Politique de défense et sécurité nationale du Cameroun

-

Français
522 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'auteur retrace dans cet ouvrage la sociogenèse du dispositif de défense et de sécurité du Cameroun et en repère les racines historiques. Il décrit le contexte géopolitique et international, de l'avènement du Cameroun à la souveraineté internationale. Il rappelle les fondamentaux d'une véritable politique de défense et de sécurité dans une démocratie et présente les différentes structures de l'armée, de la gendarmerie et de la police camerounaise.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 62
EAN13 9782296481794
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème























POLITIQUE DE DÉFENSE

ET SÉCURITÉ NATIONALE

DUCAMEROUN

CollectionDéfense,Stratégie &RelationsInternationales (D.S.R.I)
(Dirigée parFrançois Manga-Akoa)

Depuis la chute du Mur de Berlin le 09 novembre 1989 qui a entraîné celle du
Bloc socialiste est-européen dirigé et dominé par l’Union soviétique, puis celle
de l’URSS le 08 décembre 1991, signant ainsi la fin de l’affrontement entre les
pays du pacte de Varsovie et ceux de l’OTAN, la guerre a pris plusieurs formes
inédites jusqu’alors. Le terrorisme international, les guerres asymétriques, la
guerre économique se sont exacerbés grâce au développement exponentiel des
nouvelles technologies de l’information et de la communication. Par ailleurs, la
privatisation de l’usage de la force, jusqu’alors réservé à l’Etat, a rendu possible
l’externalisation de plusieurs services de l’Etat. En effet, plus que jamais, se
vérifie l’adage de Héraclite qui affirme que la guerre est la mère de toute chose.
Tel un veilleur qui attend l’aurore, la collectionD.S.R.I scrutel’horizon de ce
nouveau siècle, décrypte et prospecte l’actualité internationale en ses aspects
politiques, diplomatiques, stratégiques et militaires.


Déjà parus

Bernard FONTAINE,Les armes à énergie dirigée. Mythe ou réalité ?, 2011.
Gabrielle FOY,L’influence de la communauté sur la géopolitique argentine, de
1850 à nos jours, 2011.
Alphonse TONYE,Barack Obama : un homme, un peuple, un destin, 2011.
Seddik LARKECHE,Épistémologie du risque, 2011.
Sidi Mohamed SIDATY,Mémento des relations diplomatiques, 2010.
Alain DE NEVE,L'Agence européenne de défense et la coopération dans le
domaine capacitaire, 2010.
Jérôme BELINGA,Glossaire raisonné anglais-français du jargon
diplomatique, 2010.
Abakar TOLLIMI,La résolution des conflits frontaliers en Afrique, 2010.
Léon KOUNGOU,Le régime de non-prolifération nucléaire. État des lieux,
état du discours, 2010.
Léon KOUNGOU,Défense et sécurité nationale en mouvement, 2010.
Jean-François MOREL, Alastair CAMERON,L’Europe de la Défense, 2009.
Jean-François MOREL, Alastair CAMERON,European Defence, 2009.
Pierre-Paul DIKA,La politique d’immigration de la nouvelle Afrique du Sud
post-apartheid, 2009.
Commissaire colonel Simplice Euloge LEBI,Pour une histoire militaire du
Congo-Brazzaville 1882-1992, 2009.
M.-I. NGAPETH BIYONG,Cameroun : combats pour l’indépendance, 2009.
Alain Didier OLINGA,L’Accord de Greentree du 12 juin 2006 relatif à la
presqu’île de Bakassi,2009.



















Victorin HAMENI BIELEU








POLITIQUE DE DÉFENSE
ET SÉCURITÉ NATIONALE
DUCAMEROUN




Du même auteur


Changer le Cameroun, Pourquoi pas. Editions Okika, Yaoundé, 1992
Demain, le Cameroun. Yaoundé, 2004.
































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96450-1
EAN : 9782296964501

REMERCIEMENTS

Je voudrais ici, avec tout mon amour, remercier mon épouse Elise qui, après
l’élection de 2004 me dit :« puisque la prochaine élection est dans sept ans, tu
pourrais te mettre à écrire maintenant, car je sais que tu as beaucoup de choses
à léguer à la postérité ».

Le second mot de remerciement va à la bibliothèque du Congrès américain.
Au moment où je cherchais un fond documentaire qui conviendrait à
l’orientation que je m’étais assigné pour ce travail, elle m’a largement et surtout
facilement ouvert ses portes, ce qui m’a permis de lire un certain nombre
d’ouvrages inédits mais surtout le livre d’Eugène-Jean Duval qui allait dans le
sens qui me convenait, à savoir qu’il contenait les travaux d’archives de l’armée
française au Cameroun.

Ces remerciements vont également à la bibliothèque municipale de la ville
de Lille en France, qui m’a permis de travailler dans ses structures avec la carte
d’abonnement de ma fille Guylaine à qui je dis également merci. Je ne saurais
oublier la bibliothèque du centre culturel français de Yaoundé qui m’a ouvert
grandement ses portes.

Je voudrais également remercier Jean Pierre Ghonda Nounga qui a contribué
à la documentation notamment sur le président Woodrow Wilson et qui a
surtout pris la peine de lire intégralement ce travail, me prodiguant de sages
conseils.

Mes remerciements vont surtout à mon fils Eric Tchoutou, qui n’a pas
ménagé sa peine pour saisir ce volumineux document qu’il fallait lire, relire et
corriger. Ses talents ont permis de réaliser cette œuvre.
Mes remerciements vont enfin à tous ceux qui, d’une manière ou d’une
autre, ont contribué à transformer ce rêve en réalité
À toutes ces personnes, je réitère mes remerciements infinis.

INTRODUCTION

L’idée d’écrire un livre sur la politique de défense/sécurité nationale du
Cameroun remonte aux années 80. Le commandement décida de décharger
l’officier qui jusque-là dispensait un enseignement d’histoire et de sociologie
militaires, pour le confier à un civil. En fait, il s’agissait d’un enseignement
nouveau. Il fallait envisager la défense/sécurité comme l’ensemble des voies et
moyens que la nation met en place pour aboutir à ses fins à savoir, faire face
aux différentes formes de menaces. Il fallait sortir la défense/sécurité nationale
de son carcan militaire que justifiait une situation historique particulière pour lui
donner une acception plus large centrée sur la notion de sécurité dont la
traduction concrète était la recherche de l’intégration de la personne dans son
environnement économique, social et culturel; en somme, une sécurité
humaine.

D’autre part, depuis près de 25 ans, l’Afrique connaissait une intrusion
brutale de militaires dans la sphère politique par la prise du pouvoir politique de
manière violente. Il fallait affirmer avec force le sacro-saint principe deCedant
arma togaesavoir la primauté du politique sur le militaire et l’indispensable à
soumission de l’autorité militaire au pouvoir politique. Il fallait mettre en œuvre
ces préoccupations en organisant des enseignements au standard international,
mais aussi en tenant compte des aspirations du commandement d’associer aux
idées théoriques la prise en compte des réalités locales. Cet enseignement était
étalé sur trois niveaux : cours d’élèves officiers d’active et de réserve, cours de
capitaines et cours d’état-major; un enseignement de niveau école de guerre
n’étant pas programmé pour l’instant. Cet enseignement, placé sous la haute
supervision du secrétariat permanent à la défense nationale responsable de la
sensibilisation de l’élite aux problèmes de défense/sécurité, devait s’étendre non
seulement aux académies militaires et policières mais aussi aux grandes écoles
civiles.

Après plus d’une demi-décennie d’enseignement, mes engagements
professionnels et d’enseignement furent interrompus par une participation
active à la politique partisane à la faveur de l’ouverture démocratique. Cet
engagement actif dans la politique me permit non seulement de prendre du recul
par rapport à mes fonctions dans la chaîne décisionnelle mais aussi
d’expérimenter le hiatus qui existait dans les relations entre les forces de
défense/sécurité et la nation, en vivant personnellement les brutalités policières
et l’usage dévoyé des forces de défense dans le maintien de l’ordre notamment
dans le cadre des commandements opérationnels.

Après une vingtaine d’années consacrées à la politique, me revint l’idée de
consigner par écrit mes deux expériences qui, entre-temps, s’étaient

7

mutuellement fécondées. Aussi, depuis environ cinq ans, me suis-je attelé à la
recherche dont le résultat est le présent ouvrage. L’objectif primordial de cet
exercice est de contribuer à sortir les problèmes de défense/sécurité de leur très
forte ascendance militaire et sécuritaire pour en faire un problème simplement
politique qu’il ne devrait jamais cesser d’être. Comme le disait Clausewitz, la
défense comme la diplomatie, l’économie, la santé, l’éducation, etc., sont les
différentes facettes d’une même médaille qui est la politique. Les problèmes de
défense/sécurité doivent cesser d’être un épouvantail pour devenir des
problèmes politiques discutés sur la place publique comme le sont les
problèmes économiques, sociaux et culturels. Pour ce faire, il faut vulgariser et
surtout former des spécialistes civils dont l’activité principale est la
défense/sécurité, les rendre capables d’en élucider tous les aspects pour
permettre aux entrepreneurs des guerres et des conflits de connaître l’étendue de
leurs responsabilités et aux décideurs d’avoir une vision plus proactive que
réactive des conséquences des conflits dont les coûts sont minorés, faute d’avoir
une grille de lecture aux bases scientifiques avérées.

Une entreprise de cette importance nécessitait de sortir des sentiers battus et
autres prénotions pour s’imprégner des concepts, des théories, du sillage
militaire ainsi que des faits politiques ayant une certaine pertinence dans ce
domaine. Dans cette optique, il avait paru nécessaire de revenir sur les théories
géopolitiques et géostratégiques qui permettaient de fonder au plan théorique
certains développements. Par exemple, les revendications allemandes pour la
rétrocession de leurs colonies perdues lors de la Première Guerre mondiale,
avaient leurs fondements idéologiques, juridiques et moraux dans les théories
géopolitiques de l’école allemande.

Le retour aux grandes théories sur la guerre nous donne une boîte à outils
pour analyser et comprendre les attitudes des acteurs des conflits qui jalonnent
notre jeune histoire politique. La prise en compte de la maxime de Hegel qui,
après Machiavel et avant le général de Gaulle, disait que les États n’ont que des
intérêts et non des amis, n’aurait-elle pas permis au président Ahmadou Ahidjo
d’affiner sa réflexion et ses décisions dans la gestion de la guerre du Biafra ? Ce
que gagne le Cameroun dans l’affaire de Bakassi compense-t-il le risque que
constitue pour nous un État de 132 millions d’habitants à notre frontière
occidentale au lieu d’en avoir une multitude à notre dimension, donc plus
gérable ?

Notre quête consiste à braquer les projecteurs sur les activités de
défense/sécurité, en faire l’objet d’une recherche empirique ayant une portée
suffisamment explicative pour être projetée sur d’autres pays, voire dans notre
sous-région. En d’autres termes, l’étude de la politique de défense/sécurité du
Cameroun sous le prisme de l’analyse des formes de menaces, des voies et
moyens pour y faire face, est-elle suffisamment explicative pour permettre son
extrapolation dans les États francophones d’Afrique? D’autres schémas

8

d’analyse à l’instar de l’analyse décisionnelle utilisée par Charles-Philippe
David dans son livreAu Sein de la Maison Blanche nepermettent-ils pas une
analyse plus raffinée et plus explicative ?

Braquer les projecteurs sur les activités de défense/sécurité, c’est les placer
au centre de notre quête et voir leurs sillages à travers les actions des principaux
acteurs. Les gouverneurs allemands, notamment Nachtigal et son homme de
main Dr. Buchner ou le dernier gouverneur allemand Ebermaier qui évacua
l’administration allemande du Cameroun, avaient une activité de
défense/sécurité plus marquée que leur collègue Von Puttkamer qui se
préoccupa beaucoup plus de l’implantation des grandes exploitations agricoles
au Cameroun. Pendant le mandant et la tutelle français, les activités de
défense/sécurité du gouverneur Joseph Gauderique Aymérich, qui commanda
les troupes françaises dans la conquête du Kamerun allemand, étaient plus
remarquables que celles des gouverneurs Soucadaux, Roland Pré, Jean
Ramadier et Xavier Torre, mais aussi Pierre Messmer qui mirent de l’emphase
sur leurs activités politiques classiques et firent passer leurs activités de
défense/Sécurité au second plan au point où le Cameroun accéda à
l’indépendance sans une véritable armée.

L’étude de la politique de défense/sécurité du Cameroun posait de prime
abord un véritable problème théorique. À quelle période pouvait-on parler de
défense/sécurité de cet espace où vivaient de nombreuses populations, les unes
organisées, les autres acéphales se faisant des guerres intestines mais qui,
concomitamment, entretenaient des relations économiques et politiques entre
elles ainsi qu’avec des puissances lointaines et étrangères? Les empires,
royaumes, chefferies traditionnelles qui, avant le Moyen-Âge, connaissaient
l’utilisation des armes et élaboraient des stratégies pour défendre leur espace
vital, avaient-ils des politiques de défense/sécurité? Ou fallait-il attendre la
période précoloniale pendant laquelle ces entités se battirent courageusement
contre les hordes arabes en quête d’esclaves, pour mettre en place des stratégies
de défense efficaces de leurs Tata ? De même, le grand chef de guerre africain
Rabah se battit contre les colonisateurs occidentaux jusqu’aux portes de
l’Adamaoua. Toutes ces activités ne faisaient-elles pas partie d’une politique de
défense/sécurité ?

Pour les Occidentaux, l’Afrique entre dans l’histoire du monde avec le traité
de Berlin de 1884. Ce traité fonderait le droit africain, l’Afrique étant avant
cette date un territoire "sans maître", un monde sans civilisation que l’on
pouvait conquérir et délimiter au pinceau ; la puissance occupant la côte ayant
tout l’hinterland. Les européocentristes dans cette optique dataient la politique
de défense/sécurité des territoires africains à partir de ce traité. Pour certains
géopoliticiens, le Kamerun devenait un acteur politique avec la signature du
traité germano-douala instituant le protectorat. Pour de nombreux auteurs
encore, on ne pourrait commencer à parler de politique de défense/sécurité

9

nationale du Cameroun qu’avec l’accession du pays à l’indépendance le premier
janvier 1960.
La théorie s’accorde pour admettre que la guerre et la gestion des conflits ne
se font que dans le cadre étatique, ceci pour mettre hors la loi toutes les formes
de stratégies indirectes. Le traité de Berlin vint consacrer deux espaces sociaux
distincts. Un espace légal régenté par l’administration coloniale au profit des
colons et leurs intérêts, les normes juridiques énoncées ayant pour seule finalité,
leur protection. Le système de défense/sécurité mis en place n’ayant pour tout
objectif que la sécurisation de la classe dominante. À côté de ce pays légal
existait le reste de la société, le pays réel, aux ordres et au service du groupe
dominant. Il avait pour seule prérogative d’être né et d’avoir ses origines dans le
terroir, de bénéficier d’une forme de droit du sol, donc d’une légitimité
inhérente à son statut d’autochtone.
La confrontation entre pays légal et pays réel ne laissait à ce dernier que la
résistance et la révolte qui entraînèrent l’utilisation des moyens de
défense/sécurité pour mater toute velléité de soulèvement et punir toute
récidive. Pendant la période allemande, les rois douala dont Rudolph Douala
Manga Bell et le nationaliste Martin Paul Samba payèrent de leur vie les
tentatives de revendications pour le respect des accords signés. Au
NordCameroun, les populations kirdi payèrent chèrement leur opposition à
l’administration française. Plus proche de nous, Ruben Um Nyobé et de
nombreux nationalistes camerounais seront assassinés pour les revendications
d’une indépendance et d’une réunification pleines et entières en lieu et place
d’une indépendance octroyée sans contenu réel.

