Manipulations, rumeurs, désinformations

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Fortement documenté, cet ouvrage aborde les aspects historique, philosophique, sociologique, politique, technique et économique de l'art de la manipulation, dont les premiers traités remontent à l'Antiquité. Il s'intéresse aux diverses manipulations, qu'elles soient militaires, diplomatiques, de l'entreprise et plus généralement de la société. Des cas concrets puisés dans l'actualité sont analysés pour permettre la mise en place d'une véritable méthode de prévention.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de visites sur la page 65
EAN13 9782296482487
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Manipulations, rumeurs, désinformations :
Des sociétés en danger









Illustration de couverture : Julie RUBISE




















© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96317-7
EAN : 978229696317-7
Patrick RUBISE





Manipulations, rumeurs, désinformations :
Des sociétés en danger






Préface d'Alain JUILLET















L’HARMATTAN
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR



- L’assurance des risques techniques. Editions de L’Argus (Paris,
1987).
- L’archipel du danger (en collaboration avec Georges-Yves Kervern).
Editions Economica (Paris, 1991).
- La Science au présent (Collectif). Editions Encyclopædia Universalis
(Paris, 1992).
- Les risques technologiques (en collaboration avec Yves Gautier).
Presses Pocket-Cité des Sciences (Paris, 1995).
- Los riesgos technologicos (en collaboration avec Yves Gautier). RBA
Editores (Barcelone, 1995).
e- L’assurance des risques techniques. 2 édition enrichie. Editions de
L’Argus (Paris, 1999).
- La Science au présent (Collectif). Editions Encyclopædia Universalis
(Paris, 2003).








REMERCIEMENTS



Mes remerciements s'adressent tout d'abord à Danièle Trauman, qui m'a
accompagné, pendant plusieurs années, au cours de ma thèse de doctorat en
sciences de gestion, véritable base de cet ouvrage.

Un certain nombre de personnalités m’ont également accompagné au cours
de cet exercice :
- Jean-François Raffoux, très vigilant sur le plan et l'apport de la maîtrise des
risques dans ce nouveau champ de compétences encore mal connu,
- Claude Frantzen, ancien président de l'Institut Européen des Cindyniques,
également très présent pour la mise en perspective des cindyniques,
- Jean-Pierre Morin pour sa qualité de relecteur émérite et son regard
d'entomologiste,
- Alain Juillet qui m’a ouvert les portes des meilleurs spécialistes du SGDN
(Secrétariat Général à la Défense Nationale) et m’a fait rajouter quelques
thèmes pour être le plus complet possible,
- Jean-Jacques Duby, véritable encyclopédie, dont les conseils ont toujours
été pertinents.

Il me faut également remercier ici l'IMdR, dont de nombreux membres, en
particulier son ancien président Guy Planchette, m'ont apporté aide et
suggestions, enrichissant ainsi le texte initial. Je ne saurais oublier Alain
Jammy Schmidt pour ses conseils sur l’aspect éditorial, ainsi que Dominique
Fasani pour la mise en pages délicate et Chloé Strack pour les relectures.

Je tiens également à rendre ici un hommage particulier à Georges-Yves
Kervern, trop tôt disparu en 2008, qui, avec quelques autres pionniers du
risque, a permis de promouvoir les cindyniques depuis près de trente ans
déjà. Il aurait certainement apporté une vision conceptuelle plus importante à
mon texte.

Et, pour conclure, j’adresse un remerciement appuyé à mon épouse et ma
fille qui ne m'ont pas tenu rigueur de toutes mes absences pour causes de
recherches dans les bibliothèques ou pour des rencontres avec des
spécialistes. Elles m’ont toujours soutenu et encouragé au cours de cette
rédaction parfois difficile.

Enfin je dédie ce livre à mes parents, Serge et Reine, tous deux disparus en
2008, qui n'auront donc pas participé jusqu'au bout à cette délicate mais
enrichissante expérience.
AVERTISSEMENT AU LECTEUR


Cet ouvrage concerne les diverses manipulations qui s'exercent dans le
monde, que ce soit au niveau militaire, diplomatique, de l'entreprise et plus
généralement de la société.

Cela signifie qu'il sera essentiellement question de désinformations en tous
genres.

Pour étayer mon discours, je me suis appuyé sur une littérature abondante,
qu'elle soit disponible dans des livres, des journaux, des rapports ou sur des
sites Internet. J'ai toujours essayé de vérifier les informations et les sources
selon la méthode croisée chère aux analystes militaires.

Il est parfois bien difficile de tracer la frontière entre réalité et déformation
des faits et, bien que spécialiste en la matière, j'ai parfois pu être abusé.

Que le lecteur veuille alors bien me pardonner et me signaler ces erreurs
toujours possibles mais non volontaires.


Patrick RUBISE
PRÉFACE



Membre du jury de la thèse de Patrick RUBISE, j’ai été très intéressé par son
approche particulièrement documentée de la manipulation de l’information
appliquée à l’entreprise et de l’identification des moyens de lutte pour s’y
opposer. C’est un domaine difficile d’approche car la frontière entre la
réalité et la déformation des faits peut être aisément franchie dans un sens ou
dans l’autre. Ici le chercheur ne dispose que très rarement de l’intégralité des
données nécessaires. Il peut se tromper dans une fausse interprétation d’une
vérité difficile à appréhender car elle est toujours plus complexe que
l’apparence.
A grands traits l’auteur nous retrace l’histoire de cette discipline en s’arrêtant
sur des hommes, des étapes et des domaines d’applications, pour en faire
ressortir les principes de fonctionnement et les modalités d’action. En dehors
des livres de Gustave Le Bon et de ses élèves, puis de ceux de Kapferer, il
existe malheureusement peu de travaux universitaires en France dans ce
domaine.
Pourtant le développement croissant de la médiatisation et des moyens
techniques lui servant de support a relancé, en la dépoussiérant, cette
pratique vieille comme le monde. Elle fut au siècle dernier essentiellement
militaire et politique. Elle est aujourd’hui utilisée aussi bien par les États que
par les entreprises ou les particuliers pour brouiller une image ou déstabiliser
un concurrent. Elle s’appuie sur l’internationalisation de la circulation de
l’information, dans un empilage de sources successives et la construction
d’une capacité d’anonymat, qui éloigne le risque pénal et rend très difficile
les actions de contre attaque.
Le problème se complique encore en découvrant que la manipulation se fait
dans les deux sens. En offensif, la chèvre de monsieur Seguin devient une
sorte de loup par l’utilisation de tous les moyens utiles pour atteindre cet
objectif. En défensif, elle devient un agnelet issu d’un milieu difficile en
proie aux attaques d’un trop riche prédateur ou, pire encore, nous permet de
9 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
découvrir que le loup, soi-disant solitaire, fait partie d’une meute dressée par
un démiurge inconnu pour détruire le village tout entier.
Comme on l’a vu dans des affaires comme l’affaire Baudis, copie moderne
de celle contre Roger Salengro qui l’avait poussé au suicide, et plus
récemment encore dans l’affaire Bettencourt, les journalistes et les médias
ont une lourde et réelle responsabilité. Quand certains, par absence de
professionnalisme ou pour des motifs idéologiques, confondent liberté de la
presse et droit à la désinformation, ils sortent des règles éthiques pour donner
libre cours à des manipulations aux motifs financiers ou politiques, ou
encore de recherche de scoops à n’importe quel prix.
L’analyse des différents types de manipulation, en commençant par la
publicité, entrouvre le voile sur ceux utilisant les statistiques et les sondages
d’opinion qui sont dévastateurs. Elle évoque également ceux utilisant
directement ou indirectement des paravents du type ONG dont la vertu n’est
pas toujours celle que l’on supposait.
Agir contre la désinformation dans une entreprise suppose de bien identifier
l’ensemble des acteurs concernés à l’intérieur et dans son environnement.
Ceci suppose également une bonne connaissance de ses forces et faiblesses
pour identifier ses vulnérabilités réelles. Ceci implique enfin une réactivité et
une capacité de remise en cause. Il faut donc se préparer pour anticiper car la
décision impromptue dans l’urgence est toujours à haut risque. Face à toute
crise il faut savoir prévenir, contrôler, puis tirer les enseignements et corriger
les failles.
L’auteur termine son ouvrage en proposant à notre réflexion l’utilisation de
cette nouvelle discipline scientifique concernant la maîtrise des risques : les
cindyniques. On peut s’interroger sur les points communs entre accidents et
manipulations mais l’évidence s’impose.
La possibilité de classer des opérations de désinformation sur une grille de
risques, globale et systémique, intégrant leur probabilité et leur gravité est
intéressante pour l’entreprise. Elle le sera encore plus si l’étude des
opérations de désinformation survenues ces dernières années permet de
détecter certaines règles ou certains paramètres communs. Sur ce point la
grille de lecture des déficits organisationnels et managériaux est riche
10 Préface
d’enseignements et de signaux d’alerte qui s’intègrent dans le tableau à 27
entrées dénommé hyperespace du danger. Sa spécificité est d’y faire émerger
l’importance des incohérences et dissonances entre les réseaux d’acteurs
évoluant dans chacun des espaces. Ainsi cette approche novatrice par les
cindyniques nous fait comprendre pourquoi l’action de désinformation ou la
réponse qu’on lui apporte doit être multifactorielle et parfaitement adaptée.
La désinformation n’est qu’un risque parmi beaucoup d’autres pour
l’entreprise moderne mais son impact et ses conséquences méritent que l’on
y réfléchisse, qu’on identifie les conséquences et que l’on prenne les
mesures permettant de l’éviter ou pour le moins d’en réduire le risque tout en
décuplant la capacité de réponse. Par la vision qu’il apporte, étayée par un
travail de recherche très approfondi pour nous donner l’état de l’art, je suis
persuadé que ce livre y contribuera.
Alain JUILLET

