Manipulations, rumeurs, désinformations
336 pages
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Description

Fortement documenté, cet ouvrage aborde les aspects historique, philosophique, sociologique, politique, technique et économique de l'art de la manipulation, dont les premiers traités remontent à l'Antiquité. Il s'intéresse aux diverses manipulations, qu'elles soient militaires, diplomatiques, de l'entreprise et plus généralement de la société. Des cas concrets puisés dans l'actualité sont analysés pour permettre la mise en place d'une véritable méthode de prévention.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 65
EAN13 9782296482487
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
Illustration de couverture : Julie RUBISE

© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96317-7
EAN : 978229696317-7
Patrick RUBISE
Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
Préface d’Alain JUILLET
L’HARMATTAN
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
- L’assurance des risques techniques . Editions de L’Argus (Paris, 1987).
- L’archipel du danger (en collaboration avec Georges-Yves Kervern). Editions Economica (Paris, 1991).
- La Science au présent (Collectif). Editions Encyclopædia Universalis (Paris, 1992).
- Les risques technologiques (en collaboration avec Yves Gautier). Presses Pocket-Cité des Sciences (Paris, 1995) .
- Los riesgos technologicos (en collaboration avec Yves Gautier). RBA Editores (Barcelone, 1995).
- L’assurance des risques techniques . 2 e édition enrichie. Editions de L’Argus (Paris, 1999).
- La Science au présent (Collectif). Editions Encyclopædia Universalis (Paris, 2003).
REMERCIEMENTS
Mes remerciements s’adressent tout d’abord à Danièle Trauman, qui m’a accompagné, pendant plusieurs années, au cours de ma thèse de doctorat en sciences de gestion, véritable base de cet ouvrage.
Un certain nombre de personnalités m’ont également accompagné au cours de cet exercice :
- Jean-François Raffoux, très vigilant sur le plan et l’apport de la maîtrise des risques dans ce nouveau champ de compétences encore mal connu,
- Claude Frantzen, ancien président de l’Institut Européen des Cindyniques, également très présent pour la mise en perspective des cindyniques,
- Jean-Pierre Morin pour sa qualité de relecteur émérite et son regard d’entomologiste,
- Alain Juillet qui m’a ouvert les portes des meilleurs spécialistes du SGDN (Secrétariat Général à la Défense Nationale) et m’a fait rajouter quelques thèmes pour être le plus complet possible,
- Jean-Jacques Duby, véritable encyclopédie, dont les conseils ont toujours été pertinents.
Il me faut également remercier ici l’IMdR, dont de nombreux membres, en particulier son ancien président Guy Planchette, m’ont apporté aide et suggestions, enrichissant ainsi le texte initial. Je ne saurais oublier Alain Jammy Schmidt pour ses conseils sur l’aspect éditorial, ainsi que Dominique Fasani pour la mise en pages délicate et Chloé Strack pour les relectures.
Je tiens également à rendre ici un hommage particulier à Georges-Yves Kervern, trop tôt disparu en 2008, qui, avec quelques autres pionniers du risque, a permis de promouvoir les cindyniques depuis près de trente ans déjà. Il aurait certainement apporté une vision conceptuelle plus importante à mon texte.
Et, pour conclure, j’adresse un remerciement appuyé à mon épouse et ma fille qui ne m’ont pas tenu rigueur de toutes mes absences pour causes de recherches dans les bibliothèques ou pour des rencontres avec des spécialistes. Elles m’ont toujours soutenu et encouragé au cours de cette rédaction parfois difficile.
Enfin je dédie ce livre à mes parents, Serge et Reine, tous deux disparus en 2008, qui n’auront donc pas participé jusqu’au bout à cette délicate mais enrichissante expérience.
AVERTISSEMENT AU LECTEUR
Cet ouvrage concerne les diverses manipulations qui s’exercent dans le monde, que ce soit au niveau militaire, diplomatique, de l’entreprise et plus généralement de la société.
Cela signifie qu’il sera essentiellement question de désinformations en tous genres.
Pour étayer mon discours, je me suis appuyé sur une littérature abondante, qu’elle soit disponible dans des livres, des journaux, des rapports ou sur des sites Internet. J’ai toujours essayé de vérifier les informations et les sources selon la méthode croisée chère aux analystes militaires.
Il est parfois bien difficile de tracer la frontière entre réalité et déformation des faits et, bien que spécialiste en la matière, j’ai parfois pu être abusé.
Que le lecteur veuille alors bien me pardonner et me signaler ces erreurs toujours possibles mais non volontaires.
Patrick RUBISE
PRÉFACE
Membre du jury de la thèse de Patrick RUBISE, j’ai été très intéressé par son approche particulièrement documentée de la manipulation de l’information appliquée à l’entreprise et de l’identification des moyens de lutte pour s’y opposer. C’est un domaine difficile d’approche car la frontière entre la réalité et la déformation des faits peut être aisément franchie dans un sens ou dans l’autre. Ici le chercheur ne dispose que très rarement de l’intégralité des données nécessaires. Il peut se tromper dans une fausse interprétation d’une vérité difficile à appréhender car elle est toujours plus complexe que l’apparence.
A grands traits l’auteur nous retrace l’histoire de cette discipline en s’arrêtant sur des hommes, des étapes et des domaines d’applications, pour en faire ressortir les principes de fonctionnement et les modalités d’action. En dehors des livres de Gustave Le Bon et de ses élèves, puis de ceux de Kapferer, il existe malheureusement peu de travaux universitaires en France dans ce domaine.
Pourtant le développement croissant de la médiatisation et des moyens techniques lui servant de support a relancé, en la dépoussiérant, cette pratique vieille comme le monde. Elle fut au siècle dernier essentiellement militaire et politique. Elle est aujourd’hui utilisée aussi bien par les États que par les entreprises ou les particuliers pour brouiller une image ou déstabiliser un concurrent. Elle s’appuie sur l’internationalisation de la circulation de l’information, dans un empilage de sources successives et la construction d’une capacité d’anonymat, qui éloigne le risque pénal et rend très difficile les actions de contre attaque.
Le problème se complique encore en découvrant que la manipulation se fait dans les deux sens. En offensif, la chèvre de monsieur Seguin devient une sorte de loup par l’utilisation de tous les moyens utiles pour atteindre cet objectif. En défensif, elle devient un agnelet issu d’un milieu difficile en proie aux attaques d’un trop riche prédateur ou, pire encore, nous permet de découvrir que le loup, soi-disant solitaire, fait partie d’une meute dressée par un démiurge inconnu pour détruire le village tout entier.
Comme on l’a vu dans des affaires comme l’affaire Baudis, copie moderne de celle contre Roger Salengro qui l’avait poussé au suicide, et plus récemment encore dans l’affaire Bettencourt, les journalistes et les médias ont une lourde et réelle responsabilité. Quand certains, par absence de professionnalisme ou pour des motifs idéologiques, confondent liberté de la presse et droit à la désinformation, ils sortent des règles éthiques pour donner libre cours à des manipulations aux motifs financiers ou politiques, ou encore de recherche de scoops à n’importe quel prix.
L’analyse des différents types de manipulation, en commençant par la publicité, entrouvre le voile sur ceux utilisant les statistiques et les sondages d’opinion qui sont dévastateurs. Elle évoque également ceux utilisant directement ou indirectement des paravents du type ONG dont la vertu n’est pas toujours celle que l’on supposait.
Agir contre la désinformation dans une entreprise suppose de bien identifier l’ensemble des acteurs concernés à l’intérieur et dans son environnement. Ceci suppose également une bonne connaissance de ses forces et faiblesses pour identifier ses vulnérabilités réelles. Ceci implique enfin une réactivité et une capacité de remise en cause. Il faut donc se préparer pour anticiper car la décision impromptue dans l’urgence est toujours à haut risque. Face à toute crise il faut savoir prévenir, contrôler, puis tirer les enseignements et corriger les failles.
L’auteur termine son ouvrage en proposant à notre réflexion l’utilisation de cette nouvelle discipline scientifique concernant la maîtrise des risques : les cindyniques. On peut s’interroger sur les points communs entre accidents et manipulations mais l’évidence s’impose.
La possibilité de classer des opérations de désinformation sur une grille de risques, globale et systémique, intégrant leur probabilité et leur gravité est intéressante pour l’entreprise. Elle le sera encore plus si l’étude des opérations de désinformation survenues ces dernières années permet de détecter certaines règles ou certains paramètres communs. Sur ce point la grille de lecture des déficits organisationnels et managériaux est riche d’enseignements et de signaux d’alerte qui s’intègrent dans le tableau à 27 entrées dénommé hyperespace du danger. Sa spécificité est d’y faire émerger l’importance des incohérences et dissonances entre les réseaux d’acteurs évoluant dans chacun des espaces. Ainsi cette approche novatrice par les cindyniques nous fait comprendre pourquoi l’action de désinformation ou la réponse qu’on lui apporte doit être multifactorielle et parfaitement adaptée.
La désinformation n’est qu’un risque parmi beaucoup d’autres pour l’entreprise moderne mais son impact et ses conséquences méritent que l’on y réfléchisse, qu’on identifie les conséquences et que l’on prenne les mesures permettant de l’éviter ou pour le moins d’en réduire le risque tout en décuplant la capacité de réponse. Par la vision qu’il apporte, étayée par un travail de recherche très approfondi pour nous donner l’état de l’art, je suis persuadé que ce livre y contribuera.
Alain JUILLET
1 Introduction
Vouloir parler d’influence, de manipulation, de désinformation, de rumeurs, de déstabilisation, est à la fois simple et complexe. De tout temps, des hommes ont cherché à prendre de l’ascendant sur d’autres, à guider leurs jugements, à peser dans leurs choix. Certains utilisent, selon les situations, l’autorité, d’autres la menace et le chantage, ou encore la sympathie, la victimisation, la flatterie 1 . Toutes ces méthodes prennent en compte des techniques autrefois empiriques qui sont devenues, au fil des ans, des outils performants.
De véritables traités de « l’art de la manipulation » ont ainsi été écrits, ouvrages se destinant en priorité au monde du commerce ou des psychologues, et se basant sur des expériences originales menées par des chercheurs 2 . Parmi les techniques explicitées, tel est le cas de « l’amorçage » où le client est appâté par une affaire dont on lui cache une partie de la vérité qui ne sera dévoilée qu’à la fin de la transaction. Qui n’a pas vu sur Internet des annonces alléchantes de compagnies d’aviation « low-cost » vous promettant un aller pour Tokyo ou Bangkok à 99 euros. Une fois sur le site, donc déjà repéré comme client potentiel par les spécialistes du Web, vous découvrez que le retour est à plus de 600 euros, ce qui amène l’aller-retour à un prix très élevé sur le marché. Ou bien que tous les allers que vous sollicitez sont déjà complets mais qu’en payant un supplément vous pouvez encore trouver des places à vos dates.
Nous sommes certes libres de nous retirer mais, alléchés par l’idée du voyage que déjà nous imaginons dans notre tête, nous irons souvent jusqu’à l’achat quel qu’en soit le prix. Il n’y a pas de véritable mensonge, qui pourrait entraîner de la rancœur par la suite, mais une habile manière de présenter la vérité en la tronquant. Certains auteurs parlent de « soumission forcée avec libre choix » !
Le « pied dans la porte » est une autre manière de manipuler où il s’agit, dans un premier temps, de demander quelque chose d’anodin qui, en général ne sera pas refusé, pour glisser ensuite une requête plus importante. Par exemple, on commence par demander l’heure et seulement ensuite, lorsqu’un contact est établi, on réclame une pièce de monnaie. La « porte au nez » est une stratégie inverse de la précédente. Il s’agit de formuler une demande importante qui sera, en général, refusée avec force et, dans un deuxième temps, d’émettre une requête moindre qui, en général, sera acceptée. Des techniques physiques peuvent encore « améliorer » la décision, comme le toucher de la personne qui crée un lien privilégié.
Tous ces exemples de manipulations au quotidien peuvent se combiner afin d’amener la « victime » à faire le choix voulu par le manipulateur : acheter tel modèle de voiture ou de cuisine, donner tel montant à une œuvre, se porter volontaire pour participer à une action, etc. Mais ils ne concernent, en général, que des relations entre deux personnes, même si certaines entreprises n’hésitent pas à promouvoir de telles méthodes de vente auprès de leurs personnels.
D’autres sortes d’influences existent. D’une portée plus large, elles ont pour but de gagner des batailles sans combattre, de prendre le pouvoir avec le soutien de l’opinion publique, de faire libérer des prisonniers, des otages sans contrepartie. Les militaires, les diplomates, les gouvernants les ont souvent utilisées pour parvenir à leurs fins. Et certains penseurs ou stratèges ont consigné par écrit des recettes. Ainsi, les premiers traités dans l’art de désinformer ont plus de deux mille ans d’âge. Et ils restent toujours pertinents.
Mais, depuis le XIX e siècle et la révolution industrielle qui a placé l’entreprise au centre de nombreuses convoitises, et avec l’amélioration constante des moyens de communication, d’autres types de manipulations se mettent en œuvre. Leur but est de fragiliser des sociétés de toutes tailles, certaines ayant des budgets qui dépassent parfois ceux des États. Il s’agit, par exemple, de la faire douter d’une technologie, de lui faire remettre en cause certains de ses dirigeants, certains de ses investissements, certains accords de coopération, pour en final lui prendre une part de marché ou encore l’absorber au plus bas coût.