La défense/sécurité du Cameroun prend une tournure nouvelle pendant la
grande guerre au cours de laquelle le territoire camerounais devint le théâtre
d’opérations privilégiées des puissances étrangères. Sa population et ses
richesses furent utilisées dans une guerre qui ne la concernait pas. Le traité de
Versailles qui mit fin à cette guerre s’annonça néanmoins porteuse d’espoirs. Le
président américain Woodrow Wilson, dans un élan d’humanisme, exigea que
les intérêts des peuples colonisés eussent le même poids que ceux des
colonisateurs, des puissances belligérantes et que soit envisagé leur droit à
disposer d’eux-mêmes. Ce principe deviendra un des fondements de l’action de
la SDN et de l’ONU même si les droits et intérêts des puissances coloniales
continuaient de prédominer.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, la position stratégique du Cameroun
fut de plus en plus appréciée en devenant la première terre de légitimité de la
France libre. De Douala partirent les premières troupes africaines qui permirent
à la France de rentrer dans la guerre après la reddition du maréchal Pétain face à
l’Allemagne, par la signature de l’accord d’armistice. Le Cameroun et l’Afrique
centrale fourniront au général de Gaulle les bataillons que lui réclamait le

10

président américain Roosevelt pour lui accorder le statut de puissance
belligérante aux côtés des forces du monde libre.

L’éveil du nationalisme camerounais connut un nouvel élan avec le retour au
bercail des tirailleurs camerounais qui ne crurent plus à l’invincibilité de
l’homme blanc et, surtout, exigeaient un traitement au moins égal à celui dont
ils avaient été l’objet durant la guerre. Ce mouvement revendicatif s’approfondit
dans l’action syndicale et politique avec la création des premiers syndicats en
1944 et des partis politiques dès 1946. L’interdiction de l’UPC en 1955 et
l’assassinat de Um Nyobé le 13 septembre 1958 ouvrirent une nouvelle ère du
nationalisme camerounais qui prit la forme de la rébellion face à la répression
de plus en plus féroce de l’armée française qui, jusqu’en 1964, continua de
prêter main-forte au pouvoir néocolonial mis en place depuis 1957.

Le Cameroun accéda à l’indépendance dans un contexte unique en Afrique
avec un peuple qui refusait une indépendance octroyée et prit les armes pour
tenter de déterminer les conditions de son émancipation, suivant en cela
l’exemple indochinois avec le soutien du monde socialo-communiste dans une
guerre froide contre le monde capitaliste.

Toute cette période qui part du contact du Cameroun avec le monde
er
occidental, et culmine avec son indépendance le 1janvier 1960, nous la
regroupons sous l’appellation défense/sécurité du Cameroun. Nous réservons la
dénomination de défense/sécurité nationale du Cameroun à la période qui va de
l’indépendance à nos jours, ceci dans le souci de montrer que, contrairement à
la période où notre territoire, sa population, les ressources étaient utilisées sans
notre accord, la nouvelle politique de défense/sécurité est mise en place par les
Camerounais pour le Cameroun.

Cette période dite de défense/sécurité nationale est caractérisée par la
stabilité politico-militaire qui n’est perturbée que par deux événements
géopolitiques majeurs : la tentative de coup d’État du 06 avril 1984 et le conflit
camerouno-nigérian sur la souveraineté de la péninsule de Bakassi. Pendant
cette période, le Cameroun est maître de son système de défense/sécurité dont il
définit le concept, détermine les moyens et choisit les hommes chargés de le
conduire pour faire face aux menaces qu’il doit affronter. Depuis l’accession du
pays à l’indépendance, le Cameroun a expérimenté deux concepts de
défense/sécurité antagonistes : l’un basé sur la défense populaire, l’autre sur la
défense militaire devant prendre la forme d’une armée professionnelle. Les
différentes institutions mises en place pour analyser, formuler et évaluer ces
politiques sont caractérisées par la prédominance de l’exécutif sur les autres
institutions. Le parlement en la matière n’est qu’une chambre d’enregistrement
des décisions d’un gouvernement valorisé ; le pouvoir judiciaire n’étant devenu
pendant la période de la rébellion qu’un bras armé de l’exécutif pour l’exécution
de ses basses besognes.

11

Dans ce contexte, le président de la République, chef suprême des armées,
définit les missions et pourvoit aux moyens de défense/sécurité. De
l’indépendance à la fin de la rébellion marquée par le procès
Ndongmo/Ouandié, la plus grande partie du budget national était consacrée à la
défense/sécurité et à l’armée nationale qui, comme toutes les autres institutions,
étaient tournées vers la lutte contre la rébellion et la répression qui en était le
corollaire. Le budget de la défense/sécurité est encore aujourd’hui, le second
budget après celui de l’éducation nationale. Il est caractérisé par le grand
déséquilibre entre le budget de fonctionnement destiné à 80% aux salaires et
autres avantages y relatifs pour ne consacrer qu’une infime partie aux
investissements et à l’équipement, ce qui justifie l’état de délabrement avancé
des forces de défense/sécurité du pays.

Néanmoins les forces de défense/sécurité s’impliquent dans le
développement économique et social du pays, ce qui favorise les rapports
apaisés entre la nation et son armée. Si le recrutement dans les forces de
défense/sécurité répond vaille que vaille aux préoccupations de l’unité
nationale, il demeure que d’importantes inégalités subsistent et constituent une
des causes structurelles de l’indiscipline dans les forces de défense/sécurité
camerounaises. Une caste de généraux a pris en otage l’armée camerounaise se
refusant de faire valoir leurs droits à la retraite, hypothéquant ainsi l’avenir
professionnel des jeunes officiers contraints d’aller en retraite en lieu et place de
leurs « pères ».

Depuis la naissance de l’armée camerounaise, l’organisation de la police
nationale et les autres forces de défense/sécurité, particulièrement du MINDEF,
ont vu défiler à leurs têtes des responsables qui ont plus ou moins imprimé leurs
marques sur les institutions dont ils avaient la charge.

Le ministère des Forces armées devenu ministère délégué à la présidence
chargé de la Défense a connu depuis sa création onze ministres. Les uns,
comme Sadou Daoudou ont mis plusieurs décennies à la tête de cette
administration, lui donnant l’allure qu’on lui connaît aujourd’hui. D’autres,
comme M. Andze Tsoungui, ont eu la lourde responsabilité de gérer la tentative
de coup d’État du 06 avril 1984. MM. Edouard Akame Mfoumou et Amadou
Ali ont conduit nos forces dans le conflit de Bakassi. De très nombreux
ministres sont passés dans ce département sans pouvoir éradiquer l’indiscipline
qui est le tendon d’Achille de notre armée.

Le portage de la police après la période Pondi a été marqué par la lutte des
services français et israéliens pour contrôler l’architecture sécuritaire du
Cameroun. La communauté du renseignement garde encore aujourd’hui les
empreintes du commissaire Jean Fochivé.

Notre parcours prospectif au sein du système de défense/sécurité
camerounais dégage des particularités dans les 4 étages essentiels qui jalonnent

12

son itinéraire. La première commence par une mise au point théorique sur les
concepts géopolitiques et polémologiques, suivie de la défense/sécurité pendant
la période précoloniale et coloniale. La défense/sécurité dite nationale occupe la
troisième partie et s’achève par les relations internationales en défense/sécurité ;
cette quatrième partie étant essentiellement centrée sur l’étude des accords de
défense/sécurité du Cameroun avec la France qui ont joué un rôle important
dans le dénouement du conflit camerouno-nigérian dans la péninsule de
Bakassi. Au plan multilatéral, un constat s’impose: l’Afrique connaît le plus
grand nombre de conflits et consomme plus de la moitié des efforts
internationaux pour la gestion des crises, le maintien et la consolidation de la
paix alors qu’elle y participe pour une part marginale, d’où la nécessité de la
mise en place des moyens régionaux et sous-régionaux de gestion des crises
parmi lesquels le COPAX dont fait partie le Cameroun. Tous ces problèmes et
bien d’autres font la substance de la présente publication qui se veut une
contribution modeste et partielle à la connaissance d’un pays d’Afrique centrale
à l’histoire alambiquée mais qui ne manque pas d’intérêt compte tenu du
laboratoire d’études des problèmes qu’il constitue, du fait de sa géographie qui
fait du Cameroun une Afrique en miniature.

13





PREMIÈRE PARTIE

PROLÉGOMÈNES

La première partie de ce développement consistera à poser les prémices de
notre étude en en définissant le cadre conceptuel. Aussi avons-nous revisité les
théories de géopolitique et de géostratégie qui nous ont permis de comprendre
par exemple les fondements des revendications de l’Allemagne pour la
rétrocession de ses anciennes colonies. De même, en revoyant l’importance
qu’accordent les géostratèges anglo-saxons à l’élément marin, nous comprenons
pourquoi les géostratèges français prédisaient une place de toute première
importance au Cameroun dans ses relations sous-régionales. En parcourant les
différentes théories de la guerre et de la paix, nous avons voulu nous replonger
dans cette atmosphère qui fonde les préoccupations de la défense/sécurité.

Chapitre 1 :

Géopolitique et géostratégie

La géopolitique est l’étude des variantes et des constantes géographiques
permettant d’étudier, d’élaborer, de décider et d’évaluer une politique. C’est
1
l’art d’utiliser la puissance, la sagacité et la ruse pour vaincre sans avoir raison.
La géopolitique est une boîte à outils comprenant des principes, des doctrines et
des théories, une science permettant de donner une explication partielle ou
définitive d’un phénomène.
La pensée géopolitique s’est regroupée en écoles, les unes d’obédience
anglo-saxonne :nord-américaine, anglaise et allemande; les autres latines:
française, italienne et espagnole. La pensée géopolitique chinoise étant même
plus ancienne que la pensée occidentale. Il se met progressivement en place un
courant tiers-mondiste dont fait partie la pensée géopolitique africaine à laquelle
se rattache l’école camerounaise.
1. Les écoles de pensée anglo-saxonne
La pensée anglo-saxonne serait à l’origine du concept de géopolitique et
comprend : l’école allemande, l’école américaine et l’école anglaise.
1.1. L’école géopolitique allemande
L’école allemande dite matérialiste ou encore école de Berlin a pour maître à
penser l’amiral Friedrich Ratzel (1844-1904), secondé par Carl Ritter, Ernest
Gapp, Ernest Haeckel. Friedrich Ratzel, pensait que:même que chaque« de
être vivant a besoin d’un espace dont il tire sa nourriture et atteint le sommet de
sa demande d’espace à travers le processus de sa démultiplication qui se
réalise, soit en atteignant le sommet de sa croissance spatiale, soit en
s’appropriant purement et simplement l’espace voisin».La demande de
l’espace, son accroissement ou même l’appropriation de l’espace voisin au
profit d’un peuple ou d’une communauté sont faits par l’entremise de l’État. La
géopolitique est la science de l’État pris dans le sens d’un peuple installé dans
un territoire avec ses institutions et son administration. Ainsi, le professeur
suédois Rudolf Kjellen (1864-1922) définit la géopolitique comme« la science
dont l’objet serait l’analyse de l’État comme pays, territoire, région ou plus
significativement empire ».
L’école matérialiste allemande reçoit une contribution du courant naturaliste
et environnemental formulée par Carl Ritter, puis celle hégélienne d’Ernest
Gapp et un apport darwino-biologique d’Ernest Haeckel. Elle pense que pour

1
Cheikh Hamidou Kane,L’Aventure Ambiguë,Julliard, 1961.

17

vivre,« l’Allemagne doit devenir un véritable empire et posséder un territoire à
sa mesure, un espace de vie, un espace vital». Haushofer rassemble tous les
préceptes de l’école matérialiste allemande pour en faire une théorie explicative
de la situation du pays de 1869 à 1946. La théorie de Haushofer se construit sur
trois axes principaux :
1. Lanotion d’"Espace vital" du peuple allemand et des minorités
allemandes ;
2. Une attention au dynamisme de la construction des grands ensembles
territoriaux et l’avènement des grands États ;
3. L’oppositionrécurrente entre puissances continentales et puissances
maritimes.
Les différentes écoles géopolitiques allemandes ont considérablement
e e
influencé la classe intellectuelle et les milieux politiques du 3et du 4Reich au
point de structurer toute la politique du parti national socialiste du chancelier
Adolf Hitler et précipiter le monde dans la Seconde Guerre mondiale.
Le Cameroun, de 1884 à 1916, fut le champ clos de l’expérience
géopolitique allemande. Il fut la tête de pont d’une grande Afrique allemande
allant de la côte atlantique africaine, à la côte orientale de l’océan Indien. Toute
cette Afrique allemande constituerait la périphérie d’un grand empire européen
au centre duquel se trouverait l’Allemagne. Ce fut le grand rêve des chanceliers
allemands que vinrent interrompre les deux guerres mondiales.
L’opposition constante entre la terre et la mer établit le lien entre la
géopolitique allemande et anglo-américaine.
1.2. L’école américaine
Les deux grands maîtres de la géopolitique américaine sont l’amiral Mahan
et le Pr. Spykmann, très influencés par l’école anglaise.
Dans son livre intitulé “The Influence of Sea Power upon French Revolution
and Empire", l’amiral Mahan (1840-1914) s’interrogeait sur les raisons qui
faisaient que la France, bien que pourvue d’un immense empire colonial, ne fût
jamais une puissance maritime, parce quedomine les mers, domine le« qui
commerce et domine le monde ». De ses réflexions fut tirée une philosophie de
l’histoire qu’il regroupe en 04 postulats.
1. L’inégalitéet la hiérarchie des races fondent l’inégalité et la hiérarchie
des civilisations ;
2. Lacivilisation occidentale est supérieure aux autres, ce qui fonde son
droit à l’expansion ;
3. Lemonde est un combat perpétuel ;

18

4. Lacivilisation occidentale vit sous la menace de la barbarie. Elle doit
donc organiser sa défense à l’aide d’une analyse détaillée des rapports de
force dans le monde.
Nicolas Spykmann (1893-1943), professeur à l’université de Yale,
développe dans l’American Political Review,en 1938, sa thèseThe Geography
and Foreign Policy. Les facteurs géographiques sont déterminants dans la
politique :la géographie ne détermine pas, mais elle conditionne «
certainement car non seulement elle offre des possibilités, mais elle impose
qu’elles soient utilisées. La seule liberté de l’homme est sa capacité à
l’employer à bon escient ou non.Puisque les caractéristiques des États sont
relativement stables et interchangeables, les aspirations de ces États restent les
mêmes pendant des siècles et parce que le monde n’a pas encore atteint cette
situation heureuse, où les besoins de chacun n’entrent pas en conflit avec ceux
d’autrui, ces aspirations sont source de frictions ».
La géopolitique américaine fut très influencée par la pensée géopolitique
anglaise.
1.3. L’école anglaise
Le chef de file de cette école fut l’amiral McKinder. Il exposa les grandes
lignes de sa théorie des relations internationales dansThe Geography Pivot of
Historyet les précisa dansDemocracy Ideals and Reality. Pour lui,« Le monde
est structuré par l’opposition entre deux blocs: le Heartland ou zone où
l’influence de la mer n’a pas accès et forme l’île du monde. Puis l’anneau
insulaire ou extérieur, accessible aux puissances navales. Cet anneau a peu
d’influence sur les affaires du monde ».
La mer a joué dans le passé et continue de jouer de nos jours un grand rôle
dans la géopolitique du Cameroun qui fait son entrée dans l’histoire mondiale
par la mer. Grâce à la mer, il occupe une place stratégique en Afrique centrale
en servant de porte d’entrée et de sortie pour le commerce de nombreux pays de
la sous-région. Sa position maritime fait qu’il soit le gardien potentiel des
ressources pétrolières dont regorge la baie du Biafra.
2. Les écoles de pensée latine
Il a existé de tout temps une rivalité entre les écoles géopolitiques
anglosaxonne et latine notamment sur l’origine du concept même de géopolitique.
Pour l’école de géopolitique latine, le concept remonterait à Jomini et les autres
géopoliticiens italiens et espagnols avant de faire son apparition en France au
e
19 siècle.
2.1. L’école française
Le maître de l’école française de géopolitique est Vidal de la Blache
(18451918). Dans son livreLa France Est, il explique en quoi l’Alsace-Lorraine

19

appartient à la France. Puis, vient Jacques Ancel (1882-1943) qui explique le
nationalisme austro-hongrois et ses problèmes de frontières. Le général Raoul
Castex (1878-1968) fait la synthèse des stratégies navales dansLes Théories
Stratégiques (1929).Après la Première Guerre mondiale le terme de
géopolitique fut largement contesté dans les milieux intellectuels français et
assimilé aux idées fascistes. Certains penseurs français estiment qu’il faut
revenir au concept de géographie politique qui a une connotation neutre et plus
scientifique que la géopolitique instrumentalisée par les États. Emmanuel
Gonion et Frederick Lasserre pensent que« ledébat entre la géographie
2
politique et la géopolitique est un faux débat » .