1 Introduction
Vouloir parler d’influence, de manipulation, de désinformation, de rumeurs,
de déstabilisation, est à la fois simple et complexe. De tout temps, des
hommes ont cherché à prendre de l’ascendant sur d’autres, à guider leurs
jugements, à peser dans leurs choix. Certains utilisent, selon les situations,
l’autorité, d’autres la menace et le chantage, ou encore la sympathie, la
1victimisation, la flatterie . Toutes ces méthodes prennent en compte des
techniques autrefois empiriques qui sont devenues, au fil des ans, des outils
performants.
De véritables traités de « l’art de la manipulation » ont ainsi été écrits,
ouvrages se destinant en priorité au monde du commerce ou des
psychologues, et se basant sur des expériences originales menées par des
2chercheurs . Parmi les techniques explicitées, tel est le cas de « l’amorçage »
où le client est appâté par une affaire dont on lui cache une partie de la vérité
qui ne sera dévoilée qu’à la fin de la transaction. Qui n’a pas vu sur Internet
des annonces alléchantes de compagnies d’aviation « low-cost » vous
promettant un aller pour Tokyo ou Bangkok à 99 euros. Une fois sur le site,
donc déjà repéré comme client potentiel par les spécialistes du Web, vous
découvrez que le retour est à plus de 600 euros, ce qui amène l’aller-retour à
un prix très élevé sur le marché. Ou bien que tous les allers que vous
sollicitez sont déjà complets mais qu’en payant un supplément vous pouvez
encore trouver des places à vos dates.
Nous sommes certes libres de nous retirer mais, alléchés par l’idée du
voyage que déjà nous imaginons dans notre tête, nous irons souvent jusqu’à
l’achat quel qu’en soit le prix. Il n’y a pas de véritable mensonge, qui
pourrait entraîner de la rancœur par la suite, mais une habile manière de
présenter la vérité en la tronquant. Certains auteurs parlent de « soumission
forcée avec libre choix » !

1Pour plus d’informations sur ces méthodes on pourra se référer au petit ouvrage de poche Le
Décodeur de la manipulation, de Yves-Alexandre Thalmann, Editions First-Gründ (Paris,
2011).
2 Les exemples qui suivent sont inspirés du Petit traité de manipulation à l’usage des
honnêtes gens, de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, PUG (Grenoble, 2002).
13 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
Le « pied dans la porte » est une autre manière de manipuler où il s’agit,
dans un premier temps, de demander quelque chose d’anodin qui, en général
ne sera pas refusé, pour glisser ensuite une requête plus importante. Par
exemple, on commence par demander l’heure et seulement ensuite,
lorsqu’un contact est établi, on réclame une pièce de monnaie. La « porte au
nez » est une stratégie inverse de la précédente. Il s’agit de formuler une
demande importante qui sera, en général, refusée avec force et, dans un
deuxième temps, d’émettre une requête moindre qui, en général, sera
acceptée. Des techniques physiques peuvent encore « améliorer » la
décision, comme le toucher de la personne qui crée un lien privilégié.
Tous ces exemples de manipulations au quotidien peuvent se combiner afin
d’amener la « victime » à faire le choix voulu par le manipulateur : acheter
tel modèle de voiture ou de cuisine, donner tel montant à une œuvre, se
porter volontaire pour participer à une action, etc. Mais ils ne concernent, en
général, que des relations entre deux personnes, même si certaines
entreprises n’hésitent pas à promouvoir de telles méthodes de vente auprès
de leurs personnels.
D’autres sortes d’influences existent. D’une portée plus large, elles ont pour
but de gagner des batailles sans combattre, de prendre le pouvoir avec le
soutien de l’opinion publique, de faire libérer des prisonniers, des otages
sans contrepartie. Les militaires, les diplomates, les gouvernants les ont
souvent utilisées pour parvenir à leurs fins. Et certains penseurs ou stratèges
ont consigné par écrit des recettes. Ainsi, les premiers traités dans l’art de
désinformer ont plus de deux mille ans d’âge. Et ils restent toujours
pertinents.
e
Mais, depuis le XIX siècle et la révolution industrielle qui a placé
l’entreprise au centre de nombreuses convoitises, et avec l’amélioration
constante des moyens de communication, d’autres types de manipulations se
mettent en œuvre. Leur but est de fragiliser des sociétés de toutes tailles,
certaines ayant des budgets qui dépassent parfois ceux des États. Il s’agit,
par exemple, de la faire douter d’une technologie, de lui faire remettre en
cause certains de ses dirigeants, certains de ses investissements, certains
accords de coopération, pour en final lui prendre une part de marché ou
encore l’absorber au plus bas coût.
14 Introduction
Au quotidien, l’entreprise est confrontée à des risques nombreux et variés :
risques naturels, incendie, vol, bris de machines, responsabilité civile tant
dans son activité que du fait de ses produits ou services, pertes
d'exploitation, etc. Elle doit les identifier, les quantifier, les hiérarchiser et,
en final, les traiter. La stratégie peut alors être la mise en place d'actions de
prévention (on diminue la fréquence ou la probabilité des accidents) ou de
protection (on diminue la gravité des accidents). L'entreprise peut aussi
transférer une partie de ses risques vers l'assureur.
A ce niveau se situe le syndrome de l'iceberg : seuls 10 % à 20 % des risques
sont correctement garantis. Une majorité d'entre eux sont soit inconnus, soit
insuffisamment ou encore non pris en charge par l'assurance. Tel est le cas,
par exemple, de la contrefaçon, du pillage de brevets, de la fraude, qui
peuvent mettre à mal le destin d'une entreprise, même bien établie. Il est
généralement admis que la contrefaçon est responsable de la disparition de
quelques 30 000 emplois par an en France. Dans le même ordre d’idées, la
manipulation de l'information, par la désinformation, par la rumeur, peut
totalement déstabiliser la société la plus solide. Dans ce domaine hautement
sensible, il est beaucoup plus difficile de quantifier les pertes en termes
d'emplois perdus. Un regard vers le cours de l’action peut alors être
pertinent. En janvier 2011, l’annonce de l’arrêt maladie de Steve Jobs faisait
immédiatement plonger l’action Apple. Mais, en parallèle, malgré l’annonce
de tentatives d’espionnage par trois hauts responsables chez Renault au
3début de l’année 2011 le cours de l’action s’appréciait de près de 10 % en
un mois. Il est donc difficile de préjuger des réactions du public à certaines
informations.
L'utilisation de la communication est une arme stratégique dans le monde.
4Celui qui contrôle l'information peut influencer l'opinion à son profit et,
dans le cas de l’entreprise, mettre en cause sa pérennité. Aussi est-il
important de pouvoir connaître et mettre en œuvre, à bon escient, des

