Le pays de la terre perdue, tome 2 : L hiver
170 pages
Français

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Description

Dans le second volet de ce récit fantastique, Nadine poursuit sa quête. Après avoir exploré son nouveau territoire, elle doit préparer sa survie à l’hiver. Sans technologie, pourra-t-elle faire face aux dangers de la nature déchaînée?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782895710684
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Pelletier, Suzie, 1954-
Le pays de la Terre perdue
L’ouvrage complet comprendra 6 v.
Sommaire : t. 2. L’hiver.
ISBN 978-2-89 571-067-7 (v. 2)
I. Titre. II. Titre : L’hiver.

PS8631. E466P39 2013 C843’.6
C2012-942 845-0
PS9631. E466P39 2013

Révision : Patrice-Hans Perrrier et Thérèse Trudel
Infographie : Marie-Eve Guillot
Photographie de l’auteure : Sylvie Poirier

Éditeurs : Les Éditions Véritas Québec
2555, avenue Havre-des-Îles, suite 118
Laval, (QC) H7W 4R4
450-687-3826
www.leseditionsveritasquebec.com

© Copyright : Suzie Pelletier (2013)
Dépôt légal : Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada

ISBN : 978-2-89 571-067-7 version imprimée
978-2-89 571-068-4 version numérique
À mon conjoint Denis,
qui, après 37 années de vie commune,
continue de m’encourager à pousser mes rêves
jusqu’au bout.
L’Humain modifie son environnement
pour survivre...
La nature en reste profondément
altérée.
Chapitre 1
Jour 154 — 15 décembre
— Une vraie nuit blanche, tout simplementféérique !
Emmaillotée dans ses vêtements de peaux, unepelle en os de cervidé dans une main, Nadine se tientdebout sur le toit de sa grotte. Immobile, perdue dansses pensées, elle respire profondément, laissant sespoumons se gorger d’air froid et faire circuler l’oxygène partout dans son corps. « L’hiver arrive pourde bon. Encore quelques mois, puis le printemps medélivrera de la Terre perdue et de son emprise ; il neme reste plus qu’à attendre patiemment la liberté. »
Elle ose à peine parler à haute voix tellement ledécor l’impressionne. Le ciel s’est enfin dégagé desnuages gris et bas qui l’encombraient depuis troisjours. Il s’est coloré d’un bleu nuit presque transparent. L’air froid rend la lumière encore plus vibranted’énergie. La température reste sous zéro maintenant,toutes les nuits. Les bruits intenses, si distinctifs de lanature d’ici, sont feutrés à cause de l’épaisse couchede neige floconneuse qui s’est accumulée au cours decette première tempête. Le vent léger, qui descend duplateau, soulève la poudre blanche pour la déposerplus loin, comme une farine qu’on laisserait échapperd’un sac percé et qui saupoudrerait le sol.
Ce point de repère temporel réconforte son cœur etlui procure une sensation déjà éprouvée durant son enfance. La première neige et sa magie. À ce petitplaisir se mêle un frisson d’angoisse... « Si la saisonfroide est arrivée, serai-je encore vivante pour voirarriver le printemps ? »
Ce soir, la lune reflète sa lumière crue sur la neige etlibère le paysage de l’obscurité habituelle des nuits auPays de la Terre perdue. Irréelle sensation que celled’apercevoir les contrejours des arbres, les courbesdes montagnes, l’immensité devant ses yeux. Car,depuis son point de vue, elle aperçoit une partie dela Terre Perdue, son pays à elle. Seul l’océan, qu’elledevine plus à l’ouest, lui apparaît comme une massesombre, presque noire. Elle tend l’oreille. Trop loinpour entendre les vagues se casser sur la plage. Levent d’est empêche les effluves de la mer de se rendrejusqu’à son nez. Elle n’entend même pas la rivière quicoule à 500 mètres au sud. La ouate filtre les bruits etrecouvre toute la verdure.
Le paysage prend vie, sous les rayons de lune ; ilse teinte d’un magnifique gris pâle, bleuté. Le grandmanteau, recouvrant le sol et la végétation, scintillede mille pépites d’argent. Nadine a l’impressiond’évoluer dans un rêve, son imaginaire lui indiquantun monde féérique, mystique, intemporel. La légèrebrise chante à ses oreilles en caressant son visage.Les oiseaux nocturnes et les prédateurs, tapis dansles sous-bois, voient leurs habitudes dérangées par latempête. Ils attendent, n’osant pas laisser leurs tracessur la neige fraîche.
Nadine n’a pas ressenti un tel bien-être depuis fortlongtemps. Cette tranquillité... cette paix… Sa vie, aucontraire, a toujours été une course contre la montre.Mariée, travaillant à l’extérieur du foyer, mère de famille puis grand-mère, les horaires trop chargésl’ont tenue en haleine durant toute sa vie. Sa retraite...elle n’a pas eu le temps de la savourer. Un matind’avril... plutôt un matin de juillet... elle s’est réveilléesur une montagne, seule avec son bagage de trekkinget une réserve de nourriture suffisante pour affrontercinq jours d’expédition. Depuis, une urgence encoreplus radicale s’impose à son quotidien : la survie ! Ellecherche à retourner chez elle. Elle a marché longtemps.Elle n’a trouvé ni le chemin, ni personne pour l’aider.Prévoyant un long hiver, elle a aménagé une grotte,son refuge, y vivant avec Lou, ce bébé adopté suiteau massacre de la louve abandonnée par la meute, etAllie la pouliche esseulée. Ses deux protégés devenusses compagnons d’aventure lui apportent tendresseet complicité, chacun à sa façon.
Dans la lumière blafarde de minuit, Nadine examineson accoutrement. Ses bottes en peau de chevreuil luiarrivent aux genoux ; son grand manteau en fourrurerecouvre presque tout son corps ; ses mains sontprotégées par des mitaines de lièvre. Elle touche satête, replace son chapeau de renard, qu’elle a cousuavec la même forme que les couvre-chefs qu’elle etAlex avaient rapportés de leur voyage en Équateur :ces couvre-chefs quichuas tricotés aux couleurs vives,ronds comme des bols, collés aux cheveux et dont lesdeux oreillettes se terminent en languettes qu’on attache sous le menton. Les appréciant particulièrementdurant la saison froide, elle en a copié le modèle. Samère serait fière d’elle. Elle sourit en repensant à tousses cours de couture avec la détestable sœur Crochet :ils lui auront bien servi avec le temps.
Sous ces couches de fourrure prélevées à la force deses bras et de son courage se cache une femme étrangement rebelle et déterminée. Émue jusqu’au fondde l’âme, la quinquagénaire regarde autour d’elle.Le patio qu’elle a emménagé au cours de l’automne,sur le toit de sa grotte, est enseveli sous un mètre deneige. Quand elle respire l’air froid, son souffle libèreune légère vapeur. Quelle température fait-il ? Ellen’a pas de thermomètre pour la mesurer. Ici, dans cepays rude, elle évalue ses conditions de vie selon sonexpérience. En ce moment, ses doigts gèlent malgréles moufles. Ses références d’un autre monde luireviennent, celles de Montréal lui font penser qu’ilfait à peu près -10  o C. Et elle se sent terriblement etirrémédiablement seule, dans cette première nuithivernale.
Nadine lève les yeux vers un ciel magnifique. Puis,un sourire taquin sur les lèvres, elle se couche surle dos ; écartant ses bras et ses jambes, elle trace sasilhouette sur le sol. Une petite voix dans sa tête luirappelle un souvenir : « Grand-maman, tu fais unange avec moi ? », lui souffle la voix de sa petite-filleChloé. Et, en guise de réponse, elle ajouterait : « biensûr que oui, ma puce », avec l’envie de la prendredans ses bras. Elle ferme les yeux, tentant de calmer lechagrin qui étreint son cœur en l’absence de sa famille.Quand les reverra-t-elle ? Elle calcule... à Montréal,l’hiver dure trois ou quatre mois, selon les années. Sic’est semblable ici, elle ne pourra pas reprendre sarecherche pour trouver la route vers Montréal avantle mois d’avril. Cent jours, cent vingt peut-être ; uneéternité. D’ici là, elle devra subir la saison froide en captivité et tenter, oui, seulement tenter, nuit aprèsnuit, de survivre.
La femme ouvre les yeux et dirige son regard vers leciel. Elle observe la voûte céleste, trouve rapidementl’étoile du Nord. Parmi les milliards de corps cosmiques scintillants, son regard est attiré par un pointrouge... elle se concentre pour mieux discerner cetobjet distinctif... Est-ce la planète Mars ? Elle fouillesa mémoire. Si c’était Jupiter, l’astre aurait plutôt unreflet blanchâtre... Saturne serait jaune... Il faut que cesoit Mars.
— Si j’avais un télescope, je pourrais vérifier...même de simples jumelles feraient l’affaire...
Pendant que l’écho de sa voix se répercute dans lesilence de cette magnifique voûte céleste, un soupirtremblotant s’échappe de sa gorge. Tout ce matérield’exploration se trouve dans un placard... à Montréal.Elle ferme les yeux un instant, pour chasser la mélancolie qui l’affecte chaque fois qu’elle pense à sa famille,sa maison, ses objets ; tout ce qu’elle tenait pour acquisen somme.
Du bout de sa mitaine, elle trace dans l’air, au-dessusde sa tête une ligne courbe le long de trois étoiles, puiselle repère rapidement les quatre autres qui formentle chaudron inversé de la constellation de la PetiteOurse. Elle poursuit son observation et trouve, justeen dessous, la Grande Ourse, elle aussi en forme dechaudron. Elle rit. Claude, un ami de son groupe detrekking, l’aurait reprise : « il faut dire Ursa Minor etUrsa Major. » La fascination de cet homme pour lesastres l’a toujours intriguée. Son sourire s’éteint et unelarme chaude glisse sur sa joue froide. Claude est sonami, bien sûr, mais il est aussi le partenaire d’affaires d’Alex. Arrive-t-il à réconforter celui qui a perdu safemme dans des circonstances si étranges ? Un cas dedisparition inusitée… inexplicable... Comment unepersonne peut-elle s’endormir un soir paisiblementdans son lit et disparaître comme ça ? Elle a retournéla question dans sa tête un million de fois depuis lesderniers 154 jours. Nadine s’est volatilisée ; sa viesereine à Montréal s’est aussi volatilisée.
Que fait Alex en ce moment ? Est-ce que son mari acessé de la chercher ? Après tout, elle est disparue deMontréal depuis huit mois. Comprend-il qu’elle tentede retourner chez elle ? Il doit être fou d’inquiétude...leurs enfants aussi, Dominique et Anne... Peut-êtrela croient-ils morte ? Non ! Sans la preuve du décès,sans avoir vu son corps sans vie, Alex et les enfantsne baisseront pas les bras. Ils ne cesseront jamais de lachercher. C’est certain.
Lentement, elle se relève, secoue la neige de sesvêtements. Elle écoute la nuit respirer... Un hibouhulule loin dans la forêt, côté nord. La faune nocturne, engourdie un moment par la tempête qui aenseveli son territoire de chasse, se réveille et sort desa torpeur. Elle regarde Lou se traîner difficilementen traçant un sillage sur la neige. Il renifle partout et ilaimerait chasser lui aussi, mais ses trop courtes pattesl’empêchent de bondir dans ce matelas ouaté. Unvéritable petit bouffon ! Ce petit être a pris une placeimportante dans sa vie d’errante ! Au Pays de la Terreperdue, il est devenu une raison de vivre. Elle lui arépété à maintes reprises sa profonde détermination detrouver le chemin qui la ramènera à Montréal. Nadinele prend dans ses bras, ce témoin de ses doutes.
Un hennissement... elle lève les yeux vers le sud. Auloin, elle voit une tâche sombre qui se déplace vers lagrotte. Elle sourit. C’est Allie, marchant dans la neigejusqu’au ventre, qui revient vers leur habitation aprèsune courte randonnée nocturne. Elle peine et progresse lentement alors que ses nasaux fument dans lefroid sec. Depuis le jour où sa mère s’est sacrifiée à unemeute de loups pour sauver la vie de son bébé, Allie adécidé d’unir sa destinée à celle de Nadine, la suivantpartout dans sa quête pour retrouver l’humanité. Lapouliche blonde est devenue à la fois une amie pourla femme solitaire et une grande sœur pour le petitloup.
