Revue Défense Nationale N°851 - JUIN 2022
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Guerres technologiques et rivalités politiques

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Date de parution 01 juin 2022
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Exrait

RDN Guerres technologiques et rivalités politiques
« Il est une espèce de consentement à la guerre que donnent seulement l’atmosphère, l’acoustique et l’humeur du monde… » Jean Giraudoux
Revue Défense NationaleMensuel  Juin 2022
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Éditorial rois mois d’une guerre qui semble sans fin. Une opération spéciale militaire somTbres des deux guerres mondiales qui ravagèrent notamment le continent européen d’un côté, une guerre totale de l’autre avec une nation unie face à l’ennemi. Une guerre dont la violence à l’heure de la technologie rappelle les heures et dont visiblement les cicatrices ne sont pas guéries. Une guerre où la population ukrainienne est autant la cible que les combattants, malgré les dénégations de la partie russe. Une guerre où les systèmes d’armes – souvent identiques de part et d’autre, car de conception soviétique – sont utilisés avec des doctrines totalement différentes. Agilité et subsidiarité, complémentarité entre soldats professionnels, volontaires, mili-ciens et des citoyens solidaires d’un côté. Pesanteur hiérarchique, manque d’initiative, logistique défaillante, une opinion publique abreuvée d’une propagande s’efforçant de masquer l’ampleur des difficultés tactiques sur le terrain, de l’autre. Et depuis ce 24 février, les pièces de l’échiquier géopolitique ne cessent de se mouvoir et de surprendre. La Suède et la Finlande, membres de l’Union européenne, mais à la neutralité longtemps affirmée, demandent à rejoindre l’Otan. L’UE, si peu concernée par les questions de défense, constate que lesoft powerne suffit plus et remet en cause bien des aspects de sa politique dont le financement des industries de défense jugé hier négativement et aujourd’hui perçu comme prioritaire. Effectivement, un nou-veau rideau de fer s’est abattu à l’Est, avec des conséquences dont on mesure mal encore l’ampleur. Déjà, la mondialisation de la guerre est un fait avec l’accélération de la hausse de certaines matières premières comme les céréales. Déjà, on s’interroge pour savoir comment nourrir certaines nations, en particulier du Sud. Les schémas économiques qui avaient vu la Russie être intégrée dans les réseaux de la mondialisation doivent être revus dans l’urgence. Les incertitudes stratégiques ne cessent de croître chaque jour car, jusqu’à présent, seules les armes parlent. Le temps de la diplomatie n’est pas encore venu. Le paradoxe du moment ou le hasard des choix font que le dossier de la chaire des Grands enjeux stratégiques de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dirigée par Louis Gautier, porte sur les guerres technologiques et les nouveaux espaces de conflictua-lité. Les réflexions proposées ici se révèlent particulièrement pertinentes au regard de la guerre actuelle aux portes de l’Europe. Certes, on a souvent écrit sur l’hybridité de la guerre, les approches indirectesviale cyber et la désinformation, la transformation des tactiques avec le numérique comme outil principal. Cette guerre mêle surtout aussi bien e e des armements mis en service au début du XX siècle que les technologies du XXI . D’où cette formule de guerre « bâtarde » qui s’applique à ce conflit majeur. Celui-ci va nous obliger à s’assurer que notre politique de défense puisse répondre à ce contexte stratégique qui va modifier durablement les déséquilibres du monde. C’est un chantier majeur qui s’ouvre avec la question des déficits publics, mais il ne faudrait pas sacrifier telle capacité, car peu concernée au regard de cette guerre essen-tiellement terrestre, alors même que la Chine, notamment, poursuit son jeu de go ailleurs. LaRDNpoursuivra ces réflexions sur ces mutations tout au long des mois à venir. Il y va de l’avenir de notre indépendance, de notre souveraineté et donc de nos libertés. Jérôme Pellistrandi –Rédacteur en chef
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Sommaire JUIN 2022
PréambuleLe pari de la parole HERVÉ GRANDJEAN L’expression « Grande Muette » est devenue bien désuète au regard de la réalité. Le ministère des Armées est engagé depuis de nombreuses années dans une politique d’expression et de communication, afin de faire comprendre la réalité de notre défense. C’est une exigence de légitimité au regard de nos concitoyens.