3Sur cette affaire, le directeur général de Renault, Patrick Pelata, devait reconnaître que le
constructeur avait sans doute été victime d'une manipulation dans cette malheureuse affaire.
(In Libération du 2 mars 2011).
4C’est pour cette raison que des pays totalitaires confrontés à des luttes internes avec la
population commencent par verrouiller Internet et sont en général très présents sur les blogs
pour passer leurs messages et « polluer » le débat.
15 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
méthodes, des outils, permettant de contrôler, de repousser ces
manipulations. Il s'agit là d'une forte composante du management, qu'il
concerne l'entreprise ou l'État.
La communication, qui peut être verbale, écrite, gestuelle, informatique, est
5souvent définie comme le fait de « transmettre quelque chose à quelqu'un »,
en général une information à une personne ou à un groupe de personnes.
Issue du mot latin « communicare » qui signifie « mettre en commun », la
communication consiste à rassembler des informations et des connaissances
et à les partager avec d'autres. Plus généralement, la communication réunira
l'ensemble des moyens et des techniques permettant la diffusion d'un
message auprès d'une audience plus ou moins vaste et hétérogène.
Depuis toujours, elle a été un moyen d'informer et donc de faire passer un
message, mais également de manipuler, c'est-à-dire de transformer ce
message de façon intentionnelle à des fins spécifiques.
Dans quels buts ? Dans le domaine politique ou militaire, l'objectif sera de
gagner une bataille en diminuant moralement l’adversaire afin d’asseoir une
hégémonie sur un territoire, ou encore d’agir sur des foules dans le but de
prendre le pouvoir. Dans le domaine économique, les enjeux seront
d'imposer sa personnalité, son image de marque, afin de mieux vendre ses
produits, de fragiliser ses concurrents, pour conquérir des parts de marché.
Ces objectifs s’inscrivent dans une démarche stratégique où tous les moyens
de communication seront utilisés.
En opposition à la désinformation se situe la vérité ou l'objectivité. Mais
qu’est-ce que la vérité dans un monde où l'information est de plus en plus
complexe ? Ce qui est vrai pour les uns ne l’est pas forcément pour les
autres. Selon Luigi Pirandello « A chacun sa vérité ». Il est vrai que la vérité
se construit et s'apprécie à partir de nos représentations. Nous le constatons
tous les jours en passant d’un pays à un autre où les modes de vie, l'histoire,
les valeurs, étant différents, la vérité peut alors changer. De même, lorsqu’on
suit un procès. Force est bien de constater qu’après des batailles d’experts
chevronnés, après des plaidoiries brillantes, la vérité n’est pas toujours

5In Le Larousse (Paris, 2010).
16 Introduction
évidente à cerner, ne serait-ce que par manque de connaissances. Peut-on
facilement distinguer les diverses formes de communication dirigée que sont
les manipulations telles que la propagande, les rumeurs, la désinformation,
sans omettre la rétention d'informations ?
Comment distinguer le vrai du faux dans des informations tirées d'un article
ou d'un moteur de recherches. Sans nul doute par la prise en compte d'autres
références, par l'authentification des sources, et par la critique. Mais on
constate souvent sur le terrain que la population, peut-être dans le but de se
faire peur, préfère véhiculer une information erronée, que l’on qualifiera de
rumeur, surtout si elle est chargée d’angoisse. Un grand homme d’État faisait
e remarquer vers la fin du XVIII siècle qu’« une bonne nouvelle met une
semaine pour venir de Marseille à Paris, une mauvaise nouvelle deux jours et
une fausse nouvelle une journée ».
La propagande permet de véhiculer une idée vers un ensemble de récepteurs,
tandis que les rumeurs sont souvent émises spontanément. La désinformation
peut utiliser la propagande, les rumeurs, ou encore la rétention et elle a pour
but de duper un adversaire en lui communicant de fausses informations par
des canaux jugés sûrs ou, au contraire, de lui faire passer de vraies
informations par des canaux jugés peu certains et donc considérés comme
peu fiables. Elle peut aussi consister à occulter totalement ou partiellement
un événement, des données importantes.
Il faut savoir faire face à des opérations de désinformation montées par des
adversaires militaires, politiques, économiques, et savoir, en parallèle,
monter des opérations identiques pour les combattre. C’est un des éléments
des stratégies d’influence.
Dans le domaine économique, une des composantes de la réponse
stratégique aux opérations d’influence par la communication est l’utilisation
de l’Intelligence Economique. Dans celle-ci, on distingue quatre volets qui
sont respectivement la prospective, la veille, l’analyse et la stratégie
d’influence pour accompagner les décisions.
Il est cependant souvent difficile de tracer la frontière entre désinformation
et gestion des rumeurs, et d'identifier le rôle des États et celui des
17 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
entreprises. Il y a là une sorte de continuité historique entre les opérations
d’influence menées par les États et celles conduites par certaines entreprises.
Nous allons donc essayer de voir comment s'est façonnée la désinformation
au cours des siècles, passant du secteur purement militaire au secteur
diplomatique puis économico-industriel, en s'affinant par la même occasion
et en utilisant au mieux les nouveaux moyens de communication. Les enjeux
sont bien d’étendre une hégémonie militaire ou économique.
Analyser des faits est important, afin d’essayer de mieux connaître ce risque
et, en corollaire, tenter de le prévenir. Les méthodes de prévention existent,
telle la veille technologique ou la veille informationnelle, la bonne gestion
de crise, l'anticipation. Utilisées dans la gestion des risques technologiques
en particulier, elles prennent en compte les concepts des cindyniques ou
sciences du danger.
Issus de l'analyse des grands accidents industriels, et depuis peu appliqués à
d’autres domaines comme les risques domestiques, la finance ou le
juridique, ces outils pourraient aider à la mise en œuvre d’une véritable
politique de prévention des manipulations de tous ordres dont peuvent être
victimes les entreprises et, par ricochet, leurs salariés et leurs clients. Après
avoir examiné, au fil des chapitres, comment la manipulation peut réussir
dans de nombreux domaines, nous verrons en fin d’ouvrage comment les
outils issus des cindyniques peuvent s’appliquer avec succès à la lutte contre
les manipulations.
Chaque jour la presse se fait l’écho d’ « affaires » mettant en général en
cause des élus, des hauts fonctionnaires et parfois des entreprises. En
réponse, les politiques parlent de complots, de désinformation. Il s’agit là de
joutes où la crédibilité des uns ou des autres est mise à mal et qui occupent
les médias et les prétoires. Plus feutrées sont les manipulations à destination
des entreprises et, par là même, vers les salariés comme vers les
consommateurs qui sont souvent plus meurtrières en termes d’emplois.
Mieux en connaître les méthodes et les mesures à prendre grâce aux
nouvelles avancées dans le domaine de la gestion des risques est primordial.
2 Approche historique de la désinformation
2.1 L’art de la duperie remonte à plus de 2 500 ans
Les Chinois ont, sans nul doute, été les premiers dans le monde à donner un
cadre à la manipulation. Écrit environ 500 ans avant J.-C., « L’art de la
guerre », du théoricien Sun Tzu, a été repris, quelques deux mille ans plus
6 7tard, par Machiavel puis par Clausewitz dans leurs ouvrages respectifs.
L'originalité de Sun Tzu réside dans le fait qu’il prône plus une guerre du
mensonge, où la duperie est la meilleure des armes, qu'une guerre de
batailles. Il s'agit là de la mise en œuvre d'une économie de moyens pour
arriver à ses fins.
Dans ces essais, vieux de près de 2 500 ans, la manière de pratiquer la
désinformation est explicitée. Le chapitre XIII, consacré à l’utilisation des
agents secrets, fait d’abord référence au renseignement : « Or, si le prince
éclairé et le général avisé défont l’ennemi chaque fois qu’ils passent à
l’action, si leurs réalisations surpassent celles du commun, c’est grâce à
8 ». Il distingue ensuite cinq types d'espions, dont les l’information préalable
agents « liquidables », agents de renseignements détenteurs d'informations
erronées ayant pour but d'abuser l'adversaire lorsqu’ils sont capturés. Il
conseille également d’utiliser les agents ennemis repérés en les retournant.
L'agent double devient alors agent recruteur car il connaît les personnes
cupides ou négligentes qui seront plus facilement manipulables soit par le
chantage, soit par l’argent, soit encore du fait d’un certain désintérêt pour la
sécurité.
Pour ce spécialiste chinois, la manipulation repose sur la transmission
humaine et sa fiabilité, surtout s’il s’agit de faire passer une fausse nouvelle.
Le manipulateur espère que l'agent sacrifié va parler et, en conséquence,
délivrer ses informations truquées mais il n'en est pas toujours ainsi.

