Conflictualités et politiques de sécurité et de défense en Afrique

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Description

Le continent africain ne cesse d'être aux prises avec l'instabilité, les divisions et les conflits. Cet ouvrage s'attache à dresser un constat global actuel et précis de la conflictualité en Afrique et à scruter l'évolution des politiques de sécurité et de défense sur ce continent depuis les indépendances.

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Date de parution 01 juin 2012
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EAN13 9782296494039
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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CONFLICTUALITÉS
ET POLITIQUES DE SÉCURITÉ
ET DE DÉFENSE EN AFRIQUE © L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96549-2
EAN : 9782296965492Sous la direction de
Pierre PASCALLON
et
Pascal CHAIGNEAU
CONFLICTUALITÉS
ET POLITIQUES DE SÉCURITÉ
ET DE DÉFENSE EN AFRIQUE
L’HarmattanCollection « Défense »

Le moment n’est hélas pas venu – peut-il d’ailleurs venir ? –
où la force militaire pourrait être reléguée dans le « linceul de
pourpre où dorment les Dieux morts », chers à André
MALRAUX.
Le monde est en effet constitué de longtemps sinon de
toujours « d’Etats-Nations » dont le nombre ne cesse de
progresser et progressera sans doute encore au XXIème siècle
s’il faut en croire la prophétie du Père Serge BONNET : « Le
XXIème siècle sera plus encore que le XXème siècle le siècle
des Nations ».
Se pose à ces « Etats-Nations » le problème de leur défense,
c’est-à-dire la fonction vitale d’assurer leur sécurité, leur paix,
leur indépendance, l’obligation de préserver et de pérenniser les
signes forts d’une identité nationale à travers les accidents de
l’Histoire, à savoir : un territoire et la communauté consciente
des hommes qui l’habitent. On peut convenir en effet d’appeler
« politique de Défense » l’ensemble des mesures et dispositions
de tous ordres prises par le Pouvoir pour assurer la sécurité et
l’intégrité du territoire national dont il a la charge et, par
ricochet, la paix du peuple qui y vit. Pour utiliser les termes très
voisins retenus par l’ordonnance du 7 janvier 1959, la Défense
« a pour objet d’assurer en tout temps, en toutes circonstances
et contre toutes les formes d’agression, la sécurité et l’intégrité
du territoire ainsi que la vie de la population ».
Cette collection entend accueillir les réflexions du Club
Participation et Progrès qui touchent le domaine de la Défense
ainsi défini, domaine global, multiforme, en constante évolution
– au vrai le domaine de la « défense, stratégie et relations
internationales » –, en privilégiant bien sûr le cas de la France et de
l’Europe dans un contexte qui est désormais, ici aussi, de plus
en plus d’emblée « mondialisé ».

Pierre PASCALLON
PUBLICATIONS
Dans la collection
« Défense »
Collection dirigée par Pierre Pascallon

