Recherche qualitative en sciences sociales

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Un collectif de voix invite à composer, et non à appliquer, notre propre méthode de recherche qualitative. Être en recherche c’est vouloir comprendre, apprendre et penser et c’est en même temps lutter contre nos propres résistances, impatiences et préconceptions – et c’est pour tout cela que nous avons besoin de méthode. Apprenons à composer notre méthode de façon à ce qu’elle nous pousse à nous exposer d’une façon sincère et plurielle, à nous ouvrir à la rencontre et à l’inattendu, avant de vouloir prendre de la distance. Qu’elle nous amène à cheminer, à nous laisser emporter vers ce que nous ne savons pas encore, prêts à faire bouger le tenu pour acquis et non à seulement nous caler dans les théories établies. Qu’elle nous impose de réfléchir au contexte de notre recherche, à ses effets sur le monde étudié et sur notre communauté, à notre position, à notre façon d’enquêter, de penser et d’écrire. En effet, sans un contact profond, sensible, à l’écoute et réflexif, que pouvons-nous comprendre ? Si la recherche ne nous a pas dérangés, défiés, mis en mouvement, alors qu’avons-nous appris ? Et si nous n’avons pas tenté de penser cette expérience de recherche par nous-mêmes et avec toutes les ressources de la théorie, quelle est notre contribution ?


Cet ouvrage s’adresse aux chercheurs, confirmés ou débutants, en théorie des organisations et de la communication, et plus largement en sciences sociales. Il présente d’abord un ensemble de méthodes génériques qui agencent des façons originales de s’exposer, de cheminer et d’exercer sa réflexivité. Ensuite il indique une quinzaine de problématiques qui régulièrement se posent lors de la composition de sa méthode et la façon selon laquelle un chercheur expérimenté y a fait face. Tâchant de ne pas être normatif et d’appeler tant à la créativité qu’à la réflexivité, de mêler questionnement épistémologique et enjeux éthiques et politiques, il invite – au-delà de faire de la recherche – à « être en recherche » : avec engagements et doutes, sens et sensibilité, rigueur et style.

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EAN13 9782376871491
Langue Français

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Collection dirigée par
G. CHARREAUX / P. JOFFRE / G. KOENIG
Recherche
qualitative en
sciences sociales
S’exposer, cheminer, réféchir
ou l’art de composer
sa méthode
Dirigé par Jean-Luc Moriceau
et Richard Soparnot
136 boulevard du Maréchal Leclerc
14000 Caen
Les Essentiels de la Gestion© Editions EMS, 2019
Tous droits réservés
www.editions-ems.fr
ISBN : 978-2-37687-149-1
(versions numériques)Sommaire
Chapitre 1. S’exposer, cheminer, réféchir
Composer sa méthode qualitative ......................................................... 9
Jean-Luc Moriceauet Richard Soparnot
Chapitre 2. Des méthodes qualitatives dans la recherche en management
Voies principales, tournants et nouveaux itinéraires ......................... 25
Florence Allard-Poesi
Partie 1. Quelques chemins d’exploration
Entre héritage et créativité .................................................................... 47
Chapitre 3. Explorer sa propre expérience
L’autoethnographie : conter soi-même comme un autre ..................... 53
Jean-Luc Moriceau
Chapitre 4. Explorer par la conception d’artefacts
L’approche de recherche en science du design ..................................... 67
Laurent Renard, L. Martin Cloutier et Richard Soparnot
Sommairef
f
Recherche qualitative en sciences sociales
Chapitre 5. Explorer les aects
Dans le tournant vers les aects ........................................................ 83
Jean-Luc Moriceau
Chapitre 6. Explorer les œuvres
L’approche esthétique des organisations et les méthodes de recherche
« art-based » : une posture épistémologique renouvelée ................101
Philippe Mairesse
Chapitre 7. Explorer les discours
Éléments pour une analyse de discours : saisir le politique et l’institution
dans leurs énoncés .............................................................................131
Gabriel Périès
Chapitre 8. Explorer l’inconscient
Les méthodes projectives ..................................................................155
Madeleine Besson et Carla Mendoza
Chapitre 9. Explorer l’extrême
Conduire un projet de recherche dans l’« extrême » :
L’expédition Un Rêve de Darwin ..........................................................171
Yvonne Giordano et Geneviève Musca
Chapitre 10. Explorer l’invisible
L’essentiel est-il invisible pour les yeux ? ..........................................191
Pierre Romelaer et Anouck Adrot
Partie 2. Des problématiques en chemin
Le sens du problème .............................................................................209
Chapitre 11. Les sphères de la recherche : la voix, le terrain,
la théorie .............................................................................................213
Hugo Letiche
6Sommaire
Accueillir ..............................................................................................217
Chapitre 12. Défciences et capacités : bricoler avec care .................221
Sônia Caldas Pessoa et Isabela Paes
Chapitre 13. Vivre ou suivre la méthode ? Le dilemme de l’entretien . 227
Joëlle Bissonnette
Chapitre 14. Lorsque le terrain défait le design de recherche ..........233
Isabela Paes et Géraldine Guérillot
Chapitre 15. L’approche coopérative, la quête de la co-création de savoirs
actionnables entre chercheurs et praticiens ....................................239
Nathalie Merminod
Chapitre 16. Inclure et contribuer, quelques défs de la recherche participative
en communauté ..................................................................................245
Diego Guidi et Jean-Luc Moriceau
Être présent .........................................................................................251
Chapitre 17. Sur le fl du vécu, l’hyper-implication ............................255
Lou Pelletier
Chapitre 18. Penser la blanchité dans la construction de sa méthode..261
Émilie Tremblay
Chapitre 19. L’infuence de l’identité de genre du chercheur
sur le terrain de recherche .................................................................269
Pascale Borel
Chapitre 20. Parce qu’une ombre demeure visible .............................275
Nancy Aumais
Relier à la théorie .................................................................................281
Chapitre 21. Après l’entretien ............................................................283
Jean-Luc Moriceau et Yannick Fronda
7Recherche qualitative en sciences sociales
Chapitre 22. Peut-on généraliser ? .....................................................289
Jean-Luc Moriceau
Chapitre 23. Quantifer ou ne pas quantifer ? ..................................295
Philippe Mouricou
S’adresser ...........................................................................................303
Chapitre 24. La fction comme horizon de dépassement du réel ......307
Olivier Germain
Chapitre 25. Rigoureuse oui ! Pertinente… pas sûr ! .........................313
Richard Soparnot
Chapitre 26. Suivre un chemin critique ? ...........................................319
Yvon Pesqueux
Chapitre 27. Les vestiges du jour ou les possibilités de l’histoire c
ontrefactuelle dans la recherche en management ............................325
Olivier Germain
Conclusion ...........................................................................................331
Partager ...............................................................................................333
Chapitre 28. Chercher en contexte.....................................................337
Hugo Letiche
Chapitre 29. Être en recherche ...........................................................353
Jean-Luc Moriceau
Les auteurs .........................................................................................365
Index des matières .............................................................................371
Index des auteurs ...............................................................................375
8
S’exposer, cheminer, réféchir
Chapitre 1
Composer sa méthode qualitative
Jean-Luc Moriceau, LITEM, Univ Evry, IMT-BS, Université Paris-Saclay
Richard Soparnot, Groupe ESC Clermont, CleRMa
La méthode consiste à décider comment on va entrer en contact avec
ce morceau de réel qu’on s’aventure à étudier : cette organisation, cette
communauté, cet outil de gestion, cet ensemble de discours, ce leader…
C’est une façon de s’engager personnellement dans l’enquête, d’exposer
son questionnement – avide de toutes les ressources pour comprendre,
inquiet de la validité, soucieux tant de la fécondité que de la rigueur de sa
démarche. C’est une façon de s’imposer des normes, des cadres, d’opposer
des contraintes à ses préconceptions, de résister aux interprétations trop
rapides. Mais c’est aussi une façon de faire surgir créativement des idées,
des départs de sens, des conjectures, la matière première pour un travail
théorique. Elle est notre façon d’avancer dans notre projet de connaissance
et fondera notre légitimité pour argumenter dans les débats académiques.
Quand on se rend dans les colloques internationaux, on ne peut que
déplorer le manque d’originalité de bien des recherches françaises sur les
organisations (c’est d’ailleurs aussi le cas dans certaines revues bien
classées). Ce livre a pour but d’inviter à davantage de créativité, de diversité,
d’audace dans nos démarches méthodologiques. On peut certes espérer
tirer une garantie de validité en suivant une procédure fgée dans un livre
de méthode, uniforme et standardisée, mais on risque d’avancer dans un
sillon bâti pour un autre projet de connaissance, une autre sensibilité et on
a moins de chance de révéler des facettes ignorées, de proposer de
nouvelles conceptualisation, d’apporter une voix originale dans les débats. Le
9Recherche qualitative en sciences sociales
parti pris de cet ouvrage est qu’une méthode, ça s’élabore, ça se construit,
ça s’invente en partie, ça se décide, surtout ça se pense – seul et avec
d’autres – et ça se bricole. Il faut avant tout l’adapter à ce que l’on recherche
et aussi à son propre projet, à sa sensibilité, à ses possibilités d’accès, à ce
que l’on rencontre, à ce qui nous résiste et à ce qui nous surprend. On peut
bien entendu partir de méthodes éprouvées, mais tout en sachant qu’il
reste alors un travail clé d’appropriation, de traduction et d’adaptation et
que ce travail est au cœur de l’art de la recherche. Dans ce travail, le procès
interprétatif a déjà commencé, le plaisir de la recherche peut être
également, la compétence du chercheur certainement.
Intuitivement, on sent bien que la reproduction et la conformation à
un ensemble de règles et contraintes sont le contraire même de l’idée de
recherche. Si au détour d’une lecture, d’une rencontre avec le terrain, d’une
intuition nous sommes amenés à emprunter un chemin inattendu, nous
avons le sentiment d’avancer, que la recherche progresse. Et pourtant,
l’exercice consiste souvent à plutôt reconnaître des formes connues sur un
fond nouveau, à retrouver les concepts et les théories établies comme gage
de profondeur et de scientifcité. Bien souvent c’est justement la méthode
qui nous prévient d’un effort d’individuation de la connaissance, d’affûter
nos outils, méthodologiques et conceptuels, pour les adapter au réel ainsi
exploré. C’est bien souvent au nom de la méthode qu’on s’interdit de réfé -
chir à partir de l’expérience afn de dialoguer avec les théories existantes,
de peut-être les mettre en mouvement, d’en explorer les potentialités, d’en
comprendre certaines implications.
