La sociabilité en France et en Grande Bretagne au siècle des Lumières. Tome II
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Description

Ce deuxième volume de Transversales constitue le deuxième volet des travaux de spécialistes des études sur le dix-huitième siècle français et britannique. Dans le cadre d’un projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne (MSHB), « La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières : l’émergence d’un nouveau modèle de société », ces chercheurs tentent de redéfinir les modes opératoires de la sociabilité pour chacune des deux nations, à partir de sources célèbres ou méconnues, et s’interrogent sur la réalité de la supériorité du modèle français de sociabilité. Les conclusions de Georg Simmel qui voyait en cette dernière « la forme ludique de la socialisation » et un « symbole de la vie » servent de trame théorique à ce recueil où sont analysées la nature et la fonction des enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité au XVIIIe siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 juin 2013
Nombre de lectures 2
EAN13 9782304041613
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la direction d’Annick Cossic-Péricarpin et Hélène Dachez
La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières : l’émergence d’un nouveau modèle de société
Tome 2 Les Enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité au XVIII e siècle
Transversales
Éditions Le Manuscrit Paris


© Éditions Le Manuscrit, 2013
Couverture : Domaine public des États-Unis
EAN : 9782304041606 (livre imprimé)
EAN : 9782304041613 (livre numérique)


Collection Transversales
Annick Cossic-Péricarpin et Allan Ingram ( sous la direction de ), La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières : l’émergence d’un nouveau modèle de société. Tome 1 : Les Lumières en France et en Grande-Bretagne : les vecteurs d’une nouvell e sociabilité – entre ludique et politique , 2012


Présentation de la collection
La collection Transversales , dirigée par Annick Cossic-Péricarpin, a pour vocation de rendre compte des travaux d’universitaires dont le champ d’étude est le dix-huitième siècle britannique ou français et qui s’intéressent plus particulièrement aux formes, fonctions et modes opératoires de la sociabilité en Grande-Bretagne et en France. Le socle théorique de la collection est divers en raison de la multidisciplinarité des contributeurs qui font appel aux notions de modèle culturel, d’influence, de transfert et de conflit. Les publications annuelles de la collection font suite à une série de manifestations scientifiques qui ont débuté en décembre 2009 à l’Université de Brest dans le cadre d’un Projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne. « L’archéologie du savoir » qui y est mise en œuvre a pour objectif ultime, par une lecture croisée de la sociabilité au siècle des Lumières, une meilleure compréhension des enjeux sociétaux d’aujourd’hui.
La problématique posée – l’émergence d’un nouveau modèle de société et sa puissance disséminatoire − est novatrice tant par les sources utilisées que par les attendus scientifiques qui permettraient une remise en cause de postulats généralement admis, en l’occurrence la supériorité du modèle français de sociabilité. Une telle thématique est éminemment moderne et d’une actualité prégnante à une époque où l’individualisme et les conduites antisociales semblent l’emporter sur la ritualisation des rapports sociaux. Un réexamen d’un certain nombre de présupposés sur le dix-huitième siècle et sur les relations entre les nations française et britannique n’est pas seulement une exhumation du passé, mais mène, en dernier ressort, à une réinterprétation du présent.


Comité scientifique
Madame Annick C ossic-P É ricarpin
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBO Brest, HCTI/CEIMA, EA 4249
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications: Bath au XVIIIe siècle : les fastes d’une cité palladienne (PUR, 2000, 200p.) ; Edition critique , The New Bath Guide , Christopher Anstey (PETER LANG 2010, 301 p.) ; ouvrage en co-direction : Spas in Britain and in France in the Eighteenth and Nineteenth Centuries (CSP, 2006, 521 p.)
Adresse mail : annick.cossic@univ-brest.fr
Monsieur Allan I ngram
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : Northumbria University, Newcastle, UK
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications : The Madhouse of Language (Routledge, 1991), Cultural Constructions of Madness in Eighteenth-Century Writing (avec Michelle Faubert, Palgrave, 2005), Melancholy Experience in Literature of the Long Eighteenth Century: Before Depression, 1660-1800 (co-direction Stuart Sim, Clark Lawlor, Richard Terry, Leigh Wetherall-Dickson, John Baker, Palgrave, 2011).
Adresse mail : allan.ingram@northumbria.ac.uk
Monsieur Éric F rancalanza
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBO, Brest, Centre des Correspondances UMR 6563
Domaine de compétence : dix-huitième siècle français
Principales publications : Jean-Baptiste-Antoine Suard journaliste des Lumières , Paris, Champion, 2002, « Les Dix-huitièmes Siècles », n° 60, 469 pages. - Voltaire, Patriarche militant. Le Dictionnaire philosophique (1769) , PUF-CNED, 2008, Série « XVIII e siècle », 201 p. - Suard ; Correspondance littéraire avec le margrave de Bayreuth (1773-1775). Édition établie à partir des manuscrits inédits de la Bibliothèque Historique de la ville de Paris et de la Bibliothèque municipale de Besançon, présentée et annotée par Eric Francalanza , Honoré Champion, 2010, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », n° 53, 984 pages.
Adresse mail : e.francalanza@numericable.fr
Monsieur Norbert C ol
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBS, Lorient, HCTI, EA 4249
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications : Burke, le contrat social et les révolutions (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001). À la recherche du conservatisme britannique: historiographie, britannicité, modernité (XVIIe-XXe siècles) (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007).
Adresse mail : norbert.col@univ-ubs.fr
Madame Hélène D achez
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de Recherche : Toulouse2 Le Mirail
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications : Ordre et Désordre : le corps et l’esprit dans les romans de Samuel Richardson (1689-1761) (Villeneuve d’Ascq : PU du Septentrion, 2000) ; Le Sang dans le roman anglais du XVIIIe siècle (Montpellier : PU de la Méditerranée, 2007).
Adresse mail : helene.dachez@univ-tlse2.fr
Monsieur Jean-Noël P ascal
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : Toulouse2 Le Mirail
Domaine de compétence : Littérature française XVIIIème siècle.
Principales publications : publications récentes : Fables de Florian, édition critique (Ferney-Voltaire, CIEDS, 2005), Le Cœur terrible : Gabrielle de Vergy, Fayel, Gabrielle de Passy (Presses Universitaires de Perpignan, coll. « Études », 2005). À paraître : Lyres, harpes et cithares : les psaumes en vers, 1690-1820 (Presses littéraires).
Adresse mail : jmsaprac@wanadoo.fr
Madame Arlette G autier
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBO, Brest, CRBC Brest
Domaine de compétence : sociologie (construction des genres et des familles, sur des périodes allant de l’esclavage et du colonialisme à des situations post-coloniales).
Principales publications : Les sœurs de Solitude (Paris, Les éditions caribéennes, 1985), Le sexe des politiques sociales , avec Jacqueline Heinen (Paris, Éditions Indigo et Côté-femmes, 1993), Politique de population, médiateurs institutionnels et fécondité au Yucatan , avec André Quesnel (Paris, Éditions de l’IRD, 1993), Les politiques de planification familiale (Nogent-sur Seine, Éditions du CEPED, 2003).
Adresse mail : arlette.gautier@univ-brest.fr


Les auteurs
Annick Cossic-Péricarpin est Professeur de littérature et de civilisation britanniques à l’Université de Brest. Elle a travaillé sur la poésie satirique ainsi que sur les villes d’eaux anglaises et est l’auteur d’une monographie, Bath au XVIII e siècle : les fastes d’une cité palladienne (PUR, 2000). Elle a dirigé avec Patrick Galliou un ouvrage sur les stations thermales, Spas in Britain and in France in the Eighteenth and Nineteenth Centuries (Cambridge Scholars Press, 2006). Elle a récemment publié une édition critique du poème épistolaire de Christopher Anstey, The New Bath Guide ( The New Bath Guide [1766] , Edited with an Introduction and Notes, Peter Lang, 2010). Responsable du projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne sur la « Sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières » (2009-2012), elle dirige la Collection Transversales (Éditions Le Manuscrit) dont elle a coordonné, avec Allan Ingram, le premier tome, intitulé Les Lumières en France et en Grande-Bretagne : les vecteurs d’une nouvelle sociabilité – entre ludique et politique (Éditions Le Manuscrit, 2012).
Hélène Dachez est Professeur à l’Université Toulouse – le Mirail, où elle enseigne la littérature britannique et la traduction. Elle est membre du CAS (Cultures Anglo-Saxonnes). Spécialiste du roman anglais du XVIII e siècle, elle a rédigé une thèse intitulée Ordre et désordre : le corps et l’esprit dans les romans de Samuel Richardson (1689-1761) (Villeneuve d’Ascq : PU du Septentrion, 2000) et écrit une trentaine d’articles sur divers auteurs du XVIII e siècle. Elle s’intéresse en particulier à l’esthétique romanesque, à l’écriture épistolaire, ainsi qu’aux rapports entre roman et médecine, au corps et à l’écriture du corps à l’époque des Lumières. Elle a également publié un ouvrage intitulé Le Sang dans le roman anglais du XVIII e siècle (Montpellier : PU de la Méditerranée, 2007).
Dr Alain Caubet est Maître de Conférences en Santé au Travail à l’Université de Rennes 1, et chargé d’enseignement de sciences humaines et sociales et d’histoire de la Médecine.
Professor Norbert Col (Université de Bretagne-Sud / HCTI) is the author of several books and articles in the field of the history of ideas, mostly around Edmund Burke and Jonathan Swift. His most recent book to date is À la Recherche du conservatisme britannique : Historiographie, britannicité, modernité (XVII e -XVIII e siècles) , published by Presses Universitaires de Rennes (2007).
The topic of Dr Buie’s research to date has been the relationship between mental health and lifestyle in the eighteenth century. The aim of her research is to provide an understanding of the terms in which depression was medicalised in the eighteenth century and how the condition of depression was linked to factors of lifestyle. The year 2012 has been a particularly productive year in terms of publications. As well as this article in Transversales, Buie’s article “William Cowper : A Religious Melancholic” has been published online by JECS and is due to come out in print early in 2013. Buie has also had her monograph, entitled Depression and the Idle Lifestyle : Melancholy and Nervous Illness in Eighteenth-Century England , accepted for publication with Palgrave Macmillan. Dr Buie has taught on a number of eighteenth-century modules at Northumbria University (Newcastle) and is currently working on completing her book.
Dr Charlotte Holden studied English at Cambridge University before being awarded a PhD scholarship with Northumbria University. There, she took part in the Leverhulme-funded “Before Depression” project, directed by Prof. Allan Ingram. In her thesis entitled “‘Against the Spleen’ : Treatment for Melancholy in the Novels of Henry Fielding and Laurence Sterne”, Charlotte Holden explores the claims made by Fielding and Sterne for their novels’ potential as treatments for their readers’ melancholy. By analysing the novels in relation to their medical sources, the thesis exposes the novels’ psychotherapeutic properties. Charlotte Holden was awarded her PhD in December 2011, and has since been awarded the BSECS/QMCECS Early Career Visiting Fellowship prize for 2012. Her publications include an article for The Shandean entitled “Yorick’s Answer to Tristram Shandy ” ( The Shandean , 22 (2011) : 107-115), in which she reveals the influence of jest-books as a major source for Laurence Sterne’s Tristram Shandy , and “‘Contraries often prove Remedies’ : Laughter as a Cure for Melancholy in Eighteenth-Century Medicine”, in Le Spectateur Européen, 10 (2010), 35-46. She is now co-authoring a chapter entitled ‘Representations of Illness in Eighteenth-Century British Literature’ with Dr. Clark Lawlor for The Encyclopaedia of British Literature, 1660-1789 , ed. by Bonnie Latimer and Norbert Schürer (Wiley Blackwell).
Francesco Schiariti est doctorant à l’Université de Paris XII où il travaille sous la direction du professeur M.-E. Plagnol-Diéval. Son sujet de thèse, « La Nostalgie de la civilisation : les représentations de l’Ancien Régime aristocrate dans les romans historiques et sentimentaux de 1789 à 1848 », l’a amené à s’interroger sur la question de la sociabilité et de sa reconstruction littéraire.
Titulaire d’un Doctorat en Lettres Modernes de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, Suzanne Dumouchel a travaillé sous la direction du professeur Jean-Paul Sermain sur « La presse littéraire du 18 e siècle comme nouvelle culture des textes et de la lecture ». Enseignante permanente à l’université de Paris 13, elle est également vacataire au CNAM. Spécialiste de l’analyse des médias classiques et de l’histoire de la communication, elle s’intéresse à la mise en place d’un espace de parole et d’échange entre les journalistes et les lecteurs, envisagé comme une pratique culturelle. Ses analyses s’inspirent des médias contemporains, tel Internet, qu’elle compare à ces périodiques littéraires du siècle des Lumières. Membre de la SFEDS, elle a publié un ouvrage sur les Égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon aux Éditions Vernazobres-Grego (2008), un autre intitulé Un atelier littéraire au 18 e siècle : le Mercure de France (1750-1770), EUE (2010) et divers articles sur la presse littéraire du XVIII e siècle.
Professeur des Universités et membre du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (CRBC), Ronan Calvez enseigne la littérature du breton et la sociolinguistique. Ses recherches portent également sur ces deux domaines.
Spécialiste des secrétaires et des échanges épistolaires au XVIII e siècle, Marianne Charrier-Vozel est Maître de Conférences à l’Université de Rennes 1 et chercheuse au Centre des Correspondances de l’Université de Brest. Elle est également membre du comité de rédaction de la revue L’Épistolaire , éditée chez H. Champion.