Au quotidien, l’entreprise est confrontée à des risques nombreux et variés : risques naturels, incendie, vol, bris de machines, responsabilité civile tant dans son activité que du fait de ses produits ou services, pertes d’exploitation, etc. Elle doit les identifier, les quantifier, les hiérarchiser et, en final, les traiter. La stratégie peut alors être la mise en place d’actions de prévention (on diminue la fréquence ou la probabilité des accidents) ou de protection (on diminue la gravité des accidents). L’entreprise peut aussi transférer une partie de ses risques vers l’assureur.
A ce niveau se situe le syndrome de l’iceberg : seuls 10 % à 20 % des risques sont correctement garantis. Une majorité d’entre eux sont soit inconnus, soit insuffisamment ou encore non pris en charge par l’assurance. Tel est le cas, par exemple, de la contrefaçon, du pillage de brevets, de la fraude, qui peuvent mettre à mal le destin d’une entreprise, même bien établie. Il est généralement admis que la contrefaçon est responsable de la disparition de quelques 30 000 emplois par an en France. Dans le même ordre d’idées, la manipulation de l’information, par la désinformation, par la rumeur, peut totalement déstabiliser la société la plus solide. Dans ce domaine hautement sensible, il est beaucoup plus difficile de quantifier les pertes en termes d’emplois perdus. Un regard vers le cours de l’action peut alors être pertinent. En janvier 2011, l’annonce de l’arrêt maladie de Steve Jobs faisait immédiatement plonger l’action Apple. Mais, en parallèle, malgré l’annonce de tentatives d’espionnage par trois hauts responsables chez Renault au début de l’année 2011 3 le cours de l’action s’appréciait de près de 10 % en un mois. Il est donc difficile de préjuger des réactions du public à certaines informations.
L’utilisation de la communication est une arme stratégique dans le monde. Celui qui contrôle l’information 4 peut influencer l’opinion à son profit et, dans le cas de l’entreprise, mettre en cause sa pérennité. Aussi est-il important de pouvoir connaître et mettre en œuvre, à bon escient, des méthodes, des outils, permettant de contrôler, de repousser ces manipulations. Il s’agit là d’une forte composante du management, qu’il concerne l’entreprise ou l’État.
La communication, qui peut être verbale, écrite, gestuelle, informatique, est souvent définie comme le fait de « transmettre quelque chose à quelqu’un 5 », en général une information à une personne ou à un groupe de personnes. Issue du mot latin « communicare » qui signifie « mettre en commun », la communication consiste à rassembler des informations et des connaissances et à les partager avec d’autres. Plus généralement, la communication réunira l’ensemble des moyens et des techniques permettant la diffusion d’un message auprès d’une audience plus ou moins vaste et hétérogène.
Depuis toujours, elle a été un moyen d’informer et donc de faire passer un message, mais également de manipuler, c’est-à-dire de transformer ce message de façon intentionnelle à des fins spécifiques.
Dans quels buts ? Dans le domaine politique ou militaire, l’objectif sera de gagner une bataille en diminuant moralement l’adversaire afin d’asseoir une hégémonie sur un territoire, ou encore d’agir sur des foules dans le but de prendre le pouvoir. Dans le domaine économique, les enjeux seront d’imposer sa personnalité, son image de marque, afin de mieux vendre ses produits, de fragiliser ses concurrents, pour conquérir des parts de marché. Ces objectifs s’inscrivent dans une démarche stratégique où tous les moyens de communication seront utilisés.
En opposition à la désinformation se situe la vérité ou l’objectivité. Mais qu’est-ce que la vérité dans un monde où l’information est de plus en plus complexe ? Ce qui est vrai pour les uns ne l’est pas forcément pour les autres. Selon Luigi Pirandello « A chacun sa vérité ». Il est vrai que la vérité se construit et s’apprécie à partir de nos représentations. Nous le constatons tous les jours en passant d’un pays à un autre où les modes de vie, l’histoire, les valeurs, étant différents, la vérité peut alors changer. De même, lorsqu’on suit un procès. Force est bien de constater qu’après des batailles d’experts chevronnés, après des plaidoiries brillantes, la vérité n’est pas toujours évidente à cerner, ne serait-ce que par manque de connaissances. Peut-on facilement distinguer les diverses formes de communication dirigée que sont les manipulations telles que la propagande, les rumeurs, la désinformation, sans omettre la rétention d’informations ?
Comment distinguer le vrai du faux dans des informations tirées d’un article ou d’un moteur de recherches. Sans nul doute par la prise en compte d’autres références, par l’authentification des sources, et par la critique. Mais on constate souvent sur le terrain que la population, peut-être dans le but de se faire peur, préfère véhiculer une information erronée, que l’on qualifiera de rumeur, surtout si elle est chargée d’angoisse. Un grand homme d’État faisait remarquer vers la fin du XVIII e siècle qu’« une bonne nouvelle met une semaine pour venir de Marseille à Paris, une mauvaise nouvelle deux jours et une fausse nouvelle une journée ».
La propagande permet de véhiculer une idée vers un ensemble de récepteurs, tandis que les rumeurs sont souvent émises spontanément. La désinformation peut utiliser la propagande, les rumeurs, ou encore la rétention et elle a pour but de duper un adversaire en lui communicant de fausses informations par des canaux jugés sûrs ou, au contraire, de lui faire passer de vraies informations par des canaux jugés peu certains et donc considérés comme peu fiables. Elle peut aussi consister à occulter totalement ou partiellement un événement, des données importantes.
Il faut savoir faire face à des opérations de désinformation montées par des adversaires militaires, politiques, économiques, et savoir, en parallèle, monter des opérations identiques pour les combattre. C’est un des éléments des stratégies d’influence.
Dans le domaine économique, une des composantes de la réponse stratégique aux opérations d’influence par la communication est l’utilisation de l’Intelligence Economique. Dans celle-ci, on distingue quatre volets qui sont respectivement la prospective, la veille, l’analyse et la stratégie d’influence pour accompagner les décisions.
Il est cependant souvent difficile de tracer la frontière entre désinformation et gestion des rumeurs, et d’identifier le rôle des États et celui des entreprises. Il y a là une sorte de continuité historique entre les opérations d’influence menées par les États et celles conduites par certaines entreprises. Nous allons donc essayer de voir comment s’est façonnée la désinformation au cours des siècles, passant du secteur purement militaire au secteur diplomatique puis économico-industriel, en s’affinant par la même occasion et en utilisant au mieux les nouveaux moyens de communication. Les enjeux sont bien d’étendre une hégémonie militaire ou économique.
Analyser des faits est important, afin d’essayer de mieux connaître ce risque et, en corollaire, tenter de le prévenir. Les méthodes de prévention existent, telle la veille technologique ou la veille informationnelle, la bonne gestion de crise, l’anticipation. Utilisées dans la gestion des risques technologiques en particulier, elles prennent en compte les concepts des cindyniques ou sciences du danger.
Issus de l’analyse des grands accidents industriels, et depuis peu appliqués à d’autres domaines comme les risques domestiques, la finance ou le juridique, ces outils pourraient aider à la mise en œuvre d’une véritable politique de prévention des manipulations de tous ordres dont peuvent être victimes les entreprises et, par ricochet, leurs salariés et leurs clients. Après avoir examiné, au fil des chapitres, comment la manipulation peut réussir dans de nombreux domaines, nous verrons en fin d’ouvrage comment les outils issus des cindyniques peuvent s’appliquer avec succès à la lutte contre les manipulations.
Chaque jour la presse se fait l’écho d’ « affaires » mettant en général en cause des élus, des hauts fonctionnaires et parfois des entreprises. En réponse, les politiques parlent de complots, de désinformation. Il s’agit là de joutes où la crédibilité des uns ou des autres est mise à mal et qui occupent les médias et les prétoires. Plus feutrées sont les manipulations à destination des entreprises et, par là même, vers les salariés comme vers les consommateurs qui sont souvent plus meurtrières en termes d’emplois. Mieux en connaître les méthodes et les mesures à prendre grâce aux nouvelles avancées dans le domaine de la gestion des risques est primordial.
1 Pour plus d’informations sur ces méthodes on pourra se référer au petit ouvrage de poche Le Décodeur de la manipulation , de Yves-Alexandre Thalmann, Editions First-Gründ (Paris, 2011).
2 Les exemples qui suivent sont inspirés du Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens , de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, PUG (Grenoble, 2002).
3 Sur cette affaire, le directeur général de Renault, Patrick Pelata, devait reconnaître que le constructeur avait sans doute été victime d’une manipulation dans cette malheureuse affaire. (In Libération du 2 mars 2011 ) .
4 C’est pour cette raison que des pays totalitaires confrontés à des luttes internes avec la population commencent par verrouiller Internet et sont en général très présents sur les blogs pour passer leurs messages et « polluer » le débat.
5 In Le Larousse (Paris, 2010).
2 Approche historique de la désinformation
2.1 L’art de la duperie remonte à plus de 2 500 ans
Les Chinois ont, sans nul doute, été les premiers dans le monde à donner un cadre à la manipulation. Écrit environ 500 ans avant J.-C., « L’art de la guerre », du théoricien Sun Tzu, a été repris, quelques deux mille ans plus tard, par Machiavel 6 puis par Clausewitz 7 dans leurs ouvrages respectifs. L’originalité de Sun Tzu réside dans le fait qu’il prône plus une guerre du mensonge, où la duperie est la meilleure des armes, qu’une guerre de batailles. Il s’agit là de la mise en œuvre d’une économie de moyens pour arriver à ses fins.
Dans ces essais, vieux de près de 2 500 ans, la manière de pratiquer la désinformation est explicitée. Le chapitre XIII, consacré à l’utilisation des agents secrets, fait d’abord référence au renseignement : « Or, si le prince éclairé et le général avisé défont l’ennemi chaque fois qu’ils passent à l’action, si leurs réalisations surpassent celles du commun, c’est grâce à l’information préalable 8 ». Il distingue ensuite cinq types d’espions, dont les agents « liquidables », agents de renseignements détenteurs d’informations erronées ayant pour but d’abuser l’adversaire lorsqu’ils sont capturés. Il conseille également d’utiliser les agents ennemis repérés en les retournant. L’agent double devient alors agent recruteur car il connaît les personnes cupides ou négligentes qui seront plus facilement manipulables soit par le chantage, soit par l’argent, soit encore du fait d’un certain désintérêt pour la sécurité.
Pour ce spécialiste chinois, la manipulation repose sur la transmission humaine et sa fiabilité, surtout s’il s’agit de faire passer une fausse nouvelle. Le manipulateur espère que l’agent sacrifié va parler et, en conséquence, délivrer ses informations truquées mais il n’en est pas toujours ainsi.
L’Histoire est parsemée de personnages héroïques qui, même sous la torture, n’ont jamais parlé ou qui ont préféré le suicide au risque de trahison. Tel est le cas, par exemple, du résistant Pierre Brossolette qui, arrêté le 4 février 1944 par la Gestapo et torturé, a préféré se jeter le 22 mars 1944 du cinquième étage de l’immeuble où il était interrogé, avenue Foch à Paris.
Il faut donc que le responsable de la désinformation se livre à une véritable étude psychologique de son agent, et en particulier de ses qualités comme de ses faiblesses, avant de le sacrifier. Car, d’une part, du fait de son courage il peut totalement rater la mission de désinformation qui lui a été assignée en secret et, d’autre part, dans le cas où le responsable est par la suite mis en cause, ce sera alors toute la chaîne des informateurs qui sera perturbée et qui à son tour perdra toute confiance dans les responsables de la mission.
2.2 Vérité et désinformation
Si Sun Tzu se réfère dans ses écrits à la désinformation, il convient d’abord de la situer par rapport à la vérité. S’il n’y a pas de vérité, il ne peut pas y avoir de désinformation. Faut-il encore bien traiter cette vérité car, selon Saint Augustin (354-430), si on énonce une vérité avec l’intention de tromper on peut mentir. Et comme, selon le proverbe, « Toute vérité n’est pas bonne à dire », il faut aussi la manier avec précaution.
Mais qu’est-ce tout d’abord que la vérité ? Les dictionnaires lui donnent une connotation philosophique, avec comme possible synonyme l’expression de la qualité de la réalité. Au fil du temps, de nombreux philosophes ont donc tenté des définitions. Souvent la vérité sera assimilée à la réalité authentique, à l’objectivité, par opposition au mensonge, à l’erreur, à l’illusion.
Dans la Grèce antique les poètes mélangent habilement vérité et mythes et il n’est pas toujours facile de tracer une frontière. Les Muses se targuent en effet de pouvoir raconter de fausses histoires ressemblant parfaitement à la réalité. Platon (- 428, - 347 avant J-C) pense que la vérité se situe dans un monde intelligible, réel, par opposition au monde des apparences. Il attaque les Sophistes qui, bien que leur nom soit synonyme de « sagesse », recherchent avant tout l’influence et le pouvoir en utilisant le mensonge et l’illusion. Il y a donc, dans ce cas, une certaine assimilation de la vérité à la réalité.
Un peu plus tard, le Macédonien Aristote (- 384, - 322 avant J-C) affirme que la vérité appartient à la proposition, au jugement 9 . Une proposition peut donc être considérée comme vraie si ce qu’elle décrit est conforme à la réalité. Si ce n’est pas le cas, elle est considérée comme fausse. Par la suite tous les grands philosophes essayeront d’en donner une définition.
En 1270, Thomas d’Aquin analyse les écrits d’Aristote et il met l’accent sur le rôle des mots et les règles à respecter pour éviter les ambiguïtés 10 .