Guerres technologiques et rivalités politiques
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Avant-propos LOUIS GAUTIER La guerre bâtarde (Ukraine, guerre hybride, guerre ouverte et technologie) LOUIS GAUTIER La guerre en Ukraine pourrait être qualifiée de « bâtarde » tant elle mêle de nombreuses formes de guerre et donc de risques de dérapage. Guerre conventionnelle interétatique de haute intensité, guerre hybride avec des cyber-opérations et des manipulations des opinions publiques et chantage nucléaire assumé par Moscou. Nouvelles formes de compétition dans l’espace XAVIER PASCO L’espace est redevenu un champ de compétition, non seulement entre les États comme dans les années 1960, mais avec de nouveaux compétiteurs dont l’industrie privée avec le «New Space» lié àInternet. Les ambitions sont affichées et les investissements de plus en plus importants tant la concurrence est forte. La France encourt-elle un risque de déclassement technologique et géopolitique ? MICHEL DUCLOS Les bouleversements géopolitiques des dernières années – accélérées par la guerre en Ukraine – remettent en question la position de la France. Celle-ci pourrait subir un déclassement sur la scène internationale, mais elle dispose d’atouts qu’il conviendra de renforcer dans les années à venir, notamment sur le plan économique. Les technologies aérospatiales comme marqueurs de puissance des États BRUNO SAINJON Les technologies aérospatiales sont des marqueurs de puissance pour les États ambitieux dans la défense. La France a développé des compétences exceptionnelles – dans une certaine discrétion – autour de la dissuasion. Cet effort doit être poursuivi et amplifié afin de conserver notre crédibilité et notre autonomie stratégique. Maîtriser les effets en maîtrisant les technologies : enjeux de l’autonomie stratégique en Europe ÉRIC BÉRANGER L’autonomie stratégique de la France est un des piliers de notre politique de défense. Celle-ci s’inscrit dans une perspective européenne. Or, certaines critiques à l’égard des industries d’armement constituent une dif-ficulté croissante pour les financements indispensables au développement de la BITD.
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L’Europe de l’armement : enjeux technologiques et industriels pour la France et condition de l’affirmation géostratégique de l’UE JOËL BARRE La France a une ambition forte pour renforcer son autonomie stratégique avec une BITD solide et soutenue par des programmes cohérents. La dimension européenne est un des axes de progression permettant de répondre aux défis de demain. La France,viala DGA, y participera pleinement. L’espace, lieu particulier des rivalités politiques et technologiques ISABELLE SOURBÈS-VERGER L’espace, après avoir été l’objet d’une compétition majeure entre les États-Unis et l’URSS, est aujourd’hui un lieu particulier pour les rivalités politiques et technologiques d’acteurs de plus en plus nombreux, éta-tiques ou privés. Les projets sont ambitieux et montrent un intérêt croissant pour l’espace. Guerre à distance : le point de vue des équipages de drones CAROLINE MORICOT Le pilotage des drones a modifié le rapport entre l’équipage et la machine par absence de liens physiques. Cela a entraîné des évolutions profondes pour la compréhension de la mission. Le temps et l’usage permet-tront d’améliorer l’appréhension d’un système complexe et novateur. La « Patrie bleue » de la Turquie : un défi pour l’Europe en Méditerranée orientale ALEXANDROS DIAKOPOULOS La doctrine de la « Patrie bleue » développée par la Turquie révèle des ambitions expansionnistes souhaitées par Ankara. Utilisant la montée en puissance de sa force militaire et agissant sur un éventail très large de modes d’action, la Turquie bouscule l’ordre régional en Méditerranée.
Guerre en Ukraine
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Des Russies pour des lanternes… HÉLÈNE BLANC Tout le monde s’est illusionné sur Vladimir Poutine en croyant avec bonne foi sa bonne volonté. En fait, il a toujours agi comme un ancien agent du KGB, mû par une idéologie nationaliste et autoritaire, avec la nos-talgie de l’Empire tant tsariste que soviétique. Le réveil est donc douloureux et inquiétant. Quand l’Otan de l’après-guerre froide s’ouvrait à l’Est JEAN DE LA GUÉRIVIÈRE Après des décennies de confrontation, la fin de la guerre froide vit l’arrivée à Bruxelles des premières délé-gations venant de l’Est et particulièrement de Russie. La curiosité pour cette ouverture et ces visites suscita alors un intérêt médiatique fort, les Russes apparaissant comme des quasi-extraterrestres. Les conséquences de la guerre en Ukraine dans le bassin méditerranéen PIERRE RAZOUX La guerre en Ukraine a de multiples conséquences dans le bassin méditerranéen et les pays limitrophes. Les inquiétudes sont nombreuses dont l’épineuse question alimentaire. Les États favorables à la Russie restent prudents et tous observent avec attention les évolutions du conflit.
