Temporalité et jugement social
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Description

"« Toute la force du monde occidental est basée depuis des siècles sur la maîtrise du temps et particulièrement sur l’assurance [...] que la vie n’est qu’un mouvement inscrit dans une trajectoire. » L’instantanéité de la communication à l’échelle planétaire a infléchi en profondeur la relation de l’homme au temps. Je me meus donc j’existe : Aristote fut le premier à considérer le temps en dehors de la dialectique classique, en tant que processus dynamique. Dans le droit fil de ces analyses, Antigone Mouchtouris démontre que la conception du temps comme mouvement conditionne la construction du jugement social. Ce phénomène contribue notamment à renforcer le principe de hiérarchie entre individus, la maîtrise du temps constituant une condition sine qua non à leur intégration au sein de la société. Antigone Mouchtouris est sociologue, professeur des Universités et enseignante à l’Université de Lorraine. Elle travaille sur la temporalité depuis une quinzaine d’années pour aboutir à une lecture contemporaine de ce concept. Au fil de ses recherches, elle rompt avec les standards sociologiques pour démontrer la pesanteur du temps dans les relations humaines. ".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 septembre 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304052138
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Antigone Mouchtouris
Temporalité et jugement social
Préface de Bernard Valade
Topos
Éditions Le Manuscrit Paris


Dans la même collection
Joëlle-Andrée Deniot, Antigone Mouchtouris et Jacky Réault, Éros et liberté. Trois essais de sociologie et d’histoire, 2014.
Sous la direction d’Antigone Mouchtouris et Panagiotis Christias, Actualité de la pensée grecque , 2014.
Sous la direction de Bernard Valade, Antigone Mouchtouris et Éric Letonturier, Passions sociales , 2014.
Sous la direction d’Antigone Mouchtouris et Tiphaine Barbier-Verley, Actualité muséale. La temporalité d’un espace culturel , 2013.
Antigone Mouchtouris, La réception des œuvres artistiques. La temporalité de l’expérience esthétique, 2013 .
© Éditions Le Manuscrit / Manuscrit.com, 2014 © Couverture : Charles Dreyfus, Temps Danse 1993-2001, Ø 100 cm, Collection J+C Mairet EAN papier : 9782304044362 EAN epub : 9782304052138


« Topos »
Collection dirigée par Antigone Mouchtouris
La collection « Topos » a comme objectif de favoriser la publication d’essais qui sortent des sentiers battus et de rompre avec le conventionnalisme ambiant. Elle se veut une collection toujours en mouvement. Elle renoue également avec le rôle des intellectuels qui désirent amener le savoir hors de l’Université pour l’offrir au grand public, mais aussi créer des publications méritant des débats contradictoires. Les thèmes de cette collection seront axés autour de la culture artistique, de la sociologie du public, des institutions culturelles (comme les musées), de l’esthétique (et ses expériences), de l’art contemporain et ses acteurs. Elle publiera des ouvrages sur l’imaginaire, la vie des intellectuels qui ont marqué leur époque et le monde des idées.
Cette collection sera soucieuse de publier des ouvrages traitant de sujets d’actualité, en ayant comme focus la mondialisation. Le terme Topos a été choisi pour symboliser un espace de dialogue, créé grâce à des intellectuels qui veulent rendre la réalité intelligible.


Membres du comité scientifique
Christias Panagiotis, Université de Chypre
During Bertrand, Université de Paris Descartes
Deniot Joëlle, Université de Nantes
La Chance Michaël, Université de Québec
Lemay Violaine, Université de Montréal
Mouchtouris Antigone, Université de Lorraine
Prontzas Evangelos, Université de Panteion
Ucciani Louis, Université de Franche-Comté
Valade Bernard, Université de Paris Descartes


