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L'agression libyenne

De
542 pages
La victoire de la tyrannie occidentale sur la Jamahiriya libyenne est aujourd'hui une réalité manifeste. Cette évolution fatale interpelle toute l'intelligentsia non conformiste à une démystification de cette nouvelle forme de barbarie qui se targue d'être elle-même humanitaire. Cette réflexion contribuera à éveiller la conscience, le regard, le sentiment des peuples négro-arabo-berbères afin qu'ils saisissent les facteurs réels qui sont à l'origine des évènements tels qu'ils adviennent.
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Joseph Wouako TchaleuL’AGRESSION LIBYENNE
LA DÉMOCRATIE DE GUERRE
En Libye, fgure symbolique de la résistance africaine à l’oppression,
l’impérialisme occidental décadent a étalé impudemment sa rationalité totalitaire et sa brutalité obscène, au nom d’une démocratie de guerre qui
n’est en réalité que la forme ultime de la pseudo-démocratie du « monde L’AGRESSION LIBYENNE
libre » orwellien.
La victoire de la tyrannie nécrophile occidentale sur la Jamahiriya LA DÉMOCRATIE DE GUERRE
libyenne est aujourd’hui une réalité manifeste. Cette évolution fatale
interpelle toute l’intelligentsia non conformiste à une démystifcation de
cette nouvelle forme de barbarie qui se targue d’être elle-même humanitaire.
L’auteur veut contribuer, à travers la présente réfexion, à éduquer et
à éveiller la conscience, le regard, le sentiment des peuples négro-arabo-
berbères, afn qu’ils saisissent les facteurs réels qui sont à l’origine des faits
et des événements tels qu’ils adviennent ; qu’ils comprennent enfn que
ceux par qui ont été successivement construits, acceptés, puis oubliés tous
les camps de concentration et toutes les chambres de torture et toutes les
Inquisitions de l’Histoire, ne peuvent valablement se targuer d’appartenir à
une civilisation supérieure. La chance de l’avenir pour la Nation africaine
dépend de cette prise de conscience.
Joseph Wouako Tchaleu est originaire de la République
du Cameroun. Docteur en philosophie, il est également
professeur certifé des Lycées d’Enseignement général.
Il est l’auteur de Augustin Frédéric Kodock : le
technocrate et l’homme politique (2004) ; « Fabien Eboussi Boulaga :
un bantou problématique », en collaboration avec Hubert Mono
Ndjana, in : Fabien Eboussi Boulaga : l’audace de penser (2010) ;
La nouvelle répression : Une critique marcusienne du totalitarisme à visage
libéral (2012) ; François Hollande et la Françafrique : le déf de la rupture
(2012) ; « Technoscience et puissance chez Marcien Towa », article (2013).
ISBN : 978-2-343-00933-9
50 €
L’AGRESSION LIBYENNE
Joseph Wouako Tchaleu
LA DÉMOCRATIE DE GUERRE
Défense Stratégie & Relations Internationales





L’agression libyenne

La démocratie de guerre
Collection Défense, Stratégie & Relations Internationales
(D.S.R.I)

Depuis la chute du Mur de Berlin le 09 novembre 1989 qui a
entraîné celle du Bloc socialiste est-européen dirigé et dominé
par l’Union soviétique, puis celle de l’URSS le 08 décembre
1991, signant ainsi la fin de l’affrontement entre les pays du
pacte de Varsovie et ceux de l’OTAN, la guerre a pris plusieurs
formes inédites jusqu’alors. Le terrorisme international, les
guerres asymétriques, la guerre économique se sont exacerbés
grâce au développement exponentiel des nouvelles technologies
de l’information et de la communication. Par ailleurs, la
privatisation de l’usage de la force, jusqu’alors réservé à l’Etat,
a rendu possible l’externalisation de plusieurs services de l’Etat.
En effet, plus que jamais, se vérifie l’adage de Héraclite qui
affirme que la guerre est la mère de toute chose. Tel un veilleur
qui attend l’aurore, la collection D.S.R.I scrute l’horizon de ce
nouveau siècle, décrypte et prospecte l’actualité internationale
en ses aspects politiques, diplomatiques, stratégiques et
militaires.

Déjà parus

Innocent EHUENI MANZAN, Les accords politiques
dans la résolution des conflits armés internes en Afrique,
2013.
Papa Samba NDIAYE, Les organisations internationales
africaines et le maintien de la paix : l’exemple de la
CEDEAO, 2013.
Hilaire de Prince POKAM, Le multilatéralisme franco-
africain à l’épreuve des puissances, 2013.
Jean-Baptiste NGUINI EFFA, Les hydrocarbures dans le
monde, en Afrique et au Cameroun depuis 1850, 2013.
Félicité OWONA MFEGUE, Les ressources naturelles
dans les conflits armés en République démocratique du
Congo, 2012.
Thierno Mouctar BAH, Architecture militaire
traditionnelle en Afrique de l’Ouest, 2012.
PRAO Yao Séraphin, Le franc CFA, instrument de sous-
développement, 2012.
Salim Oussène Sanka DANKORO, La scène
internationale à l’heure des menaces terroristes, 2012. Joseph WOUAKO TCHALEU





L’agression libyenne

La démocratie de guerre










Préface d’Hubert MONO NDJANA

















































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00933-9
EAN : 9782343009339 PRÉFACE
Ce livre que vous êtes en train d’ouvrir est un brûlot positif à la fois
d’histoire, d’actualité et, naturellement, de philosophie politique. Il prouve,
avec vivacité et intelligence, que les faits les plus banals, ou supposés tels,
retiennent souvent l’attention des vrais chercheurs qui les remettent au
diapason de l’histoire mondiale. L’assassinat crapuleux de Mouammar
Kadhafi que le monde entier a suivi en direct, il y a deux ans, ainsi qu’il
venait d’en être le cas, peu auparavant, pour la capture de Laurent Gbagbo
par la Communauté internationale, est déjà tombé dans les oubliettes de
l’actualité, comme un fait divers, comme la mort d’un chien vagabond sous
les roues d’une voiture à vive allure.
Mais, il y avait un regard qui veillait attentivement, non seulement contre
la banalisation d’un crime de conspiration internationale, mais sur les
mobiles mêmes de ce crime. Il apparaît en effet facile de dire, et paresseux
de se laisser dire : « c’est un dictateur, on doit le chasser ». Comme un rat. Et
le remplacer ! En fait, le problème est de savoir qui est dictateur de qui. La
méthode scientifique consiste à savoir ce qu’il y a derrière un phénomène.
Ici, la dictature. Comme fait présenté, la méthode doit chercher ce qu’il y a
derrière. Qu’est ce qui engendre ce concept en tant que phénomène, quelle
est son origine et ce qui le provoque ? Vere scire per causas, disait Bacon :
connaître véritablement, c’est connaître la cause. Il s’agit ici de la causalité
en histoire, et transversalement de la causalité sociale. C’est en cette
recherche d’une causalité que l’auteur aurait voulu ramener ici jusqu’ à
l’absolu, que cet ouvrage conforte son côté technique et qu’il éclaire le
lecteur sur la tragédie que vient de connaître la Libye, avec l’assassinat
barbare de Kadhafi en 2011. Le lecteur comprend à travers ce démontage
historique et philosophique des faits et des idées, qui s’écrit comme un
feuilleton à rebours, qu’il s’agissait d’un très vieux projet hégémonique,
transmis de génération en génération, et de siècle en siècle dans la mémoire
des oppresseurs. La volonté hégémonique des grands prédateurs ne se
distrait jamais de sa proie, une fois qu’elle a jeté sur elle son dévolu.
Apres avoir quelques fois résisté aux assauts, ou déjoué les manœuvres
de prédation et d’oppression par lesquels l’agresseur étranger veut arracher
la liberté et les biens convoités, aux fins d’asservissement et de domination,
il arrive un moment où l’attention de la proie se relâche. C’est alors que
s’abat la bête de proie qui s’installe en maître et qui organise l’oppression et
l’asservissement.
La forme de cette domination est brutale, primaire et grossière selon les
époques. Depuis l’industrialisation et l’apparition du mode de production
technoscientifique, la domination a changé d’esprit en prenant des formes
5 plus civilisées et plus ou moins humanisées comme les rapports entre le
bourgeois et le prolétaire à l’intérieur, entre « la mère patrie » et la colonie à
1l’extérieur, ou entre les puissances de « doctrine impériale » et les néo-
colonies. C’est cette forme de domination à visage libéral qui est en train de
broyer le monde du travail dans les sociétés de consommation, et d’écraser
les États souverains du Tiers-monde taxés de « dictature ». Ce concept est
donc une autocréation, une autojustification de l’agression de l’impérialisme
contemporain, celui de la « Communauté internationale », décrite par Joseph
Wouako Tchaleu comme une mobilisation panatlantiste en train de créer une
démocratie de guerre.
L’abondante érudition qui transparaît dans ce livre important finit par
accrocher le lecteur, qui en toute conséquence, n’arrive plus à s’en
décrocher. A première vue, on peut constater qu’une partie non négligeable
de l’information de l’auteur vient du Net dans sa bibliothèque Wikipédia.
Observation toute banale et scolaire d’une critique académique mesquine et
ultra-formaliste. Où veut-on que les auteurs africains, d’un tiers- monde
reculé, aillent trouver des livres de référence en direct ? Dans quelle
Bibliothèque Nationale, dans quelle Bibliothèque du Congrès ? L’essentiel
est que le chercheur ne mette pas sa folle et riche imagination en branle pour
dérouter ses lecteurs dans un dédale de mensonges et de descriptions
lunatiques, et qu’il crache ses vérités sur la base de références vérifiables.
Progressiste comme dirigeant, et moteur d’une vaste mobilisation pour
développer et unifier l’Afrique, plutôt que dictateur, tel est le grand héros
interrompu par les prédateurs occidentaux comme ses devanciers Nkrumah,
Nasser, Boumediene, Lumumba, Sankara et d’autres aussi, dont Joseph
Wouako Tchaleu raconte l’histoire et la fin tragique.
L’élimination de ces grandes figures et l’imposition corrélative des
hommes de paille concurrents, a pour objectif d’empêcher ou de différer
l’unification des entités africaines qui seront ainsi maintenues, dans la
malédiction cananéenne de la concurrence fratricide et de la servitude
volontaire. Pendant ce temps, le discours officiel qui masque cette
oppression parle d’une mondialisation néolibérale. Le présent ouvrage, La
démocratie de guerre, tome1, l’agression libyenne, vient à point nommé,
exemple de ce que nos intellectuels doivent désormais faire, pour démasquer
et dissoudre, petit à petit, quelques autres grandes illusions planétaires.

1A propos de l’auto-théorisation et de l’auto-justification de l’hégémonie, qu’on
pourrait appeler narcissisme des puissants ou complexe de Narcisse, des auteurs américains
peuvent servir de référence comme Irving Kristol, The Emerging American Imperium, ou
Richard N. Hass, The Reluctant Sheriff, qui établit une subtile distinction entre impérialisme
(européen caractérisé par la colonisation comme occupation physique) et doctrine impériale
(américaine, simple domination morale mais efficace). Citons aussi Henry Kissinger, qui
déclare dans une conférence du 12 octobre 1999 à l’Université de Dubling : « La
mondialisation est simplement une autre manière de dire domination par les Etats-Unis ».
6 La leçon essentielle que suggère en définitive ce livre dense et clair, est
simple et terrible. L’Afrique doit s’unir pour devenir forte et puissante,
comme les États-Unis d’Amérique, comme l’Union Européenne, qui ne
tirent précisément leur puissance arrogante qu’à partir de leur unification.
Après ce premier moment l’Afrique unie doit également suivre le conseil de
la Grande Royale : apprendre à lier le bois au bois, accomplir sérieusement
les efforts technoscientifiques nécessaires, pour être capable de discuter un
jour d’égale à égale avec les autres puissances. La tragique rhétorique de la
Corée du Nord, l’héroïque résistance de l’Iran, quoiqu’on dise, ne sont rien
d’autre que des accents shakespeariens, des aspirations ontologiques dans le
sens du To be or not to be.

Hubert Mono Ndjana
INTRODUCTION
2Dans mon ouvrage paru récemment, j’ai soutenu la thèse suivante : Le
totalitarisme ne présente pas seulement la figure du régime hitlérien,
mussolinien ou stalinien. Il prend également la forme d’une organisation
sociale parfaitement planifiée qui, par l’élévation du standard de vie lié au
progrès technique, mais surtout par l’endoctrinement des consciences, tend à
assimiler totalement les forces sociales et à supprimer progressivement toute
exigence de changement social qualitatif, qui impliquerait pour la vie des
individus opprimés une nouvelle orientation du processus de production et
de distribution de la richesse sociale.
Cet ouvrage est centré sur l’orientation totalitaire de la société industrielle
contemporaine, en tant qu’elle procède à l’emploi de la technoscience
comme instrument angulaire de sa domination totale sur toutes les
dimensions de l’existence privée et publique. Close à l’intérieur, cette
société s’ouvre à l’extérieur par l’expansion politique, économique et
militaire. Le système totalitaire constamment en mouvement est parfaitement
compatible avec la rationalité individualiste et le libéralisme, dont les leviers
fondateurs ne sont autres que le pluralisme des journaux et des partis
politiques, la séparation des pouvoirs, etc.
C’est pourquoi son emprise totale sur tous les continents est
particulièrement sensible en Afrique depuis quelque temps. Ici, la
souveraineté des peuples africains est soumise au diktat du nouvel Empire
capitaliste mondial. Ici aussi, la puissance d’intégration du capitalisme des
monopoles s’applique à formuler de nouveaux enjeux et à identifier les
terreaux favorables à l’expansion et à la consolidation de l’Empire. En Côte
d’Ivoire et en Lybie, deux figures symboliques de la résistance africaine à
l’oppression, l’impérialisme décadent étale impudemment sa rationalité
totalitaire et sa brutalité obscène, au nom d’une démocratie de guerre qui
n’est en réalité que la forme ultime de la pseudo-démocratie du « monde
libre » orwellien.
J’ai formulé dans ce travail des perspectives pour la libération des
sociétés pauvres et opprimées - y compris en Afrique, en mettant un accent
particulier sur le projet d’intégration des États africains en une vaste unité,
initié par le Guide de la Révolution libyenne, Mouammar Kadhafi, et qui se
mettait progressivement en place, avec notamment la création du Fonds
Monétaire Africain, de la Banque Centrale Africaine et de la Banque
Africaine des Investissements. Ces institutions financières devaient alors
sonner le glas du franc CFA, principal instrument du colonialisme français