Histoire militaire- L’Otan : de la chute du mur de Berlin à la guerre en Ukraine (II) De son élargissement à la guerre en Ukraine CLAUDE FRANC Après la chute du mur de Berlin, l’Otan a connu des difficultés pour s’adapter aux évolutions géopolitiques. Le 11 septembre 2001 a relancé l’Alliance, mais celle-ci avait perdu en dynamisme en raison du désintérêt amé-ricain. La guerre en Ukraine a brutalement rebattu les cartes.
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Programme de laRDNen ligne, p. 160
Chronique
Une analyse géopolitique de la guerre en Ukraine CHRISTIAN GIRARD La guerre en Ukraine peut être lue à l’aune d’une approche géopolitique prenant en compte la dualité continents-océans. Ce conflit n’est pas uniquement entre deux États et s’inscrit dans un cadre bien plus large avec la Chine qui devient le premier compétiteur des États-Unis. L’OSCE à l’heure de l’Ukraine GUY VINET L’OSCE a failli en Ukraine en raison des limitations à son action, sciemment voulues par les États-membres. L’outil lancé à partir de 1975 conserve cependant une pertinence et pourrait avoir un rôle à jouerpost-conflit. À condition que certains États, dont la Russie, acceptent de soutenir l’OSCE en lui donnant les moyens d’agir. Le conflit russo-ukrainien (II) : les aspects tactiques CLAUDE FRANC Les premières analyses des tactiques du conflit russo-ukrainien sont riches d’enseignements sur l’organisa-tion du commandement et le soutien. Les retombées du Retex seront nombreuses pour l’Armée de terre avec la nécessité d’en tirer les bonnes conclusions pour conduire des opérations dans une guerre symétrique.
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Chantal Delsol :La Fin de la ChrétientéHervé Beaumont :Mirage 2000 – L’histoire dans l’Armée de l’air de 1974 à nos joursXénophon :Les Dix-Mille
Recensions
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Le pari de la parole
Hervé Grandjean
Porte-parole du ministère des Armées. uette », « taiseuse », « silencieuse », les qualificatifs ont longtemps ta«nt cetteMdiscrétion supposée contraste avec l’adhésion massive et sincère que les afflué pour évoquer la relation entretenue entre l’institution militaire et l’exercice de la parole. Une réputation aussi tenace qu’incongrue, armées suscitent aujourd’hui chez nos compatriotes. De paradoxe il n’est qu’en apparence seulement, pour peu que l’on prête attention aux multiples formes d’expression mobilisées par le ministère des Armées et à sa volonté de faire connaître ses missions. Parce que nos militaires savent en effet que la « voie des armes » ne peut suffire à convaincre les Français du bien-fondé et de la richesse du travail mené en leur nom, ils ont mieux que quiconque compris que la « voix des armes » est un préalable à l’action et la condition de sa continuation. C’est le sens de la communication institutionnelle du ministère des Armées et le rôle de son porte-parole que d’honorer cette ambition par l’élaboration, l’organisa-tion et la diffusion de messages à l’attention des médias et des populations.
Un siècle d’expression S’il est coutume de considérer que le silence de l’institution militaire lui est consubstantiel, cette association est en réalité le produit d’une histoire dont on peut aisément identifier la source et, par voie de conséquence, l’inactualité.
La «grande muette», une vieille rengaine Elle est liée à l’émergence d’une périphrase ayant fait florès bien au-delà de son contexte d’origine, quand l’institution militaire est devenue la « Grande muette ». Impossible pourtant de comprendre la célèbre formule sans la relier précisément e au 27 juillet 1872, date à laquelle la III République décide de priver les militaires de leur droit de vote par la promulgation de la « loi Cissey ». Un choix fort, justifié par la méfiance du pouvoir républicain de l’époque envers des armées accusées (1) d’avoir soutenu deux décennies durant l’empereur déchu Napoléon III , et qui ne constitue ainsi en aucune façon un référentiel pertinent. De toute évidence, il ne fait ni écho à la situation présente de nos soldats, dont les droits ont depuis été res-titués, ni à la question de la communication et de la parole publique au sens strict.
(1) Marie-Hélène Renaut : « Être soldat et citoyen en France de la révolution à la libération »,Revue Juridique de l’Ouest, 2010/2, p. 233-256.