Ils en ont connu des aventures tous les trois ! Pourse protéger des orages meurtriers, ce fut la courseà perdre haleine ; et, pour se frayer un chemin danscette nature riche et variée, ils auront entrepris d’interminables marches au gré des évènements qui seprésentaient. Elle se souvient de la première caverne,de l’Anse à Lou, puis de ce jour où elle a découvert laCaverne d’Ali Baba, la grotte et la forêt aux érables.Elle a pêché et chassé, construit son pont pour allerau-delà… de quoi ? Elle ne le sait toujours pas. Saseule certitude, c’est que sur cette pointe qu’elle aarpenté, de long en large, il y a toujours la mer qui luibloque la route.
Son corps se plie en deux. Le souvenir le plus pénibleque Nadine emporte avec elle n’est pas la maladie, nil’épuisement physique. Non, elle en a le souffle coupéen retrouvant cette détresse qui a failli la submerger.Arrivera-t-elle un jour à oublier les remords de cetépisode douloureux ? Quand elle a vu l’océan quibloquait sa route, en proie à un découragement sans fond, elle a voulu mourir. Elle a marché dans l’eaupour tenter d’étouffer sa respiration. Mais quelquechose l’a retenue. D’abord le petit loup qu’elle portaitdans le sac de transport accroché à son cou, mais aussicette volonté viscérale de vivre. Son espoir de rentrerchez elle était si fort, histoire de protéger sa famille dela douleur de la perte d’un être cher, tout cela sans lespourquoi et les comment qui auraient dû surgir. Ellen’a pas pu se donner la mort.
Si le Pays de la Terre perdue veut ma vie, crie-t-elledans la nuit, il devra venir me la prendre de force,lui-même !
D’ailleurs, Nadine fera tout pour contrecarrer lesplans de ce funeste ennemi. Elle porte sa main emmitouflée à son cou pour trouver la petite pochette quicontient un caillou noir, ramassé sur cette plage quia absorbé son tourment. Un mémento pour se souvenir de sa décision de vivre et de retourner à sa vied’avant. Non. Elle n’oubliera jamais ce moment où savie a failli basculer. Depuis, elle se méfie d’elle-même,de sa déprime, de ses tristesses, de sa trop grandeémotivité. Elle s’est endurcie le cœur pour blinder sasensibilité contre toute attaque de détresse psychologique, un peu comme des flèches venant de l’intérieurqui risqueraient de lui transpercer le cœur à chaquemoment.
Dans ses bras, la petite bête gigote et réclame saliberté totale.
— Mon petit pou ! Tu deviens intenable, presquecinq mois déjà ! Bon ! Je ne suis pas montée ici justepour brasser des souvenirs tristes, ni pour rêver etencore moins m’amuser. Allez au boulot !
Elle dépose le louveteau par terre et le bouscule durevers de la main. Lou jappe et s’attaque à sa mitaine ;il veut poursuivre le jeu. Mais Nadine a du travail àfaire. Elle prend sa pelle et l’examine. Lourde, parceque fabriquée avec une omoplate de chevreuil fixée àun bâton, l’outil est précieux. Elle a ensuite sculpté lapartie « pelle », utilisant une petite hache en schiste,un objet qu’elle a aussi inventée. Pour terminer, elle afrotté une pierre rugueuse pour limer le bord. Elle l’autilisée tout l’automne pour ramasser du sable et dugravier. Aujourd’hui, elle s’en servira pour déblayerle puits de lumière que la neige poussée par la tempêtea complètement recouvert. Ce trou dans le plafond desa grotte est essentiel pour l’évacuation de la fuméedégagée par son feu. Depuis le début de l’orage, sonlogis s’enfume, ses yeux piquent et elle respire moinsbien.
— Allons-y !
Un premier coup de pelle soulève la poudre légère ;l’opération semble facile. En moins de temps qu’il n’enfaut pour le dire, la travailleuse dégage une surfacede deux mètres de diamètre autour du trou. Déjà, elleaperçoit la fumée qui s’échappe. Des fumerolles dansla blancheur de la nuit.
— Excellent !
Quelques dizaines de pelletées plus tard, le petit toitsurélevé, fabriqué à base de bois et de peau, apparaît.Elle chasse toute la neige qui obstrue l’entrée pourlaisser passer la lumière. Elle se recule pour mieuxévaluer la situation. Le vent d’est pousse la poudrefolle vers la surface nettoyée. À ce rythme, le puits seraà nouveau bouché dans moins de deux heures. Est-cequ’elle devrait construire une sorte de cheminée ? Un mur pour bloquer le vent de l’est ? Ça semble unebonne idée !
Puis, avec cette frénésie qui caractérise ses efforts desurvie, elle dessine dans sa tête le mur qu’elle fabriquera d’abord en utilisant des perches, faites à partir debranches d’arbres effeuillées, attachées ensemble avecdes lanières de cuir. Au printemps, elle le remplacerapar un mur de pierres. Ce sera une autre marque, uneempreinte permanente de sa présence sur cette terrecomplètement démunie de toute autre vie humaine.
Son cœur se serre. Une profonde hantise se glissedans son âme. Est-ce que ce pays tellement dur etinsensible lui fera perdre toutes les qualités qui fontd’elle une représentante de l’humanité ? Ses rapportsà la nature capricieuse ont déjà bouleversé ses comportements, face aux animaux notamment ; cette idéeque l’Homme doit protéger tout ce qui est vivant, siimportante il y a moins d’un an, s’est transformée aufil de l’automne en un besoin de tuer pour manger etse vêtir. Perdra-t-elle tous ses autres repères humanistes, comme le besoin de réfléchir sur sa place dansl’univers, sa capacité de penser et d’améliorer sonsort ? Son sens des responsabilités et sa conceptiondu bien et du mal disparaîtront-ils ? Deviendra-t-elleun simple animal motivé uniquement par des réflexesde base : manger, boire, dormir… et mourir ? Elleperdrait de vue ce besoin viscéral de retourner chezelle. Ce serait épouvantable ! Elle n’accepte pas qu’onla dépouille ainsi et elle se battra de toutes ses forcespour contrer cet effet pervers causé par l’isolement etl’exigence quotidienne de survivre. Pointant la mainvers l’est, elle crie sa rage de vivre :
— Je suis humaine et je le resterai !
Les traits de Nadine se durcissent ; ses yeux s’assombrissent puis son sourire disparaît. La femmeserre les dents. La tristesse revient planer sur son âme.Qu’est-ce qu’elle fait là ? Comment y est-elle arrivée ?Au début, elle a cru à une blague... impossible que safamille et ses amis aient été si cruels. Rêveusement,elle enlève sa mitaine et glisse sa main sur son front...elle se souvient. Endormie dans son lit moelleux,collée sur Alex, l’homme de sa vie, elle s’est endormieun 23 avril… puis, elle s’est réveillée, un 15 juillet,dans sa tente orange, sur le sommet d’une montagnequ’elle continue d’appeler le mont Logan, avec unebosse douloureuse sur la tempe.
Vit-elle un mauvais rêve ? Une expérience de demi-vie ? Va-t-elle bientôt se réveiller dans sa maison etpouvoir rire de ce cauchemar interminable ? Elleobserve autour d’elle. Malgré l’aspect féérique de cettenuit illuminée, elle sent le froid envahir peu à peu sesos. Pourtant, toutes les aventures invraisemblables,les peurs intenses, même les joies vécues depuis cinqmois sont bien réelles...
Lou s’approche de sa mère adoptive. Elle ne veutpas qu’il demeure le produit d’un rêve sans fin…Nadine se penche et le flatte pour sentir sa présencebien physique et palpable.
— Non... Je ne rêve pas... La seule manière de revoirles miens est de trouver le chemin pour retournerchez moi.
Il lui reste encore de longs mois pour y réfléchir etinventer une solution qui lui permettra de continuerses recherches. Grimper la paroi à l’est pour aller voirce qu’il y a au-dessus ? Explorer la forêt au nord ? Ellene sait pas encore...
Elle sourit... Serait-elle aussi victime de sa proprebiologie ? Possèderait-elle ce gène de l’explorationdont parle son frère Éric, chercheur en génétique ? Ellese souvient de ses lectures à ce sujet... Elle et Alex enont longuement parlé... Être fascinés par l’exploration,partout dans le monde, incapables de faire autrementque de partir à l’aventure, vivant un voyage aprèsl’autre, poussés par un besoin inscrit dans le code génétique profond qui remonte au début de l’Humanité…Elle lève les yeux vers le ciel. À Montréal, avec un petittélescope, on peut observer la station spatiale internationale. Verra-t-elle des hommes et des femmes foulerle sol de la planète Mars ? Retournerons-nous un joursur la Lune ? Elle en est certaine. L’Humain ne peuts’en empêcher... Au Pays de la Terre perdue, mue parla même passion et le même besoin, elle explore sonenvironnement sous tous les angles. « C’est décidé !Je poursuivrai mes recherches dès que le printempsmontrera le bout de son nez. »
Avec sa manière enfantine d’aborder la vie, Nadinese penche et prend dans ses mains un peu de la neigequ’elle vient juste de gratter et la lance au-dessusde sa tête. Les flocons légers, poudreux, virevoltentlongtemps entre ciel et terre. Elle coupe sa respirationpour ne pas rompre l’effet de la lune, qu’elle aperçoitau travers de la nuée ; le scintillement des brins toutblancs ajoute à la magie silencieuse du moment. Est-cequ’un animal ressentirait toute cette grandeur ? Non,mais cette humaine réagit à la vision savoureuse quitouche son âme avec un grand bonheur. Arrivera-t-elle un jour à transcrire sur papier toute l’essencemerveilleuse de cette terre qui peut être aussi paradisiaque que cruelle ? Elle doit d’abord retourner chez elle, si elle veut partager tout cela avec d’autreshumains.
Entretemps, elle veut profiter de la vie, de sa vie ici,dans ce pays qu’elle ne peut haïr malgré les circonstances. Un rire éclatant perce le silence de la nuit etrésonne à ses oreilles, comme si l’écho lui confirmaitla présence de sa propre existence. Lou, surpris parla vivacité du bruit soudain, jappe joyeusement ; tousces sons vibrants la tirent de sa réflexion.
Elle regarde tout autour, fait lentement un 360degrés sur elle-même. La nuit froide et claire lui offreune image d’une grande beauté, digne d’une cartepostale. Les mains en porte-voix, elle crie à l’écho :
— Je suis en vie et je suis forte. Je retournerai chezmoi... je trouverai le moyen… quitte à l’inventer.
La première neige est tombée. La longue attentecommence. Heureusement, elle aime cette saison,se promettant d’en profiter. Nadine a travaillé sansrelâche tout l’automne, s’assurant de pouvoir maintenir un feu en tout temps et d’avoir suffisamment denourriture, deux atouts essentiels pour survivre. Ellerespire longuement cet air frais, exempt de toute pollution industrielle. Elle doit garder la forme, repousserla déprime. Chaque journée d’hiver qu’elle ajouterasur son journal de bois la rapprochera des siens. Puis,elle trouvera le chemin…
Pendant qu’elle reprend le sentier qui la ramène àsa grotte, elle se souvient de toutes ses aventures del’automne passé. Elle a trimé dur, affronté de grandsdangers, pour survivre jusqu’à cette nuit magnifique.Quelques mois encore... elle partira explorer à nou veau. Elle ne peut pas s’empêcher de crier à tout ventsa détermination.
— Alex ! Je reviens bientôt ! Attends-moi monamour !
Chapitre 2
Jour 41 — 24 août
L e sol file sous ses pieds à une vitesse fulgurante.Elle aimerait voler... pour aller encore plus vite.
Nadine cavale. La peur lui noue le ventre et crispeses muscles. Ses poumons manquent d’air. Ses jambesbrûlent ; elles n’en peuvent plus. Son cœur s’affole tantpar l’effort que par la présence du danger. Depuiscombien de temps court-elle ?
À travers la pluie torrentielle, elle voit Allie, droitdevant. La pouliche aurait pu galoper plus vite encorepour s’abriter face à ce déluge qui tombe du ciel,mais elle garde une cadence qui permet à Nadine dela suivre sans se préoccuper du chemin. Elle joue auguide, protège ses amis sans en avoir l’air.
Les éclairs frappent le sol autour de la femme, laciblant sans la trouver. Cette machine de guerrefoudroie tout ce qui est en mouvement. Le bruitdu tonnerre se répercute sur le plateau comme uneartillerie lourde qui lâche des bombes incendiaires.L’odeur de soufre qui remplit l’air lui donne mal aucœur et Nadine étouffe.
Comment a-t-elle pu s’y laisser prendre ? Lors deson départ de la grotte ce matin, le temps était beau,sans nuages. Un vent léger se glissait dans les champsd’herbes et faisait vibrer légèrement les feuilles desarbres. L’air matinal frais, comme c’est souvent le casen août, lui promettait une belle journée de fin d’été.
