à la convergence absolue banalisation.
Janowitz et Moskos considèrent la fonction militaire comme un
service consubstantiel à la notion de citoyenneté. Autrement dit,
la citoyenneté n’est pleinement acquise que lorsque le service
sous les armes est accompli. Jusqu’à la mort dans les années 80,
Morris Janowitz cherchera, sans grand succès, à raviver la notion
de service militaire.
Les conclusions de Moskos ont fait l’objet de nombreuses
discussions (encore actuelles). Parmi les indicateurs retenus par
Moskos, certains ont évolué. Il reste que les indicateurs analysés
par ce dernier montrent une transformation de l’institution
militaire. Ceci pourrait signifier que l’institution militaire évolue
aussi dans le temps et l’espace socioculturel, qui exige d’elle des
adaptations ou des changements aussi bien en son sein que dans
son interaction avec la société.
De ce bref aperçu sur les débuts de la sociologie militaire
conduit depuis les années 1973, il ressort clairement que des
œuvres pionnières sur l’armée dans les pays occidentaux
(notamment anglo-saxons) ont suscité des échanges entre les
chercheurs et « ont fait prendre conscience à tous de l’intérêt que
peuvent représenter les recherches portant sur le milieu
34militaire » . Ces réflexions théoriques sur l’institution militaire

32 Futuribles, op. cit. p. 43.
33 Pour Janowitz La civilianisation est une notion ambiguë, justifiée par une
nécessité fonctionnelle. La professionnalisation aux États-Unis a entraîné un
recours accru à des personnels civils dans les armées. Cette présence des civils
est ancienne et significative dans certaines unités. « Civilianiser les militaires »,
c’est chercher à faire d’eux, par divers moyens, « le miroir social et culturel de
la nation ». Dans cette acception, la « civilianisation » est une protection
nécessaire contre les risques potentiels qui pourraient accompagner la disparition
des appelés, consécutive à la « professionnalisation ».
34 Voir la préface de François Gresle, dans Sociologie du milieu militaire : les
conséquences de la professionnalisation sur les armées et l’identité militaire… p.
9. Voir également le n° spécial de la Revue française de sociologie, Volume
4436 américaine, qui mobilisent les spécialistes de la question, restent
cependant circonscrites aux cercles intellectuels et politiques.
Néanmoins, les débats constituent « un saut qualitatif » important
dans le processus qui mène de la convergence (naturellement)
relative de civilianisation à la convergence absolue
(banalisation).
On peut donc dire que l’avancée significative des travaux en
matière de sociologie militaire (aux États-Unis et en Angleterre)
a permis somme toute d’avoir une certaine idée sur les évolutions
théoriques et méthodologiques des organisations militaires dans
divers domaines : cohésion du groupe primaire ; efficience des
unités au combat ; motivation des personnels ; relations inter
sociales ; perception de la féminisation des armées.
Cependant, si des évolutions théoriques en termes de
sociologie militaire sont constatées depuis les années 70 dans les
armées américaines tout comme dans les armées britanniques,
qu’en est-il de cette discipline en France ?
1.3. L’émergence de la sociologie militaire en France
Dans certains pays occidentaux comme les États-Unis
35d’Amérique, le Royaume-Uni , l’Allemagne, la sociologie
militaire constitue depuis longtemps un champ reconnu, non
seulement par les pouvoirs publics, mais aussi par le monde de
l’université et de la recherche. Les travaux sur le monde militaire
ont connu des avancées certaines depuis une vingtaine d’années,
comme en témoignent les travaux cités plus haut qui ont abordé
différents thèmes comme la professionnalisation de l’armée, les
relations armée et société, sans oublier la question de la relation
armée et classe politique, dont on n’a pas fini, aujourd’hui,
d’épuiser les enseignements.

2003/4, consacré à l’analyse de l’état de lieu de la sociologie militaire en France,
dont je me suis largement inspiré.