Introduction Les Enjeux Thérapeutiques et Esthétiques de la Sociabilité
Hélène Dachez Professeur à l’université Toulouse le Mirail – CAS
1. Présentation générale
Ce deuxième volume de Transversales regroupe les travaux de spécialistes de disciplines et de domaines divers (médecine, histoire, civilisation, littérature) du XVIII e siècle britannique et français, réunis pour travailler ensemble depuis l’automne 2009 dans le cadre d’un projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne, intitulé « La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières : l’émergence d’un nouveau modèle de société ». Alors que le premier volume s’intéresse aux « vecteurs d’une nouvelle sociabilité » oscillant « entre ludique et politique 1 », le présent ouvrage se concentre sur « les enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité » en France et en Grande-Bretagne au cours du long XVIII e siècle (1688-1837).
Définie en 1798 par le Dictionnaire de l’Académie française , la sociabilité signifie d’une part « l’aptitude de l’espèce humaine à vivre en société » et d’autre part « l’aptitude de l’individu à fréquenter agréablement ses semblables ». Cette acception postdate la définition anglaise du terme, utilisé dès le quinzième siècle, qui figure dans l’ Oxford English Dictionary et voit dans la sociabilité « the character or quality of being sociable, friendly disposition or intercourse ». Ces deux définitions séminales insistent à l’évidence sur les relations entre les êtres (et il sera intéressant de chercher à savoir quelles formes ces relations prennent, comment elles se manifestent et quelles sont leurs conséquences en termes de sociabilité) et sur la place qu’occupe l’individu au sein du groupe. Elles mettent en jeu plusieurs paramètres ou couples notionnels – a priori antithétiques mais dont l’examen révélera peut-être la porosité – et conduisent à se poser une multitude de questions, dont il est impossible de donner une liste exhaustive : sphère publique et sphère privée (ces deux sphères, identifiées par le théoricien allemand Jürgen Habermas 2 , sont-elles étanches ou une certaine porosité existe-t-elle ? Si cette seconde hypothèse se vérifie, quels sont leurs liens, comment se manifestent-ils et que nous apprennent-ils sur la sociabilité ?), rapprochement et cohésion ou séparation des individus (quelle est la force des liens qui unissent les êtres dans un réseau de sociabilité ?). Les questions portent encore sur l’émergence (ou sur la reprise, sur le développement, sur l’adaptation) de rituels de sociabilité, de nouveaux espaces de sociabilité (qui les définit ? Comment sont-ils créés et définis ? Sur quoi reposent-ils ? Qu’impliquent-ils de la part de ceux qui participent à leur émergence ?).
Le sociologue allemand Georg Simmel définit quant à lui la sociabilité, concept qu’il a introduit dans les sciences sociales, comme « un lien de réciprocité qui flotte en quelque sorte librement entre les individus 3 », insistant sur l’interaction relevée précédemment, que souligne également Michel Forsé, sociologue contemporain, pour qui la sociabilité « désigne l’ensemble des relations qu’un individu entretient avec d’autres, compte tenu de la forme que prennent ces relations 4 ». À partir de ces définitions, l’interaction entre individus et les formes que prend la sociabilité sont envisagées ici sous un angle interdisciplinaire particulièrement riche, qui met face à face littératures française et britannique, médecine, civilisation et histoire. L’examen de diverses sources primaires authentiques (traités de médecine et écrits médicaux) ou fictives (romans, périodiques littéraires, pièces de théâtre, poèmes, écrits de salonnières), fondé sur le postulat selon lequel les relations sociales peuvent éclairer les comportements sociaux, permettra d’examiner au mieux ce lien à travers une étude des enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité, qu’il est temps de définir et de questionner.
2. Les enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité : définitions et questionnements
L’introduction du premier volume signale combien la notion de plaisir est « indissociable de celle de sociabilité 5 ». À partir de ce rapprochement rendu possible par les diverses définitions du terme, il nous a semblé intéressant de chercher à savoir si l’un des enjeux 6 de la sociabilité n’était pas, au même titre que le plaisir, de procurer mieux-être ou bien-être individuel, collectif et sociétal, d’où notre choix de réunir les dix articles formant ce volume sous les deux notions de « thérapeutique » et d’« esthétique ».
Le terme « thérapeutique », issu du grec therapeuein , qui signifie soigner, doit en ce sens s’entendre comme relatif au traitement des maladies corporelles et psychiques qui touchent l’individu et affectent sa capacité de vivre avec ses semblables, en société 7 . La mélancolie étant une affection particulièrement répandue au XVIII e siècle, elle peut fournir un terrain d’étude privilégié et paradigmatique de la question du mieux-être que le sujet peut trouver lorsqu’il fréquente ses semblables. À cet égard, plusieurs questions se posent : la sociabilité permet-elle de soigner les désordres du corps et de l’esprit ? Comment le malade réagit-il aux propositions de sociabilité ? Les accepte-t-il volontiers ou, se repliant sur lui-même, rejette-t-il tout contact avec autrui ? La sociabilité permet-elle un soulagement durable ou éphémère des maux ? Ses vertus thérapeutiques doivent-elles être louées ou remises en cause ? Dans quelle mesure participe-t-elle à la construction individuelle et sociale du sujet ? Des questions connexes seront, elles aussi, abordées au cours du présent volume : quel rôle le corps joue-t-il dans l’émergence ou dans la consolidation de la sociabilité ? Quelle influence la représentation du corps social (ou asocial) exerce-t-elle sur la sociabilité (question liée à l’étude de la place de l’individu dans la société) ? L’analyse de traités médicaux de l’époque et des questions sociales liées au corps des individus mérite elle aussi que l’on s’y attarde.
L’adjectif « esthétique » a quant à lui été choisi pour signifier (selon l’une des définitions du Dictionnaire Robert [2012] : « qui participe de l’art »), toute forme de création et de représentation artistique ayant trait aux belles lettres, et plus précisément les divers genres et formes littéraires où et par lesquels se développe la sociabilité à l’époque des Lumières en Grande-Bretagne et en France. Citons pas exemple les écrits des salonnières française et des Bas-bleus anglais (dont les liens et les divergences seront soulignés), les périodiques ou journaux littéraires, les romans, la poésie ou le théâtre, qui feront l’objet d’investigations particulières et permettront de rendre compte de l’interaction entre esthétique littéraire et sociabilité : quelles formes littéraires accueillent, représentent et promeuvent au mieux cette dernière ? Comment le font-elles ? Comment les réseaux de sociabilité s’inscrivent-ils dans ces divers genres et formes littéraires ? Quels rapports les écrits et le langage mondains entretiennent-ils avec la sociabilité ? Et enfin, la sociabilité doit-elle être considérée comme une notion genrée ?
Le double ancrage français et britannique des études proposées, ainsi que l’analyse des réseaux qui relient les deux pays, permettent de dresser un état des lieux relativement complet des enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité dont la visée comparatiste, dans un contexte où anglomanie et anglophobie ont pour pendant francophilie et francophobie, permettra de croiser de manière originale les regards internes et externes posés sur la France et sur la Grande-Bretagne.
3. Les enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité : présentation des travaux des chercheurs
Notre ouvrage se découpe en deux grandes parties, formées de quatre et de six articles. La première partie est consacrée à l’analyse des enjeux thérapeutiques de la sociabilité. Ces articles s’adressent, selon des perspectives différentes, au rapport entre corps, individu, société et sociabilité.
Il nous a paru pertinent de commencer le recueil par la contribution d’ Alain Caubet , intitulée « Entre trivialité et mondanité, le discours médical français au XVIII e siècle », qui fournit un cadre bienvenu aux questions de thérapeutique. L’auteur étudie d’abord les rapports entre les médecins et les patients (qui réagissent parfois différemment selon qu’ils sont issus des milieux populaires ou des classes dirigeantes), dans le contexte de la rémanence des théories galéno-hippocratiques, universellement adoptées, et de l’émergence des théories néo-hippocratiques. Au XVIII e siècle, étant donné la rareté ou la quasi-impuissance des médecins, chacun était amené à être son propre médecin, ou le médecin de ses proches, et l’intrusion dans l’intimité du malade était inévitable et acceptée. Cet état de fait explique l’oscillation constante entre trivialité et mondanité que ce travail interroge. Une certaine forme de sociabilité émerge de l’étude des réseaux de consultations épistolaires (entre patient et médecin, et entre médecins) qui couvrent l’Europe mondaine dès le XVII e siècle. En outre, à travers les analyses qu’il propose, Alain Caubet met en lumière des différences essentielles entre la médecine de cette période et celle de la nôtre.
Dans son article, « Sexual Sociability in An Essay upon Improving and Adding to the Strength of Great Britain and Ireland, by Fornication . By a Young Clergyman [1735] : Satirising Sanitising Solutions », Norbert Col met en lumière la sociabilité hygiéniste présentée dans cet essai dont l’ironie et la satire, issues de la tradition swiftienne, n’ont pas toujours, loin s’en faut, été perçues, que ce soit au XVIII e siècle ou encore de nos jours, où les critiques ne voient que l’immoralité et le caractère impie du propos, sans percevoir les enjeux véritables de l’opuscule. Norbert Col étudie la sociabilité hygiéniste dans les contextes politique, religieux et social (notamment la question démographique) de la période et démontre comment, en reprenant de manière oblique les conceptions des Tories écartés du pouvoir politique et de l’ Establishment culturel, l’auteur utilise à ses fins l’Écriture Sainte et la parodie dans le but de critiquer une modernité issue de la Glorieuse Révolution, puis de la succession des deux premiers rois Georges (de lignée Hanovrienne), modernité qui falsifie toutes les manifestations de la sociabilité.
Les deux contributions suivantes traitent, à des degrés divers et selon des sources différentes, de la mélancolie. À partir d’une étude très précise des symptômes de cette affection, le troisième article, rédigé par Diane Buie et intitulé « Prescription for Melancholy : a Succession of Easy Company », démontre combien théorie et pratique des soins s’opposent lorsqu’il s’agit de traiter la mélancolie grâce au processus de sociabilisation, appréhendé différemment selon l’état d’esprit du patient. Rejeter la solitude et être sociable, comme le préconisent les traités de médecine de l’époque, permet en effet au mélancolique, en théorie, de ne pas rester concentré sur des pensées dépressives. Et pourtant, les trois cas de mélancoliques analysés ici (celui du poète William Shenstone, de la diariste Gertrude Savile et du célèbre Samuel Johnson) montrent une tension constante entre théorie et pratique : alors que, dans les premiers stades de sa maladie, le mélancolique recherche la compagnie et les liens sociaux, quand la maladie progresse et s’intensifie (preuve que les vertus thérapeutiques de la sociabilité ne sont pas assurées), l’instinct naturel du patient est de fuir la société, de devenir asocial et de se détacher du reste de l’humanité. Le travail de Diane Buie s’intéresse également à la voix des mélancoliques eux-mêmes, et en particulier aux différentes manières dont les malades expriment ce dilemme entre théorie et pratique, ainsi que leurs troubles.