6In L'art de la guerre, de Nicolas Machiavel, Editions Flammarion - Collection GF (Paris,
1993). La première édition a été publiée en 1521.
7In De la guerre, de Karl von Clausewitz, traduit par Denise Naville, Éditions de Minuit
(Paris, 1955).
8In L’art de la guerre, de Sun Tzu, traduit de l’anglais par Francis Wang., Editions Champs
Flammarion (Paris, 1972), p. 191.
19 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
L'Histoire est parsemée de personnages héroïques qui, même sous la torture,
n'ont jamais parlé ou qui ont préféré le suicide au risque de trahison. Tel est
le cas, par exemple, du résistant Pierre Brossolette qui, arrêté le 4 février
1944 par la Gestapo et torturé, a préféré se jeter le 22 mars 1944 du
cinquième étage de l’immeuble où il était interrogé, avenue Foch à Paris.
Il faut donc que le responsable de la désinformation se livre à une véritable
étude psychologique de son agent, et en particulier de ses qualités comme de
ses faiblesses, avant de le sacrifier. Car, d’une part, du fait de son courage il
peut totalement rater la mission de désinformation qui lui a été assignée en
secret et, d’autre part, dans le cas où le responsable est par la suite mis en
cause, ce sera alors toute la chaîne des informateurs qui sera perturbée et qui
à son tour perdra toute confiance dans les responsables de la mission.
2.2 Vérité et désinformation
Si Sun Tzu se réfère dans ses écrits à la désinformation, il convient d’abord
de la situer par rapport à la vérité. S’il n’y a pas de vérité, il ne peut pas y
avoir de désinformation. Faut-il encore bien traiter cette vérité car, selon
Saint Augustin (354-430), si on énonce une vérité avec l’intention de
tromper on peut mentir. Et comme, selon le proverbe, « Toute vérité n’est
pas bonne à dire », il faut aussi la manier avec précaution.
Mais qu’est-ce tout d’abord que la vérité ? Les dictionnaires lui donnent une
connotation philosophique, avec comme possible synonyme l’expression de
la qualité de la réalité. Au fil du temps, de nombreux philosophes ont donc
tenté des définitions. Souvent la vérité sera assimilée à la réalité authentique,
à l’objectivité, par opposition au mensonge, à l’erreur, à l’illusion.
Dans la Grèce antique les poètes mélangent habilement vérité et mythes et il
n’est pas toujours facile de tracer une frontière. Les Muses se targuent en
effet de pouvoir raconter de fausses histoires ressemblant parfaitement à la
réalité. Platon (- 428, - 347 avant J-C) pense que la vérité se situe dans un
monde intelligible, réel, par opposition au monde des apparences. Il attaque
les Sophistes qui, bien que leur nom soit synonyme de « sagesse »,
recherchent avant tout l’influence et le pouvoir en utilisant le mensonge et
l'illusion. Il y a donc, dans ce cas, une certaine assimilation de la vérité à la
réalité.
20 Approche historique de la désinformation
Un peu plus tard, le Macédonien Aristote (- 384, - 322 avant J-C) affirme
9que la vérité appartient à la proposition, au jugement . Une proposition peut
donc être considérée comme vraie si ce qu’elle décrit est conforme à la
réalité. Si ce n'est pas le cas, elle est considérée comme fausse. Par la suite
tous les grands philosophes essayeront d’en donner une définition.
En 1270, Thomas d'Aquin analyse les écrits d'Aristote et il met l'accent sur le
10rôle des mots et les règles à respecter pour éviter les ambiguïtés .
En 1697, le philosophe John Locke est favorable aux démonstrations
mathématiques. Il estime que c’est la rigueur exemplaire de la démonstration
qui permet d’approcher la vérité. Cependant comment traquer la vérité en
dehors des pures sciences mathématiques ? Pour lui, s’il y a une
démonstration possible, il n’y a nul besoin de chercher la vérité ailleurs. Il a
bien conscience que personne n’étant capable de tout connaître, nous devons
nous organiser vis-à-vis de la connaissance et, comme il y aura plusieurs
niveaux de vérité, il appartiendra à chacun de tenter de les hiérarchiser. Il
faudra donc faire preuve de discernement en allant au fond des choses :
« Nous devons nous habituer à aller chercher et trouver à propos de chaque
11question ce qu’il y a au fond ». John Locke poursuit ses réflexions, et il fait
intervenir, dans une autre œuvre, une notion un peu différente, le principe
moral et la justice : « La justice et le respect des contrats semblent faire
l'accord du plus grand nombre ; c'est un principe qui, pense-t-on, pénètre
jusque dans les repaires de brigands, et dans les bandes des plus grands
malfaiteurs ; et ceux qui sont allés le plus loin dans l'abandon de leur
12humanité respectent la fidélité et la justice entre eux ».
La vérité est donc ici approchée comme justice et respect de la parole donnée
ou de l’écrit signé. Et elle s’applique partout, dans tous les milieux.