Elle s’est rendue au lac aux brochets pour pêcher etexplorer la petite forêt des alentours. Quand le soleila atteint le zénith, elle a vu les nuages grisâtres segrouper en masse à l’horizon. Connaissant la fureurde ceux qui proviennent de l’est, elle les a longuementobservés. L’air sentait bon, le vent était encore toutléger ; ces stratocumulus n’avaient rien à voir avec lesgros nimbostratus presque noirs qu’elle avait observés au cours des semaines précédentes. Elle ne s’estdonc pas méfiée et elle a poursuivi son explorationsous le chant rassurant des oiseaux. Elle arrive à lesidentifier et s’amuse même à les imiter. Un jeu quirend la longue marche plus agréable encore, d’unpoint à un autre.
Quelques heures plus tard, Allie a commencé à labousculer. Pourquoi cherchait-elle son attention ?C’est en regardant autour d’elle que l’inquiétude afait son chemin dans son cerveau. Elle vu les yeux deLou remplis de peur ; les nuages tournaient au noiret le vent les propulsait directement au-dessus deleurs têtes. Le danger les menaçait tous. Repoussantla panique, Nadine a tout abandonné sur place. Ellea glissé son petit loup dans le sac de transport qu’elleportait sur elle pour le protéger. La course pour rentrerle plus vite possible à la grotte devenait une questionde survie. Devant un tel déploiement des forces dela nature, le seul endroit pouvant leur apporter unesécurité était ce trou dans la roche.
Elle a profité de ses premières foulées, malgré l’urgence du moment, pour admirer ce ciel gris foncé,presque couleur ébène, duquel sortaient de nombreuxéclairs bruyants dont les zigzags atteignaient déjà lesol à proximité et le faisaient trembler sous l’impact. Ce ciel charbonneux zébré d’or était d’une incroyablebeauté brutale. Il livrait une guerre sans merci à lanature.
Le hasard de ses explorations de la journée l’avaitamenée au cœur de la forêt en bordure de la rocailled’où Allie ne pouvait descendre. Elle a donc dû passerpar le nord, augmentant par le fait même la distance àfranchir pour se mettre à l’abri.
Quand elle a tourné à gauche, vers l’ouest, la pluies’est mise à se déverser en trombe. Comme si un seaud’eau lui tombait sur la tête. En un instant, tous sesvêtements furent détrempés. Lou hurle de peur àchaque coup de tonnerre qui claque et résonne dansune cacophonie conditionnée par les éclairs. À s’enboucher les oreilles ! Lou n’aime pas ça ; il tremble !
Maintenant, elle court sous l’orage. Folie d’unextrême danger… Elle ne peut s’abriter à aucunendroit. Le terrain vallonné qu’elle traverse est encoretrop plat pour offrir la moindre protection ; les arbresse dressent en hauteur, comme autant de paratonnerres. Respirant à grande gorgée, elle sent ses poumonsprendre feu. Elle poursuit sa course infernale.
Kaboom ! Soudain, une lumière blanche très intenselui enlève momentanément la vue. La foudre tombesur un orme à moins de dix mètres d’elle. La pluieforte pétille sur l’arbre en feu. Elle n’entend plus rien.Ses oreilles ont subi une telle agression sonore queNadine n’entend plus qu’un cillement aigu et agaçantqui filtre tous les autres bruits. Le sol tremble si fortqu’elle perd pied. Poussée dans sa course, incapabled’arrêter le mouvement de son corps, elle roule culpar-dessus tête. La peau de ses bras et de ses jambes se râpe au contact du sol rocailleux. D’un mouvementsec, Lou est catapulté hors de son sac, loin d’elle.
La mort se matérialise, elle la guette ; elle peut frapper par le truchement de cet orage et tout est terminépour Nadine. Pour se donner du courage, la femmehurle dans le ciel enragé :
— Tu ne m’auras pas ! Cherche encore !
Malgré la pluie qui bouche sa vue, elle se relève,tente de voir où Lou est tombé et repère Allie qui traced’instinct la voie vers un endroit sécuritaire.
— Allie ! Attends-moi !
La silhouette claire et réconfortante de la poulichese dessine devant elle, malgré le rideau d’eau quiles sépare. La brume humide rend le paysage flou etimprécis. Cette dernière aurait pu se sauver, mais elleest restée avec Nadine malgré le danger. « Merci ! ».
— Allie ! Je n’entends plus rien ! Je ne vois pas Lou.Où est-il ?
La longue tête chevaline descend jusqu’au sol puis,du museau, pousse une petite forme, roulée commeune balle de fourrure. Le cœur de la mère adoptivebascule... son petit loup est mort. La chute aura ététrop violente. C’est lui que la mort a pris. Des larmeschaudes se mêlent à la pluie qui ruisselle sur sonvisage. Elle tombe à genoux, hurle à nouveau.
— Non !
À quatre pattes et à tâtons, Nadine cherche à le toucher, à travers l’herbe détrempée. Ses mains tremblent.Sa peluche si douce est devenue comme une éponge.Elle glisse le plat de la main sous la boule et la retourne,le cœur en miettes. La petite bête est encore chaude, mais elle ne tremble plus. Nadine l’approche d’elle,veut la mettre contre son cœur, pendant qu’Allie trépigne d’impatience. Soudain, exauçant un vœu qu’ellen’osait pas formuler, deux yeux pâles s’ouvrent et luijettent un regard si terrifié que la femme éclate d’unrire spontané tellement libérateur. « Il a fait le mort…Quel comédien ! Je l’inscris aux Oscars… » Face à unemenace extrême sa peur a réveillé son instinct et Lous’est recroquevillé, usant de la ruse animale pour seprotéger de cet orage monstrueux. Elle le dépose danssa pochette de transport et referme soigneusementl’ouverture.
— Tu ne vas pas tomber une deuxième fois… maisaccroche-toi, car il faut partir d’ici…
Le cœur plus léger, Nadine repart à la course et Alliela précède en accélérant la cadence. Bientôt, elle voitapparaître au loin l’amoncellement rocheux, encore500 mètres...
Un autre éclair touche le sol tout près d’eux. L’odeurde soufre lève le cœur. Les jambes brûlant sous l’effort, les dents serrées et une main sur le loup pour lemaintenir en place, la femme est à demi repliée surelle-même, avançant tête baissée vers le refuge commel’aurait fait un soldat sur le champ de bataille où lescanons trop puissants crachent le feu et la mort.
Ses tympans ont subi un choc qui assourdit les sonsde ce bombardement insoutenable. Ses yeux voientsurgir les éclairs menaçants, se frayant un chemin justeà côté de ses pieds en provoquant un grésillement decuisson. La tempête laisse autour d’elle une odeurpuante de rôti calciné, parfumé au soufre malodorant.Elle ne peut toujours pas ralentir, ni se boucher le nez.L’orage ne perd pas de sa vigueur. Peut-être est-ce seulement le début de quelque chose de plus dangereux. Et si les éléments se déchaînaient encore plus ?Que fera-t-elle ?
Courir, le plus vite possible… Nadine ne ralentitmême pas en prenant le dernier tournant, commeune marathonienne qui doit d’abord toucher le fild’arrivée avant de crier victoire ou de s’effondrer. Elleentre dans la grotte. Oui, elle est arrivée. C’est elle, lasprinteuse, qui tremble à présent. Même à l’intérieurde son refuge, à l’abri de la pluie et des éclairs, la peurrègne encore dans sa tête. Elle dépose Lou par terre.Elle le secoue un peu, le bouscule, le décoiffe commeon le ferait pour un enfant qui nous a causé une froussetrop lourde d’émotions : « Tu m’as bien eu…! ». Allies’ébroue pour chasser la pluie de sa robe, puis elle sedirige vers son coin. Nadine sent monter les frissons.La caverne est remplie d’une humidité malsaine.
Quelques braises couvent encore sous les cendres.D’un geste vif, elle ajoute quelques branches, puisbrasse les tisons pour le raviver. Petit à petit, la chaleur et la douceur du feu contribuent à faire baisser latension qui s’était glissée sous sa peau, jusqu’au fondde son âme. Mais elle est encore sous le choc de ce quiaurait pu arriver si…
Réalisant qu’elle et ses protégés s’en sont sortisindemnes, elle tente de décortiquer ses réactions.Jamais elle n’a tremblé autant de toute sa vie. Son système nerveux est hors de contrôle. Ses dents claquentdans sa bouche… Ses jambes ne la supportent plus.Elle tombe à genoux à côté du foyer. Elle sent sonventre se nouer, provoquant une douleur atroce. Ellea eu trop peur. L’éventualité de la mort crée une tellefrayeur. En fait, c’est la vie qui s’affirme… Cette lutte en elle est terrible. « Je suis vivante, Lou est vivant,Allie est vivante. » C’est le mantra qu’elle répète centfois en se berçant devant le feu. Ils l’ont échappé belle.Ils auraient pu perdre la vie, elle ou l’un de ses amis,ou tous les trois. Elle devra apprendre à se méfier decette terre qui lui garroche la mort en plein visageaprès lui avoir fait savourer les plus beaux délices dela vie. Imprévisible et sournoise, la mort s’arme detoutes sortes de dangers.
Lentement, elle tente de reprendre ses esprits ; ellerespire de façon saccadée, ses oreilles bourdonnent etelle se sent étourdie. Elle ferme les yeux, inspire parle nez, expire par la bouche... une fois, deux fois, troisfois. Quand elle se sent plus calme, elle ouvre les yeux.Elle se relève, ôte ses vêtements trempés, assèche sapeau avec un de ses chandails. Il faut se frictionner.Elle frotte ses bras vigoureusement pour les revigorer.Elle examine chaque coupure que la chute a laisséesur sa peau ; en surface seulement, rien de bien grave.Elle se sent soulagée.
Elle prend ensuite son menton pour empêcher sesdents de claquer. Le son aigu qui perce ses oreilleslui donne mal à la tête. Elle se roule dans son sac decouchage et s’étend près du feu. Lou, marchant entitubant sur ses jambes chétives, s’approche d’elle. Safourrure est pleine d’eau, mais Nadine n’en fait pasde cas ; lui aussi a eu très peur. Elle le prend dans sesbras et le serre contre son cœur. Pendant que l’oragecontinue d’utiliser son arsenal d’énergie belliqueuseau-dessus de la grotte, les rescapés de cette scèned’horreur attendent que le beau temps revienne, protégés par leur abri de pierre et de roc.
Alors que la tempête secoue la terre avec rage, destremblements puissants secouent le corps de l’humaine, comme des vagues nerveuses qui viendraientdu dedans de ses entrailles. Son cerveau la bombarded’images, un mélange presque incohérent des épisodesde sa vie à Montréal et de sa courte expérience de 41jours sur cette terre perdue, si meurtrière et fascinanteà la fois. Le hasard de son réveil au Pays de la Terreperdue, superposé à son profond désir de retournerchez elle, a placé sur sa route des épreuves horrifiantes, mais tout autant des expériences enivrantes.La nature exceptionnellement riche et extrêmementdure de cette région a fait chavirer plus d’une fois sonmonde intérieur déjà fragilisé par les émotions. Elle sesent si frêle après ce combat, même si elle en est sortievainqueur.
Est-ce que cela serait pareil dans son Québec natal,s’il n’y avait pas cette technologie excessive et sil’Humanité n’était pas là pour lui venir en aide ? Ellese souvient être tombée en panne, sur l’autoroute 10,dans les montagnes appalachiennes entre Sherbrookeet Bromont ; n’avait-t-elle pas utilisé son cellulairepour appeler les secours ? Attendu patiemment que ladépanneuse se présente ? Appelé Alex pour le rassurer ? S’il n’y avait pas eu cet outil de communicationrapide, si elle avait été à pied, perdue sur les flancs dumont Orford, la vie aurait été aussi implacable qu’ici...La mort frappe régulièrement, au fil des tempêtes deneige, dans les Alpes, les Pyrénées ou simplementdans les montagnes de la Gaspésie... Privé de technologie, on sent la mort roder de plus près...
La nature est impitoyable, peu importe où l’on setrouve. Mais, l’Humanité a su profiter de son inventi vité et de son grégarisme, pour bâtir des sociétés quidéveloppent de nouvelles technologies, soutiennentl’individu, facilitent ses activités quotidiennes etprotègent sa vie. Être rassurés, tous ensemble, les unsprès des autres. Ce besoin remonte à tellement loindans nos gènes.
La vie en groupe lui manque. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à retourner chez elle ? Depuis son arrivée,elle a cherché une trace de civilisation, un avion hautdans le ciel, un bateau loin sur la mer, des marques depas, un papier emballage de chocolat ou un cœur depomme qui traînerait par là. Elle a dû accepter l’évidence... il n’y a aucun autre humain sur cette terre.