Défense et renseignement, 1995
Quel avenir pour les drones ?, 1998
Les transmissions militaires, 2000
Quelles perspectives pour le deuxième porte-avions
français ?, 2000
Quelles perspectives pour le Transport Aérien Militaire
français ?, 2001
èmeQuelle défense pour la France à l’aube du XXI siècle ?,
2001
Quelles perspectives pour le renseignement spatial et
aérien français après le Kosovo ?, 2001
La guerre des missiles, 2001
èmeLes Armées françaises à l’aube du 21 siècle
Tome I : La Marine Nationale, 2002
Tome II : L’Armée de l’Air, 2003 I : L’Armée de Terre, 2004
Tome IV : La Gendarmerie Nationale, 2006
Tome V : Les Armées françaises à l’heure de
l’Interarmisation et de la
Multinationalisation, 2007
Le bouclier antimissiles américain après les attentats du
11 septembre 2001 ?, 2002
Quelle protection du territoire national contre le
terrorisme international ?, 2003
La politique de sécurité de la France en Afrique, 2004
Renforcer l’intégration de la Défense dans la Nation,
2004
Demain, les drones de combat ?, 2004
Satellites et Grands Drones dans le cadre de la politique
spatiale militaire française et européenne, 2005 La politique de sécurité autour de la Méditerranée, lac de
Paix, 2005
Quelles menaces, demain, sur la sécurité de la France ?,
2005
La dissuasion nucléaire en question(s), 2006
Les zones grises dans le monde d’aujourd’hui : le
nondroit gangrène-t-il la planète ?, 2006
Quelle politique de Défense pour la France à l’heure de
l’élection présidentielle de 2007 ?, 2007
Quel avenir pour l’OTAN ?, 2007
La défense antimissiles en débat(s), 2008
èmeLa V République, 1958-2008 : 50 ans de politique de
Défense, 2008
Quelle politique de sécurité et de défense pour l’Europe ?, 2009
Hier la crise, demain la guerre ?, 2010
La politique industrielle d’armement et de défense de la
Ve république : évolution, bilan et perspectives, 2010
La guerre technologique en débat(s), 2010
Des dirigeables pour demain, 2010
Espace et Défense, 2011
La logistique, une fonction opérationnelle oubliée, 2012

8 SOMMAIRE




AVANT-PROPOS .................................................... page 11

INTRODUCTION GENERALE ............................. page 13

ère1 PARTIE :
L’ÉVOLUTION DES CONFLICTUALITÉS ...... page 19
EN AFRIQUE DEPUIS LES INDÉPENDANCES

ème2 PARTIE :
L’ÉVOLUTION DES POLITIQUES DE ............ page 127
SÉCURITÉ ET DE DÉFENSE EN AFRIQUE
DEPUIS LES INDÉPENDANCES

GLOSSAIRE ........................................................... page 253

BIBLIOGRAPHIE ................................................. page 257

TABLE DES MATIERES ..................................... page 267



AVANT PROPOS

par

Pierre PASCALLON
Professeur Agrégé de Faculté
Président du Club « Participation et Progrès »


Cinquante ans après les indépendances, le Continent
Africain est toujours en proie aux conflits et à la recherche de la
stabilité.
Le Club Participation et Progrès n’a cessé de s’intéresser à
ces problèmes de conflits et de sécurité de l’Afrique. Nous
avons consacré notamment dans cette perspective un colloque à
l’Assemblée Nationale à Paris le 7 juillet 2003 réunissant les
meilleurs experts français et étrangers sur le thème de « la
politique de sécurité de la France en Afrique ». Nous avons publié
les actes de ce colloque aux éditions L’Harmattan en 2004.
Il nous a semblé nécessaire de reprendre et de prolonger
notre réflexion sur ce sujet en organisant le 20 juin 2011 à la
Faculté de Droit de l’Université Paris-Descartes un colloque
sur « l’évolution des conflictualités et des politiques de sécurité
et de défense en Afrique ». Nul n’est besoin – à l’heure hier des
événements de Côte d’Ivoire, –, de justifier de l’intérêt et de
l’importance de cette rencontre.
Cet ouvrage – qui reprend les actes de cette journée – sera
ainsi, on en est persuadé, une nouvelle pierre de référence
indispensable en ce début de décennie 2010 pour toutes celles et
tous ceux qui veulent faire le point sur ce continent africain trop
souvent meurtri si proche et si cher à nos cœurs.


11

INTRODUCTION GÉNÉRALE

par

Pascal CHAIGNEAU
Professeur de science politique à
l’Université Paris Descartes,
Centre Maurice Hauriou pour la recherche
en Droit Public


De la Côte d’Ivoire à la Libye, l’année 2011 aura été
caractérisée par l’engagement militaire de la France, tant au Nord
qu’au Sud du Sahara.
Au moment où le Centre Maurice Hauriou pour la recherche
en droit public de l’Université Paris Descartes a intégré la
composante science politique et a ajouté à ses thématiques de
recherche la défense et la sécurité, analyser l’évolution des
conflictualités et des politiques de défense en Afrique revêtait un
sens particulier. C’est pourquoi je remercie Monsieur le Député
Pierre Pascallon, professeur de sciences économiques, d’avoir
permis avec le club de réflexion et d’analyse qu’il préside :
« Participation et progrès » la réalisation en commun de ce
colloque consacré à cette problématique, le 20 juin dernier, dans
les locaux de notre Faculté de droit.