Fort de cette intuition, et pour lutter contre ce piège, pour que la
méthode nous aide et nous contraigne à être authentiquement en recherche
(comme nous le présenterons en conclusion), elle doit nous accompagner
dans trois gestes fondamentaux qui nous permettent d’apprendre à partir
d’un terrain empirique :
1. Un moment d’exposition, de contact avec le terrain, où l’on essaiera
de s’ouvrir suffsamment pour recueillir les éléments que l’on cherche
mais également accueillir ce qui est inattendu. Alors que tout nous
pousse (le suivi scrupuleux d’une méthode, la cadre institutionnel,
notre volonté d’aller vite vers la publication) à limiter le contact à ce
qui est prévu, à conserver la distance, à fltrer, réduire et dompter
les signes, il nous semble que la recherche gagne à s’exposer à ce
qu’elle étudie, à diversifer les zones de contacts et à rencontrer plu -
tôt qu’ausculter.
2. Un moment de mise en mouvement, de cheminement, de
déplacement, où l’on essaiera d’explorer cette expérience d’exposition pour
qu’elle mette en mouvement notre pensée, nous force à créer une
réfexion adaptée et nous permette d’apprendre ce que nous ne savions
pas. Alors que tout nous pousse à retrouver une théorie établie, à
forcer le terrain dans les catégories déjà connues (nous étudions le cas
10Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
de…), à combler un « gap » dans un mur de connaissance assurée, il
nous semble que la recherche gagne à faire bouger ou trembler le
tenu-pour-acquis, à apporter des différences et des complémentarités,
de nouvelles perspectives, de nouveaux concepts, de nouvelles idées.
3. Un moment de réfexivité, où l’on essaiera de penser cette exposi -
tion et ce cheminement et tentera de les inscrire dans le contexte
de déroulement de la recherche. Alors que tout nous pousse à nous
conformer à des normes et des modèles, à ne rien avancer de plus
que ce qui est dans les « données », à envisager notre recherche hors
de son contexte spécifque, il nous semble préférable de réféchir aux
possibilités et limites de chaque choix et de penser sa recherche dans
ses contextes théoriques, éthiques et politiques.
S’exposer
La méthode est à la fois avec nous-mêmes, à nos côtés et avec notre
façon, et contre nous-mêmes, pour nous contraindre et nous obliger à
sincèrement rencontrer, écouter, dialoguer avec ce qui est recherché. Son but
est de nous faire rencontrer, nous confronter, avoir le plus riche contact
avec ce qui pose problème.
S’exposer c’est une ouverture, un désir de contact et une hospitalité à ce
qui vient. D’habitude tout nous pousse à fermer, à ne pas nous laisser
divertir ou toucher, à ne pas différer du projet. Alors s’exposer, c’est entrer en
contact avec le terrain non pas sans théorie mais sans prétendre tout savoir
d’avance et sans contrôler autoritairement la totalité de la rencontre. D’une
certaine manière, c’est le geste contraire de notre habitus. Dans ce premier
moment, il s’agit moins de questionner le terrain que d’accepter que le
terrain nous questionne : que la recherche et son design, que nos théories
et a priori, que ce que l’on croyait essentiel soient mis en question. C’est
ainsi partir de l’idée que nous ne connaissons pas encore, qu’il y a au moins
encore une part d’étrangeté. Et c’est donner hospitalité à l’étrange(r). C’est
la possibilité d’accueillir la surprise, ce que nous n’avions pas pensé, ce que
nous ne pouvions pas encore penser.
S’exposer, c’est ainsi ne pas seulement tester une théorie ou vérifer ce
que nous avons prévu. C’est créer la possibilité de nous laisser affecter,
pour nous laisser transformer, pour au moins se mettre mouvement, pour
initier un chemin d’apprentissage qui peut même être un chemin de
formation. C’est accueillir ce qui se présente comme une énigme, qui peut nous
entraîner là où on ne pensait pas. Nous savons qu’entrer en contact avec
le terrain est une captation. Le terrain ne se donne pas, il ne s’offre pas de
lui-même, le contact est à créer. Ce contact invitera peut-être à changer
ce qu’on tente de capter du terrain. S’exposer c’est alors créer la rencontre
tout en sachant que celle-ci nous amènera peut-être à changer le mode
11Recherche qualitative en sciences sociales
d’interaction. Le contact demande du tact, il est souvent plus un dialogue
qu’une application. Il s’agit de capter, rarement de capturer. Toutes les
options méthodologiques ne se valent pas, et dans la mesure du possible il
est souvent préférable de privilégier celles qui favorisent le contact, qui ont
ainsi le plus fort potentiel d’individuer la connaissance. Celles sinon qui
favorisent un type moins habituel de contact, via les affects, les archives, les
images, les imaginaires, les discours, les justifcations, les performances ou
jugements esthétiques, la construction d’artefacts, etc.
S’exposer, c’est ainsi s’exposer soi, exposer son savoir, exposer sa
méthode. Or bien souvent nous insistons non sur le contact mais avant tout
sur la distanciation, sur l’éloignement. Il faudrait maintenir le terrain à
distance, pour ne pas qu’il nous contamine – la recherche devrait se pratiquer
en situation d’asepsie (Stewart, 1996). S’il y a bien une dialectique de la
proximité et de la distance, l’emphase précautionneuse sur la distance peut
cependant nous amener à limiter le contact et perdre ainsi des possibilités
d’apprendre et de réellement nous confronter avec le terrain. Nombre des
voies qui seront présentées insisteront sur l’intérêt de s’exposer
pleinement et diversement avant de chercher à prendre de la distance,
d’approcher avant de s’éloigner. En contrepoint de l’exposition, s’il y a prise de
distance, c’est moins en évitant le contact que par la réfexivité : réfexivité
épistémologique, réfexivité politique, réfexivité éthique et discussion avec
les pairs et avec la société. Et en contrepoint, il y a aussi une certaine forme
d’authenticité, à défaut d’un meilleur mot pour parler de ce style, de cette
exigence, de cette famme, de cette conviction, de cette responsabilité,
de cet impératif à la source de cette volonté de savoir et de chercher. Qui
forme une certaine éthique en recherche.
S’exposer, c’est ainsi se mettre en danger. Si la recherche ne peut pas
rater, si tout est défni et contrôlé à l’avance, alors il ne s’agit pas d’un
projet de recherche mais juste de la répétition de vérités acceptées. Une
recherche qui ne s’expose pas perd de son goût. Le lecteur connaît les
résultats bien avant d’avoir commencé à lire le texte. Le souffe et le piquant
de la recherche sont perdus, et à quoi bon la lire ? Elle perd la force d’un
savoir à conquérir, d’une pensée à bâtir, d’un combat à mener, d’une prise
de conscience à élaborer, d’un débat à lancer, de concepts à forger, d’un
chemin à inventer ou proposer à d’autres, d’un sens pour le chercheur, pour
le lecteur et pour la communauté. La recherche ne met pas en mouvement,
elle ne fait pas de différence, elle laisse tout intact.
Cheminer
D’après l’origine de son nom, la méthode est ce qui se tient autour
du chemin pour le guider. Mais nous pensons que souvent elle fait
plutôt partie du chemin. Martinet (1990) insiste sur ce point : la méthode est
12Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
un cheminement, le travail d’un sujet qui chemine, qui traverse un territoire
plutôt qu’il ne se saisit d’un objet. De même, Serres (1985) compare la
méthode toute tracée à une autoroute, qui nous fera effectivement
arriver bien plus vite à destination, mais selon un trajet au cours duquel nous
n’aurons rien vu du paysage, ni appris à voir. Il recommande d’emprunter
plutôt les chemins de randonnée où se découvrent de nouvelles voies, où
les rencontres et les surprises sont plus probables, et où surtout le
chercheur aura appris, où il se sera peut-être transformé par l’expérience, où il
aura sans doute trouvé davantage de plaisir.
L’exposition a moins pour but de cueillir des données à installer dans
des cases préconstruites, que de nous mettre en chemin, un chemin
d’apprentissage et de compréhension. Le contact avec le terrain, l’accueil de
l’inattendu, le toucher du réel, voici qui peut nous mettre en mouvement :
mouvement dans la connaissance du cas, mouvement dans la théorie,
mouvement dans la méthode et, au-delà de la recherche particulière,
mouvement dans le chercheur lui-même et son parcours de pensée. Que quelque
chose bouge, que la théorie s’enrichisse, que des postulats ou acquis
soient mis en question, que les questions se déplacent, que la pensée se
construise ou se déconstruise sont les signes que nous apprenons quelque
chose de par la recherche.
Comment en effet garantir que nous apprenons quelque chose à partir
de notre exposition ? Le plus sûr moyen est de la laisser nous emmener
dans des territoires, des pensées, des situations que nous ne connaissions
pas. Or tout nous pousse à ne pas (trop) nous éloigner de la connaissance
établie. Nous inscrivons notre recherche dans un gap, supposant ainsi que
le reste est accepté. Nous commençons par lister les travaux précédents et
entrons dans un cadre conceptuel existant. Nous montrons que nous
suivons fdèlement une méthode éprouvée. Nous nous hâtons d’interpréter ce
que nous rencontrons à l’aide des concepts connus et de retrouver la
théorie d’origine. Nous pouvons présenter un résultat différent, mais en ayant
déjà accepté comme acquis tout ce qui a amené à ce résultat.
Un autre frein réside dans notre insistance à rester à distance
objective du terrain et des acteurs, à croire ainsi atteindre à un savoir
général, surplombant. Mais alors que nos théories des organisations et de la
société montrent les acteurs pris dans des perspectives partielles, des jeux
de pouvoir et de langage, des cadres et des cages, des illusions et
mauvaises fois, des sense-making inassurés et des suivis aveugles de leaders,
nous faisons mine de supposer que le chercheur pourrait s’abstraire de
tout cela pour penser hors organisation et hors société. Reconnaître ces
infuences est au contraire l’occasion d’examiner ce qui pense en nous sans
que nous le contrôlions, de tenter d’autres perspectives et cadres, de voir
tout ce que notre recherche provoque et qui est source d’enseignement,
de comprendre l’importance de contextes particuliers. Nous mettons alors
en question ce qui a amené ce résultat. Libérés de notre croyance de déjà
13Recherche qualitative en sciences sociales
savoir, sans plus pouvoir simplement appliquer un cadre déjà posé, nous
sommes forcés de penser ce qui se présente.