9In Organon. Catégories 1 et 2 de l'interprétation, d’Aristote revu par Jules Tricot, Editions
Vrin (Paris, 2000).
10In Commentaire du Traité de l'Interprétation d'Aristote, de Thomas d'Aquin Traduction,
introduction et notes de Bruno et Maylis Couillaud, Editions Les Belles Lettres (Paris, 2004).
11In De la conduite de l’entendement, de John Locke, Editions Vrin.-Bibliothèque des
philosophes (Paris, 2008), p. 128.
12In Essai sur l'entendement humain de John Locke. Texte donné en devoir de philosophie du
Baccalauréat Série ES en France en juin 2009. L’Essai sur l’entendement humain, ou encore
An Essay Concerning Human Understanding en anglais, a été publié en décembre 1689.
Traduit en français en 1700 il a influencé un certain nombre de philosophes de l’époque.
21 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
En 1873, Friedrich Nietzsche pense que la vérité est avant tout une valeur :
« les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des
métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces
de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en
considération, non plus comme des pièces de monnaie, mais comme
13métal ».
Plus proche de nous, André Comte-Sponville trace une frontière entre
connaissance et vérité. Pour lui : « La vérité c’est ce qui est (veritas essendi :
vérité de l’être) ou ce qui correspond exactement à ce qui est (veritas
cognoscendi : vérité de la connaissance)… Aucune connaissance n’est la
vérité ; mais une connaissance qui ne serait pas vraie du tout n’en serait
14plus une (ce serait un délire, une erreur, une illusion…) ». Une telle
affirmation s’applique bien aux matières scientifiques ou historiques.
La vérité est donc une construction humaine qui ne s’atteint pas sans des
efforts et qui peut évoluer au cours du temps. Il faut aussi laisser de la place
aux conjectures, aux postulats, etc. Cependant, s’il n’y a pas de vérité, il ne
peut pas y avoir de contre-vérité, de mensonge, de désinformation.
2.3 Les principes de la désinformation
A la suite de Sun Tzu, les Chinois continuent de réfléchir sur les méthodes à
employer pour gagner une bataille, une guerre. En 1939 on découvre en
Chine du Nord un ouvrage traitant d'immortalité accompagné d'un traité de
stratégie militaire. Rédigé sans doute sous la dynastie Ming (1366-1610), il
se divise en trente-six plans de combat. Parmi ceux-ci on trouve comme
préceptes : « Assassiner avec une épée d'emprunt », « Bruit à l'Est, attaque à
l'Ouest », « Injurier l'acacia en désignant le mûrier », « Jouer l'idiot sans
être fou » ou encore « Le « Piège de l'agent double » qui encouragent
15l'utilisation de la tromperie pour arriver à ses fins .

13In Vérité et mensonge au sens extra-moral, de Friedrich Nietzsche, Editions Gallimard -
Folio (Paris, 2009).
14In Présentations de la philosophie, d’André Comte-Sponville, Editions Albin Michel - Le
Livre de Poche (Paris, 2000), p. 60-61.
15Pour plus d'informations on pourra lire Les 36 stratagèmes; traité secret de stratégie
chinoise, de François Kircher. Editions du Rocher (Paris, 2003).
22 Approche historique de la désinformation
Les Grecs, les Romains, en particulier, réfléchiront sur les méthodes de
manipulation mais on trouve peu d'écrits. Aristote, qui a participé à
l'éducation d'Alexandre le Grand, lui conseille dans son testament (322 avant
J.-C.) d'employer les « stratagèmes » pour gagner une guerre de la façon la
plus paisible possible.
ePlus tard, à la fin du XIII siècle, un auteur anonyme, en écrivant « Le livre
des ruses », fait état d'une bibliographie riche de plusieurs centaines
e
d'ouvrages d'auteurs arabes du VIII siècle. Leur synthèse montre, au travers
d'anecdotes pleines d'enseignements, que l'utilisation de la manipulation, des
espions, est très courante à cette époque et permet de vaincre avec une
exposition moindre au danger. Il cite certains mots utilisés dans le Coran
comme « détour », « subterfuge » (XLIII, 79), « artifice », « stratagème »
(VII, 182, VIII, 17, LXVIII, 45, LXXXVI, 16), « duperie »,
16« mystification » (IV, 141) . Certains titres des petites nouvelles sont
explicites. Tel « Le faux renseignement » où, pour occuper un point d'eau
stratégique, on fait croire aux troupes de l'adversaire qu'on est sur une autre
position. Ou encore « La manière de diffuser les nouvelles » dans laquelle
Omar, qui souhaite qu'on sache qu'il s'est converti à l'islam, l'annonce
comme un secret à un homme réputé pour colporter rapidement les
confidences.
Au Moyen Age, dans toute l’Europe les rois, les princes et la papauté
organisent la désinformation. Jean Verdon note ainsi que « parmi les auteurs
e e
de la propagande, figurent aux XII et XIII siècles les troubadours qui ont
composé des sirventes (chansons politiques) tel Bertrand de Born (mort en
171215), seigneur de Hautefort, laudateur de la violence ». Les prédicateurs
sont nombreux et souvent rétribués par les autorités soit pour défendre leurs
intérêts soit pour caricaturer les adversaires. En 1322, Robert de Basevorn
rédige un manuel de stratégie destiné aux orateurs pour leur permettre de
mieux captiver l’auditoire. Selon lui, quelques vingt-deux éléments sont à
prendre en compte pour mener à bien un sermon et faire passer un message,
en particulier le choix des thèmes avec des récits terrifiants, des exemples

16In Le livre des ruses. La stratégie politique des Arabes, Traduction intégrale sur les
manuscrits originaux par René R. Khawam, Editions Phébus (Paris, 1976), p. 11.
17In Information et désinformation au Moyen Age, de Jean Verdon, Editions Perrin-Le Grand
Livre du Mois (Paris, 2010), p. 206.
23 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
vivants et un prêche bien cadencé, pour que l’attention des auditeurs ne se
relâche jamais.
Toutefois, il faudra attendre Machiavel pour trouver dans son livre « Le
Prince » certains des principes de la désinformation. Dans son premier
18ouvrage, « L’art de la guerre », il décrit surtout les manières de constituer
une armée, la place respective des civils et des militaires, l'importance de la
cavalerie mais aussi des fantassins équipés correctement, de l'art de mettre
les armées en ordre de bataille, de les ravitailler, de défendre au mieux les
villes par des fortifications adaptées ou encore de les attaquer. A travers les
conseils de Fabrizzio on peut établir les règles du bon général en campagne.
Mais il utilise déjà la désinformation lorsqu'il préconise : « Quand vous
soupçonnez qu'il y a dans votre armée un traître qui avertit l'ennemi de vos
projets, il faut tirer partie de sa perfidie, lui communiquer quelque
entreprise à laquelle vous êtes loin de penser, et lui cacher celle que vous
19méditez ». Il convient également de bien se renseigner sur ses adversaires
et pour cela d'envoyer différents types d'espions. D’une part des émissaires
officiels qui seront accompagnés d’officiers déguisés en serviteurs et chargés
d’inspecter les armées, d’en jauger les points forts et les faiblesses. D’autre
part de supposés transfuges qui, se conduisant en agents doubles, rendront
compte des intentions de l’ennemi.
En 1532, pour Machiavel, le mensonge est nécessaire dans toute politique,
« Mais il faut, cette nature, savoir la colorer et être grand simulateur et
dissimulateur : et les hommes sont si simples et ils obéissent si bien aux
nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours qui se laissera
20tromper » . Il faut alors faire preuve de réalisme et ne pas se voiler la face
en tentant d'éviter le combat, car la guerre finit toujours par avoir lieu et,
dans un tel cas, en général à son détriment.
Les gouvernants de la France et de la Grande Bretagne des années précédant
la Deuxième Guerre Mondiale, qui avaient sans doute mal lu Machiavel, ont
pu vérifier assez rapidement cette affirmation. Le bon stratège doit donc être