L’orage continue de s’abattre avec grands fracassur le sol, en ajoutant une lourdeur supplémentaire,comme un désespoir frappant l’âme de cette femme.Perdue dans sa réflexion, elle flatte machinalement lepetit loup endormi à côté d’elle. Les yeux fixés sur laflamme orange, elle laisse son esprit vagabonder.
Une pensée réconfortante se glisse dans son esprit.Le visage enjoué de Marie apparaît. Elles se sontconnues dès l’arrivée de Nadine à l’Agence ÉchoPersonne, il y a un peu plus de dix ans. Elles ne seraientprobablement jamais devenues les meilleures amiesdu monde, instantanément des âmes sœurs commesi elles se connaissaient depuis très longtemps, si lehasard ne les avait pas fait travailler ensemble. Larésidente de la grotte ferme les yeux quelques minutes pour se rappeler la binette de l’autre. Oui, elle estlà, rouquine aux yeux verts avec sa peau pleine detaches de rousseur. Marie sourit, comme elle le faitd’habitude.
Nadine se souvient que son amie l’avait encouragéeà poursuivre ses recherches sur la survie en forêt, luioffrant régulièrement un ouvrage spécialisé sur laquestion. La rouquine n’aimait pas l’idée des longuespromenades en forêt avec un lourd sac à dos, ni cellede coucher à la belle étoile. Alors, la randonneuse avaitcompris que son amie avait peur pour elle chaque foisqu’une expédition se pointait au calendrier. Pourtant,la marcheuse n’était jamais seule : Alex et leurs amisveillaient sur elle pour plus de sécurité. Mais, Marie lavoyait revenir avec un soulagement évident. Les bouquins sur les plantes, les champignons, les animauxet, tout dernièrement, sur les roches et les minéraux,constituaient sa contribution pour que la voyageusefasse de belles randonnées et, surtout, qu’elle revienneen vie. Ces connaissances ont été fort utiles depuis sonarrivée dans ce pays, devenant essentielles afin qu’ellepuisse se préparer à survivre au dur hiver. Quandelle retournera à Montréal, elle trouvera le moyen deremercier son amie.
Le cœur réagissant dans sa poitrine à chaque coupde tonnerre, elle ferme les yeux quelques secondes, letemps de refouler les larmes qui brûlent ses paupières ; son esprit poursuit son errance. L’image d’Alexprend toute la place dans sa tête. Elle ne peut résisterau chagrin qui finit par briser son énergie. Très vite sesyeux sont bouffis et rougis. Pourtant, elle a tellementpleuré depuis son arrivée qu’elle est surprise que soncorps ne soit pas encore à sec. Rien ne vient soulagersa peine, surtout pas les pleurs.
Alex demeure l’amour de sa vie. Vivre sans lui,ce n’est que vivre à moitié… Ils se sont mariés il y a35 ans, le 1er mai 1976, l’année des Jeux olympiques d’été de Montréal. Peu importe où ils sont, quoi qu’ilsfassent, ils passent toujours cette journée ensemble.Elle a manqué ce rendez-vous incontournable cetteannée, quelque part entre son départ de la ville et sonarrivée au Pays de la Terre perdue. Cette séparationlui fait mal, lui déchire le cœur.
Depuis quelques années, les enfants sont partis dela maison pour vivre leur propre vie. Nadine et Alexont réappris à savourer cette vie à deux que l’âge etl’expérience rendent douce et sereine. Ils veulent enprofiter le plus longtemps possible ; pour voyager,profiter de leur grande maison dont ils viennent determiner les rénovations, aider leurs enfants et passerdu temps avec leurs petits-enfants.
Nadine soupire, écoute le tonnerre, observe l’éclatbrillant des éclairs qu’elle aperçoit par l’entrée de lagrotte. Elle poursuit sa réflexion tout échevelée. Aucœur de sa vie à Montréal, cette femme est heureuse.Elle veut donc retrouver les siens le plus vite possible.Demain, si ça se peut. Dans son abri-sous-roche, faceà son feu, quelque part on ne sait où, la marcheuseferme les yeux pour laisser défiler, sous ses paupières,les images vives de ses aventures depuis son arrivée...cinq semaines de recherche intensive pour trouverune civilisation... sans succès.
Elle a pris sa retraite quelques semaines avant quene commence cette aventure insensée. Elle a mis finvolontairement à une belle carrière dont elle était trèsfière. Toujours active, de nouveaux projets se pointaient rapidement. En priorité, elle voulait écrire etdessiner, deux grandes passions qui ont le privilègede nourrir son imagination autant que son âme.
Puis... elle s’est réveillée sur le mont Logan... sansrien comprendre. Elle soupire. Ici, il n’y a ni papier,ni crayon, encore moins de peinture. Au lieu de satisfaire son besoin de créativité dans sa maison, elle a dûsurvivre, en mettant en pratique ce que l’expériencede la vie et ses lectures lui ont appris au fil des ans...une autre façon d’utiliser son imaginaire.
Ce qui lui arrive n’est pas ordinaire. Un matin, ellea ouvert ses yeux dans sa tente orange, sur le sommetd’une montagne qu’elle croyait être en Gaspésie.Présumant que ce soit une mauvaise blague, elle adécidé de suivre des sentiers empruntés par les animaux dans l’immense forêt, pour se rendre à la merqui, du haut du massif, apparaissait plus au nord.
Des jours durant, elle a marché… Dans la brunantede la troisième journée d’une randonnée épuisante,alors que ses pieds remplis d’ampoules se plaçaientl’un devant l’autre sans qu’il y ait de lien apparentavec son esprit, Nadine a trouvé l’océan. Il n’y avaitpersonne ; ni village, ni auberge. L’orage qui a éclatéau-dessus de sa tête n’avait d’égal que la tempête quifaisait rage dans son âme. Cette nuit-là, sans la protection de son feu, elle a été approchée par des animauxqu’elle devinait à peine dans la pénombre. De sa peursi intense est né son désir de survivre ; elle s’est alorsfait la promesse de ne plus jamais mettre sa vie enpéril.
Elle a soigné ses ampoules aux pieds, refait sesforces, appris à pêcher avec des dards, à chasser età se défendre avec une fronde ; elle a fait sécher desaliments et tanné un bout de peau d’orignal. Puis, ellea repris la route, à la recherche du chemin possible vers sa maison ou, à tout le moins, vers une présencehumaine qui pourrait l’aider à rentrer chez elle.
Nadine sourit. Dans les jours qui suivirent, Lou etAllie sont entrés dans sa vie et les trois amis ont poursuivi ensemble leur voyage vers le sud. Un violentorage a forcé le trio à s’arrêter dans un amoncellementrocheux où la femme a découvert une grotte. Elle y estrestée quelques jours, pour refaire ses forces avant depoursuivre sa route. Puis, au bout de 31 jours de cettemarche insensée, sortant d’une forêt angoissante,elle s’est retrouvée sur une péninsule complètemententourée de mer. Aucune terre n’était visible à l’est, àl’ouest ou au sud. L’exploratrice ne pouvait pas allerplus loin.
Épuisée, comprenant que l’hiver viendrait, elle arepris la route, cette fois, vers la grotte. Ce trou dansla roche est devenu sa maison. Nadine et ses amis ysont en sécurité. Elle peut se sentir assez forte pourlutter contre le froid, la neige, la pluie, les orages etmême les prédateurs.
Son corps est encore secoué de frissons incontrôlables. Ses dents claquent. Elle a mal partout. Ellea encore une boule de peur dans son ventre qu’ellemasse doucement. Roulée en position fœtale, tenantLou dans ses bras, elle subit la tempête dans sa têtesans pouvoir la calmer. Quand l’hiver arrivera-t-il ?Combien de temps a-t-elle à sa disposition pour s’ypréparer ? Assurer sa survie ? Elle doit commencertout de suite, mais l’orage l’en empêche. Elle serre lapetite pochette accrochée à son cou... sa déterminationde survivre la galvanise. Pleine de rage, et tentant dechasser l’angoisse qui menace de la faire chavirer, elle se lève, brandit les poings au-dessus de sa tête et crieà pleins poumons !
— Ah... Tu ne m’auras pas ! Maudit pays ! Je survivrai ! À l’orage ! À la neige ! Au froid ! Je t’attendsdans le détour !
Le cri qui déchire l’air couvre les bruits de l’orage,intimidant le petit loup et la pouliche qui ne peuventqu’observer l’humaine en colère, sans comprendre,sans savoir quoi faire pour l’apaiser. Puis, sa détermination refait surface. L’orage finira un jour... Ici,l’imagination demeure son unique technologie et lagrotte un élément de sécurité vital. Elle peut fabriquer des outils dont elle a besoin pour construire desaménagements, et ramasser son bois et sa nourriturepour survivre à l’hiver qui, juste à l’idée de l’affronterseule, la plonge dans un état de panique. Puis, ellepeut compter sur la présence de Lou et Allie...
Survivra-t-elle ? Oui, elle vivra. Elle reverra lessiens.
Quand la nature étendra son grand manteau blanc,elle sera prête pour la vie dure qu’elle lui imposera. Sapréparation commence demain. Dès qu’elle aura assezdormi pour que son corps se détende. Elle passeral’hiver ici, dans ce pays, puisqu’elle rêve de repartirau printemps. Comme ces petits oiseaux qu’elle imitait naïvement ce matin.
Chapitre 3
5 septembre 2010 — Montréal
— Quelle belle journée ! Est-ce que l’hiver passerason tour cette année ? Nous pourrions profiter de labaignade jusqu’à Noël...
— J’en doute, ma belle.
Nadine s’assoit sur le grand patio, juste à côté d’Alex.Elle prend une gorgée dans le verre de son époux qui,accoutumé à la chose, se contente de sourire. Cela nedonnerait rien d’aller lui en servir un juste pour elle ;elle continuerait de toute façon de préférer celui de sonmari. Ils partagent tout dans la vie, même la coupe devin devient une petite complicité muette entre eux.
Nadine pétille de bonheur. En ce premier dimanchede septembre, toute sa famille est autour d’elle. Il faitsi chaud que les enfants, les grands comme les petits,batifolent dans la piscine, même si le soleil commenceà perdre de son intensité. Le repas champêtre qu’elleet Alex leur ont préparé est attendu avec joie. Lemaïs cuit déjà dans le grand chaudron sur le poêleau gaz ; deux poulets embrochés rôtissent en laissantéchapper des effluves qui donnent l’eau à la bouche.Plus tard, une grande pièce de saumon préparé enpapillote prendra sa place sur le grill. Pour l’instant,elle apprécie ce plaisir que la vie lui apporte pendantqu’Alex lui parle doucement.
— C’est probablement la dernière fois que nous enprofitons. Il faut dire que, pour une fois, l’été a étéparfait !
— Oui Alex. Des journées comme celle-là, j’en prendrais bien encore quelques-unes. C’est triste de toutfermer pour l’hiver.
— Hum. On y sera dans quelques semaines. Restonsdans le plaisir du moment. Le reste viendra bien asseztôt. À ta santé ma chérie !
Nadine sourit. Bien sûr, Alex a raison. Elle aimeraitallonger la saison estivale le plus longtemps possible ;un saut dans l’eau froide de la piscine creusée durantl’Été des Indiens marque pour de bon la fin de cettepériode de vie au grand air… avant de s’emmurerpour quelques mois à l’abri du froid.
Étienne, le mari de leur fille Anne, sort de l’eauen transportant leur petit dernier à bout de bras.Pierre-Louis, né en février dernier, n’a que sept mois.L’homme fait une grimace de dégoût.
— C’est formidable les nouvelles couches pour labaignade ; rien ne déborde. Mais ça pue terriblement !Il me semble que celles d’Anne-Pier sentaient moinsfort.
— Peut-être que c’est ton nez qui a oublié ?
— Merci Alex, pour le soutien moral.
Nadine étend une grande serviette sur une chaiselongue pour que le père puisse s’occuper de l’enfant.L’homme, combattant avec évidence un mal de cœur,s’occupe tendrement de son fils. Il le chatouille et lepetit rit aux éclats. Étienne est non seulement un boncompagnon de vie pour leur fille, mais un fantastique père de famille. Ce dernier lève les yeux vers sa belle-mère.
— Nadine, pourrais-tu t’occuper de Pierre-Louis uninstant ? J’aimerais ça y retourner, fait-il en regardantl’eau si invitante.
— Avec plaisir ! Allez ! Viens, mon bonhomme.
La femme prend le petit dans ses bras et elles’approche du bord de la piscine. L’enfant, installéconfortablement dans les bras de sa grand-mère,enroulé dans un châle pour le garder au chaud, observede ses yeux clairs ses parents jouer avec sa grandesœur, sans faire des histoires pour les rejoindre.