Revue Défense Nationale n° 851 - Juin 2022
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PRÉAMBULE
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La communication, une expertise précoce
Ce serait d’ailleurs justice que de souligner la précocité dont le ministère des Armées a fait preuve dans la mise en place d’outils performants et d’équipes (2) compétentes au service de la diffusion de l’information et de la communication . De l’apparition en 1915 des Sections photographique et cinématographique des (3) Armées (SPCA), avec leurs « soldats de l’image » , jusqu’à leur continuation en 2001vial’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), en passant par l’instauration en 1969 du Service d’information (4) et de relations publiques des Armées (Sirpa Central) devenu en 1998 l’actuelle Délégation à l’information et à la communication de la Défense (Dicod), il faut rendre hommage à celles et ceux qui ont bâti tout au long d’un siècle un dispositif de communication robuste.
Le porte-parolat, une activité croissante er Une organisation renforcée le 1 janvier 2021 par la création d’un porte-parolat propre au ministère des Armées, venu répondre à une double nécessité. D’une part, un besoin spécifique d’expression sur les enjeux de défense, à destina-tion des journalistes et de l’opinion publique, gage de réactivité à court terme face à une demande d’information ou de clarification, et de rayonnement à long terme, par une mise en valeur de la totalité du champ d’action de l’institution militaire. D’autre part, comme on l’observe également dans d’autres ministères régaliens – Intérieur, Justice, Affaires étrangères – un besoin d’incarnation vis-à-vis de ces politiques publiques qui sont au cœur du fonctionnement de l’État et, ce faisant, au centre de crises d’ampleur, génératrices d’interrogations.
Quatre défis contemporains
Pour le ministère des Armées, le recours à la parole publique est donc pro-fondément lié à l’action. Il n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’accomplir quatre finalités principales que sont la transparence démocratique, l’assurance de légitimité, l’impératif de recrutement et la garantie de lisibilité.
Faire connaître, un défi démocratique
Un premier défi relève d’abord d’une exigence de transparence démocra-tique, c’est-à-dire d’une forme de reddition de compte. Il concerne en particulier les efforts financiers consentis par nos compatriotes avec l’impôt, une participation massive – avec près de 41 milliards d’euros en 2022, le budget du ministère des
(2) Caroline Ollivier-Yaniv :L’État communiquant; Paris, Presses universitaires de France, 2000. (3) Bénédicte Chéron : « Les “soldats de l’image” au cœur des enjeux de communication de la défense française »,inÉric Letonturier (dir.),Guerre, Armées et Communication; Paris, CNRS Éditions, 2017. (4) Philippe Ratte, Jean Thyrard :Armée et communication, une histoire du SIRPA; Paris, Addim, 1989.
Armées est le deuxième de l’État – et malheureusement trop abstraite pour une partie de la population. Rares sont en effet celles et ceux qui, par le biais d’un ancrage familial, personnel ou géographique, sont régulièrement en prise concrète avec les enjeux de défense.
De cette absence de familiarité résulte un impératif : celui de rendre visible l’ampleur des actions quotidiennes entreprises par nos militaires et rendues pos-sibles par la contribution de nos concitoyens, sur des sujets aussi essentiels que la lutte contre la Covid-19 (hôpital de campagne, lits de réanimation, transferts de malades, acheminements de vaccins), la formation de nos jeunes, l’innovation de pointe et son impact sur l’économie, l’opérationSentinelleou les opérations exté-rieures. En ce sens, la communication est un démultiplicateur de l’action publique.
Faire comprendre, un défi de légitimité Un deuxième défi, pendant du précédent, emprunte ensuite au registre de la légitimité. Quand la transparence vise à « faire connaître », celui-ci s’attache à « faire comprendre » le bien-fondé des actions du ministère des Armées. Un enjeu particulièrement prégnant quand il s’agit notamment d’aborder les opérations extérieures auxquelles nos soldats ont récemment pris part, sujettes à des variations substantielles d’adhésion selon la cause défendue, l’intérêt poursuivi ou la gravité (5) de la menace .
Dans le contexte d’un combat qui prend désormais un tour information-nel, quelques événements peuvent suffire à infléchir les perceptions et, faute de (6) cohésion suffisante, à mettre en péril la pérennité de leur déroulé . Le constat se vérifie de nos jours au Mali où, par le truchement de récits fallacieux exploitant les ressorts de l’émotion, les armées françaises sont suspectées de tous les maux. Une désinformation éhontée est alors susceptible de se propager à une vitesse exponen-tielle dans les médias, sur les réseaux sociaux, et peut jouer un rôle moteur dans (7) l’évolution des conflits en cimentant les rancœurs .