Le dernier article de cette partie est proposé par Charlotte Holden . « Fielding’s ‘Art of Pleasing’ : Consolation for the Reader in Joseph Andrews » explore comment le romancier critique la « consolation philosophique » traditionnelle issue de la Grèce antique et courante dans le monde chrétien, et comment la mise en pratique romanesque de cette consolation intègre et éduque le lecteur au processus consolatoire. Fielding, avec le personnage d’Adams, crée un individu dont les méthodes consolatrices, que le roman ridiculise, sont l’inverse de celles qu’il conseille d’appliquer dans son essai « Of the Remedy of Affliction for the Loss of Our Friends », inspiré des Essais de Montaigne et des Tusculanes de Cicéron. Par cette opposition, que le travail de Charlotte Holden met en lumière, le lecteur apprend à se préparer activement au malheur et à garder la foi lorsque celui-ci arrive. En indiquant comment mal consoler ou comment ne pas consoler, le romancier propose ainsi à son lecteur une leçon de consolation à rebours, interactive, fondée sur une dynamique de l’angoisse et du soulagement, de la perte de l’être aimé et de son retour. En exerçant son sens critique et son sens de l’anticipation et de la préparation au malheur, le lecteur de Joseph Andrews doit inférer la leçon du roman et l’appliquer à son propre cas. C’est par le comique et par la satire que Fielding parvient à établir des liens entre consolateur et patient qui permettront à ce dernier de mettre en perspective les attaques de la mélancolie et d’appliquer la leçon consolatoire que le roman dispense.
La seconde partie de l’ouvrage, constituée de six articles, porte sur les enjeux esthétiques de la sociabilité. Ils se consacrent à l’étude des rapports entre l’individu et autrui au sein de la société à travers divers genres et formes littéraires.
Le premier article est celui de Francesco Schiariti , intitulé « Conversations d’Ancien Régime : représenter la sociabilité des Lumières après 1789 » . Il fournit un cadre historico-littéraire particulièrement bienvenu à cette seconde partie. L’auteur y étudie la place capitale que prennent les pratiques de sociabilité de l’Ancien Régime dans la littérature française postrévolutionnaire, à partir de plusieurs textes contrastés, plus ou moins teintés de nostalgie, écrits par trois auteurs féminins (Stéphanie de Genlis [ Les Soupers de la Maréchale de Luxembourg ; 1828 ; Les Dîners du Baron d’Holbach , 1822], Sophie Gay [ La Comtesse d’Egmont , 1836] et Laure d’Abrantès [ Une soirée chez Mme Geoffrin , 1837 ; Histoire des salons de Paris, 1837]). En tant qu’historiennes et témoins de la période passée, ces auteurs s’inscrivent dans un courant dont le but est, grâce à divers procédés narratif, fictionnel ou référentiel, dont les sources, notamment platoniciennes, sont étudiées, d’éclairer les pratiques de l’Ancien Régime et de mettre en avant le plaisir de la conversation, propre à cette période révolue. Grâce à divers procédés esthétiques que cet article examine, ces trois écrivaines ont pour but de rendre le caractère brillant et mobile typique des conversations du XVIII e siècle. Leurs textes narratifs intègrent à des degrés divers le dialogue et une typographie caractéristiques de l’esthétique théâtrale (style direct, lexique théâtral, didascalies). En cela, ils reconstituent les échanges mondains qui reposent sur un discours courtois, les bons mots et les saillies de l’esprit, ainsi que sur une valorisation de la sphère privée et citadine, caractéristiques des salons aristocratiques de « l’avant-1789 », où le lecteur se trouve ainsi transporté. Est également évoquée la pratique de la lecture orale (et de la lecture partagée), pratique salonnière typique de l’Ancien Régime.
Suzanne Dumouchel , dans son article « Le Périodique littéraire au XVIII e siècle : un nouvel espace de sociabilité », démontre comment le périodique littéraire du XVIII e siècle crée un nouvel espace de sociabilité et de communication entre ses lecteurs, issus de divers milieux sociaux, à qui ce genre littéraire donne la parole. Ce nouvel espace de sociabilité se caractérise par des pratiques culturelles communes et par la transmission d’une culture partagée, notamment grâce à la diffusion de débats et à des échanges d’idées entre les lecteurs. À partir de cinq exemples de périodiques français, l’auteur montre, en comparant le périodique à d’autres lieux de sociabilité ou moyens de créer la sociabilité (le modèle épistolaire, le modèle académique, le modèle des salons, et le modèle des cafés et des clubs), que c’est grâce à deux principes essentiels que le périodique devient espace de sociabilité : la critique des textes et la prise en compte constante de son lectorat, qui joue un rôle primordial dans la grande diversité des sujets traités et témoigne de l’immense soif de savoir, notamment scientifique (comme le révèle l’exemple de l’inoculation de la variole), caractéristique de l’époque des Lumières. En participant à la mise en débat du savoir, à l’expression et à la confrontation des opinions, ainsi qu’à la création de réseaux culturels et intellectuels, et à l’émergence d’une communauté de lecteurs, le journal littéraire, qui implique des changements sociaux profonds, se présente ainsi comme « un nouvel outil de communication et d’information créateur d’un espace médiatique encore inédit ».
L’article suivant « ‘The Small Sweet Courtesies of Life’ : Sentimental Sociability in A Sentimental Journey (1768) by Laurence Sterne », rédigé par Hélène Dachez , a pour but d’analyser, en replaçant cet ouvrage dans le contexte de l’émergence du sentimentalisme dans la seconde moitié du XVIII e siècle, comment l’auteur propose une réflexion sur les liens qui unissent sociabilité et sentimentalité. En opposant A Sentimental Journey à d’autres récits de voyage de l’époque, l’article démontre dans quelle mesure Sterne crée une dynamique narrative fondée sur les rapports entre sociabilité et sentimentalisme, et fait (ou non) de Yorick un personnage sociable et sentimental. Le trope traditionnel du voyage (et du récit péripatétique) permet à Sterne, qui le traite de manière originale, de montrer combien, si la langue du pays visité n’est pas maîtrisée, le personnage a recours à de nouveaux modes de communication, qui reposent, dans le cas de Yorick, sur une quête de l’émotion et du sentiment. Cette recherche, selon Sterne, fait la richesse de l’homme et se manifeste par le truchement des nerfs et des vibrations entre les êtres. Le romancier retrace les étapes par lesquelles Yorick, d’abord asocial, s’ouvre à autrui, se montre prêt à l’échange et devient de plus en plus tolérant, grâce au voyage en pays étranger qui le contraint à abandonner le langage verbal. Si Yorick est le porte-parole de Sterne, il est aussi exploité comme faire-valoir ironique d’une sociabilité authentique, dans la mesure où la sociabilité du personnage peut paraître construite et partant, artificielle. Par le traitement ironique que choisit Sterne, complété par un intertexte particulièrement riche, le lecteur est invité à rejoindre la communauté de ses semblables, unis dans et par un réseau d’échanges littéraires et sentimentaux.
Les deux articles suivants traitent de poésie. Le premier est présenté par Annick Cossic-Péricarpin et intitulé « The Batheaston Literary Circle’s Poetical Games (1774-1781) : from the Imitation of French Bouts-Rimés to the Creation of an Innovative Pattern of Sociability ». Il retrace l’émergence, la courte vie et l’influence du « Batheaston Literary Circle », grâce auquel lettrés de province et poètes amateurs se sont rencontrés, par l’intermédiaire de Lady Anne Miller et de son époux, ses organisateurs et les propriétaires d’une demeure de Batheaston, non loin de la ville thermale de Bath, haut lieu de sociabilité à la fin du XVIII e siècle. Les rencontres ont donné naissance à quatre volumes intitulés Poetical Amusements at a Villa near Bath et publiés en 1775, 1776, 1777 et 1781. Les invités du cercle, choisis avec soin par les propriétaires et moqués par Walpole ou encore Garrick (qui y participa néanmoins), se livraient à des jeux poétiques qui suivaient un rituel couronné par une remise de prix, dont l’article analyse avec précision la portée poétique et philanthropique. Annick Cossic-Péricarpin, qui se concentre sur les notions d’imitation, d’adaptation des formes existantes et d’innovation, étudie sur quel modèle de sociabilité littéraire anglais ou continental (les clubs, les académies, les assemblées des Bas-bleus londoniens, les salons français, notamment celui de Mme Du Deffand, ou encore les exercices intellectuels de l’Académie d’Arcadie, fondée à Rome en 1690), ce cercle, maintenant oublié, s’est fondé et comment il a promu une forme de sociabilité poétique. L’auteur démontre comment, grâce à sa spécificité et à l’originalité du rituel adopté, il a par la suite donné naissance à un nouveau modèle de sociabilité littéraire, qui fait une place de choix à la compétition et à la créativité littéraires, à la voix de la femme – arbitre du goût littéraire qui sélectionnait et éditait les contributions du cercle dignes d’être publiées (notons que l’assemblée était majoritairement masculine) – à la morale et à la philanthropie, car les bénéfices des ventes des volumes étaient versés à des associations caritatives, créant ainsi des réseaux informels entre diverses classes de la société.
Dans l’article suivant, « Ange et bête. Au XVIII e siècle en Basse-Bretagne : une sociabilité, mondaine et bretonne », traitant lui aussi de poésie, Ronan Calvez s’attache à démontrer l’existence ( a priori paradoxale) du breton mondain et y voit l’expression d’une sociabilité reposant sur un jeu complexe entre breton et français, paysannerie et noblesse, local et universel. À la faveur d’une étude précise de Chassé ar clujiri / La Chasse aux perdrix, poème attribué à l’auteur du XVIII e siècle Paul-Étienne Testard, dont la polysémie de certains termes et expressions (par exemple la métaphore cynégétique) est transparente pour tout lecteur ou auditeur averti, Ronan Calvez analyse comment un sens galant se superpose au sens premier, tout en renseignant sur le lectorat visé (la noblesse, concernée par la chasse [à la perdrix / à la demoiselle]) et en insistant sur la manière dont cette littérature mondaine se démarque de la littérature religieuse, ainsi que des autres productions de l’époque (contes, chansons, bouts-rimés scatologiques). Par un processus de métaphorisation (passage d’un sens concret à un sens abstrait) fondateur de la littérature bretonne mondaine, le poète, en introduisant une distance formelle qui vient compléter la distance thématique liée à sa culture classique et en jouant des langues bretonne et française, se place à l’interface entre les basses classes (les paysans ne connaissent que la langue bretonne) et la noblesse (qui n’use que du français). Ces poèmes témoignent ainsi d’une pratique mondaine du breton et de pratiques particulières de sociabilité. Ils s’opposent à certains textes religieux, dont le « breton de curé » permet à ses auteurs et à ses lecteurs de se distinguer du breton parlé tous les jours, et entrent en résonnance avec la poésie chantée des complaintes, les gwerziou . Ces exemples de registres linguistiques distincts, en même temps qu’ils témoignent du fossé qui se creuse, à la fin du XVII e siècle, entre la paysannerie et la noblesse, sensible à la diffusion de la culture des Lumières, sont l’indice de rapports sociaux inédits et d’une sociabilité nouvelle.
En se référant à la Correspondance littéraire de Grimm, le dernier article du volume, « Sociabilité franco-britannique et création théâtrale au XVIII e siècle », de Marianne Charrier-Vozel , qu’il nous a paru intéressant de placer en dernière place à cause de son caractère éminemment transversal, se penche, à partir de l’étude des correspondances échangées sur une longue période entre deux intellectuelles françaises (Mme Riccoboni et Mme Du Deffand) et deux Anglais (David Garrick et Horace Walpole), sur le rôle structurant que jouèrent les échanges épistolaires franco-britanniques dans l’évolution de la création théâtrale des Lumières. Marianne Charrier-Vozel interroge les notions d’anglomanie et de francophilie, qui se développent grâce à des emprunts et à des échanges constants entre Britanniques et Français dans de nombreux domaines, notamment dans le domaine intellectuel. La différence de nationalité permet à un regard étranger, régulièrement valorisé, de se poser sur une production théâtrale dont les épistoliers notent, en toute objectivité, les qualités et les défauts. Les commentaires des œuvres théâtrales, de leur représentation, de leur traduction et de leur adaptation constituent, au même titre que les préjugés nationaux, un sujet abondamment traité dans ces deux correspondances, révélant le lien entre la création dramatique et une sociabilité franco-britannique à la fois féconde et subversive. Un tel dialogue épistolaire, révélateur d’un profond brassage des idées, suggère en outre un enrichissement mutuel, fruit de la sociabilité qui unit les deux pays.