2Voir Joseph Wouako Tchaleu, La nouvelle répression : Une critique marcusienne du
totalitarisme à visage libéral, Paris, éd. L’Harmattan, 2011.
9 en Afrique. De même, le lancement du premier satellite africain de
communication, RASCOM I, en 2007, et le second RASCOM II, en 2010,
sous l’impulsion décisive de Kadhafi, avait mis en déroute la domination du
satellite européen INTELSAT sur l’Afrique. C’était cela qui expliquait la
hargne destructive nécrophile qui s’abattait sur la Libye depuis août 2010,
sous la férule du panatlantisme américano-européen, et dont l’objectif
inavoué était de massacrer Kadhafi avec toute sa famille, de le remplacer
après coup par un supplétif docile et sans âme, pour mettre un terme à ses
initiatives révolutionnaires en faveur du développement de l’Afrique.
J’ai tenu à faire ce bref rappel introductif pour tirer au clair la vérité sur
l’agression occidentale en Libye, et, partant, justifier la présente critique
anti-barbare aujourd’hui. J’ai intitulé cette critique de la manière suivante :
La démocratiue de guerre, tome I, l’agression libyenne. Il convient
maintenant de procéder à la clarification des concepts, afin de bien
circonscrire le champ de ma critique et de mettre en saillie succinctement la
signification réelle de ces concepts qui vont sous-tendre toute l’analyse qui
va suivre.
Démocratie : on entend, par ce terme, le pouvoir du peuple, par le peuple
et pour le peuple. Ici, le peuple est censé exercer le pouvoir, soit par entente
directe (démocratie directe), soit par le moyen de la représentation
(démocratie représentative).
La forme réalisée de la démocratie représentative, en Occident, était
radicalement opposée à la pratique de la démocratie directe, instaurée par
Kadhafi, en Libye. Ainsi, cette opposition découlait de la différence qui
existait entre la conception de la représentation, substrat de la démocratie
libérale, et la conception du consensus, socle de la démocratie directe.
Dans une démocratie directe, tous les citoyens se réunissaient en corps,
sans l’intermédiaire de représentants élus ou désignés, et participaient à la
prise des décisions publiques. Ce type de système était praticable
uniquement pour un nombre réduit de citoyens, à l’intérieur d’une
communauté restreinte ou d’un groupe ethnique ou tribal, d’un syndicat, etc.,
où les membres pouvaient se retrouver sur un espace public unique, pour
débattre et prendre une décision par le biais d’un consensus ou par un vote à
la majorité des membres présents. Cette forme de démocratie correspondait
au système décrit par Rousseau, et qu’il considérait comme le meilleur
système politique.
Aujourd’hui, la forme dominante de démocratie, au niveau des
agglomérations de plus de cinquante mille ou de nations de cinquante
millions d’habitants, c’est la démocratie représentative. Les citoyens sont
appelés à élire des représentants chargés de prendre des décisions politiques,
de légiférer et d’administrer des projets pour l’intérêt général. Ces
représentants sont censés délibérer, au nom du peuple, sur des questions de
caractère public.
10 Guerre : c’est un nom féminin qui provient du francique werra. Il
s’entend dans plusieurs sens : 1- Lutte armée entre États : Situation de conflit
qu’elle implique. On parle dans ce sens de guerre totale, comportant tous les
moyens de lutte et visant à l’anéantissement de l’adversaire. Telle fut la
conception formulée par les théoriciens du national-socialisme
epangermaniste à la fin du 19 siècle. Cette conception avait d’ailleurs exercé
une influence considérable sur l’idéologie de la société de guerre post-
hitlérienne ; guerre chimique, nucléaire, biologique, où sont employées les
armes de destruction massive chimiques, nucléaires, biologiques. Il en était
ainsi des bombardements atomiques des villes japonaises de Hiroshima et de
Nagazaki par les forces de frappe nucléaires des États-Unis d’Amérique au
cours de la Deuxième Guerre mondiale, autant que de la destruction totale
des villes et villages entiers du Vietnam au Napalm par les Américains dans
les années 70. Il en était ainsi également des chambres à gaz du Troisième
Reich hitlérien destinées au génocide des Juifs durant les années 30 à 40 ;
petite guerre, guerre de harcèlement, exercice, simulacre de combat. On
parle souvent dans ce sens de manœuvres militaires dont l’objectif est
d’étaler la puissance d’une nation ou d’une coalition à la face de ses ennemis
réels ou potentiels.
2- Lutte entre les puissances, menée parallèlement à ou en dehors d’un
conflit armé. C’est le cas de la guerre économique, mettant à contribution
des mesures de rétorsion telles que l’embargo, le dumping ; guerre des
ondes, consistant à utiliser les médias audiovisuels et cybernétiques comme
moyen de propagande et de manipulation de l’opinion. La propagande
médiatique joue un rôle fondamental dans l’expansion mondiale du
capitalisme des monopoles qui prend aujourd’hui la forme de la
mondialisation ; guerre froide, hostilité latente, qui n’aboutit pas au conflit
armé, dans les relations internationales, notamment entre les grandes
puissances. Cette hostilité latente a mis aux prises pendant plus de 40 ans les
deux blocs antagonistes qui se sont constitués au sortir de la Deuxième
Guerre mondiale, à savoir : Le bloc de l’Est, communiste, regroupé au sein
du Pacte de Varsovie et dominé par l’Union Soviétique, et le bloc de l’Ouest,
capitaliste, réuni au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord
(OTAN) et dominé par les États-Unis d’Amérique ; guerre des étoiles, nom
communément attribué à l’Initiative de Défense Stratégique (IDS) conduite
par le président américain Ronald Reagan dans les années 80, et dont la
finalité était d’assurer la suprématie militaire des États-Unis à l’égard de
l’Union Soviétique.
Agression : C’est un nom féminin qui signifie : 1- Attaque non-
provoquée et brutale. 2-Atteinte à l’intégrité psychologique ou physiologique
des personnes, due à l’environnement visuel, sonore. Par exemple, les
attaques de la civilisation de masse. Il convient de préciser ici la signification
réelle de l’expression « attaque non-provoquée et brutale ». Celle-ci ne vise
pas à protéger la vie contre les facteurs qui cherchent à la nier. Car, elle
11 comporte en elle-même sa finalité propre comme son but : La destruction.
C’est en ce sens que Fromm emploie le terme « destruction maligne ». Pour
lui, « il ne faut pas oublier que la destructivité maligne est spécifiquement
humaine et qu’elle ne dérive pas d’un instinct animal… Elle est, chez
certains individus et dans certaines cultures - et ne l’est pas pour d’autres -
3l’une des passions dominantes et puissantes » . Cette agressivité maligne
jalonne toute l’histoire humaine. Elle est exacerbée dans les cultures dites
occidentales ou civilisées.
Une fois achevée la clarification des concepts ci-dessus, je formule la
thèse que je soutiens dans cette réflexion en ces termes : La guerre menée en
Libye par l’Occident civilisateur et sa valetaille, réunis au sein de
l’Organisation des Nations Unies et de son bras séculier l’OTAN, aux fins de
« protéger les civils » et de « libérer le peuple libyen » du joug du « dictateur
fou » Mouammar Kadhafi, qui a régné sur la Libye d’une « main de fer »
pendant 42 ans ; cette guerre, dis-je, tout comme celles qui l’ont précédé en
Irak, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, est la dernière phase d’un projet
historique spécifique, enraciné dans la civilisation occidentale, à savoir : Le
déploiement de la praxis socio-historique comme simple support de
l’agression. Cette agression trouve son origine dans les rapports de
domination qui remontent aux siècles de l’impérialisme « hellénico-
4hellénistique » et qui se poursuivent aujourd’hui sous la gangue de la
mondialisation de la démocratie libérale.
Au cours de mes recherches sur les causes réelles de la tragédie libyenne,
j’ai découvert que la Libye faisait partie intégrante de ce fantastique foyer
culturel négro-berbère anciennement structuré autour de la Méditerranée
6000 ans avant Jésus-Christ et dont les figures représentatives furent :
l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban, Israël, la Turquie, etc.
Je parle de « foyer culturel négro-berbère » parce que c’est là qu’est
ancrée la civilisation africaine originelle que l’on a souvent nommée à tort
« civilisation arabo-berbère », celle-ci n’ayant fait son apparition que sous
les cendres de celle-là.
Le foyer culturel négro-berbère, de par son mode d’organisation et de
fonctionnement, a montré, tout le temps qu’a duré son existence, que
l’agressivité n’est pas une donnée instinctive de l’homme ; que l’homme est
loin d’être l’animal brutal et destructeur, la bête sauvage qui, dans des
circonstances propices, n’a plus d’égard pour son espèce, et que nous voyons
constamment en mouvement à des périodes avancées de la civilisation.
La rencontre de ce foyer culturel négro-berbère éminemment humain
avec la civilisation occidentale s’est effectuée sous la forme du « choc de la

3 Erich Fromm, La passion de détruire, Paris, éd. Robert Laffont, 2002, p.33.
4J’emploie ce terme pour caractériser la civilisation grecque antique, dite hellénique, qui avait
posé les jalons de ce qu’on appelle aujourd’hui civilisation hellénistique ou occidentale.
L’histoire de l’Occident procède donc de ce fondement originel.
12 différence ». C’est à partir de ce choc initial qu’est né le dualisme
barbarie/civilisation, tradition/modernité, dualisme au moyen duquel fut mis
en exergue le « miracle grec », dénotant l’accès de la Grèce à la rationalité,
faveur exclusive concédée par les dieux de l’Olympe à la cité des citoyens
athéniens, tandis que les autres, les négro-berbères, seraient restés plongés
dans l’infra-humanité et dans la barbarie.
Le « miracle grec », fondement ontologique de la civilisation occidentale,
c’était celui d’une praxis socio-historique, qui, en tant que corps politique
jouissant de la dignité de l’autodétermination et se structurant en fonction de
relations socio-économiques, se développa sur la base du rapport originaire
de la domination et de la servitude. Ce rapport fondamental fut rationalisé -
notamment par Platon et par Aristote - et apparaissait alors comme l’ordre
naturel, nécessaire et indépassable, des choses. Dans ce contexte, la
domination grecque sur la Libye, dans l’Antiquité, qui s’accompagna de la
destruction du fond culturel autochtone, représentait, aux yeux des Grecs, la
dialectique même de la raison procédant à son autoréalisation.
La civilisation grecque hellénique, modèle auto-affirmé de la civilisation
humaine, fut reçue en héritage par l’impérialisme romain, qui entreprit de
consolider sa domination sur la Libye plus fermement que le modèle
inspirateur. Tandis que chez les Grecs, le Maître pouvait encore dialoguer
avec l’esclave et philosopher en sa compagnie sur l’Agora, chez les
Romains, ce rapport de dépendance personnelle disparaissait. Ici, le Maître
exerçait un pouvoir absolu de vie et de mort sur l’esclave. Et le peuple
libyen, assujetti à cette praxis socio-historique inhumaine, était ravalé au
plus extrême abrutissement.
Certes, on trouva un moyen pour rendre cette servitude supportable, à
travers la vente de l’illusion de la félicité dans une existence future. La
jouissance et la vérité constituant les privilèges exclusifs d’une minorité
oisive, la masse laborieuse soumise à la servitude du travail pourra
surmonter sa condition servile dans une vie supraterrestre. Ce fut en ce sens
que la religion, en l’occurrence le christianisme, se révéla être un moyen
efficace pour vaincre les résistances à la servitude et continuer à dominer.
Ce fut encore sur ce fondement socio-historique et religieux que la
conquête arabe parvint à s’imposer en Libye, en créant par là une civilisation
arabo-berbère régie par les préceptes de l’islam.
On a souvent présenté les agréments fallacieux et le bien-être cruel de la
société moderne comme étant les réussites les plus remarquables d’une
société parvenue au terme de son évolution, en tant qu’elle rendait possible
le développement des potentialités et des facultés de l’esprit humain. On
visait par là à montrer que la société moderne rompait radicalement avec la
praxis socio-historique de sa devancière antique et médiévale, en élargissant
le domaine de la liberté et en améliorant la condition humaine. Cela était vrai
dans une certaine mesure, excepté le cas des parias, des marginaux, des
13 peuples opprimés et de toutes les victimes de ce système d’oppression de
plus en plus rationalisé.
Dès le départ, la société occidentale moderne avait radicalement
bouleversé l’ancienne conception selon laquelle la jouissance et la vérité
étaient réservés exclusivement à une minorité privilégiée et oisive, tandis
que la masse corvéable restait assujettie à la servitude du travail. Suivant la
rationalité bourgeoise libérale - chez Locke, Montesquieu, Stuart Mill - la
civilisation devait revêtir un caractère universel, et, partant, le rapport de
l’homme aux valeurs les plus élevées de la civilisation devait aussi revêtir un
caractère universel. Donc, le nouvel ordre d’existence caractéristique de la
bourgeoisie libérale substituait, à l’inégalité réelle, une égalité abstraite qui
conférait aux hommes une participation équitable aux valeurs universelles de
la civilisation. Chaque homme, étant désormais déterminé en fonction de la
loi du marché, comme acheteur ou comme vendeur de la force de travail,
cette égalité abstraite s’étendait aussi à ses relations avec la jouissance et
avec la vérité.
Ainsi, dans cette société d’exploitation, la rationalité individualiste et le
libéralisme formaient ensemble l’étau qui consolidait la domination encore
plus efficacement que l’absolutisme féodal. Cette domination totale était
articulée autour de deux praxis socio-historiques, pour lesquelles la Libye
constituait un enjeu important : Le fascisme mussolinien, héritier de
l’impérialisme romain, et le fascisme à visage libéral, héritier de l’ascension
combative de la société bourgeoise.
Le fascisme italien, instauré par Mussolini, était sous-tendu par la
doctrine - celle de Machiavel notamment - et par la pratique établissant un
système fortement hiérarchisé, corporatiste et nationaliste. Il voulait en finir
avec les roueries de la société bourgeoise libérale et proclamait la
prééminence de la totalité ou de la communauté sur l’individu ou le
particulier. Suivant son orientation antilibérale, naturaliste et raciste, il ne
cessait de proclamer les qualités naturelles de la totalité représentée par le
peuple. Celui-ci restait marqué par le sang et c’était de la terre natale qu’il
tenait sa puissance et sa subsistance irréductibles.
Le fascisme mussolinien préconisait une politique expansionniste dont la
mise en œuvre permanente reposait sur une aristocratie de race et sur le
militarisme. Ce fut ainsi que le déploiement des faisceaux italiens de combat
esur le terrain, en Libye, au début du 20 siècle, constitua à la fois un
renouvellement et un perfectionnement de l’idéologie de l’impérialisme
romain.
Le fascisme mussolinien instaura la citoyenneté italienne libyque, et, face
à la résistance de plus en plus croissante des Libyens, il n’hésita pas à
recourir aux moyens modernes de la guerre - aviation, chars, canons - pour
écraser la résistance libyenne et perpétuer le système d’oppression. Ainsi fut
expérimenté ce qui devint plus tard la pierre angulaire du nazisme hitlérien :
le camp de concentration. D’où l’alliance conclue entre les deux formes de
14 totalitarismes qui se donnèrent alors la main pour ébranler l’architecture de
la société bourgeoise libérale, et, par voie de conséquence, établir un mode
de vie spécifiquement fasciste en Europe et en Afrique.
À l’encontre du péril fasciste-nazi, qui menaçait de l’ébranler jusque dans
ses fondements, la société bourgeoise libérale se trouva obligée de combattre
pour sa propre survie. C’était la survie d’un système d’exploitation à visage
libéral qui fut ici engagée. Dans ce contexte, la Libye dépendante et
coloniale constituait un théâtre propice à la contre-offensive libérale en
Afrique.
La défaite du fascisme hitlérien et mussolinien donna alors la possibilité
aux forces alliées - Etats-Unis, Grande-Bretagne, France - de stabiliser leurs
rapports de force dans les territoires naguère sous domination allemande et
italienne, dont la Libye fasciste.
L’occupation alliée en Libye s’effectua sur le fondement d’une partition
du pays en trois entités jouissant d’une indépendance formelle et factice :
l’Émirat de Cyrénaïque, l’État de Tripolitaine et l’État du Fezzan.
Par la suite, les puissances libérales coloniales consentirent à unifier le
pays et cela en le transformant en un royaume fédéral à la tête duquel fut
placé un monarque félon à la solde des occupants.
Cette situation de domination néocoloniale ne pouvait laisser indifférent
ce jeune capitaine de 27 ans, Mouammar Kadhafi, qui, dès la fin des années
50, décida, avec l’aide de ses compagnons d’armes, de mettre en échec, sans
effusion de sang, ce système de domination et d’édifier une société libyenne
authentiquement humaine, selon les voies tracées par le socialisme. Il
s’agissait moins d’une nouvelle tentative d’hypostase du socialisme que de
l’élaboration d’une nouvelle théorie révolutionnaire qui renvoyait dos-à-dos
les deux théories révolutionnaires dominantes : La théorie bourgeoise
libérale et la théorie soviétique élaborée par Lénine.
La théorie révolutionnaire de Kadhafi se voulait à la fois socialiste et
panarabe. En cela, elle était redevable aux idées déjà développées par Nasser
dans le même sens. L’identité arabe était ici l’étai qui devait assurer la
puissance et l’indépendance de la Nation arabe socialiste à l’égard de
l’impérialisme occidental.
Aussi, Kadhafi posa les jalons pour la réalisation de la nouvelle théorie
révolutionnaire, à travers la mise en place de « l’État des masses », qu’il
nomma justement pour cela « Jamahiriya arabe libyenne populaire et
socialiste ». Ce qui distinguait le nouvel État socialiste de son devancier
soviétique, c’était qu’il n’y existait pas d’avant-garde révolutionnaire qui
monopolisait l’appareil d’État. La gestion de l’État se faisait au moyen des
comités révolutionnaires organisés à tous les échelons de la vie publique. Par
conséquent, la production et la distribution de la richesse sociale incombait
au peuple lui-même.
Cette orientation sans précédent de la révolution socialiste libyenne, qui
assurait au peuple libyen les conditions équitables d’accès au bien-être,
15 heurta de front les velléités impérialistes et bellicistes du « monde libre »
orwellien. Ce fut à partir de cette ligne de fracture que l’essor de la
Jamahiriya fut confronté à ses limites objectives, systématiquement
provoquées par l’échec de la construction de la Nation socialiste arabe.
L’engourdissement de la Jamahiriya libyenne advint dans des
circonstances marquées par l’assujettissement de la plupart des États arabes
aux intérêts de la domination occidentale, de telle sorte que le socialisme
libyen se trouva confronté à un isolement de plus en plus croissant. Cet état
de choses fut accentué par les représailles massives de l’Occident contre la
Libye et cela du fait de la déliquescence de l’expérience socialiste et de la
montée de l’unilatéralisme panatlantiste.
Dans ce contexte particulièrement délétère, le socialisme libyen devait
encore faire face à la menace de l’islamisme radical. Le système devint
progressivement rigide et sombra dans la répression brutale. De nouveau, la
révolution socialiste fut réifiée, hypostasiée.
Mis au ban de la « Communauté internationale » et rangé dans le registre
des « États voyous » qui finançaient le terrorisme international
antioccidental, le régime libyen tenta de garantir sa survie en négociant des
compromis destructeurs avec ses bourreaux. Il en était ainsi de l’abandon par
la Libye de l’initiative de financement du terrorisme, de l’arrêt de son
programme de Défense stratégique, des négociations scabreuses avec le FMI
et la Banque mondiale, et de sa collaboration dans la lutte contre
l’immigration clandestine en Europe.
De par la pression des circonstances objectives, Kadhafi fut amené à
semer les germes de la destruction de la Jamahiriya libyenne. Et ce que l’on
appelait « le printemps arabe » avait simplement hâté cette destruction.
La propagande occidentale panatlantiste avait cru voir dans l’irruption
des foules dans la partie arabe du continent africain - notamment en Tunisie,
en Égypte, en Libye - l’avènement d’une nouvelle espérance pour les
peuples de cette région, espérance marquée par la promesse de bonheur dans
la démocratie et dans la liberté en faveur de ces peuples trop longtemps
restés captifs des cuirasses de régimes dictatoriaux. L’Occident panatlantiste
avait saisi l’occasion de ce transport compulsif de foules hystériques, pour
mettre à nouveau sur le tapis le mythe suranné de sa mission civilisatrice. Il
s’agissait alors d’aider ces peuples opprimés à se réapproprier les valeurs du
« monde libre », en vue d’accéder à l’autodétermination.
Dans cette perspective, le cas libyen était particulièrement révélateur de
cette tendance expansionniste et agressive de l’Occident libérateur. L’on
assistait à l’émergence dans l’espace public international d’une
rationalité spécifique : La rationalité réaliste du droit et la déduction
unilatéraliste de l’intersubjectivité et de la relation juridique, qui étaient ici
les ressorts idéologiques de l’agression de la « Communauté internationale »
contre l’État souverain de Libye. Le texte fondateur de l’ONU, c'est-à-dire sa
Charte, se révéla à l’analyse comme le bréviaire du ressentiment et de la
16 vengeance de l’Occident panatlantiste à l’encontre des États situés dans
« l’axe du mal ». Pour légitimer ses tendances destructives, l’Occident avait
subrepticement introduit et fait valider à l’ONU, la notion de « devoir
d’ingérence humanitaire », qu’il fallait entendre dans son sens réel comme
une éthique de la tyrannie revêtue du masque de la bienfaisance.
L’Occident s’était ainsi arrogé le droit d’intervenir dans les affaires
intérieures des États souverains moins puissants et peu équipés en zones
d’influence, au motif allégué de protéger les populations menacées
d’extermination. Or, à la vérité, cette vertu humanitariste n’était autre qu’une
autre tentative malheureuse pour justifier les crimes contre l’humanité que
l’Occident commet encore aujourd’hui. Elle justifierait aussi les crimes à
venir.
En Libye, la tyrannie nécrophile de l’Occident, pour se justifier, s’était
amplement servie des méthodes fascistes de conditionnement et
d’endoctrinement, pour enrôler dans son entreprise démentielle contre la
Libye, des organisations à vocation régionale comme la Ligue Arabe et
l’Union Africaine. La voie était ainsi ouverte, à la faveur d’une résolution
scélérate votée à l’ONU - avec la caution passive de la Chine et de la Russie
- à la justification des crimes atroces commis par les bombardements
intensifs de l’OTAN, contre les membres du régime Kadhafi, de sa famille,
de son ethnie et contre les « mercenaires » préfabriqués négro-africains, qui
étaient jusqu’alors des marginaux recueillis, soignés et hébergés par Kadhafi.
La propagande ambiante essaya de minimiser ce qu’il était convenu de
qualifier de génocide perpétré par l’OTAN et par les rebelles stipendiés,
contre les régions et les tribus favorables à Kadhafi. La destruction totale de
Syrte, la région natale de Kadhafi, en fut un exemple frappant.
L’apothéose du génocide fut vécue sous la forme des assassinats
crapuleux de Kadhafi, de son fils Moatassem et des membres de son régime,
assassinats ayant suscité chez leurs commanditaires des attitudes de fierté
hautaine et des festivités nécrophiles.
J’entends le terme « nécrophile » ici dans le sens que lui confère Fromm,
à savoir : « La nécrophilie, dans le sens caractérologique, peut être définie
comme l’attrait passionné de tout ce qui est mort, putréfié, en
décomposition, morbide ; elle est la passion de transformer ce qui est vivant
en quelque chose qui est privé de vie ; de détruire pour le plaisir de détruire ;
de s’intéresser exclusivement à tout ce qui est purement mécanique. C’est la
5passion de mettre en morceaux les structures vivantes » .
La victoire de la tyrannie nécrophile occidentale sur la Jamahiriya
libyenne est aujourd’hui une réalité manifeste. Cette évolution fatale
interpelle toute l’intelligentsia non-conformiste à une démystification de
cette nouvelle forme de barbarie qui se targue d’être elle-même humanitaire.
Pour cela, l’intelligentsia non-conformiste a le devoir de contribuer à la