Préface
Les relations que l’individu entretient avec le temps ont fait l’objet de multiples études, philosophiques, historiques et sociologiques. La temporalité et la constitution subjective du temps, le temps vécu dans la conscience, distinct de celui, – objectif –, des physiciens sont des thèmes auxquels la phénoménologie s’est précisément employée à donner sens. Le dévoilement de l’être de la conscience en tant que temporel, l’analyse de la conscience du temps et du passage du temps constitué au temps constituant ont été opérés par E. Husserl dans ses Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps (1905, publ. 1928). D’autres voies ont été ouvertes par les historiens qui, comme F. Hartog ( Les Régimes d’historicité – Présentation et expérience du temps , 2003) ont entrepris de conceptualiser les interactions entre le présent, le passé et le futur. Quant aux « usages sociaux du temps », les travaux qui en traitent fournissent la matière d’une rubrique des sciences sociales qu’a notablement enrichi l’essai de N. Elias, Du Temps (1984, 1996).
Dans le présent ouvrage, Antigone Mouchtouris entreprend de montrer que la temporalité est l’élément constituant du jugement social. Son propos croise savamment les perspectives philosophiques et sociologiques. Il s’ouvre sur l’inventaire des notions grecques de Kronos , Kinesis , Krisis , et l’examen de leurs significations. Des différentes dimensions de la dynamique temporelle distinguées dans la physique d’Aristote, l’auteure retient celle de déplacement , – et, plus précisément le déplacement noétique -, sans s’arrêter aux considérations plus ou moins convenues sur « l’irrévocabilité du passé et l’imprévisibilité du futur » ; sans s’arrêter non plus sur la radicalisation des conceptions husserliennes par M. Heidegger ( Sein und Zeit , 1927) chez qui à la Zeitlichkeit des modes d’être du Dasein répond la Temporalität de l’être. « Si nous avons privilégié cette propriété (à savoir le déplacement noétique), c’est pour la simple raison, prévient A. Mouchtouris, qu’au niveau sociologique, elle est celle qui nous permet de mieux comprendre et même d’expliquer des conduites sociales » ; une illustration du rôle de la temporalité dans la construction du jugement social est d’emblée donnée avec les effets de la gestion différentielle du temps, au sein d’une société, sur le renforcement de la hiérarchie qui la structure.
L’étude systématique et détaillée des cinq catégories dénombrées où se manifeste ce « déplacement noétique » met en évidence la relation qu’entretiennent temps et jugement, temporalité et conduites humaines. Le temps linéaire , temps additionnel ou progressif, vécu au quotidien sous forme d’évènements ou d’étapes, s’inscrit dans « un processus dynamique transformateur » qui permet à l’individu d’intégrer la succession de ses actions dans une trajectoire de vie. Il est « la première catégorie du déplacement qui se produit dans le jugement social (et) implique la possibilité de construire le processus où l’individu peut passer d’une étape à l’autre en essayant de maîtriser le temps ». S’y rattache le « modèle programmatique » qui donne lieu à une réflexion originale sur sa construction et ses propriétés temporelles.
Deuxième catégorie du déplacement noétique, la temporalité d’ oscillation , « mouvement de balancier entre présent et passé, continu et discontinu, présent et futur ». Déterminisme et destin, relation intergénérationnelle et expérience sociale, le trauma, sa transmission et sa réactualisation, la réminiscence enfin forment la trame du chapitre consacré à ce type de temps qui est, par excellence, celui de la psychanalyse. La lettre adressée à R. Rolland par Freud à propos de son « trouble de mémoire sur l’Acropole » en rend parfaitement compte.
Plus sociologique est la temporalité mesurée , appréhendée d’une part comme seuil d’acceptabilité des conduites dont le franchissement provoque la désapprobation, d’autre part comme limite à dépasser ainsi qu’y invite la performance sportive. Catégorie qui se situe dans la différence entre essence et existence, le temps limité est paradoxal en ce sens qu’« il est permis de fixer des limites, de rendre l’invisible et l’impalpable visible et palpable, mais que simultanément, il évolue en fonction de la définition de limite qui est influencé par le contingent, ainsi que par la potentialité de l’être humain lui-même ».
Davantage lié à l’acte de connaissance et de donation de sens qu’est la noétique, le temps intermédiaire se situe entre une séquence initiale et une séquence finale. Il est une sorte de « parenthèse », et c’est l’utilisation de cette dernière notion dans le discours littéraire et le langage mathématique que A. Mouchtouris s’applique d’abord à préciser, – et à différencier. La nuit, temps parallèle, puis, sur le plan des représentations culturelles, ce qui encadre la visite d’un musée ou d’une exposition, renvoient à cette idée de parenthèse, aux temporalités sociales hors temps normatifs comme aux espaces intermédiaires sociétaux. Dernière catégorie du déplacement noétique, le temps de projection est le temps politique associé à la notion du possible. L’individu se ‘déplace’ au-delà du présent, il se ‘projette’ vers l’avenir. Tendances, intentions, aspirations expriment cette tension prise en charge par les régimes politiques ; l’idéologie national-socialiste comme l’idéologie soviétique étant les formes paroxystiques d’une mythification et d’une manipulation du temps.
Ces analyses, aussi clairement ordonnées que rigoureusement conduites, sont nourries de nombreuses références à un corpus scientifique et littéraire où voisinent Hegel et Husserl, Georges Herbert Mead, Claude Lévi-Strauss et Henry Chombart de Lauwe, Clémence Ramnoux et Constantin Cavafy. Plusieurs d’entre elles se soutiennent de travaux empiriques précédemment réalisés et publiés par Antigone Mouchtouris : ainsi, dans le chapitre traitant du temps intermédiaire, les recherches dont est issu son ouvrage Les jeunes de la nuit (2003) ainsi que ses enquêtes sociologiques sur les pratiques culturelles, sont judicieusement exploitées. Toutes ces analyses s’achèvent sur des « constats » où sont dégagés les caractères originaux de chacun des déplacements noétiques recensés. Elles trouvent finalement à s’agencer dans une anthropologie, à la fois philosophique et sociologique, dont l’intérêt autant que la richesse doivent être soulignés et salués.
Bernard Valade Professeur émérite Université de Paris Descartes