1 Cossic-P É ricarpin (Annick) et Ingram (Allan) éds., La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au siècle des Lumières: L’émergence d’un nouveau modèle de société. Tome I: Les Lumières en France et en Grande-Bretagne: les vecteurs d’une nouvelle société , Paris, Le Manuscrit, 2012.

2 Habermas ( Jürgen), Strukturwandel der Őffentlichkeit , 1963, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise , traduit de l’allemand par Marc-B de Launay, Paris, Payot, 1978.

3 Simmel ( Georg), Soziologie , 1908, Sociologie et épistémologie , traduit de l’allemand par L. Gasparini, Paris, Presses Universitaires de France, 1981, p. 125.

4 Fors É (Michel), « Les réseaux de sociabilité : un état des lieux », L’Année sociologique n° 41, 1991, pp. 247-264, p. 247. Voir également Degenne ( Alain) et Fors É ( Michel), Les Réseaux sociaux , Paris, Armand Colin, coll. U « Sociologie », 1994. Pour une étude historiographique du terme, voir Cossic-P É ricarpin (Annick), « Introduction. La naissance d’une nouvelle sociabilité, » in Cossic-P É ricarpin (Annick) et Ingram (Allan) éds., La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au siècle des Lumières: L’émergence d’un nouveau modèle de société. Tome I: Les Lumières en France et en Grande-Bretagne: les vecteurs d’une nouvelle société , Paris, Le Manuscrit, 2012, pp. 15-28, pp. 18-20.

5 Cossic-P É ricarpin (Annick), « Introduction », op. cit. , p. 16.

6 Le terme « enjeu » s’entend dans l’acception figurant dans le Dictionnaire Robert (2012) : « ce que l’on peut gagner ou perdre » dans une entreprise, envisagée, ajoutons-nous, aux niveaux individuel, collectif et sociétal.

7 Le Dictionnaire Robert (2012) définit l’adjectif « thérapeutique » comme suit : « qui concerne l’ensemble des actions et pratiques destinées à guérir, à traiter les maladies ; aptes à guérir ». L’un des enjeux de ce volume est justement de savoir dans quelle mesure, en quoi et comment la sociabilité a une action ou des vertus thérapeutiques.


Bibliographie sélective
Cossic-Péricarpin (Annick), « Introduction. La naissance d’une nouvelle sociabilité, » in Cossic-Péricarpin (Annick) et Ingram (Allan) éds., La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au siècle des Lumières : L’émergence d’un nouveau modèle de société. Tome I : Les Lumières en France et en Grande-Bretagne : les vecteurs d’une nouvelle sociabilité – entre ludique et politique , Paris, Le Manuscrit, 2012, pp. 15-28.
Cossic-Péricarpin (Annick) et Ingram (Allan) éds., La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au siècle des Lumières : L’émergence d’un nouveau modèle de société. Tome I : Les Lumières en France et en Grande-Bretagne : les vecteurs d’une nouvelle sociabilité – entre ludique et politique , Paris, Le Manuscrit, 2012.
Degenne (Alain) et Forsé (Michel), Les Réseaux sociaux , Paris, Armand Colin, coll. U « Sociologie », 1994.
Forsé (Michel), « Les réseaux de sociabilité : un état des lieux », L’Année sociologique n° 41, 1991, pp. 247-264.
Habermas (Jürgen), Strukturwandel der Őffentlichkeit , 1963, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise , traduit de l’allemand par Marc-B de Launay, Paris, Payot, 1978.
Simmel (Georg), Soziologie , 1908, Sociologie et épistémologie , traduit de l’allemand par L. Gasparini, Paris, Presses Universitaires de France, 1981.