En 1697, le philosophe John Locke est favorable aux démonstrations mathématiques. Il estime que c’est la rigueur exemplaire de la démonstration qui permet d’approcher la vérité. Cependant comment traquer la vérité en dehors des pures sciences mathématiques ? Pour lui, s’il y a une démonstration possible, il n’y a nul besoin de chercher la vérité ailleurs. Il a bien conscience que personne n’étant capable de tout connaître, nous devons nous organiser vis-à-vis de la connaissance et, comme il y aura plusieurs niveaux de vérité, il appartiendra à chacun de tenter de les hiérarchiser. Il faudra donc faire preuve de discernement en allant au fond des choses : « Nous devons nous habituer à aller chercher et trouver à propos de chaque question ce qu’il y a au fond 11 ». John Locke poursuit ses réflexions, et il fait intervenir, dans une autre œuvre, une notion un peu différente, le principe moral et la justice : « La justice et le respect des contrats semblent faire l’accord du plus grand nombre ; c’est un principe qui, pense-t-on, pénètre jusque dans les repaires de brigands, et dans les bandes des plus grands malfaiteurs ; et ceux qui sont allés le plus loin dans l’abandon de leur humanité respectent la fidélité et la justice entre eux 12 ».
La vérité est donc ici approchée comme justice et respect de la parole donnée ou de l’écrit signé. Et elle s’applique partout, dans tous les milieux.
En 1873, Friedrich Nietzsche pense que la vérité est avant tout une valeur : « les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme des pièces de monnaie, mais comme métal 13 ».
Plus proche de nous, André Comte-Sponville trace une frontière entre connaissance et vérité. Pour lui : « La vérité c’est ce qui est (veritas essendi : vérité de l’être) ou ce qui correspond exactement à ce qui est (veritas cognoscendi : vérité de la connaissance)… Aucune connaissance n’est la vérité ; mais une connaissance qui ne serait pas vraie du tout n’en serait plus une (ce serait un délire, une erreur, une illusion…) 14 ». Une telle affirmation s’applique bien aux matières scientifiques ou historiques.
La vérité est donc une construction humaine qui ne s’atteint pas sans des efforts et qui peut évoluer au cours du temps. Il faut aussi laisser de la place aux conjectures, aux postulats, etc. Cependant, s’il n’y a pas de vérité, il ne peut pas y avoir de contre-vérité, de mensonge, de désinformation.
2.3 Les principes de la désinformation
A la suite de Sun Tzu, les Chinois continuent de réfléchir sur les méthodes à employer pour gagner une bataille, une guerre. En 1939 on découvre en Chine du Nord un ouvrage traitant d’immortalité accompagné d’un traité de stratégie militaire. Rédigé sans doute sous la dynastie Ming (1366-1610), il se divise en trente-six plans de combat. Parmi ceux-ci on trouve comme préceptes : « Assassiner avec une épée d’emprunt », « Bruit à l’Est, attaque à l’Ouest », « Injurier l’acacia en désignant le mûrier », « Jouer l’idiot sans être fou » ou encore « Le « Piège de l’agent double » qui encouragent l’utilisation de la tromperie pour arriver à ses fins 15 .
Les Grecs, les Romains, en particulier, réfléchiront sur les méthodes de manipulation mais on trouve peu d’écrits. Aristote, qui a participé à l’éducation d’Alexandre le Grand, lui conseille dans son testament (322 avant J.-C.) d’employer les « stratagèmes » pour gagner une guerre de la façon la plus paisible possible.
Plus tard, à la fin du XIII e siècle, un auteur anonyme, en écrivant « Le livre des ruses », fait état d’une bibliographie riche de plusieurs centaines d’ouvrages d’auteurs arabes du VIII e siècle. Leur synthèse montre, au travers d’anecdotes pleines d’enseignements, que l’utilisation de la manipulation, des espions, est très courante à cette époque et permet de vaincre avec une exposition moindre au danger. Il cite certains mots utilisés dans le Coran comme « détour », « subterfuge » (XLIII, 79), « artifice », « stratagème » (VII, 182, VIII, 17, LXVIII, 45, LXXXVI, 16), « duperie », « mystification » (IV, 141) 16 . Certains titres des petites nouvelles sont explicites. Tel « Le faux renseignement » où, pour occuper un point d’eau stratégique, on fait croire aux troupes de l’adversaire qu’on est sur une autre position. Ou encore « La manière de diffuser les nouvelles » dans laquelle Omar, qui souhaite qu’on sache qu’il s’est converti à l’islam, l’annonce comme un secret à un homme réputé pour colporter rapidement les confidences.
Au Moyen Age, dans toute l’Europe les rois, les princes et la papauté organisent la désinformation. Jean Verdon note ainsi que « parmi les auteurs de la propagande, figurent aux XII e et XIII e siècles les troubadours qui ont composé des sirventes (chansons politiques) tel Bertrand de Born (mort en 1215), seigneur de Hautefort, laudateur de la violence 17 ». Les prédicateurs sont nombreux et souvent rétribués par les autorités soit pour défendre leurs intérêts soit pour caricaturer les adversaires. En 1322, Robert de Basevorn rédige un manuel de stratégie destiné aux orateurs pour leur permettre de mieux captiver l’auditoire. Selon lui, quelques vingt-deux éléments sont à prendre en compte pour mener à bien un sermon et faire passer un message, en particulier le choix des thèmes avec des récits terrifiants, des exemples vivants et un prêche bien cadencé, pour que l’attention des auditeurs ne se relâche jamais.
Toutefois, il faudra attendre Machiavel pour trouver dans son livre « Le Prince » certains des principes de la désinformation. Dans son premier ouvrage, « L’art de la guerre 18 », il décrit surtout les manières de constituer une armée, la place respective des civils et des militaires, l’importance de la cavalerie mais aussi des fantassins équipés correctement, de l’art de mettre les armées en ordre de bataille, de les ravitailler, de défendre au mieux les villes par des fortifications adaptées ou encore de les attaquer. A travers les conseils de Fabrizzio on peut établir les règles du bon général en campagne. Mais il utilise déjà la désinformation lorsqu’il préconise : « Quand vous soupçonnez qu’il y a dans votre armée un traître qui avertit l’ennemi de vos projets, il faut tirer partie de sa perfidie, lui communiquer quelque entreprise à laquelle vous êtes loin de penser, et lui cacher celle que vous méditez 19 ». Il convient également de bien se renseigner sur ses adversaires et pour cela d’envoyer différents types d’espions. D’une part des émissaires officiels qui seront accompagnés d’officiers déguisés en serviteurs et chargés d’inspecter les armées, d’en jauger les points forts et les faiblesses. D’autre part de supposés transfuges qui, se conduisant en agents doubles, rendront compte des intentions de l’ennemi.
En 1532, pour Machiavel, le mensonge est nécessaire dans toute politique, « Mais il faut, cette nature, savoir la colorer et être grand simulateur et dissimulateur : et les hommes sont si simples et ils obéissent si bien aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours qui se laissera tromper » 20 . Il faut alors faire preuve de réalisme et ne pas se voiler la face en tentant d’éviter le combat, car la guerre finit toujours par avoir lieu et, dans un tel cas, en général à son détriment.
Les gouvernants de la France et de la Grande Bretagne des années précédant la Deuxième Guerre Mondiale, qui avaient sans doute mal lu Machiavel, ont pu vérifier assez rapidement cette affirmation. Le bon stratège doit donc être bien informé des petits problèmes car il pourra y remédier avant qu’ils aient pris de l’importance.
La désinformation s’est beaucoup construite sur des « coups » militaires ou diplomatiques puis économiques.
Dans le domaine militaire, au XVIII e siècle, le roi de Prusse, Frédéric II Le Grand va utiliser les journaux pour lancer des fausses informations. Ainsi, pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui oppose l’Angleterre et la Prusse à la France, la Russie, la Suède et l’Autriche, il inonde l’Europe d’articles tous plus faux les uns que les autres. Et, à la fin de cette guerre, il continue ses manœuvres de désinformation en faisant croire aux Berlinois inquiets d’une nouvelle guerre possible que Potsdam vient de subir une grande catastrophe. Il lui faut entretenir l’angoisse pour mieux gouverner.
Dans le domaine économique, les « coups » commencent avec la montée en puissance du commerce maritime. Ainsi des marchands arabes font courir le bruit, en avril 1506 à Damas, que les navires arrivant de Lisbonne sont vides. Ils espèrent, en lançant cette rumeur, pousser les marchands vénitiens inquiets à se ruer sur leurs épices. Mais la désinformation rate son but car d’autres marchands connaissent la vérité 21 .
Avec la création des Bourses, à Londres, à Amsterdam, d’autres coups se montent. Tel est le cas au XIX e siècle avec la manipulation de « maître » du financier Nathan Rothschild. Le 20 juin 1815, alors que la bataille de Waterloo se termine, un cavalier, qui visiblement arrive de loin, se précipite sur Nathan Rothschild à la Bourse de Londres et lui parle à l’oreille. Dans l’instant qui suit l’homme d’affaires commence à vendre ses actions. Aussitôt les marchés le suivent, jugeant que le banquier doit être bien informé et pariant dès lors sur la victoire de Napoléon. Les cours s’effondrent mais, un moment plus tard, Nathan Rothschild rachète, peu avant que la nouvelle de la victoire de Wellington ne soit proclamée dopant d’un coup le cours des actions. Dans cette affaire on a bien vu l’importance de la communication : être le premier à bénéficier de la meilleure information.
Dans la France inquiète du XVIII e siècle se propage le mythe du pacte de famine. Le peuple pense que la pénurie, et par voie de conséquence la hausse du prix de la farine, n’a pour but que de l’affamer. Analysant le phénomène de cette rumeur qui se propage dans une population qui a faim, donc qui réfléchit peu, et qui transformera son angoisse en troubles sanglants, François Ploux 22 explicite un tel phénomène en le segmentant en quatre points : d’abord lancer l’idée du complot monté de toutes pièces pour augmenter artificiellement le prix des produits, puis désigner les bénéficiaires du procédé (noblesse, clergé, etc.), en précisant les mobiles comme d’affamer le peuple pour mieux le contrôler. Il termine en détaillant les moyens mis en œuvre pour arriver à de telles fins, comme la destruction des récoltes ou l’exportation.
Nous avons ici un début de modélisation de la rumeur, avec en particulier son corollaire qui est l’absence de réflexion, de rigueur, de discernement de la part du récepteur de l’information (particulier ou groupe) et la mise en situation de boucs émissaires.
Compte tenu du faible degré d’alphabétisation de la France, les rumeurs, comme les nouvelles, se propagent oralement. Les vecteurs connus, « les pourvoyeurs de fausses nouvelles » sont les colporteurs, les voyageurs, les migrants, les conducteurs de diligences. La correspondance privée souvent lue en public et à haute voix, en particulier du fait du faible taux de personnes sachant lire, reste également un bon moyen de lancer des rumeurs. Certaines d’entre elles ont trouvé leur origine dans des cafés, des cuisines ou des salons, des foires, lors de messes ou encore dans des ateliers ou des casernes. On valorise ainsi l’émetteur, ce qui permet à Jean-Noël Kapferer de noter qu’« Il s’affirme comme détenteur d’un savoir précieux, comme un éclaireur, autant de reflets flatteurs pour son image auprès des récepteurs 23 ».
Pour François Ploux, en ce qui concerne le XIX e siècle, une fausse nouvelle ne peut se propager que dans une population à l’écoute, et elle suit sa propre dynamique parfois très différente de l’impulsion initiale 24 . Il remarque que les rumeurs se propagent facilement de manière horizontale mais aussi verticalement, bien que plus difficilement compte tenu du degré d’accès différencié à l’information selon les couches sociales. En effet la culture, l’alphabétisation sont de solides freins à la montée en puissance des rumeurs.
Gustave Le Bon (1841-1931) est également un des précurseurs de l’étude de la désinformation, par les rumeurs et la propagande. Selon lui, les foules, qu’il analyse dans un ouvrage paru en 1895, ont un comportement totalement différent de celui de chaque individu pris en particulier avec la création de caractères nouveaux. Il convient alors, pour s’en servir et dominer ses semblables, d’en connaître les caractéristiques, ce qu’il nomme « la loi psychologique de l’unité mentale des foules ». Il constate que les meneurs de foules, qu’ils soient fondateurs ou apôtres de religions ou hommes d’États, voire responsables de collectivités, sont de bons psychologues qui ont une connaissance innée des foules.
L’individu plongé dans la foule est soumis à la contagion mentale, son sentiment de responsabilité disparaît. Il est fasciné, perd tout esprit critique quel que soit son niveau intellectuel. Il obéit à l’opérateur et peut alors être entraîné dans des actions totalement contraires à sa personnalité. Il peut alors subir toutes les suggestions, croire en l’invraisemblable. Partant de ce constat, la recette pour manipuler une foule est relativement simple, « l’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d’argumentation familiers aux orateurs des réunions populaires 25 ». Pour Gustave Le Bon, les foules préfèrent la force, l’intolérance et elles sont donc plus en communion avec les dictateurs, les tyrans qui s’appuient sur l’imagination pour mieux les gouverner.
Certains pensent que Sigmund Freud a été influencé par Gustave Le Bon en rédigeant « Psychologie collective et analyse du moi 26 », paru en 1921. Il y fait référence, dès le chapitre 2 consacré plus explicitement à Gustave Le Bon et à l’âme collective, en analysant par la suite deux « foules conventionnelles : l’église et l’armée » pour revenir un peu plus loin sur la « foule et la horde primitive ». Certains pensent que le philosophe français aurait également influencé les méthodes nazies et bolcheviques.
Mais, si les analyses de Gustave Le Bon peuvent servir à la manipulation idéologique des foules, elles peuvent aussi être utilisées en prévention, à la prise de conscience des risques de manipulation par des orateurs doués.