Note de présentation
Qu’est-ce qui a changé de façon exceptionnelle à notre époque si ce n’est les relations qu’entretient l’individu social avec le temps ?
Ce qui a modifié le regard de l’homme est la dynamique du temps contemporain où l’individu social peut établir des relations immédiates et synchroniques. La communication peut être effectuée de manière instantanée et simultanée au niveau planétaire.
Ma génération a également été nourrie par une littérature mettant en exergue le passé en psychanalyse et le devenir en politique. On pouvait ainsi lire sur le mur du rez-de-chaussée du bâtiment C de l’Université de Nanterre, lorsque j’étais étudiante : On se bat pour un avenir meilleur . Ce qui peut signifier que les résultats des efforts du présent s’observeront dans l’avenir, mais surtout que notre jugement social peut concevoir cet état d’esprit de programmation et entamer des actions qui l’amèneront au résultat escompté.
La dimension temps est abstraite et non visible, mais elle façonne et forme de manière intégrante notre jugement social, en se manifestant constamment dans nos relations avec les autres et envers nous-mêmes. Dans les sciences sociales, la chronométrie sociale a prédominé, sous l’aspect de l’usage social du temps. Cela peut être complété par un autre type de lecture sur la dynamique de la constitution du jugement social.
Avec l’évolution technologique et la mondialisation, nous sommes face à une maîtrise du temps différente du passé, tant au niveau qualitatif que quantitatif, et cela nous amène à la création d’une nouvelle représentation : il s’agit d’un élargissement considérable du temps, mais ayant paradoxalement comme effet une réduction de l’espace-temps.
L’être humain est capable d’appréhender ce déplacement produit, car il inscrit la dimension temps dans son jugement. Sans le temps, le jugement social ne peut pas se former.
Dans cet ouvrage, en déplaçant l’étude du temps selon l’angle aristotélicien, c’est-à-dire le temps comme un mouvement dynamique et comme un élément essentiel dans la formation du jugement social, nous rompons avec les préoccupations habituelles sur ce sujet, davantage axées soit sur l’irrévocabilité du passé, soit sur l’imprévisibilité du futur.
En reconsidérant la dimension aristotélicienne du temps, nous pourrons approfondir la compréhension de la dynamique de la formation des conduites humaines. Dans cette approche, nous partons du principe que la temporalité est un élément constituant du déplacement noétique et donc l’élément essentiel dans le processus de la formation du jugement social.