La géostratégie est selon Yves Lacoste, «l’étude des États et des acteurs
politiques dans l’espace international avec les problèmes de conflit, d’alliance.
La stratégie projette les intérêts de l’État dans le monde »encore ou« l’étude
des interactions entre la politique, les rivalités où les tensions trouvent leur
origine et leur développement sur le territoire ».

Ces débats qui ne manquent pas de pertinence nous amènent à définir la
géopolitique et la géostratégie comme étant« l’ensemble des constantes et des
variables géographiques que les États et les autres acteurs utilisent pour la
formulation, la mise en œuvre de leurs politiques. La géostratégie étant
l’utilisation de ces dernières dans des opérations militaires, économiques et
sociales, étant entendu que l’action militaire ou de guerre est la politique faite
avec d’autres moyens », comme le disait Von Clausewitz.

La géopolitique occidentale est basée sur l’idée de la supériorité de la race
blanche qui a besoin d’un grand espace vital pour s’épanouir. Elle doit trouver
cet espace supplémentaire dans la périphérie qui n’a aucun rôle à jouer dans les
affaires du monde.

L’école géopolitique africaine et sa branche camerounaise ont pour visée de
briser cet européocentrisme en démontrant l’antériorité de la civilisation nègre à
partir de l’Égypte ancienne et la préexistence en Afrique des États bien
organisés et bien structurés avant l’intrusion de l’Europe dans le cadre de la
colonisation.

3. L’école géopolitique camerounaise

Les géopoliticiens camerounais peuvent être regroupés en deux classes : les
géopoliticiens organiques d’État qui occupent une place au sein de l’appareil
étatique et réfléchissent aux moteurs de son action. Ces géopoliticiens peuvent
être divisés en deux sous-ensembles: les géopoliticiens organiques d’État
militaires et les géopoliticiens organiques civils. À côté des géopoliticiens
organiques d’État, il y a les géopoliticiens libres penseurs. Ce sont en général
les universitaires qui, placés à l’extérieur des organes d’État, réfléchissent par

2
Op.cit.

20

rapport à l’État et à son action. Pour une grande part, ce sont des universitaires
ou des intellectuels indépendants. Dans leur quasi-totalité, ils se rattachent au
courant de la négritude comprise comme l’éveil du monde noir, dont les
ancêtres sont: Toussaint Louverture, Marcus Garvey, Malcolm X, Léopold
Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et dont le chef de file est
Cheikh Anta Diop. La question à laquelle ils essayent d’apporter des réponses
est :« Est-ce que l’Afrique, avant l’arrivée des Blancs, était un territoire "sans
maître", un désert de culture ? »
3.1. La géopolitique organique d’État
Au Cameroun, le chef de file des géopoliticiens organiques d’État militaires
est sans conteste le général de division Nkoa Atenga. Autour de lui, on trouve
les généraux : Oumarou Djam Yaya, Hector Chemo puis les officiers supérieurs
Jean-Pierre Meloupou, Hubert-André Onana Mfegue, Louis-Marie Kouna
Metala, Ndigo Nzie, etc. Le général d’armée Pierre Semengue en fait partie. Il
n’est pas classé comme le chef de file parce qu’il n’a pas commis d’ouvrage
spécifique en dehors de la biographie publiée par Ateba Eyéné. Il faut avouer
tout de même que la coproduction autobiographique du général Pierre
Semengue donne plus d’éclairage sur l’armée camerounaise que l’ensemble de
l’œuvre du général Nkoa Atenga qui se cantonne à ce propos sur des généralités
pour s’appesantir davantage sur les problèmes stratégiques de la paix en Afrique
et dans le monde. Les officiers camerounais forment la première vague des
géopolitologues camerounais qui ont contribué à donner à l’État camerounais la
forme qu’il a de nos jours.
Le général de division Nkoa Atenga est né le 03 août 1940 à Okola,
département de la Lékié. Il fait sa première formation d’officier à l’École
militaire inter armes du Cameroun. Il est général de l’armée camerounaise et
expert des Nations Unies dans le domaine du maintien et de la consolidation de
la paix dans le monde. Il est l’officier camerounais le plus prolifique. En dehors
de ses nombreux romans, il a publié :L’Afrique face à la paix dans le monde ;
Réflexion sur la stratégie de la défense en Afrique; Les dix règles d’or du
soldat et les six obligations incontournables de l’armée ; Les armées africaines
à l’heure de la démocratie et des droits de l’homme.
De prime abord, le général Nkoa affirme l’idée fondamentale selon laquelle
la géopolitique est la science de l’État. La notion d’État est transversale dans
toute son œuvre. Dans son premier livre sur la géopolitiqueRéflexion sur la
Stratégie de la Défense en Afrique, il dit clairement : «la fonction de sûreté est
pour tout État, une mission essentielle (p.28)»encore « ouil convient de dire
3
avec empressement que la responsabilité de la défense incombe à l’État ,
c’està-dire au gouvernement dont la nation s’est dotée».Cette récurrence revient
dansLes armées africaines à l’heure de la démocratie et des droits de


3
Lire Nkoa Atenga,Réflexion sur la stratégie de la défense en Afrique,Yaoundé, Éd. Clé, p.31.

21

l’Homme. La communauté internationale divisée en États. (p.22). DansLes Dix
Règles d’Or d’un Soldat et Les six obligations incontournables de l’armée,il se
situe par rapport aux grands courants de la pensée géopolitique incarnés par
Napoléon, Bismarck.« ToutÉtat a la politique de sa géographie. La
géographiecomme l’observait aussi Bismarck, se trouve être le seul facteur
4
permanent des relations entre États » .Ou, comme le définit le général Charles
de Gaulle,« Dans les affaires entre États, la logique et le sentiment ne pèsent
pas lourd […] Ce qui importe, c’est ce qu’on prend et ce qu’on donne ».

Cette série de penseurs géopolitiques se classe dans la lignée des zélateurs de
l’État fort, puissant qui, à la limite, étend son espace vital, son influence par la
force. Il établit une seconde filiation avec la géopolitique qui tente de se libérer
de l’emprise de l’État pour voir les relations internationales dans un
antagonisme centre-périphérie comme l’indique Raymond Aron:« lespays
industrialisés représentent un centre autour duquel gravitent les pays en voie de
développement, les premiers exploitant les seconds qui eux-mêmes exploitent la
5
périphérie. C’est une loi géopolitique confirmée »;ou la lutte perpétuelle entre
les pays du Nord et les pays du Sud comme le confirme M. Fukuyama:« le
monde est aujourd’hui divisé en deux camps au sein desquels les règles du jeu
sont radicalement différentes. L’économie régule le Nord, tandis que les lois
traditionnelles du pouvoir militaire dominent le Sud. Les points de
confrontation entre ces deux camps sont triples: le pétrole, les réfugiés et le
6
terrorisme » .Le général Nkoa, envisageant une issue inéluctable de la
confrontation des États en quête de puissance, préconise la sortie qu’il nomme
la paix, qui est essentiellement pour le respect de la vie. La paix est le bien le
plus précieux de l’humanité ; la paix est plus que la fin des conflits ; la paix est
un comportement, une adhésion profonde de l’être humain aux principes de
liberté, de justice, d’égalité et de solidarité entre tous les êtres humains; c’est
7
aussi une association harmonisée entre l’humanité et l’environnement.

La pensée géopolitique du général Nkoa Atenga évolue tout au long de son
parcours intellectuel par rapport à celle des premiers géopolitologues de l’école
allemande, adeptes d’une paix perpétuelle et à l’irénisme fondateur des Nations
Unies dont il contribue au rayonnement.

Les géopoliticiens organiques d’État non militaires sont des fonctionnaires
de tous grades, des apparatchiks du parti au pouvoir et toute l’élite qui
participent à l’élaboration de l’idéologie dominante. La première vague de ces
idéologues est celle qui prend le pouvoir dès 1957 et met en place un État

4
NkoaAtenga,Les dix règles d’or du soldat et les six obligations incontournables de l’armée,
Yaoundé, Éd. Clé, p.18.
5
NkoaAtenga,Les armées africaines à l’heure de la démocratie et des droits de l’homme
Yaoundé, Éd. Clé, p.23.
6
Ibid., p.21.
7
Ibid.

22

hégémonique adossé sur un parti unique. Ces premiers géopoliticiens se sont
agglomérés autour de leur chef, le président Ahmadou Ahidjo. Ils mettent en
place une idéologie sécuritaire dont le mode de fonctionnement est fondé sur le
tout répressif, au service de l’idéologie dite de l’unité nationale. Cette première
vague d’idéologues est formée pour l’essentiel de hauts fonctionnaires occupant
des positions importantes dans les rouages du parti unique, de l’administration
voire de l’État. Parmi eux, on peut citer : Moussa Yaya, Kame Samuel, Ayissi
Mvodo, Paul Biya, André Fouda, Enoch Kwayep, Charles Ndoumba, mais aussi
des universitaires comme Thomas Melone, Georges Ngango, Marcien Towa,
Ebénézer Njoh Mouellé mais aussi les Tchundjang Pouémi, Louis-Paul
Ndongmo, le père Engelbert Mveng, Louis-Paul Ngongo, Adalbert Owona. Puis
vint le renouveau national en 1982 avec son idéologie de rigueur, moralisation,
intégration nationale qui s’avérera en réalité être le stade suprême de la
désintégration nationale et son adoubement par la division du peuple en
autochtones et allogènes. Parmi ces penseurs nouvelle manière, il faut citer en
premier Hubert Mono Ndjana qui, dans son panégyriquePaul Biya ou
l’incarnation de la Rigueur,se réjouit du remplacement de l’idéologie de l’unité
nationale par l’intégration nationale. Il est suivi par le professeur Jacques Fame
Ndongo dans l’hagiographie du fondateur du Renouveau. Puis, l’on a la cohorte
d’agrégés des universités qui, toute honte bue, écrivent au président de la
République pour signaler leur présence faute de se faire remarquer par la qualité
de leurs travaux et de leurs enseignements qui auraient fait d’eux des identités
remarquables au niveau national et international.
3.2. Les géopoliticiens hors appareil
Ce sont des positivistes dont nous parlerons plus loin.
4. La géopolitique du Cameroun
La défense/sécurité consiste à protéger les populations et leurs biens, leur
donner du bien-être dans leur territoire déterminé par ses frontières, son climat,
sa végétation, ses matières premières ainsi que sa culture. Ces données sont
condensées dans les constantes géopolitiques qui sont les éléments de ce
territoire, qui ne varient pas, donc, restent constants pendant une longue période
à l’instar de la position géographique, le relief, l’hydrographie. Les variantes
sont les éléments soumis à la volonté de l’homme ou de l’environnement à
savoir le climat, la végétation, les différentes ressources matérielles et
humaines.
Le Cameroun est un territoire d’une superficie de 475.220 km² qui s’étire du
Golfe de Guinée au lac Tchad sur une longueur de 1500 km et sur une largeur
d’environ 800 km dans sa partie la plus large au Sud du pays.
Il est limité dans sa partie septentrionale par la République du Tchad d’une
superficie de 1.284.000km² et une population de 8,7 millions d’habitants. La
zone de friction entre les deux États est le lac Tchad. La superficie de ce plan

23

d’eau dont les ressources halieutiques constituent la seule ressource économique
pour les populations de cette région, diminue progressivement avec l’avancée
du désert accélérée par le dérèglement climatique et la déforestation rapide due
à une pression démographique de plus en plus forte. L’instabilité politique
chronique de ce pays entraîne un exode massif de sa population vers le
septentrion camerounais et crée des problèmes d’insécurité transfrontalière que
doit gérer son système défense/sécurité.

Le second territoire voisin du Cameroun dans sa partie nord-est est la
République centrafricaine. D’une superficie de 623000km² avec une frontière
commune de 797 km et une population de 4,4 millions d’habitants. La RCA a
des problèmes sporadiques de faible importance avec le Cameroun dans la zone
de Berberati. La circulation des personnes et des biens entre les deux pays est
des plus exemplaires.

Dans sa partie Sud, le Cameroun a comme voisin, la République du Congo
qui a une superficie de 342.000km², partage avec lui une frontière commune de
523 km et a une population de 3,7millions d’habitants. Le Congo Brazzaville
avait constitué, à l’orée des indépendances, une base arrière pour le
nationalisme camerounais en lutte contre l’ancienne puissance coloniale. Le
Cameroun connaît des problèmes mineurs à sa frontière avec ce voisin qui, du
reste, respecte les accords de la CEMAC sur la libre circulation des personnes et
des biens dans la sous-région.

Le Cameroun est limité dans sa partie Sud par la République gabonaise
d’une superficie de 267.677 km². Elle partage avec le Cameroun une frontière
commune de 298 km et a une population de 1,7 millions d’habitants. Le Gabon
est, avec la République Fédérale du Nigeria, le pays avec lequel le Cameroun a
le plus de problèmes; celui-là ne respectant aucunement les accords de la
CEMAC sur la libre circulation des personnes et des biens. La lutte de
leadership entre feu le président Omar Bongo Ondimba et le président
camerounais Paul Biya a considérablement ralenti le développement de la
sousrégion. Il faut saluer en passant le rôle de médiateur joué par le président
gabonais dans la résolution des conflits en Afrique en général et en Afrique
centrale en particulier.

La République Fédérale du Nigeria est le grand voisin de l’Ouest et du
Nordouest du Cameroun, avec une superficie de 923800 km² pour une population de
plus de 132 millions d’habitants. Le Cameroun partage avec ce pays une
frontière de 1690 km, d’Akwayafe au lac Tchad. La résolution du conflit
opposant le Cameroun au Nigeria sur la péninsule de Bakassi demeurera dans
les annales de l’histoire comme un cas de résolution juridictionnelle d’un conflit
n’ayant pas occasionné une guerre totale et déclarée entre les deux pays frères,
même si, sur le plan géopolitique, le Cameroun demeure une terre d’expansion
pour le trop-plein de la population nigériane à la recherche d’un espace vital.