Nous verrons également d’autres manières de (se) mettre en
mouvement : en laissant plus de place aux acteurs des organisations dans le
design de la recherche, en cherchant des modes non-représentationnels, en
maintenant le processus ouvert et changeant, en visant le singulier pluriel,
en envisageant la recherche comme individuation, par des écritures
performatives, par des approches activistes, etc. Disons dès à présent qu’il s’agit
de conserver vivant le mouvement acquis par l’exposition pour déplacer
nos constructions initiales et ainsi nous forcer à penser de nouveau. Les
théories et les auteurs, nous n’essaierons pas de les retrouver comme une
garantie de validité, nous tenterons de plutôt dialoguer avec eux,
d’emprunter leurs concepts et approches pour penser, pour initier un processus
de réfexivité.
D’ailleurs quand on regarde l’évolution des approches méthodologiques
et des théories, la tendance n’est pas vers la solidifcation de quelques
connaissances indiscutables. Elle a plutôt été produite par des séries
d’enrichissements venus d’approches complémentaires ou critiques. La
connaissance dans nos domaines s’enrichit au moins autant par mouvements,
nouvelles perspectives, reconstructions, controverses, audaces et innovations
que par accumulation. Il sufft de regarder tous les tournants et rebondisse -
ments des recherches qualitatives, qui ont multiplié les domaines à
explorer et ouvert tant de chemins passionnants. Nos recherches ces derniers
temps se sont peuplées de corps, d’affects, de genre, de matière, d’acteurs
non humains, de mémoire, d’imaginaire, de névroses et psychoses,
d’expériences et de traumas, de discours et d’épistémès, de langues et de cultures,
d’amour et de compassion, de rythmes et de styles, de métaphores et de
récits, d’émergences et d’événements, de dispositifs et de paradoxes, de
performances et de rituels, d’espaces et de non-lieux, de construction et de
déconstructions… pour mieux appréhender et penser la complexité, la
multiplicité, la duplicité, de la vie dans les organisations. Chaque fois il a fallu
faire preuve d’innovations méthodologiques pour saisir, réféchir et écrire
sur ces dimensions. De nouvelles expositions, de nouvelles positions et de
nouveaux déplacements, de nouvelles références, de nouvelles écritures
ont enrichi le champ.
Réféchir
Nous avons cherché à avoir le meilleur contact avec le terrain étudié,
nous avons laissé ce que nous rencontrons mettre la recherche et notre
savoir en mouvement, il nous faut alors réféchir cette expérience et tenter
d’en comprendre la portée. La réfexivité consiste à tenter de comprendre
ce que l’on est en train de faire. L’approche ici présentée ne consiste pas à
14Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
s’abstenir de cadres. La méthode est au contraire ce qui force à réféchir les
cadres que nous nous imposons.
La réfexivité peut s’exercer sur chaque aspect de la recherche. Pour
chaque projet, certains aspects demandent plus de réfexion que d’autres.
Ici nous prendrons l’exemple de la réfexivité sur certains choix de mé -
thode, sur la signifcation de la recherche et sur sa présentation.
La réfexivité peut ainsi porter sur les choix dans la manière d’entrer
en contact avec le terrain. Plutôt que de connaître et de se conformer à
un ensemble de normes prescrites par une méthode défnie à l’avance, il
s’agit de réféchir aux normes correspondant à notre projet, à nos choix et
aux circonstances particulières. Par exemple, plutôt que de poser qu’il faut
quarante entretiens, trois cas ou que la saturation arrive vers le dixième
témoignage, demandons-nous quelles sont les possibilités et les limites de
nos actions. Demandons-nous pourquoi telle personne nous dirait la vérité
dans ce contexte, pour quelle part notre question a entraîné la réponse
reçue, quel est le meilleur mode d’interaction avec tel type de population.
Demandons-nous quels sont les effets de notre enquête ou de nos textes
sur des personnes vulnérables ou exposées ? Demandons-nous quelles
sont les implications du mode d’enquête retenu, du mode d’interprétation,
du mode de restitution des données empiriques sur notre interprétation, et
sur ce qui sera présenté au lecteur. Poser tel type de questions, dans tel
lieu, à telles personnes, recourir à l’observation, à des images, utiliser tel
jeu de concepts plutôt qu’un autre, choisir de dessiner un modèle ou
raconter des histoires, ignorer telles possibilités d’enquête ou d’interprétation,
tenir compte des silences, du second degré, prendre en considération ses
affects ou se limiter au cognitif, accepter une dose d’ambiguïté, s’autoriser
ou non à s’échapper d’un cadre théorique posé au départ, favoriser la
description, l’explication, la réfexion philosophique… tout ceci, et parmi une
très grande quantité d’autres gestes méthodiques et interprétatifs, ont des
conséquences majeures sur la recherche et ses résultats. Ils dessinent une
manière de rencontrer ce qui est étudié, de s’y exposer d’être attentif à
ses réponses. La réfexivité consiste à questionner la validité des sources
utilisées, l’opportunité de certains outils, les implications de nos choix. Et à
chaque fois à nous demander comment en tenir compte pour notre travail
interprétatif, pour les limites de ce que nous pouvons affrmer et penser,
pour penser le sens de sa recherche, pour rendre des comptes.
La réfexivité amène aussi à nous demander quelle est la signifcation
de ce que nous découvrons. Il s’agit tout d’abord de déterminer quel cadre
théorique mobiliser pour interpréter cette expérience de recherche. C’est
presque toujours un choix diffcile car plusieurs sont souvent possibles et
de ce choix dépend le sens de notre enquête. L’interprétation et la
discussion ne sont jamais totalement déterminées par le terrain. Elles sont
toujours pour une part création. Nous pouvons alors nous demander pourquoi
nous nous orientons vers tel type d’interprétation ou de discussion et ainsi
15Recherche qualitative en sciences sociales
nous replacer au cœur de la société : pourquoi avons-nous choisi ce
terrain, cette question et le langage pour en parler, quelle est l’infuence de
notre relation personnelle au thème, de notre position dans la recherche,
l’effet de notre genre, génération, classe sociale, culture, couleur,
orientation politique, etc. Tous ces points ne sont pas à réféchir chaque fois. Mais
les questions qu’ils nous posent, les inquiétudes qu’ils transmettent à nos
positions et certitudes sont chaque fois sources de meilleure
compréhension du terrain et de la portée de notre recherche.
Car il s’agit aussi de se demander quelles sont les implications éthiques
et politiques de notre recherche sur les formes de vie, sur les relations
humaines, sur les distributions du pouvoir, sur les possibilités et légitimité de
prendre la parole, sur la reconnaissance des différences, sur la
représentation des minorités, sur les possibilités de mener des recherches, etc. De
même demandons-nous dans quels contextes se déroule la recherche. Si
elle sert à guider les politiques publiques, les stratégies des entreprises ou
l’émancipation de certains groupes. Si elle peut favoriser indûment certains
intérêts. La réfexivité permet de ne pas exclure du monde la recherche. En
la réinscrivant dans ses contextes, la réfexivité n’en limite pas la validité,
elle permet de lui donner du sens.
Enfn, il s’agit de se demander comment communiquer notre recherche.
L’écriture ne vient pas après la réfexivité pour en transmettre ses conclu -
sions. Elle est une occasion et un objet de réfexivité. Tout d’abord parce
qu’elle est un moment privilégié de réfexion. Pour Richardson (2000) elle
est même un mode d’enquête. Et tout un ensemble de questions éthiques,
politiques, esthétiques, surgissent lors de la description d’une organisation.
Des fgures peuvent heurter, mépriser ou magnifer. Il peut paraître plus
ou moins légitime de parler au nom d’autres personnes. Les verbatim tout
comme les citations peuvent avérer ou détourner le sens. Le choix des
références, l’ordonnancement des arguments, le vocabulaire, le format, les
supports sont lourds d’enjeux théoriques et de cadrages. De même, la
performativité dépendra du rythme, de la force des expressions, de modes
d’adresse au lecteur, de la rhétorique, pragmatique et stylistique du texte,
et les communications orales peut-être davantage encore. L’écriture est à
la fois la partie exposée et transmise de la recherche et notre
responsabilité de chercheur.
L’art de la méthode
Ainsi, avant de la voir comme ce qui nous mène vers la solution, nous
voyons ici la méthode comme un problème, au lieu de la voir comme
extérieure et guidant la recherche, nous l’incluons comme partie intégrante de
celle-ci, plutôt que de la penser en dehors du chercheur nous préférons voir
leur co-construction. La méthode fait partie de l’aventure de la recherche.
16Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
La méthode n’est pas juste un outil, elle est un art qui engage la recherche
et le chercheur.
Ce n’est pas que tout se vaut, mais beaucoup de chemins sont
possibles et beaucoup ont déjà été empruntés. Une grande diversité d’options
méthodiques peuvent être suivies à condition de les contrôler, tester,
critiquer, de les appliquer avec intelligence et réfexivité : critique des sources,
compréhension des contextes, conscience de la place et de l’infuence du
chercheur, analyse de ses a priori et des traditions, défnition du type de
savoir désiré, etc. Certains flmeront, d’autres se transformeront en ombre,
on préférera écouter passivement ou provoquer, recueillir des histoires ou
en faire composer, on comptera les mots ou lira entre les lignes, on
s’arrêtera sur une expression ou embrassera tout un corpus, on s’étendra sur la
longue période ou analysera juste un incident, on s’intéressera au commun
ou à l’exceptionnel, aux porte-parole ou aux sans-voix, on restera neutre
ou on interviendra, on enquêtera seul(e) ou à plusieurs, chaque fois une
nouvelle option découvre de nouvelles contrées et pose en même temps un
ensemble de défs, de limites, de critères.