35 Voir Boëne Bernard, Dandeker Christopher, Ross John, « Les armées
professionnelles et les liens armées-État-société au Royaume-Uni, 1999-2000 »,
Les documents du C2SD n° 38, novembre 2001.
37 En France, hormis quelques exceptions notables avec des
auteurs tels que : Pierre Naville, Gaston Bouthoul, Jean
36Cazeneuve, Mattei Dogan, ou encore Ardant du Picq , « la
sociologie française, dans le domaine militaire, n’a pas, comme
la sociologie religieuse ou la sociologie politique ou
philosophique, son ou ses fondateurs ». Cela engendre le fait que
les sociologues et les spécialistes français de la défense se
réclament de filiations intellectuelles dont les principales figures
sont américaines : Samuel Stouffer, Moris Janowitz, Charles C.
37Moskos, ou encore Samuel Huntington .
Les observateurs soulignent que la plupart des sociologues se
sont désintéressés des questions militaires pour des motifs
idéologiques que scientifiques. En effet, compte tenu du rôle
« politico-guerrier » joué par cette institution tout au long de
l’histoire française, la plupart des sociologues n’ont guère estimé
que la guerre et l’armée étaient des institutions essentielles
devant faire l’objet d’investigations et de recherches aussi
approfondies que souhaitées, comme c’est le cas pour la famille,
l’école, l’entreprise, la religion…
eIl faut se souvenir que le soldat au XVIII siècle était représenté
et décrit par certains comme suit : « … recruté dans les couches
les plus viles de la population par un procédé que nombre de
contemporains trouvaient vicieux – le racolage –, le soldat était,
e
jusqu’à la fin du XVIII siècle, à isoler des populations. Son
encasernement, qui avait pour principe “le souci de décharger les
habitants de l’obligation de loger des gens de guerre”,
“traditionnellement tenus pour la source de toutes sortes de
méfaits”, et son dressage accentuait cet isolement. Sa puissance
de combat constituait en soi une violence qui en faisait un être à

36 Ardanr du picq dans Étude sur le combat, Paris, Champ libre, 1978, mit en
exergue l’importance de la solidité des petites unités dans la réussite des
batailles.
37 Cf. Morris Janowitz, The Professional Soldier. A Social and Political
rePortrait, 1 éd. 1960, New York, The Free Press, 1971, 468 p. ; Samuel
P. Huntington, The Soldier and the State. The Theory and Politics of
CivilMilitary Relations, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard
University Press, 1957.
38 38part » (Ehrenberg, 1983). Par ailleurs, il faut aussi remarquer
que les militaires, de leur côté, ne cessent de se sentir différents
des autres membres de la société civile et de regarder (parfois)
avec méfiance les universitaires et les autres intellectuels, qu’ils
considèrent comme trop éloignés des réalités difficiles
qu’euxmêmes doivent affronter au quotidien, quand ils ne leur
reprochent pas leur antimilitarisme supposé !
La Revue française de sociologie a publié en 2003 un numéro
spécial sur l’état des lieux de la sociologie militaire en France.
François Gresle y remarque d’emblée que « depuis 1961, la
Revue française de sociologie n’a publié que cinq articles sur la
guerre (les deux derniers, parus en 1976, portaient en fait sur
39Clausewitz) et neuf articles sur la sociologie des armées »
(Gresle, 2003). C’est évidemment faible comme production
sociologique pour une institution aussi importante que l’armée
compte tenu de sa fonction au sein de la société française.