Afin d’introduire le présent ouvrage qui en publie les actes,
je souhaiterais, avant tout présenter la nouvelle géopolitique des
conflits africains.

De la Mauritanie à l’Ouest à la Somalie à l’Est, le continent
èmeafricain est fracturé par une ligne de crise entre le 18 et le
ème20 parallèle.
À l’Ouest, la Mauritanie, l’Algérie, le Mali et le Niger sont
fragilisés par l’interconnexion entre islamistes touareg et
trafiquants.
13 Au Centre, le Tchad déjà politiquement fragile a été
contaminé par le conflit du Darfour au point que l’année 2010 a vue,
sur un territoire grand comme trois fois la France, la Mission
des Nations Unies pour la République centrafricaine et le Tchad
(MINURCAT) sécuriser les frontières occidentales du Soudan
pour éviter la propagation du conflit en RCA et au Tchad. La
lente normalisation entre Khartoum et N’Djamena a fait baisser
le niveau de crise qui reste cependant une tension régionale.

À l’Est, l’enjeu soudanais a changé de visage en 2011. Pour
la première fois depuis les indépendances, un nouvel État né en
Afrique par la voix des urnes. Le plus grand État du continent
(devant l’Algérie) a ainsi vu sa partie méridionale, minoritaire
démographiquement (dix millions d’habitants) mais où on
trouve l’essentiel du pétrole accéder à la souveraineté
internationale.

Pour le Général El Béchir le risque est celui de l’effet
domino, le Nord du pays étant toujours confronté à des séparatismes.

Pour Washington, l’opportunité est sans précédent, d’autant
que ce nouvel État devrait se désenclaver à travers l’Ouganda et
le Kenya, grands alliés des États-Unis.

Pour les compagnies pétrolières, l’enjeu est de première
importance.

À l’instant de la rédaction de cette introduction, les scénarios
restent ouverts avec une certitude, l’avenir sera stratégique et
sensible pour l’avenir du Soudan et de sa sous-région.

À l’extrême Est, la question somalienne demeure
dramatiquement inchangée. La force de paix de l’Union africaine,
l’AMISOM, tente vainement de stabiliser un pays implosé où
les insurgés islamistes Shebaab contrôlent l’essentiel du
territoire et où le président Sharif Cheikh Ahmed doit, de surcroît,
compter avec l’instabilité politique et les divisions au sein du
« gouvernement de transition somalien » (TFG). Paradoxe
politique pour cet État éclaté, la seule partie du territoire qui soit
14 véritablement administrée, le Nord (ex-Somalyland britannique)
a tenu le 26 juin 2010 des élections présidentielles consacrant la
victoire de l’opposant Ahmed Mohamud Silaanyo sur le
président sortant qui a respecté l’alternance et le verdict des urnes…
érigeant ainsi un début de démocratie dans un État
autoproclamé en mai 1991 et dont seule l’Éthiopie reconnaît à ce jour la
souveraineté.

À l’Ouest de cette ligne de fractures, le Sahel constitue la
nouvelle « zone grise » du continent.

Lorsque, le 16 septembre 2010, cinq Français, un Malgache
et un Togolais sont capturés dans le Nord du Niger sur le site
minier d’Arlit, l’opinion publique prend connaissance, s’il en
était besoin, de l’insécurité de la région. Lorsque le 21
septembre, cette prise d’otages est revendiquée par AQMI
(AlQaïda au Maghreb islamique) qui avait enlevé (le 4 avril 2010)
puis exécuté Michel Germaneau, la menace islamiste dans la
zone prend une physionomie aggravée.