Composer sa méthode c’est aussi réviser et façonner les pratiques et les
normes en fonction des diffcultés rencontrées sur le terrain et les impé -
ratifs épistémologiques. Par exemple, si les interviewés présentent
d’euxmêmes une face trop lisse alors que nous voudrions connaître des
pensées et des convictions plus intimes, il nous faut trouver un autre moyen
d’interroger, par exemple par des méthodes projectives ou artistiques, ou
s’imposer un long temps d’approche puis de proximité. Si ce qu’ils disent
paraît fltré parce qu’ils rationalisent leurs émotions et affects en un dis -
cours socialement désirable, nous pouvons chercher un moyen de capter
directement l’affect en esquivant la rationalisation discursive… Nous
composons une autre façon d’entrer en contact et en même temps les normes
correspondantes pour assurer crédibilité et rigueur. Nous inventons de
nouvelles manières tout en nous imposant, contre nous-mêmes, les règles qui
nous permettront de réaliser notre propre projet.
Pour alors façonner sa méthode, et contre l’idée d’une méthode
détachée de tout contexte et de tout chercheur, Wright-Mills (1967) propose
l’image de l’artisan, de celui qui forge ses outils pour exprimer son propre
art, un art qui s’affne sur toute une vie, qui est enrichi par les expériences
de vie. Denzin et Lincoln (2000) ou Kincheloe (2001), en référence à
LéviStrauss, parlent de bricolage pour décrire cette situation du chercheur
confronté à tant de nouvelles formes de savoir et de méthodes tout comme
à la complexité de la situation de recherche.
D’une certaine manière, un livre de méthode est en soi paradoxal.
Peuton parler de méthode indépendamment du contenu spécifque de la re -
cherche et surtout du contexte plus général dans lequel elle se déroule ? La
méthode ne peut que se discuter en regard du chercheur singulier, d’une
17Recherche qualitative en sciences sociales
étude particulière, dans un contexte spécifque (quel est l’objectif de la
recherche, quels sont les enjeux et pouvoirs qui pèsent sur le chercheur,
les normes de la communauté…). Et surtout souvent la méthode devient
au cours de l’enquête, par ce qu’on rencontre, par réfexivité, par oppor -
tunité. Méthode, sujet d’étude, discussion théorique s’inventent ensemble,
la méthode et le chercheur s’individuent en marchant : suivant les
personnes rencontrées, les diffcultés rencontrées, les idées qui émergent. Il
existe bien entendu des livres présentant une méthode particulière, ou un
ensemble d’options. Ils présentent une stratégie d’accès, un ensemble de
pratiques éprouvées et de justifcations correspondantes. Mais le danger à
adopter une méthode toute faite est de s’emparer d’une solution sans saisir
le problème auquel elle répond, et de vouloir avant tout se conformer à la
méthode plutôt que de l’adapter à son projet et d’exercer vis-à-vis d’elle
une réfexivité. Ce qui peut se transmettre est moins une méthode qu’un
art de la composition de la méthode.
L’art de comprendre, selon Gadamer (1960), c’est tracer un chemin en
équilibre entre vérité et méthode. S’autoriser à suivre ce qui nous semble
« vrai » tout en se contraignant à exposer ses pensées et préconceptions, à
écouter comment le terrain répond à nos démarches et à une critique de ce
qui alors se joue. L’art d’apprendre, ajoutons-nous, c’est laisser le contact
avec le terrain nous emmener vers ce que nous ne pouvions connaître
autrement et réféchir ce parcours. C’est non seulement interroger mais se
laisser interroger par le terrain. Face à l’angoisse qui naît devant la masse
de données et de possibilités d’interprétation, Devereux (1980)
recommande d’examiner et contrôler comment nous régissons à la façon selon
laquelle le terrain réagit à nos interactions avec lui. Se crée un cercle entre
comprendre et apprendre, où nous commençons avec la manière d’entrer
en contact avec le terrain qui au départ semble la plus juste, puis
examinons et réféchissons les réactions de ce terrain tout autant que nos propres
réactions à celles-ci. Nous cheminons en contrôlant progressivement les
menaces à la validité, parfois pour les éliminer, parfois pour penser à
partir d’elles, en les intégrant à notre interprétation, conscient des limites de
l’approche. Ces corrections et adaptations, loin d’inquiéter la validité de la
méthode, la renforcent au contraire, lui permettant de développer le projet
de connaissance. Inviter alors le lecteur à suivre ses réfexions et évolu -
tions, pointer le problème méthodologique et exposer ses choix,
éventuellement ses repentirs et ses infexions, c’est lui permettre de comprendre le
chemin interprétatif suivi. Ces paris et réfexions sont non seulement une
source de compréhension supplémentaire de l’organisation, mais aussi de
notre interprétation et de notre approche méthodologique.
Une manière de faire saisir cette conviction est d’utiliser des concepts de
Simondon. La méthode est souvent conçue comme une forme (une
structure, une recette) que nous imposons sur une matière (un terrain) et qui
fournit un résultat au format « scientifque ». Dans cette vision courante, le
18Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
chercheur est comme l’ouvrier qui produit des briques selon le moule conçu
par l’ingénieur. La recherche peut alors être pensée et gérée sous l’angle
de la production. Mais on peut aussi concevoir la recherche comme un
problème (la « problématisation » formulée dans l’introduction n’en est qu’un
des aspects : la face du problème qui regarde vers les théories existantes).
Pour faire face à ce problème vont être nécessaires des « individuations »
(l’individuation est un changement de forme à partir d’un potentiel et une
singularisation : quelque chose de standard et commun prend une forme
spécifque) – et dans ce processus tout autant le chercheur, la recherche, la
méthode et, on l’espère, la connaissance s’individuent. Méthode, recherche,
chercheur, connaissances co-évoluent. Dans cette seconde conception,
faire une recherche, composer sa méthode, ce n’est pas imposer un moule
à une matière, moule à choisir selon ses goûts dans un catalogue d’options
possibles, c’est créer une situation problématique qui appelle à inventer
des solutions créatives à partir des potentiels de cette situation. C’est créer
une manière d’apprendre et de comprendre au carrefour de ce qu’on sent
problématique et qui nous pousse à savoir, des opportunités à saisir ou à
susciter (accès au terrain, collaborations, recherches antérieures, fnance -
ments, appels à communication…) et de trajectoires ou styles propres à un
chercheur et une communauté. Puis, si la recherche est lue, si la méthode
est imitée, si les acteurs s’emparent des résultats, alors elle ne sera pas
seulement déductive, inductive ou abductive, elle pourra aussi être «
transductive ». Autrement dit, ce qui s’est inventé là, peut se transmettre, être
réutilisé ou récupéré et modifer peut-être le monde des organisations, de
la théorie et/ou de la recherche.
Dans cet art de la méthode, où la méthode se compose au cœur de
l’aventure de la recherche, ce n’est pas le chercheur qui, fort de son génie,
conçoit et contrôle tout in abstracto et a priori. Bien des éléments sont
préindividuels (par exemple partagés par une communauté ou une tradition) et
circonstanciels. Et surtout l’individu-chercheur peut lui-même s’individuer
par la recherche. À la fn de certaines recherches, nous ne sommes plus
tout à fait les mêmes. Nous avons appris des connaissances, le métier, des
attitudes, des convictions, des éléments sur nous-mêmes et sur les autres,
sur notre façon de penser ou d’écrire, sur nos engagements, nos lacunes,
sur le sens que nous donnons à la recherche, etc. La recherche a
commencé avant l’enquête spécifque et se poursuivra après la publication.
Comme l’artiste et l’artisan, le chercheur se forme dans et par sa
recherche. De nombreux témoignages de scientifques aussi attestent d’un
tel processus. Il se forme lui-même, il infuence le monde de la recherche,
il infuence les organisations, il infuence la société. Tout ceci participe du
sens de la recherche et fait de la recherche un art de vivre – comme nous
proposerons en conclusion.
Et tout ceci appelle une réfexivité que la vision industrielle de la re -
cherche tend à faire oublier. Cet art de la méthode résiste au modèle
19Recherche qualitative en sciences sociales
1industriel de la recherche . Bien souvent la standardisation conduit à la
2prolétarisation . La composition de la méthode, la mise en jeu des idées, le
combat pour le savoir, l’écriture forment le savoir-faire des chercheurs,
gardons-nous de les standardiser et les industrialiser. Il en va de la recherche
et de la vie des chercheurs.
Présentation du chemin
Tous les livres de méthode font plus que de présenter des méthodes.
Ils disent des convictions, ils transmettent ce qui a été acquis par
l’expérience. Pour ne prendre que quelques exemples francophones, l’ouvrage de
Martinet (1990) est pionnier à nous inviter à un travail épistémique, à
penser notre recherche dans l’histoire de la discipline pour émanciper celle-ci ;
Wacheux (1996) insiste sur le choix d’un positionnement ; Thiétart (1999)
sur la cohérence entre choix épistémologiques, outils et analyses ; David
et al. (2001) sur la nécessité de fonder les recherches en reconnaissant
les spécifcités de conception, d’intervention et de légitimation ; Giordano
(2003) sur l’orientation de chaque phase de la recherche en fonction du
projet global ; Martinet (2007) sur les liens entre épistémologie, pragmatique
et éthique, Dumez (2013) sur une succession de questions fondamentales
qui se posent au cours de la démarche et encore Martinet et Pesqueux
(2013) sur la dimension politique autant des actes de gestion que de la
recherche en gestion et du besoin de penser à cet aune l’acteur omniprésent
qu’est l’organisation. Il faudrait les lire tous.
Dans ce livre, nous voulons accomplir trois objectifs. Le premier est un
plaidoyer pour un élargissement et une diversifcation des méthodes qua -
litatives utilisées dans nos recherches sur les organisations et le
management. Les possibilités sont très grandes et nous n’en employons que très
peu dans nos recherches sur les organisations, en gestion, communication
et autres sciences sociales. Le second est un appel à la construction et à
la réfexivité. Nous pensons que la méthode doit s’adapter et se réféchir.