2.4 Au XX e siècle la désinformation est d’abord militaire et politique
2.4.1 L’influence soviétique
Brian Crozier, qui a été directeur de l’Institute for the Study of Conflicts à Londres, raconte 27 comment les Soviétiques avaient monté, dès 1921, un système pour cibler et « récupérer » les opposants vivant à l’étranger grâce à des méthodes de désinformation d’une grande efficacité. Tout commence lorsqu’un fonctionnaire soviétique, Alexandre Yakouchev, contacte un émigré et lui fait croire que le système communiste est en faillite et qu’une nouvelle révolution se prépare, qui permettra à l’opposition de reprendre le pouvoir. La manœuvre va parfaitement fonctionner puisque, pendant huit ans, de nombreux réfugiés dans des pays occidentaux, totalement bernés par le discours, vont revenir confiants en URSS sous la protection de « TRUST », une organisation secrète soviétique proche des services secrets, pour y être, en définitive, arrêtés, jugés et exécutés 28 .
La désinformation à la soviétique se poursuivra tous azimuts par la suite, en particulier vers les intellectuels occidentaux dont la liste est longue d’Anatole France à Jean-Paul Sartre, en passant par Romain Rolland ou André Gide. Les chanteurs comme Yves Montand, les artistes comme Simone Signoret, les savants comme Frédéric et Irène Joliot-Curie seront, eux aussi, abusés au fil des années, véhiculant vers l’Occident des données erronées sur l’état réel de l’URSS.
Thierry Wolton, analysant les archives de l’Est comme de l’Ouest, estime que la France a sans doute été, plus que les autres démocraties occidentales, victime de l’influence soviétique 29 . Mais peut-on suivre alors Jean-François Revel pour qui « une campagne de désinformation… ne peut aboutir et même commencer que dans une société pluraliste, c’est-à-dire dans une société où il existe des courants d’opinion multiples que le désinformateur peut exciter les uns contre les autres 30 ». Cela signifierait-il que dans les dictatures, les manipulations n’existent pas et que la France, particulièrement perméable aux sollicitations soviétiques, aurait été un exemple de démocratie pendant ce que l’on peut nommer la « guerre froide »?
2.4.2 Les réactions des populations aux rumeurs en période troublée
Jean-Noël Jeanneney nous apprend que, lors de la crise de Munich en septembre 1938, la presse de l’époque (à l’exception toutefois de L’Humanité journal catalogué à gauche et de L’Epoque journal de droite) représentant l’immense majorité de l’opinion publique était « munichoise ». Or les historiens viennent de montrer qu’au même moment était créé l’Institut français d’opinion publique 31 (IFOP) dont les premiers sondages montraient que si 57 % des Français approuvaient les accords de Munich, 37 % y étaient hostiles 32 .
Á partir de la lecture des journaux, le président du Conseil Edouard Daladier a eu une photographie faussée de l’état de l’opinion des Français lors des négociations de Munich des 29 et 30 septembre 1938 avec le premier ministre britannique Sir Neville Chamberlain face au chancelier allemand Adolf Hitler et au Duce italien Benito Mussolini.
De la même façon, remontant dans le temps, les historiens ont montré que les rumeurs qui interviennent pendant les guerres, voire après, étaient nombreuses et sans commune mesure avec la réalité historique. Ainsi les « décimations » infligées aux soldats de l’Armée française à la suite des « mutineries » qui ont suivi la vaine offensive de Nivelle en 1917 seraient très exagérées 33 . Mais les rumeurs qui ont couru à l’époque sur le moral de l’armée française, sur la corruption de ses dirigeants, sur la mauvaise logistique, en particulier la nourriture, et enfin sur les refus d’obéissance étaient nombreuses tant au front que dans le reste du pays. Près de cent ans plus tard, alors que toutes les archives sont disponibles, un important travail d’Histoire reste à accomplir, certaines plaies étant toujours « ouvertes ».
Une autre rumeur plus proche, signalée par Jean-Noël Jeanneney, concerne la seconde guerre mondiale et le débarquement probable des Allemands en Angleterre. Il y a alors urgence pour les Britanniques à lancer des « bruits » où l’angoisse sera distillée aux soldats ennemis. Des « fuites » bien organisées font croire aux services de renseignements de Hitler que les Britanniques ont mis au point un système permettant de mettre le feu à du pétrole en mer, créant une barrière empêchant tout navire de passer. Les Allemands préparent alors des contre-exercices au cours desquels des soldats sont gravement brûlés et envoyés en hôpital. Et, là encore, la rumeur reprend, selon laquelle ces soldats ont été brûlés lors du passage du mur de feu de défense anglais (totalement inexistant).
Par la suite, les Anglais 34 peuvent déchiffrer les messages de l’ennemi et ils connaissent ainsi à l’avance les lieux où vont s’effectuer les raids allemands. Mais, pour ne pas dévoiler cette source précieuse et manipuler d’une certaine manière l’adversaire, ils n’évacueront pas la ville de Coventry, victime de bombardements meurtriers pour la population civile 35 . Winston Churchill sera accusé par la suite d’avoir sacrifié de nombreuses vies à la manipulation. Car d’autres manœuvres d’intoxication, qui passionnent maintenant les historiens, de nombreuses archives étant dorénavant ouvertes, se développèrent face aux Allemands.
L’opération « Mincemeat », élaborée en 1943, avait pour but de faire croire aux Allemands qu’une attaque importante allait se développer en Grèce via la Sardaigne et que l’offensive sur la Sicile et l’Italie n’était qu’un leurre. Largué au large des côtes espagnoles par un sous-marin des Services Spéciaux anglais, le Seraph, le corps du major des Marines William Martin est repêché par les Espagnols le 3 mai 1943. Il sera remis aux autorités britanniques le 13 mai, avec sa précieuse serviette en cuir a priori intacte. En réalité, elle a été habilement ouverte par les Espagnols et les documents confidentiels copiés et transmis à Berlin, à l’amiral Canaris, chef du puissant et efficace service de renseignements allemands. Toute l’opération n’est qu’un leurre imaginé à Londres : il n’y a jamais eu de major Martin, ni d’avion qui se soit écrasé près des côtes espagnoles en assurant la liaison avec Gibraltar. Les lettres sont des faux qui accréditent la thèse du débarquement en Grèce, et les Allemands s’y laisseront prendre, dégarnissant fortement l’Italie de troupes bien entraînées 36 . Cela permit aux troupes alliées d’investir la Sicile en juillet-août 1943 et de créer une tête de pont pour la campagne d’Italie.
Une autre campagne de désinformation est celle visant à diminuer les conséquences des attaques sur Londres par les bombes volantes V1 dès juin 1944 et V2 à partir de septembre 1944. Même si elles étaient imprécises, leur puissance de destruction et donc leur action psychologique sur la population étaient importantes. En utilisant les services d’un agent double, Eddie Chapman, les services anglais vont réussir à convaincre l’Abwehr que les missiles dépassent toujours leur cible. Les trajectoires sont alors rapidement rectifiées par les Allemands et les missiles s’abattent sur l’East End et non sur le centre de Londres.
Mais le meilleur travail de désinformation pendant cette guerre est sans nul doute l’opération « Fortitude », menée par les services spéciaux britanniques et visant à accréditer la thèse d’un débarquement allié dans le Pas-de-Calais. Pour tromper la surveillance aérienne allemande, les Anglais ont construit de faux terrains d’aviation, remplis d’avions en bois, de faux camps avec des chars en caoutchouc. A Madrid, un espion - nom de code Garbo 37 - infiltré chez les Allemands, a envoyé plus de 300 rapports et près de 1 200 messages confirmant le débarquement dans le Pas-de-Calais. Toutes ces manœuvres de désinformation allant dans le même sens ont abusé les services spéciaux allemands, pourtant très compétents, qui ont fait déployer des unités d’élite loin de la Normandie, permettant le succès de l’opération « Overlord ».
Nous venons de voir quelques exemples vécus de manipulations par la désinformation, menées par des spécialistes contre d’autres experts, qui nécessitent la mise en place d’une stratégie, de moyens techniques et humains. La rumeur, pour sa part, s’appuie sur des faits supposés réels, se place souvent dans une dynamique de peur, ou au moins d’angoisse, et se propage selon la technique du bouche à oreille qui permet toutes les « améliorations », distorsions et amplifications possibles. Toute critique de l’information, toute analyse objective, est gommée. Plus grave, l’absence de toute caractéristique réelle conforte les crédules qui y voient l’extraordinaire efficacité et danger des auteurs. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter à la Grande Peur qui a frappé les campagnes françaises au cours de l’été 1789, ou encore aux révoltes qui ont précédé la Révolution comme celle sur la pénurie de farine.
Avec l’avènement des journaux et des moyens de communication plus rapides, la rumeur peut s’étendre très vite en se modifiant pour devenir de plus en plus terrible. Tel est le cas de la rumeur des cloches d’Anvers au cours de la Première Guerre mondiale, raconté par Maurice Mégret et reprise par Jean-Noël Jeanneney dans son ouvrage sur les médias. Lorsque les Allemands occupent la Belgique en 1914, le journal Kölnische Zeitung titre « Quand la chute d’Anvers fut connue, les cloches des églises se mirent à sonner en Allemagne, en signe de joie ». A Paris, Le Matin reprend l’information en ces termes : « D’après la Kölnische Zeitung , le clergé d’Anvers a été contraint de sonner les cloches après la prise de la forteresse ». Après des reprises de plus en plus fantaisistes par les plus grands quotidiens nationaux européens, le dernier titre sera pour Le Matin : « D’après les informations du Corriere della Serra reçues via Londres et via Cologne, on confirme que les barbares vainqueurs d’Anvers ont supplicié les malheureux prêtres belges à cause de leur refus héroïque en les pendant aux cloches, comme des battants, la tête en bas 38 ». Le même journal, Le Matin en l’occurrence, aura en quelques jours et sans vérification particulière remonté le niveau de barbarie des Allemands.
La technique évoquée ci-dessus n’est cependant pas nouvelle mais elle fonctionne toujours parfaitement. A chaque transmission de l’information il y a une perte ou un enrichissement qui contribue à modifier sensiblement cette information. C’est le jeu auquel tous les enfants du monde ont pris part dans les cours d’école consistant à chuchoter de plus en plus vite une phrase à l’oreille du voisin et à relever la phrase finale au dernier de la file qui se révèle totalement différente de la phrase initiale et même parfois son contraire.
Il n’y a pas de volonté délibérée de transmettre une information erronée mais un souci de rapidité qui ne permet pas de vérifier si le contenu est correct. Pourquoi tous les pilotes d’avion en communication avec les tours de contrôle ou encore les militaires en opération répètent-ils l’ordre reçu avant de l’exécuter ? Afin d’évacuer tout risque de mauvaise interprétation, et d’éviter ainsi une catastrophe.
Il devient alors bien difficile de croire la presse, surtout lorsqu’elle titre 39 que « Les Allemands tirent bas et fort mal. Quant aux obus, ils n’éclatent pas dans la proportion de 80 % ». Ceci n’est bien sûr qu’un exemple de l’incohérence totale qui règne chez les journalistes de l’époque. Aucune information n’est recoupée et, comme les articles vont dans le sens des croyances de la population, donc font vendre le journal, peu de monde se soucie de l’exactitude des faits. A partir de là, la rumeur la plus folle, s’appuyant sur des articles de presse, peut se propager.
La radio peut amplifier la rumeur et, pour s’en convaincre, il suffit de se replonger aux États-Unis le 31 octobre 1938, quand un jeune réalisateur de pièces radiophoniques pour la chaîne CBS , Orson Welles, s’inspirant d’un texte de science fiction de H.G. Wells « La Guerre des mondes », arrive à faire croire à de nombreux Américains que les Martiens ont débarqué sur la Terre. En réalité, la crédibilité des auditeurs est sans nul doute due au fait qu’Orson Welles a traité la nouvelle comme un reportage mais également à un terrain réceptif : inquiétude latente chez les Américains qui venaient de vivre une grande crise économique avec le krach de 1929 et ses suites, tensions en Europe, même si beaucoup préféraient ne pas trop s’impliquer de l’autre côté de l’Atlantique.
On retrouve bien là les éléments qui contribuent à l’efficacité d’une bonne désinformation : l’angoisse ambiante (la guerre menace en Europe), et la vraisemblance possible pour des êtres crédules.
Moins connue, car beaucoup moins révélée, est la désinformation vis-à-vis de ses amis, de ses alliés. Tel est le cas de la Grande-Bretagne qui, dès 1939, a monté des opérations visant à faire entrer les États-Unis dans le conflit contre les Allemands. Á ce moment-là, même si le président américain, Franklin Delano Roosevelt et un petit cercle sont fermement pour l’entrée en guerre 40 , plus de 80 % des Américains estiment que leur pays doit se recentrer sur lui-même. Pour eux, il faut laisser les Européens régler leurs contentieux en rappelant leur engagement dans le conflit précédent qui a causé un certain nombre de victimes, et la crise économique de 1929 qui a laissé des traces. En 1940, Winston Churchill, avec une certaine complicité passive du président américain, installe un bureau à New York baptisé le « British Security Coordination ». A terme, ce sont près de 3 000 personnes, pour la plupart d’origine britannique, qui occuperont deux étages du Rockefeller Center. Leur but était de faire changer l’opinion américaine par tous les moyens. Au moment où le FBI commençait à s’interroger sur les menées du groupe, les Japonais résolvaient le problème en s’attaquant à Pearl Harbour tandis qu’un peu plus tard c’est Hitler qui déclarait la guerre aux États-Unis. L’écrivain britannique William Boyd a consacré un roman à suspense 41 à ces menées subversives, faisant découvrir à beaucoup l’étendue de la désinformation anglaise chez ses propres alliés.