24

La zone du Golfe de Guinée demeure la plus belligène dans cette
sousrégion du fait de la difficulté naturelle de la délimitation des frontières entre les
différents pays et surtout de l’importance de ses ressources pétrolières et
halieutiques. Le Golfe de Guinée commence dans sa partie Nord à la frontière
entre le Nigeria et le Bénin, et s’étend jusqu’à l’embouchure de la rivière
Akwayafe à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun, continue jusqu’à la
frontière entre l'Angola et la Namibie. Il s’agit d’une région aux côtes sinueuses
faites de promontoires et d’échancrures, de proéminences rocheuses, de
chapelets d’îles, de deltas, tous repères géopolitiques qui rendent la délimitation
des frontières difficile. Cette difficulté s’est illustrée lors de la délimitation des
frontières entre le Cameroun et le Nigeria dans la péninsule de Bakassi.
La position géopolitique de la Guinée équatoriale qui fait de ce pays un
territoire à la fois continental et archipélagique rétrécit de manière considérable
la zone économique exclusive du Cameroun et par ricochet, son territoire
offshore dans une zone qui renferme la seconde ressource pétrolière mondiale,
ce qui augmente son importance géostratégique.
La production pétrolière de l’Afrique comprend celle de : l’Afrique du Nord
qui détient 48,9% de la production africaine dont 55% des réserves prouvées,
celle de l’Afrique subsaharienne représentant 5% de la production mondiale.
Elle est passée de 48% à 54% de la production africaine entre 2000 et 2003. La
production du golfe de Guinée est estimée de nos jours à environ 5,5millions de
barils par jour. Compte tenu des réserves prouvées, cette production pourrait
passer à 7,5 Mb/j et représenterait 10% de la production mondiale. Les
observateurs scientifiques pensent que:potentiel de croissance pétrolière« le
du Golfe de Guinée est plus élevé que celui de la Russie, de la mer caspienne ou
8
de l’Amérique du Sud» . Ledirecteur général de Petroleum Finance
Corporation pense que sur les 8 milliards de barils de réserves découvertes dans
le monde en 2001, 7 milliards se trouveraient dans le golfe de Guinée. Ces
ressources pétrolières sont inégalement réparties entre les États du golfe de
Guinée. Le Nigeria vient en tête avec des réserves estimées à 36 milliards pour
une production d’environ 180 millions, suivi de l’Angola avec des réserves de
9 milliards pour une production de 80 millions. Viennent ensuite le Gabon avec
2,2 milliards de barils pour une production de 19 millions de tonnes, la Guinée
équatoriale et le Congo Brazzaville avec des réserves d’environ 1,8 milliards de
barils pour des productions respectives de 20 millions et 18 millions de tonnes.
Les réserves prouvées du Cameroun sont d’environ 1,5 milliards de barils pour
9
une production inférieure à 10 millions tonnes . Les réserves et la production du
Tchad seraient du même ordre. En un mot, comme l’estime un expert africain,
« aurythme actuel des découvertes offshore très profondes, les perspectives

8
Lire Joseph Vincent Ntuda Ebodé, « Terrorisme et Piraterie : de Nouveaux Défis Sécuritaires en
Afrique Centrale»in Actes du Colloque international de Libreville, 2010, PUA, p.168-169.
9
Ecofinancen°44, juin 2004, p.32.

25

pétrolières du Golfe de Guinée en font un eldorado et, bientôt, la seconde
10
province pétrolière après le Moyen-Orient ».
En plus des énormes réserves pétrolières, le golfe de Guinée recèle
d’importantes réserves en pêche. Le Gabon a un potentiel en ressources de mer
salée et pélagique de 220mille tonnes/an et 550 mille tonnes respectivement.
Celles de l’Angola sont de 177.403 tonnes par an, le Cameroun avec 55.133 de
tonnes et le Nigeria de 293.823 de tonnes par an.
La position stratégique du golfe de Guinée et l’importance de ses ressources
font qu’il est une zone de conflits potentiels qu’il faut sécuriser face aux
menaces de guerres frontalières, du terrorisme, de la piraterie maritime très
fréquents dans cette zone; cette sécurisation devant se faire dans le cadre du
COPAX avec la collaboration des puissances étrangères qui ont des intérêts
dans cette région.
L’autre élément constant de la géopolitique du Cameroun est son relief et
son hydrographie. Le Cameroun est un territoire formé de basses terres dans sa
partie Nord, de hautes terres ainsi que d’un plateau volcanique dans l’Ouest du
pays, d’une plaine côtière très étroite entre l’océan et le plateau Sud, d’un
littoral dans les régions basses du Rio del Rey et l’estuaire du Wouri. Ce relief
est desservi par une hydrographie abondante.
Le territoire du Cameroun est drainé à partir de l’Adamaoua et de la dorsale
Nyong Sanaga par 4 bassins fluviaux. Le bassin Atlantique dont le principal
fleuve est la Sanaga qui collecte les eaux du Djerem, du Meng, de la Vina et du
Lom Pangar. De l’Ouest lui viennent le Mbam, le Noun, le Kim. Il est traversé
par des chutes dont celles d’Edéa avec des retenues pour les régulariser à
Mbakaou, Bamendjin et Song-Loulou. D’autres affluents de l’Ouest sont: le
Ndian, le Mungo, le Wouri et la Manyu. Au Sud, il y a le Nyong, le Ntem, la
Lokoundjé, la Kienké, la Lobé.
Le bassin du Congo comprend au Sud: la Kadey et la Ngoko mais
également la Sangha, la Doumé, la Bombé. La Ngoko a pour affluents le Dja et
la Boumba, confluents de l’Ouesso au Congo.
Le bassin du Niger est formé de la Bénoué avec pour affluents le Faro, le
Mayo Kebi et le Logone.
Le réseau hydrographique du Cameroun fait du pays un des principaux
réservoirs d’eau d’Afrique et son potentiel hydroélectrique est le second après le
Congo démocratique, ce qui aurait pu faire du Cameroun un exportateur net
d’énergie électrique et le principal pourvoyeur de son voisin le Nigeria dont les
besoins sont énormes et non assouvis de nos jours.


10
JosephVincent Ntuda Ebodé,: de Nouveaux Défis Sécuritaires enTerrorisme et Piraterie
Afrique Centrale, op.cit.,p.169.

26

Le Cameroun offre en outre presque toute la gamme des climats
intertropicaux. Le relief diversifié et la proximité de l’océan introduisent des
nuances montagnardes et littorales pour construire le climat camerounien.

La végétation camerounaise représente un condensé de celle de l’Afrique
intertropicale avec une forêt dense humide à l’Est, la savane centrale, la steppe
nordiste, la forêt et la prairie de montagne groupant au total quelques 8000
espèces, 1800 genres et 230 familles de plantes. La diversité de la végétation
camerounaise fait du pays une potentielle destination touristique qui n’est pas
suffisamment valorisée.

Avec environ 20 millions d’habitants, la population du Cameroun est
répartie en plus de cent ethnies: Arabes-Choa et Kotoko ainsi que les peuples
de langues tchadiques (Mafa, Mofon, Kapsiki, Guiziga, Massa, Mousgoum dans
l’Extrême-Nord. Les populations musulmanes venues de l’Ouest du Nigeria:
Haoussa, Kanouri, les autochtones de l’Adamaoua (Dourou, Mboum-fali,
Moundang, Toupouri, Gbaya). Puis viennent au Sud, les populations bantoues
et assimilées.

Cette diversité humaine qui peut être fécondante dans la construction d’une
nation originale, est beaucoup plus utilisée aujourd’hui comme un moyen de
manipulation politique aux mains d’une élite sans scrupule et aux conséquences
désastreuses. Ainsi, dans une étude sur les menaces à la défense/sécurité
nationale du Cameroun, il est établi que la plupart des conflits internes sont
d’origine ethnique sur fond de lutte hégémonique ou d’acquisition d’un espace
vital.

Les voies de communication sont un élément important dans la géopolitique
d’un État. Malgré les efforts faits depuis l’accession du pays à l’indépendance il
y a cinquante ans, les moyens de communication du Cameroun sont caractérisés
par une façade maritime avec un port fluvial qui, de manière croissante, ne
répond plus aux besoins d’expansion de l’économie, un chemin de fer
souséquipé et vétuste. Une infrastructure routière nettement insuffisante, un
transport aérien extraverti encore centré sur l’ancienne métropole. Les
télécommunications font au Cameroun un bond en décalage avec les réalités
économiques.

Les chiffres fournis par la Banque des États de l’Afrique centrale montrent
que l’économie du Cameroun est la plus dynamique et la plus diversifiée de la
zone monétaire. Avec un PIB de 10500Mds de FCFA en 2008, le Cameroun se
situe au premier rang des États de la CEMAC, suivi de la Guinée équatoriale
avec un PIB de 6887,1 milliards de FCFA, soit 4.527.150 FCFA/habitant, suivi
du Gabon avec 6465,9 milliards de FCFA soit 3.858.050 FCFA/habitant.
Viennent ensuite le Congo avec 4524.3 milliards de FCFA soit 1.238.244
FCFA/habitant, le Tchad 3737,4 milliards pour 443.105 FCFA/habitant et, pour
terminer, la RCA avec un PIB de 944,5 milliards de FCFA pour un PIB de
214.403 FCFA/habitant.

27

Le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE) venu
remplacer le Document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP)qui
11
avait pour objectif« d’améliorerl’accès aux services sociaux de base»,
n’avait pas réduit la pauvreté. Il fallaità nouveau ces politiques de« inscrire
développement dans une perspective plus large et plus globale pour renforcer
la reprise économique amorcée depuis une décennie et l’asseoir durablement.
D’où la nécessité de se doter d’une vision prospective, préalable à toute
12
stratégie nationale de développement à long terme ».

Le DSCE constate que« la croissance économique du Cameroun est encore
fragile avec un taux de croissance moyen de 3,4%, un faible taux
d’investissement à 17,8% du PIB tandis que les exportations nettes s’illustrent
par une contribution négative (-0,22%). Les prix sont bien maîtrisés avec un
taux d’inflation se situant au voisinage de 1,9%. Le compte extérieur
(20032008) dégage un solde moyen d’environ 44,1 milliards de FCFA. La balance
commerciale hors pétrole présente des déficits qui ont tendance à s’accroître
avec une moyenne de -432 milliards sur cette période, une évolution contrastée
des contreparties de la masse monétaire qui est caractérisée par une forte
accumulation des avoirs extérieurs […]. On relève une réduction du stock de la
dette publique qui est passée de 4890,3 milliards en 2005 à 1427,6 milliards en
13
fin 2008 ».

Face à cette analyse sans complaisance de la situation économique du pays,
le gouvernement camerounais se propose de développer les infrastructures.
Dans le domaine de l’énergie, le Cameroun compte devenir à moyen terme un
exportateur d’électricité avec le barrage de Lom Pangar, la centrale thermique
de Yassa, la centrale à gaz de Kribi, le barrage de Memve’ele, les centrales de
Nachtigal, Song Mbengue, Warak, Colomine et Ndockayo pour un coût global
de près de 5.853 milliards de FCFA et 663 milliards pour l’électrification rurale.

Cet effort sera prolongé par la modernisation de l’appareil productif,
l’exploitation des ressources minières, le développement humain (santé,
éducation et formation), l’intégration régionale et la diversification des
échanges commerciaux, une nouvelle stratégie pour l’emploi, la gouvernance et
la gestion stratégique de l’État, le cadrage macro-économique budgétaire. Voilà
décrit à grands traits, le patrimoine que le système de défense/sécurité est
chargé de défendre en tout temps, en toute circonstance et contre toutes les
formes de menaces.


11
Lire la déclaration du gouvernement sur le document deVision Cameroun 2035.
12
Ibid.
13
DSCE (résumé),Défis Actuelsdu 09 au 23 mars 2010.

28

er er
Carte N° 1 : carte du Cameroun du 1juin – 1octobre 1961


L’étude de la géopolitique nous permet de connaître l’origine de certains
concepts utilisés dans l’élaboration et la définition des politiques de
défense/sécurité. Elle sert surtout de boîte à outils nécessaire pour comprendre
les tenants et les aboutissants de certains phénomènes liés à la défense/sécurité.
Il en va de même pour le phénomène de guerre.

29

Chapitre 2 :

Le phénomène de guerre - paix

La guerre est un phénomène qui, dans toutes les civilisations, fascine
l’homme, crée de l’enthousiasme mais aussi beaucoup d’amertume, de peur et
de larmes. Comment appréhender ce phénomène? Les mythologies anciennes
et la cosmogonie de tous les peuples en parlent. Les doctrines philosophiques,
juridiques, morales et sociologiques ont chacune leur manière de l’aborder. En
fait, de quoi s’agit-il? Peut-on avoir une définition unique et définitive du
phénomène guerrier ? Quelles sont les motivations qui amènent à reparler de ce
phénomène ?

Le phénomène guerrier est une pratique sociale qui fascine par sa dynamique
propre et originale. Un phénomène qui va à contre-courant des mouvances
sociales habituelles. La science depuis ses origines tente d’expliquer l’origine
des êtres vivants, des hommes. L’hypothèse dubig-bangest l’exploration d’une
évolution de la matière vivante qui se serait développée dans un environnement
propice à la vie. Aujourd’hui, toujours à la recherche de ses origines, l’homme
veut savoir s’il y a la vie sur d’autres planètes, ce qui lui donnerait des
indications fiables sur ses propres origines. Les sciences de la nature et de la vie
font des progrès considérables dans la connaissance de nos gènes qui
permettrait de trouver des médicaments ou même des transferts d’organes
nécessaires au prolongement de la vie. Les généticiens promettent même pour
bientôt son allongement à 200 ans grâce à la science. Tout est fait pour que
l’homme se perpétue dans son être, pour que le genre humain dure et continue à
dominer la création. La science économique cherche les meilleurs moyens de
production des biens et des services et leur distribution aux meilleurs coûts pour
éloigner l’homme de la famine et sa conséquence habituelle qu'est la guerre.
Néanmoins, la guerre est parmi les rares phénomènes sociaux qui, au lieu de
travailler pour l’intégration de l’homme dans son environnement, œuvrent pour
sa destruction, sa désintégration; unphénomène humain qui voit l’homme se
reproduire, se multiplier, se préserver et s’organiser puis, à une date précise,
avec un cérémonial adapté, ces hommes se regroupent, décident de se détruire,
de s’anéantir, de mettre fin au processus d’intégration. Cette dynamique n’a
jamais cessé d’intriguer l’homme, d’aiguiser son imagination pour le
comprendre davantage et tenter d’y trouver une solution.