Face à ce faible rendement constaté en termes de publication
des travaux, nombre d’observateurs tentent d’en trouver les
raisons. Sur le plan strictement méthodologique, certains
sociologues français pensent que la sociologie militaire renvoie à
des contours imprécis et que son contenu entre difficilement dans
le cadre des disciplines universitaires, du moins telles qu’elles ont
eété établies à la fin du XIX siècle par un des fondateurs de la
sociologie (Durkheim). Celui-ci définissait la sociologie comme
science de la société, c’est-à-dire une science qui se doit
d’analyser les réalités existentielles de l’être social, signifiant par
cette option méthodologique que le militaire renvoyait plutôt à un
type de société jugé caduc et à un mode de vie dépassé. C’est
ainsi que l’armée était (et est) pendant très longtemps considérée

38 Il faut sans doute reconnaître toutefois que l’image, un peu caricaturale, ne
correspond peut-être pas à toute la réalité militaire de nos jours et ne rend, bien
sûr, pas compte de toute la réalité militaire telle que nous la connaissons
aujourd’hui.
39 Pour plus de détail, voir Clausewitz K.V., De la guerre, Paris, Éditions de
Minuit, 1955. On trouve dans l’œuvre de Clausewitz : De la nature de la guerre,
le livre I dans lequel, il s’intéresse au « génie militaire », c’est-à-dire à
l’ensemble des aptitudes intellectuelles et morales dont le combattant doit
disposer pour être efficace. Parmi ces vertus guerrières, le courage tient une
place centrale.
39 comme une institution à contenu normatif fort : communautaire,
40paternaliste, autoritaire, tout entière tournée vers le combat
(Gresle, 2003). On comprendra alors pourquoi les sociologues
français « se sont détournés des études des phénomènes
guerriers… ».
Un autre fait lié au manque d’intérêt des sociologues français
pour les recherches dans le domaine militaire est la confusion
41longtemps entretenue entre sociologie militaire et polémologie .
Cependant, les chercheurs n’ont pas entièrement abandonné ce
champ de recherche. D’autres auteurs s’y sont essayés avec plus
ou moins de succès, mais ne sont plus connus que par quelques
spécialistes ; d’autres se sont rendus célèbres par leur apport à
d’autres branches de la sociologie et ne sont plus lus pour leur
contribution à l’étude de la guerre et de l’institution militaire.
C’est selon le même ordre d’idées que l’on peut citer
Boniface P. « Sur l’armée, les a priori ravageurs ou romanesques
servent de références immédiates et souvent uniques. Adjudant
pochard ou héros mythique, brute analphabète ou cavalier
gentilhomme, les images volent, trop haut ou trop bas. Pourtant,
42la réalité est loin de ce manichéisme et de cette uniformité » .
1.3.1. L’institution militaire et les évolutions sociologiques
eAu regard des événements socio-historiques du XVIII siècle
dans la société française, on peut constater avec Serge Dufoulon
que l’armée française a été, tour à tour, « un instrument de la
révolution, une armée de conquête avec Napoléon Bonaparte, une
armée de répression, de restauration sous Napoléon III, une
armée de colonisation et d’occupation en Indochine et en Algérie,
le putsch des généraux, l’armée des exactions et des sévices,

40 Voir Philippe Masson, Histoire de l’armée française de 1914 à nos jours,
Perrin, 1999. Voir aussi l’ouvrage de Martin, Michel L., Warriors to Managers:
The French Military, Establishment Since, 1945, Chapel Hill, University of
North Carolina Press, 1981.
41 Polémologie se définit comme l’étude scientifique de la guerre, considérée
comme phénomène social à la suite des travaux de G. Bouthoul et G. Richard,
opposants à la sociologie de Durkheim.
42 Boniface P., L’Armée. Enquête sur 300 000 soldats inconnus, Paris, Édition
n° 1, 1990, p. 13.