Puis, ce fut au tour de Nathalie, l’épouse de leurfils Dominique, de monter sur le patio avec son bébéXavier, âgé de neuf mois.
— Ça commence à être frisquet. Il a des frissons.
Mais l’enfant, qui ne veut pas quitter les autresmalgré ses lèvres violacées et un grand frisson, se metaussitôt à hurler. Cette fois, c’est Alex qui vient à larescousse. À grands cris de joie pour détourner l’attention du petit, il l’enroule dans une serviette pourréduire les tremblements puis l’amène dans la maisonpour lui changer les idées et l’habiller, pendant que sabelle-fille retourne dans l’eau.
Les deux autres fillettes continuent de profiter decette belle journée. Chloé, la fille de Dominique etNathalie, qui aura quatre ans en décembre, nage avecénergie, le visage à moitié sous l’eau. Puis, dans lesbras de la douce Anne, Anne-Pier âgée de deux anset demi, rit aux éclats de voir son père faire le pitre.Nadine apprécie énormément ces moments où toutesa famille est réunie. Elle est contente que ses enfants soient présents dans la maison familiale. Depuis qu’ilsvolent de leurs propres ailes, les jeunes reviennent tousles dimanches pour un brunch familial. Cette coutumeest tellement ancrée dans leurs habitudes, qu’ils s’yréunissent même en l’absence de leurs parents. C’està ce moment qu’Alex et Nadine les appellent, peuimporte la destination de leur voyage dans le mondeou, comme c’est le cas grâce à la nouvelle technologie,qu’ils les voient via Face Time. Aujourd’hui, la veilledu congé de la fête du Travail, ils étirent leur visitepour la plus grande joie des grands-parents.
Une heure plus tard, tout ce petit monde est à tableet les conversations vont bon train. Nadine écoute,avec un sourire amusé, les bouts de discussions quicréent un ensemble un peu décousu, mais très agréable ; elle y participe peu, laissant son cœur s’enivrerd’un grand bien-être. Puis Anne la tire de sa rêverie.
— Maman, est-ce que tu organiseras bientôt tonweekend annuel de mise en conserve ?
— Oui, en octobre, quand nous aurons terminé lesrécoltes dans nos jardins. Vas-tu me donner un coupde main ?
Étienne répond, sans attendre la décision de safemme.
— Bien sûr ! Je veux du ketchup comme l’an passé.J’ai vu les beaux petits concombres très appétissants :je suis certain que tu les transformeras en cornichonsà l’aneth. Aussi, comme l’an passé, je me porte volontaire pour aller chercher les betteraves et les petitsoignons au marché.
Nadine n’a pas pu faire autrement que derépliquer.
— Autrement dit, tu vas te la couler douce… tafemme travaillera dur et toi tu seras le dégustateur enchef. Je te vois venir…
— Hé ! Ce n’est pas juste, ça, pour les gars !Dominique et moi, nous bosserons aussi. Nous garderons les enfants pendant que vous vous amuserezdans les chaudrons !
Une main sur la hanche, gesticulant de l’autre,Nadine regarde Étienne d’un air courroucé.
— Comment ça, garder les enfants ? Vous en prendrez soin, c’est certain, mais vous ne pouvez pas lesgarder, ce sont les vôtres ! C’est toujours comme çaavec les hommes, les femmes s’occupent des enfantset les hommes les gardent, comme si ce n’était pasleur responsabilité.
Devant l’air ahuri d’Étienne, les autres conviveséclatent de rire. Bien sûr, Nadine sait qu’Étienne n’estpas sexiste, mais elle aime bien le taquiner. Tout à côté,la conversation se poursuit entre Alex et Dominique.
— Papa, j’aurai besoin d’un coup de main avec notrecabanon. J’aimerais le réparer avant l’hiver. Est-ce queje peux compter sur toi ?
— Oui bien sûr. As-tu une idée du temps que celate prendra ?
— Anne est venue l’inspecter avec moi. On penseque nous aurions besoin de deux jours.
Alex observe sa fille de 27 ans, assise à côté de sonfrère ; il sait qu’elle écoute d’une oreille attentive,même si elle parle avec sa mère. Si Dominique, endépit de sa carrière en génétique, a hérité des talentsartistiques de sa mère, Anne suit à coup sûr les traces de son père. Non seulement travaille-t-elle dans lamême firme-conseil, mais elle a le talent pour prendrela relève de son poste de président dans quelquesannées. Le père fait un clin d’œil à son fils.
— Si ta sœur dit que cela prendra deux jours, tu esmieux d’en planifier trois ou quatre.
Anne tourne les yeux vers son père en tentant deprendre un air furieux, mais sans succès. Face à samimique faussement courroucée et son ton amusé, lesautres éclatent d’un fou rire contagieux. Les boutadesfusent entre Alex et ses enfants. Nathalie se tournevers sa belle-mère et lance sa proposition.
— Ce samedi-là, je pensais organiser une fiesta lesoir, avec toute la famille et quelques amis. Veux-tum’aider en cuisine ou préfères-tu jouer du marteautoi aussi ?
— Tu me connais assez pour savoir que je veuxtoujours être un peu partout ; un peu de marteau, unpeu de gaspacho et, surtout, beaucoup de temps avecmes petits-enfants.
— D’accord, je comprends que je peux compter surtoi.
Étienne est resté silencieux durant toute la discussion. Cet homme est totalement incapable de manierun outil de construction, avec un minimum d’efficacité, sans mettre en danger la vie des gens autour delui. Personne ne s’attend à ce qu’il grimpe sur le toitpour poser du bardeau. Mais, dans cette famille, toutle monde participe aux activités selon ses compétences et ses talents.
— Dominique, je te donnerai un coup de mainquand tu iras chercher les matériaux. D’accord ?
Avec un large sourire, il continue en regardant sabelle-sœur.
— Durant les rénovations, afin de ne pas nuire oupour éviter que je me rentre un clou dans le mollet, jevais aussi te donner un coup de mains. Je trouve lesinstruments de cuisine un peu moins dangereux.
Nathalie pouvait donc compter sur cet excellentcuisinier pour la seconder dans cette tâche consistantà nourrir une trentaine de personnes. Elle accueillel’offre avec un large sourire. Mais elle en profite pourle taquiner.
— Étienne, on ne dit pas « un clou dans le mollet »,mais « un clou dans le pied ».
— Pas avec moi. Demande à Anne. Je l’ai déjà fait.
Se remémorant l’incident cocasse, Anne fait résonner un rire franc dans la maison, avant d’expliquer.
— Nous visitions notre maison en construction.Connaissant son agilité dans les chantiers, je l’avaisforcé à porter des bottes à protecteurs en acier, desgants de cuir et un casque. Il a réussi à marcher sur laseule planche libre de la maison et il a perdu l’équilibre.Culbutant, il est tombé sur un clou qui lui a perforéle mollet. C’est difficile à croire, mais jamais il ne secoupe avec les couteaux de cuisine. Alors, Nathalie, tuseras en sécurité tant que tu ne lui demanderas pas declouer ton filet de saumon sur une planche d’érable.
Imaginer Étienne le gaffeur en train de culbuter, c’estpratiquement assister à un vaudeville. Peu intimidé,ce dernier regarde sa belle-mère d’un air taquin.
— Marché conclu ! Quand j’aurai le temps, je vaisaider la belle-mère à garder les petits... non... je veux dire que je vais m’occuper des petits... et de la belle-mère !
Comme il fallait s’y attendre, l’hilarité fait le tour dela table aussi vite que les assiettes de service. Même lesplus petits, qui ne sont pas encore d’âge à comprendre les sous-entendus de l’humour, s’imprègnent dubonheur qui règne dans ce clan où chacun a sa place.
La joie se lit sur leur visage, alors que Nadine etAlex se retirent dans la cuisine pour aller chercher lesdesserts et le café. La femme pose sa main sur le brasde son conjoint pour le retenir un moment.
— Alex, nous sommes tellement chanceux d’avoirune telle famille ou l’entraide et l’amitié règnent. Il n’ya aucune animosité et chacun peut rester lui-même.Aucun de nous ne se prend au sérieux, n’est au-dessus des autres. Un clan ma-gni-fi-que, je trouve !
— Oui, nous avons de la chance. Ils sont beaux,heureux et en santé. Tous prennent une belle placedans la vie.
Dominique, leur fils de 29 ans, les avait suivi avecune pile d’assiettes sales qu’il s’apprêtait à placer dansle lave-vaisselle. Il surprend la conversation et ajouteson grain de sel.
— Vous savez, vous êtes les artisans de l’atmosphère qui règne dans la famille. Vous n’avez jamaistoléré les chicanes, nous incitant à régler nos différends autrement. Puis, l’éducation dans la maisonétait basée sur le respect des autres, en tenant comptede la philosophie de chacun. J’ai entendu mille foisrépéter : « Peu importe ton talent ou tes difficultés, tuauras toujours ta place ici », résume-t-il, en mettant lamain sur son cœur.
Fiers de ce témoignage improvisé, mais combiensincère, Nadine et Alex sont tout de même surpris parles propos de leur fils. Alex parle pour les deux.
— Merci Dominique. Cela fait plaisir à entendre.
— Vous savez, maintenant que j’ai des enfants, jecomprends mieux tout ce que vous nous avez enseigné. J’essaie de suivre votre exemple et ce n’est pastoujours facile.
Nadine a soudainement les yeux pleins d’eau.Dominique la voit émue et il s’approche pour la prendre dans ses bras.
— Maman, je ne voulais pas te faire pleurer. Tu sais,Anne et moi parlons souvent de tous les sacrificesque vous avez faits pour nous. Nous ne prenons passouvent le temps de vous dire à quel point nous vousaimons. Alors, ne pleure pas.
— Tu sais, je n’ai jamais vu les années passées avecvous, ni le rôle parfois ingrat de parent, comme uneforme de privation. Vous êtes tous les deux de bonsenfants. Je pense que nous aussi, nous sommes chanceux de vous avoir.
Voulant éviter que Nadine laisse couler ses larmessans pouvoir les contenir, puisqu’elles sont commeles chutes du Niagara parfois, Alex s’empresse dereplacer l’action au premier plan.
— Bon. C’est assez vous deux. Le café est en train derefroidir. Puis les jeunes ont faim pour les magnifiquespetits gâteaux que nous avons préparés hier. Allez !Prenez chacun un plateau et moi, j’apporte le café.
Nadine essuie ses larmes et, avec les yeux brillantsde bonheur, elle entre dans la salle à manger où les convives l’accueillent avec des cris et desapplaudissements.
Nadine est simplement et totalement heureuse. Elleaime sa vie, son monde, ses choix. En secret, elle serépète parfois « Est-ce que ce grand bonheur me seraenlevé un jour ? ». Et, dans ces moments de réflexion,Nadine se croise les doigts derrière son dos.
Chapitre 4
Jour 42 — 25 août
N adine absorbe avec délice la chaleur du corpsd’Alex. Elle sent la grande main de son mariposée sur ses reins pour réduire encore l’espaceentre leurs deux corps. Les doigts de son autre mains’empêtrent dans ses cheveux et attirent doucementla tête de sa femme pour partager le long baiser quiles enflamme tous les deux. L’amante se tient sur lapointe des pieds pour ne rien manquer de ce momentpassionné et tendre. De ses mains nerveuses, elledéfait le nœud de cravate qui serre la chemise d’Alex ;elle cherche à la déboutonner. Leurs vêtements sontde trop et, d’ici une minute ou deux, leurs corpsen seront libérés : ils s’étreindront sans entrave ensavourant le corps de l’autre dans cette intimité quitémoigne d’une confiance mutuelle. « Sais-tu à quelpoint je t’aime, toi… Je te veux ! ».
L’amoureuse frissonne sous les caresses. Elle tentede remonter le drap sur leurs deux corps pour couvrirleurs ébats. Sa main rencontre la fermeture éclair deson sac de couchage. La sensation du métal froidsur ses doigts la réveille d’un coup sec et brutal, laramenant au Pays de la Terre perdue, là où le froid etl’obscurité remplissent la grotte.
— Alex !
Elle ferme les yeux, enfouit son visage dans le tissuen nylon, cherche l’image. Peine perdue… l’ivresse s’évanouit brutalement. Elle frappe de son poingfermé le tas de vêtements qui lui sert d’oreiller, souhaitant que cette douleur physique remplace celle quibouillonne, trop vive, dans son cœur.