Le « Sahil » (« rivages » du désert) désigne l’espace compris
entre le Maghreb et le « bilad as sadan » (« le pays des Noirs »).
Cette zone est désormais celle d’un espace tampon, d’un monde
non stabilisé allant de la Mauritanie au Soudan et du Sud
algérien au Mali, au Niger et au Tchad. Il couvre quelque sept
millions de km² soit une superficie deux fois supérieure à celle de
l’Inde.

Sur cet espace gigantesque et désertique plusieurs routes se
croisent : celle de la cocaïne colombienne réexportée vers
l’Europe ; celle du fondamentalisme islamique qui s’étend de
façon prosélyte jusqu’au Nigeria et celle des Touareg qui,
nomades, récusent le principe même d’État. Sur cet espace, les
salafistes algériens (ex « Groupement salafiste pour la
prédication et le combat » - GSPC) qui n’arrivent plus à soutenir une
guerre civile sur leur territoire national, ont trouvé un sanctuaire
et se sont « franchisés », Al-Qaïda pour le Maghreb islamique.

15 Le phénomène prend toute son importance si l’on rappelle
que l’arc sahélien est riche en ressources rares : or, pétrole, gaz,
fer, phosphate et uranium.

Dans cette zone à forte sismicité géopolitique, l’Algérie
tente de contrôler et se présente en homme fort de la région. Le
Mali, où le vide étatique est le plus fort, constitue un véritable
sanctuaire pour les islamistes d’AQMI. Le Niger tente d’y
reprendre le contrôle de son espace territorial et la Mauritanie est
mue depuis quelques mois par une volonté d’action.

Pour venir à bout de l’insécurité dans la région, l’Algérie, le
Mali, le Niger et la Mauritanie ont décidé, en juillet 2010 de
s’associer pour coopérer contre les réseaux djihadistes. Situé au
Sud de l’Algérie à Tamanrasset, le « comité d’état-major
conjoint » opère désormais de l’échange d’informations et entend
opérer des actions conjointes en coopération avec les États-Unis
et la France.
Après l’échec relatif de l’ « initiative américaine pour le
Sahel » et de l’ « initiative transsaharienne de lutte contre le
terrorisme », la politique de stabilisation d’une aire aussi stratégique
constitue désormais une priorité pour Paris et Washington.

Paradoxalement toutefois, l’action militaire en Libye ne
manquera pas de suraggraver la fragilité de la zone et
l’instabilité durable dans l’Ouest et le Sud de la Libye.

Un bilan global de la conflictualité en Afrique fait ainsi
apparaître la lente sortie de crise des pays de la rivière Mano et du
Nord du Golfe de Guinée : Liberia – Sierra Leone – Côte
d’Ivoire où il s’agit de refaire un État et une volonté de vivre
ensemble.
De l’Ouganda à l’Angola, la diagonale des conflits qui a si
longtemps caractérisé le continent s’est normalisée au cours de
la décennie écoulée même si la RDC demeure un facteur
d’inquiétude et de fragilité (dans le Nord Est et la zone des
Kivus).

16 Afin d’appréhender le problème conflictuel en Afrique dans
sa globalité, le choix qui a été fait et dont le lecteur trouvera la
restitution dans les pages qui suivent a consisté à analyser
successivement la pathologie et les thérapies.

Ainsi, l’étude de l’évolution des conflictualités constitue la
première partie de cet ouvrage ; permettant de situer les
dynamiques chrysogènes et prolégomènes, de la Corne de l’Afrique
à la Côte d’Ivoire.

La seconde partie est, quant à elle, consacrée à l’analyse de
l’évolution du politique de sécurité depuis des indépendances
dans l’objectif de tirer un bilan des politiques menées tant par
les États africains eux-mêmes que par les acteurs extérieurs et
les organisations régionales.