40 43etc. » . Ce qui explique que pendant longtemps, sociologues et
militaires ont vécu ainsi dans la méfiance et dans l’ignorance
réciproque. Toutefois, au-delà de cette page assez peu élogieuse
sur l’armée, il y a eu tout de même l’avènement d’une armée de
libération durant la guerre de 1939-1945, une image forte du
général de Gaulle, ainsi que l’image positive d’une armée au
service du droit humanitaire tant sur le continent européen que
sur d’autres foyers de guerres. On se souviendra que la volonté
politique pour le changement et l’esprit d’initiative des nouveaux
egouvernants de la V République française ont contribué de
manière tout à fait déterminante à l’émergence et au renouveau
socioculturel et scientifique de la France : « Les sciences
sociales, en tant qu’activités intellectuelles pragmatiques,
bénéficièrent, dans les années soixante, d’une remarquable
impulsion de la part des pouvoirs publics et qui souhaitaient
appuyer leur action sur une meilleure connaissance de la société
44réelle. »
On peut dire que, grâce au contexte de paix et des évolutions
sociopolitiques, géopolitiques et technologiques des années 70 à
90, la sociologie militaire en France a émergé. Pour preuve, on
assistera de manière successive à la naissance des centres et
réseaux de recherche tels que : le « Centre de sociologie militaire
de la défense nationale » (CSDN) en 1969, la création d’un pôle
de recherche dénommé « Fondation nationale des sciences
politiques » (FNSP). C’est alors que « la sociologie française prit
vraiment son essor et devint une discipline à part entière, tout en
se déclinant sous la forme de champs de recherche spécifique ».
À cet égard, depuis une quinzaine d’années, notamment après
la première guerre du Golfe (1991-1992), « l’image de l’armée a
45positivement évolué » . Depuis quelques années, les choses
semblent bouger en France, notamment sur le plan de la

43 Voir Serge Dufoulon dans sa contribution à l’ouvrage (sous la direction de
François Gresle) intitulé Sociologie du milieu militaire, Paris, L’Harmattan,
2005, p. 97-114.
44 Est-il utile encore de rappeler (fait paradoxal ?) que le président de la
République en mai 1968 était le général de Gaulle ?
45 C’est du moins ce que révèlent les résultats d’une enquête réalisée par Lada
E., Nicole-Drancourt C., sur Image(s) de l’armée et insertion des jeunes, dans
C2SC, Paris, 1998.
41 conceptualisation et de la méthodologie de la recherche au sein
des armées. Pendant toute une décennie, des centres de recherche
précités (bien que fonctionnant sous l’influence de l’institution
militaire avec droit de regard et de réserve sur les résultats) ont
pu, bon an, mal an, jeter les prémisses des réflexions théoriques
sur les forces armées françaises. Aussi, compte tenu des
évolutions sociales et face aux nouvelles exigences et aux
rigueurs méthodologiques qui devraient désormais accompagner
46les travaux des sciences sociales, Jean-Pierre Thomas s’efforça
de « sociologiser » le champ couvert en le distinguant nettement
de la polémologie dominante. Sous sa direction, de véritables
enquêtes de terrain sur les armées furent lancées. C’est ainsi que
le CSDN fut remplacé par le Centre d’études en sciences sociales
47de la défense (C2SD) en 1995, dont l’originalité réside dans
l’ouverture disciplinaire aux différents partenaires tant
« institutionnels » qu’« indépendants » (privés).
À compter des années 1990, en France, quand on jette un
regard d’ensemble sur les travaux menés au cours de la dernière
décennie, on ne peut qu’être frappé par leur nombre et leur
variété qui tranchent avec la modicité des recherches engagées
durant les vingt-cinq années précédentes. On constate
effectivement que la dynamique de la recherche en sociologie
militaire est en marche. Et les orientations prises par les travaux

46 Jean-Pierre Thomas (un chercheur du CNRS) a publié plusieurs travaux en
collaboration avec le centre de sociologie de la défense nationale dans les années
1970 : Thomas J.-P., L’armée professionnelle. Essai de diagnostic sociologique,
1996, p. 10-11. Voir aussi Hubert Jean-Pierre Thomas, « Fonction militaire et
système d’hommes : système organisationnel et système opérationnel ». In :
Henri Tézenas du Montcel, et alii, Les hommes de la défense, Paris, Fondation
pour les études de défense nationale, 1981, p. 17-41.