18Ecrit en 1521.
19In L'art de la guerre, de Nicolas Machiavel, Editions Garnier Flammarion (Paris, 1991), p.
220.
20In Le Prince de Nicolas Machiavel, Editions Garnier Flammarion (Paris, 1992), p. 142.
24 Approche historique de la désinformation
bien informé des petits problèmes car il pourra y remédier avant qu'ils aient
pris de l'importance.
La désinformation s’est beaucoup construite sur des « coups » militaires ou
diplomatiques puis économiques.
e
Dans le domaine militaire, au XVIII siècle, le roi de Prusse, Frédéric II Le
Grand va utiliser les journaux pour lancer des fausses informations. Ainsi,
pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui oppose l’Angleterre et la
Prusse à la France, la Russie, la Suède et l’Autriche, il inonde l’Europe
d’articles tous plus faux les uns que les autres. Et, à la fin de cette guerre, il
continue ses manœuvres de désinformation en faisant croire aux Berlinois
inquiets d’une nouvelle guerre possible que Potsdam vient de subir une
grande catastrophe. Il lui faut entretenir l’angoisse pour mieux gouverner.
Dans le domaine économique, les « coups » commencent avec la montée en
puissance du commerce maritime. Ainsi des marchands arabes font courir le
bruit, en avril 1506 à Damas, que les navires arrivant de Lisbonne sont vides.
Ils espèrent, en lançant cette rumeur, pousser les marchands vénitiens
inquiets à se ruer sur leurs épices. Mais la désinformation rate son but car
21d’autres marchands connaissent la vérité .
Avec la création des Bourses, à Londres, à Amsterdam, d’autres coups se
e montent. Tel est le cas au XIX siècle avec la manipulation de « maître » du
financier Nathan Rothschild. Le 20 juin 1815, alors que la bataille de
Waterloo se termine, un cavalier, qui visiblement arrive de loin, se précipite
sur Nathan Rothschild à la Bourse de Londres et lui parle à l'oreille. Dans
l'instant qui suit l'homme d'affaires commence à vendre ses actions. Aussitôt
les marchés le suivent, jugeant que le banquier doit être bien informé et
pariant dès lors sur la victoire de Napoléon. Les cours s'effondrent mais, un
moment plus tard, Nathan Rothschild rachète, peu avant que la nouvelle de
la victoire de Wellington ne soit proclamée dopant d'un coup le cours des
actions. Dans cette affaire on a bien vu l’importance de la communication :
être le premier à bénéficier de la meilleure information.

21Histoire citée par Jean Verdon in Information et désinformation au Moyen Age, Editions
Perrin Le Grand Livre du Mois (Paris, 2010), p. 229.
25 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
e Dans la France inquiète du XVIII siècle se propage le mythe du pacte de
famine. Le peuple pense que la pénurie, et par voie de conséquence la hausse
du prix de la farine, n'a pour but que de l'affamer. Analysant le phénomène
de cette rumeur qui se propage dans une population qui a faim, donc qui
réfléchit peu, et qui transformera son angoisse en troubles sanglants,
22François Ploux explicite un tel phénomène en le segmentant en quatre
points : d’abord lancer l’idée du complot monté de toutes pièces pour
augmenter artificiellement le prix des produits, puis désigner les
bénéficiaires du procédé (noblesse, clergé, etc.), en précisant les mobiles
comme d’affamer le peuple pour mieux le contrôler. Il termine en détaillant
les moyens mis en œuvre pour arriver à de telles fins, comme la destruction
des récoltes ou l’exportation.
Nous avons ici un début de modélisation de la rumeur, avec en particulier
son corollaire qui est l’absence de réflexion, de rigueur, de discernement de
la part du récepteur de l’information (particulier ou groupe) et la mise en
situation de boucs émissaires.
Compte tenu du faible degré d'alphabétisation de la France, les rumeurs,
comme les nouvelles, se propagent oralement. Les vecteurs connus, « les
pourvoyeurs de fausses nouvelles » sont les colporteurs, les voyageurs, les
migrants, les conducteurs de diligences. La correspondance privée souvent
lue en public et à haute voix, en particulier du fait du faible taux de
personnes sachant lire, reste également un bon moyen de lancer des rumeurs.
Certaines d'entre elles ont trouvé leur origine dans des cafés, des cuisines ou
des salons, des foires, lors de messes ou encore dans des ateliers ou des
casernes. On valorise ainsi l'émetteur, ce qui permet à Jean-Noël Kapferer de
noter qu'« Il s’affirme comme détenteur d’un savoir précieux, comme un
éclaireur, autant de reflets flatteurs pour son image auprès des
23récepteurs ».
e
Pour François Ploux, en ce qui concerne le XIX siècle, une fausse nouvelle
ne peut se propager que dans une population à l’écoute, et elle suit sa propre

22 eIn De bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du XIX
siècle, de François Ploux, Editions Aubier (Paris, 2003), p. 68.
23In Rumeurs. Le plus vieux média du monde, de Jean-Noël Kapferer, Editions du Seuil (Paris,
avril 1995), p. 27.
26 Approche historique de la désinformation
24dynamique parfois très différente de l’impulsion initiale . Il remarque que
les rumeurs se propagent facilement de manière horizontale mais aussi
verticalement, bien que plus difficilement compte tenu du degré d'accès
différencié à l'information selon les couches sociales. En effet la culture,
l’alphabétisation sont de solides freins à la montée en puissance des rumeurs.
Gustave Le Bon (1841-1931) est également un des précurseurs de l'étude de
la désinformation, par les rumeurs et la propagande. Selon lui, les foules,
qu'il analyse dans un ouvrage paru en 1895, ont un comportement totalement
différent de celui de chaque individu pris en particulier avec la création de
caractères nouveaux. Il convient alors, pour s'en servir et dominer ses
semblables, d'en connaître les caractéristiques, ce qu'il nomme « la loi
psychologique de l'unité mentale des foules ». Il constate que les meneurs de
foules, qu’ils soient fondateurs ou apôtres de religions ou hommes d’États,
voire responsables de collectivités, sont de bons psychologues qui ont une
connaissance innée des foules.
L'individu plongé dans la foule est soumis à la contagion mentale, son
sentiment de responsabilité disparaît. Il est fasciné, perd tout esprit critique
quel que soit son niveau intellectuel. Il obéit à l'opérateur et peut alors être
entraîné dans des actions totalement contraires à sa personnalité. Il peut alors
subir toutes les suggestions, croire en l'invraisemblable. Partant de ce
constat, la recette pour manipuler une foule est relativement simple,
« l'orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes.
Exagérer affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un
raisonnement, sont les procédés d'argumentation familiers aux orateurs des
25réunions populaires ». Pour Gustave Le Bon, les foules préfèrent la force,
l'intolérance et elles sont donc plus en communion avec les dictateurs, les
tyrans qui s'appuient sur l'imagination pour mieux les gouverner.
Certains pensent que Sigmund Freud a été influencé par Gustave Le Bon en
26rédigeant « Psychologie collective et analyse du moi », paru en 1921. Il y

24 eIn De bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du XIX
siècle, de François Ploux, Editions Aubier (Paris, 2003), p. 108.
25In Psychologie des foules, de Gustave Le Bon, Presses Universitaires de France - Collection
Quadrige (Paris, 2008), p. 26.
26In Psychologie collective et analyse du moi, de Sigmund Freud, Editions Payot (Paris,
1962).
27 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
fait référence, dès le chapitre 2 consacré plus explicitement à Gustave Le
Bon et à l'âme collective, en analysant par la suite deux « foules
conventionnelles : l'église et l'armée » pour revenir un peu plus loin sur la
« foule et la horde primitive ». Certains pensent que le philosophe français
aurait également influencé les méthodes nazies et bolcheviques.
Mais, si les analyses de Gustave Le Bon peuvent servir à la manipulation
idéologique des foules, elles peuvent aussi être utilisées en prévention, à la
prise de conscience des risques de manipulation par des orateurs doués.
e
2.4 Au XX siècle la désinformation est d’abord militaire et politique
2.4.1 L'influence soviétique
Brian Crozier, qui a été directeur de l'Institute for the Study of Conflicts à
27Londres, raconte comment les Soviétiques avaient monté, dès 1921, un
système pour cibler et « récupérer » les opposants vivant à l'étranger grâce à
des méthodes de désinformation d'une grande efficacité. Tout commence
lorsqu'un fonctionnaire soviétique, Alexandre Yakouchev, contacte un
émigré et lui fait croire que le système communiste est en faillite et qu'une
nouvelle révolution se prépare, qui permettra à l'opposition de reprendre le
pouvoir. La manœuvre va parfaitement fonctionner puisque, pendant huit
ans, de nombreux réfugiés dans des pays occidentaux, totalement bernés par
le discours, vont revenir confiants en URSS sous la protection de
« TRUST », une organisation secrète soviétique proche des services secrets,
28pour y être, en définitive, arrêtés, jugés et exécutés .