5Erich Fromm, op. cit., p.345.
17 construction de la Nation négro-arabo-berbère en Afrique. Cet engagement
historique présuppose la mise en saillie des vraies causes de la destruction de
la Jamahiriya libyenne, qui ne sont pas celle exhibées grossièrement par
l’ONU et par son appareil militaire et stratégique. Les vraies causes de la
destructivité nécrophile en Libye doivent être trouvées du côté des initiatives
sans précédent prises par Kadhafi pour une indépendance réelle de l’Afrique
à l’égard du néocolonialisme occidental, notamment les immenses
ressources financières qu’il mobilisa dans le cadre du financement du
développement en Afrique.
C’était ce projet historique de type nouveau qui devait rendre possible
l’édification d’une authentique Nation négro-arabo-berbère, qui fut mis en
échec par l’idéologie et par la pratique pseudo-démocratique du « monde
libre » occidental.
L’intelligentsia radicale doit alors montrer sans complaisance que
l’avenir d’un monde unipolaire subordonné au diktat de l’Occident est
purement et simplement l’avenir d’une désillusion. Celle-ci participe de la
construction d’un univers fantasmatique où l’imposture de la démocratie de
guerre et la montée de l’islamisme radical dans les pays « libérés » de la
répression des régimes dictatoriaux, apparaissent comme des avatars du
nouveau monde de la non-liberté qui advient. Un monde entièrement dominé
par la rationalité destructive de l’Occident et sa force sinistre.
En revanche, une période de transition s’ouvre pour les forces
progressistes panafricaines, notamment une jeunesse désaliénée et alliée à
une intelligentsia radicale. Ce but atteint, la construction de la Nation-négro-
arabo-berbère en Afrique deviendrait chez ces forces un besoin vital,
« biologique » : Le besoin de se libérer du rapport mondial de domination
intolérable.
Cet engagement historique de la jeunesse et de l’intelligentsia non-
conformiste intègre l’héritage légué à la postérité africaine par les
précurseurs du mouvement panafricaniste : Garvey, Nkrumah, Lumumba,
Kadhafi, etc. À partir de cet héritage historique, il s’agira, pour les forces
panafricaines, de démystifier ce funeste projet de partition du continent
africain élaboré par l’Europe et nommé à dessein « Union pour la
Méditerranée ». Ce projet à connotation raciste vise à séparer les États
africains de la côte méditerranéenne des États subsahariens et à rattacher
ceux-là à l’Europe. La lutte contre cette partition de l’Afrique avait occupé
une place importante dans la politique anti-impérialiste de Kadhafi.
L’advenue à l’effectivité de la Communauté négro-arabo-berbère passe
par l’éviction du projet européen d’assimilation transméditerranéen. À cet
effet, une nouvelle organisation politique panafricaine devra être mise en
place par le biais des comités régionaux et locaux. Cette nouvelle forme
d’organisation politique devra être régie par le principe de la laïcité.
Elle seule pourra garantir le contrôle de la production et de la
distribution de la richesse sociale en Afrique par les producteurs immédiats,
18 autant que la sécurité et l’intégrité du continent africain par rapport à l’ogre
panatlantiste.
Au plan méthodologique, ainsi qu’on peut le constater à la lumière du
propos liminaire qui précède, ma critique est fondamentalement sociale, en
tant qu’elle intègre dans sa démarche la négation historique fondée sur la
contradiction et la transcendance. Je mets en cause les déterminations de la
praxis socio-historique dominante en Libye dans les termes de son
inadéquation interne. Ma critique consiste donc à réfuter la rationalité
fasciste libérale en vigueur et son orientation belliciste. Elle débouche sur la
construction d’une Nation négro-arabo-berbère débarrassée des stigmates de
la misère et de l’oppression.
Ma critique comprend trois parties :
I- Dans la première partie je traite de l’agression occidentale en Libye
à l’époque antique et médiévale. Cette partie s’ouvre sur un aperçu
« préhistorique » qui met en exergue l’émergence et le rayonnement de la
civilisation libyenne pré-agressive. Cette civilisation originelle est dite
« négro-berbère ». Ensuite, je mets en saillie les formes rationalisées de
l’agression occidentale à travers les puissances en mouvement ci-après : la
Grèce, la Rome, les Arabes.
II- La deuxième partie est centrée sur l’agression moderne en Libye. Ici,
je m’applique à analyser les figures modernes de l’agression occidentale,
notamment l’Empire Ottoman, l’Italie fasciste, les États-Unis d’Amérique, la
Grande-Bretagne, la France.
III-Dans la troisième partie, je mets en lumière les perspectives pour la
construction de la Nation négro-arabo-berbère en Afrique.
Je veux contribuer, à travers la présente réflexion, à éduquer et à éveiller
la conscience, le regard, le sentiment des peuples négro-arabo-berbères, afin
qu’ils saisissent les facteurs réels qui sont à l’origine des faits et des
événements tels qu’ils adviennent ; qu’ils comprennent enfin que ceux par
qui ont été successivement construits, acceptés, puis oubliés tous les camps
de concentration et toutes les chambres de tortures et des Inquisitions de
l’Histoire, ne peuvent valablement se targuer d’appartenir à une civilisation
supérieure. La chance de l’avenir pour la Nation africaine dépend de cette
prise de conscience. PREMIÈRE PARTIE
L’AGRESSION ANTIQUE ET MÉDIÉVALE
Cette première partie de ma critique est centrée sur l’agression
occidentale en Libye, à l’époque antique et médiévale. Cette époque
constitua une étape décisive dans la construction et l’évolution de la
civilisation. Ce fut cette évolution qui donna sa pleine signification au mot
« histoire ». Les données paléontologiques et anthropologiques disponibles
montrent à suffisance que la Libye appartenait à ce fantastique foyer culturel
négro-berbère qui s’était structuré autrefois autour de la mer Méditerranée
6000 ans avant Jésus-Christ, et dont les principales figures d’émergence
furent : l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, Israël, la Turquie, etc.
J’appelle ce foyer culturel originel « négro-berbère » parce qu’il constitue
le socle primordial de la civilisation africaine que l’on désigne parfois à tort
« civilisation arabo-berbère », celle-ci n’ayant fait son apparition que sur les
cendres du foyer originel. Le foyer culturel négro-berbère, de par son mode
d’organisation et de fonctionnement, administra la preuve, au cours de son
existence, que l’agressivité n’est pas une formation de caractère
spécifiquement humain ; que l’homme peut vivre en harmonie avec son
semblable dans leur milieu de vie commun ; que l’homme n’est pas cet
animal brutal et destructeur, la bête sauvage qui, dans des conditions
favorables, n’a plus d’égard pour son espèce.
La rencontre du foyer culturel négro-berbère, authentiquement humain et
non-agressif, avec la civilisation occidentale, se déroula sous la forme du
« choc de la différence ». Ce fut à partir de ce choc initial que naquit le
dualisme barbarie/civilisation, tradition/modernité, dualisme au moyen
duquel fut exalté le « miracle grec », dénotant l’accès de la Grèce à la
rationalité et à l’humanité, faveurs exclusives concédées par les dieux de
l’Olympe à la cité-Etat des citoyens athéniens, tandis que les autres, les
négro-berbères, victimes de l’agression grecque, seraient restés plongés dans
l’infra-humanité et dans la mentalité primitive.
Le « miracle grec », fondement ontologique et historique de la
civilisation occidentale, était celui d’une pratique socio-historique qui, en
tant que corps politique jouissant de la dignité de l’autodétermination et se
structurant en fonction des relations socio-économiques déterminées, se
développait sur la base du rapport domination/servitude. Ce rapport
fondamental fut théorisé notamment par Platon et par Aristote, qui le
présentèrent comme l’ordre naturel, nécessaire et indépassable des choses.
Ce fut pourquoi la domination grecque sur la Libye, dans l’Antiquité, qui
s’accompagna de la destruction du fond culturel autochtone, fut considérée
21 par les Grecs comme la dialectique même de la raison procédant à son
autoréalisation.
Il est facile de comprendre pourquoi la civilisation hellénique s’affirma
comme le modèle de civilisation par excellence, et pourquoi elle exerça une
influence si importante dans l’Histoire. Elle fut d’abord reçue en héritage par
l’impérialisme romain, qui s’en servit pour consolider sa domination sur la
Libye plus fermement que le modèle de référence. Alors que chez les Grecs
le Maître pouvait encore dialoguer avec l’esclave et philosopher en sa
compagnie sur l’Agora, chez les Romains, au contraire, ce rapport de
dépendance personnel disparaissait. Ici, le Maître exerçait un pouvoir total
de vie et de mort sur l’esclave. Par conséquent, le peuple libyen, assujetti à
cette pratique socio-historique inhumaine, était ravalé au plus extrême
abrutissement.
Certes, on trouva un moyen pour rendre cette servitude supportable, à
travers la promotion de l’illusion de la félicité dans une existence future. La
jouissance et la vérité étant réservées à une minorité dominatrice et oisive, la
masse laborieuse soumise à la servitude du travail pourra surmonter sa
condition servile dans une vie supraterrestre. Ce fut dans ce contexte de
conditionnement psychologique que la religion, en l’occurrence le
christianisme, se révéla être un moyen efficace pour vaincre les résistances à
la servitude et perpétuer la domination.
Ce fut aussi sur ce fondement socio-historique que la conquête arabe
parvint à s’imposer en Libye, en se réappropriant l’héritage gréco-romain et
en créant par là une civilisation dite « arabo-berbère » régie par les préceptes
de l’islam. Ce fut à partir de l’introduction de l’élément religieux islamique
dans la société libyenne que la nouvelle civilisation vit le jour, privant ainsi
la Libye de son lien ombilical avec le foyer culturel originel.
La théorisation arabe de la domination n’était autre qu’un renouvellement
de la théorisation Grecque. Ainsi, les théoriciens arabes - Averroès,
Avicenne, etc. - s’appliquèrent à vulgariser les pensées de leurs devanciers
Grecs en les subordonnant à l’islam.
Ma démarche dans la présente partie est articulée autour de quatre
chapitres :
Le chapitre I est un aperçu préhistorique, en tant qu’il met au jour les
éléments structurants du foyer culturel négro-berbère. Pour cela, je m’appuie
sur les matériaux qui proviennent des recherches paléontologiques et
anthropologiques, et qui me permettent d’établir que la Libye antique faisait
partie du foyer culturel négro-berbère, qui s’était construit du Paléolithique
moyen au Néolithique, autour de la Méditerranée, au moins 6000 ans avant
Jésus-Christ. C’était dans ce foyer culturel que les valeurs authentiques de
l’humanité furent élevées à la plus haute dignité.
Le chapitre II traite de la domination grecque sur la Libye. Il met en
saillie la pratique historique grecque et sa conception de l’homme et de la
22 société. Cela ouvre la voie à l’intelligibilité du mode de vie grec axé sur
l’inégalité et l’esclavage, moteur de son expansion en Libye.
Le chapitre III porte sur l’impérialisme romain, tel qu’il se déploya en
Libye à partir de l’héritage grec. L’Empire ainsi constitué utilisa
efficacement le facteur religieux - le christianisme - comme l’arme
spirituelle de son emprise totale sur la Libye.
Le chapitre IV traite de la conquête arabe, en ce qu’elle mit un terme à la
tutelle gréco-égyptienne sur la Libye, et qu’elle déboucha sur l’édification
d’une civilisation arabo-berbère qui entraîna la destruction du fond culturel
négro-berbère.