Le phénomène de guerre est au centre de la réflexion entreprise sur la
défense/sécurité nationale du Cameroun. La défense nationale étant entendue
comme l’ensemble des voies et moyens qu’un groupe humain, un État, met en
place pour faire face à toutes les formes de menaces parmi lesquelles il y a la

31

guerre ;le concept de défense nationale s’élargissant continuellement vers le
concept plus englobant de sécurité dont le militaire n’en constitue qu’un des
éléments. Les nouvelles armes mises au point et l’horreur qui accompagne leur
utilisation font qu’on envisage dans la stratégie politique et militaire qu’elles
soient seulement des armes de dissuasion dont l’utilisation ne serait que
virtuelle. Tous ces efforts montrent toujours la place centrale de la guerre qui
pourrait changer de forme, mais serait toujours la manifestation de l’opposition
des hommes sur leurs perceptions de l’univers. En cela, le phénomène guerre
sera toujours fascinant pour l’homme et suscitera sa réflexion.
La nécessité de définir un phénomène comme la guerre procède du fait de la
distinguer des autres phénomènes sociaux qui lui sont proches. Il faut le dégager
des préjugés et des prénotions colportées par les individus du fait de sa portée
universelle. Proudhon disait :« Tous en possèdent une idée quelconque, les uns
pour en avoir été témoins, d’autres pour en avoir maintes relations, bon
nombre pour l’en avoir faite». Cette perception universaliste de la guerre fait
qu’on en élargit toujours la portée. Il est nécessaire, tout en tentant une
définition même partielle, d’appréhender ce que les autres phénomènes sociaux
apportent à la compréhension de ce phénomène.
1. La problématique de la guerre et de la paix chez le président barack
obama
Le jury du prix Nobel de la paix 2009 en décernant cette prestigieuse
récompense au président Barack Obama, président des États-Unis d’Amérique,
a relancé la problématique de la guerre et de la paix. La raison d’être du prix
Nobel de la paix est de promouvoir la paix. Or, cette vénérable institution
distingue cette année le commandant en chef d’une armée en guerre sur deux
fronts, comble des paradoxes.
Dans son discours de réception du prix à Oslo le 12 décembre 2009, le
président Obama tout en acceptant cet honneur qui lui est rendu, n’occulte pas
le paradoxe. Il reconnaît que l’état de ses réalisations, en une seule année de son
mandat, et ses responsabilités dans le contexte actuel, ne le classent pas au rang
des grands artisans de la paix que sont : le Dr. Albert Schweitzer qui a consacré
sa vie à soigner les malades dans son hôpital de Lambaréné au Gabon, le
Dr. Martin Luther King qui fut assassiné en pleine lutte pour l’égalité des races
aux USA, Nelson Mandela qui passa 27 ans de sa vie dans le bagne de Robben
Island en lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud ou même certains de ses
prédécesseurs à l’instar du président Woodrow Wilson qui, dans sa lutte pour la
reconnaissance du droit des peuples colonisés à disposer d’eux-mêmes, avait
refusé de signer le traité de Versailles et d’adhérer à la Société des Nations,
qu’il estimait totalement inféodée au colonialisme porteur d’idéaux que ne
partageait pas l’Amérique. À ces dignes prédécesseurs, il associe les présidents
John Fitzgerald Kennedy et Ronald Reagan qui firent un travail considérable

32

pour la décélération de la course aux armements, notamment nucléaire. Le
président Obama, en toute humilité, ne se croit pas aussi digne de cette
distinction que le premier prix Nobel de la paix, M. Henry Dunan fondateur de
la Croix-Rouge qui s’attela à l’élaboration des normes juridiques internationales
contraignantes capables d’humaniser les actions des différents belligérants sur
les champs de bataille et le sort des prisonniers de guerre qui, une fois tombés,
ne sont plus des guerriers mais de simples personnes en état de détresse qui
méritent compassion et considération. La Croix-Rouge étendit les droits
reconnus aux prisonniers de guerre aux populations civiles de plus en plus
nombreuses, victimes de guerre, donc méritant une protection spécifique.

Le président Obama pense que les hommes et femmes, à l’instar d’Aung San
Suu Kyi, qui se battent au quotidien pour la défense des droits de l’Homme et
de la démocratie auraient mieux que lui mérité cette distinction :« je ne saurais
en vouloir à ceux qui trouvent ces hommes et ces femmes, certains bien connus,
d’autres obscurs, bien plus dignes que moi de mériter cet honneur, mes
réalisations sont faibles». Nonobstant toutes ces lacunes, il n’en demeure pas
moins qu’il est le président de la seule superpuissance militaire du monde. Il est
pleinement conscient du coût d’un conflit armé (analyse coût/avantage des
conflits) et s’interroge sur la relation difficile entre la guerre et la paix.
Dans le discours d’Oslo, le président Obama construit son argumentation en
deux temps. Ses responsabilités de chef de l’État et commandant suprême des
forces armées américaines l’amènent à penser que la guerre est un mal
nécessaire et que pour avoir la paix, il faut préparer la guerre. La proximité
intellectuelle avec certaines milices non violentes lui fait croire que la paix n’est
pas seulement l’absence de guerre, mais aussi de meilleures conditions de vie
pour les enfants et petits-enfants du monde entier.
1.1. Qui veut la paix prépare la guerre
Pour défendre sa thèse d’une paix armée, le président Obama reprend les
poncifs des grands théoriciens du phénomène guerrier qui pensent que les
hommes sont mauvais et se feront toujours la guerre. À l’aube de l’histoire,« la
guerre sous une forme ou sous une autre est apparue avec le premier homme ».
Elle est un des éléments de puissance des États au même titre que l’économie, la
politique, la science, la culture. Surtout, elle est dépourvue de tout sens moral.
Avec le perfectionnement des moyens de destruction massive, le cortège de
morts et de destructions qui accompagnent leur utilisation et sous la pression
des philosophes, des moralistes, des hommes d’État, apparaît la nécessité
d’encadrer le phénomène guerrier dans des normes morales et juridiques
précises. Ainsi s’imposent les notions de guerre juste, de légitime défense et
d’autodéfense.
Barack Obama reprend dans ses conditionnalités la notion chrétienne de
juste guerre qui remonte à St Thomas d’Aquin. Une guerre est juste :« si on s’y

33

résolvait en dernier recours ou en cas de légitime défense, si la force employée
était proportionnelle et si chaque fois autant que possible on épargnait les
populations civiles».ces premières conditions, il faut ajouter que la guerre À
juste doit être limitée dans le temps. Or, les guerres modernes n’épargnent plus
les populations. On est passé des guerres entre armées qui concernaient les seuls
combattants aux guerres entre nations qui considèrent les populations comme
des éléments de bataille. Le principe de la proportionnalité entre l’attaque et
l’agression, notamment les moyens mis en œuvre, est renvoyé aux calendes
grecques. Les moyens d’un anéantissement mutuel assuré sont mis en place
sous forme d’armement nucléaire et leur prolifération en dehors du respect de
toute norme contraignante. «Je pense que les États-Unis d’Amérique doivent
être le porte étendard des principes de guerre. C’est pourquoi j’ai ordonné la
fermeture de Guantanamo Bay, c’est pourquoi j’ai réaffirmé la volonté des
États-Unis de respecter les conventions de Genève. Parce que les États-Unis
respectent les règles internationales même celles qui ne lui sont pas favorables,
il est nécessaire que les sanctions progressives de la communauté
internationale amènent tous les États à respecter ces normes: l’Amérique ne
peut pas agir isolement. L’Amérique ne peut pas à elle seule assurer la paix».

Le président américain, tout en se refusant de faire l’apologie de la guerre,
pense qu’il est nécessaire de constituer un « linkage » entre la guerre et la paix :
« laguerre elle-même n’est jamais glorieuse et nous ne devons jamais le
claironner comme telle. C’est ainsi qu’il consiste en partie à concilier ces deux
vérités apparemment inconciliables à savoir que la guerre est parfois
nécessaire et qu’elle est à un certain niveau, une expression de la folie
humaine ». Tout en reconnaissant sa filiation intellectuelle avec Martin Luther
King : «je suis la preuve vivante de la force morale de la non-violence ». Tout
en reconnaissant que la non-violence n’est pas une utopie ni une idée passive et
naïve ;il ne peut pas, en sa qualité de président des USA et chef suprême des
armées, se laisser guider par les seules idées non violentes car «ce n’est pas un
mouvement non violent qui aurait pu arrêter l’armée de Hitler […]. Aucune
négociation ne saurait convaincre le chef d’Al Qaeda de déposer les armes».
Puis, il continue :« le monde doit se rappeler que ce ne sont pas les institutions
internationales, les traités et les déclarations qui ont apporté la stabilité ».

Pour Obama, même s’il faut avoir un corps de concepts moraux, même s’il
faut s’appuyer sur les traités internationaux, il est toujours nécessaire d’avoir
une force qui garantisse la mise en œuvre de ces résolutions et déclarations. Il
faut avoir un outil adapté à ces objectifs :« les outils de la guerre ont un rôle à
jouer pour la préservation de la paix». «Dire que la guerre est parfois
nécessaire n’est pas un appel au cynisme, c’est la reconnaissance de l’histoire
des imperfections de l’homme et des limites de la raison». Puis, le président
Obama pose trois conditions pour la paix: le respect des normes établies,
l’intransigeance dans leur application et l’application des sanctions qui doivent

34

infliger un coût réel aux gouvernements qui font fi des règles ; notamment ceux
qui enfreignent le droit international en brutalisant leur peuple ou en se livrant à
la prolifération nucléaire. La deuxième condition pour la paix est le respect des
droits de l’Homme et la démocratie: « lapaix ne consiste pas seulement en
l’absence de guerres visibles. Seule une paix juste fondée sur le droit et la
dignité inhérente à la personne peut vraiment perdurer. La paix est instable
lorsque les citoyens sont privés des droits individuels et collectifs notamment
celui de désigner librement leurs gouvernants ».La troisième condition pour la
paix est l’accession de l’individu à une sécurité humaine: «parce que la paix
réelle ne se limite pas à l’élimination de la peur, mais elle doit aussi mettre à
l’abri du besoin. La sécurité n’existe pas là où les êtres humains n’ont pas
accès à la nourriture, à l’eau potable, aux médicaments et aux logements dont
ils ont besoin pour vivre. Il n’y a pas de sécurité lorsque les enfants ne peuvent
pas avoir une éducation digne de ce nom ou un emploi qui leur permette de
soutenir une famille. L’absence d’espoir peut pourrir une société de l’intérieur.
Ainsi, Martin Luther King disait : "je refuse le désespoir comme réponse ultime
aux ambiguïtés de l’histoire; je refuse d’accepter l’idée que la condition
actuelle de l’homme le rend moralement incapable de tendre vers le ‘‘devenir’’
éternel qui l’interpelle toujours" ».

L’évocation du discours du président Obama à Oslo en même temps qu’il
e
pose la problématique de la guerre et de la paix au 21siècle, introduit
magnifiquement notre quête de connaissance de ce phénomène.

La guerre est une forme de concurrence, d’opposition, de lutte. Elle est une
lutte universelle que l’on trouve sous toutes les latitudes, chez tous les êtres
vivants conscients ou inconscients : les individus, les groupes de personnes, les
communautés, les nations ou groupes de nations, même les animaux. La lutte du
lion pour affirmer sa domination dans son groupe et sécuriser son territoire.
L’ingénieur lutte contre la montagne pour faire passer son tunnel. La rivière
lutte pour trouver son chemin à travers la montagne. Il y aurait même la guerre
des étoiles. Cette conception de lutte universelle de tous contre tous est trop
vaste pour rendre compte de la spécificité de la guerre. Darwin pensait qu’au
lieu de considérer la pertinence de la lutte universelle des espèces, il faut cerner
davantage la notion de lutte et la consacrer à la lutte pour la vie, la conservation
de l’espèce. Là aussi, il existe une large gamme de manifestations de la lutte
pour l’existence: la lutte des molécules, la lutte des atomes, la lutte des
organismes chez l’homme. Une approche juridique paraîtrait plus explicative.
Pour Novikov,« laloi de la lutte pour l’existence est une loi inhérente à
l’humanité, comme tous les êtres vivants ». Les évolutionnistes envisagent tous
les obstacles que doit vaincre l’homme pour perpétuer son espèce. Il doit
s’adapter au climat, lutter pour se nourrir, lutter contre d’autres espèces. À côté
de la lutte d’adaptation à son environnement, il y a la lutte d’adaptation à une
organisation interne, soit en brisant des obstacles, soit en les contournant. Cela

35

suppose de l’ingéniosité, de l’inventivité, de l’organisation. S’adapter en
acceptant de modifier sa propre structure, donc, passivité ni résignation.
L’adaptation offensive met en place des formes d’autodéfense, de phagocytose.
Cette forme d’adaptation de l’organisme est comparable à ce qui se passe dans
une nation en guerre où l’individu livre bataille ou même donne sa vie pour la
nation. La guerre est un phénomène collectif, donc, différent de la violence
individuelle. Le premier caractère collectif est déterminé par la nature du
groupe. Le deuxième élément qui détermine le caractère collectif est subjectif, à
savoir l’intention, la finalité. Cet élément ne permet pas de faire une différence
entre les bandes privées et les forces souveraines, étatiques. Le caractère
collectif est indépendant de la taille ou de la puissance du groupe. Le troisième
élément de détermination du caractère collectif est la finalité. Elle permet de
différencier une guerre à finalité politique, publique, d’un crime dont la
motivation est individuelle, privée. Le deuxième trait descriptif de la guerre est
son caractère armé. La guerre est une lutte à main armée. Ici aussi, la puissance
ou le nombre n’est pas rédhibitoire. Le troisième caractère distinctif est
l’organisation. La guerre est réglementée par un droit formel ou coutumier qui
la limite dans le temps et l’espace. Il n’y a pas de guerre perpétuelle. Le passage
de la guerre à la paix se fait selon un rituel codifié. Il n’y a pas de guerre de tous
contre tous ou« Bellum omnium contra omnes ».

La guerre est un duel judiciaire, un procès au cours duquel Dieu donne la
victoire à celui qui a raison. Dans le droit médiéval, c’est le juge qui tranchait
ou ordonnait un conflit. Il peut donc avoir un tribunal international sans que la
guerre disparaisse. Pour les juristes donc,« laguerre est une lutte entre les
hommes ».Pour Martens, c’est« une lutte entre États indépendants »d’où son
caractère international.guerre est la lutte armée entre des parties« La
organisées politiquement ou des communautés ayant une personnalité
internationale, luttant avec des armes et une armée publique».Le but de la
guerre doit être la victoire pour imposer sa volonté à l’adversaire.« La guerre
est un acte de violence dont le but est de forcer l’adversaire à exécuter votre
volonté »selonClausewitz. Pour y parvenir, il faut s’apprêter à aller vers les
extrêmes en détruisant l’adversaire ou ses forces. Pour les adeptes du duel
judiciaire avec un jugement céleste,guerre est une constatation, une« la
querelle à vider ou une lutte juste, une revendication de droit»selon Pradier.
Pour Grotius, «la guerre est un recours collectif à la force ». Selon Villaume,
« lerecours à la force collective doit provenir des peuples ou des acteurs».
Pour Boguslawsky,« la guerre c’est le combat mené par un groupe déterminé
d’hommes, de tribus, de peuples, d’États, de nations contre un groupe pareil ou
similaire ».D’après Lagorgette,guerre est un état de lutte violente entre« la
deux ou plusieurs groupements d’êtres, appartenant à la même espèce, de leur
désir ou de leur volonté».Pour Quincy Right,guerre est peut-être« la
considérée comme conflit simultané des forces armées, de sentiments
populaires, de dogmes juridiques, de cultures nationales».Cette définition de

36

Quincy Right est très proche de la guerre psychologique. Selon Clausewitz,« la
guerre est la politique faite avec d’autres moyens ».Pour Gaston Bouthoul,« la
guerre est la lutte armée entre groupements organisés […]. La guerre est une
forme de violence qui a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et
organisée quant aux groupes qui la font et aux manières dont ils la mènent. En
outre, elle est limitée dans le temps et dans l’espace et soumise à des règles
juridiques particulières extrêmement variables suivant les lieux et les époques.
Tous ces traits découlent du caractère organisé des conflits guerriers ».
Après avoir cerné le phénomène guerrier en le rapprochant des phénomènes
qui lui sont semblables, il serait intéressant d’en voir les représentations dans les
différentes mythologies et cosmogonies.
2. La guerre dans les mythologies anciennes
Dans les mythologies anciennes, les dieux sont faits à l’image des rois. Ils
vivent dans des temples, font des agapes, font la guerre comme les rois.
Assurbanipal dit,« lessacrifices de prisonniers sont faits aux grands dieux».
Dans l’Égypte ancienne, les guerres sont faites par les pharaons à la demande
des dieux. Ramsès III rend compte au dieu Amon Râ en ces termes :« Tu l’as
demandé, j’ai poursuivi les barbares, j’ai combattu toutes les parties du monde.
Le monde s’arrête devant moi… d’après les commandements sortis de ta
bouche ». Ledieu Amon Râ s’adressant à Thoutmès III:« Jesuis venu, je
t’accorde d’écraser les princes de Zahi, les barbares d’Asie, je leur fais voir ta
majesté comme un vengeur qui se dresse sur le dos de sa victime».
L’anthropomorphisme des dieux de l’Antiquité est très présent notamment dans
le domaine de la guerre. Le phénomène guerrier est très limité dans la
civilisation chinoise. Le bouddhisme est résolument anti-guerre. Par contre,
dans la mythologie indienne, la guerre est permanente. Tous luttent contre tous,
une lutte universelle. Dans le brahmanisme, les dieux luttent contre les dieux,
les déesses entre elles, les génies et les géants. Les hommes, les singes
participent à la guerre.
Les États aztèques sont fondés sur la guerre de sang. Les hommes sur la terre
font la guerre parce que là-haut, les dieux se font la guerre. Les dieux du vent,
du maïs, des jeunes, se battent entre eux. Dans l’Antiquité grecque, le dieu Zeus
combat les titans, les géants. Il s’honore du titre du dieu de la guerre, de la
terreur, le tueur d’hommes. Certains hommes défient les dieux. Les titans
défient Apollon. Toutes les mythologies ont des traits communs : les dieux vont
en guerre contre les monstres, les dieux exigent des holocaustes sanglants ; les
panthéons sont réservés aux guerriers les plus braves. Certains butins dans la
mythologie romaine sont réservés aux dieux et les temples sont construits où
des sacrifices humains sont faits en même temps que les cérémonies funéraires
de purification pour permettre la résurrection. Dans cet esprit, les forts ici-bas
seront aussi les plus forts dans l’au-delà. La vision bouddhiste qui prescrit:

37

« personne ne doit détruire une vie quelconque ni sanctionner les actes de ceux
qui le font »ou« la cessation du meurtre des êtres vivants »,préfigure la vision
de la guerre dans les religions monothéistes. L’avènement du monothéisme ne
fait pas disparaître la tradition d’un dieu guerrier, combattant. Le pacifisme ne
s’installera que progressivement.