Pour ce faire, universitaires, chercheurs, diplomates,
officiers et journalistes ont accepté d’apporter leur pierre à cette
réflexion. Qu’ils en soient ici vivement remerciés.
17











ère1 PARTIE

L’ÉVOLUTION
DES CONFLICTUALITÉS EN
AFRIQUE DEPUIS
LES INDÉPENDANCES
PRÉSENTATION GÉNÉRALE DES
CONFLITS EN AFRIQUE


ENTRE GUERRES ET POLITIQUE,
(RE)PENSER LE DESORDRE EN AFRIQUE

par

Dr Amandine GNANGUÊNON
Chargée d’études Afrique
à l’Institut de recherche stratégique
de l’Ecole militaire (IRSEM)


Le désordre devient créateur, les périodes de transition
exercent alors une véritable fascination, elles sont vues comme
celles qui reculent les frontières de l’impossible durant
lesquelles s’effectuent ruptures et avancées. G. Balandier, Le
désordre : éloge du mouvement

Présenter les guerres en Afrique en quelques pages n’est pas
chose aisée. Au-delà des trajectoires suivies par des acteurs
politiques appartenant à un même espace (sous-région, pays ou
ensemble géographiquement plus vaste), certaines composantes
communes se dégagent en observant différents cas d’étude
africains. Depuis la décolonisation, la tentation a été grande
d’appliquer à l’Afrique des typologies pour qualifier les
phénomènes guerriers et calquer une distinction faite entre guerres
interétatiques et intra-étatiques, qualifiées aussi de guerres
civiles. Sur le continent, il y aura finalement eu à l’échelle des
soixante dernières années peu de guerres entre Etats. Citons par
exemple : Mali/Burkina Faso pour la bande d’Agacher,
Tchad/Libye pour la bande d’Aozou, Sénégal/Mauritanie,
Nigeria/Cameroun pour la presqu’ile de Bakassi. Avec l’accès à
l’indépendance de l’Erythrée en 1993 et du Soudan du Sud en
2011, la question se pose quant à la place du principe
21 d’intangibilité des frontières, adopté en 1963 par l’Organisation
de l’unité africaine et resté jusque-là intact.
La fin de la guerre froide, période communément admise
comme un moment de rupture en relations internationales,
marque un point de départ dans la tentative de théorisation de
1guerres qualifiées de « nouvelles » . L’objet de ce texte n’est
2pas de revenir sur cette théorie, largement critiquée , mais
plutôt de la considérer comme étant à l’origine d’une remise en
cause des dimensions politique et historique des guerres. La
manière dont les observateurs extérieurs ont appréhendé les
guerres en Afrique est longtemps restée tributaire d’une
interprétation liée aux évènements internationaux, sans
véritablement prendre en compte les processus politiques et sociaux en
cours localement. Les guerres par procuration durant la guerre
froide (Angola, Mozambique) auraient laissé place aux guerres
prédatrices et économiques (Liberia, Rwanda, RDC), puis aux
guerres religieuses et identitaires après les attentats du 11
septembre 2001 (Somalie, Nigeria, Mali, Niger). Or, depuis les
luttes pour l’indépendance, il apparaît que les acteurs, civils ou
militaires, se sont succédé avec un objectif commun, prendre le
contrôle de l’organisation politique la plus institutionnalisée et
reconnue par la communauté internationale, l’Etat.
Dans le cadre de cet article, nous souhaiterions démontrer en
quoi concevoir les guerres en Afrique comme une situation
exceptionnelle et dénuée de sens nous éloigne de leur
dimension politique intrinsèque. Les guerres auxquelles nous ferons
référence ne seront là que pour illustrer notre propos et ne
feront pas l’objet de développement spécifique. Notre objectif est
de poser quelques jalons pour repenser le cadre de l’analyse
politique des guerres en Afrique, en apportant un autre regard