2.4.3 Les opérations psychologiques
Une autre forme d’influence par la communication est apparue à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Connues depuis fort longtemps, les Opérations Psychologiques (Psychological Operations ou PsyOps) ont été reprises en 1945 par le capitaine de marine Ellis M. Zacharias 42 qui, expert en culture japonaise, utilisa la radio pour envoyer des messages à la population du Japon et à l’empereur, dont les retombées furent, selon lui, plus importantes que celles des bombes atomiques.
Il s’agit d’influencer les adversaires et parfois sa propre population afin de l’amener à changer d’avis. Ces méthodes seront reprises par les militaires français d’abord en Indochine puis lors de la guerre d’Algérie mais déclineront ensuite, compte tenu des divergences qu’il peut y avoir entre le langage militaire et le langage politique. Les Américains continueront, pour leur part, à utiliser les « PsyOps » au Vietnam, par exemple en parachutant sur le Nord des milliards de tracts appelant à la désertion 43 , sans pouvoir bien en évaluer les retombées réelles. Même si certains officiels du Pentagone estiment que, grâce à ces opérations, plus de 200 000 Viet-Congs ont déserté.
Plus récemment, on a parlé d’opérations PsyOps initiées par les Américains dans les Balkans, et en particulier en Bosnie-Herzégovine où une cellule importante était installée au camp des forces de l’OTAN de Boutmir, non loin de Sarajevo. Les actions menées avaient pour but de convaincre la population de rendre toutes les armes détenues, de changer d’attitude entre les diverses communautés en devenant plus tolérant, et de sensibiliser en particulier les enfants et les paysans sur les mines encore très nombreuses un peu partout dans les champs et autres terrains de jeux. Aux États-Unis se trouve la seule unité spécialisée de l’armée américaine : le 4éme groupe d’opérations psychologiques basé à Fort Bragg (Caroline du Nord).
Le Commandant Narrow de la SFOR (NATO-led Stabilisation Force) précise 44 : « PSYOPS est en fait une boîte de marketing pour l’armée, dirigée vers des pays étrangers. Nous mettons au point des messages pour changer l’attitude et le comportement des habitants ». Les opérations « PsyOps » peuvent donc s’assimiler à des manœuvres militaires de propagande ciblées vers la population civile pour l’influencer durablement. La SFOR, engagée dès 1995 en Bosnie-Herzégovine sous l’égide de l’OTAN, a été remplacée le 2 décembre 2005 par l’EUFOR (Force de l’Union Européenne) mais, même en l’absence des Américains, les techniques d’influence psychologique sont restées, en particulier par l’installation au sein de la population dans les villages, pour plusieurs mois, de petits groupes de trois ou quatre militaires, dont la mission principale était de « vendre la paix ».
En novembre 2005, l’État-major de l’Armée américaine a édité un guide de 80 pages « Psychological Operations Leaders Planning Guide » avec comme sous-titre « Persuade-Change-Influence ». Ces manœuvres sont encore utilisées aujourd’hui, par les Américains, en Irak et en Afghanistan, en liaison avec des agences de relations publiques qui sont de plus en plus sollicitées pour faire passer des messages forts lors de conflits. Un journaliste a noté que pendant la guerre de Yougoslavie de 1991 à 1992, cent cinquante sept contrats semestriels ont été passés entre des clients de l’ancienne Yougoslavie, trente et une agences de relations publiques et neuf particuliers. Il remarque que la société de relations publiques Ruder Fin a été mandatée par au moins trois gouvernements belligérants : croate, bosnien, et albanais du Kosovo 45 . Bien sûr, face aux actions de ces agences visant en particulier à diaboliser les Serbes, d’autres agences de relations publiques sont intervenues pour positiver l’image de la Serbie ou de la république serbe de Bosnie. Dans tous les cas il s’agissait de bien « habiller » la vérité selon le but à atteindre.
Afin de se démarquer du passé et de certaines dérives non politiquement correctes, les États-Unis ont renommé en juillet 2010 les PsyOps en « Military Information Support Operations (MISO) » ce qui peut se traduire par Opérations de soutien à l’information militaire 46 .
2.4.4 La désinformation concerne aussi d’autres domaines
La désinformation est présente tout au long de l’Histoire. Elle trouve très souvent son terreau dans les angoisses des populations. Les maladies comme la peste qui décime Marseille en 1720, où un tiers de la ville est touché, le passage de comètes en 1527, 1577, 1604, 1618, ou encore l’éclipse du soleil en 1654, engendrent les rumeurs les plus folles, la science étant incapable à l’époque de fournir une explication rationnelle. Toute la société subit alors de plein fouet des chocs psychologiques à répétitions. Jean Delumeau, constatant ces phénomènes, estime que « Un "pays de la peur" se constitua à l’intérieur duquel une civilisation se sentit "mal à l’aise" et qu’elle peupla de fantasmes morbides… Mais précisément, les hommes d’Eglise désignèrent et démasquèrent cet adversaire des hommes. Ils dressèrent l’inventaire des maux qu’il est capable de provoquer et la liste de ses agents : les Turcs, les Juifs, les hérétiques, les femmes (notamment les sorcières) 47 ».
Il faut donc la conjonction d’une angoisse larvée, d’un malaise, dans la population et de boucs émissaires faciles à identifier. Certains domaines se prêtent particulièrement bien aux diverses formes de désinformation, à ces dérives sociétales, comme l’antisémitisme, l’anticommunisme, le colonialisme, l’esclavagisme ou encore le terrorisme. Reprenons quelques exemples relativement récents.
2.4.4.1 Antisémitisme et affaire des Protocoles des Sages de Sion
L’ouvrage auquel il est fait allusion depuis plus d’un siècle est en réalité un document habilement fabriqué, sur l’ordre du tsar, par Mathieu Golovinski, faussaire russe vivant à Paris à la fin du XIX e siècle. Le souverain russe, inquiet de la montée de mouvements contestataires menés par des intellectuels juifs, souhaitait montrer que ceux-ci avaient planifié, lors d’un congrès secret, la domination du monde et la fin de la chrétienté. Le livre se compose de comptes-rendus de supposées réunions secrètes ayant pour but de définir les stratégies pour prendre le pouvoir par tous les moyens. Dans une Russie autocratique où l’antisémitisme est latent, avec des pogroms fréquents menés par les Cosaques, une telle manipulation ne peut que réussir.
En réalité, « Les Protocoles » ne sont en fait qu’un plagiat d’un texte publié à Bruxelles en 1864 intitulé « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ». Ce texte a été rédigé par Maurice Joly, un avocat, qui dénonce dans ce pamphlet Napoléon III, accusé de manipuler les banquiers, les médias et donc la population. La technique utilisée est identique à celle de Fontenelle qui, en 1683, dans son « Dialogue des Morts », imagine des discussions entre des personnalités d’époques différentes comme Homère et
Esope, Socrate et Montaigne, Charles Quint et Erasme. Cela permet de confronter deux types de visions de la société. Une telle méthode séduit car elle a été reprise un peu plus tard par Ernest Renan dans sa pièce « Dialogue des Morts » publiée en 1802.
« Les Protocoles » paraissent sous la Russie tsariste dans le journal Znamia en 1903 puis bénéficie d’une première version livresque en 1906. Mais il faudra attendre le 8 mai 1920 pour que le journal britannique The Times titre son éditorial « Le Péril juif, un pamphlet dérangeant. Demande d’enquête » et fasse ainsi une énorme publicité à cette manipulation de l’Histoire.
Un an plus tard, en août 1921, le Times revient sur son erreur en publiant « La fin des Protocoles ». Mais, comme beaucoup de démentis, il arrive trop tard et le régime nazi, dès 1930, saura utiliser la légende dans sa campagne antisémite.
Malgré toutes les enquêtes 48 prouvant la supercherie, ces textes sont régulièrement repris, y compris de nos jours, par des théoriciens d’extrême droite ou par des islamistes radicaux. De telles campagnes se développent toujours sur le même terreau : angoisse latente, bouc émissaire facile à identifier, théorie du complot.
2.4.4.2 Anticommunisme et Mac Carthisme
Le célèbre FBI (Federal Bureau of Investigation) a été créé aux États-Unis en 1908 pour lutter contre la corruption et le crime organisé sur l’ensemble du territoire. Mais il faudra attendre l’arrivée de J. Edgar Hoover à sa tête en 1924 (il le dirigera d’une main de fer jusqu’en 1972) pour que l’organisme devienne tentaculaire, voire inquiétant pour les libertés publiques.
Dès 1939, il liste les sympathisants de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon et de l’URSS. Puis il étend ses investigations à tous les étrangers et enfin aux Américains susceptibles de nuire aux intérêts du pays. La seconde guerre mondiale lui permet tous les excès pour grossir encore ses fichiers comme la mise en place de micros, d’écoutes téléphoniques, de contrôle de la correspondance.
Puis, les nazis étant vaincus, le FBI entre alors dans la guerre froide et il lutte en priorité contre les communistes et les sympathisants de gauche. Une loi votée en 1950, le « McCarran Internal Security Act », étend encore ses pouvoirs 49 . Dès 1951, de simples doutes suffisent pour justifier la révocation d’un agent de l’État. De 1947 à 1953, plus de vingt cinq mille fonctionnaires de l’administration fédérale ont fait l’objet d’une enquête approfondie, seize mille ont été déclarés innocents, sept mille ont démissionné et 739 ont été révoqués, soit parce qu’ils appartenaient à des organisations dites subversives, soit pour immoralité sexuelle, soit parce qu’ils s’étaient un jour drogués 50 .
En parallèle, depuis 1938, la Chambre des représentants s’est dotée d’une commission sur les activités anti-américaines, la HUAC (House of Un-American Activities Committee). Cette commission a pour but de lutter contre toutes les formes de totalitarisme : fascisme; nazisme, communisme. En 1947, la guerre étant terminée, la HUAC s’attaque aux milieux du cinéma. Une liste noire comportant plus de 300 noms de personnalités du cinéma circule. Des personnalités célèbres comme Dalton Trumbo ou Edward Dmytrik, refusent pour leur part de dire si elles ont appartenu ou non au parti communiste et sont alors condamnées à des peines de prison.
En 1948, c’est un diplomate célèbre, Alger Hiss, qui est à son tour inquiété par la HUAC. Il a participé aux entretiens de Yalta puis à la création de l’ONU, et il est accusé d’être un agent communiste qui aurait transmis des informations stratégiques à l’URSS. Le 21 janvier 1950, sur des preuves douteuses, il est condamné pour « faux témoignage » à cinq ans de prison. Il est intéressant de noter qu’un des enquêteurs les plus durs se nommait Richard Nixon 51 qui devient la même année sénateur en accusant son adversaire Helen Gahagan Douglas d’être pro-communiste et sera alors surnommé : « Richard le roublard ».
En juillet 1950, ce sont Ethel et Julius Rosenberg qui seront accusés d’avoir transmis les plans de la bombe atomique aux Russes. Jugés coupables le 5 avril 1951 ils seront exécutés le 19 juin 1953 sur la chaise électrique, malgré une importante mobilisation mondiale pour les gracier. Les historiens semblent être aujourd’hui d’accord pour estimer que les Rosenberg étaient bien des espions soviétiques, mais qu’ils n’ont jamais livré les plans de la bombe atomique à l’URSS 52 . Ils ont en quelque sorte joué le rôle de bouc émissaire dans les relations tendues entre les Américains et les Russes. Le véritable chef de ce réseau selon le FBI était un britannique d’origine allemande, Klaus Fuchs qui, jugé le 10 février 1950 à Old Bailey (Londres) ne fut condamné qu’à 14 ans de réclusion.
Dans le même ordre d’idées, le 9 février 1950, le sénateur républicain du Wisconsin, Joseph McCarthy, dénonce, dans son discours de Wheeling (Virginie-Occidentale), la pénétration des communistes dans le département d’État. Il ne s’appuie sur rien de concret, mais il prêche la croisade anticommuniste, se faisant ainsi un nom en politique.
Comme en 1947, de nouvelles listes noires touchant en particulier les cinéastes circulent avec les noms des personnes dont il faut se méfier et qu’il vaut mieux écarter. Pour se disculper ou simplement pouvoir continuer à travailler certains n’hésitent pas à donner des noms.
D’autres réalisateurs choisissent la voie de la révolte, tel Fred Zinnemann qui stigmatise la lâcheté dans « Le train sifflera trois fois » (1952) ou Arthur Miller dans « Les Sorcières de Salem » (1953). Pour certains autres, la charge est trop forte. Ainsi, Charlie Chaplin, qui n’a pas la nationalité américaine, doit se réfugier en 1952 à Londres puis en Suisse, comme un peu avant les réalisateurs Jules Dassin parti pour Londres en 1949, dont les films seront censurés aux États-Unis ou encore Joseph Losey, exilé à Londres.
Toutes les critiques sont bonnes à exploiter et on dépasse alors largement le milieu du cinéma. Ainsi le général Marshall, grand acteur de la victoire des alliés en 1945, est lui-même attaqué pour n’avoir pas soutenu Tchang Kaï-Chek dans sa lutte contre les communistes de Mao Tsé-Toung en 1946.
Mais s’en prendre à l’armée est une erreur fatale et, en 1954, la télévision montre à plus de vingt millions de téléspectateurs, au travers de nombreux reportages, l’homme qu’il est vraiment. Ses amis, comme ses collègues du Sénat, l’abandonnent et se décident enfin, en décembre 1954, à condamner son attitude.