27In Premières Assises internationales de la désinformation. Acropolis de Nice. 13-16
novembre 1989, Publication des Actes Institut d'Etudes de la Désinformation (Paris, 1989), p.
30.
NOTA IMPORTANT : Désinformation ou non, l'Institut d'Etudes de la désinformation
comme les Assises ont été accusés d'avoir été financés par l'UIMM (Union des Industries et
Métiers de la Métallurgie). Il n'empêche que les orateurs cités sont connus pour leur sérieux.
Ce qui explique que l'on retienne leurs témoignages au fil de ce livre. Il est bien certain que de
nombreux colloques ont des sponsors, que de nombreuses publications ont des abonnés
importants. Mais influencent-ils vraiment les débats même s'ils cherchent parfois à les
canaliser ? La question reste entière.
28On pourra lire sur le sujet La Russie fantôme – L'émigration russe de 1920 à 1950, de
Marina Gorboff, Editions L'Age d'Homme (Paris, 1995).
28 Approche historique de la désinformation
La désinformation à la soviétique se poursuivra tous azimuts par la suite, en
particulier vers les intellectuels occidentaux dont la liste est longue d'Anatole
France à Jean-Paul Sartre, en passant par Romain Rolland ou André Gide.
Les chanteurs comme Yves Montand, les artistes comme Simone Signoret,
les savants comme Frédéric et Irène Joliot-Curie seront, eux aussi, abusés au
fil des années, véhiculant vers l'Occident des données erronées sur l'état réel
de l'URSS.
Thierry Wolton, analysant les archives de l'Est comme de l'Ouest, estime que
la France a sans doute été, plus que les autres démocraties occidentales,
29victime de l'influence soviétique . Mais peut-on suivre alors Jean-François
Revel pour qui « une campagne de désinformation… ne peut aboutir et
même commencer que dans une société pluraliste, c'est-à-dire dans une
société où il existe des courants d'opinion multiples que le désinformateur
30peut exciter les uns contre les autres ». Cela signifierait-il que dans les
dictatures, les manipulations n’existent pas et que la France, particulièrement
perméable aux sollicitations soviétiques, aurait été un exemple de
démocratie pendant ce que l'on peut nommer la « guerre froide »?
2.4.2 Les réactions des populations aux rumeurs en période troublée
Jean-Noël Jeanneney nous apprend que, lors de la crise de Munich en
septembre 1938, la presse de l’époque (à l'exception toutefois de L’Humanité
journal catalogué à gauche et de L’Epoque journal de droite) représentant
l’immense majorité de l’opinion publique était « munichoise ». Or les
historiens viennent de montrer qu’au même moment était créé l’Institut
31français d’opinion publique (IFOP) dont les premiers sondages montraient
que si 57 % des Français approuvaient les accords de Munich, 37 % y étaient
32hostiles .

29In La France sous influence. Paris-Moscou : 30 ans de relations secrètes, de Thierry
Wolton, Editions Grasset (Paris, 1997), p. 9.
30In Premières Assises internationales de la désinformation. Acropolis de Nice. 13-16
novembre 1989, Publication des Actes Institut d'Etudes de la Désinformation (Paris, 1989), p.
105.
31 erL’IFOP a été fondé le 1 décembre 1938 par Jean Stoetzel, sociologue et ancien professeur
à la Sorbonne.
32In Une histoire des médias, de Jean-Noël Jeanneney, Editions du Seuil (Paris, 2000),
p.14/15.
29 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
Á partir de la lecture des journaux, le président du Conseil Edouard Daladier
a eu une photographie faussée de l’état de l’opinion des Français lors des
négociations de Munich des 29 et 30 septembre 1938 avec le premier
ministre britannique Sir Neville Chamberlain face au chancelier allemand
Adolf Hitler et au Duce italien Benito Mussolini.
De la même façon, remontant dans le temps, les historiens ont montré que
les rumeurs qui interviennent pendant les guerres, voire après, étaient
nombreuses et sans commune mesure avec la réalité historique. Ainsi les
« décimations » infligées aux soldats de l’Armée française à la suite des
« mutineries » qui ont suivi la vaine offensive de Nivelle en 1917 seraient
33très exagérées . Mais les rumeurs qui ont couru à l’époque sur le moral de
l’armée française, sur la corruption de ses dirigeants, sur la mauvaise
logistique, en particulier la nourriture, et enfin sur les refus d’obéissance
étaient nombreuses tant au front que dans le reste du pays. Près de cent ans
plus tard, alors que toutes les archives sont disponibles, un important travail
d’Histoire reste à accomplir, certaines plaies étant toujours « ouvertes ».
Une autre rumeur plus proche, signalée par Jean-Noël Jeanneney, concerne
la seconde guerre mondiale et le débarquement probable des Allemands en
Angleterre. Il y a alors urgence pour les Britanniques à lancer des « bruits »
où l’angoisse sera distillée aux soldats ennemis. Des « fuites » bien
organisées font croire aux services de renseignements de Hitler que les
Britanniques ont mis au point un système permettant de mettre le feu à du
pétrole en mer, créant une barrière empêchant tout navire de passer. Les
Allemands préparent alors des contre-exercices au cours desquels des soldats
sont gravement brûlés et envoyés en hôpital. Et, là encore, la rumeur

33On pourra lire sur ce sujet Les fusillés de la Grande guerre et la mémoire collective.
19141999, de Nicolas Offenstadt, Editions Odile Jacob (Paris, 2002).
Faisant la critique de l'ouvrage de Nicolas Offenstadt, Noël Blandin rapporte qu' « en effet, il
aura fallu attendre plus de 80 ans pour que les archives de la justice militaire livrent le chiffre
(550) des soldats français fusillés entre 1914 et 1918, selon une étude du Service historique de
l'armée de terre ». In La République des Lettres du 10 novembre 1999.
D'autres historiens contestent cependant ce nombre et avancent celui d'environ 650
condamnations à mort et de moins de 80 exécutions.
Ce qui peut expliquer le travail de mémoire restant encore à faire pour, d'une part, réhabiliter
tous les « fusillés pour l'exemple », d'autre part replacer chacun de ces procès dans leur
contexte historique afin qu'ils pénètrent bien la mémoire collective sans mythologie
particulière.
30 Approche historique de la désinformation
reprend, selon laquelle ces soldats ont été brûlés lors du passage du mur de
feu de défense anglais (totalement inexistant).
34Par la suite, les Anglais peuvent déchiffrer les messages de l’ennemi et ils
connaissent ainsi à l'avance les lieux où vont s’effectuer les raids allemands.
Mais, pour ne pas dévoiler cette source précieuse et manipuler d'une certaine
manière l'adversaire, ils n'évacueront pas la ville de Coventry, victime de
35bombardements meurtriers pour la population civile . Winston Churchill
sera accusé par la suite d'avoir sacrifié de nombreuses vies à la manipulation.
Car d'autres manœuvres d'intoxication, qui passionnent maintenant les
historiens, de nombreuses archives étant dorénavant ouvertes, se
développèrent face aux Allemands.
L’opération « Mincemeat », élaborée en 1943, avait pour but de faire croire
aux Allemands qu’une attaque importante allait se développer en Grèce via
la Sardaigne et que l’offensive sur la Sicile et l’Italie n’était qu’un leurre.
Largué au large des côtes espagnoles par un sous-marin des Services
Spéciaux anglais, le Seraph, le corps du major des Marines William Martin
est repêché par les Espagnols le 3 mai 1943. Il sera remis aux autorités
britanniques le 13 mai, avec sa précieuse serviette en cuir a priori intacte. En
réalité, elle a été habilement ouverte par les Espagnols et les documents
confidentiels copiés et transmis à Berlin, à l’amiral Canaris, chef du puissant
et efficace service de renseignements allemands. Toute l’opération n’est