1 M. Kaldor, New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era,
Stanford, Stanford University press, 1999, 192 p.
2 Sur les critiques des guerres nouvelles, voir notamment S. N. Kalyvas,
“‘New’ an ‘old’ civil wars: a valid distinction?” World politics, octobre 2001,
n° 54, p. 99-118 et R. Marchal, C. Messiant, « Une lecture symptomale de
quelques théorisations récentes des guerres civiles ». Texte présenté à la
réunion du groupe de recherche conjoint CERI/Centre for Defense Studies,
King’s College, sur les « acteurs intérieurs des conflits en Afrique », Paris, 6
mars 2001, publié dans Lusotopie, XIII (2), 2006, pp. 1-48.
22 sur les liens existants entre les notions de guerre, de politique,
d’ordre et de légitimité du pouvoir. Nous partirons du constat
que les formes que prennent les guerres en Afrique illustrent le
fait qu’elles restent un phénomène à appréhender à partir d’une
construction dans le temps et dans l’espace. En effet, d’un point
de vue temporel, les guerres sont le plus souvent déclenchées
par une accumulation de litiges ou de différends qui finissent
par s’aggraver en l’absence de solution politique. D’un point de
vue spatial, la violence s’étend au-delà des frontières étatiques,
du fait notamment de la recherche de soutiens extérieurs, rendue
possible par le jeu des alliances et des solidarités entre groupes
politiques et sociaux. L’observation des guerres, qui se
pérennisent du fait de la disparition progressive d’un espace public au
plan national, révèle la manière dont les espaces étatiques se
recomposent autour du désordre à une échelle régionale. Ainsi,
au regard du rôle des Etats et de leurs concurrents, la question
se pose au final de savoir si les guerres ne seraient pas un
moyen pour certains acteurs de retrouver une légitimité
politique.

I- De la double temporalité des guerres africaines
Les guerres peuvent se lire à travers deux échelles
chronologiques, qui renvoient chacune à la nature et au degré
d’implication des protagonistes. Les exemples ne manquent
pas : affrontements entre deux armées nationales
(Soudan/Soudan du Sud, Tchad/Soudan), entre des rébellions
soutenues par des Etats frontaliers (Ethiopie/Erythrée en Somalie,
Rwanda/République démocratique du Congo au Kivu,
Tchad/Soudan au Darfour), entre deux prétendants à la
Présidence et leurs partisans (dernières élections en Côte d’Ivoire, à
Madagascar, au Zimbabwe et au Kenya), entre plusieurs
groupes locaux et un Etat (Nigeria, Libye). Bien entendu, une
telle énumération simplifie très largement des réalités qui se
veulent souvent plus complexes dans la mesure où, au-delà de
l’application d’une classification conflictuelle et guerrière
occidentalo-centrée, nous constatons qu’au sein d’un même espace
coexistent des éléments propres aux conflits, aux guerres civiles
et aux guerres interétatiques classiques. Le début d’une guerre
correspond au premier espace chronologique identifiable, celui
23 du temps court, où se manifestent de manière exacerbée les
rivalités ou désaccords - personnels ou collectifs - et où les
3armes sont seules « juges » pour régler les différends.
L’élection qui s’inscrit dans le temps court, apparaît comme
l’un des moments où s’affrontent principalement les prétendants
au pouvoir. Si toutes les élections ne donnent pas lieu à une
guerre (Cameroun en 2012), elles contribuent à geler une
situation conflictuelle caractérisée par l’insatisfaction de nombreux
individus quant à leurs besoins psychologiques (dignité,
identité), physiques (sécurité, survie) et matériels (consommation,
profit).
Ainsi, la guerre civile ivoirienne en 2011 prolonge la crise
de succession commencée à la mort du Président Houphouët
Boigny. Depuis 1993, l’histoire se répète autour de trois
protagonistes (Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane
Ouattara) engagés dans une lutte acharnée pour accéder à la
Présidence. A cette situation, se sont ajoutés des facteurs
d’insécurité économique et sociaux qui pèsent sur la population
ivoirienne au point de remettre en cause la question même du
4vivre ensemble .
Deuxième espace temporel, les guerres, résultats de litiges
antérieurs non résolus, s’inscrivent dans un temps long qui fait
revivre en l’adaptant des confrontations anciennes. Cette
temporalité ne met pas seulement en jeu les protagonistes qui
convoitent le pouvoir, elle implique aussi les populations. Au-delà de
facteurs d’instabilité immédiatement perceptibles, comme la
présence de réfugiés et de groupes rebelles, la pérennisation des
guerres dans certaines parties de territoire témoigne de la
transmission trans-générationnelle d’une mémoire conflictuelle,
comme l’illustre la situation dans l’Est congolais, région où les
5« soucis primordiaux de sécurité » des pays des Grands Lacs
(Burundi, Ouganda, Rwanda, République démocratique du