En contrant ces stratégies d’érosion et de division utilisées par nos ennemis, la communication du ministère des Armées veille aussi à clarifier les raisons de son engagement. Il y va de l’unité de nos forces et de l’appui dont elles ont besoin de la part de nos compatriotes, pour lesquels le sens d’une opération peut s’estomper à mesure que celle-ci persiste à des milliers de kilomètres de chez eux, dans un espace situé dans un angle mort de leurs préoccupations quotidiennes. Les sacrifices réa-lisés sont alors difficilement acceptés s’ils ne sont pas rattachés, par un propos cohérent et clair, à une politique d’ensemble au service de la nation et, en l’espèce, au service de la lutte contre le risque terroriste sur notre propre territoire.
(5) Céline Belot : « “Backing our Men”. Comprendre le soutien des Français et des Britanniques à leurs forces armées », Gouvernement et action publique, n° 4, 2013, p. 595-619. (6) Benoît Royal :La Guerre dans l’opinion publique; Paris, Économica, 2012. (7) François-Bernard Huyghe :La Désinformation. Les armes du faux; Paris, A. Colin, 2015.
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PRÉAMBULE
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Faire envie, un défi de recrutement Un troisième défi, non moins important, répond parallèlement aux besoins de recrutement des armées, consécutifs à la suspension de la conscription obliga-toire en 1996 et à leur indispensable professionnalisation. Plutôt que de « faire connaître » ou de « faire comprendre », il s’agit là de « faire envie ». Pour le dire autrement, de susciter des vocations chez une jeunesse qui place l’accès à l’emploi parmi ses préoccupations majeures et pour laquelle le ministère des Armées, avec ses 26 000 postes à pourvoir l’année passée – d’analyste cyber à boulanger en pas-sant par pilote de char – est un débouché de choix. Tâche pour ce dernier de formuler un discours capable de mettre en valeur les nombreux atouts de la carrière militaire (camaraderie, engagement, savoir-faire de pointe) sans en édulcorer les contraintes. Un cadrage absolument essentiel, au risque de recruter des combattants peu conscients des caractéristiques d’une fonc-tion singulière, en décalage relatif avec une société proposant d’autres logiques de (8) valorisation de la place des individus et de leurs vies .
Faire corps, un défi de lisibilité
Un quatrième défi, probablement le plus récent, a enfin trait à une garantie de lisibilité. Dans un moment où les progrès des technologies de communication font jaillir une pluralité de voix dans le paysage de défense, nécessité s’impose de « faire corps » autour d’une confiance commune, seule capable de garantir le par-tage d’expériences individuelles et la valeur de la parole institutionnelle.
Car si certains s’inquiètent de la capacité inédite que possède chaque mili-taire de partager son vécu et de le diffuser, qu’il s’agisse d’un réseau social, d’un (9) blog, d’une revue ou d’unpodcast, cette évolution esta contrarioune chance . En complément de la parole publique du ministère des Armées, elle est la manifesta-tion d’un engagement dont nos soldats sont les meilleurs ambassadeurs : tous les discours sur l’évacuation de nos ressortissants en Afghanistan ou la réassurance aux frontières des pays de l’Otan manqueraient de cette pâte humaine primordiale s’ils n’étaient pas relayés par le témoignage d’un commandant de base, d’un pilote ou d’un logisticien aux prises avec l’action.
Reléguant définitivement son mutisme proverbial, l’institution militaire communique aujourd’hui à hauteur de femmes et d’hommes, multipliant ses sources d’expression et ses canaux de diffusion. Pour qu’en matière de défense (10) aussi, le son sache, selon la formule de Julien Gracq, « tenir tête au sens » , le pari de la parole n’est autre que la condition du lien Armée-Nation.w
(8) Éric Letonturier : « Guerre et paix : la communication s’engage »,inÉric Letonturier (dir.),op. cit. (9) Marc Hecker, Thomas Rid : « Les armées doivent-elles craindre les réseaux sociaux ? »,Politique étrangère, n° 2, 2012, p. 317-328. (10) Julien Gracq :En lisant, en écrivant; Paris, José Corti, 1981, p. 147-148.
Mots-clés : porte-parole, Dicod, Grande Muette, légitimité.
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