CHAPITRE I
APERÇU PRÉHISTORIQUE
Cet aperçu est dit « préhistorique » pour autant qu’il décrive un mode
d’organisation sociale et une pratique culturelle qui prirent forme 6000 ans
avant le début de notre ère, que l’on situe habituellement à la naissance de
Jésus-Christ, point d’ancrage de l’Histoire, entendue comme le temps et le
lieu de l’autoréalisation du sujet humain. Donc, l’Histoire ainsi entendue
constitue le socle du progrès des facultés et de l’esprit humain par rapport
aux modes de pensées obscurantistes et régressifs, caractéristiques de la
société humaine primitive, dite « préhistorique ». Or, les données
paléontologiques et anthropologiques disponibles montrent avec une clarté
frappante que l’architecture de l’histoire humaine ne présente pas toujours
un progrès dans l’ordre de l’humain, dès lors que l’homme souffre sous le
poids mort de ses possessions.
En fait, la Libye préhistorique procédait de ce foyer culturel négro-
berbère qui se structura autour de la Méditerranée et qui se développa du
Paléolithique moyen au Néolithique, et dont les principales figures
d’émergence furent : L’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Irak, le Liban, Israël, la
Turquie, etc.
La valeur symbolique de ce foyer culturel consiste en ce qu’il montre que
le dualisme barbarie/civilisation, tradition/modernité, est essentiellement
idéologique en tant qu’il vise à légitimer les structures organisées du
principe de réalité autant que les intérêts de la domination occidentale.
Le foyer culturel négro-berbère originel et pré-agressif se développa
autour de deux axes spatio-temporels : D’une part, le Paléolithique moyen,
marqué par l’existence de deux types d’hommes : L’Atérien et le
Moustérien. D’autre part, le Néolithique, caractérisé par l’apparition des
Caspiens négroïdes, l’arrivée des pasteurs indo-européens et par
l’ethnogenèse berbère.
I-Le Paléolithique moyen
La Libye est un pays situé au Nord de l’Afrique. Son nom dérive de celui
du peuple appelé Libou dans l’Antiquité. Seulement, « la datation absolue
fiable pour le Paléolithique moyen de l’Afrique du Nord en est encore à ses
6débuts » . Dans ce cas, mon explication de la préhistoire de la Libye dans le
Paléolithique moyen ne saurait se fonder sur des certitudes irrévocables. Les
données paléontologiques et anthropologiques disponibles sont fondées pour

6Wikipédia/Histoire de la Libye.
25 une large part sur des conjectures et non sur des faits objectifs. Car, « la
séquence du Paléolithique moyen se trouve au-delà des possibilités de
7datation par le carbone 14 » .
J’utilise ces données ici comme des hypothèses fécondes pour montrer
qu’il a existé une civilisation humaine pré-agressive révoquant en doute la
thèse de l’agressivité comme une donnée instinctive de l’homme. Toutefois,
les déterminations chronologiques procèdent « d’autres techniques comme la
8thermoluminescence, l’ESR et l’OSL » . Le type d’homme ayant vécu au
cours des temps préhistoriques apparaît sous les figures de l’Atérien et du
Moustérien, reconstitués sur la base d’outils divers et de fossiles.
I-1- L’Atérien
Ce type d’homme fut désigné comme l’ancêtre du foyer culturel négro-
berbère. Il aurait vécu essentiellement dans le « Maghreb », qui signifie :
« Le levant ». C’est l’ensemble des pays du Nord-Ouest de l’Afrique :
Maroc, Algérie, Tunisie. Les pays arabes d’Asie tels que l’Égypte et la
Libye, constituent le « Machreq », qui signifie : « Le couchant ».
Le Maghreb constituait le centre matriciel de la civilisation négro-
berbère. On suppose que dans cette aire géographique, « l’Atérien est
9susceptible d’avoir survécu jusque vers 30 000 ans » .
Des pièces antérieures avaient été découvertes dans des zones du début
du Paléolithique moyen, que le paléontologue « Mc Burney date de la fin du
dernier interglaciaire, sur la base de calculs de température basés sur des
10coquillages marins associés » . Mc Burney inféra que « ces niveaux
11dateraient de plus de 70 000 ans » .
De même, de nombreux outils antérieurs avaient été retrouvés,
notamment : « des grattoirs, des burins, des pièces foliacées bifaciales, des
12racloirs et des pièces pédonculées » . Ces pièces et ces outils antérieurs
avaient été retrouvés dans les horizons libyens ci-après : Haua Fteah ainsi
qu’à Wadi Gan. D’autres sites atériens étaient présents dans le Sud et l’Ouest
de la Libye, en particulier dans le Tadrart Acacus.
Quant aux restes humains, quelques fragments avaient été découverts,
notamment des fragments de mandibules, « une d’adulte et l’autre juvénile,
13par Mc Burney » . Celui-ci s’appuyait sur les données paléo-climatiques

7Wikipédia/Histoire de la Libye. Le sigle ESR signifie : Erythrocyte sedimentation rate. Le
sigle OSL signifie : Luminescence stimulée optiquement.
8Ibid.
9Ibid.
10Ibid.
11Ibid.
12Ibid.
13Wikipédia/Histoire de la Libye.
26 pour « situer ces hominidés à une époque contemporaine du début du
14Vistulien » .
L’examen de ces mandibules par Klein et Scott permit de démontrer
15« l’absence de caractères néandertaliens dans ces fragments » . On supposa
alors que cette population atérienne non-néandertalienne n’avait pas encore
accédé totalement à la modernité.
I-2-Le Moustérien
La datation disponible suggérait que le Moustérien fut présent dans le
Sud-Est du Sahara vers la fin du Pléistocène moyen (250-240000 ans). Ces
premières découvertes furent également datées du Paléolithique.
Les données paléontologiques montraient que « les niveaux moustériens
16semblent suivre l’Atérien » .
Un assemblage moustérien très différent fut retrouvé à Wadi Gan :
« L’assemblage consiste en quelques nucléus de très petite taille, d’outils
faits de pièces pédonculées, des pointes moustériennes (quelques unes
denticulées et qui peuvent être classées comme des pointes de Tayac), des
racloirs, des grattoirs ; d’autres outils comprennent des denticulés, un burin
et une pièce foliacée. Les fréquences des pièces pédonculées et des pointes
17sont plus élevées et celles des pièces foliacées bifaciales plus faibles » .
Deux importants sites recélaient des assemblages moustériens en
Cyrénaïque : Hajj Creiem et Haua Fteah. Un troisième site fut présent à
Wadi Gan.
Du reste, les pièces et les outils atériens et moustériens découverts en
Libye et qui se situaient dans le Paléolithique moyen, inféraient l’idée que
les racines de la civilisation négro-berbère étaient anciennement ancrées en
Libye. Cette civilisation originelle connut son apothéose dans le Néolithique.
II-Le Néolithique
Cette période de la Préhistoire constitua l’apothéose de la civilisation
18négro-berbère. On l’appella encore « la révolution néolithique » , parce
qu’elle était caractérisée par l’émergence des premiers foyers de civilisation
authentiquement humains, dont la subsistance non-agressive rendait caduque
la théorie instinctiviste de l’homme, telle qu’elle fut développée par Freud et
Lorenz. La révolution néolithique fut inaugurée par les Caspiens négroïdes,
qui formaient à l’origine une population de chasseurs-cueilleurs, qui
s’exerçaient également à l’agriculture, et qui mirent en place la structure
fondatrice de l’habitat moderne.

14Ibid.
15Ibid.
16Ibid.
17Ibid.
18Erich Fromm, op.cit., p.169.
27 La civilisation caspienne négroïde évolua progressivement avec l’arrivée
des pasteurs indo-européens, sécrétant par là l’ethnogenèse berbère. D’où
l’apparition de la civilisation négro-berbère engagée dans des échanges
commerciaux maritimes et terrestres avec l’Europe, l’Asie Mineure et le
Proche-Orient. Ce fut à cette période qu’apparurent les premières
aristocraties puissantes et agressives, qui entraînèrent l’entrée de la Libye
dans l’Histoire.
II-1- Les premiers foyers de civilisation
Comme je l’ai souligné à la période précédente, l’unicité de la civilisation
négro-berbère fut nettement campée dans la période Néolithique. Car, « il
n’existe aucune différence notable de civilisation et de peuplement entre la
Libye, l’ensemble du Maghreb et l’Égypte. Ce sont des descendants des
19Caspiens » . Ce fut pourquoi la civilisation qui apparut ici était dite
« négroïde » en tant qu’elle était « caractérisée par de petites lames en forme
20de demi-lune » . C’était une civilisation non-agressive dans laquelle il
existait une harmonie préétablie entre l’homme et la nature.
Les premiers foyers de civilisation primitive survécurent de 10 000 à
8000 ans et furent centrés sur Merimde, Maadi, Fayoum, Tasa, Badari,
Nagada. Dans ces premiers foyers apparut la « culture de « bifaces » et la
21civilisation de la « pierre éclatée » dans tout le Maghreb » .
De 6000 à 4000 ans, ce fut la période des chasseurs- cueilleurs qui étaient
présents dans le Sahara. Ainsi, les Caspiens-négroïdes étaient des hommes
qui vivaient en harmonie avec la nature. Ils n’avaient pas le dessein
fondamental d’être « maîtres et possesseurs de la nature », comme le voulait
Descartes.
Selon Fromm, « depuis son apparition jusqu’à une période qui remonte
approximativement à 9000 ans av. J-C., l’homme n’a pas changé : Il vivait
de ce qu’il cueillait ou chassait, mais ne produisait rien de nouveau. Il
dépendait totalement de la nature et ne cherchait pas à l’influencer ou à la
22transformer » . Cette relation ombilicale du Caspien-négroïde avec la nature
se modifia profondément avec l’invention de l’agriculture, de l’élevage et de
l’habitat à angles droits.
Ce changement décisif fut provoqué par l’arrivée des pasteurs indo-
européens, en provenance de l’Asie Mineure, ce nom que donnaient les
Anciens à la partie occidentale de l’Asie au Sud de la mer noire : « De 4000
à 1500 ans, arrivée de pasteurs indo-européens venus d’Asie Mineure.
Poursuite de la civilisation des Caspiens (petits groupes de chasseurs
négroïdes à la pierre polie, semi-nomades, javelots, massues, sagaies,

19Wikipédia/Histoire de la Libye.
20Ibid.
21Ibid.
22Erich Fromm, op.cit., p.170.
28 flèches, harpons, emploi d’ocre comme colorant, usage de meule pour
écraser les produits de la cueillette, art de coudre les peaux, de travailler l’os
23avec les grattoirs, de tresser, puis la poterie, font leur apparition » .
Pour la première fois, l’homme, d’une certaine manière, affirmait son
indépendance par rapport à la nature, en se servant de sa force, de son
habileté et de son courage « pour produire quelque chose que la nature,
24jusqu’alors, ne lui avait pas dispensé » .
Pour la première fois, l’homme ne se contentait pas des produits que la
nature lui offrait gracieusement. Il s’affirmait comme soi à l’égard de la
nature, comme une unité procédant à son autoréalisation à travers un
processus antagonique. La nature se manifestait alors dans ce processus
comme quelque chose qui était extérieur à l’homme, comme l’objectif - le
monde - qui suscitait son activité transformatrice intramondaine. L’homme
devenait ainsi un homo laborans, l’animal laboureur habile et inventif :
« Il était désormais possible de planter plus de graines, de labourer plus
de terre et d’élever davantage d’animaux, en même temps que s’accroissait
25la population » .
La première découverte remarquable dans cette activité transformatrice
« … fut la culture du froment et de l’orge qui poussaient à l’état sauvage
26dans cette région » . L’agriculteur caspien-négroïde découvrit qu’en
récoltant les meilleures graines de ces plantes et en les enfouissant dans le
sol, il pouvait en faire pousser d’autres. Il « … observa par la suite le
croisement accidentel de certaines variétés, croisement qui produisait des
grains plus gros que ceux qui provenaient des semences des herbes
27sauvages » .
Cette transformation inédite de la nature sous l’activité de l’homme fut
considérée à juste titre comme « … le fondement de toute la pensée
28scientifique et du développement technologique qui suivit » .
La deuxième découverte remarquable fut celle de la domestication des
animaux, encore nommée élevage, que le caspien-négroïde rencontrait à
l’état sauvage dans la nature : « Le pasteur de la fin de l’âge de pierre
29domestique le bétail, chèvres, moutons, bœufs » .
L’impact de l’élevage sur le standard de vie du pasteur de cette époque
fut important. Car, « l’élevage des ovins et de bovins eut pour résultat de
procurer un surplus de nourriture ; du lait et de la viande en plus grande
30quantité » .

23Wikipédia/Histoire de la Libye.
24Erich Fromm, op.cit., p.170.
25Ibid., p.170.
26Erich Fromm, op.cit., p.170.
27Ibid., p.170.
28Ibid.
29Wikipédia/Histoire de la Libye.
30Erich Fromm, op.cit., p.171.
29 Ainsi, l’évolution de la civilisation caspienne-négroïde s’accompagna de
la mise en œuvre des mesures de sécurité alimentaire, compatibles avec la
transformation ultérieure du niveau de vie des populations. Dès lors, le mode
de vie nomade pratiqué jusqu’alors céda la place à un mode de vie
sédentaire : « L’accroissement et la stabilisation du ravitaillement permirent
un mode de vie sédentaire, et non plus nomade, et aboutit à la construction
31de villages et de villes permanents » .
Le pasteur caspien-négroïde, devenu sédentaire, allait désormais
s’illustrer dans l’art, élément angulaire du mode de vie sédentaire. Dans ce
contexte nouveau, le progrès de l’art restait tributaire de la sécurité
alimentaire assuré par le surplus de nourriture stocké : « Le surplus de
nourriture pouvait lentement s’accumuler pour entretenir les artisans qui
consacraient la plus grande partie de leur temps à fabriquer des outils, des
32poteries et des vêtements » .
La fabrication des outils et des poteries était donc dictée par les
impératifs de production et de stockage des produits alimentaires : « Avec la
poterie apparaissait la première invention technique qui laissait entrevoir les
33processus chimiques » . Ce fut là la marque suprême de la créativité
humaine. Ce fut également dans cette effervescence culturelle que se
développa l’ethnogenèse berbère.
Le terme ethnogenèse réfère au développement de l’ethnie, laquelle se dit
d’un groupe d’individus vivant dans une aire géographique déterminée et
ayant en commun l’histoire, les us et coutumes, et, surtout, la langue.
L’ethnogenèse berbère prit forme dès la fin de l’âge de pierre avec la
domestication du bétail, la pratique de la cueillette des graminées sauvages,
la culture de lopins de terre au bord du Nil : « Dès le Néolithique, la plupart
des habitants de la Libye habitent le front de mer, tandis que l’interland en
voie de désertification dès le IIe millénaire av. J.-C. constitue un repli pour
34des groupes épars, réunis en chefferies et en communautés de patres » .
J’ai souligné précédemment que la civilisation caspienne-négroïde
constituait le fond culturel du Néolithique. Il convient maintenant
d’examiner son influence sur l’ethnogenèse berbère.
Les Berbères, « … connus depuis l’Antiquité pharaonique sous le nom de
Lebu, Tehnu, Temehu, Meshwesh, subsistent dans un immense territoire qui
35commence à l’Ouest de l’Égypte » .
J’examinerai l’ethnogenèse berbère à partir des données de
l’anthropologie et de la linguistique.