47 Le Centre d’études en sciences sociales de la défense (C2SD) créé par un
arrêté du 21 avril 1995 du ministre de la Défense, est un organisme du ministère
de la Défense, qui a pour mission de « favoriser et d’encourager la recherche en
sciences sociales sur les questions des armées ». Il offre une contribution à la
connaissance des études sociologiques des armées et du soldat professionnel.
Les thèmes et pistes de recherche explorés entre autres depuis 1996 sont les
suivants : « l’adaptation des militaires à l’évolution de leurs missions, le soldat
en Europe, la gestion des ressources humaines, les relations entre l’institution
militaire et la société civile, et de leur environnement, les structures et les
politiques de défense, et les militaires dans le système de coopération
internationale ».
42 sur le monde militaire suscitent bien l’intérêt des jeunes
chercheurs, expérimentés ou non. Depuis 1995, on assiste à des
publications de résultats d’enquêtes, assez largement diffusés par
les revues spécialisées telles que : Les champs de Mars ; Centre
d’études en sciences sociales de la défense (C2SD), et qui
continuent aujourd’hui de susciter l’intérêt pour la sociologie
militaire, qui représente « un champ de recherche d’une
importance majeure, mais qui demeure malgré tout mal
exploré ». C’est pourquoi il apparaît essentiel de dresser un état
des lieux des recherches françaises, leur donner une visibilité,
formaliser ainsi l’existence clairement identifiable d’une
communauté scientifique française en matière de défense, avec
son originalité, son expertise et ses pistes de recherche propres, et
enfin d’établir un lien plus régulier avec le vécu social et les
expériences de terrain. Mais à défaut de pouvoir juger de la réelle
pertinence de ces travaux qui ne pourra être dégagée que sur une
plus longue période, il est tout à fait utile de faire connaître
quelques-uns des thèmes de travail actuels.
Bon nombre de jeunes chercheurs poursuivent des travaux
pertinents, solides, novateurs, portant directement ou
indirectement sur la défense, sa sociologie, sa pratique, le rôle de la
défense dans le tissu social. On notera également la question de
la professionnalisation de l’armée, la problématique de sa
48
banalisation, la féminisation ou l’intégration des femmes dans
49les armées sont autant de thèmes qui sont au cœur de la

48 La féminisation est un processus qui a connu un tournant dans les années 70
quand les femmes ont pu devenir militaires de carrière et s’est récemment
accentué avec les réformes de 2000 qui prônent l’ouverture aux femmes de la
quasi-totalité des postes dans l’armée y compris des postes de combat, alors
qu’elles occupaient jusque-là que des postes administratifs. À titre d’illustrations
statistiques, en 2001, on comptait dans l’armée de terre, un peu plus 11 000
femmes de carrière ou sous contrat, soit près de 9 % des effectifs militaires avec
de fortes disparités selon des grades. Même si par ailleurs les arguments
psychophysiologiques aussi banals que discutables mettent en cause la question de la
participation des femmes à la guerre plus précisément sur les théâtres des
opérations de combat…
49 Lire également Sorin Katia, Femmes en armes, une place introuvable ? « Le
cas de la féminisation des armées en France », coll. Logiques Sociales,
L’Harmattan, 2003, 239 p. ; Reynaud Emmanuel, La féminisation des armées en
43 réflexion de la sociologie militaire. En d’autres termes, les
évolutions sociologiques des armées sont analysées au niveau du
rapport des armées à leur environnement social (population
locale, médias, opinion publique, différents segments de la
société) et l’évolution de sa conceptualisation.
1.3.2. Professionnalisation ou banalisation des forces
50armées : le cas français
Les années 1962-1990 (qualifiées comme des périodes de
paix ou plutôt de répit), marquées par la fin de la guerre
d’Algérie, de même que la fin de la guerre froide ont conduit à
certaines interrogations sur l’avenir des forces armées françaises.