2.4.4.3 Anticolonialisme et désinformation
Le colonialisme, souvent amalgamé à tort à l’esclavagisme, est de plus en plus souvent montré du doigt et rejeté par les anciens peuples conquérants au nom d’une certaine repentance. Si la Grande-Bretagne, mais aussi l’Espagne ou le Portugal, ont moins de scrupules vis-à-vis des territoires de leurs anciens empires, la France reste ambiguë dans ses relations avec l’Afrique et il est souvent difficile pour les historiens de travailler d’une manière impartiale. L’information est souvent manipulée et elle doit être revue au cours des années pour s’approcher de la vérité. Ainsi, ce n’est qu’en avril 2009 que la BBC 53 a révélé que le haut commandement américain, qui appliquait toujours la ségrégation dans ses troupes pendant la Seconde Guerre Mondiale, souhaitait montrer à la face du monde une victoire uniquement blanche. Ils ont alors demandé aux Français et aux Anglais que les soldats défilant pour la libération de Paris en août 1944, soient exclusivement blancs. Pourtant on estime que les 2/3 des militaires engagés étaient originaires de l’empire colonial avec près de 25 % de Nord-Africains dans les troupes du général Leclerc. Un document rédigé par le général britannique Frederick Morgan indique qu’il constate que seulement 40 % des militaires français sont blancs et qu’il a indiqué au colonel de Chevene que ses chances d’obtenir plus d’aide seraient augmentées s’il pouvait produire une division d’infanterie totalement blanche. Les Africains, les Nord-Africains, les Asiatiques, qui ont très souvent été obligés d’aller à la guerre et y ont laissé un lourd tribut 54 se voient donc dépossédés de la victoire.
Pendant la même période, les Allemands pratiquèrent de la même façon vis-à-vis de certains de leurs alliés, dont certains Indiens, farouches défenseurs de leur indépendance et donc en lutte contre les Anglais. Leur leader, Subhas Chandra Bose (1897-1945), appelé aussi Netaji, arriva à Berlin en mars 1941 et, avec l’aide des Allemands, créa une radio indienne de propagande et une Légion, forte de plusieurs milliers d’hommes en 1943. Certains d’entre eux furent affectés à la défense du mur de l’Atlantique, en particulier en Gironde, entre Lacanau Océan et Le Cap Ferret. Les anciens de la région estiment que ces hommes étaient plus proches des SS par leur comportement que de la Wehrmacht. Mais là également aucun document, film ou photo, ne vient corroborer les faits. Ne rentrant pas dans la politique raciste de l’Allemagne ils ont été « oubliés » par l’Histoire.
Les empires, les anciennes colonies, recèlent de nombreuses manipulations, voire des falsifications historiques. Pour l’historien Bernard Lugan, « l’Afrique est un champ clos de la désinformation » et il le démontre en s’appuyant sur deux niveaux – historique universitaire et quotidien journalistique – et sur deux postulats : les maux actuels de l’Afrique sont essentiellement dus aux Blancs car avant leur arrivée l’Afrique était une sorte de paradis dont ils ont détruit l’équilibre et ils doivent en conséquence expier cette faute. Aussi « L’aide au Tiers Monde n’est donc pas vue comme une action de charité mais comme l’action de pénitence de l’homme blanc 55 ».
Il précise les axes de cette désinformation concernant les rapports de l’Occident avec l’Afrique et en propose un classement qui est également une tentative d’approche scientifique (taxonomie) : omission de certains faits, vocabulaire employé, négation, étonnement, incantation, et enfin falsification des événements 56 . Par exemple on ne parlera que des combats entre Blancs et Noirs, en oubliant volontairement les luttes tribales qui perdurent. On « oubliera » également que des Noirs capturaient et vendaient d’autres Noirs aux esclavagistes blancs. Dans un paysage médiatique où il était de bon ton de voir en l’Afrique un immense péché de l’Occident, la vision de cet historien, catalogué sans nul doute un peu rapidement à droite, était salutaire car elle ouvrait d’autres horizons.
Cette forme de désinformation a été portée, dans les années 1960/1980 par le Français René Dumont 57 pour qui l’Occident n’a pu se développer et réussir sa révolution industrielle que grâce à l’esclavage et à la colonisation de l’Afrique. Mais alors pourquoi les villes françaises qui ont tant « profité » de l’esclavagisme comme Bordeaux, La Rochelle ou Nantes n’ont-elles pas un tissu industriel plus solide ? Peut-être parce qu’elles ont investi leur argent dans des opérations plus éloignées. Un travail de recherche reste alors à faire pour établir la vérité historique, en regard de l’économie. Il a fallu attendre 2001 pour que le maire de Bordeaux, Alain Juppé, souhaite que sa ville assume son passé de port négrier 58 . Puis attendre presque dix ans pour que le musée d’Aquitaine consacre, en 2009, une exposition au « Commerce atlantique et esclavage dans le Bordeaux du XVIII e siècle ». Sa visite attentive permet de lever des zones d’ombre sur le passé et de faire taire certaines rumeurs bordelaises selon lesquelles le Grand Théâtre aurait été construit par des esclaves ou que les esclaves étaient « stockés » dans des entrepôts 59 .
Un autre travail d’information objective reste encore à effectuer sur les esclaves des temps modernes, qui ne sont pas qu’africains. On pouvait ainsi lire récemment sous la signature d’un intellectuel africain ce constat malheureusement bien réel au temps des passeurs et du miroir aux alouettes qu’est toujours l’Europe, que si les navires aux esclaves revenaient vers les côtes africaines, les « nouveaux esclaves » paieraient pour y monter.
De nombreux textes défendant ou dénonçant l’époque coloniale et ses suites existent. Ainsi, dans les années 1960, alors que de nombreux pays d’Afrique accèdent à l’indépendance, des journalistes de renom prennent parti. Tel est le cas de Raymond Cartier qui, dans Paris Match d’août 1956, estime que les investissements français en Afrique se font au détriment de la métropole. Il lance alors dans son texte la célèbre formule « La Corrèze plutôt que le Zambèze ». Depuis, les historiens, mais également les sociologues, les philosophes, se sont emparés de ce « matériau » et ils démontrent, chiffres et faits à l’appui, l’intérêt ou la honte du colonialisme.
En conclusion, l’Histoire est multiforme et il faut être prudent en relevant des témoignages qui peuvent en plus varier au cours du temps. Le risque de manipulation volontaire ou non est grand. On peut alors suivre Jean-Marie Benoist lorsqu’il montre qu’il y existe trois composantes : la fragmentation de la perception de la menace, l’abaissement du niveau moral de nos sociétés qui s’habituent au cynisme, et les « exemples auto-secrétés » comme fêter l’anniversaire des deux cents ans de la Révolution française (1789-1989) en oubliant la Terreur, la guillotine, etc. Pour lui, et cela doit être mis en exergue, « La mémoire est notre arme principale contre la désinformation 60 ».
Effectivement lors de la lecture d’un article, d’un livre sur un sujet, la recherche et la prise en compte de références autres que celles du texte relèvent de la mémoire, d’un système de valeurs et de capacités d’analyse et de discernement. La remise en cause doit être permanente pour éviter les dérives.
Certains l’ont bien compris, en particulier face au négationnisme vis-à-vis de la Shoah, en donnant une intense publicité aux procès de grands criminels comme Eichmann. De la même façon, et plus récemment, la France a voulu montrer l’implication de certains hauts fonctionnaires dans la déportation en donnant beaucoup de place au procès contre l’ancien préfet de la Gironde, Maurice Papon. Comme le disent certains, oublier l’Histoire c’est être condamné un jour ou l’autre à la revivre.
2.4.4.4 Terrorisme et désinformation
William Childs Westmoreland est diplômé de l’Académie militaire de West Point ; il a participé à toutes les campagnes du front européen de la 2 è guerre mondiale (Tunisie, Sicile, Ardennes) et il a terminé comme colonel de la 82 e division aéroportée. Devenu général, il est envoyé sur le front du Vietnam par le Président Lyndon Johnson en 1964 ; il fera passer le nombre d’Américains engagés dans cette guerre contre le Nord Vietnam de 16 000 conseillers à plus de 500 000 soldats.
En novembre 1967, demandant toujours plus d’hommes, il déclare devant le Congrès : « Avec résolution, confiance, patience, détermination et un soutien continu, nous vaincrons au Vietnam contre l’agression communiste ». Peu après, l’offensive du Têt en 1968 où les troupes américaines et leurs alliés sont ridiculisés, le général Westmoreland est relevé de son commandement du Vietnam. Il se retire de l’armée en 1972 mais il n’en reste pas moins un anti-communiste convaincu qui compte de nombreux partisans.
En 1978 circule un « faux » manuel stratégique, dont la rédaction est attribuée au général William Westmoreland. Le texte préconise d’utiliser certaines organisations terroristes européennes pour lutter contre le communisme supposé être en voie de progression en Europe. Une technique déjà utilisée dans certains pays d’Amérique latine où les États-Unis arment des milices d’extrême droite.
Il s’agit d’aider ces organismes pour mieux montrer l’aide et l’assistance que peuvent apporter les États-Unis. C’est un journaliste espagnol, Fernando Gonzalez, qui publie l’information dans El Pais le 20 septembre 1978, puis dans El Triunfo le 23 septembre 1978. Tous les journaux européens, de l’Italie à la Norvège, dont Le Monde pour la France dans son édition du 23 septembre 1978, reprendront à leur compte l’information. Il s’avérera, après enquête, que le faux émanait des services spécialisés du KGB.
La radio a été détrônée sur ce plan par la télévision, en particulier lorsqu’elle abreuve le téléspectateur en continu, comme ce fut le cas lors des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Chacun reste devant son poste de télévision, cultivant son angoisse, dans l’attente d’événements toujours plus dramatiques. On diffuse les images des avions percutant les tours en boucle dans le monde entier, en coupant parfois la séquence par des interviews « chocs » de proches des victimes, de témoins ou de sauveteurs. Le Professeur Eric Klinenberg constate alors « Les rumeurs fusent, diffusées à l’état pur, sans précaution….On dit qu’une voiture piégée vient d’exploser devant le département d’État, que des gaz mortels risquent de contaminer l’air de Manhattan : Fox News avance le chiffre de 20 000 morts, des bâtiments officiels et des écoles ferment, des tours sont évacuées … ».
La télévision, saturée d’informations, ne les vérifie pas, et joue ici le rôle d’amplificateur de rumeurs, de véritable caisse de résonance. Elle crée de la peur en continu.
La célébration du 9 e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 a bien montré cette dérive. Il a suffi que le pasteur Terry Jones, de Gainesville, petite ville de Floride, menace de brûler 200 exemplaires du Coran, pour que le monde entier en parle. Il voulait attirer l’attention de l’opinion publique sur l’islamisation rampante du pays, marquée par la controverse sur la construction d’une mosquée près de Ground Zéro à New York. Les journaux télévisés des plus grandes chaînes américaines, suivis de toute la presse mondiale, ont fait leurs grands titres sur ce chantage. Et on a vu le président des États-Unis en personne demander au pasteur jusqu’alors inconnu de renoncer à son geste.
Partant de ce constat navrant pour les nouveaux médias, Eric Klinenberg défend l’information parlée, celle de la radio « Les radios comme National Public Radio, ont su prendre du recul avec les images. Ce que la radio a perdu en matière de traitement minute par minute, elle l’a gagné en profondeur. Il n’y a aucune raison que la télévision ne puisse pas en faire autan t 61 ». En d’autres termes, la télévision devrait suivre le modèle de la radio. Mais le veut-elle vraiment ? Il est certain que les dirigeants d’organismes de télévision, à l’exception d’un petit nombre, sont le plus souvent « en perfusion directe » avec les indices d’audience qui conditionnent les recettes publicitaires. Par là même, ils n’ont alors qu’un recul très modéré par rapport à des images souvent choquantes qui seront vues par le plus grand nombre de téléspectateurs.
2.4.4.5 Racisme, terrorisme, antitotalitarisme, sont de bons producteurs de désinformations
Comme le disait Einstein, « il est plus difficile de détruire un préjugé qu’un atome ».
Les quelques exemples livrés ci-dessus sont exemplaires car ils permettent de cerner le problème de la désinformation dans notre société. D’autres thèmes existent. Le racisme se retrouvera dans certaines affaires du « Deep South » des États-Unis où, depuis des décennies, le Ku Klux Klan sait parfaitement agiter de vieilles rancœurs et où certains regrettent le temps de la ségrégation et des esclaves en affichant le drapeau sudiste. Il en est de même en Afrique du Sud où tant les Blancs que les Noirs manipulent à tour de rôle les médias du monde entier lors d’affaires criminelles très médiatisées.
Il s’agit alors de bien cibler une minorité qui deviendra un bouc émissaire (le Juif ou l’Arabe en Europe, le Chinois en Afrique, le Croate en Serbie, le Serbe en Croatie, l’Arabe aux États-Unis après les attentats du 11 septembre, le Tchétchène en Russie, etc.) et de lancer une rumeur. Si on y adjoint quelques images fortes du type massacres de population, attentats, on peut déboucher sur un conflit ethnique comme on l’a vu au cours des dernières décennies au Biafra (1967-1970), au Rwanda (1994), en Yougoslavie (1991-1999), en Afghanistan (depuis 1979) ou encore en Irak (depuis 2003).