— Non ! J’étais chez moi avec Alex ! Reviens…
Ses cris et ses pleurs déchirent la nuit. Lou s’approcheet lèche les larmes de rage qui coulent abondamment sur les joues de sa mère adoptive. Nadine sesent vidée : une sensation si douce, chassée par unréveil trop douloureux. Son cœur s’affole, sa gorge seserre, bloquant même les sanglots. Son âme s’effriteun peu plus chaque jour. Est-ce que l’essence de savie s’évanouira au gré de cette aventure imposée ?Disparaîtra-t-elle sans laisser de traces ? Commentsurvivra-t-elle à tous ces longs mois d’hiver ?
Pour secouer cette anxiété qui brise son moral, ellese lève et réanime le feu, puis s’assoit par terre, enface du foyer. Elle reste immobile, les yeux rivés surles flammes. Ses mâchoires trop serrées lui donnentmal à la tête. Ses poings fermés tendent les muscles deses épaules, contribuant à arrondir son dos. Son esprits’accroche à ses souvenirs passés, à sa vie d’avant,alors que son corps frissonne au Pays de la Terreperdue. Les heures s’égrènent lentement pendantque l’humaine réfléchit, tente de donner un sens à cequi n’en a pas. Absurdité complète ! Il n’y a aucunemanière de rationaliser le passage de cette anciennevie à l’existence précaire qu’elle endure présentement.Est-elle tombée dans le scénario d’un autre ? Uneerreur d’aiguillage dans le cosmos !
Nadine, Lou et Allie sont de retour à la grotte depuissept jours. La femme avait besoin d’un temps derepos pour se remettre de ses aventures au cours des premières semaines de captivité dans ce monde sansqueue ni tête. Cette période l’a aidée à retrouver unpeu d’équilibre psychologique et physique, bousculéequ’elle était par ce désespoir sans fond qui aurait pula détruire.
La réalité s’impose. L’arrivée de l’hiver l’effraieterriblement. L’anxiété est si forte qu’elle nuit à saconcentration et menace sa capacité d’agir. Quand elletremble, sans pouvoir se contrôler, le moindre gestedevient laborieux. Elle doit sortir de ce tourbillond’émotions qui brûle son énergie sans apporter lemoindre résultat. Sortir de l’inertie est la solution. Elleprend une grande respiration, puis elle se parle. Elleentend cette voix que les murs de sa grotte rendentcaverneuse. Son écho prouve qu’elle existe.
— Lou ! J’ai assez dormi... Aujourd’hui, nous allonscommencer les préparatifs pour hiverner. Tu vasm’aider n’est-ce pas ? Après tout, c’est chez toi ici.
Surpris par le son inhabituel, un peu rauque etempreint d’inquiétude, le jeune canidé ouvre les yeuxpour observer sa mère adoptive. Devrait-il aller verselle ou la laisser faire ce qu’elle veut ? Quand il l’entend bouger fébrilement dans la grotte, il se lève pourla suivre pas à pas.
Face à ce périple inusité, une nouvelle étape commence. Nadine ajoute quelques branches à son journalde bois. Sachant qu’elle passera au moins l’hiver dansce pays, les nouvelles pièces sont plus longues, ce quipermettra d’y inscrire plusieurs mois à la fois. Soncœur se serre. Elle secoue la tête, chasse la déprime.« Aujourd’hui, c’est la seule chose à laquelle je doispenser. Je dois me préparer, c’est tout ! Un jour à lafois… »
Personne d’autre ne peut agir pour elle, l’aider àprendre telle ou telle décision. Nadine ne peut compter que sur elle-même pour survivre. La saison froides’annonce un peu plus chaque jour et elle n’en connaîtni la date de début, ni la durée possible. Elle se doit degagner le combat de la survie, en santé évidemment,pour reprendre ses recherches afin de retourner chezelle. Elle fait cent fois le tour de la question, profitantde son insomnie. Elle n’a pas droit à l’erreur, si elleveut y parvenir. Elle concentrera ses efforts sur cinqpriorités d’égales importances, chacune devenantessentielle à sa vie.
D’abord, il y a son alimentation. Ce qui la faitsourire. Est-ce surprenant que la nourriture soit lapremière préoccupation qui lui vienne spontanémentà l’esprit ? Gourmande de nature, elle a toujours unpeu peur de manquer de bouffe, même quand ellese trouve à proximité d’un réfrigérateur bien garni.Alors, tenant compte des heures et de l’énergie qu’elledoit dépenser quotidiennement pour cette activité, ilne faut pas se surprendre qu’elle y pense en premieret même, tout le temps.
Elle regarde ses mains, ses bras et ses jambes. Elleaimerait avoir un miroir qui lui confirmerait ce doute…Son visage plus angulaire et son corps émacié ne sontpas de bons indices de santé. Les vadrouilles des dernières semaines lui ont donné des mollets d’acier etdes épaules carrées. Mais, elles ont épuisé ses réservesde graisse. Elle a besoin d’un régime riche en protéineset en hydrates de carbone, sans oublier les vitamineset les minéraux pour garder sa résistance. Cela passepar des activités comme la chasse, la pêche ainsi quela cueillette de fruits, de plantes et de racines. Elle constituera des réserves afin de faire face à l’hiver ;sans oublier de fabriquer des outils pour le séchage etl’entreposage en plus grande quantité. Plus questionde se contenter d’une simple cueillette quotidienne, illui faudra compter sur une réserve si elle veut refaireses forces.
Nadine baisse la tête et soupire. La chair du petitgibier, comme le lièvre et la perdrix, n’est pas assezriche pour satisfaire ses besoins fondamentaux pendant une aussi longue période. Un chevreuil feraitmieux l’affaire... il faudrait développer une méthodepour le chasser. Nadine ferme les yeux pour combattre le frisson qui parcourt son corps... tuer un grosmammifère ? Pour le moment, la tâche lui sembletotalement impossible. Cette hantise devra cesser,se dit-elle, rangeant l’idée dans un recoin de son cerveau ; elle prendra le temps de murir le comment etle pourquoi.
Nadine ouvre les yeux et regarde autour d’elle.Au moins, la grotte lui procure un logis permanent àl’abri des intempéries. Elle soupire : si les orages malicieux de l’été sont une indication valable, les tempêtesd’hiver seront terribles, dureront longtemps et apporteront beaucoup de neige. Sa tête hyperactive planifiede mieux aménager la grotte… un coin chambre, ungarde manger et un paravent… fermer l’entrée de lagrotte pour garder la chaleur à l’intérieur et assurersa sécurité…
Le froid s’en vient. Elle devra maintenir, tout au longde l’hiver, un feu de jour, comme de nuit. La perte decette source de chaleur provoquerait, à coup sûr, unemort expéditive. Pourra-t-elle ramasser des branchestous les jours ? Pour compenser, elle accumulera une bonne réserve de bois, tant à l’intérieur de la grottequ’à proximité de son espace vital.
L’habitante grelotte. Ses pieds sont déjà froids. Ellesent un courant d’air s’infiltrer jusqu’à ses épaules.Pourquoi n’y avait-il pas un châle dans ses bagages ?Jetant un regard découragé autour d’elle, Nadine nevoit que la grotte dénudée. Elle approche ses effetsprès d’elle, glisse son matelas sous ses fesses afin decouper l’humidité du sol, et enroule le sac de couchageautour de ses épaules. Étirant la main, elle trouve unbas de laine rendu gris par l’usure, un autre, puis lesenfile. Lentement, un bien-être réconfortant revientdans son corps.
Elle soupire. Un air boudeur s’affiche sur son visage.Elle aura besoin de vêtements chauds. Pourquoi cettequestion la ramène-t-elle inexorablement à sa huitième année et à sœur Crochet ? Ce fantôme va-t-ilcontinuer de la hanter toute sa vie ? Femme moderne,plus valorisée par sa profession et manquant souventde temps, elle paie même pour faire ajuster le bas despantalons ou des jupes. « Maman avait raison… » Samère lui manque ; elle saurait à coup sûr dessiner unpatron, tailler les pièces de tissu et fabriquer de bellesfringues. Mais, au Pays de la Terre perdue, Nadinedevra se débrouiller toute seule pour confectionnerdes habits qui remplaceront ses vêtements montréalais plus adaptés à l’été. Ils seront nécessairement faitsde peaux. Est-ce que les lièvres qu’elle chasse serontsuffisants ? Elle ne le croit pas. Elle ferme les yeux.L’idée de chasser un cervidé lui revient en tête... lagrande forêt à l’est est remplie de chevreuils… elleremet à nouveau cette réflexion à plus tard…
Comme elle le fait de plus en plus souvent, au coursde la dernière semaine, Nadine parle aux murs de sagrotte pour entendre le son de sa voix. Pour s’accrocher à ses fibres humaines, existentielles.
— Décidément, chasser me dégoûte ! Juste d’ypenser... j’ai le goût de vomir. C’est trop pour moi.D’ailleurs en serais-je capable ?
Un bout de sa mémoire s’allume, lui rappelle douloureusement son père. L’homme aimait la chasse. Ilpartait tous les automnes sur la route du Maine, avecquelques amis, pour une dizaine de jours. Il revenait,parfois, avec quelques lièvres ou des perdrix. Nadinen’aimait pas le voir partir avec sa grosse carabine.Mais, elle se régalait tout de même de la chair de cespetits gibiers.
Puis un automne, alors que Nadine avait neufans, son père revint à la maison avec un orignal. Ellerevoit encore la scène. Elle a d’abord entendu l’autoque Thomas garait devant la maison à grands coupsde klaxon. Heureuse de le revoir, Nadine était sortieen trombe, toute à sa joie. Non ! Elle s’arrêta net surle bord de la galerie. La scène l’avait figée sur place,son visage exprimant le dégoût. Elle avait les yeuxrivés sur la grosse bête : un orignal mâle au panacheimmense était attaché sur le toit la voiture. Une odeurâcre s’en dégageait et le sang avait coulé et séché surle côté de l’automobile. Ses poings se serrèrent et sonvisage se referma sur sa colère spontanée. Son père ladécevait pour la première fois de sa vie. Ce derniern’avait rien vu ; il avait de la fierté masculine plein levisage. Il s’est approché de sa fille pour la prendredans ses bras.
— Bonjour ma puce. As-tu vu notre belle prise ?
Nadine a eu un mouvement de recul ; il pue… Leregard dégoûté de la fillette surprend le chasseur quine comprend pas cette réaction de rejet.
— Ne t’approche pas ! Tu sens la mort !
— Voyons ma puce !
— Pourquoi as-tu tué cette belle bête ? Elle ne méritait pas que tu l’assassines ! Tu n’avais pas besoin defaire cela !
Thomas ne comprenait pas. Il regardait la filletteque la fureur rendait rouge de colère.
— Ma puce, c’est ça la chasse. On tue des animaux.Puis on s’en nourrit.
— Je n’en mangerai jamais ! Je ne veux plus que tuchasses comme cela. On n’a pas le droit de tuer de sibelles bêtes pour le sport. Cet orignal ne t’avait rienfait, termine-t-elle en éclatant en sanglots.
Le père veut lui expliquer. Trouver les bons motspour amoindrir le choc.
— Ma puce ! C’est normal, la chasse…
— Ne t’approche pas ! Je te déteste !
Puis, les yeux remplis de larmes, Nadine est rentréeen trombe dans la maison pour se réfugier dans sachambre. Cet hiver-là, quand Irène a servi de l’orignalà sa famille, Nadine déclarait qu’elle n’avait pas faimet refusait le repas. Si elle a pardonné à son père, c’estuniquement parce qu’il a cessé complètement des’adonner à ce sport. Il a même donné sa carabine 303à son frère.
Dans quelques semaines, elle n’aura pas d’autrechoix que d’apprendre à capturer du gros gibier.Dans les conditions présentes, elle devra tuer la bête, sinon c’est elle qui pourrait mourir de faim. Encoreinconfortable face à cette obligation aussi vieilleque l’Humanité, la femme classe l’idée dans sa tête,sachant qu’un jour elle deviendra incontournable.
Nadine ajoute quelques branches dans le foyer,frotte ses mains au-dessus du feu pour les réchauffer,puis sirote sa tisane. Poursuivant sa réflexion, ellebaisse la tête. Elle n’est pas dupe. La solitude pesantlourd sur son âme, elle doit rester active au cours del’hiver, sinon elle deviendra une proie facile pour ladépression. Alors, tous les jours, elle maintiendra uneroutine quotidienne meublée de marches à l’extérieur,de visites des collets, de cueillettes de bois et de surveillance des environs afin d’assurer sa sécurité. Pourgarder son esprit vif, elle inventera des projets en tousgenres : le tannage des peaux, la fabrication d’objetsqui améliorent son confort, sans oublier la confectiondes vêtements. Coudre devient un impératif... l’idéeresurgit... chasser le chevreuil... décidément... ellene veut rien négocier avec elle-même aujourd’hui…Merde ! On y verra plus tard !