3. La cosmogonie africaine de la guerre

Dans son ouvrageTraité de Polémologie,Gaston Bouthoul donne les
caractéristiques communes à toutes les mythologies et cosmogonies comprises
comme sciences permettant à l’homme d’expliquer et de dominer les forces de
la nature, de transformer les rapports entre les choses et les êtres. Le système
animiste représente souvent une voie d’accès à la connaissance dont le caractère
14
peut être qualifié de métaphysique. Dans la cosmogonie africaine, on trouve la
lutte entre les dieux, les monstres et les géants, les holocaustes ou sacrifices
sanglants, un panthéon réservé aux soldats les plus valeureux. Dans les récits
relatant la construction des Tata au Soudan occidental, on retrouve de nombreux
traits caractéristiques de cette cosmogonie universelle comprise comme« ce
fond de croyance commun à l’humanité et dont on peut montrer
15
l’universalité ».Hadj Omar était très attentif aux préoccupations El
cosmogoniques de sorte que les portes de son Tata en respectaient les règles.
« La principale porte d’entrée est orientée vers la balance qui constitue l’un des
douze signes du zodiaque».construction des Tata débutait par des La
cérémonies propitiatoires que présidaient des devins et marabouts géomanciens.
La construction reposait sur l’effort de tout un peuple qui ne reculait devant
aucun sacrifice. Pour assurer l’indestructibilité des murailles, on posait les
premières pierres sur quelques victimes animales mais parfois humaines,
notamment l’espèce albinos. À Sikasso, des hommes furent ensevelis dans les
fondations lors de la construction du Tata de Tyia. Pour assurer l’invulnérabilité
de la ville, l’épouse préférée de Tyeba consentit au sacrifice de son fils et du
frère de Tyeba sur insistance des devins. Dans le royaume bambara, à Ségou, 60
jeunes garçons et jeunes filles auraient été ensevelis pour assurer
l’indestructibilité de la ville. Ces sacrifices humains sont certes barbares, mais il
faut les placerMutatis Mutandisdans leur contexte philosophico-historique
pour comprendre que cette vision cosmogonique n’était pas une particularité
africaine. Les témoignages de Plutarque signalent de semblables sacrifices en
Gaule. En Grèce antique, des prisonniers persans furent sacrifiés à Dionysos
Omettes.


14
V. Monteil,L’Islam Noir,Éd. du Seuil, 1964, p.30.
15
ThiernoMouctar Bah,militaire traditionnelle et poliorcétique dans le Soudan L’Architecture
occidental99, Yaoundé, Éd. Clé, 1985.

38

4. Les doctrines théologiques de la guerre
4.1. La théologie chrétienne
Dans la Bible, il y a le ciel et la terre et l’aspiration de l’homme à aller de
l’un vers l’autre. Le prophète a seul la possibilité de communiquer avec les
deux univers. C’est donc lui qui conduit le peuple à la guerre. Lorsque le peuple
respecte les préceptes divins, il est protégé des invasions étrangères. Il met en
déroute les États ennemis. Par contre, lorsqu’il adore les idoles, Dieu envoie des
peuples barbares pour l’asservir.
Le christianisme, dès ses origines, rejeta le phénomène guerrier et affirma ce
précepte de l’Ancien Testament:« Quitue par l’épée périra par l’épée». Il
refusa le service militaire. Le parfait chrétien n’est ni soldat ni père. Saint
Ambroise en 381 refusa l’entrée du Concile de Constantinople au Roi Théodore
à cause du massacre de Thessalonique. Cette position radicale nouvelle de
l’Église sera nuancée par Jésus qui dit :« Donnez à César ce qui est à César et
à Dieu ce qui est à Dieu». Cettemaxime fonde les relations entre l’Église et
l’État. Le pouvoir d’État, du souverain, du chef vient de Dieu. Il faut donc lui
obéir.
4.1.1. St Thomas d’Aquin et la guerre juste
Saint Thomas d’Aquin survint et souligna la contradiction entre l’Ancien et
le Nouveau Testaments. Il rejeta le manichéisme des deux ornières pour
expliquer que la guerre est bien dans l’harmonie universelle qu’elle ne dépasse
pas. Il pensait qu’il y a des gens suffisamment injustes pour qu’on soit obligé de
leur faire une guerre juste. Avec les croisades, l’Église ne se trouvait pas devant
un fait accompli qu’elle déplorait et condamnait, mais elle était au centre de la
guerre, une guerre sacrée. Parlant des templiers, Saint Bernard dira:« Le
chevalier du Christ tue en conscience et meurt tranquille. En mourant, il fait
son salut. En tuant, il travaille pour Christ. Subir ou donner la mort pour Christ
n’a d’une part rien de criminel et l’autre mérite immensité de gloire »ou« sans
doute, il faudrait tuer les païens non plus que les autres hommes. Si l’on avait
un autre moyen d’arrêter leur invasion et de les empêcher d’opprimer les
fidèles, mais dans les circonstances présentes, il faut mieux les massacrer que
de laisser la verge des pêcheurs suspendue sur la tête des justes ».
La théorie de la guerre sainte sera la justification idéologique des guerres des
religions ou des guerres entre chrétiens. Saint Thomas d’Aquin affirme que la
guerre est une source de péché et peut mettre en péril l’âme. Puis il élabore la
théorie de la guerre juste. Pour être juste, une guerre doit être déclarée et
conduite par le prince. La cause de cette guerre doit être juste, c'est-à-dire
réparer une injustice. La guerre doit avoir une intention droite, ne pas servir des
intérêts particuliers ou des ambitions personnelles. Après la guerre sainte, vient
e
la guerre des religions. Bossuet fait de la guerre un bienfait de Dieu. Au 19

39

siècle, la guerre des religions imprègne tous les esprits. Une complicité
objective s’installe entre l’Église et la haute société. L’alliance entre le sabre et
le goupillon.
Certains principes affirmés par la religion chrétienne se trouvent confirmés
par le coran.
4.1.2. La guerre dans le coran : le Djihad
Pour l’Islam, la propagation de la foi par les armes est un devoir religieux.
La guerre est un idéal, un ordre de Dieu: « Faitesla guerre à ceux qui ne
croient pas en Dieu ni au jour dernier, qui ne regardent point comme interdit ce
que Dieu et le prophète ont défendu. Et ceux d’entre les hommes de l’Écriture
qui ne professent pas la vraie religion, faites-leur la guerre jusqu’à ce qu’ils
16
paient le tribut de leurs propres mains et soient soumis ».Dans cet esprit, le
guerrier est irresponsable de l’homicide:« Cen’est pas vous qui tuez, c’est
Dieu ». « Les braves tombés sur le champ de bataille monteront au ciel comme
des martyrs, leurs péchés seront pardonnés ».L’Islam prescrit même les règles
de la guerre sainte. Elle est obligatoire contre les voisins du territoire de l’Islam.
Il faut d’abord inviter l’infidèle à se convertir ; s’il refuse c’est la guerre, surtout
s’ils sont les gens de l’Écriture, c'est-à-dire des chrétiens ou des Juifs. Les
butins de la guerre sainte doivent être partagés : 1/5 pour Allah, son prophète et
sa famille, orphelins, nécessiteux, etc., et le reste revenant aux guerriers.
Selon les islamologues, le concept de Djihad vient étymologiquement de sa
racine (J – H. D) et renvoie à la notion «d’effort »(Djihad) avec ses nuances
positives "assiduité", "zèle" et négatives "fatigue", "peine". L’effort est la
résistance constante à la douleur, la fatigue, l’abandon au désespoir. Le Djihad
est non seulement un principe fondant une stratégie mais encore une éthique, un
fondement de l’action humaine. Le Djihad apparaît dans le Coran sous les 3
conceptions fondamentales: dépassement de l’être, entreprise guerrière et
ascension spirituelle. Le Djihad recourt au mystique et à la politique.

L’encyclopédie de l’Islam définit le Djihad comme suit:« Ils’agit de la
guerre sainte, institution divine pour propager l’Islam dans les territoires non
encore gagnés à l’Islam, décrit comme la demeure du combat, ou de
l’incroyance ou pour défendre l’Islam contre un danger. Les adultes majeurs se
doivent d’y participer si besoin est, mais pas tous, pourvu qu’un nombre
suffisant d’entre eux y prennent part. Une importante condition préalable au
Djihad c’est qu’il ait une chance raisonnable de succès, faute de quoi il ne faut
pas s’y risquer. Selon la sunna, le Djihad est illicite s’il n’a pas été précédé
d’une exhortation aux incroyants à se convertir et le processus doit être stoppé
une fois l’ordre établi, c'est-à-dire quand les non musulmans […] ont accepté
d’embrasser l’Islam ou le statut de protégé, ou bien lorsque l’Islam n’est plus


16
Sourate 9, Verset 2.

40

menacé. Il est impossible d’entreprendre le Djihad contre d’autres
17
musulmans ». Le Djihad a des fondements mystiques, théologiques,
économiques, sociologiques et obéit à des principes.
La raison du Djihad est absolue:« c’estla défense des droits de Dieu» :
« ceux qui croient combattent dans le sentier de Dieu et ceux qui ne croient pas
combattent dans le sentier du Rebelle », « combattez bien les avis du Diable. La
ruse du Diable reste faible vraiment » (Cor IV, 76).Pour atteindre cet objectif,
le Djihad a un plan d’action.
Sociologiquement, comment organiser l’usage de la violence dans une
société guerrière à fonction militaire non différenciée ? En consacrant un quart
de l’année à la formation pour la défense de la communauté.

Rituellement, dans une société de croyants qui observent les prescriptions
sociales (prière, ablutions, jeûne) organiser le Djihad le matin et de préférence
18
un lundi et un jeudi.

Eschatologiquement, le Djihad rappelle la lutte à mort entre les bons et les
mauvais anges. La lutte des croyants contre les mécréants, entre le peuple des
croyants et le peuple des infidèles.

Théologiquement, le Djihad permet de faire la séparation entre maintenant et
l’au-delà. L’observation des préceptes musulmans permet à l’homme d’accéder
à la récompense céleste, le paradis, le rapprochement avec Dieu. Le Djihad,
pour ce faire, a une méthode: diffuser la vérité absolue qui demande à
l’individu de transcender son destin terrestre.

Historiquement, le Djihad permet de transformer les événements en
enseignements. L’histoire devient l’illustration et la démonstration de l’avancée
et de la véracité de l’Islam.

Éthiquement, le Djihad établit une hiérarchie entre les guerres, la guerre dans
la voie de Dieu contre les territoires infidèles, puis viennent les guerres
internes :contre les apostats, les schismatiques (sunnisme, chiisme). Enfin, les
actions de police contre les réfractaires, les fauteurs de désordre en rébellion
contre Dieu et son prophète.

De ces bases fondamentales du Djihad se dégagent des principes : le principe
de purification et le principe de son accomplissement.

Le Djihad doit être légitime, c'est-à-dire se réaliser dans les conditions
juridiques prévues d’avance. Le Djihad refoule l’idée d’une fonction guerrière
spécialisée donc d’une armée de métier et pose en absolu l’idée de la lutte
globale et totale pour la foi et la révélation. Le Djihad lutte contre la corruption,


17
Encyclopédie de l’Islam,p. 207.
18
Jean-Paul Charnay,L’Islam et la guerre,Paris, Fayard, 1986, p.17.

41

contre les négativistes. L’ordre public musulman a pour mission suprême la
défense de la foi et des croyants et la conversion des infidèles. Le Djihad permet
d’étendre le territoire aux zones et aux peuples non encore soumis à l’Islam. Par
principe, le Djihad n’est pas utilisé entre les diverses sectes ou non qui sont
toutes musulmanes. Le Djihad ne doit pas se porter contre les peuples du Livre.
Les musulmans doivent maintenir leur effort de persuasion, la controverse
irréfutable par une action missionnaire soutenue. Dans les circonstances
exceptionnelles (guerre, discrimination infidèle, décisions intestines ou combat
de sectes), il est recommandé au musulman le silence, un engourdissement
simuléquand vous serez détachés d’eux et aussi de ce qu’ils adorent en« et
dehors de Dieu alors réfugiez-vous vers la grotte, votre Seigneur étendra de sa
miséricorde pour vous » (XVIII – 16).
La guerre totale est le fondement de la lutte contre l’infidèle et la lutte contre
la corruption dans la vie d’une communauté et dans un environnement
interétatique parce que pour l’Islam, le Djihad doit être poursuivi jusqu’à sa
totale expansion dans le monde. Le Djihad doit être planétaire et universaliste,
induisant une stratégie totale offensive avec la participation de toute la
19
communauté .
Pour certains théoriciens, le Djihad est le sixième pilier de l’Islam. Après les
cinq prières quotidiennes: la Zakat, le jeûne du ramadan, le pèlerinage à la
Mecque, la profession de foi, c’est le Djihad canonique. Pour d’autres, à l’instar
20
de Jean Pierre Filiu:« LeJihad n’est absolument pas un des cinq piliers de
e
l’Islam ».siècle Dèsle XVIII, « la guerre contre les infidèles est une des lois
21
fondamentales de l’Islam et une obligation aussi stricte que la circoncision ».
Jean-Pierre Filiu voit dans la bataille de Bard le récit du premier Djihad:« la
bataille de Bard en 624 voit pour la première fois des combattants de la
nouvelle foi se sacrifier dans la certitude de gagner le paradis. Omar ben
Haman est leur prototype et il est capital qu’il soit un partisan ». Il évoque dans
Les Frontières du Jihad,d’autres Djihads, des Djihads contemporains dont
celui de l’Afghanistan. Le Djihad importé contre les peuples: de Bosnie, de
Tchétchénie, du Cachemire, les 3 Djihads d’Irak et le Djihad global. Il fait un
22
bref historique du Djihad modernequ’on associe au terrorisme. Le 6 octobre
1981, le président Anouar El-Sadate qui est le premier chef d’État arabe à
e
signer un traité de paix avec Israël est assassiné lors du 8anniversaire de
l’attaque d’Israël par les forces égyptiennes. Ses assassins se réclament du

19
Pourtous les développements de cette partie, lire Jean-Paul Charnay, L’Islamet la Guerre,
op.cit., p.19.
20
Ibid., p.19.
21
Ibid.
22
En 1983, on estime à 22,8 % le nombre d’attentats terroristes commis au Moyen-Orient et au
Maghreb pour 37,2 % en Europe occidentale 25,6% en Amérique latine, 7,8% en Asie pacifique ;
3,4% en Afrique; 2,4 % en Amérique du Nord; 0,8 % à l’Est. Source:L’Islam et la Guerre,
op.cit., p.264.