Il n’y a pas un bon geste méthodique, chaque geste ouvre des possibilités
et entraîne des conséquences qui doivent être pensées avant et/ou après
avoir été accomplies. Le troisième est d’inviter à penser sa propre place
dans la recherche et de ses conséquences pour la méthode. L’image qui
1. Karpik (2012) oppose le modèle des singularités, promouvant notamment l’originalité,
le plaisir intellectuel, l’enracinement dans l’histoire de la science, le jugement des pairs,
l’indépendance individuelle au modèle industriel de la recherche, avant tout animé par la
production du maximum de publications d’excellence, qui entraîne un nouvel ensemble
de normes, comportements, affects et subjectivités. Cf. Aggéri (2016) et Letiche et al.
(2017).
2. P our Stiegler (2009), la prolétarisation est une perte des savoir-faire (et savoir-être).
Il la diagnostique non seulement chez les ouvriers producteurs mais aussi à tous les
niveaux de qualifcation, de même que chez les consommateurs ou les citoyens.
20Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
nous vient d’autres traditions est celle d’un chercheur extérieur à ce qu’il
étudie, se pliant à une méthode générique et considérant ce qu’il étudie
comme un objet. Or dans la plupart des recherches qualitatives, le
chercheur est présent dans la défnition de la méthode, dans l’étude de terrain,
dans l’interprétation/réfexion, dans l’écriture, etc. Et saisir ce qu’il étudie,
un monde social, aux contextes multiples et frontières poreuses, fait partie
de l’aventure. Cette présence du chercheur et ce « plus qu’un objet » qu’il
étudie, l’inscription de sa recherche dans des contextes et la possibilité que
celle-ci heurte des mondes vulnérables, appellent réfexivité constante.
L’ouvrage propose ainsi un art de composer sa méthode qualitative. Une
composition qui soit approche et exposition avant d’être prise de distance,
qui soit cheminement et aventure de pensée avant d’être positionnement
et qui soit audacieuse, réfexive et responsable avant d’être application
d’un patron, d’un corps de règles fgées. Le présent ouvrage se veut un
appel à la diversité, à la créativité et à la réfexivité en façonnant sa mé -
thode de recherche qualitative, il s’espère inspirant et incitant. Il privilégie
des approches où le chercheur s’expose dans sa recherche plutôt qu’il ou
elle insiste pour s’en couper ou s’exclure. Face à un possible et dangereux
devenir-technicien du chercheur, à une perte de ses savoir-faire de
façonnage, d’inscription dans les sciences humaines et sociales, d’écriture et de
réfexivité, il affrme que la recherche de sens et de pertinence, possible -
ment d’engagement n’est pas incompatible avec la rigueur, que la méthode
a pour but de provoquer la pensée, tout autant de la contraindre et de
l’emporter dans de nouveaux chemins – et non seulement de se justifer.
Comme nous le verrons notamment avec la deuxième partie de
l’ouvrage, souvent la validité n’est pas garantie par le suivi formel d’une
procédure fxée à l’avance mais comme une question posée au chercheur : un
ensemble de problèmes qui réclament réfexivité, de risques d’excès ou
de manques qui requièrent des contrepoints, d’un appel à une sensibilité,
une attention, à un prendre soin, à un équilibre entre des tentations et des
impératifs, des possibilités à ouvrir et des barrières à ne pas dépasser. Dit
autrement, il s’agit souvent moins de reproduire des procédures et à
l’intérieur de ces contraintes de trouver quelque chose d’intéressant, mais à
l’inverse de tenter de suivre ce qui semble pertinent, intéressant, un contact
riche, ce qui semble nous guider vers la compréhension et de se demander
comment rendre ce chemin valide : quelle est la nature et le type de savoir
ainsi produit, quel est notre degré de crédibilité, comment multiplier les
sources et trianguler, comment transformer ce contact en connaissance ?
Et comment se prémunir contre la circularité (Dumez, 2013), comment se
mettre en danger d’être contredit, comment atteindre à une
intersubjectivité ?
Après une critique par Florence Allard-Poesi du modèle trop
unanimement suivi par les recherches qualitatives en organisation, et son appel à
suivre de nouvelles approches et nouveaux tournants, ce livre est structuré
21Recherche qualitative en sciences sociales
en deux parties. La première présente une diversité de chemins
méthodiques, chemins novateurs ou interprétation personnelle d’approches
traditionnelles. En s’appuyant sur leur expérience, des chercheurs aux
sensibilités différentes proposent une approche qui leur semble féconde.
Ils montrent différents types d’exposition, diverses façons de cheminer,
de nombreuses interrogations à réféchir : sur sa propre expérience, la
conception d’artefacts, les affects, l’inconscient, l’invisible, etc. Composer
sa méthode demande de reconquérir les traditions et d’inventer de
nouvelles possibilités.
Lorsque nous composons notre méthode, nous sommes confronté(e)s
à un ensemble de problématiques, dont certaines n’étaient pas prévues à
l’avance. La seconde partie présente des témoignages de chercheurs qui,
en quelques pages, pointent des problématiques rencontrées et présentent
les tensions et résolutions possibles. Ces problématiques sont comme des
questions ou des défs. Elles invitent à voir ses points aveugles et présup -
posés, à s’interroger, prendre parti, se justifer, mais elles invitent aussi
à la créativité, à l’invention de sa position, de son style, la conscience de
ses limites. Nous verrons les problématiques liées à l’accueil des questions
venues du terrain ou de ce qui n’était pas prévu et qui peut remettre en
cause le design, à la place et à la présence des chercheurs, aux liens à
trouver avec la théorie et les possibilités de la mettre en mouvement et
les questions liées à l’écriture et à l’adresse au lecteur. Nous verrons ainsi
se dessiner quatre tests de qualité de la composition : notre méthode nous
permet-elle de nous exposer suffsamment au terrain, et sur des dimen -
sions pertinentes ? Nous met-elle en mouvement, à partir de l’exposition ou
d’une réfexion sur notre présence et notre voix ? Nous a-t-elle conduits à
faire bouger ce que l’on croyait savoir ? S’adresse-t-elle au lecteur sous une
forme cohérente avec son projet ?
Enfn, dans la partie conclusive, Hugo Letiche insistera sur l’importance
de penser le contexte de sa recherche, en montrant que si une recherche
qualitative demande improvisation celle-ci repose sur la technique,
l’entraînement et une excellente connaissance des sources. Nous terminerons en
rappelant que la composition de la méthode s’inscrit dans une ouverture
plus fondamentale : celle d’être en recherche, qui défnit un style d’exis -
tence à défendre.
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22Recherche qualitative en sciences sociales S’exposer, cheminer, réféchir
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Wacheux F. (1996), Méthodes qualitatives et recherche en gestion, Paris : Economica.
Wright Mills C. (1967), L’Imagination sociologique, Paris : Maspero.
23
Des méthodes qualitatives dans la
Chapitre 2
recherche en management
Voies principales, tournants et nouveaux
itinéraires
Florence Allard-Poesi, Université Paris-Est,
Institut de Recherche en Gestion
La lecture des recherches qualitatives en management dans les
journaux scientifques européens révèle une grande variété de méthodes de
collecte (e.g., entretien clinique, Harding, 2008 ; retranscription de réunion,
Whittle et al., 2014 ; observation des pratiques des acteurs, Jarzabkowski,
Spee, et Smets, 2013) et d’analyse des données (e.g., ethnométhodologie,
Samra-Fredericks, 2003 ; analyse conversationnelle, Samra-Fredericks,
2005 ; analyse narrative et ante-narrative, Boje, 2001 ; Whittle et Mueller,
2011). Loin de se confondre aux seules études de cas – terme au
demeurant trompeur tant il renvoie à des postures différentes, on le verra –, ces
recherches relèvent en outre de designs aussi divers que l’ethnographie
(Rouleau, 2005) ou la recherche-action participative (Whittle et al., 2014).
Cette variété des approches peut être éclairée par les critiques et
débats soulevés par ce qui est souvent présenté comme « la voie royale » de
la recherche qualitative dans les supports nord-américains de publication
académique. L’objectif de ce chapitre est de mettre en lumière qu’aux
critiques et questions émises à l’endroit de cette « voie royale » répond une
variété d’itinéraires.
25Recherche qualitative en sciences sociales
J’évoquerai dans un premier temps trois ensembles de critiques portant
sur les dimensions clés de la méthodologie de recherche qualitative
orthodoxe : la collecte des données, les méthodes d’analyse et le design de
recherche. Ces critiques ont provoqué des interrogations portant sur le statut
des données de discours collectées, sur les discours produits par le
chercheur lui-même, et sur son rôle et sa place dans le processus de recherche ;
interrogations qui, à leur tour, ont suscité de nouvelles approches
méthodologiques, que l’on envisagera ensuite comme autant de réponses à trois
1grands tournants : un tournant discursif, qui interroge le statut des
données collectées, un tournant critique, qui questionne le statut du discours
produit par le chercheur et son incidence sur la réalité sociale étudiée, un
tournant réfexif enfn qui, corrélativement, s’attache à préciser le rôle et
la place du chercheur dans ces processus. Nous concluons ce panorama en
discutant certaines des diffcultés auxquelles la recherche qualitative est
aujourd’hui confrontée.
Méthodologie qualitative : la voie principale remise en question
La recherche qualitative est souvent rabattue à une voie principale qui
se défnirait par un design d’études de cas, le recours à des données
d’entretiens, leur retranscription et codage. Depuis le début des années 1990,
cette approche fait l’objet de nombreuses critiques.
Les recherches qualitatives relevant de cette voie principale se marquent
ainsi par un recours privilégié aux données de discours (entretiens,
documents), au détriment des données d’observation et de conversations
spontanées entre les acteurs (naturally occuring talk, Silverman, 2006), et ce,
alors même que ce sont les actions et pratiques des acteurs, dans leur
contexte, que l’on souhaite étudier (voir, par exemple, Rouleau et Balogun,
2010). Certes, l’observation ou l’enregistrement de conversations ne sont
pas toujours possibles – dans les cas extrêmes, comme les accidents, ou
sensibles, comme les pratiques de harcèlement, violence ou corruption.