2.4.5 Le poids des médias
En réalité, les images, surtout celles d’événements importants, peuvent se passer de commentaires. Tel est le cas, par exemple, de l’étudiant brandissant une fleur devant les chars chinois, le 5 juin 1989, près de la place Tienanmen 62 . Le magazine Time consacre en 1998 l’homme aux chars comme une des cent personnes les plus influentes du XX e siècle. En réalité quatre photographes, Stuart Franklin, Charlie Cole, Jeff Widener et Arthur Tsang, retranchés dans le Beijing Hotel feront des clichés sensiblement identiques. Seul Charlie Cole obtiendra le World Press Photo. En ce qui concerne l’étudiant, les historiens recherchent toujours ses traces 63 . Peut-être fait-il partie des centaines voire des milliers de victimes, condamnées à mort à la suite de l’instauration de la loi martiale le 19 mai 1989, et dont les organes ont alimenté un marché florissant pour les autorités chinoises 64 .
Des instants forts, qui marquent, et peuvent faire basculer l’Histoire. Telle la photo de la jeune fille brûlée au napalm courant nue sur une route au Vietnam publiée le 8 juin 1972 65 . Ou encore certains moments forts comme les premières entailles au mur de Berlin le 9 novembre 1989 puis le concert de Mstislav Rostropovitch le 11 novembre 1989 pour célébrer la chute du mur de Berlin. Il est inutile d’y rajouter un commentaire, l’image se suffisant par elle-même.
En octobre-novembre 2005, le décès de deux adolescents, qui poursuivis par la police, se retrouvent piégés dans un poste de transformateurs EDF à Clichy-sous-Bois, va entraîner trois semaines de violences urbaines un peu partout en France. Plus de 9 000 véhicules seront brûlés, des écoles, des bibliothèques, des salles de gym seront incendiées. Les combats de rue, filmés ou photographiés par certains médias, laissent à penser, surtout à l’étranger, que la France est à feu et à sang. De nombreux touristes, en particulier américains, annuleront leur voyage en France, tandis que certaines entreprises préféreront différer des investissements. Cela n’est pas sans rappeler mai 1968, où les images du boulevard Saint Michel et des rues voisines, montrées à l’unique journal télévisé de l’époque, celui de l’ORTF, effrayaient toute la France, alors que le reste du pays restait paradoxalement très calme 66 . La France se résumait, pour les médias audiovisuels, à 500 mètres de bitume à Paris et, par mimétisme, à quelques barricades dans les villes universitaires de province comme Bordeaux, Lyon ou Nantes. En jouant sur le caractère dramatique des images : gros plans de blessés, d’incendies, de charges de CRS ou de gendarmes mobiles la nuit, on désinforme le téléspectateur en lui inspirant une angoisse sans commune mesure avec la réalité.
Par contre, la radio étant du domaine parlé, il faut que les journalistes, avec des mots simples, décrivent la situation et la mettent en perspective. Il leur faut être les plus descriptifs et précis possibles afin de laisser peu de place à l’imagination et aux dérives. Il suffit pour s’en convaincre de suivre le même match de rugby ou de football à la radio et à la télévision et de comparer les commentateurs.
Restons toutefois modestes sur les vertus comparées de la télévision et de la radio. Orson Welles a su piéger les Américains en 1938 par son émission radiophonique sur l’attaque des Martiens. Philippe Dutilleul, producteur et co-auteur à la télévision belge RTBF , a su faire croire à tout un peuple que la Flandre devenait indépendante dans un magnifique reportage diffusé fin 2006. Mais comme il le reconnaît : « Les Belges y ont cru car notre scénario était crédible 67 ».
Il faut donc « sortir » une information crédible et toucher une angoisse de la population pour avoir des chances d’amplifier la nouvelle (fausse) lancée. Ceux qui, chaque année, pour le 1 er avril trouvent des idées pour la (fausse) « Une » des journaux ne procèdent pas autrement. On pourrait cependant penser que la méfiance, l’esprit critique, font partie de l’éducation de base des catégories évoluées de la population.
Erreur selon Noam Chomsky pour qui « C’est un sujet compliqué, mais les quelques recherches en profondeur menées sur ce thème suggèrent que, en réalité, l’influence des médias est plus importante sur la fraction de la population la plus éduquée. La masse de l’opinion publique paraît, elle, moins tributaire des discours des médias 68 ».
Une telle analyse est précieuse car elle remet en cause l’influence des médias dans la désinformation, en particulier sur la partie de la population la mieux préparée intellectuellement semble-t-il pour effectuer un discernement entre faits réels et faits supposés. Peut-être faut-il y voir le fait que les « élites » vont chercher leurs informations dans des quotidiens jugés sérieux comme Le Monde , Le Figaro , Libération , La Croix , dont les journalistes peuvent être manipulés. Tel a été le cas de Jean Lacouture qui, dans les colonnes du Monde ou du Nouvel Observateur, a soutenu en 1975 avec talent l’arrivée des Nord-Vietnamiens à Saigon, puis celle des Khmers rouges à Phnom Penh. Au même moment, rendant compte de la prise du pouvoir par les Khmers rouges, Libération titrait « Sept jours de fête pour une libération ». Certes, au même moment certains témoignages allaient dans un tout autre sens mais ils étaient refoulés. Il faudra attendre trois ans pour que Jean Lacouture reconnaisse, avec une grande honnêteté intellectuelle, ses erreurs en déclarant : « Je pensais que le conflit contre l’impérialisme américain était profondément juste, et qu’il serait toujours temps, après la guerre, de s’interroger sur la nature véritable du régime. Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. Je n’avais aucun moyen de contrôler mes informations 69 ». C’est bien le risque d’écrire à chaud « l’histoire immédiate » où le journaliste doit rendre son article sans avoir de recul. Mais à cette époque post soixante-huitarde, un certain antiaméricanisme latent empêchait les intellectuels de remettre ces informations en perspective et donc de les critiquer.
L’information doit aussi tenir compte de son public et donc être crédible par l’environnement dans lequel elle se propage. C’est aussi l’effet propagande. La rumeur ne circule pas forcément de la même façon partout.
Pour Christophe Doré, suivre le tracé d’une rumeur est difficile car elle ne connaît pas la ligne droite : « On sait que la rumeur circule plus facilement dans certains régions, le sud de la France, la Belgique ; dans certains milieux aussi : la Bourse, mais aussi les administrations, le secteur médical…. On sait aussi que plus la rumeur trouve un terrain favorable plus elle se construit vite. Elle peut parcourir des milliers de kilomètres en quelques heures 70 ». Elle y sera aidée en plus par Internet qui est un formidable outil de démultiplication de nouvelles, qu’elles soient vraies ou fausses.
La désinformation se diffuse dans la société civile et ensuite elle s’amplifie, elle est détournée, ou elle meurt. Il en est de même des feux de forêts qui peuvent prendre des proportions gigantesques, être déviés ou simplement s’arrêter du fait d’un orage, de l’intervention humaine ou parce qu’il n’y a plus rien à brûler. On parle alors, pour ce type de phénomènes, de percolation en réseau. La rumeur obéit aux mêmes règles, y compris dans la mise en place de contre-feux…
En plus, il sera toujours difficile d’y opposer un démenti, même bien bâti. En effet, le vieil adage « Il n’y a pas de fumée sans feu » ressortira assez vite, ruinant ainsi la plupart du temps tous les efforts entrepris pour faire triompher la vérité. Là également interviendra un critère fort qui est la crédibilité. Que croira le public concerné : la rumeur ou le démenti ? La problématique de la contre-offensive se situe aussi à ce niveau.
2.5 Les médias, véritables outils de désinformation
Les médias peuvent également être des vecteurs d’instabilité, pour le simple particulier, pour la population, pour les États, pour les entreprises, même sans volonté réelle de manipulation. En effet, entre l’émetteur de l’information et le ou les récepteurs (le public) il peut y avoir quelques distorsions.
Il est certain que l’imprimerie a favorisé une certaine forme de communication, celle de l’écrit. Les premiers journaux dénommés « canards » voient le jour en France vers 1530. Mais il est bien clair que ces feuilles imprimées grâce à l’invention de Gutenberg (Strasbourg-1438) ne sont que très peu fiables. En effet, elles portent à la connaissance d’un large public des informations pas toujours bien vérifiées mais aussi et surtout des rumeurs en tous genres.
Dans les campagnes c’est la peur de l’animal fantastique comme la Bête du Gévaudan qui mobilise toute la région de la Lozère et la Cour à Versailles, mais aussi la maladie qu’elle touche l’homme ou l’animal domestique, les mauvaises récoltes, qu’on attribue souvent à des sorciers. Dans les villes ce sont aussi les maladies contagieuses, la famine, les incendies qui suscitent de nombreuses rumeurs infondées. Peu de traces existent de ces feuilles imprimées à la hâte sur du mauvais papier, utilisées ensuite pour allumer le feu ou envelopper des produits.
Un peu plus tard, Théophraste Renaudot, faisant référence à la nécessaire rapidité à imprimer les nouvelles et donc aux erreurs possibles est plein d’humilité lorsqu’il écrit : « l’histoire est le récit des choses advenues, la gazette, seulement le bruit qui en court ». Cela explique la grande méfiance des gouvernants à son encontre, une angoisse qui s’est traduite pendant longtemps par la censure. Mais aussi la peur du public qui n’a, pour se défendre, que le démenti et le procès en diffamation.
Les médias peuvent donc se révéler des vecteurs d’instabilité en suscitant dans l’opinion publique des réactions irrationnelles. Cela peut toucher les investissements et on a vu plusieurs fois des mouvements de panique à la suite d’articles pessimistes sur la Bourse, sur l’immobilier ou encore sur la fragilité de certaines monnaies. Nous avons là un phénomène de mimétisme sans nul doute amplifié par les moyens modernes de communication.
Il ne faut pas sous estimer l’importance de la bonne compréhension des informations. Chaque traduction, d’un patois à un autre, d’une langue à une autre, est source potentielle d’erreurs, et cela sans aucune volonté de modifier le sens du texte. Au début de l’ère Gutenberg, le français était en quelque sorte la langue universelle de communication, utilisé pour l’édition de livres, pour les courriers diplomatiques entre les États européens, ce qui réduisait l’impact d’une traduction approximative 71 .
Comme le note Claude Hagège : « sur le plan du lexique, enfin, chaque langue, on l’a assez redit, impose ses grilles aux objets du monde, en sorte que tout passage dans une autre n’est au mieux qu’une équivalence 72 ». Cela explique que les grands auteurs bénéficient, au cours des siècles, de traductions successives qui tiennent compte des avancées de la langue ou de certaines modes littéraires.
Mais, en sus d’une bonne traduction, il faut apprendre à synthétiser la masse d’informations qui arrive, chaque jour, de l’ensemble de la planète. Même les techniques de lecture rapide chères au président Kennedy ne suffisent plus aux dirigeants d’États ou d’entreprises à bien comprendre une réalité complexe, multiforme, sans cesse en mouvement. Submergés de synthèses de courriers, de rapports d’audits, d’analyses, de statistiques, de sondages d’opinion, ils doivent décider avec rationalité mais sans avoir le temps nécessaire à la réflexion.
Afin de mieux utiliser la masse d’informations disponible à portée de main il faut apprendre à mieux la maîtriser. Pour certains cela signifie contrôler. Mais peut-on museler l’information et, en particulier, son principal vecteur : la presse ? Cela dépend des pays, de l’application des règles de la démocratie, et donc des résultats des actions judiciaires. Dans le plus puissant pays du monde, le gouvernement du président Nixon a tenté cela en instruisant un procès fin juin 1971 ayant pour but d’empêcher la publication de rapports secrets sur la guerre du Vietnam. La Cour Suprême, par six voix contre trois, ne l’a pas suivi et a conforté le New York Times et le Washington Post dans leurs droits fondamentaux d’information.
Depuis Richard Nixon l’Administration américaine essaie de mieux contrôler la presse en amont comme le montre l’article d’un jeune journaliste italien de La Repubblica 73 invité à suivre le président américain dans une tournée. Il décrit ainsi l’ambiance régnant dans l’avion qui suit Air Force One, où les journalistes accrédités se connaissent très bien, sont installés selon une hiérarchie privilégiant les grands médias ( New York Times , Washington Post , etc..) et échangent tout au long du voyage payé par l’État américain informations et tuyaux sans retenue.
Certains vont jusqu’à essayer d’acheter les journalistes, y compris en Chine où des sociétés minières ont été accusées de vouloir corrompre la presse pour qu’elle ne parle pas des accidents ou de la sécurité. Le China Business News a révélé que le groupe minier Zijin, premier producteur d’or du pays, a tenté de museler les reporters présents sur le site le 12 juillet 2010 en leur proposant des enveloppes. Il ne fallait pas qu’ils fassent état de la pollution grave d’une rivière de la province du Fujian par des produits chimiques cuivrés dont le groupe était responsable 74 .
On peut aussi censurer ou « diriger » la presse par l’intimidation comme c’est le cas en Russie où les journalistes qui dérangent le pouvoir en place sont assassinés dans des conditions troublantes. On peut aussi confisquer des journaux ou mettre des cautions tellement fortes qu’ils disparaissent. Cependant, le journaliste est-il toujours aussi indépendant que souhaité ? Il est en face d’une avalanche d’informations : dépêches d’agences, communiqués de presse, informations de correspondants locaux, veille sur Internet. Il lui appartient de les vérifier, de les recouper, de les hiérarchiser et d’en décider la parution. Les grandes sociétés, comme les éditeurs de livres, savent bien que si le communiqué de presse est bien écrit, que si le dossier de presse est accrocheur, il sera souvent repris en l’état, faute de temps pour le journaliste de faire une synthèse critique de l’information.