31Ibid., p.171.
32Ibid.
33Erich Fromm, op.cit., p.171.
34Wikipédia/Histoire de la Libye.
35Gabriel Gamps, Islam : société et communauté. Anthropologie du Maghreb, Paris, éd.
CNRS, 1981, p.1.
30 Au plan anthropologique, ce fut l’art qui constitua la voie royale qui
donnait accès à l’intelligibilité de l’ethnogenèse berbère. En fait, la finesse
remarquable de l’art développé par les Berbères restait sous l’influence forte
de l’art caspien-négroïde, dont les œuvres « … sont les plus anciennes en
Afrique et on peut affirmer qu’elles sont à l’origine des merveilles artistiques
36du Néolithique » . Ces œuvres d’art remarquables « … sont même, et ceci
37est important, à l’origine de l’art Berbère » .
Il était difficile de révoquer en doute la parenté qui existait entre l’art
caspien-négroïde et l’art berbère. Celui-ci avait connu son principal essor en
tirant profit de l’héritage légué par la civilisation originelle : « Il y a un tel
air de parenté entre certains de ces décors caspiens ou néolithiques et ceux
dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages et peintures sur
poterie ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce
goût inné pour le décor géométrique, d’autant que les jalons ne manquent
38 nullement des temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne » .
Il était également difficile de rejeter toute continuité dans la formation du
type humain Caspien et du type Berbère. Celui-ci fut le descendant de celui-
là, et toute tentative pour briser ce lien ombilical était vouée à l’échec : « Les
hommes caspiens présentent si peu de différences avec les habitants actuels
de l’Afrique du Nord, Berbères et prétendus Arabes qui sont presque
39toujours des Berbères arabisés » .
Donc, les « Protoméditerrranéens… » Caspiens se hissaient, sans
40conteste, « en tête de la lignée berbère » . Par conséquent, au Néolithique,
« le Maghreb s’est », sur le plan anthropologique » « méditerranéisé sinon
41déjà berbérisé » .
Il en fut de même des techniques révolutionnaires de l’agriculture et de
l’élevage introduites au Néolithique par les Caspiens-négroïdes, techniques
que les Berbères reçurent en héritage car, « à cette époque la plus grande
42partie du Sahara était occupée par des pasteurs négroïdes » .
Seulement, cet apport spécifiquement africain à l’ethnogenèse berbère fut
certes décisif mais pas suffisant, dans la mesure où d’autres influences
venues d’ailleurs contribuèrent aussi bien à l’essor qu’au déclin de la
civilisation négro-berbère, à savoir : « Les éleveurs de chevaux, d’abord
« Equidiens », conducteurs de chars, puis cavaliers qui conquirent le Sahara
en asservissant les Ethiopiens… Garamantes à l’Est, Gétules au Centre et à

36Ibid., p.10.
37Ibid., p.10.
38Gabriel Gamps, op.cit., p.10.
39Ibid., p.10.
40Ibid., p.11.
41Ibid., p.12.
42Ibid.
31 l’Ouest. Leurs descendants, les Berbères sahariens, dominèrent longtemps
43les Haratins qui semblent bien être les héritiers des anciens Ethiopiens » .
Quant aux données linguistiques, elles jouaient un rôle très important
dans l’explication de l’ethnogenèse berbère : « La langue est aujourd’hui le
caractère le plus original et le plus discriminant des groupes berbères
44disséminés dans le quart Nord-Ouest du continent africain » .
La langue est le véhicule par excellence de la culture. En ce sens, la
langue berbère était coextensive à l’ethnogenèse berbère du groupe chamito-
sémitique. En fait, les linguistes, dès le départ, avaient établi la parenté entre
cette langue et la langue égyptienne ancienne : « Dès 1838, Champollion,
préfaçant le Dictionnaire de la langue berbère de Venture de Paradis,
établissait une parenté entre cette langue et l’égyptien ancien. D’autres, plus
45nombreux, la rapprochaient du sémitique » .
Ensuite, le chercheur « M. Cohen proposa, en 1924, l’intégration du
berbère dans une grande famille chamito-sémitique qui comprend outre
l’égyptien (et le copte qui en est sa forme moderne), le Couchitique et le
46Sémitique » . Cette proposition se révéla d’une grande valeur heuristique,
puisqu’elle permit d’établir que bien que ces divers groupes linguistiques
eurent chacun son originalité, ils présentaient « entre eux de telles parentés
que les différents spécialistes finirent par se rallier à la thèse de
47M. Cohen » .
Au demeurant, la parenté que les anthropologues avaient constatée au
sein du groupe chamito-sémitique entre le Berbère, l’Egyptien et le
Sémitique, permit de confirmer l’unicité de la civilisation négro-berbère.
Unicité constituant du même coup la voie royale qui favorisait
l’intelligibilité du mode d’organisation autant que de fonctionnement de
cette civilisation humaine non-agressive.
III-Une civilisation non-agressive
Fromm avait posé la question capitale suivante : « Peut-on soutenir
48l’hypothèse que l’homme est le descendant d’un animal prédateur ? » .
Pour répondre à cette question, je vais me référer aux modes d’être et de
faire du négro-berbère originel.
Faut-il le rappeler, l’égyptologue de renommée mondiale Cheikh Anta
Diop, avait bâti sa réputation sur l’explication de l’identité culturelle des
Nations Nègres, enracinées dans l’Égypte ancienne, « berceau de la
civilisation ». Pour Cheikh Anta Diop, « les Ethiopiens d’abord, les

43Ibid., p.12.
44Ibid., p.13.
45Gabriel Gamps, op.cit., p.14.
46Ibid., p.14.
47Ibid., p.14.
48Erich Fromm, op.cit., p.142.
32 Égyptiens ensuite, selon le témoignage unanime de tous les anciens, ont créé
et porté à un degré extraordinaire de développement, tous les éléments de la
civilisation alors que les autres peuples - en particulier les eurasiatiques -
49étaient plongés dans la barbarie » .
Cheikh Anta Diop rendait ainsi caduque la thèse raciste du monopole de
la civilisation par l’Occident. Pour lui, l’histoire égyptienne commençait au
moins 3000 ans avant celle de la Grèce. Cette période était appelée Thinite.
Ce fut durant cette période que les Égyptiens bâtirent leur civilisation. Celle-
ci était constituée anthropologiquement « … chez le nègre par une nature
50douce, idéaliste, imbue d’esprit de justice, gaie » . Au plan spirituel, la
civilisation négro-berbère était caractérisée par « … la philosophie, la
51science, la technique, l’art et la littérature » .
Au plan anthropologique, donc, humain, la civilisation négro-berbère
originelle avait atteint un degré fantastique de développement au
Néolithique. Cette évolution sans précédent fut attestée par la finesse, déjà
soulignée, de son art. On retrouvait des objets précieux tels « … des miroirs
d’obsidienne, des armes de cérémonie et des objets de métal… Le cuivre et
le plomb étaient fondus et travaillés pour en faire des tubes, des perles et
peut-être même de petits outils, reculant ainsi les débuts de la métallurgie
vers le VIIe millénaire. Son industrie lithique utilisant l’obsidienne locale et
le silex importé est la plus évoluée de cette période ; ses récipients de bois
sont de formes variées et très élégantes, son industrie de la laine pleinement
52développée » .
Les pièces lithiques, de petite taille, « ce sont très souvent de petites
lamelles dont l’un des tranchants a été abattu pour former un dos. Les objets
étaient des éléments d’outils, des sortes de pièces détachées dont
l’agencement dans des manches en bois ou en os procurait des instruments
53ou des armes efficaces » .

49Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et culture, Paris, éd. Présence Africaine, 1955, p.343.
50op.cit., p.129.
51Ibid., p.129.
52J.Mellaart, cité par Erich Fromm, op.cit., p.172.
53Gabriel Gamps, op.cit., p.10. De même, précise l’auteur, « sans nous appesantir sur
l’industrie de pierre caractérisée par des outils sur lames et lamelles à bord abattu, des burins,
des armatures de formes géométriques (croissants, triangles, trapèzes), nous rappellerons
qu’elle est fort belle, remarquable par les qualités du débitage, effectué parfois au cours du
Caspien supérieur par pression, ce qui donne des lamelles normalisées. Elle est remarquable
également par la précision de la retouche sur des pièces d’une finesse extraordinaire, comme
par exemple les micro-perçoirs courbes dits de l’Aïn Khanga. Mais le Caspien possède
d’autres caractères qui ont pour l’archéologue et l’ethnologue une importance plus grande, je
veux parler de ses œuvres d’art. Elles sont les plus anciennes en Afrique et on peut affirmer
qu’elles sont à l’origine de l’art berbère. Il y a un tel air de parenté entre certains de ces décors
caspiens ou néolithiques et ceux dont les berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages
et peintures sur poterie ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce
goût inné pour le décor géométrique, d’autant plus que les jalons ne manquent nullement des
temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne ». Ibid., p.10.
33 De plus, « on a trouvé dans les sites funéraires des boîtes à fard féminines
54et de très beaux bracelets pour les deux sexes » .
Donc, le négro-berbère maîtrisait l’art de la fonte du cuivre et du plomb.
C’était ce qui donnait aux objets qu’il fabriquait cette beauté remarquable
qui constituait par là l’horizon d’attente de la naissance de l’art moderne.
D’après les données anthropologiques disponibles, l’art négro-berbère ne
fut pas cloisonné, pour autant qu’il tirât aussi partie de ses échanges avec
l’extérieur : « L’emploi d’une grande variété de roches et de minéraux
montre que la prospection et le commerce constituaient un élément
55important de l’économie de la cité » .
En dépit du développement remarquable de cette civilisation au
Néolithique, il fut indubitablement établi par les anthropologues que la
pratique sociale en vigueur était dépourvue de la structure de classe propre à
certaines étapes ultérieures et historiques de la civilisation : « Apparemment,
il y avait peu de différence de classe entre riches et pauvres. Bien que
l’inégalité sociale, d’après Mellaart, soit indiquée par la dimension des
bâtiments, et par leur équipement et les offrandes funéraires, « elle n’est
56jamais flagrante » .
Du point de vue de l’architecture, il fut prouvé que la civilisation négro-
berbère du Néolithique avait inauguré cette technique de construction, avec
notamment l’édification de l’habitat à angle droit en briques et en argile. La
taille des bâtiments était presque univoque, si on la comparait à celle des
« cités urbaines ultérieures : « On remarque que les différences de taille entre
les bâtiments sont très faibles, et même négligeables si on les compare à
57celles des cités urbaines ultérieures » .
À partir de cette architecture égalitaire, les chercheurs montrèrent qu’il
n’existait pas de traces d’une pratique sociale hiérarchisée et inégalitaire
dans les cités du Néolithique : « Il y avait apparemment beaucoup de
prêtresses (et sans doute également des prêtres) mais rien ne prouve qu’il y

54Erich Fromm, op.cit., p.172.
55Eric op.cit., p.172. Il s’agit de la cité de Catal Hüyük, présentée par J. Mellaart
comme le centre de la civilisation négro-berbère au Néolithique. Gabriel Gamps présente
ainsi ces apports extérieurs, qu’il nomme « apports méditerranéens » : « ce courant
méditerranéen s’est manifesté dès le Néolithique. Le littoral du Maghreb connaît alors les
mêmes cultures que les autres régions de la Méditerranée occidentale, les même styles de
poterie.Tandis qu’au Sud du détroit de Gibraltar apparaissent des techniques aussi
caractéristiques que le décor « cardial » fait à l’aide d’une coquille de mollusque marin, style
européen qui déborde le Nord du Maroc. A l’Est se répandent les industries en obsidienne
venues des îles italiennes. En des âges plus récents, la répartition de monuments funéraires,
comme les dolmens et les hypogées cubiques, ne peut s’expliquer que par un établissement
permanent d’un ou plusieurs groupes méditerranéens venus d’Europe ».Gabriel Gamps,
op.cit., p.13.
56Erich Fromm, op.cit., p.172. Voir J. Mellaart, Catal Huyuk : A Neolithic Town in Anatolia,
Londres, 1979. Le nom Anatolie fut souvent utilisé pour designer l’Asie mineure.
57Ibid., p.172.
34 58avait eu une organisation hiérarchique » . Car, le mode d’organisation
sociale était essentiellement communautaire, les membres de la cité
partageant les mêmes valeurs et restant fidèles aux mêmes principes. La lutte
pour l’existence ne pouvait y revêtir la forme inhumaine constatée à des
époques ultérieures, pour autant que « les artisanats néolithiques devaient
être des industries familiales et que les traditions artisanales n’étaient pas
59individuelles, mais collectives » .
Il n’existait pas dans cette civilisation de phénomène d’entropie lié à la
division sociale du travail ; les potentialités individuelles étaient
systématiquement mises en commun dans le cadre du travail social :
« L’expérience et la sagesse de tous les membres de la communauté sont
constamment mises en commun ; le métier est public, ses règles résultent de
60l’expérience commune » . La tradition communautaire recevait ainsi le
primat sur l’esprit individualiste.
En outre, la propriété du sol demeurait collective ; la terre, abondante,
était léguée en partage à tous les membres de la communauté. La question
démographique était réglée avec sagesse et lucidité : « La terre ne manquait
pas encore ; quand la population s’accroissait, les jeunes pouvaient aller
61fonder ailleurs un village à eux » .
La tradition communautaire n’était pas propice à l’établissement d’une
autorité - l’administration - qui devait organiser la structure sociale
hiérarchique, en faisant payer ses services. Car, les conditions de
l’accumulation primitive, caractéristique du mode de production
individualiste, n’étaient pas réunies : « Ces circonstances économiques
n’établissaient pas les conditions qui auraient permis la différenciation de la
société en plusieurs classes ou la formation d’une autorité permanente qui
aurait eu pour fonction d’organiser l’ensemble de l’économie et qui aurait
62fait payer sa compétence » . Donc, les tendances de la société agressive,
fondée sur l’inégalité et l’exploitation inhumaine, étaient quasiment
inexistantes au stade de la civilisation négro-berbère du Néolithique.
Au regard des découvertes issues des fouilles archéologiques, « rien ne
prouve qu’il y ait eu des sacs ou des massacres… En outre, et ceci est une
preuve encore plus impressionnante de l’absence d’agressivité, parmi les
centaines de squelettes exhumés, aucun ne portait de marque de mort
63violente » .
Ainsi, les tendances non-agressives de l’homme du Néolithique, mises en
évidence par les chercheurs, témoignaient en faveur de la thèse relative à
l’absence d’agressivité native chez l’homme.