Mais le recours privilégié à ces données d’entretien ne va pas sans
poser question quant à la nature des discours collectés. Baumard et Ibert
(2014 : 109) soulignent ainsi, suivant ici Stablein (2006), que les données
sont des représentations qui permettent de maintenir (d’établir, pourrait-on
ajouter) une relation entre réalité empirique et système symbolique, entre
1. En plaçant la réfexion sur un plan méthodologique et épistémologique (et non théo -
rique), ces trois tournants, dont on peut placer la genèse à la fn des années 1980,
rassemblent de nombreux courants théoriques qui se sont inspirés ou ont inspiré les
critiques méthodologiques que nous détaillons ici : les théories narratives et
conversationnelles pour le tournant discursif, par exemple, les théories foucaldienne, queer,
post-coloniales, ou encore de la matérialité (comme l’ANT) pour le tournant critique,
certaines de ces théories, mais également certaines théories herméneutiques pour le
courant réfexif (voir Alvesson et Sköldberg, 2009).
26Recherche qualitative en sciences sociales Des méthodes qualitatives
monde « réel » et monde théorique. Concrètement, les données sont des
extractions de la réalité sociale réalisées par un chercheur et ne peuvent
donc prétendre l’embrasser. En ce qu’elles dépendent de l’instrumentation
qui aura permis de les collecter (une échelle de mesure dans la recherche
quantitative, une grille d’observation, d’entretien, une méthode de
retranscription de réunion dans la recherche qualitative), instrumentation
dépendant elle-même de la problématique de recherche, mais également de ses
fondements théoriques et épistémologiques, ces données ne peuvent être
considérées comme des refets du réel étudié. Soulignant la
perméabilité des données aux choix théoriques du chercheur, Quatrone et Hopper
(2005, p. 744) les défnissent comme des « deplations » (néologisme formé
des termes description et explication), montrant par là que les données
contiennent toujours en elles-mêmes des germes d’explication.
Ce premier ensemble de questions invite à une réfexion quant aux effets
potentiels de l’instrumentation choisie sur cette représentation que sont les
données. Dans cette perspective, embrassée notamment par les approches
postmodernes et certains courants critiques, la collecte des données
s’apparente plus à une construction du réel qu’à une opération de refet. Loin
d’épuiser les termes du débat, affrmer que les données sont des construc -
tions pose question quant à la nature même de ces constructions. Quelle est
la nature de ces constructions que sont les données ? quelles sont leurs
relations avec la réalité sociale étudiée ? peuvent-elles être envisagées comme
ses refets, certes imparfaits ? ou doivent-elles être considérées comme autre
chose ? et quelle est alors cette autre chose ? s’il s’agit d’une construction,
cette dernière se fait-elle avec, dans la réalité sociale étudiée, au dehors ?
Un second ensemble de critiques concerne les méthodes d’analyse
qualitative des données, méthodes qui s’appuient le plus souvent sur le codage
et la catégorisation du matériau collecté. L’analyse procède alors soit d’une
méthode enracinée (grounded theory), au travers de laquelle, suivant là
Glaser et Strauss (1967), les données sont découpées en unités de sens,
puis via une comparaison systématique par paire, regroupées pour former
des catégories ou thèmes ; soit d’une méthode qui s’appuie sur des
catégories ou d’un schème de catégories défnies a priori au travers d’un cadre
d’interprétation (voir la version de Strauss et Corbin, 1990 de la théorie
enracinée) ou de théories existantes (Huberman et Miles, 1991), catégories
qui seront amendées, précisées au cours du processus de codage.
Bien que très largement utilisées, ces méthodes font l’objet de critiques
virulentes. Ainsi, Alvesson et Sköldberg (2009) relèvent-ils leur ineffcience.
En dépit des heures de travail qu’elles supposent, les méthodes de codage
produisent des résultats souvent triviaux : les catégories consistent alors
en une reformulation des termes utilisés par les acteurs ou des notions
issues de la littérature. Cette critique rejoint celle du risque de l’auto-
validation ou de la circularité (Dumez, 2013) attaché à ces méthodes : dès
lors que l’on s’appuie sur un schème de codage a priori, l’opération est
27Recherche qualitative en sciences sociales
grandement structurée par les catégories initiales, de sorte que les
catégories fnales s’en éloignent rarement et confrment la perspective adoptée.
Ces méthodes supposent également que le langage est naturel, non
problématique, un véhicule transparent des pensées et croyances de
l’individu ou de l’organisation. Or les discours, en particulier ceux des managers,
empruntent et reproduisent nombre de notions et discours circulants dans
les médias et la société (Alvesson et Sveningsson, 2003), renvoyant dès lors
plus à des théories épousées qu’à des théories en usage, pour reprendre la
dichotomie d’Argyris et Schön (1978).
L’apparente neutralité ou objectivité des opérations de codage, leur
fétichisme des données, conduisent enfn à surestimer le point de vue de celui
qui s’exprime, qui, parce qu’il souhaite donner une image neutre, rationnelle
et professionnelle de lui-même, développera des explications causales ou
fonctionnalistes, souvent technicistes, des phénomènes. Pour Alvesson et
Sköldberg (2009), les processus de codage produisent une lecture neutre,
déproblématisée, des phénomènes sociaux, dans laquelle les dynamiques
émotionnelles, politiques et physiques sont occultées (voir Elmes et Frame, 2008
pour une critique et une analyse renouvelée de l’accident de l’Everest de 1996,
préalablement étudié par Kayes, 2004 et Tempest, Starkey et Ennew, 2007).
C’est au fnal l’absence de réfexion du chercheur sur les catégories qu’il
emprunte ou élabore qui est dénoncée. Les méthodes de collecte et
d’analyse prônées par la voie royale de la recherche qualitative enfermeraient
le chercheur dans une conception superfcielle et myope des phénomènes,
détournant l’attention des différents niveaux et facettes de réalité dont les
discours sont porteurs.
La critique formulée à l’encontre des méthodes de codage interroge
ainsi la nature même des discours scientifques produits, renvoyant aux
questions épistémiques classiques : quelle est, fnalement, la nature des
connaissances produites ? tout comme les discours collectés, à quel statut
le discours du chercheur peut-il prétendre ? s’agit-il d’un refet du phéno -
mène étudié ? d’une construction dans laquelle le chercheur a une part
active ? quelle est, dès lors la nature de cette construction ?
Les recherches qualitatives publiées en management s’appuient enfn
majoritairement sur un design d’études de cas, et ce, en vue d’appréhender
un phénomène (le changement, la formation de la stratégie par exemple)
dans son contexte et dans sa dynamique. Derrière la dénomination d’étude
de cas, se cache cependant une grande variété de designs de recherche,
variété que l’on peut, à grands traits, résumer en opposant les recherches
selon leur visée.
• La visée explicative, d’un côté, implique de rapporter le phénomène
étudié à des causes et donc de le caractériser en termes de variables
antécédentes, processus et résultats. Dans cette perspective, suivant
ici Yin (2003), la démarche de recherche suppose soit de confronter
28Recherche qualitative en sciences sociales Des méthodes qualitatives
plusieurs cas au travers d’une réplication littérale et théorique, soit, si
la recherche s’appuie sur un cas unique, de rechercher et de discuter
systématiquement les explications rivales du phénomène étudié, et ce
en vue d’améliorer la validité interne et théorique de la recherche et de
garantir la robustesse des construits mis au jour. Bien souvent
cependant, cette recherche de validité, qui suppose un travail important de
collecte, la triangulation des données, la confrontation des défnitions
des construits et des patterns identifés entre cas (Eisenhardt, 1989 ;
Brown et Eisenhardt, 1997), se fait au détriment d’une appréhension
du contexte plus large au sein duquel le phénomène prend place et de
l’intérêt même de la recherche. Ce qu’elle gagne en structuration et
précision, la recherche le perd en substance.
En réponse à Eisenhardt (1989), Dyers et Wilkins (1991) remarquent que
les études de cas qui ont marqué la discipline sont des recherches qui
s’appuient sur l’étude en profondeur d’un cas particulier, étude relevant plus de
la narration que de l’analyse systématique : la crise des missiles de Cuba
d’Allison (1971), l’explosion de la navette Challenger de Vaughan (1996),
l’incendie de Mann Gulch de Weick (1993).
• La visée compréhensive, de l’autre côté, suppose de rendre compte
des constructions et signifcations que les acteurs attribuent à leur
environnement et leurs actions (Lincoln et Guba, 1985 : 296 et suiv.).
Le développement d’une telle compréhension s’appuie sur un
engagement prolongé sur le terrain (compréhension des langages, confance
des acteurs), l’observation, la triangulation des méthodes et des
données afn de mettre en évidence la variété des interprétations et de
souligner leur spécifcité (analyse de premier niveau). Il s’agit ensuite
de développer, bien souvent avec l’aide d’autres chercheurs, une
interprétation des compréhensions développées en les rapportant aux
intentions, pratiques et relations concrètes des acteurs. En dernier
ressort, le chercheur doit donner une description dense (thick) du
phénomène, description seule à même de permettre à un autre
chercheur d’apprécier dans quelle mesure l’interprétation est transférable
(Lincoln et Guba, 1985, p. 316) et, ajoutent Dyer et Wilkins (1991), de
raconter « une histoire intéressante ».
Ce débat souligne en arrière-plan que les choix du chercheur, sa visée
et son rapport au réel, ont une infuence décisive sur le résultat de la re -
cherche. Derrière l’apparente neutralité de la méthode se cachent donc des
questions ayant trait à la place et au rôle du chercheur dans la méthodologie
et les résultats obtenus (voir Allard-Poesi et Perret, 2014, p. 43 et suiv. pour
plus de détails). Le chercheur peut-il revendiquer une posture d’observateur
autonome et neutre de la réalité observée, dont les discours, à l’instar de
ceux des physiciens, seraient sans effet sur le réel ? est-il au contraire à la
fois agent et acteur de cette réalité en tant qu’il s’appuie et participe des
discours managériaux et scientifques au travers de ses recherches ?
29Recherche qualitative en sciences sociales
Les réfexions et critiques dont ont fait l’objet le design de recherche,
les méthodes de collecte et d’analyse des données les plus couramment
utilisées dans les recherches qualitatives en management ont ainsi ouvert
la voie à de nouveaux questionnements et réfexions qui permettent de faire
sens des évolutions de la recherche qualitative ces vingt dernières années.