34En réalité les services spéciaux polonais avaient réussi à casser le code de cryptage de la
machine allemande Enigma et ils en ont fait bénéficier les Britanniques dès juillet 1939.
35En juillet 1940, le chef de l’armée de l’air allemande, Hermann Goering, annonce le début
de la « grande bataille aérienne » contre l'Angleterre. Son but est le contrôle total du ciel
audessus de la Manche qui doit précéder le débarquement allemand voulu par Hitler. Plus de 2
500 avions allemands (chasseurs et bombardiers) sont engagés pendant plusieurs mois. Ils
seront refoulés par les pilotes alliés, dont certains n’ont volé que quelques heures, mais qui
subissent de très lourdes pertes. Hitler doit renoncer, dès octobre 1940, à son projet
d'invasion. Il essaie alors de terroriser la population en bombardant massivement de nuit les
grandes villes : c’est le « Blitz » (ou « Eclair »).
Le 14 novembre 1940, plus de 400 bombardiers allemands (Opération « Mondscheinsonate »
ou en français « Sonate au clair de lune ») détruisent presque entièrement la ville de Coventry.
Winston Churchill sera accusé d’être le seul responsable d’un tel carnage pour avoir préféré
garder le secret sur sa connaissance de leur système de cryptage.
Cependant, il semble que ce ne soit qu’une mauvaise légende et que Winston Churchill ne
connaissait en réalité que la date mais pas le lieu qui pouvait être aussi bien Londres que de
grands centres industriels ou portuaires comme Birmingham, Bristol, Coventry, Liverpool,
Plymouth ou encore Southampton.
31 Manipulations, rumeurs, désinformations : des sociétés en danger
qu’un leurre imaginé à Londres : il n’y a jamais eu de major Martin, ni
d’avion qui se soit écrasé près des côtes espagnoles en assurant la liaison
avec Gibraltar. Les lettres sont des faux qui accréditent la thèse du
débarquement en Grèce, et les Allemands s’y laisseront prendre,
36dégarnissant fortement l’Italie de troupes bien entraînées . Cela permit aux
troupes alliées d’investir la Sicile en juillet-août 1943 et de créer une tête de
pont pour la campagne d’Italie.
Une autre campagne de désinformation est celle visant à diminuer les
conséquences des attaques sur Londres par les bombes volantes V1 dès juin
1944 et V2 à partir de septembre 1944. Même si elles étaient imprécises, leur
puissance de destruction et donc leur action psychologique sur la population
étaient importantes. En utilisant les services d'un agent double, Eddie
Chapman, les services anglais vont réussir à convaincre l'Abwehr que les
missiles dépassent toujours leur cible. Les trajectoires sont alors rapidement
rectifiées par les Allemands et les missiles s'abattent sur l'East End et non sur
le centre de Londres.
Mais le meilleur travail de désinformation pendant cette guerre est sans nul
doute l'opération « Fortitude », menée par les services spéciaux britanniques
et visant à accréditer la thèse d'un débarquement allié dans le Pas-de-Calais.
Pour tromper la surveillance aérienne allemande, les Anglais ont construit de
faux terrains d'aviation, remplis d'avions en bois, de faux camps avec des
37chars en caoutchouc. A Madrid, un espion - nom de code Garbo - infiltré
chez les Allemands, a envoyé plus de 300 rapports et près de 1 200 messages
confirmant le débarquement dans le Pas-de-Calais. Toutes ces manœuvres de
désinformation allant dans le même sens ont abusé les services spéciaux
allemands, pourtant très compétents, qui ont fait déployer des unités d'élite
loin de la Normandie, permettant le succès de l'opération « Overlord ».
Nous venons de voir quelques exemples vécus de manipulations par la
désinformation, menées par des spécialistes contre d’autres experts, qui
nécessitent la mise en place d’une stratégie, de moyens techniques et
humains. La rumeur, pour sa part, s’appuie sur des faits supposés réels, se

36In Les coups tordus de Churchill de Bob Maloubier, Editions Calmann-Lévy (Paris, 2009),
p. 176.
37Nom de code Arabal pour l’Abwehr.
32 Approche historique de la désinformation
place souvent dans une dynamique de peur, ou au moins d’angoisse, et se
propage selon la technique du bouche à oreille qui permet toutes les
« améliorations », distorsions et amplifications possibles. Toute critique de
l'information, toute analyse objective, est gommée. Plus grave, l'absence de
toute caractéristique réelle conforte les crédules qui y voient l'extraordinaire
efficacité et danger des auteurs. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter
à la Grande Peur qui a frappé les campagnes françaises au cours de l’été
1789, ou encore aux révoltes qui ont précédé la Révolution comme celle sur
la pénurie de farine.
Avec l’avènement des journaux et des moyens de communication plus
rapides, la rumeur peut s’étendre très vite en se modifiant pour devenir de
plus en plus terrible. Tel est le cas de la rumeur des cloches d’Anvers au
cours de la Première Guerre mondiale, raconté par Maurice Mégret et reprise
par Jean-Noël Jeanneney dans son ouvrage sur les médias. Lorsque les
Allemands occupent la Belgique en 1914, le journal Kölnische Zeitung titre
« Quand la chute d’Anvers fut connue, les cloches des églises se mirent à
sonner en Allemagne, en signe de joie ». A Paris, Le Matin reprend
l’information en ces termes : « D’après la Kölnische Zeitung, le clergé
d’Anvers a été contraint de sonner les cloches après la prise de la
forteresse ». Après des reprises de plus en plus fantaisistes par les plus
grands quotidiens nationaux européens, le dernier titre sera pour Le Matin :
« D’après les informations du Corriere della Serra reçues via Londres et via
Cologne, on confirme que les barbares vainqueurs d’Anvers ont supplicié les
malheureux prêtres belges à cause de leur refus héroïque en les pendant aux
38cloches, comme des battants, la tête en bas ». Le même journal, Le Matin
en l’occurrence, aura en quelques jours et sans vérification particulière
remonté le niveau de barbarie des Allemands.
La technique évoquée ci-dessus n'est cependant pas nouvelle mais elle
fonctionne toujours parfaitement. A chaque transmission de l'information il y
a une perte ou un enrichissement qui contribue à modifier sensiblement cette
information. C'est le jeu auquel tous les enfants du monde ont pris part dans
les cours d'école consistant à chuchoter de plus en plus vite une phrase à

38In Une histoire des médias, de Jean-Noël Jeanneney, Editions du Seuil (Paris, 2000), p.
142143.
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