« L’armée est veuve de la guerre », disait une citation de
l’époque attribuée au président Pompidou. En effet, il
apparaissait de plus en plus que, pour les forces armées, « les
conditions du service sous les armes en temps de paix, et dans un
environnement pacifié sont assez éloignées de celle du temps de
guerre ». À cela s’ajoutent : la fin des fièvres coloniales, la mise
en place de la force nucléaire, mais aussi la revalorisation de la
condition militaire qui ont affecté profondément l’armée
française.
Ces évolutions ont amené les pouvoirs politiques de la France
à s’interroger sur le maintien ou non de l’armée de masse et sur la
possibilité de suspendre le service militaire (expérience rendue
obligatoire en 1789 et qui, en 1965, a été transformée en service
national, s’adressant ainsi à un large public). On observe
également qu’après les événements de mai 1968, certaines
opinions évoquaient déjà l’adaptation nécessaire d’un service
51militaire qui n’était plus universel depuis 1965. D’où une
remise en cause du système de conscription.

France et aux États-Unis. Dynamique et pratique de l’égalité des sexes,
mémoire de synthèse, thèse de sociologie, EHESS, Paris, 1989.
50 Pour approfondir la réflexion sur ce sujet, voir notamment Böene Bernard,
« Banalisation des armées : le cas français », Futuribles, n° 111, juin 1987,
p. 38-54.
51 Le service militaire « universel et obligatoire », tel que les Français l’ont vécu
ejusqu’à sa suspension, a été instauré en 1905 sous la III République. Après la
Seconde Guerre mondiale. En 1965, le service militaire se transforma en service
44 Au cours de la décennie 1990, caractérisée par les nouvelles
52réalités géostratégiques nées de la révolution technologique , en
53particulier des technologies dites « NTIC » , des pays de
cultures militaires diverses ont entrepris des réformes de fond de
leurs armées en décidant de les professionnaliser. Aussi, certains
54travaux en sciences sociales ne voient dans la situation de la
professionnalisation des armées en France, annoncée en 1996,
que le cas particulier d’un processus plus global qui a amené les
États occidentaux à modifier le fonctionnement interne de leurs
armées en raison de l’évolution de la menace et des conditions
d’engagement des armées.
Dans cette perspective, les réformes envisagées au
Royaume55Uni en 1962 et aux États-Unis d’Amérique en 1973 , qui
portaient essentiellement sur la professionnalisation ont très vite
suscité de l’intérêt dans un certain nombre de pays occidentaux.

national, s’ouvrant ainsi à des formes civiles, comme la coopération et l’aide
technique au développement des départements et territoires d’outre-mer. Le
service national fut une institution très profondément ancrée dans l’histoire
républicaine française. Tous les citoyens de sexe masculin devaient effectuer
leur service national à partir de 18 ans. Les jeunes femmes volontaires pouvaient
avoir accès aux différentes formes du service national dans les limites fixées par
décret.
52 La révolution technologique, c’est bien entendu la numérisation de l’espace
de bataille (NEB) qui est au cœur des préoccupations de l’armée de terre
(française). « La NEB vise à obtenir et conserver un avantage sur l’adversaire en
matière de connaissance de la situation opérationnelle ; accélérer le processus
décisionnel grâce à la rapidité des échanges d’informations et grâce à
l’automatisation de certaines tâches. Il s’agit donc d’acquérir l’information, de
décider et d’agir plus vite que l’adversaire. »
53 NTIC : Nouvelles technologies de l’information et de la communication.
54 Voir notamment Boëne B., « Métier, profession et professionnalisme », dans
B. Boëne, C. Dandeker (dir.), Les armées en Europe, Paris, La Découverte,
1998, p. 171 ss. ; Irondelle, « Les réformes des armées en France : genèse d’une
décision », dans P. Vennesson (dir.), Politiques de défense : institutions,
innovations, européanisation, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 209 ss.