Ces questionnements et évolutions ont porté et portent encore sur les trois
dimensions de la méthodologie de recherche, on l’a vu :
• Le statut des données collectées, en particulier des données de
discours, qui restent le matériau empirique privilégié, questionnements
dont les réfexions ont participé de la constitution d’un « tournant
discursif » (début des années 2000) dans la recherche en management.
• Le statut du discours scientifque et son implication dans la constitu -
tion de la réalité sociale étudiée. Remettant en cause à la fois la
neutralité des méthodes de collecte et d’analyse des données qualitatives
et l’autonomie du discours scientifque, le tournant critique, inspiré par
un ensemble hétérogène de théories en sciences sociales, souligne
l’inscription culturelle et historique de la connaissance scientifque
produite et ses effets sur la fabrique du réel étudié. La complicité
potentielle des méthodes et théories d’avec les structures de pouvoir en
place est également relevée (Fournier et Grey, 2000).
• L’engagement du chercheur dans ces processus : ces débats et
questions interrogent fnalement le rôle et la place du chercheur dans la
production scientifque, envisagée tant dans sa dimension descriptive
que prescriptive on le verra. Les courants critiques et postmodernes
ont particulièrement travaillé, par des chemins différents, à replacer
au centre de la méthodologie, la réfexivité du chercheur (voir Alvesson
et Sköldberg, 2009 ; Johnson et Duberley, 2003).
Les propos suivants reviennent sur ces différents tournants en montrant
comment, loin de proposer d’autres « voies royales », ils ont répondu aux
critiques en proposant plusieurs itinéraires.
Interroger les discours étudiés : le tournant discursif
Un premier ensemble de questions et réfexions porte ainsi sur le sta -
tut des données de discours collectées, autrement dit la relation qui est
établie ou supposée par le chercheur entre ces données discursives (i.e.,
documents, enregistrements et retranscriptions d’entretien, de réunions par
2exemple) et la réalité sociale étudiée. En s’inspirant des travaux d’Alvesson
2. Il s’agit d’une transposition, autrement dit, d’une traduction (au sens de la théorie de
l’Acteur-Réseau). Les travaux d’Alvesson et Kärreman portent sur le discours organi -
sationnel, et non sur les données de discours en général. Les critiques formulées par
les auteurs à l’encontre des travaux de recherche portant sur cet objet, en particulier
le caractère fou et donc attrape-tout de la notion, ont servi de guide à la réfexion ici
30Recherche qualitative en sciences sociales Des méthodes qualitatives
et Kärreman sur le discours organisationnel (2000 ; 2011), deux dimensions
structurantes peuvent être retenues pour éclairer cette question :
1/ La nature de la relation envisagée entre le discours collecté et la
réalité sociale étudiée. Alvesson et Kärreman (2000) opposent ainsi les
conceptions « musculaires » du discours, pour lesquelles ce dernier refète le phé -
nomène étudié, à des conceptions « transitoires » dans lesquelles la relation
entre discours collecté et réalité sociale est fuctuante, problématique, et
doit en conséquence être l’objet d’investigation. Les recherches qualitatives
en management peuvent être positionnées le long d’un continuum formé
par ces deux pôles (voir fgure 2.1).
FIGURE 2.1
Nature de la relation entre le discours collecté et le réel étudié
Les données de discours peuvent ainsi être envisagées comme étant le
refet :
• de la réalité sociale étudiée (événements, comportements, pratiques
sociales et ou encore relations). C’est la position la plus souvent
implicitement adoptée dans la recherche qualitative en gestion. Dans ce
cadre, on conçoit que les propos des acteurs rendent compte de ce
qu’ils font, de ce qu’ils décident, voire de ce que fait l’organisation ou
un groupe d’organisations dans leur ensemble ;
• des interprétations passées des acteurs. Weick (1993), par exemple,
considère que l’ouvrage de Mac Neil sur lequel il s’appuie pour mener
à bien son analyse de l’incendie de Mann Gulch, et les témoignages
qu’il contient, constituent des données lui permettant d’avoir accès
si ce n’est à l’enchaînement des événements tels qu’ils se sont
réellement produits, à tout le moins aux interprétations des acteurs de
l’accident et à leurs actions ;
• des interprétations présentes des acteurs des événements passés.
Gephardt (1993) au travers de l’analyse des minutes d’un procès suite
à un accident industriel, montre comment les acteurs reconstruisent
le sens de ce qui s’est passé, et, par ce biais, tentent de rétablir la
menée. Cette réfexion porte sur les questions méthodologiques et épistémologiques
(la relation que le discours entretient avec le réel) posées par le recours à des
données discursives. La question de l’ontologie même du discours (i.e., sa nature en tant
que réalité) est donc exclue ici (Iedema, 2007 ; Philips et Oswick, 2012).
31Recherche qualitative en sciences sociales
légitimité de l’organisation. Cette conception souligne la dimension
politique et souvent fnalisée des discours dans les organisations (voir
également Brown, 2000 ; Brown, Stacey et Nandhakumar, 2008) ;
• d’une construction située, localisée, qui ne refète pas la manière dont
les rédacteurs du document ou les participants à une réunion ou à
un entretien font sens ou ont fait sens des événements, mais
s’apparente plutôt à une construction, qui s’appuie et re-enacte des règles
et pratiques discursives. Ces pratiques permettent aux acteurs de se
comprendre mutuellement, mais également de produire des effets
de pouvoir (power effects) au travers desquels ils cherchent à assoir
leur légitimité, à justifer des actions ou politiques présentes, à excu -
ser des actions passées (Whittle et Mueller, 2011), ou encore gagner
un ascendant sur d’autres membres de l’organisation (voir
SamraFredericks, 2003). La dimension performative du discours est ainsi
étudiée, sans pour autant que ne soit présumée que les pratiques
discursives des acteurs produisent toujours les effets escomptés (voir
Patriotta et Spedale, 2009, par exemple).
2/ Le niveau de réalité auquel les données collectées sont censées
renvoyer. On peut ainsi distinguer, à grands traits, des conceptions
microscopiques du discours (qu’Alvesson et Sköldberg (2000) nomment « discours »
avec un d minuscule), dans lesquelles les données résultent ou refètent avant
tout des phénomènes individuels ou interinviduels (une subjectivité, un
ensemble d’interactions localisées, de dynamiques situées), et des conceptions
macroscopiques (qu’Alvesson et Sköldberg, 2000 nomment « Discours » avec
un D majuscule), pour lesquelles le discours est le fait ou participe de
dynamiques socio-économiques ou sociétales (le refet d’une idéologie, d’un corps
de connaissances ou encore d’une discipline), voir fgure 2.2.
FIGURE 2.2
Les diférents niveaux de réalité du discours
Source : adapté de Alvesson et Kärreman, 2000 ; Vaara, 2010.
32Recherche qualitative en sciences sociales Des méthodes qualitatives
Suivant ici Vaara (2010), les données de discours peuvent être
envisagées comme le fait :
• de dynamiques locales, situées, le plus souvent émergentes. C’est
la conception que retiennent les recherches s’inscrivant dans les
approches cognitives, ethnométhodologiques (Samra-Fredericks, 2003,
2005), ou celle relevant de l’analyse conversationnelle (Whittle et al.,
2014) ou de la psychologie discursive ;
• de processus et dynamiques collectives relevant d’un groupe
d’acteurs, d’une organisation ou d’un groupe d’organisations. Les travaux
portant sur les récits organisationnels (Barry et Elmes, 1997), les
anté-récits (Boje, 2001 ; Boje, 1995), les processus d’argumentation
déployés par les institutions et les organisations pour assoir la
légitimité de certaines pratiques (voir Vaara, Keymann et Seristö 2004 ;
Greenwood, Suddaby et Hinings, 2002) relèvent de ce niveau ;
• d’une idéologie, d’un savoir ou d’une discipline qui structurent plus ou
moins fortement notre manière de voir le monde. C’est la
perspective que défendent les travaux, qui, suivant ici Foucault, cherchent
à mettre en évidence le caractère disciplinaire de certains discours,
notamment ceux portés par le management stratégique (Knights et
Morgan, 1991 ; 1995), les ressources humaines (Townley, 1993) pour
justifer l’adoption de certaines pratiques de contrôle (voir Ezzamel,
Willmott et Worthington 2008). Cette perspective est également
embrassée par ceux qui, suivant ici Habermas, s’interrogent quant
aux effets des différentes formes de rationalité à l’œuvre dans les
discours circulants sur la subjectivité des acteurs (i.e., les individus
embrassent-ils la rationalité techniciste dominante dans les médias ?
ou au contraire s’en démarquent-ils ? voir Hancock et Tyler, 2004).
Ces niveaux d’analyse ne sont pas imperméables les uns aux autres.
L’analyse critique du discours développée par Fairclough (2010) considère
ainsi qu’un discours entremêle ces différents niveaux, à charge pour le
chercheur de montrer les effets réciproques des discours circulants et des
interactions et conversations entre acteurs, et de mettre à jour la
complexité de la fabrique du social. Pour d’autres chercheurs, notamment ceux
s’inscrivant dans une conception ethnométhodologique du discours, cette
distinction entre niveaux est vaine : le matériau empirique, quand bien même
il relève d’une production locale et contextuelle – une conversation par
exemple –, actualise toujours les règles et normes discursives en vigueur
dans la société à une époque donnée, actualisation au travers de laquelle
les rapports de pouvoir et résistance s’exercent effectivement (voir, à ce
propos, Heritage, 2004) ; si bien que l’on peut considérer qu’un même
matériau entremêle toujours des aspects microscopiques et macroscopiques.
Le croisement de ces deux dimensions (relation entre discours/réalité et
niveau de réalité) permet de distinguer, à grands traits, quatre statuts pour
les données collectées (voir fgure 2.3).
33Recherche qualitative en sciences sociales
FIGURE 2.3
Statuts des données de discours
Du côté des conceptions musculaires du discours, on pourra envisager
les données collectées comme expression :
• de la subjectivité, des interprétations et des processus de
construction de sens des acteurs comme peuvent le faire les travaux portant
sur la construction du sens par exemple ;
• d’idéologies, de corps de connaissances ou de pratiques sociales
comme peuvent le faire les travaux s’inscrivant dans une perspective
critique. Le travail d’Hancock et Tyler (2004), par exemple, met en
évidence que le discours managérial sur l’excellence colonise la presse
populaire magazine en invitant les gens à gérer leur vie en s’appuyant
sur les principes de l’excellence de Peters et Waterman ; principes
qu’adoptent certains lecteurs.