58Erich Fromm, op.cit., p.173.
59Ibid., p.173.
60Ibid., p.173.
61Ibid.
62Ibid., p.173.
63Erich Fromm, op.cit., p.173.
35 L’homme n’est pas cet être qui porte au compte de ses données
instinctuelles une bonne somme d’agressivité compulsive, faisant de lui une
bête sauvage qui, dans des circonstances propices, n’a plus d’égard pour son
espèce. L’existence humaine se développa au Néolithique - et pourrait se
développer aujourd’hui - en accord avec l’exigence d’une vie sans angoisse
pour tous les hommes.
Cela avait été rendu possible du fait de la formation du trait de caractère
essentiel de la pratique sociale des cités du Néolithique, en l’occurrence « le
64rôle central de la mère dans leur structure sociale et dans leur religion » .
La mère fut la matrice primordiale de la vie au Néolithique. Au sein de la
division du travail de type ancien, les hommes se consacraient à la chasse,
tandis que les femmes se livraient à la cueillette des racines et fruits. Dans ce
contexte, le contact permanent de la femme avec la terre faisait d’elle de
facto la fondatrice de l’agriculture : « Etant donné l’ancienne division du
travail, où les hommes chassaient et les femmes cueillaient racines et fruits,
l’agriculture avait toutes les chances d’être découverte par les femmes,
65tandis que l’élevage devait l’être par les hommes » .
Cette découverte révolutionnaire du rôle central de la femme au
Néolithique me fait dire que la femme constituait la racine fondatrice de la
civilisation moderne. Ainsi, « l’aptitude commune à la terre et à la femme de
produire la vie - aptitude que les hommes n’ont pas - a donné à la mère une
66position souveraine dans le monde du début de l’agriculture » .
La structure de ce monde paisible, dans lequel la matrice primordiale
engendrait la vie et la rendait digne d’être vécue, n’avait rien à voir avec la
structure du monde patriarcal, phallocratique et agressif des stades ultérieurs.
Antérieurement à la civilisation moderne, c’était le règne de la mère souvent
assimilée à la déesse-terre, et non pas le règne du père primitif, violent et
jaloux, mis en exergue par les théoriciens instinctivistes : « La mère en tant
que déesse (souvent identifiée à la Déesse-Terre) est devenue la déesse
suprême du monde religieux, tandis que la mère-terre terrestre devenait le
67centre de la famille et de la vie sociale » .
La preuve la plus fantastique du règne de la mère au Néolithique fut la
commune sépulture des enfants avec leur mère : « … Les enfants étaient
68toujours enterrés avec leur mère et jamais avec leur père » . Cet
enterrement était la caractéristique angulaire du matriarcat en vigueur dans la
civilisation du Néolithique. Donc, les relations fondatrices de l’enfant avec
le milieu familial. « … sont considérées comme s’orientant vers la mère, et
69non vers le père, comme dans les sociétés patriarcales » .

64Ibid., p.173.
65Ibid.
66Ibid., p.173.
67Erich Fromm, op.cit., p.173.
68Ibid., p.173.
69Ibid., p.174.
36 Les impressionnantes découvertes ainsi réalisées par les chercheurs
avaient complètement bouleversé les conceptions reçues jusque-là à propos
de l’essence de la religion. En réalité, le phénomène religieux établi dans la
civilisation du Néolithique ne procédait aucunement de la théophanie, c’est –
à dire de l’ordonnancement d’un monde émanant de Dieu et retournant à
Dieu. Au contraire, « le fait le plus remarquable est que cette religion était
70centrée sur l’image de la déesse-mère » .
C’était à partir de ce phénomène religieux originel qu’ « …une continuité
religieuse a pu être démontrée à partir de Catal Hüyük et ensuite jusqu’à la
« Grande Déesse-Mère » des temps archaïques et classiques. La figure un
71peu mystérieuse connue sous les noms de Cybèle, Artémis et Aphrodite » .
Le rôle privilégié de la déesse-mère fut mis en saillie par « … les statues,
les peintures murales et les rondes-bosses des nombreux temples qui ont été
72dégagés par les fouilles » .
La déesse-mère était donc la matrice primordiale. Suivant la symbolique
religieuse du Néolithique, la déesse-mère assumait son « double rôle de
déesse de la vie et de la mort… La « Terre-Mère » qui donne naissance à ses
73enfants et qui les reprend lorsque leur cycle individuel de vie est achevé » .
La Terre-Mère de la religion du Néolithique n’était point une mère
destructrice. Elle était la déesse qui donnait la vie et ne la détruisait pas :
« Elle est aussi la patronne de la chasse, de l’agriculture et de la vie des
74plantes » .
Du reste, les données archéologiques et anthropologiques qui militaient
en faveur de l’existence d’une civilisation Néolithique communautaire,
égalitaire et non-agressive, constituaient un plaidoyer inattaquable en faveur
d’une civilisation authentiquement humaine et pacifiée : « La société
75Néolithique était essentiellement non-agressive et pacifique » . Cette forme
de pratique sociale pacifique trouvait sa justification dans l’affirmation du
caractère substantiel de la vie. Il s’agissait donc de « … l’esprit d’affirmation
et de l’absence de destructivité qui, pour J.J. Bachofen, était une
76caractéristique essentielle des sociétés matriarcales » .

70Ibid., p.174.
71Ibid., p.174.
72Ibid.
73Ibid., p.174.
74Ibid., p.175.
75Erich Fromm, op.cit., p.175.
76Ibid., p.176. Voir J.J. Bachofen dans Das Mutterrecht (Le droit maternel), 1861. Bachofen
fut l’un des précurseurs de l’ethnologie, entendue comme l’étude des groupes humains, de
leurs habitudes, us et coutumes, etc. Selon Fromm, « en analysant les mythes, les rituels, les
symboles et les tragédies grecs et romains, il avait accompli une œuvre que seul un génie
pouvait produire : Grâce à sa profonde puissance d’analyse, il a reconstitué une phase de
l’organisation sociale et de la religion dont il ne pouvait avoir pratiquement aucune preuve
matérielle ». Ibid., p.176. Un autre ethnologue américain, L. H. Morgan, « …est arrivé de son
37 Le travail fabuleux de Bachofen, en reconstituant la pratique sociale et la
religion du Néolithique, avait remis en cause le paradigme de référence en
anthropologie, articulé autour du règne de la société patriarcale. Bachofen
déclara : « Les relations qui se trouvent à l’origine de toute culture, de toute
vertu, de tous les aspects les plus nobles de l’existence son celles qui existent
entre la mère et l’enfant ; elles agissent dans un monde de violence comme
le principe divin de l’amour, de l’union, de la paix… Alors que le principe
paternel est naturellement restrictif, le principe maternel, lui, est universel ;
le principe paternel implique une limitation à des groupes définis, mais le
principe maternel, comme la vie de la nature, ne connaît pas de frontière…
La famille fondée sur le privilège du père est un organisme individuel clos,
alors que la famille matriarcale comporte le caractère typiquement universel
qui existe à l’origine de toute évolution et qui distingue la vie matérielle de
la vie spirituelle, située à un niveau plus élevé. Le ventre de la femme, image
mortelle de la mère-terre, Déméter, donnera des frères et des sœurs aux
77enfants de toutes les autres femmes » .
78En revanche, « la révolution urbaine » , née des échanges commerciaux
transméditerranéens, allait considérablement modifier la pratique sociale
originelle, avec la mise en place des premières aristocraties puissantes et
agressives.
IV-La fin de la révolution Néolithique
Le développement de l’ethnogenèse berbère au Néolithique s’était
accompagné de nombreux contacts avec d’autres civilisations maritimes, à
travers le commerce intensif transméditerranéen impliquant l’Europe, l’Asie
Mineure, le Proche-Orient. Ces échanges commerciaux connurent un
accroissement spectaculaire avec les civilisations maritimes égéenne et
phénicienne. Les conditions de l’accumulation marchande étant réunies, on
voyait émerger et se déployer les premières aristocraties puissantes marquant
ainsi la révolution urbaine et entraînant, par voie de conséquence, la fin de la
civilisation négro-berbère originelle. Cette révolution urbaine inaugurait
alors l’ère de la civilisation mercantiliste et agressive.
L’ethnogenèse berbère, héritière de la civilisation caspienne-négroïde,
s’était développée par le biais de la dynamique de ses contacts avec les
civilisations maritimes du pourtour de la Méditerranée, en particulier les
civilisations égéenne et phénicienne. Car, « à l’Est de la future Libye, dès
3000 ans avant Jésus, la Libye va se tourner vers sa seule voie d’expansion
possible, la mer Méditerranée, dont elle reçoit régulièrement, par bateaux, la

côté à des conclusions très semblables à partir de son étude sur les Indiens d’Amérique du
Nord ». Ibid., p.176.
77Bachofen, Das Mutterrecht. Cité par Erich Fromm, ibid., p.177.
78Ibid., p. 177.
38 visite de peuples maritimes, en particulier des civilisations égéenne et
79phénicienne » .
La civilisation égéenne désignait les civilisations du bronze en Grèce et
dans la mer Egée. Il existait en réalité trois régions géographiques signifiées
par ce terme : la Crète, les Cyclades et la Grèce continentale : « la Crète est
associée à la civilisation minoenne du début de l’âge de bronze, tandis que
les Cyclades (civilisation des Cyclades) et la Grèce ont des cultures
distinctes. Les Cyclades convergent avec le continent au cours de
l’Helladique (« Minyens ») et avec la Crète au milieu de la période
80minoenne » .
Quant à la Phénicie, c’était la région du littoral syro-palestinien, limité au
Sud par le mont Carmel et au Nord par la région d’Ougarit (aujourd’hui Ras
e eShamra, au Nord de Lattaquié). Du III millénaire au XIII siècle avant
Jésus-Christ, l’aire côtière du couloir syrien fut occupée par les populations
esémitiques désignées du nom de Cananéens. Au XII siècle, l’arrivée de
nouveaux peuples (Araméens, Hébreux, Philistins) réduisit à une bande
côtière le domaine cananéen auquel les Grecs donnèrent le nom de Phénicie.
Les Phéniciens formaient alors un ensemble de cités-Etats où prédominaient
Babylos, Tyr et Sidon. Acculés à la mer, ils devinrent, par nécessité vitale,
navigateurs et fondèrent sur le pourtour méditerranéen, jusqu’à l’Espagne, de
enombreux comptoirs et colonies, dont Carthage (IX siècle), qui s’imposa à
l’Occident méditerranéen.
Les citées phéniciennes tombèrent sous la tutelle des empires assyrien et
babylonien, puis sous celle des Perses et des Grecs, mais elles continuèrent à
jouer un rôle capital dans les échanges économiques de la Méditerranée
orientale.
Héritières de la culture cananéenne, elles conservèrent les cultures de
Baal et d’Ashtart. Elles léguèrent au monde antique l’usage de l’écriture
alphabétique.
Les échanges commerciaux des cités négro-berbères avec les civilisations
égéenne et phénicienne eurent un impact décisif sur la transformation
ultérieure du modèle de vie négro-berbère.
eEn fait, « vers la fin du VI siècle avant J.-C, les Phéniciens s’installent
sur la côte de Tripolitaine, et gagnent Syrte à partir de Carthage. Le
commerce et la vie urbaine se développent ainsi que la sédentarisation dans
81les campagnes » .
Cette révolution urbaine s’était accompagnée de l’apparition de petites
aristocraties locales fortement hiérarchisées et suffisamment puissantes pour
conclure des alliances avec les peuples agressifs du pourtour méditerranéen.

79Wikipédia/Histoire de la Libye.
80édia/Civilisation égéenne. Voir également Platon Nikolas, La civilisation égéenne,
Paris, éd. Albin Michel, 1981.
81Wikipédia/Histoire de la Libye.
39 Lewis Mumford définit la nouvelle civilisation qui se développa au IVe
eet au V millénaires avant J-C en ces termes : « À partir du complexe
néolithique primitif naquit un genre différent d’organisation sociale ; plus
dispersé en petites unités, mais unifié en une unité plus vaste
« démocratique », à savoir, fondée sur l’intimité, l’usage coutumier et le
consentement du voisinage, mais autoritaire, centralement dirigé, sous le
contrôle d’une minorité dominante ; plus confinée à un territoire limité, mais
délibérément « dépassant les bornes » afin de s’emparer des matériaux bruts,
de réduire en esclavage des hommes sans défense, d’exercer le pouvoir,
d’exiger un tribut. Cette civilisation nouvelle fut consacrée non seulement à
l’amélioration de la vie, mais à l’expansion de la puissance collective. En
perfectionnant de nouveaux instruments de coercition, les maîtres de cette
esociété avaient dès le II millénaire organisé la puissance industrielle et
militaire, à une échelle qui ne devait jamais être surpassée avant notre
82époque » .
La nouvelle forme de pratique sociale était structurellement
aristocratique, c'est-à-dire qu’elle s’organisait et fonctionnait sous le rapport
domination-servitude. Dans cette société, en effet, la dialectique de la
servitude du travail et de la jouissance d’une minorité de privilégiés et de
nobles oisifs était la dialectique même du réel.
Nietzsche exaltait les vertus de la société aristocratique, lorsqu’il
prétendait que « toute élévation du type humain a toujours été et sera
toujours l’œuvre d’une société qui croit à de multiples échelons de hiérarchie
et de valeurs entre les hommes et qui, sous une forme ou sous une autre,
83requiert l’esclavage » .
Comment cette évolution historique sans précédent advint-elle à
l’effectivité ?
La rupture de la nouvelle civilisation d’avec sa devancière Néolithique
s’effectua d’abord à la faveur de la maîtrise par l’homme de l’énergie
éolienne : « En très peu de temps (historiquement parlant) l’homme a appris
84à exploiter l’énergie physique des bœufs et la force du vent » .
L’homme inventa également d’autres techniques qui l’aidèrent à se
libérer du travail manuel et à se déplacer rapidement : « Il a inventé la
charrue, le char à deux roues, le bateau à voiles ; il a découvert les processus
chimiques impliqués dans la fonte des minerais de cuivre (déjà plus ou
moins connus) ainsi que les propriétés physiques des métaux, et il a
85commencé à élaborer le calendrier solaire » .

82Lewis Mumford, The City in History, New York, 1967. Cité par Erich Fromm, op.cit.,
p.179.
83Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Paris, éd. Nathan, 1988.
84Erich Fromm, op.cit., p.179.
85Wikipédia/Histoire de la Libye.
40 Grâce à ces inventions très importantes, « la route était ouverte à l’art de
86l’écriture, aux étalons et aux mesures » . Cette route portait en elle-même
les marques des civilisations égéenne et phénicienne. Cela fit dire à Childe
que « jamais, au cours de l’Histoire, jusqu’à l’époque de Galilée, le progrès
des connaissances n’a été aussi rapide ni les découvertes à long terme aussi
87fréquentes » .
La maîtrise par l’homme de tous ces procédés techniques dans leurs
rapports avec la transformation de la nature provoqua des bouleversements
sociaux spectaculaires. Les petites entités locales mises à ferme et
autonomes, se muèrent rapidement en des cités industrielles bondées de
monde et articulées autour de la logique marchande. D’où la naissance
d’Etats-cités aristocratiques puissants : « Les petits villages des fermiers
autonomes se transformèrent en cités populeuses nourries par des industries
secondaires et par le commerce extérieur, et ces nouvelles agglomérations
88furent organisées en Etats-cités » .
Ce processus aboutit à la séparation du travail manuel de ceux qui
procuraient à longueur de journées les nécessités matérielles pour la
production de la vie, et le travail intellectuel de ceux qui s’exerçaient à l’art,
à la gestion des affaires publiques et au commerce : « Ce processus eut pour
autre résultat de donner naissance à une force de travail spécialisée dans ce
genre de tâches et dans la culture de la terre nécessaire à l’alimentation de
ceux qui se consacraient à l’artisanat, aux travaux publics et au
89commerce » .
Ainsi, une partie de la population était réduite à l’état servile et devenait,
par ce fait, une force de travail séparée des moyens de production. La société
de l’époque dut codifier tout cela en vue de conférer aux nouveaux rapports
sociaux un statut légal : « Une élite dirigeante se chargea de l’organisation,
90de la protection et du commandement » .
Cela signifiait que les profits tirés de l’exploitation primitive du travail
vivant formaient alors la matière de la richesse qui allait être accaparée par la
classe dirigeante et qui allait être utilisée « … aussi comme capital à investir
91dans une production en expansion » . Ce fut ainsi que naquit la notion
idéologique de « volonté du peuple », par laquelle la domination et
l’exploitation inhumaine de la classe servile étaient fondées en raison. Cette
notion était un facteur de coercition terriblement efficace qui obligeait les
« récalcitrants » à se soumettre au pouvoir en vigueur : « Cette possibilité de
coercition fut l’une des bases sur lesquelles s’établit le pouvoir des rois, des

86Ibid., p.179.
87V.G.Childe, Man Makes Himself, Londres, 1936. Cité par Erich Fromm, Ibid., pp.179-180.
88Ibid. Cité par Erich Fromm, op.cit., p.180.
89Ibid., p.180.
90Ibid., p.180.
91Ibid.
41 prêtres et de l’élite dominante dès qu’ils eurent réussi à remplacer ou,
92idéologiquement parlant, à « représenter » la volonté de la société » .
A mesure que les exigences de la production et de l’accumulation
primitive s’élargissaient, l’exploitation du travail acquit la valeur d’une
nécessité ontologique, voire rationnelle : « On découvrit que l’homme
pouvait être utilisé comme un instrument économique, qu’il pouvait être
93exploité, qu’on pouvait faire de lui un esclave » .
L’advenue de la société esclavagiste à l’effectivité entraînait aussi la
disparition de l’ancienne civilisation non-agressive, et l’émergence d’un
monde historique caractérisé par le rapport domination-servitude, dont le
centre de référence fut la civilisation grecque hellénique.