Première partie Sociabilité et enjeux thérapeutiques


Entre trivialité et mondanité, le discours médical français au XVIII e siecle
Alain Caubet Maître de conférences des universités, praticien hospitalier, Université de Rennes 1
How do you do ? et How are you ? sont les questions de courtoisie les plus entendues en Grande-Bretagne, auxquelles il ne faut surtout pas répondre par une énumération de nos petits malheurs, mais par : How do you do ? ou How are you ? La bonne éducation française prescrit la même esquive, mais rassurante : au mieux, très bien, etc. Et vous-même cher ami ? La santé est une politesse que l’on doit à autrui. Cette réserve n’avait pas cours au XVIII e siècle car quasi aucun remède n’atténuait les plaintes ; on y mourait à tout âge, on pouvait aller à des obsèques chaque semaine ; les épidémies escamotèrent jusqu’à cinq pour cent des habitants en un printemps. La santé d’autrui était alors un oracle pour soi-même ; on la consultait, on l’interprétait, on la surveillait, on s’en mêlait. Le milieu social semble avoir peu importé : du château à la chaumière, l’angoisse et l’humanité inspiraient des séquences de conversation triviales qui ont laissé peu de traces dans la belle littérature, parce que trop banales ou allant de soi. Revenant aujourd’hui, un mondain de ce temps serait rejeté pour son indiscrétion, son sans-gêne, ses intrusions dans l’intimité de ses proches. Nous allons tenter de décrire et de justifier ce troublant contraste entre délicatesse et trivialité dans le discours sur la maladie et la santé.
L’immobilité de la médecine aux XVII e et XVIII e siècles est généralement admise 8 . Certes, opinions et théories attisaient de vives discordes 9 claniques mais la pratique, surtout la plus commune, restait celle des siècles précédents. Quelle était-elle ? Un curieux ouvrage de Théophraste Renaudot 10 nous en donne un aperçu. Il a été sauvé du risque de destruction par A. Wenger 11 . Il s’agit d’une brochure de cinquante-deux pages (hors les annexes) intitulée : La présence des absens, ou Facile moyen de rendre présent au médecin l’état d’un malade absen. Le lecteur y trouvait un questionnaire tout imprimé où il suffisait de souligner ou d’entourer les réponses adéquates. Il convenait ensuite de renvoyer le fascicule à Renaudot afin qu’il établît un diagnostic et proposât un traitement. Il semble que ce soit là un témoignage unique du procédé d’interrogatoire de nos lointains prédécesseurs. Or, dans le peuple, rares étaient ceux qui savaient lire, plus rares ceux qui savaient écrire, plus rares encore ceux qui comprenaient le français de Paris et le vocabulaire des médecins, pourtant simplifié ici par Renaudot. Un lettré profane devait donc s’immiscer dans la relation du malade avec son médecin. Cela pouvait-il choquer ? Quoique les consultations à distance aient de tout temps existé, ce n’est, semble-t-il, qu’au XVIII e siècle qu’elles connurent un développement important ; notre propos sera d’expliquer succinctement ce qu’était le savoir médical de base, ce qui permet de comprendre pourquoi tout un chacun pouvait aspirer à être le médecin de ses proches. Nous terminerons par un commentaire sur les consultations épistolaires.
Humorisme et équilibre des fluides
L’art médical suppose un exercice continu de traduction des mots et d’illustration des mécanismes, tant de la part du malade que du médecin, afin qu’ils puissent croire parler des mêmes faits. L’émotion contribue aussi à brouiller le sens des mots car nul ne raisonne sainement de sa propre maladie, pas même le médecin. Il existe, et il a de longtemps existé, un écart entre le discours savant et le discours populaire sur le corps, la santé, la maladie ; cet écart était moindre aux Temps Modernes. En effet, le modèle humoriste imprégnait depuis déjà des siècles la pensée occidentale ; grâce à cette osmose qui avait eu le temps d’aller à son terme, les populations en avaient assimilé les principales notions. C’était au point que souvent elles pensaient pouvoir se passer du médecin 12 . Il convient dans un premier temps de donner un rapide aperçu des théories qui imprégnaient tout le discours des médecins pour ensuite évoquer l’universalité de leur adoption par les populations, quel que soit leur rang.
Humorisme des médecins
L’hippocratisme est notre plus ancien idéal de la connaissance et de la pratique médicale. Dans une conférence donnée à l’occasion de la célébration du centième anniversaire de la Société française d’histoire de la médecine, Madame Salomon-Bayet en faisait une heureuse synthèse en rappelant qu’il était structuré par quatre convictions : l’unité et l’interdépendance des parties, la notion de tempérament (constitution ou idiosyncrasie), l’observation et le raisonnement causal, enfin natura medicatrix 13 .
L’humorisme découle des deux premiers principes. La physiologie (ou connaissance du fonctionnement normal et des liens entre organes) en resta longtemps très pauvre, chaque corps humain étant imaginé comme un ensemble unique, harmonieux, cohérent, équilibré. L’homme y était traversé de quatre humeurs : bile jaune, atrabile (ou bile noire – qui aurait été particulière à la rate), sang et lymphe (ou flegme ou pituite) qui étaient le reflet des quatre éléments (ceux de Pythagore : feu, terre, air, eau), influencés par les quatre saisons, déterminant quatre tempéraments (colérique, mélancolique, sanguin, flegmatique). Galien ajouta trois « pneuma » et renforça les postulats d’influences cosmiques 14 . Ces constructions a priori ont, au fil des siècles, emprunté de plus en plus à l’astrologie et à un ésotérisme saugrenu. L’équilibre (on serait tenté de dire l’équation) étant individuel, il n’existait pas de maladie mais des personnes malades de façon semblable ou ressemblante. Les généralisations ou les rapprochements étaient absurdes à beaucoup car les individus étaient censés avoir chacun une « constitution » particulière, dite aussi « complexion » ou « tempérament ». Ainsi, le docteur Geoffroy, dont il sera parlé plus loin, aurait écrit à un de ses consultants :
Il n’est pas difficile d’assigner la première origine des infirmités qui tourmentent M. Torchon Defouchet, né avec un tempérament pituiteux et abondant en sérosité, ne transpirant point et sujet dès sa tendre jeunesse à des humeurs rhumatismales, ce qui n’est pas ordinaire. Cette mauvaise complexion n’a fait qu’augmenter avec l’âge. Il s’en est suivi des attaques de rhumatisme, plus marquées ; le sang même a paru tendre à la dissolution. […] Cette même humeur, après avoir joué différents rôles pendant plusieurs années, s’est portée plus particulièrement à l’estomac 15 .
L’humorisme spontané 16 de l’Occident amenait les personnes instruites à développer une troublante érudition sur cette sorte de « mécanique des fluides » ; ce qui entrait et ce qui sortait du corps était soumis à une surveillance inquiète. Pour ce qui est des ingesta, la diététique était beaucoup plus théorisée qu’aujourd’hui (les divers aliments étant censés renforcer ou réduire telle ou telle « humeur »). Les excreta (sueurs, menstrues, semence, saignements, urines, pus, sérosités, crachats, mouchage et surtout selles) retenaient l’attention, même très en deçà des surcroîts qui seuls aujourd’hui attirent notre attention. La thérapeutique (hors la petite chirurgie, seule pratiquée) consistait à rétablir l’équilibre perdu. Augmenter ou réduire les flux était la grande affaire 17 . En ces temps où un épisode diarrhéique par semaine était commun, la constipation était redoutée.
La foi en cette fable physiologique était déjà en déclin au XVIII e siècle quand une attention nouvelle fut portée au traité hippocratique intitulé Des airs, des lieux et des eaux . Des médecins de bonne réputation comme Lepecq de la Clôture 18 s’attachèrent à dresser un inventaire des épidémies et des maladies communes en un certain lieu et voulurent à toute force les expliquer par l’influence du climat, de l’humidité, de l’ensoleillement, etc 19 . La Société royale de médecine (fondée en 1776) appela à la multiplication de tels travaux, espérant compléter ainsi une « constitution médicale » du royaume de France. Ce renouveau momentané, nommé néohippocratisme, explique le report au premier tiers du XIX e siècle du discrédit définitif de ces chimères au sein du monde savant médical. Mais avant cela, cet humorisme avait eu le temps d’imprégner, à des degrés divers, les convictions biologiques et sanitaires de tous les groupes sociaux 20 .
Humorisme des populations
Les populations, par ailleurs abruties d’irrationnel, de miracles, d’interventions divines, de prodiges, de comètes, etc., n’étaient pas rebutées par les contradictions, les incohérences, les fluctuations et surtout l’inefficacité de ces théories médicales ; elles s’en appropriaient une partie 21 . Nos ancêtres, de toutes conditions, ont adopté des segments nombreux et variés de ces raisonnements. Ils se faisaient médecins d’eux-mêmes. Ils ressentaient leur corps non comme une usine follement complexe de destruction et de reconstruction de molécules mais comme une tuyauterie assez simple, dont les entrées et les sorties s’échelonnent durant vingt-quatre heures. En voici deux illustrations : « Les urines paraissent toujours proportionnées à la boisson ; elles sont d’une couleur naturelle et ne déposent plus. Elles coulent pendant le jour sans, à ce qu’il semble, que les eaux séjournent longtemps dans le corps 22 » ; « Il ne me paraît pas douteux qu’elle n’ait une abondance d’humeur excessive [ … ] je voulais qu’elle prît des eaux fondantes, qui lui ont toujours réussi pour s’évacuer 23 » .
Rareté et quasi-impuissance des médecins, manque d’argent, timidité, gêne sociale, tout cela étayait l’habitude ancienne de s’en remettre à soi-même ou à ses proches. Par conséquent, les émonctoires passionnaient. Chacun y était attentif ; la mère surveillait ses bambins mais la curiosité ne s’éteignait pas ensuite. Les enfants qui avaient entendu ces conversations et subi ces questions les trouvaient bien naturelles et reproduisaient à l’âge adulte ce qu’ils croyaient être le bon usage de la sollicitude. Ajoutons que l’on ne pouvait rien cacher aux domestiques 24 .
On s’interrogeait mutuellement et le registre scatologique n’était pas le propre des Diafoirus 25 . Si l’on en croit Guerrand 26 , « Le siècle des philosophes […] après le XVI e siècle, marque en France le second et sans doute le dernier âge d’or de la scatologie » . Dans un chapitre intitulé « Quand soufflent les derniers zéphyrs », il rapporte quelques faits qui témoignent de l’indiscrétion, plus tard niée, des usages de la meilleure société. Ainsi, madame du Deffand remercie dans une de ses lettres madame de Choiseul, femme du ministre, pour l’envoi d’une belle pièce de porcelaine à usage intime 27 . De même, Louis XVI aurait, selon madame Campan 28 , envoyé à Diane de Polignac 29 , entichée de Benjamin Franklin, un vase de nuit commandé à la manufacture de Sèvres, au fond duquel se trouvait l’effigie de l’Américain ; et Piron 30 d’offrir à madame de Tencin 31 une chaise percée dont le vase était décoré d’une pièce de poésie gaillarde, alignant des octosyllabes de mirliton 32 . Quant au bourdalou…
Ainsi, l’on se consultait dans tous les milieux sur des phénomènes des plus intimes qui aujourd’hui n’intéressent plus tant ni médecins ni infirmières ; préserver ou rétablir la santé en était le prétexte admis.
Être médecin de ses proches
L’art médical est tout de confidence 33 . Tact, patience, incitation, parfois brusquerie, sont nécessaires pour obtenir les données utiles au diagnostic, dans leurs rapports d’intensité et d’enchaînement. À la limite de la régression, le consultant ne s’abandonne pas tout à fait, loin de là : il garde souvent pour lui un ou plusieurs épisodes, un ou plusieurs aveux. Encore participe-t-il de nos jours à une « dramaturgie » connue d’avance, avec ses rôles convenus, aux limites tracées par un long usage et la jurisprudence. Il n’en était pas de même autrefois, quand la première consultation médicale, pour le plus grand nombre, était l’annonce de l’impuissance définitive des soins, in extremis ; et à « Monsieur le docteur », on ne savait alors que taire et que dire, et dans quel ordre, comme aujourd’hui lorsque l’on consulte un avocat spécialisé ou un notaire. Le dénuement imposait quasi jusqu’à la mort de s’en tenir à l’aide d’un proche et cela impliquait de dévoiler ses petites misères de tuyauterie 34 , de confesser ses petits mystères oniriques 35 , de divulguer ses petits secrets d’automédication, voire de se dénuder. Nous donnerons successivement des indices et témoignages de cette pratique improvisée de soins avant de citer les ouvrages écrits afin d’en améliorer la qualité.
Se mêler de la santé d’autrui
Quasi toute maladie, et presque toujours la dernière, se déroulait au domicile, au vu et au su de la maisonnée, chacun aidant aux tâches ingrates que requérait la victime. Ces épisodes étaient fréquents 36 , en proportion de la natalité et de la mortalité à tout âge ; ils constituaient autant de crises intimes qui frappaient les esprits et se gravaient dans les mémoires 37 . Autant qu’aujourd’hui, ces drames fixaient l’attention et chacun constituait pour soi-même un réservoir de recettes, se forgeait des maximes, et en venait à se recommander de l’expérience acquise. De cette « culture médicale diffuse », donnons quelques exemples au fil des Temps Modernes.