3 M. Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au collège de France,
(1975-1976), Paris, Seuil, Gallimard, février 1997, p. 16.
4 Sur la Côte d’Ivoire, voir C. Bouquet, Côte d'Ivoire : le désespoir de
Kourouma, Paris, A. Colin, 2011 et de J.-P. Dozon, Les clefs de la crise
ivoirienne, Paris, Karthala, 2011.
5 B. Buzan, People, States and Fears, The National Security Problem in
International Relations. Brighton: Harvester Press, 1983.
24 6Congo -RDC) sont inextricablement liés . Le fait qu’un ou
plusieurs acteurs aient recours à la violence n’implique pas
forcément le passage à la guerre. Elle peut cependant contribuer à
créer un état de guerre, « espace de temps […] où la volonté de
7s’affronter en des batailles est suffisamment avérée » . Cet état
de guerre peut exister en amont d’un antagonisme et resurgir à
un moment précis, suite à un évènement particulier (élections,
attaques par des rebelles, affrontements entre armées) ou se
manifester après la signature d’accords de paix. Les guerres
s’inscrivent donc dans la continuité d’une série de rivalités
antérieures entre deux ou plusieurs communautés, parfois réparties
sur plusieurs pays, se réduisant jusqu’alors à un antagonisme
non violent d’ordre politique, social, économique, sanitaire ou
environnemental. Des évènements qui ne sont pas à proprement
parler belligènes donnent ainsi lieu à des guerres, à l’image de
la sécheresse qui a touché la Corne de l’Afrique (1969-1974 et
1983-1985), suivie d’une famine en 1984, qui a engendré des
affrontements entre des peuples nomades et sédentaires. Les
conséquences des catastrophes naturelles sur les sociétés
pastorales du Darfour ayant été très largement négligées, la
compétition pour l’accès aux ressources (pâturages, eau) s’est aggravée
8jusqu’à l’internationalisation de la guerre civile en 2004 . Toute
la difficulté réside finalement dans l’identification du moment
où la violence atteint un degré suffisamment élevé pour
marquer le début d’une guerre.
Au-delà du recours à la force, l’élément qui apparait
caractéristique de l’entrée en guerre est surtout celui de l’implication
d’ « unités politiques organisées ». Si au moins l’une d’entre
incarne l’Etat, en tant que pouvoir politique institutionnalisé,
d’autres organisations politiques peuvent acquérir suffisamment
de capacités et/ou de légitimité pour entrer en concurrence avec
celui-ci. La notion de politique, tel que défini par Carl Schmitt
trouve ainsi à s’appliquer, en désignant « le degré d’intensité
d’une association ou d’une dissociation d’êtres humains dont
les motifs peuvent être d’ordre religieux, national (au sens eth-

6 Sur la RDC, voir notre bibliographie
7 T. Hobbes, Le Leviathan, [S.l.], Pelican Books, 1968
8 Sur le Darfour, voir notre bibliographie.
25 nique ou au sens culturel), économique ou autre, et provoquent,
à des époques différentes, des regroupements et des scissions de
9types différents » . Des guerres peuvent ainsi dès l’origine
résulter de facteurs politiques, à l’image des crises au Darfour et
au Nigeria, incarnant le malaise croissant entre des régions
périphériques et le pouvoir central qui leur refuse tout accès aux
ressources nationales.
Dans un contexte où l’Etat, sans pour autant disparaître, est
un objet de convoitise pour ceux qui en sont exclus, la référence
à un héritage historique et culturel partagé est de plus en plus
rentable pour les acteurs politiques concurrents au pouvoir
étatique. L’articulation entre les deux échelles de temps, court et
long, révèle l’instrumentalisation à des fins politiques des
conflits entre populations. Chacune des parties joue la carte de
l’identité, entendue au sens large, et de la proximité
géographique afin de s’assurer de soutiens rapidement gagnés. Que la
finalité des guerres soit la préservation du régime ou son
renversement, la volonté de conquérir ou de préserver l’Etat
dépend de la capacité des élites à s’approprier les espaces
frontaliers, favorisant la recomposition des espaces étatiques autour
du désordre.