42

groupe "Djihad". Au mois de mars 1982 une organisation dénommée ‘‘Djihad
islamique’’ harcèle des troupes multinationales à Beyrouth. Le 23 octobre 1983,
après la signature des traités de paix israélo-libanais, deux attentats suicides
tuent des centaines de soldats américains et français à Beyrouth. Les USA
décident de retirer leurs troupes du Liban. Concomitamment avec le Djihad du
Liban, se développe en Afghanistan un autre Djihad terroriste soutenu par les
USA en lutte contre les troupes soviétiques dans ce pays qu’ils seront obligés de
quitter en 1989. Les moudjahidines afghans promeuvent un Djihad territorial et
défensif auquel les terroristes arabes veulent substituer un Djihad global
internationaliste et offensif. Ils se constituent en Al Qaeda.
À partir de 1996, Al Qaeda noue des liens de plus en plus étroits avec les
talibans afghans, adversaires des moudjahidines antisoviétiques qui combattent
la transformation de leur pays en base arrière d’un terrorisme à vocation
internationale. Le 11 septembre 2001 Al Qaeda lance l’attaque contre des
sanctuaires américains à Washington et New York. La coalition internationale
contre le terrorisme renverse le pouvoir taliban d’Afghanistan. Al Qaeda
entreprend sa quête pour un nouveau territoire. Il profite de l’attaque
américanobritannique de l’Irak pour s’implanter entre le monde arabe et à la frontière de
l’Arabie saoudite, le principal allié des USA dans la région. Al Qaeda qui est
d’essence sunnite se heurte vite au Djihad chiite, l’éternel rival du sunnisme en
cette terre qui vit naître le schisme des chiite de l’Islam traditionnel. L’action
internationaliste d’Al Qaeda se signale partout dans le monde avec des attentats
dans les différentes capitales du monde occidental, les attentats par piraterie
aérienne suivis de la dénonciation claire des pays arabes de ce mode d’action
subversive qui a fini d’associer Djihad et terrorisme.
5.Les doctrines philosophiques de la guerre
La guerre est le phénomène social qui fait que deux communautés, par le
biais de leurs forces de défense/sécurité, s’affrontent dans une violence plus ou
moins grande, pour régler leurs différends. Depuis que le monde existe, les
23
hommes s’opposent entre eux dans des guerresd’autant plus meurtrières que
les armes qu’ils utilisent se perfectionnent. Plusieurs siècles avant notre ère
dans de nombreuses communautés, la guerre fit l’objet d’études approfondies.
e
Au Vsiècle avant J.C., Sun Tsu, un philosophe chinois, rédige le premier traité
de stratégie militaire :L’art de la Guerre. Dans la Bible, Yahvé emmène Moïse
sur la montagne et lui montre la terre promise où coulent le lait et le miel. La
guerre au Moyen-Âge sera utilisée comme moyen pour imposer la foi. Plus près
de nous, l’Islam prône le Djihad ou guerre sainte pour imposer les préceptes du
coran. Platon, Plutarque, Socrate, tous parleront de ce fameux phénomène. Dans
la période moderne, l’analyse de la guerre se fait d’abord sous son aspect
sociologique avec l’approche polémologique de Gaston Bouthoul,

23
Lire Alexis Philonenko,Essai sur la Philosophie de la Guerre, Vrin, avril 2003.

43

philosophique en partant des analyses de Machiavel, Hegel, Fichte, Rousseau,
Kant, enfin à travers l’analyse des stratèges comme Clausewitz, Raymond Aron,
et non des moindres, les contributions des stratèges camerounais.

5.1. Le Prince de Machiavel

Machiavel s’inspire des idées de Tite Live (59 av. J.C.) dans son ouvrage
Histoire de Romepour rédiger son ouvrage fondamentalLe Prince, considéré
comme la base de la realpolitik et le fondement de la guerre. Machiavel
distingue deux formes ou espèces de guerres : la guerre des princes et la guerre
des peuples. La guerre des princes ou des potentats recherche la gloire, la
domination, la puissance. Elle cherche à soumettre les populations d’une
contrée, mais les laisse chez eux avec leurs biens, quelquefois avec leurs droits.
La guerre des peuples a pour cause le surpeuplement. Tenaillé par la famine, un
peuple n’ayant plus un espace vital capable de produire assez de nourriture pour
sa survie, est obligé de s’étendre sur un territoire plus large et plus prospère. Le
surpeuplement constitue, selon Machiavel l’une des deux causes de la guerre
des Gaulois contre Rome. Les Gaulois envahissent l’Italie parce qu’elle produit
un bon vin qu’eux-mêmes ne produisent pas. Surtout, la Gaule est surpeuplée et
ne peut plus nourrir sa population.« Ces peuples sortent chez eux, chassés par
la famine, par la guerre ou par quelque genre de fléau qui les accable et les
oblige à chercher de nouvelles demeures ».Machiavel distingue trois sortes de
fléaux qui causent la guerre: la famine, la peste (maladie), les inondations. Il
évoque d’autres formes de menace à la sécurité des communautés
accompagnées de diverses formes de parades notamment la défense civile.

Machiavel fait une hiérarchie entre les espèces de guerres. Il considère que la
guerre de surpeuplement est plus dangereuse et plus dévastatrice que la guerre
des princes.« Quelques fois, elles sont en si grand nombre qu’elles débordent
avec impétuosité sur les terres étrangères, massacrent les populations,
s’emparant de leurs biens et elles fondent un nouvel empire et changent
jusqu’au nom de leur pays ».En sommes-nous si éloignés au Cameroun, face à
la surpopulation de notre voisin ? Pour Machiavel, la guerre a une fonction de
purger la nature, c'est-à-dire trouver un équilibre entre les gouvernants et les
gouvernés. C’est l’équilibre humain politique, mais aussi un équilibre naturel
qui est le rapport entre les hommes et l’espace, entre l’homme et son
environnement naturel. De ces deux formes d’équilibre, il établit deux formes
de guerre: la guerre simplement politique et la guerre simplement naturelle.
L’équilibre humain naturel favorise l’ascension aux extrêmes. Après la
qualification, la signification de la guerre, Machiavel s’efforce de déterminer les
causes de la guerre. La guerre a-t-elle des causes propres ou est-elle simplement
un concours de circonstances? DansLe Prince, il y répond à travers la
description du prince ou chef de guerre. Il oppose deux prototypes de princes ou
chefs de guerre. Scipion l’Africain et Annibal. Pour Machiavel, le chef de
guerre par excellence est César Borgia, duc de Valentinois. Le chef de guerre

44

est-il la cause de la guerre? Machiavel affirme que le chef de guerre n’est
qu’une occasion, la cause réelle de la guerre c’est l’homme. Il a une conception
de l’homme de son époque. L’homme est mauvais, il est inconstant et il
s’ennuie. Il se désole de la misère et se dégoûte du bien-être. Par nature,
l’homme est insensé et pas raisonnable. Cette inconstance le prédispose à
l’aventure ; l’ambition du prince rencontre le goût de l’homme pour l’aventure,
pour donner la guerre. Le prince n’est que la concrétisation du penchant de
l’homme à vouloir le mal et à se lancer dans des aventures. Ne dit-on pas que
chaque peuple a les dirigeants qu’il mérite? Le prince n’est qu’une
conséquence et non la cause. Après la description des circonstances de
l’émergence d’un prince, Machiavel s’efforce de donner un portrait-robot du
bon prince à l’aune du Duc César Borgia. Quelles sont les vertus du prince, du
parfait chef de guerre? Il doit avoir trois qualités essentielles: la première
qualité c’est la résolution, il ne doit pas redouter l’action.« Onne peut pas
acquérir la gloire dans n’importe quelle action ».En un mot, la fin justifie les
moyens, fondement du réalisme machiavélien. La seconde qualité du prince
c’est la ruse qui est un procédé habile pour tromper l’adversaire en utilisant
l’artifice, la feinte, la machination, la piété, le subterfuge, tous les procédés pour
le surprendre afin de venir à bout de sa résistance, de sa force. Machiavel ne
réprouve aucun de ces procédés, parce que la morale est hors du champ de la
guerre. Pour Machiavel, la ruse doit toujours être un complément de la
résolution car la ruse n’est rien sans la résolution. La qualité suprême du prince
c’est la sagacité. C’est la capacité qu’il a à saisir rapidement le sens des
événements et d’en saisir l’opportunité. C’est l’art de lier les données d’un
problème, de l’évaluer et d’en tirer les maximes pour l’action. Mais pour
Machiavel, deux choses permettent la domination: l’arme et la fortune. Le
destin d’un prince c’est l’alliance des trois vertus que sont la résolution, la ruse
et la sagacité avec la fortune. Pour l’auteur duPrince, la fortune est la puissance
qui vient du ciel. Dieu fait les uns riches, les autres pauvres. La fortune domine
les hommes sans le vouloir et ne se soucie aucunement de leurs lamentations.
La fortune»tout l’univers à l’entour de son trône« rassemble. Machiavel
admet que la vertu contribue le plus à la grandeur de l’esprit de l’homme. La
fortune montre tout son caractère envahissant lorsqu’elle ne trouve rien en face,
elle doit être tempérée par la vertu. Machiavel veut trouver un fondement
religieux à la guerre. Il veut donner une âme à l’armée. Il se rend compte de la
difficulté, à cause du fondement pacifiste de la religion chrétienne qui place le
bonheur suprême dans l’humilité, l’abnégation, le mépris des choses humaines,
tout ce que procurent la gloire et l’ambition. Il conclut que la religion est
opposée à l’ethos guerrier.

Ces vertus du prince machiavélien qui peuvent expliquer son emprise sur les
populations dont il a la charge, nous seront utiles pour analyser plus loin le
comportement des deux présidents qui se sont succédé au pouvoir au Cameroun
dans leur gestion des crises et l’élaboration de leurs portraits types.

45

5.2. L’éthique de la guerre chez Hegel
Hegel et son ami Schelling sont considérés comme les successeurs de
Machiavel dans la glorification de la guerre. La guerre est un stimulant pour les
nations parce qu’elle les empêche de s’assoupir, de se laisser prendre dans le
train-train quotidien. Le mouvement donne la vigueur aux nations.« La guerre
a cette signification supérieure que par elle (...) la santé morale des peuples est
maintenue dans son indifférence en face de la fixation des spécifications finies,
de même que les vents protègent la mer contre la paresse où la plongerait une
tranquillité durable comme une paix durable ou éternelle y plongerait le peuple
… Non seulement les peuples sortent renforcés de la guerre, mais de plus, les
nations qui sont en elles-mêmes hostiles les unes aux autres, trouvent grâce à la
24
guerre extérieure et intérieure» .guerre extérieure permet au peuple de La
retrouver une certaine cohésion interne, oubliant souvent les problèmes
intérieurs pour se focaliser sur l’adversaire extérieur. Dans ce sens, il est
souvent admis qu’il y a un consensus des forces politiques nationales sur les
problèmes de défense car très souvent, l’ennemi commun vient de l’extérieur.
Cette maxime hégélienne se vérifie partout et s’est vérifiée au Cameroun lors de
l’engagement des forces de défense/sécurité pour recouvrer la souveraineté du
pays sur la presqu’île de Bakassi, illégalement occupée par les troupes
nigérianes. Hegel distingue le courage d’un individu, d’une bande, du courage
militaire.« L’Étatmilitaire est l’État de l’universalité auquel incombe la
défense de l’État qui a le devoir d’amener l’idéalité en elle-même à l’existence.
C'est-à-dire à se sacrifier… L’authentique courage de ces peuples cultivés,
c’est d’être prêts à se sacrifier pour l’État, de sorte que l’individu n’est plus
qu’un parmi beaucoup». C’est le fondement du nationalisme que l’on
reprochera à Hegel d’avoir apporté au nazisme.
D’après Hegel, si les États s’opposent entre eux, c’est parce qu’il n’existe
pas de relation de droit, chacun ne comprenant que ses intérêts. Par le biais des
traités disparaît l’État anarchique dans les relations, pour que le droit de l’un
arrête celui de l’autre. Même dans ces conditions, les États sont toujours
autonomes et indépendants pour se faire la guerre.« Entreeux, les États se
trouvent plutôt dans un État de nature que dans un État de droit. C’est pourquoi
la lutte est incessante entre eux, ce qui les oblige à conclure les traités et à se
situer ainsi vis-à-vis les uns des autres, dans un État de droit. Mais d’un autre
côté, ils sont toujours pleinement autonomes, indépendants les uns des autres…
Il leur faut imposer eux-mêmes leurs droits et par conséquent, se faire la guerre
25
les uns les autres» .Rousseau et Fichte se posent comme inspirateurs de
Hegel. Deux thèses développées par Rousseau (1712-1778) se retrouvent chez
Hegel :l’admiration de la guerre et le profond scepticisme face à la paix
perpétuelle fondée sur l’utopie d’une fédération internationale. Dans le

24
F. Hegel,Principes de philosophie du droit,Gallimard-TEL, p. 354.
25
F. Hegel,Principes de philosophie du Droit, op.cit., p.328.

46

Discours sur les Sciences et les Arts, Rousseau fait l’éloge de la guerre et des
vertus militaires que sont la force et la vigueur de l’âme. Si Rome a été vaincue,
c’est parce qu’elle a oublié les vertus de la guerre.« Romese remplit de
philosophes et d’orateurs, on négligea la discipline militaire… et on oublia la
26
patrie ».
On retrouve en outre chez Hegel l’idée selon laquelle l’individu n’est rien et
ne se réalise pleinement qu’à travers l’État pour qui il doit sacrifier sa vie.
« Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère,l’amour de la patrie. […].
Cet amour fait toute son existence. Il ne voit que la patrie, ne vit que pour elle,
27
sitôt qu’il est seul, il est nul» . Cettemême subordination de l’individu à la
communauté se retrouve chez Aristote (384-322):« Lacité est par nature
antérieure à la famille et à chacun de nous pris individuellement […]; si en
effet l’individu pris isolément est incapable de se suffire à lui-même, il sera par
rapport à la cité comme dans nos autres exemples les parties sont par rapport
au tout. Mais l’homme qui ne peut être membre d’une communauté ou qui n’en
éprouve pas le besoin parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait en rien partie de
28
la communauté et par conséquence est une brute ou un dieu ».Pour Rousseau,
la guerre est plus de l’ordre de la passion, de l’émotion que de la raison.« Cette
passion qui fonde l’héroïsme». «Il n’y a que les âmes de feu qui sachent
combattre ou vaincre tous les grands efforts; toutes les actions sublimes sont
leurs ouvrages. La froide raison n’a jamais rien fait d’illustre».De même,
l’héroïsme ne se manifeste que dans le cadre étroit de la nation, des peuples et
non dans l’horizon cosmopolite.
5.3. La guerre et le machiavélisme chez Fichte
Il revient sur la nature de l’homme qui est mauvaise, changeante et diverse.
L’État est là pour transformer cette nature sauvage en nature civique. Il doit le
faire même par la contrainte et à cet effet, il reçoit un pouvoir divin.
« Quiconque veut fonder un État et lui donner des lois, doit supposer d’avance
les hommes méchants et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les
fois qu’ils en trouvent l’occasion». L’État en tant qu’institution fonctionnant
avec la contrainte, présuppose la guerre de tous contre tous. Il doit utiliser la
contrainte, la guerre pour produire la paix même en apparence. Cette utilisation
de la contrainte peut amener le peuple à s’opposer au prince. Il doit se constituer
en tyran. L’État est habité par une volonté hégémonique mondiale qui l’entraîne
dans des actes d’agression ou de défense. De là, Fichte établit certains principes
devant régir les relations entre les États : un État est toujours prêt à s’agrandir
au détriment de ses voisins, d’où la nécessité de prudence. Tout État qui refuse
de s’agrandir donnant ainsi l’occasion aux autres de le faire diminue. Il faut


26
Jean-Jacques Rousseau,Discours sur les Sciences et les Arts, Dijon, 1951.
27
Jean-Jacques Rousseau, Gouv. de Polog. ch. 4.
28
Aristote,La Politique,1252b 30- 1353 a1 ; 1353 a 18-29.