55 Voir Boëne Bernard, Dandeker Christopher, Ross John, Les armées
professionnelles et les liens armées-État-société au Royaume-Uni, données
1999-2000, les documents du C2SD n° 38, novembre 2001, 139 p. Dans cet
ouvrage, la comparaison France/Royaume-Uni est pleinement justifiée avec la
professionnalisation des armées et l’évolution des missions. L’examen du cas
britannique se présente comme riche d’enseignements pour les armées
françaises, tant dans l’appréciation des problèmes institutionnels internes aux
armées que dans celle des rapports armée-État et armée-société.
45 « Coup sur coup, la Belgique (1992), les Pays-Bas (1993), puis la
France (1996) décident l’abandon d’un système d’armée mixte
vieux de près d’un siècle ».
La décision française semble avoir engendré un effet domino :
« si la France, censée avoir “inventé” la conscription pouvait
l’abandonner, d’autres pouvaient envisager d’en faire autant :
l’Espagne (1997), l’Italie (1999), le Portugal et même la Russie
(…). Seuls les pays nordiques, très attachés à la conscription,
paraissent vouloir résister à la suspension de la conscription, à
l’instar de l’Allemagne qui reste attachée au service national
obligatoire. C’est, en effet, le 22 février 1996 que le président
Chirac a annoncé, d’une part, sa décision de professionnaliser
56intégralement les armées françaises » et, d’autre part, la
57suspension de la conscription . « Nous ne devons pas conserver
l’armée de nos habitudes, mais construire l’armée de nos
besoins » (Charles de Gaulle, 1932, cité par Jacques Chirac en
février 1996 dans son discours de circonstance). Le président
Chirac a toutefois convié dès lors les Français à un débat de trois
mois, non sur la professionnalisation des armées, mais plutôt sur
un éventuel maintien de la conscription sous des formes civiles
afin, disait-il, « de sauvegarder le principe d’obligation citoyenne
s’imposant à la jeunesse ». Mais, ce débat souhaité fut loin
d’enthousiasmer l’opinion publique.
Le président de la République française avait évoqué en
même temps des projets de restructuration de l’industrie de
l’armement, la décision de réduire le format de l’armée française
58et de la professionnaliser , suivie le 28 mai 1996, de la

56 Pour plus de détails, voir G. Bonnardot, « La professionnalisation totale des
armées françaises : enjeux institutionnels et sociaux », Champs de Mars, 1998,
p. 23-44.
57 Le terme conscription est traduit littéralement par « inscrit ensemble, au
même âge, sur le registre de l’état civil (et signifiait entre autres l’appel
obligatoire de jeunes hommes sous les drapeaux) ».
58 Les publications sur le sujet définissent la professionnalisation de l’armée à
travers les indicateurs suivants : la transformation progressive du soldat en
58militaire de carrière avec l’emploi des technologies . Pour plus de détails, voir
G. Bonnardot, « La professionnalisation totale des armées françaises : enjeux
institutionnels et sociaux », Champs de Mars, 1998, p. 23-44.
46 suspension du service national obligatoire. Ainsi la loi de
programmation militaire 1997-2002 prévoyait de ce fait la
suppression des appelés et une augmentation des professionnels
pour l’ensemble des armées. À cet égard, des études et sondages
d’opinion ont montré que la décision présidentielle concernant la
59professionnalisation des armées françaises et surtout la décision
de suspendre le service militaire obligatoire a été diversement
appréciée. Beaucoup d’encre et de commentaires ont coulé sur la
disparition annoncée du service militaire.
Pour les uns, « cette décision de suspendre la conscription
émane tout simplement du cercle politique étroit, sans un réel
60débat citoyen majeur, sauf de débats entre les experts » . C’est
ainsi que certains observateurs l’ont qualifiée de coups de pouce
61décisionnistes, soulignant l’absence de débat public préalable .
En effet, la majorité des personnes interrogées laissaient entendre
que la suspension du service national en France, décidée en 1996,
aussi justifiée et nécessaire qu’elle fût, a profondément modifié et

58 Le terme conscription est traduit littéralement par « inscrit ensemble, au
même âge, sur le registre de l’État civil (et signifiait entre autres l’appel
obligatoire de jeunes hommes sous les drapeaux) ».