Au XVII e siècle, Samuel Pepys 38 rédigea pour lui seul un Journal qui nous est précieux par l’abondance des notations sur sa santé et celle de ses proches ; notations au jour le jour (ou presque), successives, sans repentir, et donc sans visée particulière ni propos délibéré et suivi. Il nous livre tous les préjugés humoristes possibles et de nombreuses indications, parfois très indiscrètes voire indélicates et scabreuses, sur ses vidanges et celles d’autrui. On y décrypte par exemple les usages sociaux qui prévalaient les jours de purge chez un grand personnage, selon que l’on était reçu malgré tout (indice de familiarité amicale ou au contraire domestique et sans-gêne), ou non reçu, car le cérémonial de la visite aurait pu être interrompu par l’effet du remède.
Au XVIII e siècle, Lord Chesterfield 39 étouffe son fils à force de conseils et n’hésite pas à jouer à l’oracle médical. Voici trois extraits de lettres.
Lettre CXCVIII ; Londres, le 7 août V.S. 1750 :
Dites-moi si vous êtes bien rétabli, et vous sentez-vous quelque reste de malaise au poumon ? Il vous faut des aliments rafraîchissants et nourrissants tout à la fois. Tous les laitages vous sont bons, et tous les vins mauvais. Un exercice fréquent, mais non violent, vous convient encore. Adieu … Gratia, fama et valetudo contingat abunde 40 .
Lettre CCXXXIX ; Londres, le 14 février V.S. 1752 :
Vous avez une fièvre qui vous force à garder la chambre. Je suis bien aise d’apprendre que vous avez assez de prudence en cela pour rester à la maison et vous ménager ; un peu plus de prudence pourrait avoir prévenu cette indisposition. Votre sang est jeune, et chaud par conséquent, et comme vous avez bon appétit et bonne digestion, vous devriez le rafraîchir de temps à autre par des purgatifs légers ou une diète de deux ou trois jours, qui vous garantiraient des fièvres. Lord Bacon, qui était un grand médecin dans les deux sens de ce mot, émet cet aphorisme dans son essai sur la santé : Nihil magis ad sanitatem tribuit, quam crebræ et domesticæ purgationes 41 . Par dometicæ , il entend ces purgatifs simples que tout le monde peut s’administrer, tels que du séné, des prunes et du séné bouillis ensemble, de la rhubarbe, une once et demie de manne dissoute dans l’eau claire, avec le jus d’une moitié de citron pour le rendre agréable au palais. Ces faciles remèdes sont une précaution certaine contre les attaques de fièvres, auxquelles tout le monde est sujet à votre âge 42 .
Lettre CCXLIV ; Londres, le 13 avril V.S. 1752 :
Je suis bien aise […] que vous fassiez tout comme si vous n’étiez pas bien, quoique après tout vous soyez en santé parfaite ; je suis certain que c’est le moyen le plus sûr de la conserver telle. Ne vous chargez plus l’estomac de graisses, de lourdes pâtisseries, de crèmes et de boudins indigestes ; et pourtant, il n’est pas nécessaire de se vouer tout à fait aux viandes blanches, que je tiens pour n’être pas plus saines que le bœuf, le mouton et la perdrix 43 .
Autre récit qui atteste la large diffusion de ces soins donnés par des profanes, celui du prince de Talleyrand 44 , qui se remémore le temps jadis, quand sa grand-mère, la princesse de Chalais 45 , soignait les paysans de ses terres :
Au retour de la messe, on se rendait dans une vaste pièce du château qu’on nommait l’apothicairerie. […] Dans la pièce qui précédait l’apothicairerie, étaient réunis tous les malades qui venaient demander des secours. Nous passions au milieu en les saluant. […] Deux sœurs de la Charité interrogeaient chaque malade sur son infirmité ou sur sa blessure. Elles indiquaient l’espèce d’onguent qui pouvait les guérir ou les soulager. Ma grand-mère [la Princesse de Chalais] désignait la place où était le remède ; un des gentilshommes allait le chercher ; un autre apportait le tiroir renfermant le linge ; j’en prenais un morceau, et ma grand-mère coupait elle-même les bandes et les compresses dont on avait besoin. Le malade emportait quelques herbes pour sa tisane, du vin, des drogues pour une médecine, toujours quelques autres adoucissements, dont celui qui le touchait le plus était quelque bon et obligeant propos de la dame secourable qui s’était occupée de ses souffrances 46 .
Au début du XIX e , la comtesse de Boigne 47 (1781-1866) donne un récit de l’épidémie de choléra qui frappa Paris en 1832 pour la première fois. Les conversations ici évoquées sacrifiaient à l’urgence de la crise et la trivialité gagna les plus mondains.
Une douloureuse stupeur nous dominait. Chacun était occupé à regarder dans les yeux de ses plus chers intérêts, et, il faut bien en convenir, à se tâter soi-même. […] Dieu sait qu’on n’avait pas de secret les uns pour les autres. Chacun rendait compte de l’état de ses entrailles, cela se qualifiait des « prodromes » ; et les plus délicats ne s’effarouchaient ni se scandalisaient de ces étranges détails 48 .
Caution savante et vulgarisation
Tout exercice régulier et improvisé du diagnostic et de la prescription est aujourd’hui qualifié d’illégal. Tout complice, fût-il médecin, serait exposé à une condamnation. Il n’en allait pas de même aux Temps Modernes et la littérature d’aide voire d’incitation n’a pas manqué. Nous n’en donnons qu’un bref aperçu, renvoyant à des études érudites et récentes 49 . Ces textes étaient de tous types. Certains étaient infimes et colportés avec les autres brochures de la « bibliothèque bleue 50 » qui répandait aussi dans les campagnes les almanachs, les prophéties d’astrologues, les clefs des songes, les recettes de cuisine ou de savoir-vivre, les livres de piété ou de féérie, les feuilles de distraction comme le Tombeau de Mélancolie ou la Consolation des cocus . Ces Régimes de Salerne (la première édition de colportage datant de 1651), ces Médecin des pauvres , Apothicaire charitable ou Opérateur charitable étaient plus souvent des appels à la résignation et à la prière que des manuels de soins. Les auteurs nous sont rarement connus ; le plagiat intégral ou l’emprunt infidèle étaient communs.
L’autre partie de la production était d’origine académique et suivait les voies du commerce habituel de l’édition savante. Jusqu’au règne de Louis XV, il était d’usage qu’un ouvrage de médecine fût écrit en latin ; le français servait aux ouvrages de vulgarisation, que ne dédaignaient pas les médecins occupant de hautes charges. Parmi ceux qui eurent un lectorat important, attesté par le nombre de rééditions, de traductions, de contrefaçons, nommons au XVIII e siècle, Dom Nicolas Alexandre 51 , Arnault de Nobleville 52 , Charles-Auguste Vandermonde 53 . Le prospectus, l’avertissement au lecteur ou l’introduction de ces ouvrages comportaient souvent un paragraphe de justification. Tissot 54 , médecin lausannois, rédigea un Avis au peuple sur sa santé dont la diffusion fut supérieure à celle de tous les autres textes de cette sorte 55 . Dans son introduction, il reprenait en trente pages les thèmes et arguments habituels. Isolons celui du lectorat espéré :
Le titre d’avis au peuple n’est point l’effet d’une illusion qui me persuade que ce livre va devenir une pièce de ménage dans la maison de chaque paysan : les dix-neuf vingtièmes ne sauront jamais qu’il existe ; plusieurs ne sauront pas le lire ; un plus grand nombre, quelque simple qu’il soit, ne le comprendrait pas. Mais je le destine aux personnes intelligentes et charitables qui vivent dans les campagnes et qui par une espèce de vocation de la Providence sont appelées à aider de leurs conseils tout le peuple qui les environne.
L’on sent aisément que j’ai en vue, premièrement messieurs les pasteurs […].
J’ose en second lieu compter sur les seigneurs de place […].
En troisième lieu les personnes riches, ou au moins aisées que leur goût, leurs emplois ou la nature de leurs fonds fixent à la campagne où elles se réjouissent en faisant du bien, seront charmées d’avoir quelques directions dans l’emploi de leurs soins charitables […].
Les maîtres d’école doivent encore être tous supposés avoir un degré d’intelligence suffisant pour tirer parti de cet ouvrage ; […] plusieurs rasent ; j’en ai vu qui saignaient & qui donnaient des lavements avec beaucoup d’adresse ; tous apprendraient aisément à le faire & il ne serait peut-être pas hors de place d’introduire l’usage d’exiger, dans leurs examens, qu’ils sussent saigner. Ces talents, celui de juger du degré de la fièvre, d’appliquer les vésicatoires & de les panser seraient du plus grand usage dans les lieux où ils demeurent. Leurs écoles, souvent peu nombreuses, ne les occupent qu’un petit nombre d’heures par jour ; la plupart n’ont point de domaine à cultiver ; quel meilleur usage pourraient-ils faire de leur loisir que de l’employer au soulagement des malades ? Leurs opérations pourraient être taxées à un prix assez modique, pour n’incommoder personne & ce petit revenant-bon rendrait leur situation encore plus douce ; outre que cette distraction les préserverait d’être entraînés quelquefois, par facilité et par désœuvrement, à prendre goût pour la boisson. Il y aurait encore un avantage à les accoutumer à cette espèce de pratique, c’est que soignant les malades & ayant l’habitude d’écrire, ils seraient à même, dans les cas graves, de consulter ceux dont on croirait avoir besoin.
Je ne doute point que parmi les laboureurs mêmes, il ne s’en trouve plusieurs, tel que j’en connais qui, remplis de sens, de jugement & de bonne volonté, liront avec plaisir ce livre, en saisiront la doctrine & la répandront avec empressement […].
Enfin j’espère que plusieurs chirurgiens répandus dans les campagnes & qui exercent la médecine dans leur voisinage […].
Les sages-femmes pourront aussi rendre leurs soins plus efficaces 56 .
Il paraît curieux aujourd’hui que le monde ecclésiastique ait aussi désiré acquérir des connaissances tant pour juger du moment opportun de l’administration des derniers sacrements (nous y reviendrons) que pour exercer une sorte de censure des soins. Alors même que l’édit de Marly de 1707 interdisait « l’exercice de la médecine à ceux qui n’ont ni le mérite ni le caractère de médecin », le juriste Jousse 57 plaidait le contraire :
Il serait à souhaiter que les curés de campagne sussent un peu de médecine pour secourir leurs malades dans des occasions où ces malades ne sont point à portée d’avoir aisément du secours, pour pouvoir donner quelqu’avis aux pauvres dans leurs maladies ; pour juger de la qualité de ces maladies et voir si un chirurgien ignorant ne les traite pas d’une manière contraire à ce qu’il devrait faire. Pour acquérir ces connaissances, les curés ne peuvent faire mieux que de se nourrir des deux ouvrages suivants Tableau des maladies de Dommius et l’autre Manuel des Dames de charité ; le premier de ces ouvrages apprend à connaître les signes ou symptômes des maladies, et le second enseigne la manière de les guérir. On les trouve tous les deux à Paris, chez Debure père, Libraire, quai des Augustins 58 .
Ainsi, pour des motifs variés, plusieurs groupes sociaux étaient invités, en tant que tels, à se substituer au corps médical, défaillant dans les campagnes et auprès des pauvres, si nombreux. Dans sa famille comme dans un entourage assez large, tout un chacun pouvait être tenté d’utiliser le vernis de médecine humoriste appris par la force des choses pour soigner ou du moins pour soulager. Par ailleurs, cette diffusion du savoir pouvait faire d’eux les relais d’une consultation par correspondance. N’était-ce pas ce qu’envisageait Tissot ? Rappelons-nous : « Il y aurait encore un avantage à les accoutumer à cette espèce de pratique, c’est que soignant les malades & ayant l’habitude d’écrire, ils seraient à même, dans les cas graves, de consulter ceux dont on croirait avoir besoin. »
Consulter par correspondance
Pratique aujourd’hui disparue, les consultations du médecin par voie de correspondance ont longtemps été le recours des désespérés, des abandonnés, des méfiants. Après avoir rappelé combien elles ont été communes autrefois, nous verrons ce qu’elles révèlent.
Échanges épistolaires autour de la maladie
Le XVII e siècle est sans doute la période du plus net développement de cette ancienne pratique, quoiqu’elles n’aient pas laissé de traces aussi nombreuses dans les archives et les traités savants que celles du siècle suivant. Nous avons dès l’introduction de notre propos indiqué l’importance à nos yeux de la plaquette de Renaudot 59 : La présence des absens ; l’auteur anticipait une utilité pour :
Ceux qui ne voudront ou ne pourront faire venir les médecins chez eux ; soit pour en être trop éloignés ou n’avoir pas les moyens de payer le voyage de ceux auxquels ils se confient, et qui ne pourront ou ne voudront se transporter chez eux, trouveront ici de quoi suppléer à ce défaut 60 .