47

toujours se fortifier dans sa zone d’influence. Ne jamais se fier à la parole d’un
autre État : c’est la realpolitik.
Cette doctrine fichtéenne aurait pu inspirer le président camerounais lors de
la guerre du Biafra pendant laquelle il fit prédominer des idées panafricanistes
en refusant de contribuer à l’éclatement de la fédération du Nigeria plus
conforme aux intérêts géostratégiques de son pays, montrant ainsi un manque
de réalisme politique que lui reprocheront certains de ses contemporains
5.4. La paix perpétuelle chez Emmanuel Kant
Machiavel, Rousseau, Hegel et Fichte pensent que l’idée d’une paix
perpétuelle est un rêve. Par contre, Kant pense que même si cette idée est
utopique, elle nécessite une réflexion. On doit passer l’idée de la guerre au
crible de la raison. Kant et son ami Schelling ne comprennent pas :« quand je
vois actuellement les nations en train de se faire la guerre, c’est comme si je
voyais deux individus saouls se battant avec les gourdins dans un magasin de
porcelaine. Car non seulement ils mettront longtemps à se guérir les bosses
qu’ils se font réciproquement mais encore, ils auront à payer les dégâts qu’ils
ont causés». Kantpose six articles préliminaires et quatre articles définitifs
pour atteindre la paix perpétuelle : aucun traité de paix ne doit valoir comme tel
si l’on l’a conclu en se réservant tacitement matière à guerre future. Ce principe
est un des principes fondateurs de la Société des Nations après la Première
Guerre mondiale affirmée par le président américain Woodrow Wilson. Nul
État indépendant (petit ou grand) ne pourra être acquis pour un autre État, par
héritage, échange, achat ou donation. Cette préoccupation était centrale chez les
chefs douala lors de la signature du traité germano-douala. Toutes les armées
permanentes doivent être entièrement supprimées avec le temps; on ne doit
point contracter des dettes publiques en vue des conflits extérieurs de l’État;
aucun État ne doit s’immiscer de force dans la constitution et le gouvernement
d’un autre État. Ce principe de non-ingérence sera un autre des principes
fondateurs de l’OUA et de l’ONU. Aucun État en guerre avec un autre ne doit
permettre des hostilités de nature à rendre impossible la confiance réciproque
lors de la paix future, par exemple l’emploi d’assassins, l’empoisonnement, la
violation, une capitulation, la machination de trahisons dans l’État avec lequel
on est en guerre. S’ajoute le fait que dans tout État, la constitution civile doit
être républicaine. Le droit des gens doit être fondé sur le fédéralisme d’États
libres ;le droit cosmopolite doit se restreindre aux conditions de l’hospitalité
universelle.
Aux visions individuelles viennent s’ajouter des visions collectives et
partisanes.

48

5.5. La vision marxiste de la guerre
Le phénomène de guerre n’occupe pas une place importante dans la pensée
marxiste, parce que les transformations économiques, sociales et techniques
sont plus déterminantes que la guerre. Néanmoins, Karl Marx (1818-1885) et
Friedrich Engels (1820-1895) en parlent dans leurs ouvrages.
De 1848 à 1871, le mouvement ouvrier français accentua la lutte des classes,
allant jusqu’à l’affrontement armé. En 1869, Marx vient illégalement à Paris
encourager le mouvement ouvrier en lutte. Déjà, Marx et Engels prévoyaient
une guerre entre la France bonapartiste et l’Allemagne bismarckienne. Le 23
re
juillet 1869, parutInternationaleL’Adresse du Conseil Général de la 1 oùil
s’insurgeait contre la guerre annexionniste de Bismarck en Alsace-Lorraine. Il
vit le mouvement insurrectionnel monter en France et se plaignit du fait qu’il
n’avait pas une direction. En 1870, Marx se mit à la tête du mouvement de
masse et suivit la lutte armée entre Versailles et les communards, comme si
l’action se passait aux environs de Londres où il résidait. Marx conseilla les
communards sur une éventuelle entente entre Thiers et Bismarck,«
Méfiezvous ». Malgré la défense héroïque du monde ouvrier, la commune de Paris
tomba le 28 mai 1871, et Karl Marx de dire:« onne peut mettre la main sur
une machine d’État toute faite, mais on doit briser la machine militaire et
29
bureaucratique de l’État bourgeois et instaurer la dictature du prolétariat ».
5.1.1. Friedrich Engels
Si les œuvres de Karl Marx contenaient des développements intéressants sur
la guerre, néanmoins, c’est Engels, surnommé général pour son engouement
pour la chose militaire, qui systématisa la pensée marxiste dans ce domaine,
même si l’Internationale socialiste prit des écarts par rapport à certaines de ses
thèses. Engels écrivit de nombreux ouvrages sur la guerre, les campagnes, les
30
traités, le portrait de certains chefs militaires. Il explora les relations
arméesociété et prôna la constitution d’une nation en armée. « Contrairementaux
apparences, le service militaire obligatoire surpasse le suffrage universel en
tant qu’agent démocratique : la force réelle de la social-démocratie allemande
ne réside pas dans le nombre d’électeurs, mais de ses soldats. Électeur, on le
devient à 25 ans et soldat à 20, et c’est surtout parmi les jeunes que le parti
recrute ses partisans. En 1900 l’armée naguère la plus prussienne, l’élément le
plus réactionnaire du pays sera socialiste dans sa majorité et cela est aussi
inexorable que le destin ».Engels, comme du reste les marxistes, pensait que la
chose militaire est profondément déterminée par le niveau de développement


29
Karl Marx,La Guerre Civile en France, Éditions Sociales, 1871, p.11.
30
Les principales œuvres d’Engels sont :Socialisme utopique et Socialisme Scientifique ; Rôle de
la Violence dans l’Histoire ; La Question du Logement.
Karl Marx :Manifeste du Parti Communiste ; La Lutte des Classes en France ; La Guerre Civile
en France(1871).

49

économique :Armement, composition, organisation, tactique et stratégie «
dépendent avant tout du niveau atteint par la production dans chaque cas, ainsi
que des communications. Ce ne sont pas les "libres créations de l’intelligence"
des capitaines de génie qui ont eu cette matière, un effet de bouleversement,
c’est l’invention d’armes meilleures et la modification du matériel humain, le
soldat ; dans le meilleur des cas, l’influence des capitaines de génie se borne à
31
adapter les méthodes de combat aux armes et aux combattants nouveaux».
Les socialistes ne s’intéressèrent pas aux œuvres de Marx et Engels sur la
guerre parce qu’ils estimaient que la guerre disparaîtra d’elle-même quand le
socialisme aura vaincu et remplacé le capitalisme.
5.6. Les socialistes et la guerre
En dehors de Proudhon qui est belliciste, les socialistes sont en général
antimilitaristes et pacifistes. Jean Jaurès dansL’Armée Nouvelledonna un plan
de suppression des armées permanentes. Les socialistes soutinrent Dreyfus dans
son affaire parce qu’ils étaient antipathiques à certains chefs militaires.
Gracchus Babeuf pensait qu’«il n’y a jamais eu qu’une seule guerre éternelle,
celle des pauvres contre les riches », ou la lutte permanente des classes.
Les marxistes combinent la thèse machiavélienne de la guerre de diversion et
la notion voltairienne de mystification pour dire:classes dirigeantes« les
détournent le peuple de la lutte des classes en lui suggérant des passions
nationales ou religieuses ».Les socialistes adoptent la théorie de la guerre juste
et parfois celle de guerre sainte. Certains socialistes pensent qu’il y a des
guerres utiles au peuple parce qu’elles permettent de détruire certaines
institutions malfaisantes telles que l’autocratie, la féodalité, les formes de
despotisme les plus barbares de l’Europe, ceux de la Russie et de la Turquie.
Pour les socialistes, depuis la révolution française de 1789 jusqu'à la Commune
de Paris de 1871, les guerres prédominantes ont été les guerres de libération
nationale, la destruction de toutes les formes d’absolutisme, de despotisme et de
tout joug étranger. Ces guerres étaient un facteur de progrès. La guerre de 1870
débarrassa l’Europe du tsar russe et de Napoléon III. Ces guerres-là sont justes
et équitables, ce sont des guerres défensives. Pour les socialistes, la guerre de
1914-1918 est celle des principaux propriétaires d’esclaves pour maintenir
l’esclavage :« ce n’est point du tout l’affaire des socialistes d’aider un brigand
plus jeune et plus vigoureux (Allemagne) à piller des brigands plus caducs et
même plus repus ».Les socialistes ont abandonné aujourd’hui l’antimilitarisme
et l’antinationalisme (internationalisme prolétarien) qui furent pendant des
siècles les piliers du socialisme. Aujourd’hui, on peut voir un État socialiste
attaquer un autre État socialiste.


31
Lire F. Engels,Le rôle de la violence dans l’histoireinAnti-Dühring,Editions Sociales, 1878.

50

6. Les théories sociologiques de la guerre

Les différentes théories sociologiques de la guerre ont été largement
évoquées dans les développements précédents. Il suffit ici d’évoquer le lyrisme
de certains penseurs du point de vue esthétique.
Indépendamment des conséquences de la guerre, la théorie esthétique met
l’accent sur la beauté et l’exprime avec lyrisme. Un morceau choisi de
l’historien allemand Heinrich Leo:« QueDieu nous délivre de l’inertie des
peuples européens et nous fasse présent d’une bonne guerre, fraîche et joyeuse,
qui traverse l’Europe avec fureur, passe la population au crible et nous délivre
de la canaille crapuleuse qui remplit l’espace et le rend trop étroit pour les
autres, afin que l’on puisse mener encore une vie humaine convenable dans
l’air méphitique où l’on suffoque […]. Nous éprouvons la plus amère nécessité
d’avoir une bonne, joyeuse guerre pour protéger la culture ».
7. Les apologistes et semi-apologistes de la guerre
7.1. Les apologistes de la guerre
Les apologistes de la guerre ont un postulat : « la guerre ne fera que croître
et embellir ». Défenseurscientifique de la guerre, Steinmetz pense que« la
guerre ne disparaîtra pas et ne doit pas disparaître».Comme Hegel, il
décrète :« lavictoire est donnée d’après la constitution de chaque peuple au
moment de la guerre ». « La guerre est la pierre de touche des nations. Pitié si
l’on veut pour les faibles, mais place aux forts».le Bon dit dans Gustave
Psychologie des Foules: foules sont toujours des croque-mitaines« les
assoiffés de sang. On trouve dans l’œuvre de Mussolini, Les Maximes sur la
Guerre, des parallèles que faisait déjà Quinton entre le rôle de la guerre pour
l’homme et de la maternité pour la femme. Ou même l’assimilation de la guerre
32
à l’amour et du combat à l’étreinte amoureuse» .George Sorel, le
syndicaliste, prône: «la lutte des masses, la guerre civile déracinant le
capitalisme, la guerre chronique qui anéantira le christianisme».L’essentiel
pour une société, ce sont ses mythes qui servent à cultiver l’esprit belliqueux
des masses. Pour lui comme pour Clausewitz, il n’y a pas de différence entre
une guerre civile et une guerre étrangère. Une grève générale peut devenir très
vite une bataille. Gumplowick agrège les thèses clausewitziennes de la guerre
absolue, celles de la sélection naturelle de Darwin et de l’esprit collectif de
Durkheim pour faire appel à la guerre. Cela suppose une haine infinie entre les
groupes, qui aboutira à une lutte inévitable et mortelle entre eux.

7.2. Les semi-apologistes

Ils croient que la guerre est liée à une situation particulière et disparaîtra
avec elle. Ils s’opposent aux fatalistes qui pensent que la guerre est perpétuelle


32
René Quinton,Maximes sur la Guerre.

51

ainsi qu’aux apologistes qui pensent que la guerre est heureuse et bénéfique.
Proudhon, Saint Simon, Auguste Comte, Spencer sont optimistes et pensent que
la guerre est une péripétie de l’histoire et doit disparaître. La guerre est
caractéristique du monde ancien et n’a pas sa place dans un monde industriel.
La guerre peut être utile dans un contexte social donné et être nuisible quand ce
contexte a changé. Les guerres du Moyen-Âge, faites sans calcul, étaient plus
belles que les luttes fomentées "d’après les calculs commerciaux".Saint Simon,
après son voyage aux USA, pense que la science et l’industrie doivent améliorer
le sort de l’humanité.

L’industrie est ennemie de la guerre;qu’on gagne en valeur« ce
33
industrielle, on le perd en valeur militaire ».Pour Auguste Comte, les sociétés
militaires se nourrissent du vol des sociétés industrielles:« Touteguerre est
impie ». Pour lui, l’activité humaine a deux buts, la conquête ou l’action
(production) :« toute société qui ne serait pas organisée pour l’un ou l’autre de
ces buts ne serait qu’une association de bâtards ».Auguste Comte établit sa loi
des trois états, une loi sur l’évolution de la guerre : 1) la guerre pour elle-même
et par besoin ; 2) elle subsiste, mais subordonnée à l’industrialisation. Il voit la
substitution des armées permanentes par les milices féodales; 3)
l’industrialisation va mettre fin à la guerre. Auguste Comte croit à la solidarité
dans le monde provenant de la division internationale du travail. Il pense que la
guerre sérieuse doit disparaître chez l’élite de l’humanité.
Pour Herbert Spencer,la science sociale est basée sur la théorie de la guerre
et de la paix. La guerre était utile pour les sociétés primitives. La société est
passée du type militariste au type industriel, de la coopération forcée à la
coopération volontaire. La guerre est autant incompatible avec l’état de raison
que la paix l’est avec la psychologie du sauvage. Parlant de la discipline qui est
une qualité indispensable à l’armée, il montre que, dans une société de type
militaire, la discipline déborde sur la vie sociale. Il pense que la transposition de
l’ordre militaire et de sa réglementation dans la vie sociale est désastreuse
34
lorsque l’État est partout. Il pense que« larétrogradation de l’Allemagne et
de l’Angleterre vers le type militaire a coïncidé avec l’extension croissante de
la réglementation et de la centralisation, avec l’usurpation d’attributions civiles
par les autorités militaires, et enfin, avec l’accroissement des appareils
gouvernementaux aux dépens des appareils industriels». une société« Dans
militaire, les non combattants sont obligés d’assurer la vie des combattants et,
par cela même, ils servent aussi la guerre. Le type militaire, quoique inférieur
au type de la société industrielle, n’en a pas moins été nécessaire, car l’arme a
précédé l’outil et sans arme à l’origine, il n’y aurait pas d’outils. La guerre a
pour effet d’exterminer les sociétés faibles et d’éliminer les faibles des sociétés

33
Saint-Simon,L’Industrie,1817 –De la Réorganisation de la Société Européenne–Du Système
Industriel.
34
Herbert Spencer,Principes de Sociologie,Paris, Librairie Germer Baillière, 1878.

52