92Ibid., p.180.
93Erich Fromm, op.cit., p.180. CHAPITRE II
LA DOMINATION GRECQUE
L’émergence du monde historique marqué par la domination de la société
aristocratique entraîna la destruction de la révolution civilisationnelle du
Néolithique. La disparition de la civilisation négro-berbère non-agressive en
vigueur jusqu’alors, s’était accompagnée de l’apparition d’Etats-cités
fortement hiérarchisés et belliqueux. Dans ce contexte, le nouveau mode de
production marqué par l’accumulation primitive du capital et rendu
nécessaire par le déroulement de la révolution urbaine, était
fondamentalement centré sur le principe de la conquête comme condition
fondatrice de l’accumulation primitive. La guerre devint ainsi une institution
qui visait à protéger la société établie et à garantir sa suprématie à l’égard de
ses ennemis, réels ou potentiels.
Dans ce monde historique, la Grèce, dont la civilisation était dite
hellénique, devint le centre de référence de ce foyer culturel constamment en
mouvement et caractérisé par le combat de l’espèce humaine pour la vie. Ce
fut ainsi que se manifesta le choc de la différence entre la civilisation
grecque hellénique, qui revendiquait son accès à la rationalité comme une
faveur exclusive que les dieux de l’Olympe auraient concédée à la cité-Etat
des citoyens athéniens, et la civilisation négro-berbère aristocratique, établie
en Libye et que les Grecs considéraient comme une civilisation inférieure,
barbare. Cette vision du monde manichéenne, entretenue par les Grecs,
servait de fondement idéologique à la domination grecque sur la Libye. Le
rapport de force ainsi établi entre la Grèce et la Libye constitua le premier
choc frontal entre l’Occident et l’Afrique. Ce fut aussi le premier maillon de
la longue période de barbarie que l’Occident déploya dans l’espace vital
africain. La domination grecque en Libye s’exerça à partir des points
suivants : la conception grecque de l’homme et de la société ; la conquête de
Cyrène ; la répression de la résistance libyenne ; l’influence de l’aristocratie
grecque.
I-La conception grecque de l’homme et de la société
Ce fut à partir du choc initial entre la Grèce et la Libye que naquit le
dualisme barbarie/civilisation, tradition/modernité, dualisme au moyen
duquel fut exalté le « miracle grec », dénotant l’accès de la Grèce à la
rationalité, privilège exclusif accordé par les dieux de l’Olympe à la cité-Etat
des citoyens athéniens, tandis que les autres, les négro-berbères, seraient
restés plongés dans l’infra-humanité et dans la barbarie. Ainsi, la conception
43 grecque de l’homme et de la société était essentiellement dualiste ou
manichéenne.
Au stade de la civilisation grecque hellénique, la conception de l’homme
et de la société procédait de la négativité qui caractérisait la réalité établie.
Celle-ci était le lieu d’être du chaos de la division et du sablier des atrocités.
C’était le stade de la contradiction de l’être et du devoir-être, de l’instinct de
vie et de l’instinct de mort, du bonheur et de la misère, de la vérité et de la
pratique, etc. Dans cette situation originelle de la division et de la
contradiction, l’homme et la nature existaient autrement qu’ils n’étaient. Car,
ils ne parvenaient pas à s’accomplir par eux-mêmes, en surmontant la
négativité qui caractérisait leurs conditions matérielles d’existence. Donc,
l’homme et la nature étaient assujettis aux conditions de l’aliénation.
L’aliénation fut rationnalisée et apparut comme l’ordre naturel, nécessaire
et indispensable, des choses. L’intelligibilité de cet état de choses mettait en
lumière « … l’intrication de la rationalité et de la réalité sociale, ainsi que
l’intrication de la nature et de la domination de la nature, qui en est
94inséparable » .
J’examinerai la manière dont cette double intrication émergea du fond
subsistant de la mythologie grecque. Ici, « le mythe lui-même est déjà
95Raison et la Raison se retourne en mythologie » . L’illustration de cette
fonction mythologique initiale de la Raison fut donnée à travers L’Odyssée
d’Homère, « … en tant qu’un des premiers documents représentatifs de la
96civilisation bourgeoise occidentale » . Cette civilisation fut acquise au
moyen du sacrifice et du renoncement imposés à la satisfaction des besoins
primaires de l’homme.
Dès le départ, la Raison visait à libérer le monde de l’emprise de la
superstition et de la magie. Elle entendait ainsi en finir avec les mythes et les
préjugés de l’imagination, afin de faire triompher dans l’ordre d’existence
humain la force constituante du savoir. Ainsi, « les cosmologies
présocratiques fixent l’instant de la transition. L’humidité, l’indivision, l’air,
le feu qu’elles considéraient comme la matière première de la nature sont
déjà des rationalisations de l’approche mythique.
De même que les images du Fleuve et de la Terre engendrant toutes
choses, qui du Nil parvinrent jusqu’aux Grecs et devinrent chez ceux-ci les
principes hylozoïstes, les éléments, de même la multitude ambigüe des
démons mythiques prit la forme pure et intellectualisée des essences
ontologiques. Finalement, par l’intermédiaire des Idées de Platon, même des

94Max Horkheimer/Theodor Adorno, La dialectique de la raison, Paris, éd. Gallimard, 2007,
p.18.
95Ibid., p.18.
96Ibid., pp.23-24.
44 divinités patriarcales de l’Olympe sont investies par le logos
97philosophique » .
Cependant, la raison reconnaissait encore l’influence des anciennes
divinités « … dans l’héritage platonicien et aristotélicien de la
métaphysique ». La raison croyait alors « ... discerner dans l’autorité des
concepts généraux, la crainte inspirée par les esprits démoniaques que les
hommes représentaient dans les rituels magiques pour influencer la
98nature » .
Dès lors, la nature fut représentée comme l’objectif qui s’opposait à
l’autoréalisation de la raison. C’était la nature dans sa nécessité brute et dans
sa cécité originelle. Elle devait donc « … être dominée enfin sans qu’on
99l’imagine habitée par des forces actives ou dotées de qualités occultes » .
Donc, le but ultime de l’activité rationaliste inscrivant le savoir
technique/théorique dans la nature, c’était « la destruction des dieux et des
qualités ».
Le mythe prétendait raconter les origines, les expliquer, leur donner un
contenu intelligible. Lorsque les mythes furent inventoriés, « l’information
100qu’ils apportaient devint une doctrine » . Le pouvoir de représentation des
mythes acquit ainsi la dignité de la vérité immuable. Dans ces mythes qui
furent collectionnés par des auteurs tragiques, « les esprits et démons locaux
avaient été remplacés par le ciel et sa hiérarchie, les pratiques incantatoires
des sorciers et de la tribu par le sacrifice hiérarchisé et le travail des serfs
101médiatisés par les ordres donnés » . C’était ainsi que les dieux de
l’Olympe ne furent plus représentés comme identiques aux éléments. Ils en
constituaient plutôt les significations.
À titre d’illustration, « chez Homère, Zeus a le gouvernement du ciel et
du temps, Apollon guide le soleil, Hélios et Eos se situent déjà à la limite de
102l’allégorie » . Les dieux de l’Olympe apparaissaient ainsi comme la
quintessence des éléments dont ils se distinguaient. Telle fut la signification
réelle de la dialectique du réel et du supra sensible, par laquelle fut mise en
saillie la scission de l’Être : « Il y a d’une part, le logos qui, avec le progrès
de la philosophie, est réduit à la monade, simple point de référence ; d’autre
103part, la masse de toutes les choses et créatures extérieures » .
Le logos supprimait les différences extérieures et assujettissait toute
chose à sa puissance constituante. Il devint ainsi un remarquable instrument
de prévision, de contrôle et de répression : « Sans égard pour les différences,

97Max Horkheimer/Theodor Adorno, op.cit., p.24.
98Ibid., p.24.
99Ibid., p.25.
100Ibid., p.26.
101Ibid., p.26.
102Ibid., p.26.
103Max Horkheimer/Theodor Adorno, op.cit., p.26.
45 104le monde est assujetti à l’homme » . La domination du logos ainsi advenue
était identique à la domination des dieux de l’Olympe : « Ô Zeus, notre père,
tu es le maître des cieux et aucune œuvre humaine - qu’elle soit sacrilège ou
juste - n’échappe à ton regard, pas plus que l’exubérance des animaux, et la
105loyauté te tient à cœur » ; « car il est dit que l’un expie aussitôt, un autre
plus tard ; mais s’il arrivait que quelqu’un échappe au châtiment et que la
fatalité dont les dieux le menacent ne l’atteigne pas, elle finira sans aucun
doute par s’accomplir, et des innocents - ses enfants ou une génération
106ultérieure - devront expier le forfait » .
À ce stade, la religion de l’Olympe coïncidait avec la Genèse Judaïque,
que j’analyserai au chapitre suivant.
L’assujettissement total de l’homme à la puissance omniprésente des
dieux était la condition de sa subsistance. Aussi, la subsistance de l’homme
« … se paie de la reconnaissance du pouvoir comme principe de toutes les
107relations » . Le pouvoir ainsi entendu n’était pas autre chose que
l’instrument par lequel l’efficace divine s’exerçait sur les hommes : « Le
108dieu créateur et la raison organisatrice se rassemblent » . Par conséquent,
109« le mythe devient raison et la nature pure objectivité » .
La raison accrut sa suprématie sur les choses en devenant étrangère à ces
choses ; en accomplissant la mythologie et en s’accomplissant elle-même à
travers la mythologie. En voulant détruire les mythes, la raison ne put
s’empêcher de succomber à leur séduction : « Et c’est précisément en
110exerçant sa fonction de juge qu’elle tombe sous leur charme » .
La raison et la discipline du travail social étaient coextensives.
L’abstraction logique procédait toujours du contenu concret qu’elle
abstrayait. Par conséquent, raison théorique et raison pratique convergèrent :
« Les chants d’Homère et les hymnes du Rig-Véda datent de l’époque de la
propriété foncière et des places fortes, où des peuples guerriers établirent
leur domination sur la masse des autochtones vaincus. Le dieu le plus
puissant parmi les dieux apparut en même temps que ce monde plébéien où
le roi, en sa qualité de chef de la noblesse en armes, condamne les vaincus au
travail de la terre, tandis que médecins, devins, artisans et marchands
111organisent les rapports sociaux » .
La conception grecque hellénique de l’homme et de la nature
correspondait à la vision d’un monde marqué par la négativité et par le
besoin. Cependant, ces caractéristiques destructives du monde devaient être

104Ibid., p.26.
105Archilochos, cité par Max Horkheimer/Theodor Adorno, ibid., p.26.
106Solon, cité par Max Horkheimer/Theodor Adorno, ibid., p.26.
107Ibid., pp.26-27.
108Ibid., p.27.
109Ibid.
110Archilochos, cité par Max Horkheimer/Theodor Adorno, Ibid., p.29.
111Max Horkheimer/Theodor Adorno, op.cit., p.31.
46 transcendées dans un itinéraire conceptuel centré sur la notion de causes
finales. Cela veut dire que la conception grecque hellénique accordait le
primat aux buts ultimes que l’univers, considéré dans sa totalité - le cosmos -
devait pouvoir accomplir. Car, dans ce monde, les hommes et les choses
existaient autrement qu’ils n’étaient. En revanche, « la conception grecque
contient un élément historique. L’essence de l’homme n’est pas la même
112pour l’esclave et pour le citoyen libre, pour le Grec et pour le Barbare » .
Chez les Grecs, une existence assujettie à la production immédiate de la
vie était, de ce fait, une « fausse » existence, pour autant qu’elle n’était pas
libre. Cette existence sensible était le reflet d’une société dans laquelle « …
la liberté est incompatible avec l’activité qui procure les choses nécessaires à
la vie, que cette activité est la fonction « naturelle » d’une classe spécifique
et que pour connaître la vérité et l’existence vraie, il faut être libre de toute
113activité de ce genre » . Cette attitude pré-technologique et anti-
technologique considérait que la discipline du travail social à laquelle la
classe servile était soumise participait de l’ordre naturel des choses : « La
conception classique implique que la liberté de pensée et de parole doivent
114rester un privilège de classe, aussi longtemps que la servitude prévaut » .
Ce fut précisément à partir de cette conception dualiste de l’homme et de
la nature que la domination grecque se réalisa sur la Libye.
II-La conquête de Cyrène
La domination grecque sur la Libye, dans l’Antiquité, qui s’accompagnait
de la destruction du fond culturel autochtone, représentait, aux yeux des
Grecs, la dialectique même de la raison procédant à son autoréalisation. La
domination grecque sécréta la disparition du mode de vie nomade et, du
même coup, la séparation entre la domination et la servitude. En fait, la
115conquête grecque touchait en particulier la région libyenne de Cyrène . Le
substrat de la conquête, dans la monde historique, tel qu’il se construisait dès
la fin de la civilisation négro-berbère du Néolithique, c’était
l’institutionnalisation de la guerre. Ainsi, « la guerre en tant qu’institution,

112Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, éd. de Minuit, 1968, p.151.
113Ibid., p.152.
114Ibid.
115Déjà, Thucydide, général et historien grec (Athènes v. 460 – 395 av. J.-C.) élucida l’enjeu
de la Libye dans l’agression grecque, en ces termes : « cependant, Inarus de Libye, fils de
Psammétique, roi des Libyens qui confinent à l’Egypte, partit de Marée, ville au-dessus de
Pharos, et fit soulever la plus grande partie de l’Egypte contre le roi Artaxerxès. Investi lui-
même du commandement, il appela les Athéniens. Ceux-ci faisaient alors une expédition
contre Cypre, avec deux cents vaisseaux tant d’Athènes que des alliés. Ils quittèrent Cypre à
cet appel, remontèrent le Nil, et, maîtres du cours du fleuve, ainsi que des deux tiers de
Memphis, ils assiégèrent la partie restée libre et qu’on appellait le Mur-Blanc. Là s’étaient
réfugiés des Perses, des Mèdes et ceux des Egyptiens qui n’avaient pas pris part à la révolte ».
Histoire de la guerre du Péloponnèse, tome 1, Paris, Charpentier, Libraire-Editeur, 1852, p.
95.
47 comme la monarchie et la bureaucratie, est une invention qui remonte à
environ 3000 ans av. J.-C. Alors, tout comme maintenant, elle n’était pas
entraînée par des facteurs psychologiques, tels que l’agressivité humaine
mais, mis à part le désir de puissance et de gloire des rois et de leur
bureaucratie, elle fut le résultat de conditions objectives qui la rendirent utile
et qui, en conséquence, tendirent à engendrer et à accroître la destructivité et
116la cruauté humaine » .
Cette transformation radicale de la société ancienne provoqua la
dégénérescence du matriarcat, et par suite, « … une mutation profonde du
rôle de la femme dans la société et de l’image maternelle dans la
117religion » .
La sacralisation de la Terre-Mère, fondement religieux de la fertilité des
sols et du développement de l’agriculture, fut supprimée. L’Esprit, incarné
par le Logos, avait acquis son autonomie vis-à-vis de la nature qu’il
s’employait dès lors à dominer : « La fertilité du sol n’était plus source de
vie, de toute créativité ; elle était remplacée par l’intelligence, qui produisait
de nouvelles techniques, par la pensée abstraite, et par l’État, avec ses
118lois » .
La puissance fondamentalement créatrice, « ce n’étaient plus les
119entrailles maternelles, mais l’esprit… » . De même, « ce n’était plus les
120femmes, mais les hommes qui dominaient la société » . Donc,
l’institutionnalisation de la guerre était contemporaine du règne du
patriarcat. La société matriarcale rationnelle du Néolithique céda l’espace de
sa construction à la société patriarcale irrationnelle du monde historique :
« Alors que l’autorité préhistorique était « rationnelle » et reposait sur la
compétence, l’autorité du nouveau système patriarcal était fondée sur la
force et sur le pouvoir ; elle était exploitative et favorisée par le mécanisme
psychique de la crainte, de la « terreur » et de la soumission. C’était une
121autorité « irrationnelle » .
Le nouveau paradigme qui régissait l’organisation et le fonctionnement
122de la cité, c’était « le déploiement de la force » . La cité devenait alors une
cité de guerre, toujours prête à se défendre et à attaquer. Elle découvrait par
les contraintes des évènements, les techniques de combat de plus en plus
perfectionnées, autant que de multiples méthodes de torture et de réduction
de l’ennemi en esclavage : « En plus du sadisme, la passion de détruire la vie

116Erich Fromm, op.cit., p.181.
117Ibid., p.181.
118Ibid., pp.181-182.
119Ibid., p.182.
120Ibid., p.183.
121Erich Fromm, op.cit., p.183
122Lewis Mumford, cité par Erich Fromm, ibid., p.183.
48 et l’attrait de tout ce qui est mort (nécrophilie) semblent se développer dans
123la nouvelle civilisation urbaine » .
Il y a lieu de parler ici de la dialectique du « … centre urbain vivant, la
« polis » et du « … cimetière commun de poussière et d’ossements, la
« necropolis », ou cité de la mort : Des ruines noircies par le feu, des
bâtiments écroulés, des ateliers vides, des amoncellements de déchets sans
124signification, la population massacrée ou réduite en esclavage » .
La conquête grecque de Cyrène en Libye antique, fut ici un témoignage
édifiant aussi bien que dramatique de sadisme et de cruauté destructive.
Dans le monde historique porteur de cités-Etats aristocratiques et
agressifs, les Libyens, originellement nommés Libous, constituaient un
epeuple particulièrement agité : « Dès le II millénaire av. J-C., les Libous
125installés en Cyrénaïque, forment un peuple redouté des Égyptiens » .
C’était que l’apparition de petites aristocraties locales puissantes et alliées
aux peuples belliqueux de la Méditerranée accentua la tension et le sentiment
d’insécurité entre la Libye et l’Égypte. Les affrontements entre ces deux
cités se poursuivirent jusqu’à la conquête des Grecs.
Dans l’Antiquité, la Libye était configurée de cette manière :
« - La Cyrénaïque, d’après le nom de la prestigieuse ville de Cyrène, qui
aurait été fondée par les Grecs de Théra en 631 av. J-C. ;
-La Tripolitaine, à l’origine une colonie phénicienne comprenant les trois
villes de Sabratha, Leptis Magna et Ola ; Ola devient la capitale de la
colonie sous le nom de Tripoli, qui signifie « trois villes » ;
-Le Fezzan ou Phazania, région saharienne et désertique de la Libye
126antique » .
Le mot « Libye » était employé en Grèce hellénique « … pour désigner la
zone côtière de l’Afrique du Nord comprise entre le Nil et l’Atlantique, ainsi
127 que l’arrière-pays désertique » ; « le terme Libyens désigne alors un
ensemble de populations dont la présence en Afrique du Nord est antérieure
128à l’arrivée des phéniciens, comprenant les ancêtres des actuels Berbères » .
La validité de l’expression « civilisation négro-berbère » que j’ai
employée pour désigner la civilisation africaine du Néolithique est donc
clairement établie.
La Méditerranée fut le point d’ancrage du choc entre les populations
libyennes du front de mer et les Grecs. Ce furent les navigateurs Grecs
engagés dans le commerce transméditerranéen, qui formèrent le premier
contingent de colons venus s’installer sur la côte de Cyrénaïque, en vue
d’assurer les échanges commerciaux entre la Libye et la Grèce : « En 631 av.

123Ibid., p.183.
124Ibid.
125Wikipédia/Histoire de la Libye.
126édiaire de la Libye.
127Ibid.
128Ibid.
49 J.-C. des navigateurs grecs s’installent sur la côte cyrénéenne. Les premiers
sont originaires de Théra ; des navigateurs venus des autres cités grecques
129les rejoignent bientôt » .
Le choc entre les Grecs et les Libyens fut précédé dans le temps par
l’activité concourante des navigateurs grecs, de telle sorte que la conquête
grecque fut rendue possible par la nécessité de protéger les acquis - fonciers
et commerciaux - des colons grecs installés en Cyrénaïque.
L’on évoque généralement l’hospitalité africaine dans l’évaluation des
rapports entre l’Afrique et l’Occident, et cela en mettant en accusation la
fourberie et la cruauté des Occidentaux qui s’étaient par la suite appropriés
de façon violente tous ces territoires sur lesquels, pourtant, ils furent
initialement accueillis avec bonne volonté, par les populations autochtones.
La réalité de l’hospitalité africaine fut soulignée à suffisance par Cheikh
Anta Diop. Point n’est besoin d’y insister ici. Les navigateurs grecs qui
accostèrent en Cyrénaïque furent accueillis par les Libyens avec la même
ferveur que celle qu’ils accordèrent à d’autres peuples maritimes tels que les
Egéens et les Phéniciens. Les échanges entre les Grecs et les Libyens se
développèrent tellement qu’ils dépassèrent le cadre des relations
commerciales, pour s’étendre aux relations matrimoniales : « Les Grecs
s’installent sur la côte, et contractent de nombreuses unions avec des femmes
130du pays » .
Les colons grecs se sédentarisèrent en Libye ; ils fondèrent des familles
avec des femmes libyennes. Cela leur conféra une certaine légitimité qui leur
facilita l’accès à la propriété. Ils se consacrèrent ainsi à des activités
commerciales très lucratives qui eurent un impact décisif sur l’évolution du
mode de vie autochtone.
La colonisation grecque aboutit à l’édification d’une véritable cité
florissante à Cyrène, au point que « le premier navigateur grec à avoir rejoint
erle pays devient roi de Cyrène, sous le nom de Battos I , fondant la dynastie
131dite des Battiades » .
Dès lors, le modèle de vie grec dynastique se transposa sur le sol libyen,
entraînant ainsi le développement du mode de production capitaliste et des
rapports sociaux de classes. Car, à l’intérieur de la cité féodale établie, la
minorité de nobles oisifs et privilégiés pouvait se consacrer à la jouissance et
à la vérité, tandis que la masse servile était assujettie à la discipline du travail
social.
À la faveur de l’édification de cette dynastie féodale, seule une minorité
privilégiée jouissait des agréments et du bien-être et représentait les idéaux
de cette société. Dans cette société, en effet, la dépendance de la masse
servile à l’égard de la minorité privilégiée était directe : Celle-là travaillait

129Ibid.
130Wikipédia/Histoire de la Libye.
131Ibid.
50 pour satisfaire les besoins de celle-ci, qui pouvait alors se consacrer à la
spéculation tout en restant libre de tout engagement à l’égard des nécessités
de l’existence.
erÀ la suite de Battos I , la cité royale de Cyrène continua à évoluer sous le
er 132règne de ses successeurs, notamment « Acécilas I et Battos II » . Ainsi,
« la présence des Grecs remet en cause l’équilibre agro-pastoral des tribus
133libyennes » . Car, « le commerce et la vie urbaine se développent, ainsi
134que la sédentarisation dans les campagnes » .
L’intense activité commerciale qui se développa en Cyrène entraîna la
transformation des populations libyennes en une main-d’œuvre servile,
séparée des moyens de production. Grâce à l’exploitation et à la domination
en vigueur, « Cyrène s’impose vite comme la plus grande cité grecque
d’Afrique.
Les colons bâtissent leur fortune sur le commerce du silphion ou
silphium, une plante recherchée pour ses vertus culinaires et
135médicinales » .
L’enrichissement effréné des colons grecs les amena à ériger dans la cité
de Cyrène, un monument dédié au culte ainsi qu’à la religion de la
domination, à savoir « le monumental temple de Zeus, édifié au Ve siècle av.
136J-C., comparable à celui d’Olympie » .
Dans ce nouveau système de production et de distribution, la misère des
masses locales prolétarisées était le tribut de la prospérité des colons grecs.
Ce fut pourquoi, les populations libyennes tentèrent de briser ce rapport de
domination par la lutte violente.
Pour bien comprendre la légitimité de la résistance libyenne à
l’occupation grecque, il faut d’abord élucider la nature des relations
d’échange qui avaient permis l’installation des Grecs en Libye.
Dès le départ, ces relations ne furent pas établies en référence aux
conditions du marché, telles qu’elles existaient dans le mode de production
capitaliste. Car, le marché désignait le lieu où se rencontraient l’offre et la
demande, où l’on vendait et où l’on achetait des marchandises.
À l’origine, le marché était dit « libre », en ce sens que les parties en
présence, vendeurs et acheteurs, contractaient librement des engagements
réciproques. Telle fut l’une des conditions fondamentales de
l’« accumulation primitive ».
Suivant les conditions du marché, un contrat fixant les obligations des
parties contractantes devait être établi. Le terme « contrat » doit être entendu
ici dans le sens d’une convention juridique par laquelle une ou plusieurs

132Ibid.
133Ibid.
134Ibid.
135Wikipédia/Histoire de la Libye.
136Ibid.
51 personnes s’engagent envers d’autres à faire ou à ne pas faire quelque chose.
Dans le cas d’espèce, le contrat de cession devait désigner la convention par
laquelle les Libyens cédaient une partie de leurs terres aux colons grecs, en
échange du prix contractuellement stipulé. Ainsi, « le contra représente, dans
la société civile, le résumé de la liberté, de l’égalité et de la justice. Cette
forme historique de liberté, d’égalité et de justice se trouve être ainsi la
137condition de l’exploitation » .
Il n’avait jamais existé une convention de cette sorte entre les Grecs et les
Libyens. Ces deux peuples entrèrent en relations contractuelles tacites. La
forme représentative de ces relations initiales était le don. Les libyens
avaient cédé leurs terres aux Grecs sans contrepartie formelle. Je suppose
que celle-ci pouvait avoir une valeur symbolique fondée sur la promesse
faite par les Grecs de partager les fruits de l’exploitation de ces terres avec
les populations locales. Dans quelle proportion ? Je ne puis répondre avec
exactitude à cette question, car, je ne dispose point de données
anthropologiques y relatives. Toujours est-il que le mécontentement des
Libyens à l’égard des colons grecs était lié à un sentiment d’injustice
flagrante née des conditions de l’accumulation primitive imposées par les
Grecs : « Lles Libyens tentent alors de chasser les Grecs avec l’aide du
138pharaon Apriès, mais sont défaits vers 570 av. J-C. » .
La résistance libyenne à la domination grecque se heurta à une campagne
de répression particulièrement féroce.
Le facteur essentiel qui présida à l’édification d’une cité-Etat autant qu’à
son existence dans le temps, c’était la mise en place dans cette cité-Etat d’un
bras séculier suffisamment efficace pour le protéger des forces de
contestation et de changement. Les Grecs firent de ce facteur la pierre
angulaire de leur stratégie de conquête en Libye. La cité-Etat de Cyrénaïque
n’étant rien d’autre qu’un démembrement de la cité-Etat des citoyens
athéniens.
Dès lors, au cours de la confrontation qui s’en suivit, la métropole
apporta un soutien logistique massif à la colonie, afin d’écraser la résistance
libyenne, notamment : « Des chars attelés…, des armures et des lances à
139armures métalliques… » . Dans les conditions anciennes de la guerre, de
telles armes se révélèrent terriblement destructives.
Pour faire face à la supériorité écrasante de la soldatesque grecque, les
Libyens, ne disposant pas d’un arsenal approprié, se tournèrent vers l’Égypte
pour solliciter son appui logistique, lequel se révéla inefficace. Car, les
Grecs avaient déjà atteint un niveau de maîtrise important des techniques
modernes de la guerre, tandis que les Libyens et les Égyptiens en étaient

137Herbert Marcuse, Raison et révolution, Paris, éd. de Minuit, 1968, p.345.
138Wikipédia/Histoire de la Libye.
139Ibid.
52 encore à utiliser des techniques rudimentaires. Donc, l’issue de la
confrontation ainsi déclenchée ne pouvait qu’être favorable aux Grecs.
Sur le théâtre des opérations, les Grecs déployèrent un esprit de sadisme
et de destructivité inhumain : Des maisons furent brûlées, des villes
entièrement rasées, des masses de populations innocentes massacrées. Ces
massacres représentaient, aux yeux des Grecs, l’expression même de la
raison. Voilà comment l’alliance fondatrice entre la raison théorique et la
raison pratique avait pu engendrer une civilisation qui portait, au compte de
sa justice immanente, le crime contre l’humanité, mais qui tendait à en faire
une entreprise rationnelle.
Qu’importait aux Grecs que des populations furent exterminées dans leur
région d’origine, pour autant que ces exterminations servassent les intérêts
de la grande Grèce. Telle fut l’attitude aristocratique par excellence et sa
fonction agressive dans le monde historique antique.
III- L’influence de l’aristocratie grecque
Le terme « aristocratie » se dit du pouvoir exercé dans une société donnée
par les nobles et les riches. C’est aussi le gouvernement des nobles et des
riches. Ainsi, dans une société aristocratique, seule une minorité privilégiée
peut se consacrer à la jouissance et à la pensée, tandis que la masse servile
croupit dans la misère. Ce rapport de domination perdit son caractère
catastrophique à l’intérieur du continuum historique grec, pour autant qu’il
fut rationalisé et présenté comme l’ordre naturel et indépassable des choses.
L’échelle des valeurs sur laquelle reposait l’aristocratie grecque antique
c’était la rationalisation et la codification de l’esclavage : « Déjà, la
conception grecque contient un élément historique. L’essence de l’homme
n’est pas la même pour l’esclave et pour le citoyen libre, pour le Grec et
140pour le Barbare » .
Chez les Grecs, l’esclavage avait acquis la valeur d’une donnée
ontologique : L’esclave assujetti à la discipline du labeur menait une
existence stupide, aliénée, infrahumaine. Il en était ainsi du barbare enfoncé
dans la « couleur noire » de la sauvagerie et de l’intempérance. Il demeurait
donc inapte à la jouissance autant qu’à l’abstraction philosophique, laquelle
était une faveur concédée par les dieux à la cité des citoyens libres athéniens.
À titre d’illustration, dans l’Odyssée d’Homère, « un propriétaire comme
Ulysse dirige de loin un personnel nombreux et méticuleusement réparti,
comprenant des bouviers, des bergers, des porchers et des serviteurs. Le soir,

140Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, op.cit., p.151. Le mot « barbare » fut le nom
donné par les Grecs à tous les peuples, y compris les Romains, restés en dehors de leur
civilisation. Plus tard, les Romains s’assimilèrent d’eux-mêmes aux Grecs. L’Histoire à
appelé « Barbares » les Goths, Vandales, Burgondes, Suèves, Huns, Alains, Francs, etc., qui,
e edu III au VI siècle de notre ère, envahirent l’Empire romain et fondèrent des Etats plus ou
moins durables.
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