58 Les publications sur le sujet définissent la professionnalisation de l’armée à
travers les indicateurs suivants : la transformation avancée, la transition de
l’armée de masse vers le corps professionnel militaire aux effectifs réduits. Le
primat de la régularité de la formation plus accomplie des militaires, l’élévation
de leur niveau de qualification technique et scolaire à l’engagement, l’exercice
différent le <???> l’autorité et les savoirs éducatifs et professionnels influencent
les relations sociales. Pour plus de détails, voir G. Bonnardot, « La
professionnalisation totale des armées françaises : enjeux institutionnels et
sociaux », Champs de Mars, 1998, p. 23-44.
59 Plusieurs sources affirment d’ailleurs que la relance des travaux de sociologie
militaire en France apparaît étroitement liée au processus de professionnalisation
des armées devenu effectif en 2002.
60 Voir J.-R. Bachelet, « L’armée nouvelle : les enjeux d’une mutation
historique », Défense nationale, octobre 1997, p. 100 et suivantes. On peut
également lire des critiques et inquiétudes du genre : « La professionnalisation
remet en cause l’identité même du militaire. Cette crise apparaît dans les
différents corps dont celui des troupes de Marine où les personnels ressentent la
perte de l’esprit de cohésion. Comment, face à la rotation accélérée des
engagés, retrouver l’esprit de défense ? »
61 Allusion faite à l’absence de débat public dans la majorité des pays ayant opté
pour l’abandon de la conscription tels que : Royaume-Uni et les États-Unis
d’Amérique…
47 diminué la capacité des armées à prendre en charge des jeunes en
difficulté. La suspension du service national a fait que les armées
se professionnalisent et le militaire devienne contractuel sur le
plan moral avec son institution. Ce sentiment est si fortement
répandu, que, durant mon enquête exploratoire en 2005,
beaucoup des cadres interviewés ont regretté cette décision
politique de la suspension du service militaire. Car, disaient-ils,
« malgré l’essoufflement du système, le service national avait des
avantages qui étaient connus à savoir la possibilité d’intégration,
le brassage social et régional, la possibilité de sortir de sa
région, de sa famille, de son milieu, et beaucoup y voyaient une
certaine émancipation et, pour d’autres jeunes, une véritable
seconde chance ». Certains craignaient ipso facto « le risque de
rupture du lien armée-Nation », suite à la suspension de la
conscription. Beaucoup ont ressenti cette décision comme la
« mise en cause de toute la manière de se sentir français ».
D’autres laissaient entendre que, « la fin de la conscription a
dorénavant créé une situation qui peut, à terme, être propice à un
repli de chacune des sphères sur elle-même, présentant le risque
d’une incompréhension mutuelle ».
Jean Boulègue (2003) a observé lors de son enquête que :
« beaucoup se sont interrogés sur la façon dont la société
française pourrait ressentir la fin d’une tradition profondément
62
ancrée dans la conscience collective » . Et bon nombre de
Français expriment encore aujourd’hui leurs opinions et leur
inquiétude, avec la suspension du service militaire, de voir
disparaître la part de l’héritage culturel, de cohésion sociale, de
lien avec la nation dont l’armée était un des dépositaires et une
référence centrale (des valeurs partagées). Pour certaines des
générations du service militaire, la conscription avait tout de
même contribué au resserrement du lien entre la nation et son
armée, comme ce fut le cas en 1914, 1945… C’est le même
ressentiment rencontré chez certains militaires de haut rang, à
63l’instar de ce général, chef d’état-major de l’armée de terre , qui

62 Lire notamment l’article Boulègue Jean, paru dans la Revue française de
sociologie, 44-4, 2003, p. 695.
63 Les études montrent d’ailleurs que c’est l’armée de terre qui est la plus
touchée par la reforme et restructuration et la professionnalisation en cours.
48

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