Elle soupire. Tout ce remue-méninge lui fait prendreconscience de sa santé. Toute cette besogne apporterason lot de bobos. Une pharmacie néolithique seraessentielle : le sagittaire pour traiter les plaies et leségratignures, les feuilles de vignes pour réduire lesépanchements sanguins, le gingembre pour la respiration, le thé des bois pour le mal de tête, etc. Un travaillong… cueillir… sécher… concasser… fabriquer descontenants. « Ouf ! » Est-ce que son rhume annuelreviendra en février ? Peut-être que ce type de virusn’existe pas au Pays de la Terre perdue ?
Une autre question la préoccupe. Combien de tempsdevra-elle consacrer à chacune des ces activités ? Seslectures sur la survie en forêt indiquent qu’il faudraconsacrer la majeure partie de ses journées à ramasserdu bois pour le feu et pourvoir à son alimentation. Lereste pourra être consacré à faire sa toilette, fabriquerdes outils, confectionner des vêtements, allumer sonfeu, tanner des peaux, etc. Va-t-elle trouver le tempsde tout faire ?
Heureusement, la lumière du feu dans la chaleurde la grotte lui permet d’étirer ses heures d’activités,même si la durée de l’ensoleillement diminue de jouren jour. Elle devra aussi tenir compte des imprévus…de la pluie, des orages malicieux de ce coin de pays,du temps pour voyager aux endroits de collecte, dechasse ou de pêche. Bien sûr, d’autres impondérables,comme des difficultés techniques, compliqueront lamise en œuvre des projets qu’elle a en tête.
— Ouf ! Avec tout cela, ma vieille, tu n’auras pasbeaucoup de temps pour dormir.
Le dernier mot résonne encore. Le rire qui s’enchaîne est un peu mécanique alors qu’il se répercutesur la pierre.
— Et un matin, je ne me réveillerai plus…
Un tremblement secoue son corps. Ses dents claquent dans sa bouche. Nadine replie les bras sur sapoitrine pour tenter de retrouver un peu de chaleur.Mais sa tête refuse de refouler cette peur. Mourir,disparaître. Des ossements dans une caverne…
Cette idée la fouette. Manquera-t-elle de temps pourtout préparer avant que l’hiver bouscule sa vie ? Elleferme les yeux. « Il faut réussir... sinon c’est la mort... ce serait inacceptable. ». Pour chasser l’inconfort, ellese lève, remet de l’eau chaude dans sa tasse pleine defeuilles de toutes sortes et se rassoit avant de terminersa réflexion. Ses besoins sont bien étayés. Ses journéesseront remplies d’activités difficiles et épuisantes.
Elle lève les yeux au-dessus du feu. La déterminationmarque son visage. Le travail ne lui a jamais fait peur.Cela lui fera peut-être oublier à quel point sa famillelui manque. C’est aujourd’hui que cela commence.Mais d’abord, manger. Cette réflexion lui a donnéfaim... Après, elle va sauter dans l’action...
— Pour madame, aujourd’hui, qu’avons-nous aumenu ? Un petit-déjeuner continental ou l’assiette deGargantua !
Chapitre 5
24 octobre 2010 — Montréal
— Avez-vous vu tout ce désordre ?
Malgré le reproche à peine voilé, la voix s’exprimaitsur un ton plutôt enjoué. Les joues roses, les cheveuxen broussaille, une goutte de ketchup sur le front etles yeux illuminés d’étincelles, la cuisinière apprécieson moment de répit. Son cœur flotte dans l’euphoriela plus totale.
Le bonheur estampillé sur le visage, les mains surles hanches, Nadine observe sa cuisine, là où règne unvéritable capharnaüm. Les ustensiles traînent entre lesmultiples bols à mélanger au bord desquels dégoulinent des substances sucrées de diverses couleurs. Ellene voit plus le dessus de son immense comptoir. Lescontenants de vinaigre, de sucre et d’épices trônent, iciet là, entre les pots Masson déjà remplis. D’autres sontencore vides ; dans quelques minutes, on les remplirade toutes les betteraves que contient le grand chaudron que sa belle-fille Nathalie surveille sur le feu.
Le ronronnement constant du lave-vaisselle sefait entendre à travers les rythmes de cette musiquerock qui envahit la maison. Celui-là n’a pas chôméaujourd’hui ; on vient juste de la démarrer pour latroisième fois.
Toute la maison est remplie de parfums d’épiceset d’odeurs de cuisson. C’est toujours comme cela, àl’automne, quand la famille et les amis se réunissent pour faire les conserves dont ils se gaveront durantune bonne partie de l’hiver. Hier, il fallait préparerla compote de pommes et les confitures d’orangeset d’abricots ; tout cela à partir des fruits achetés aumarché, la veille. Aujourd’hui, il faut s’occuper de lamise en conserve de tous les légumes provenant descueillettes de fin de saison.
Dans le salon s’entassaient des dizaines de boîtes oude sacs portant le nom des familles qui repartiraientavec leur précieux inventaire.
Postée près de la porte patio, Nadine observeses deux petites-filles Chloé et Anne-Pier, dont lesvêtements sont recouverts de grandes feuilles deplastique. Les deux fillettes sont fort occupées à viderdes citrouilles avec de grosses cuillères de bois pouren déposer le contenu dans des bols. Étienne fait leva-et-vient entre la table des deux fillettes et la marmite qu’il a mise sur le barbecue. Bien sûr, il en profitepour faire le bouffon, pour le plus grand plaisir despetites, dont les cris excités lui parviennent.
À côté des filles, son ami Bernard, tellement concentré sur son travail qu’il en a la langue sortie en coin,taille des trous dans le côté des citrouilles vides. Detoute évidence, il s’amuse comme un gamin. C’étaitd’ailleurs son idée. Il est arrivé ce matin avec unedizaine de citrouilles et a proposé de les préparer pourl’Halloween. Les fillettes ont sauté de joie. Comme ilfaisait encore chaud dehors, et que l’exercice allaitgénérer beaucoup de dégâts, il a proposé d’installerson équipe à l’extérieur.
Après avoir compté les pots restants, Étienne a proposé de cuire la chair des citrouilles pour en faire de laconfiture. Le fait que tous les appareils de cuisine de la maison soient indisponibles ne l’a pas retenu trèslongtemps. S’assurant que le niveau du gaz propanesoit suffisant, il a allumé le barbecue et y a installéla grosse casserole qui sert généralement à cuire lemaïs. Le mélange des parfums sucrés et suaves, sedégageant du chaudron, vient se mêler aux odeursépicées du ketchup, pour le plus grand ravissementdes participants.
Un peu plus loin, Alex et son ami Claude sonten train de fermer la piscine pour l’hiver. Les deuxhommes travaillent avec une bonhomie évidente,appréciant cette dernière journée fort agréable.
Le calme s’installe en fin d’après-midi. La musiquede Chopin remplace les succès rock. Les conservessont presque terminées. Il reste encore beaucoup defruits, surtout des pommes ; Nadine et son gendreÉtienne ont l’intention d’en faire des tartes. Quant auxlégumes qui n’ont pas été mis en conserve, ils ont étécoupés en morceaux, blanchis et congelés. Dans quelques semaines, Anne, Nathalie et Nadine préparerontla fameuse sauce à la viande et aux légumes dont ilsaiment napper leurs pâtes.
Regardant par la grande fenêtre, Nadine remarqueque la lumière du soleil a déjà disparu. L’hiver approche. La grand-mère apprécie ce temps de l’année oùl’on prépare la nourriture pour la saison des frimas.Elle réalise que c’est la dernière réunion familiale oùl’on peut profiter de l’extérieur sans contraintes ; lesprochains mois seront plus rudes. S’ils sortent tous lesjours ou presque à l’extérieur, le retour à la maisonchauffée sera essentiel ; on optera pour du chocolatchaud et des tartines, on sortira des armoires les jeux de société pour agrémenter les longues heures devantle foyer…
Lorsque la nuit tombe sur cette expérience detravail en collaboration, la compote de citrouille estmise en conserve et les caisses sont déposées dans lesvoitures. Les cucurbitacées, transformées en monstressouriants, trônent dehors sur le devant de la maison.Tous les visiteurs fatigués, satisfaits par les deuxexcellentes journées de travail collectif, sont installésdans le grand salon où un feu de foyer réchauffe leurcœur autant que la pièce. Alex offre de la bière oudu vin à toute la maisonnée, histoire de patienter enattendant les pizzas. À l’étage inférieur, on entend lespetits qui jouent sous la supervision de Geneviève, laplus jeune des enfants de Bernard et Claudine.
Un sourire aux lèvres, Nadine écoute les conversations multiples dont les paroles glissent jusqu’à sesoreilles comme du velours. Puis, Bernard attire sonattention.
— Nadine, tu as lu beaucoup sur les Amérindiens,crois-tu qu’ils faisaient un aussi bon travail quenous ?
— Nous avons effectivement réussi à accomplirbeaucoup de boulot en peu de temps. Pour lesAmérindiens, c’était très différent. D’abord, ilsn’avaient pas de poêles efficaces. Toutes les femmesdu village cuisinaient généralement autour d’un feucommunal qu’elles entretenaient ; il fallait ramasserle bois, attiser les flammes, surveiller la cuisson, etc.Et puis, ils n’avaient pas de pots Masson. Ils ne faisaient pas de compote. Leurs aliments, herbes, fruits,légumes ou viandes, étaient séchés. On les gardait dans des sacs imperméabilisés ou des paniers rendusétanches.
— Cela devait prendre du temps.
— Ils y passaient les deux tiers de leurs journées. Ilsne cultivaient pas le sol, sauf en de rares exceptions,afin de faire pousser du maïs ou du chanvre. Onramassait les fruits selon les saisons et on séchait ce quin’était pas mangé sur place, pour un usage ultérieur.Qui plus est, plusieurs tribus amérindiennes étaientnomades. Des villages entiers prenaient la route poursuivre le gibier ou pour transiter entre des sites d’étéet d’hiver. Ils transportaient tout ce qu’ils préparaientlors de ces déplacements : sur leur dos ou avec destravois tirés à force de bras. Leurs réserves n’étaientpas aussi grosses que les nôtres.
La salle est devenue étrangement silencieuse alorsque résonnaient ces paroles. Tous réfléchissaient àpropos de la comparaison entre les lourdes tâchesque les Amérindiens devaient accomplir sur de longsmois et leurs propres efforts des deux derniers jours.Deux époques si différentes... Si les premiers habitants d’Amérique accomplissaient ces activités poursurvivre, eux voulaient simplement rendre leur hiverplus agréable en variant leur alimentation. Le silencequi suivit, sur fond de musique classique, permit àchacun de tirer ses propres conclusions sur les avantages et les inconvénients du monde moderne.
Puis, Anne relance la conversation.
— Dans le fond, je suis très contente de vivre dans cesiècle-ci. Je n’aurais pas aimé parcourir constammentles bois à la recherche de ma nourriture.
Nadine sourit en se rappelant cette randonnéedans le parc de la Gaspésie, alors qu’elle réalisait àquel point sa fille déteste se retrouver en forêt. Sonfrère Dominique, quant à lui, n’a pu s’empêcher de lataquiner.
— En plus, tu n’aurais pas ton iPad, ton iPhone oumême ton auto. En tant que fille, tu ne pourrais pasfaire de construction, ni tracer des chemins.
— Ça, c’est certain ! Penses-y, mon cher frère, queferais-tu sans ta Wii ? Toi et Étienne devriez vousoccuper de bâtir les huttes. Tu devrais chasser ! Queldanger !
Les éclats de rire fusent, ajoutant quelques décibels àl’allégresse générale. Puis la porte de la maison claqueet on entend les pas rapides de Claude qui s’avancevers la cuisine. « À la table tout le monde ! La pizza estarrivée ! » Les mots résonnent joyeusement, suivi parle brouhaha des corps en mouvement. On s’empressed’aller chercher les enfants et de poursuivre la fêtetous regroupés dans la salle à manger.
Nadine attend quelques minutes avant de sortirdu salon. Elle veut savourer ce beau moment le pluslongtemps possible. Sa fille vient la chercher.
— Est-ce que ça va maman ?
— Oui, ma chouette. Je veux juste m’imprégner detout ce bonheur dont nous sommes tous responsables.Nous sommes choyés par la vie.
Anne s’approche de sa mère pour déposer un baisersur sa joue.
— Allez ! Viens avec nous. Sinon les goinfres ne telaisseront pas une bouchée de pizza.