Il y a plusieurs maladies honteuses qui empêchent les malades de se découvrir et lesquelles, par cette timidité, se rendent incurables ; au lieu que par ce livret chacun pourra, en taisant son nom, qui ne sert de rien à la cure des maladies, en rapporter un bon et salutaire avis 61 .
On sait que l’hostilité de la Faculté de Paris vint à bout de cette initiative et que seules quelques brochures (vierges) nous sont parvenues. Autre indice de diffusion, l’œuvre de l’abbé (et docteur) d’Aubry, qui fait suivre son Archée 62 , (227 pages), de 310 pages transcrivant des centaines de lettres de consultations à distance, surtout en français mais parfois en latin, qui auraient été bénéfiques et qu’il assortit de témoignages de satisfaction et de remerciements. Il s’en recommande et avec lui nous ne sommes pas loin du mensonge publicitaire qui accompagne la fabrication et la vente des remèdes secrets 63 .
Pour le XVIII e siècle, le Dr Paul Delaunay rappelle que :
La pratique se compose encore de quatre sortes d’opérations : la consultation personnelle au cabinet ; la consultation avec un confrère, au chevet du malade ; la consultation à distance, par correspondance, sur exposé écrit du cas ; les visites en ville. […] Les consultations écrites par correspondance étaient alors fréquemment demandées. Cornette, médecin de Mesdames, tantes du roi, en rédigea beaucoup. On conserve à la bibliothèque de la faculté cinq gros registres de pareilles demandes adressées à E.F. Geoffroy et à son fils E.L. Geoffroy, avec les réponses qu’ils y firent. En reprenant la réponse, on laissait trois livres chez le portier. D’autres demandaient un demi-louis. Ces consultations étaient parfois rédigées par plusieurs consultants 64 .
Nous est aussi parvenue la correspondance d’Esprit Calvet (1728-1810) médecin en Avignon. Il s’agit de trois cents réponses qu’il fit entre 1765 et 1783 à ceux, médecins comme profanes, qui sollicitaient son aide médicale 65 . Il ne subsiste que quelques lettres de malades. Les consultations médicales de Tissot, déjà évoquées, comportent plus de mille pièces, et seulement les demandes qui lui étaient faites 66 . Cette masse de documents a été l’objet d’un traitement sous forme de tableaux informatiques. Plusieurs publications récentes en sont issues 67 .
Cette pratique si répandue n’avait pas bonne réputation. Verdier 68 , avocat et médecin, la critiquait dans son ouvrage de droit que nous qualifierions aussi d’ouvrage de déontologie (1763). Il en voyait l’origine dans l’uroscopie, dite aussi « mirage des urines », qui eut tant d’adeptes au Moyen Âge et jusqu’au XVII e siècle.
On a demandé si un médecin peut suivant les règles de l’art et en sûreté de conscience, traiter des malades absents.
Comme il n’est pas possible de découvrir toutes les circonstances d’une maladie qui inspirent les indications convenables à la curation, si l’on ne voit le malade, Galien dit qu’il est très difficile et même très dangereux de traiter des malades absents. Codronchius 69 après avoir démontré ces difficultés ajoute que si quelque circonstance y oblige absolument le médecin, il doit prescrire les remèdes les plus doux et les plus sûrs et proscrire absolument tout remède violent. Pour faire usage de ce sentiment, il faut faire avec Zachias 70 la distinction suivante : si le médecin consulté est instruit de la nature et du caractère de la maladie et de tout ce qui y a rapport par le récit de quelque médecin, ou de quelque autre personne intelligente, il y peut répondre et prescrire indifféremment toutes sortes de remèdes suivant l’usage commun, surtout s’il y a un médecin ordinaire qui préside au traitement. Mais s’il n’a point une relation exacte de la maladie, il ne pourra prescrire en sûreté de conscience, tout au plus que des préceptes généraux sur le régime de vie, de petits remèdes doux ; la saignée quelquefois, pourvu que l’on soit informé des forces, de l’âge, du sexe et du régime de vie du malade, des symptômes de la maladie, des évacuations, de l’usage du mariage et autres circonstances qui pourraient interdire l’usage de ce remède.
L’usage ancien où étaient les médecins de Paris et de plusieurs autres endroits de donner leurs consultations sur le rapport souvent infidèle qu’on leur faisait des malades, et sur l’inspection de leurs urines a donné occasion aux charlatans qui ont voulu les contrefaire, à renchérir sur cet abus. Ils ont persuadé au peuple crédule et ignorant que sur la seule inspection des urines, ils étaient plus instruits de toutes les circonstances du malade et de la maladie, que les médecins les plus habiles et les plus dogmatiques sur la combinaison de tous les signes sensuels et rationnels, propres à manifester quelque vérité au lit des malades. Les facultés de médecine se sont corrigées de cet abus ; dans les consultations charitables que celle de Paris donne toutes les semaines, elle ne consulte pour aucune personne absente ; elle ne porte aucune décision sur le jugement des urines et pour manifester l’horreur qu’elle a pour cette charlatanerie, elle retrancherait de son corps ceux qui feraient la fonction de cet infâme et détestable métier 71 .
Une autre objection juridique était l’impossibilité de satisfaire à « l’Avertissement des sacrements ». Rappelons-nous que l’art médical comportait tout un pan auquel nous avons renoncé par prudence et que l’on nommait le « pronostic ». C’est d’ailleurs le titre d’un traité du corpus hippocratique. Honorius III 72 , dans une constitution dont l’intention fut reprise par divers conciles, dont celui de Paris en 1429, instituait une obligation de sacrements en cas de danger de mort prochaine. C’était au médecin 73 de prévenir le malade qu’il avait à songer au repentir et à recevoir les derniers sacrements. En cas de refus du malade, le médecin devait l’abandonner. Cette prescription canonique avait été souvent répétée par l’Église. Loin de tomber en désuétude, elle reçut un premier appui du pouvoir royal dans la déclaration du 8 mars 1712, dans le cadre général de la lutte contre le protestantisme.
Que tous les médecins […] soient tenus le second jour qu’ils visiteront les malades attaqués de fièvre […] de les avertir de se confesser […] et en cas que les malades ou leur famille ne paraissent pas disposés à suivre ces avis, les médecins seront tenus d’en avertir le curé ou le vicaire de la paroisse où les malades font leur demeure, et qui en auront retiré un certificat signé desdits curés ou vicaires, continuer de voir lesdits malades 74 .
Dès sa seconde visite le médecin devait être en mesure de déterminer sinon l’issue, du moins la gravité de la maladie. S’il négligeait d’informer le patient de la nécessité de se confesser dès le deuxième jour du traitement, il s’exposait à une amende de trois cents livres. Il semble qu’il n’y eut aucune application de ce texte par les tribunaux 75 . L’intimidation aurait-elle été efficace ou bien les médecins crurent-ils n’avoir pas à tourmenter davantage des malheureux ?
Au XIX e siècle, dans un contexte médical transformé par l’obligation d’un examen clinique, lequel supposait une rencontre du médecin et de son malade, la consultation par correspondance perdait encore un peu plus de son sens. Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, source précieuse sur le savoir commun mis à la disposition du grand public, récemment numérisé, ne signale plus que les échanges entre médecins à propos du malade. C’en est donc fini du récit par un tiers non diplômé 76 .
Un autre genre de consultations assez souvent mis en usage est celui des consultations écrites. Celles-ci sont employées surtout pour les maladies chroniques ; car elles pourraient devenir dangereuses dans les affections aiguës. Un médecin d’une grande réputation se trouve à une distance plus ou moins éloignée du malade, ou bien, quoique dans les environs, il ne peut venir le consulter à domicile. Le docteur ordinaire dresse alors un mémoire dans lequel il détaille toutes les circonstances propres à faire connaître l’état de son malade. Il s’abstient de toute espèce de réflexion personnelle et envoie son mémoire au médecin consultant. Celui-ci consulte le rapport et examine le malade s’il lui est présenté en même temps, puis, après avoir arrêté son jugement sur le caractère de la maladie et sur le traitement à lui opposer, il en fait part au malade ou à ses parents, ou, ce qui est mieux encore, il rédige sa consultation pour la donner au médecin ordinaire, en ayant soin de s’exprimer vaguement sur le diagnostic et le pronostic, afin de ne point alarmer le malade s’il y avait quelque danger à craindre sur l’issue de l’affection. Ces consultations peuvent être d’une grande utilité, mais il faut pour cela que le mémoire à consulter, présenté au médecin consultant, soit clair et complet, de manière à fournir tous les documents nécessaires à fixer l’opinion de celui qui s’en sert 77 .
Deviser de son corps et relater ses maux
Recevoir une lettre, c’était recevoir « un paquet » ; plusieurs feuilles souvent, pour diverses personnes de la maisonnée, et souvent, inclus, de menus objets (boutons, boucles, lentilles de lunettes), et parfois des remèdes. Recevoir une lettre, c’était briser le cachet, déplier les feuilles épaisses, en déchiffrer l’en-tête et donner à chacun ce qui lui revenait. Recevoir une lettre, c’était se réunir et tendre l’oreille ; la voix du lecteur marmonnait au plus vite puis revenait aux détails, relisait et commentait, ne taisant que les passages précédés de « pour vous seul ». Par cette cérémonie, la confidence distillée et organisée par des heures de réflexion et d’écriture, fusait en un instant. Le texte écrit devenait discours, ponctué, respiré, mis en scène.
Écrire une lettre, c’était être attentif à chaque mot qui pouvait être mal compris par la censure (et le cabinet noir). Écrire une lettre, c’était spéculer sur ce qui pourrait advenir du document lui-même : serait-il perdu comme tant d’autres, serait-il archivé pour longtemps, laissé au regard des indiscrets ? Écrire une lettre c’était tenir la plume pour un domestique qui voulait transmettre ses respects ou qui s’adressait à son conjoint accompagnant au loin un membre de la famille. Écrire une lettre, c’était parfois consulter un médecin célèbre, pour soi-même ou pour un proche. Ce type de consultation ne pouvait correspondre qu’à des affections chroniques, les plus désespérantes aujourd’hui encore. Les victimes de suppurations du poumon, de séquelles d’apoplexie, de migraines, de lithiase, de fistule, de cirrhose, d’eczéma, de langueur…, avaient alors peu d’espoirs de guérir et tout aussi peu de soulagement. La confiance dans le médecin habituel s’étiolait et l’on en venait à demander un avis lointain.
La forme de la missive répondait à une diplomatique commune : humble sollicitation mêlée de flatteries, recommandation d’une personne connue du médecin, voire éléments de connivence mondaine 78 , critique du praticien habituel le cas échéant, puis description des maux. Le vocabulaire des signes cliniques est alors peu étendu, surtout pour le grand public. Ce ne sera qu’au XIX e et au début du XX e siècle que l’École médicale parisienne fera montre d’une singulière virtuosité dans la description des signes. Toute une langue médicale nouvelle en sera issue, précise jusqu’à en devenir obscure pour une partie des cliniciens eux-mêmes. Sous les coups des progrès de l’imagerie et de la biologie, cette langue de la sémiologie subit un net déclin ; une image ou un chiffre remplacent avantageusement tout un paragraphe.
Les études menées sur le fonds Tissot restituent la grande variété des démarches possibles. Le scripteur pouvait être un malade glosant délibérément sur tous les aspects de sa santé 79 ; à l’opposé, il pouvait avoir un style furtif et garder l’anonymat (maladie vénérienne, crainte d’une maladie familiale). Ayant perdu confiance, il pouvait aussi consulter à l’insu de son médecin, au motif qu’il ne le soulageait pas, ou ne l’écoutait plus, ou ne voulait pas tenir compte de certains signes 80 . Lorsque s’imposait l’aide d’un rédacteur, celui-ci adoptait parfois une fausse première personne, passant à la troisième, glissant au nous. À lire ces citations, une gêne s’installe, indice d’indiscrétion 81 ; ces messages intimes confiés à un mercenaire semblent factices et impudiques. D’autant qu’il est des post-scriptum aussi cruels qu’indiscrets 82 .
* * *
Ainsi, nous l’avons vu, certains de nos ancêtres ont dû s’immiscer dans la relation médecin-malade, se mettant dans la position fausse et malaisée que connaissent encore les parents d’adolescents et les enfants des grands vieillards, hésitant entre détachement et entremise ; mais, il faut surtout retenir ce qui a été occulté ensuite : tous les Européens du XVIII e siècle « jouaient au docteur ». Plusieurs fois par jour, à chaque rencontre, avec plus ou moins d’insistance, ils recueillaient des données sur les humeurs et flux d’autrui, lesquelles, selon l’émotion du jour, amorçaient, émaillaient ou emplissaient les conversations, triviales ou mondaines.
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8 Nous prendrons des exemples jusqu’au début du XIX e siècle, afin d’illustrer la permanence de ces pratiques de santé. Nous en avons aussi modernisé l’orthographe.