Du côté des conceptions transitoires ou découplées du discours, on
considèrera les données collectées comme :
• un ensemble de pratiques discursives, de performances situées,
localisées, au travers desquelles les acteurs déploient des compétences
linguistiques particulières, sans pour autant que ne soit préjugé
quelque lien avec ce qu’ils pensent ou ressentent. C’est l’angle que
retient Samra-Fredericks (2003) dans son analyse d’une réunion
stratégique entre managers ; Whittle et Mueller (2011) dans leur étude
34Recherche qualitative en sciences sociales Des méthodes qualitatives
des pratiques discursives de mise en accusation des membres du
parlement britannique et de justifcation des banquiers lors de la com -
mission d’enquête ayant fait suite à la crise fnancière. Quoique se
démarquant d’une conception musculaire du discours, ces recherches
montrent qu’ils ne sont pas sans effet sur la réalité sociale étudiée
– en termes d’actions stratégiques, d’équilibre des pouvoirs dans
l’organisation par exemple –, investissant ainsi la dimension
performative du discours ;
• l’expression de normes de langage, de vocabulaires issus de
discours circulants, qui sera alors envisagée comme découplée, voire
en contradiction avec les pratiques réelles des managers. Le travail
d’Alvesson et Sveningsson (2003) sur les discours des managers
portant sur les bonnes et les mauvaises pratiques de management dans
les entreprises de biotechnologies illustre bien une telle conception.
La variété des réponses qu’inspire le tournant discursif à la question de
la nature des données de discours enjoint le chercheur à spécifer le statut
qu’il accorde à ces données qu’il a collectées. Cette variété appelle
également le chercheur à intensifer l’analyse de ce matériau, en considérant
qu’un discours peut entremêler, à des degrés divers, différents niveaux
de réalité sociale. Dès lors que l’on s’éloigne d’une conception musculaire
du discours, un entretien sur le leadership avec un manager pourra ainsi
successivement être examiné sous l’angle des pratiques discursives et des
compétences qu’il déploie dans ce cadre, des effets qu’il souhaite produire
(i.e., en termes de management de l’impression, d’identité professionnelle,
de légitimité), ou encore du contexte social, historique et politique qu’il
actualise au travers de son discours (les idées exprimées reproduisent-elles,
se démarquent-elles, contestent-elles les discours circulants, les
institutions en place, certaines valeurs ou intérêts ?).
À un niveau plus général, ces réfexions invitent à nuancer le pouvoir ou
la force supposé du discours collecté, en évitant de rabattre la réalité
sociale à un phénomène discursif situé, localisé – ce qu’Alvesson et Kärreman
(2000) appellent le réductionnisme linguistique –, ou de considérer
inversement que le discours est toujours l’expression d’une idéologie dominante,
masquant par là la variété, les nuances et contradictions qu’il porte.
Le questionnement portant sur le statut des données collectées peut
être déplacé pour se porter sur celui de la production scientifque
ellemême, autrement dit sur l’interprétation que produira le chercheur des
données collectées.
Interroger les discours scientifques : les tournants critique et réfexif
Cette interrogation est, pour rappel, en partie issue d’une critique
formulée à l’encontre des méthodes de codage des données, méthodes qui,
35Recherche qualitative en sciences sociales
pour certains, derrière une apparente neutralité, tendent à privilégier des
interprétations causales, mécaniques, et essentiellement technicistes des
phénomènes.
En s’inspirant d’Alvesson et Deetz (2000) et de la réfexion menée sur
le statut des données, on retiendra deux dimensions pour appréhender les
origines et les effets des discours scientifques produits par le chercheur.
1/ Le positionnement du discours produit à l’endroit de l’ordre social
et du discours dominant sur cet ordre. Le discours scientifque peut ainsi
contribuer, d’un côté, par les explications, descriptions et prescriptions qu’il
propose à une conception de l’ordre social comme étant un ordre naturel,
harmonieux qu’il s’agit dès lors de décrire ou de reféter avec le plus de vali -
dité possible. Le langage, les descriptions théoriques, dans ce cadre sont
traités comme des agents neutres ou transparents permettant de défnir
l’ordre social en vigueur. Dans cette perspective, les éléments de variété,
de confits, les ambivalences ou contradictions sont envisagés comme des
problèmes que la recherche va identifer pour éventuellement contribuer à
les traiter. D’un autre côté, le chercheur peut considérer que les tensions,
confits, contradictions constituent des traits caractéristiques du monde,
du langage et des théories elles-mêmes. Dans la tradition de l’École de
Frankfort ou dans la lignée des travaux de Foucault ainsi, les discours
privilégiant l’ordre sont envisagés comme des éléments de répression du hasard
et du désordre qui caractérisent les fonctionnements humains. Le discours
scientifque du chercheur visera dès lors à rompre avec cette conception
qu’il considère comme une forme d’objectivation et de légitimation d’un
ordre profondément inégalitaire, pour souligner la variété, la
fragmentation, le mouvement, et les luttes d’intérêts qui animent les organisations
sociales.
2/ Les productions scientifques peuvent en second lieu être distinguées
en fonction de l’origine des concepts qu’elles mobilisent. Certains courants
théoriques s’appuient essentiellement sur la description des pratiques
matérielles et discursives des membres des organisations
(l’ethnométhodologie, l’interactionnisme interprétatif de Denzin, l’interactionnisme
symbolique), alors que d’autres auront recours à des concepts issus de théories
existantes (approches systémique, contingente par exemple), concepts qui
seront éventuellement précisés, amendés au contact de la réalité sociale
étudiée.
Ces deux dimensions permettent de distinguer, à grands traits, quatre
positionnements pour la production scientifque en management (voir f -
gure 2.4).
36Recherche qualitative en sciences sociales Des méthodes qualitatives
FIGURE 2.4
Origines et efets des discours scientifques produits
Source : inspiré d’Alvesson et Deetz, 2000, p. 14.
• Un positionnement qui va considérer, conformément aux traditions
positivistes et du réalisme critique, que son objet vise principalement
à mettre à jour et expliquer l’ordre social en vigueur. Les méthodes
s’appuient sur la codifcation, la recherche de régularité, la normalisa -
tion de l’expérience en vue de produire des explications valides des
phénomènes. La recherche menée par Brown et Eisenhardt (1997),
qui compare les dispositifs d’organisations des projets de neuf
organisations innovantes plus ou moins performantes, illustrent bien ces
principes et objectifs.
• Pour les chercheurs s’inscrivant dans le courant interprétatif, la
production scientifque vise principalement à comprendre la réalité
sociale telle que construite par les actions et interprétations des acteurs.
Sans remettre en cause l’existence d’un ordre social, les travaux de
recherche s’inscrivant dans cette perspective considère que cet ordre
est une production située réalisée par les acteurs eux-mêmes, de
leurs interprétations et pratiques sociales ; interprétations et
pratiques, qu’il s’agit dès lors de mettre à jour. Quoique se démarquant
nettement d’une conception stable et immanente de l’ordre social,
les travaux de Weick peuvent être rapprochés de cette conception du
discours scientifque ( Allard-Poesi, 2005).
37Recherche qualitative en sciences sociales
• Les recherches situées au-dessous de l’axe horizontal s’inscrivent
en rupture tout à la fois avec cette vision consensuelle de la réalité
sociale et la conception transparente, non problématique du langage
qu’elle véhicule. Les travaux s’inscrivant dans le courant postmoderne
(voir Allard-Poesi et Perret, 2002 pour une revue) soulignent ainsi le
caractère confictuel, changeant, contradictoire du sens et de la réa -
lité sociale étudiée, mais également de la production scientifque
ellemême. Cette dernière, parce que véhiculée par le langage qui impose
ses catégories et distinctions (Chia, 1995), est envisagée comme une
fction. Le chercheur, dans ce cadre, doit s’interroger quant à son
statut d’auteur, aux effets de domination et de répression induits par ses
écrits, pour éventuellement laisser la place à d’autres voix, d’autres
interprétations, dont celles du lecteur.
• Les travaux s’inscrivant dans une conception critique (inspirés de
l’École de Frankfort, de Foucault, notamment) enfn, considèrent que
s’il existe un ordre social dont on peut décrire les modalités de
fonctionnement, ce dernier est par nature confictuel, objet de lutte d’inté -
rêts, de rapports de pouvoir et de distorsion dans la communication.
Or les méthodes scientifques classiques tendent à privilégier et légi -
timer l’ordre en vigueur. Les travaux s’inscrivant dans les théories
critiques cherchent ainsi à mettre en évidence les biais dont sont l’objet
les productions scientifques orthodoxes (à la faveur d’une rationa -
lité instrumentale, des intérêts de certains au détriment d’autres, par
exemple – voir Shrivastava, 1986 ; Perret et Huault, 2009, pour une
analyse du discours stratégique ; Allard-Poesi et Hollet-Haudebert,
2012, 2014, 2017 pour une étude critique des méthodes de mesure de
la souffrance au travail).
Ces deux dernières conceptions de la production scientifque, qui
connaissent une infuence croissante dans la recherche européenne en ma -
nagement, ont accompagné, si ce n’est suscité, d’importantes évolutions
dans les recherches qualitatives, qu’elles revendiquent ou non directement
l’appartenance à l’un ou l’autre de ces courants de recherche.
La tradition critique enjoint la recherche qualitative à prendre en compte
l’inscription historique et politique des théories qu’elle emprunte. Il s’agit
ainsi de dénaturaliser la production scientifque, autrement dit de chercher
à voir comment des phénomènes qui nous apparaissent comme évidents
(le changement, le leadership, l’apprentissage par exemple) sont le fait de
pratiques sociales et de discours socialement et historiquement construits.
Que l’on adopte une perspective microscopique (on cherchera alors à
montrer comment des normes, pratiques, discours et micro-pouvoirs locaux
s’assemblent pour produire des réalités, voir Vaara, Sorsa et Pälli, 2010 par
exemple), ou macroscopique (on mettra en lumière les rôles des discours
circulants, des conditions économiques et structurelles dans la production
et reproduction de ces réalités, voir Knights et Morgan 1991, 1995), une
38