II – La recomposition de l’espace étatique autour du
désordre
En Afrique, la multiplication des guerres ayant pour finalité
la survie d’un régime politique remet en cause le postulat
réaliste d’un Etat Janus c’est-à-dire reposant sur deux faces
contraires : une image de paix à l’intérieur et une figure de guerre à
l’extérieur. Le rejet de toute politique de concertation et de
dialogue au profit de l’usage de la violence contre les opposants au
régime confirme que les acteurs politiques se retrouvent de plus
en plus au centre d’un continuum où les situations de guerre et
de paix, d’ordre et de désordre se confondent. Si l’Etat
n’incarne plus l’image d’un garant de l’ordre, voire si ses
représentants l’instrumentalisent à des fins de survie politique,
l’espace étatique évolue vers une généralisation du désordre,

9 C. Schmitt, La notion du politique : Théorie du partisan, Paris,
CalmannLévy, 1972, p.79
26 entendu ici à la fois comme une opportunité pour les différents
acteurs politiques de maximiser leurs intérêts et un processus de
mise en mouvement des sociétés. Le fait que les guerres
dépassent les frontières de l’Etat impliqué traduit la disparition
progressive, pour ne pas dire la confusion, de la distinction entre
sphère interne, nationale, et externe, régionale.
Au plan national, le désordre s’apparente finalement aux
conditions qui offrent des opportunités à ceux qui savent
com10ment utiliser le système étatique . Il s’agit du processus à partir
duquel certains acteurs cherchent à maximiser leurs intérêts
11dans un contexte de confusion, d’incertitudes . Face aux
difficultés que rencontrent les populations, le réflexe identitaire,
encouragé par le pouvoir politique, qui pratique une politique
du « diviser pour mieux régner », finit par l’emporter sur
l’organisation traditionnelle des modes de vie entre
communautés. Ainsi, sous la présidence de Mobutu, la loi entérine un
discours contre les étrangers, accusés d’usurper les droits des
Con12golais . Le refus d’attribuer la nationalité congolaise aux
Banyarwanda, population d’origine rwandaise réfugiée depuis
1959 au Nord Kivu, s’inscrit dans une volonté de réaffirmer une
identité nationale aux dépends des droits d’une catégorie de
population présente depuis des décennies sur le territoire
congolais. Dans les années 1990, l’invention en Côte d’Ivoire du
concept d’ « ivoirité » a ouvert la boite de Pandore. En 2003, les
miliciens Janjaweed, éleveurs de bétail et de chameaux du
Darfour central et du Sud, sont un terreau de recrutement idéal pour
le pouvoir de Khartoum, engagé dans une lutte contre la
rébellion, alors que les incidents entre les éleveurs nomades et
paysans sédentaires se multiplient.
Bien entendu, dans ce contexte, les acteurs locaux ne sont
pas les seuls concernés, les pays ou les firmes étrangères tirent
partie de l’instabilité, en contournant les embargos, en vendant
des armes aux belligérants (Soudan/Soudan du Sud), en
exploitant illégalement des matières premières (Kivu). Dans la mesure

10 Chabal et Dalloz, Africa Works: Disorder as a Political Instrument,
Londres, International African Institute, 1999, p. XVIII
11 Idem
12 La loi du 29 juin 1981 abroge celle de 1972 qui octroyait automatiquement
la nationalité à toute personne résidant au Zaïre avant 1950.
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