D’autres raisons du manque d’objectivité peuvent apparaître comme :
- la nécessité d’un point de vue « maison » qui est souvent la voix du fondateur. Beaucoup de lecteurs ont encore à l’esprit les éditoriaux de Marcel Dassault dans le magazine Jours de France qu’il a créé en 1959.
- le constat que sur des coups importants tous les journalistes sont présents, se connaissent et partagent les mêmes informations.
- dans le cas du journal local, il ne pourra être question de froisser les notables, d’autant plus que beaucoup de citoyens, qui les respectent et ont voté pour eux, se sentent alors remis en cause.
- le manque de place, le calibrage, qui obligent souvent le journaliste à rester en surface, à simplifier, à oublier les nuances, à privilégier le sensationnel au détriment du factuel pur.
Jean-François Revel relève ainsi que la presse, y compris L’Express , véhiculent de nombreuses inexactitudes et il rappelle, à titre d’exemple, la vente des magasins Harrods à Londres. Deux financiers sont alors en lice, Tiny Rowland, sujet britannique, et Mohamed Al-Fayed, présenté comme issu d’une vieille famille de commerçants égyptiens. Tous les journaux, du Wall Street Journal à The Economist, en passant par le Financial Times , « sortent » la biographie de Mohamed Al-Fayed transmise par son attaché de presse. A la suite du rachat du grand magasin par Mohamed Al-Fayed, son concurrent malheureux fera mener une enquête qui montrera que non seulement il a commencé sa carrière comme cafetier au Caire mais qu’il est le prête-nom du sultan de Brunei 75 . Dans cette affaire, tous les journalistes ont « copié » la fiche de l’attaché de presse sans faire une quelconque vérification, ce qui relève d’un certain manque de déontologie et de curiosité.
La publicité est-elle un bon vecteur de vente ? Elle occupe de plus en plus d’espace dans les journaux et à la télévision et favorise de nombreux achats. Mais l’entreprise peut aussi être tentée d’agir encore plus en amont en influençant les journalistes. Tel a été le cas en 1967 de la grande firme de télécommunications ITT qui désirait racheter la société de télévision ABC . Elle alla jusqu’à faire pression sur de grands journaux comme le New York Times ou le Washington Post , accusant ses journalistes de partialité. Une telle attitude irrita beaucoup la presse et déclencha un phénomène de rejet d’un tel rachat d’abord de la part des médias, puis des politiques.
Nous avons là une règle de base à respecter : éviter de mélanger la presse et l’industrie afin de respecter son indépendance, nécessaire à une information la plus objective possible, même si cela est parfois utopique.
Il s’agit également d’un respect de l’éthique, qui fait entrer la morale dans la civilisation, et dont les règles d’action doivent s’imposer impérativement à la conduite 76 .
Une autre méthode de pression est l’invitation qui est faite auprès des journalistes à participer à un grand repas avec des personnalités, ou encore à faire partie d’un voyage, ou enfin à recevoir des cadeaux sous forme, par exemple, de produits à tester. Même si ces rencontres débouchent aussi sur de l’information, doit-on, au nom de la déontologie, soit refuser tout contact, soit exiger de payer sa quote-part ? Au risque de ne pas pouvoir participer à certaines réceptions car elles sont d’un coût trop élevé pour le budget d’un journal. Comment rendre compte d’un beau voyage touristique sans indiquer le nom de l’agence de voyages qui a tout organisé et invité des « experts » ?
Le tout est de savoir distinguer la part de l’information de la part de la publicité. Et ce n’est pas toujours évident, certains journaux vendant des pages entières de rédactionnel dirigé dénommées « publi-reportages » à des entreprises.
Cependant, des contre-feux à la publicité ont été mis en place. Ainsi, depuis les années 1970, les Américains peuvent pratiquer la contre-publicité. C’est à cette époque que la Federal Trade Commission, créée en 1914 pour défendre le consommateur contre les monopoles ou trusts (Rockefeller, United Steel, American Tobacco, General Electric entre autres), a demandé aux opérateurs de s’intéresser à cette nouvelle forme de communication. On a ainsi vu apparaître, dès 1972, des messages publicitaires comparant deux marques de chewing-gum ou encore deux types de véhicules. Cette contre-publicité ou encore publicité comparative est interdite en France où seuls sont permis, sous certaines conditions, les tests comparatifs, ce que font certaines grandes centrales d’achat comme la Fnac ou les organismes de consommateurs. Dans ce domaine, on constate, avec l’arrivée d’Internet, qu’il était demandé aux utilisateurs d’évaluer un produit : club de vacances, restaurant, chambre d’hôtel, appareil photo, etc. La fiche descriptive comportera une annexe détaillant ces avis, positifs comme négatifs, censés éclairer au mieux l’usager. Cependant, certains utilisateurs critiquent une telle méthode susceptible d’être manipulée par les organismes eux-mêmes jugés. Il suffit, tout simplement, de payer des « pseudo utilisateurs » pour qu’ils rentrent des jugements favorables.
Si les journalistes, si les consommateurs, peuvent être abusés par les entreprises, les services spéciaux restent les grands spécialistes en matière de manipulation. Ne dit-on pas qu’au cœur du renseignement il y a le mensonge ? Au XX e siècle Winston Churchill fait référence aux Services Secrets qui sont en quelque sorte le fer de lance de la désinformation en écrivant : « Complot et contre-complot, ruse et trahison, doublage et triple doublage, agents vrais, agents faux, l’or et l’acier, la bombe, et le poignard, et le peloton d’exécution – le tout tissé pour former une toile : incroyable mais vrai. Les officiers de grade élevé du Service secret se délectaient à plonger dans ces eaux souterraines… 77 ».
Il a eu des prédécesseurs prestigieux. Comme Saint Louis qui, lors des Croisades, entretenait des espions chez les musulmans, ce qui lui évita une défaite en février 1250. Ou encore l’évêque de Norwich qui, pendant la guerre de Cent ans, avait dès 1413 monté un service d’informateurs très bien renseignés sur le royaume de France car composé de nombreux notables parisiens. Enfin Louis XI, en sus de ses nombreux espions et agents doubles, ordonnait à ses ambassadeurs « Ils vous mentent, mentez bien 78 ».
Mais, sans nul doute, il y a eu au cours des ans accélération du recours à la manipulation dans les conflits et la 2 e guerre mondiale a été basée sur de nombreux coups de désinformation : fausse attaque d’un poste frontière allemand par des « Polonais » (en réalité un commando nazi) permettant à Hitler d’envahir la Pologne le 1 er septembre 1939, faux débarquement annoncé en 1944 dans le Pas-de-Calais par les Anglais amenant les Allemands à déplacer certaines unités blindées vers le nord, etc.
Plus récemment, la désinformation a parfaitement fonctionné lors de la dernière guerre d’Irak où le gouvernement Bush a « sorti » avant l’entrée en guerre des États-Unis contre le régime du président Saddam Hussein, le 20 mars 2003, des « preuves » a priori irréfutables d’armement de destruction massive qu’ont recherchées en vain les Marines déployés sur l’ensemble du pays. Il était parfaitement secondé dans son action par le Premier Ministre britannique, Tony Blair qui, de son côté, présentait simultanément aux médias des exemples d’armes de destruction massive.
Les sondages d’opinion effectués auprès d’Américains juste après l’entrée en guerre montraient en particulier que :
- 45 à 52% avaient « le sentiment que les États-Unis avaient trouvé, en Irak, des preuves claires d’une collaboration étroite entre Saddam Hussein et l’organisation terroriste Al-Qaïda ».
- 24 à 27% avaient le sentiment que la majorité de l’opinion publique mondiale était « favorable à l’intervention américaine en Irak 79 ».
Certains aujourd’hui vont jusqu’à estimer qu’il s’agit là de la meilleure campagne de désinformation menée depuis longtemps. Ce n’est pas forcément vrai, le meilleur désinformateur étant celui qui n’est ni soupçonné, ni pris, donc qui n’apparaît dans nul livre, dans nulle émission de télévision.
Une campagne de désinformation plus subtile a été menée par la Grande-Bretagne contre le régime du Shah en Iran. Au départ, l’opération Ajax, menée en 1953 conjointement par la Grande Bretagne et les États-Unis, mais exécutée par la seule CIA 80 , a mis fin à la politique jugée trop nationaliste du Premier Ministre d’Iran, Mohammed Mossadegh, qui voulait nationaliser les compagnies pétrolières anglaises et américaines. En même temps qu’on déstabilise par des opérations de guérilla le Premier Ministre, on pointe du doigt l’homme providentiel, le Shah, Mohammed Reza Pahlavi qui reprend seul le pouvoir en 1953. Mais, par la suite, les Anglais estimeront que le Shah est trop engagé dans les réformes et trop proche des Américains. Leurs services secrets, qui bénéficient d’une excellente couverture du Moyen Orient, « enfumeront » les services secrets américains de rapports alarmants sur l’état de l’Iran, certes préoccupant compte tenu du nombre croissant de manifestations violemment réprimées, mais encore soutenable. Ces notes inquiétantes aboutiront au lâchage du Shah par les États-Unis et finalement à sa chute en 1979.
La voie était alors ouverte à l’ayatollah Khomeiny, en exil à Neauphle-le-Château, non loin de Paris. Par la suite, les spécialistes ont noté que la première compagnie aérienne à desservir Téhéran depuis l’Europe, dès l’avènement du nouveau régime, a été British Airways, seule liaison que devaient obligatoirement emprunter tous les hommes d’affaires voulant commercer avec l’Iran. Mais il faudra sans doute attendre encore plusieurs dizaines d’années, et l’ouverture de nombreuses archives diplomatiques et militaires, avant d’en connaître les implications réelles.
Dans la guerre secrète que se livrent les grandes puissances occidentales pour imposer leurs vues au Moyen Orient se situe l’épisode Gamal Abdel Nasser. Jusqu’à son coup d’État, l’Egypte est dirigée par le roi Farouk, inféodé aux Britanniques à qui il a laissé le contrôle du canal de Suez. Le 22 juin 1952, un groupe d’officiers nationalistes renverse le monarque et le lieutenant-colonel Nasser, poussé par la CIA qui lui versera au total 12 millions de dollars, prend le pouvoir. Les services spéciaux anglais de l’époque, pourtant très présents dans le pays, n’ont pas su voir la manœuvre des Américains 81 . Au contraire, peu avant le coup d’État, le message « l’armée est fidèle au roi » était envoyé à Londres par le MI6 82 . Le Caire était alors un formidable réservoir d’espions britanniques, américains, français, allemands, russes et israéliens et la désinformation portée à son apogée.
« La première victime de la guerre est la vérité » : cette citation serait due au sénateur américain Hiram Warren Johnson en 1917, mais elle a été ensuite reprise, à leur compte, par l’écrivain Rudyard Kipling 83 et par le premier ministre anglais Winston Churchill. C’est dire si la formule, citée par bien d’autres encore, plaît parce qu’elle est pertinente. Avant, pendant et après tout conflit, le travail des journalistes, des experts, et bien sûr des diplomates et des militaires puis des historiens est important pour cerner la vérité. Ainsi, le travail d’historiens polonais et anglais a permis en 2005, de montrer que la moitié des rapports d’espionnage reçus à Londres pendant la guerre, provenait des services polonais. Et que c’est grâce à un officier supérieur des services de renseignements polonais, infiltré à Casablanca, Mieczyslaw Slowikowski, alias Rygor, créateur du réseau Africa qui couvrait toute l’Afrique du Nord, que l’opération Torch, débarquement allié du 8 novembre 1942 au Maroc et en Algérie sera un succès.
Il est certain que de nombreuses facettes de notre Histoire sont encore inconnues car, comme le note fort justement dans son livre l’officier polonais « la plupart des opérations réussies demeurent secrètes 84 ». Jusqu’en 2000 où la Pologne a demandé l’ouverture des archives détenues à Londres par le Polish Institute and Sikorski Museum, personne ne connaissait l’implication des services polonais dans la chasse aux renseignements à travers l’Europe et l’Afrique. Il ne pouvait être question pour la Pologne communiste de reconnaître des faits d’armes du gouvernement en exil du général Sikorski. Ce chef d’armée, qui gênait beaucoup les alliés, et sans doute pas assez prudent, a disparu avec une partie de sa famille et du gouvernement polonais en exil dans un mystérieux accident d’avion le 4 juillet 1943 au large de Gibraltar. Anglais, Américains, Allemands, mais aussi Polonais pro-communistes, ont été tour à tour accusés du sabotage de l’avion mais tous sont restés discrets. Pour le moment, les historiens n’ont pas encore eu accès à toutes les informations, pour certaines gardées secrètes pendant 100 ans. On rejoint bien ici la manipulation par rétention d’informations.
2.6 La presse remise en question dès le milieu du XX e siècle
Les journalistes participent à ces manipulations d’une part en diffusant des nouvelles « officielles » émanant d’États, d’organismes, d’entreprises, de syndicats, d’autre part en publiant trop rapidement des informations sans aucune vérification préalable.
Ces pratiques ont été dénoncées par le Pape Paul VI en 1971 dans son message Communion et Progrès du 23 mai 1971 où il rappelle les responsabilités : « Ceux qui ont la charge d’éclairer le jugement et le choix, surtout s’ils s’adressent à des personnes dont la maturité ou la culture sont insuffisantes, ont ici un devoir de conscience encore plus strict…». Les journalistes sont donc ici confrontés à leurs responsabilités.
Il faut aussi éduquer la population à faire le tri dans la multitude des informations qu’elle reçoit.

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