Les deux femmes, la mère et la fille, marchant brasdessus bras dessous, rejoignent le reste du groupedans la salle à manger où une joyeuse cacophonierègne.
Le rituel de transition entre l’automne et l’hiverentraîne un changement dans l’organisation desfamilles et des horaires. Jadis, les mères devaient nonseulement prévoir la nourriture, mais aussi coudre lesvêtements ou tricoter les lainages. Aves des famillesde huit ou dix enfants, et si peu de moyens financiers,elles craignaient l’hiver et ses assauts, les grippesinterminables et les accouchements qui pouvaientdevenir périlleux à cause de l’éloignement. Nadinea emmagasiné dans ses souvenirs toutes ces peursassociées à la venue de l’hiver.
La voyant songeuse, Alex l’interpelle.
— Es-tu contente de ta marmaille, ma chérie ?Penses-tu qu’on va survivre à un autre hiver, avectout ce qu’on a entassé au frigo, dans les armoires, lecongélateur et la chambre froide…
— Es-tu en train de dire que je souffre de la phobiede mourir de faim… Moi ?
— Ben non… Surtout pas ! Mais tu aimes bienmanger et tu en fais profiter toute la famille. Tu as bienvu comment nos petits-enfants ont appris à mitonner.Un jour, ce seront eux qui vont t’apporter le ketchupet la confiture en souriant…
Bernard ajoute en se moquant :
— Ils diront ; C’est la meilleure recette au monde,c’est celle de notre grand-mère Nadine !
Un sourire béat s’imprime sur ses lèvres. La transmission des connaissances passe par l’estomac… Ça,Nadine en est certaine !
Chapitre 6
Jour 42 — 25 août
— C’est tellement beau ! On dirait un jardin aménagé… J’aime beaucoup cette oasis. Ce sera aussicharmant en hiver…
Des nénuphars flottent silencieusement sur la partiela plus calme du lac. L’estomac de Nadine se réveilleet gargouille ; elle raffole de leurs racines rôties à l’ail.La partie vaseuse, juste à côté, contient des plants desagittaire dont elle fera provision un peu plus tard àl’automne. Elle identifie l’endroit en insérant dans lesol mou une longue perche. Pour les retrouver facilement, même quand leurs feuilles fanées disparaîtrontsous l’eau, se dit-elle en se félicitant de cette astuce.
Une ombre passe sur le sol. Nadine lève les yeux versle ciel ; un oiseau quasi immobile, aux ailes déployées,plane très haut... un aigle ! Il est magnifique ! Énorme !Elle admire sa grâce lorsqu’il fait une belle boucle au-dessus de sa tête. Son cœur s’arrête. Son admirationtombe sous le coup d’une autre émotion. Du coinde l’œil, elle voit Allie partir au galop, hennissant àpleine gorge. Danger !
— Lou ! Où es-tu ?
La mère adoptive cherche son protégé, tout engardant un œil inquisiteur sur le rapace. Le louveteaufouille l’herbe, à trois cents mètres d’elle, totalementinconscient de la menace. Allie est trop loin... L’aigle avu la petite bête... il pique droit sur lui. Nadine court de toutes ses forces vers Lou, puis elle s’arrête... Cemaître des grands envols peut plonger à 300 kilomètres à l’heure... impossible de le battre de vitesse... iln’y a qu’une seule façon de sauver Lou : la fronde.
Énervée comme jamais, Nadine projette une première pierre, mais manque sa cible ; une deuxième etune troisième tentatives sont encore vaines. « Je suistrop tendue, je n’arrive pas à bien viser... ». Allie n’arrivera pas à temps... Nadine doit se calmer, ralentir lesbattements de son cœur... « Facile à dire ! ». Fermantles yeux, la tireuse d’élite respire profondément et seconcentre. Elle doit, si elle veut sauver le petit orphelin,attendre, observer et mesurer avec précision la trajectoire du tir. L’aigle ralentira sa course juste avant decapturer la proie... Lou… elle ne doit pas y penser... sepréparer... savoir attendre la bonne seconde... Nadineobserve le rapace et contrôle sa respiration malgré lapeur. L’oiseau est tout près. Il ouvre ses ailes pourfreiner... Nadine tire avec énergie et atteint sa cible.Quelques plumes tombent, toutefois l’impact sur sonpoitrail reste sans effets. La femme tire à nouveau,fait mouche sans déranger pour autant la trajectoirede l’oiseau. Il attrape le louveteau entre ses serres etdonne un formidable coup d’aile pour reprendre del’altitude.
— Non ! Maudit rapace ! Tu ne m’enlèveras pasmon loup !
Sa rage décuple son adresse : Nadine tire en rafaletrois fois d’affilée. Chacun des cailloux touche la têtede l’oiseau. Cette fois, l’aigle est sonné ; il tombe ausol, gardant sa proie sous son aile. Nadine court... ilest si loin... Allie hennit, faisant sentir sa furie… Oùest Lou ? Un jappement. Elle s’approche, soulève les plumes, ramasse le petit et s’éloigne pour l’examinerde plus près. Il n’a aucune marque. Un soulagementimmense l’envahit ; sur le coup, la tension libéréeforce une sueur qui rafraîchit sa peau. « Ouf ! On l’aéchappé belle ! » ; un frisson parcourt tout son corps.
Allie s’approche du rapace avec une rage instinctive,l’écume coule de sa gueule. De toute évidence, elleveut piétiner le coupable sans autre forme de procès.Veut-elle venger celui qu’elle considère comme sonpetit frère ? Nadine la retient ; elle se place entrel’oiseau et le cheval, le caresse pour le calmer.
— Non Allie ! Ne t’en prends pas à lui ! C’est unaigle royal !
Réalisant que l’aigle respire encore, Nadine repoussela pouliche plus loin. Puis elle surveille l’oiseau.Lentement, ce dernier bouge et se dresse sur ses pattesaux larges griffes, puis il hésite. Pendant un moment,il observe ce trio d’apparence étrange qui sembletransformé en pierre. Et il crie. Un silence passe sur lascène. Une autre ombre s’étire sur le sol. Un deuxièmeaigle se pose en accomplissant un atterrissage parfait.Une femelle. Nadine presse Lou contre son cœur.
— Il est à moi… Allie aussi ! Explique-t-elle commepour s’excuser de l’avoir frappé.
Le couple royal s’envole, étirant majestueusementleurs grandes ailes, prenant rapidement de l’altitudeau-dessus du groupe. Ils tournoient un moment au-dessus du trio, montant graduellement vers les cimesde la forêt, pour finalement se percher sur la plushaute branche d’un orme.
Étrange rencontre. Nadine en avait observé près dela falaise à l’est, là où ils font leurs nids pour élever leurs petits en toute sécurité. Que fait ce couple prèsdu lac aux brochets ? Chez elle, au Québec, ces rapaces sont en voie d’extinction ; c’est ce qui explique quel’idée de les protéger soit solidement ancrée en elle.Elle n’aurait jamais été capable de le laisser mouriraussi violemment. Même si Lou était en danger…Choix très difficile ! Désormais, ils savent que je vaisdéfendre mes amis. Ils devront tous apprendre à vivredans « mon environnement ». Nadine espère que lesprédateurs ailés comprennent le message qu’elle alancé à coup de cailloux. « Si vous attaquez encorel’un des miens, je ne vous épargnerai pas cette fois !Compris ? ».
Une fois le danger dissipé, Nadine ressent de la peuret de la fragilité. Comme si toutes ses forces s’étaientenvolées, une fois la menace passée… Les aigles ayantun territoire très grand, elle devra être vigilante afinde protéger Lou. Elle a pris l’habitude de marchercomme un automate sur le territoire qu’elle connaîtbien, plongeant dans ses pensées pour chercher dessolutions ou tout simplement pour se questionnersur tout et sur rien. Elle en oublie la vie autour d’elle.Ce comportement pourrait un jour la mettre dans lepétrin. Comme ce matin. À cause de cette étrangeperte de contrôle, elle a placé Lou dans une positionprécaire qui aurait pu lui coûter la vie.
— Lou ! Reste tranquille ! J’ai eu chaud, moi !
Quelques minutes plus tard, la vie a repris soncours. Lou courait devant, Allie broutait ici et là,pendant que le soleil réchauffait la terre humide. Lespas de Nadine la dirigeaient vers le lac aux brochets.Maintenant habituée à ce type de randonnées, elle nesentait presque pas le travois qu’elle traînait. Celui-là même qu’elle avait inventé un jour de pluie, à l’Anseà Lou, un peu plus au nord. C’était le lendemain de lanaissance de Lou… Dans sa tête, elle fait un décompte… « il y a 28 jours »... Pourquoi a-t-elle l’impressionque c’était il y a deux siècles ?
La tête haute, le sourire aux lèvres, la démarchemarquée par l’excitation, Nadine avait hâte d’arriverpour essayer une ligne à pêche spécialement conçuepour appâter le doré du fond du lac ; une longue corde,une suite de lanières minces attachées bout à bout, àlaquelle sont suspendus des hameçons de différentestailles et de formes variées. Certains sont fabriquésavec des arêtes de brochets, d’autres avec des morceaux d’os découpés avec son couteau. L’expériencede la journée lui indiquera quels modèles sont lesplus efficaces. Par la suite, elle concentrera ses effortssur la fabrication de ces crochets qui lui permettrontd’attraper les poissons. « Dans une séance de travail,on appelle ça du work in progress » , se rappelle-t-elleen souriant.
Elle fait la moue. L’idée d’utiliser des vers luisemble répugnante et, pourtant, elle ne vient pasd’elle. Tous les pêcheurs le font. Cet appât ne lui plaitpas. Elle soupire ; un souvenir de Montréal se glissedans sa tête. Elle revoit la tête rasée d’Alphonse, l’épicier qui lui fournit son poisson déjà apprêté, parfoismême assaisonné. S’il la voyait maintenant, rirait-ilde ses déboires ? Ici, elle pêche son propre poissonelle-même, lui coupe la tête, le vide de ses entrailles,enlève la peau, taille des filets… pour ensuite choisir lemode de cuisson et d’assaisonnement. La marcheuses’arrête et prend une grande respiration. « De retourà la maison, j’apprécierai mieux le travail de mon poissonnier et de toutes ces personnes qui apprêtentet transportent la marchandise pour nous faciliter lavie. » Entretemps elle doit se rendre au plan d’eau etpersonne ne marchera à sa place…
Nadine reprend sa réflexion tout en poursuivant sarandonnée. Elle préfère travailler en groupe, exploiterles forces de chacun en tirant parti du travail d’équipe.Ici, la résidente solitaire doit tout faire elle-même,sans aide pour résoudre un problème, discuter de sesintentions ou valider ses idées. Il n’y a pas d’Internetni de YouTube afin de mieux comprendre une opération. Ici, elle doit se débrouiller toute seule. Pourtout. C’est dur, long et éreintant. Cette solitude rendchaque opération plus difficile.
Elle se force à se souvenir de ce livre… Une sérieplutôt romancée, dont le titre est «  Les premiers Nord-Américains 1  », dans laquelle il n’y a pas de technologiemoderne à l’honneur. Les personnages travaillent fortpour répondre à tous leurs besoins. Cette œuvre defiction brosse la vie des premiers Amérindiens à différentes époques, de leur arrivée par le détroit de Béringjusqu’à celle des Européens. Chaque tome décrit unecommunauté où chaque individu peut bénéficier del’apport du groupe, d’un mentor, d’un professeur,d’un ami ou d’un membre de sa famille.
Nadine lève les yeux en signe de dépit. « Si j’avaisporté attention aussi… » Tous ces bouquins décriventen détail la fabrication d’outils et les méthodes ancestrales de chasse et de pêche. Ne sachant pas qu’elle enaurait besoin un jour, elle n’a pas retenu les techniquesdécrites.
Elle se souvient de ce qu’il faudrait faire pour assurer sa survie, mais la manière de s’y prendre pour leréaliser sans l’aide d’autrui lui échappe. Elle penchela tête et soupire.
Alex saurait comment fabriquer des armes, mettredes collets… ou confectionner une lance pour chasserles cerfs de Virginie. Elle s’arrête, glisse une main surson visage pour essuyer quelques larmes. « Je doisme débrouiller seule… » Malgré tout, elle a fabriquéses dards et sa fronde et elle les utilise avec efficacité.Mais, elle ne peut tuer que de petits animaux avecces outils. Comment chassera-t-elle ce chevreuil tantconvoité ? Pendant que son estomac se noue de peur,son cœur se déchire à l’idée de ne jamais revoir lessiens.
Nadine reprend les manchons du travois et poursuitsa route. La tête penchée et le cœur lourd, sa réflexionse porte sur sa famille. L’éloignement est si difficile àsupporter.

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