9 Iatromécanistes contre iatrochimistes ; vitalistes contre animistes ; partisans et détracteurs de la saignée, de l’inoculation (de pus variolique), du magnétisme, etc.

10 Théophraste Renaudot, (1586-1653), médecin diplômé de Montpellier, exerça d’abord son art à Loudun. Puis, il « monta » à Paris. Homme entreprenant et audacieux, protégé du cardinal de Richelieu, il créa entre autres La Gazette , un journal subventionné et influent (1631). Il institua dans son « Bureau d’Adresses » un dispensaire médical (que son diplôme non parisien n’autorisait pas). C’est dans les derniers mois de la vie de Richelieu qu’il tenta d’en étendre l’influence par l’édition de la plaquette intitulée : La présence des absens. La mort de son protecteur étouffa l’entreprise et il n’en resterait que quelques exemplaires. Les troubles de la Fronde lui firent subir bien des vicissitudes.

11 Wenger (Alexandre), « Rendre un grand bien communicable ; la Présence des absens de Théophraste Renaudot », in Carlino (Andrea) et Jeanneret (Michel) éds., Vulgariser la Médecine, du style médical en France et en Italie (XVI e et XVII e siècles , Genève, Droz, coll. « Cahiers d’Humanisme et de Renaissance », 2009, pp. 243-314.

12 Se passer du médecin et pourquoi ne pas s’imposer en censeur ! Ainsi, Voltaire, à peine remis de sa petite vérole (variole) distribue reproches et approbations, imposant à son correspondant ses considérations sur les soupes, les cordiaux, la poudre de la comtesse de Kent, le baume de Vauseguer, les saignées, mais aussi, et plus triviaux : l’émétique et la purge. Voltaire , « Lettre à Louis-Nicolas Le Tonnelier de Breteuil (vers le 5 décembre 1723) », in Correspondance , tome I, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1977, pp. 122-126 ; sur ce patient malcommode, voir Balcou ( Jean), « Deux philosophes aux Eaux. De Voltaire à Diderot » , in Cossic (Annick) et Galliou ( Patrick) éds., Spas in Britain and in France in the Eighteenth and Nineteenth Centuries , Cambridge, Cambridge Scholars Press, 2006, pp. 227-238.

13 Salomon-Bayet (Claire), « Le néohippocratisme aurait-il un avenir ? », Histoire des sciences médicales , tome XXXVII, n° 3, 2003, p. 351.

14 « On a cru devoir joindre, à la suite de cette relation un tableau jour par jour des divers accès de la maladie. Et comme quelques médecins prennent pour l’administration des remèdes indication des diverses phases de la lune, on a marqué chaque fois son âge », Lettre de M. Bon à Tissot, le 26 avril 1790, BCU de Lausanne, Fonds Tissot, IS3784/II/144.05.02.35 ; 05.02.36 ; citée par Pilloud (Séverine), « Mettre les maux en mots, médiation dans la consultation épistolaire au XVIII e siècle : les malades du Dr Tissot (1728-1797) », CBMH/BCHM , volume 16, 1999, pp. 215-245.

15 Réponse de Geoffroy à une demande d’avis médical de M. Defouchet et reprise par ce même M. Defouchet dans une lettre à Tissot, BCU de Lausanne, Fonds Tissot, IS3784/II/144.03.06.19, citée par Pilloud (Séverine), Hächler (Stefan), Barras (Vincent), « Consulter par lettre au XVIII e siècle », Gesnerus, n° 61, 2004, p. 246.

16 Et persistant ! Encore aujourd’hui, rien n’est plus convaincant pour nous que l’appel à l’équilibre, à l’harmonie, etc. Ces notions sont bien vagues : pourtant, n’est-il pas plus instructif de conseiller de manger un peu de tout que de prescrire « Mangez équilibré » ? Par ailleurs les Français, mais aussi les autres Européens, sont encore humoristes par beaucoup des explications qu’ils se donnent à eux-mêmes de leurs ennuis de santé. Les mots, les expressions, les images du langage commun y font de fréquentes références involontaires.

17 « Je me suis obstiné tout le mois de janvier à suivre ce traitement, que j’ai été obligé de quitter. [ … ] L’opiat que je ne prenais cependant qu’une seule fois par jour, me purgeait trop fort et me faisait aller avec une tension qui poussait mes selles comme avec une seringue », Lettre de M. Defouchet à Tissot, BCU de Lausanne, Fonds Tissot, IS3784/II/144.03.06.19, citée par Pilloud (Séverine), Hächler (Stefan), Barras (Vincent), op. cit. , p. 247.

18 Louis Lepecq de La Clôture (1736 – 1804), docteur régent à Caen puis à Rouen en 1769 où il soutint avec succès une nouvelle thèse d’agrégation, dont le titre proposé par le collège fut : « Si la saignée est préférable aux sudorifiques dans le traitement du rhumatisme goutteux ». « Aussi bon littérateur qu’habile médecin, on voit briller dans cette thèse des connaissances variées, étendues ; on y trouve le modèle de la plus belle latinité » : tel est le résumé du brillant éloge que fait de lui le docteur Hersan. Anobli en 1781, il fut incarcéré pendant la Terreur puis se retira en 1794 à Saint-Pierre-Azif où il mourut en 1804. Notions tirées de Luce (C.-J.), Louis Lepecq de La Closture et Les Épidémies du Calvados (1547-1778) , Caen, imprimerie CH. Valin, I895. Il fut, entre autres, l’auteur en 1776 des Observations sur les maladies épidémiques, ouvrage rédigé d’après le tableau des épidémiques d’Hippocrate.

19 Nous ne sommes pas corrigés de ces tentations : à en croire les bonnes gens, il faut avoir eu froid pour être enrhumé, et les rhumatismes sont dus à l’humidité. D’innombrables explications de ce type hantent nos croyances.

20 Ainsi, en 1804, Laennec dans sa thèse traitait encore des P ropositions sur la doctrine d’Hippocrate relativement à la médecine pratique.

21 « Nous naissons, nous vivons, nous mourrons au milieu du merveilleux », Napoléon à Montholon, 1820.

22 Lettre de M me Decheppe de Morville au docteur Tissot (sans date) citée par Louis-Courvoisier (Micheline), « Que faut-il ne pas dire à qui ? Le secret médical au XVIII e siècle », Revue Médicale Suisse, n° 4, 2008, pp. 242-246.

23 Lettre de M me Nettancourt à Tissot, le 5 août 1790, BCU de Lausanne, Fonds Tissot, IS3784/II/144.05.01.30, citée par Pilloud (Séverine), op. cit., p. 234.

24 Longtemps le service des pots de chambre, ou pisse-pots, fut la marque la plus humiliante de l’état de domestique.

25 Médecin caricatural du Malade imaginaire de Molière.

26 Guerrand (Roger-Henri), Les Lieux, histoire des commodités , Paris, La Découverte, 1991, p. 47.

27 Ibidem , p. 54.

28 Henriette Campan (1752-1822), première femme de chambre de la reine Marie-Antoinette, inquiétée pendant la Révolution, fut ensuite connue pour avoir dirigé des maisons d’éducation pour demoiselles de la bonne société.

29 La comtesse Diane de Polignac (1746-1818) était dame d’honneur de Madame Elisabeth, sœur du roi.

30 Alexis Piron (1686-1773), homme de lettres et d’esprit, auteur de pièces de théâtre, vécut longtemps à Paris, fréquentant le salon de madame de Tencin.

31 Alexandrine de Tencin, (1682-1749), femme de lettres et d’intrigues, tint un des principaux salons parisiens de 1717 à sa mort.

32 Guerrand (Roger-Henri), op. cit ., pp. 54-55.

33 Et nous savons que ce mot fait partie des faux amis des traductions franco-anglaises.

34 Renaudot ( Théophraste), La Présence des absens, ou facile moyen de rendre présent au médecin l’état d’un malade absent, dressé par les docteurs en médecine consultant charitablement à Paris pour les pauvres malades, avec les figures du corps humain et table servant à ce dessein : ensemble l’instruction pour s’en servir, même par ceux qui ne savent point écrire , Paris, 1642. L’auteur met à la disposition de son consultant un grand nombre de propositions, à encadrer ou souligner selon le mode d’emploi résumé dans notre introduction. Tout cela suppose une intrusion brutale dans l’intimité du malade, d’autant que celui qui tient la plume peut être le prêtre, le notaire, une dame charitable, un voisin alphabétisé qui voulait bien se charger de choisir les items adéquats. Voici des exemples pris pages 29 et 30 :
A le ventre fort dur et fort tendu ou mol beaucoup ou peu resserré ou constipé ou bien libre médiocrement ou avec flux de ventre allant à la selle plus de jour que de nuit ou plus de nuit que de jour, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 fois en un jour ou par chaque heure, avec ou sans tranchées et grandes douleurs dans le ventre, au fondement, et avec ou sans épreintes, faisant des matières blanches, boueuses, jaunes, rouges et sanglantes, semblables à laveure ( sic ) de chair, grises, vertes, noires ou plusieurs couleurs, écumeuses ou non, avec ou sans raclures de boyaux.
Pisse souvent ou rarement, avec douleur ou sans douleur, rend beaucoup ou peu d’urine à la fois, goutte à goutte ou à plein canal, lesquelles sont claires ou troubles en les rendant, blanches, jaunes, à couleur de citron, rouges, rougeâtres, sanglantes, verdâtres, noires, étant reposées ne se changent point ou de claires qu’elles étaient deviennent troubles, sont semblables à de l’eau, à du verjus nouveau, à urine de jument.
Ont un nuage au fond, au milieu ou en haut, lequel nuage est blanc, uni, égal ou divisé en plusieurs petites parcelles ou n’ont aucun nuage ou ont des filets ou des ordures semblables à du son ou à de la graisse qui nage au-dessus.
Ont des glaires ou une lie et résidence au fond.
Qui est blanche et étant chauffée devient claire comme auparavant ou ne se change point.
Un siècle plus tard, Tissot dans son Avis au peuple sur sa santé s’intéresse de même : « Va-t-il du ventre souvent ou rarement ? Comment sont ses selles ? Urine-t-il beaucoup ? Comment sont ses urines ? Changent-elles souvent ? Est-ce qu’il sue ? Est-ce qu’il crache ? Ont-elles leurs règles ? Sont-elles régulières ? » ; ces questions détaillées appuient les démonstrations de Pilloud (Séverine) et Louis-Courvoisier (Micheline), « The intimate Experience of the Body in the Eighteenth Century: Between Interiority and Exteriority », Medical History , n° 47, 2003, pp. 451-472 ; leur texte comporte trois parties qui soulignent la permanence des idées anciennes : « External influences on the body (air and environment, diet, sleep) » ; « Interiority (the body as machine, the humoral body, the nervous body, subjective experience, travelling pain) » ; « From the interior of the body towards the exterior (on the importance of evacuations, regulation of the body) ».

35 Renaudot (Théophraste), op. cit. , p. 21. Il suggère les symptômes suivants : « A des songes agréables, fâcheux ou indifférents », « Songe voir du feu, de l’eau ou bourbe ou voler en l’air ».

36 On allait au cimetière presque chaque semaine, surtout en hiver et au printemps.

37 Truchet (Jacques), « Note sur la mort spectacle dans la littérature française du XVII e siècle », Topique , n° 11-12, 1973, pp. 281-298.

38 Samuel Pepys, (1633-1703) ancien élève du Magdalene College de Cambridge, dut à un lien de cousinage avec Lord Montagu de

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