Introduction
Toute la force du monde occidental est basée depuis des siècles sur la maîtrise du temps et particulièrement sur l’assurance, tant dans le savoir savant que populaire, que la vie n’est qu’un mouvement inscrit dans une trajectoire : l’être humain lui-même est un mobile qui doit parcourir son existence sur une ligne. Toutes les formations des actes futurs sont liées à ceux déjà passés. L’homme pense alors exister : « L’être humain est né pour agir » , selon le biologiste Henri Laborit . L’homme est un mobile ; encore plus que dans le passé, cela est devenu une certitude : l’individu social existe à partir du moment où il se meut, je me meus donc j’existe.
C’est sur ce mouvement dynamique qu’est le temps, comme le définit jadis Aristote, que nous allons nous pencher pour comprendre comment, à travers ces principes, se forme la construction du jugement social.
Ainsi, nous voulons donner une autre vision des rapports établis entre l’être humain et le temps au niveau du jugement ; ceci en démontrant que l’élément constituant du jugement social est la temporalité. Jusqu’à maintenant, dans la majorité des écrits, l’espace-temps est un milieu indéfini, mais homogène dans lequel se déroulent les événements en successions. Nous en avons admis communément la dimension psychologique, à travers la projection qui est, par excellence, la notion du temps qui inscrit l’individu dans l’avenir ; maintenant, nous allons démontrer que, sans cette dimension du temps, l’individu ne peut pas former un jugement social.
Que signifie ce terme ?
Sur le plan étymologique, le terme « temps » est issu des langues indo-européennes et a pour racine tem , du grec temno , qui signifie couper. Ainsi, le temps inclut en lui la notion de couper, séparer. On le représente comme une puissance de division et tout est ainsi achevé, coupé, séparé, par lui. Cette définition du terme « temps », tempus/temporis , a été utilisée ensuite dans la langue latine. D’autre part, dans la langue grecque, il y a également eu l’utilisation du terme chronos , qui faisait allusion au personnage fondateur de la cosmogonie grecque et signifiant celui qui possède le pouvoir du temps sur les hommes.
En effet, chronos désigne l’absence de stabilité, le passage où tout s’en va, car passé, présent et futur ne sont qu’en cessant d’être. D’ailleurs, dans les expressions populaires comme dans la chanson de Léo Ferré Avec le temps 1 , le temps est considéré comme une puissance qui exclut et qui entraîne tout avec lui.
La notion du temps comme objet philosophique, nous la trouvons pour la première fois dans la philosophie grecque, avec simultanément la notion de l’éternité du temps cosmogonique, mais aussi celle du mouvement, de la dynamique, aίων , qui désigne chez Homère la force vitale. Selon Clémence Ramnoux, pour Héraclite, ce terme désigne l’idée du temps infini, l’éternité. Tandis que pour Euripide aίων est l’enfant du temps.
De la même manière, chez Platon, pour qui le monde sensible est construit d’après un modèle intelligible conçu comme un « vivant éternel », le mot aίων désigne une force vitale, une vitalité inusable, qui se déploie dans une durée illimitée. De là le passage à la notion d’éternité.
Les distinctions temporelles « était » et « sera » sont nées de cette notion d’ aίων. Par exemple, dans Le Timée , œuvre de Platon, le philosophe définit cette notion comme « l’éternité immobile ». Nous retrouverons d’ailleurs dans l’inscription gravée à Eleusis qu’ aίων désigne « la nature divine comme demeurant toujours identique » et « ce qui est relatif au siècle et aux affaires humaines par opposition à ce qui relève du spirituel ». Il y a une séparation entre l’ aίων , l’éternel et le temps pour les êtres humains.
Le verbe poiesis , signifie faire, fabriquer, action qui transforme. Il indique une continuité ; y est sous-jacente la notion du temps, une acceptation opératrice relative au temps – à la forme unifiant la conscience par l’accord du passé et de l’avenir à travers le présent.
Toute la force du monde grec ancien réside dans le fait de s’être occupé du mouvement ; tous les philosophes grecs se sont penchés sur ce thème. Les conceptions les plus connues sont celle d’Héraclite sur la continuité du temps et celle d’Aristote sur le mouvement/dynamique/ kinesis.
Ces deux philosophes ont introduit le mouvement dynamique dans la temporalité. D’une part, Héraclite, pour qui on ne peut s’immerger deux fois dans le même fleuve, signifiant que le temps incarne, en quelque sorte, une aliénation. D’autre part, Aristote, qui a défini le temps par le mouvement dynamique, un être en acte, un être en puissance , et parlé de l’indivisibilité et de la divisibilité du temps
Dans cet ouvrage, nous allons utiliser le terme temporalité avec l’acception moderne du terme, c’est-à-dire celui qui désigne à la fois les notions qui découlent du temps, la division sociale du temps et également la dynamique sociale de l’action humaine.
Nous constatons que toutes ces considérations ne traitent le temps que comme une donnée sociale présente dans la vie de l’individu à travers soit la religion, soit le cadre de vie biologique, soit les usages sociaux du temps travail/conditions de vie. L’aspect biologique du temps est aisément compréhensible, tandis que ce dernier peut être compris à travers la dynamique relationnelle portée sur nos conduites sociales et actions au niveau noétique.
En effet, cette dimension n’est pas négligeable, mais si le temps ou la temporalité n’était que cet aspect, il serait comme un contour formel de notre vie quotidienne, dans lequel les choses pourraient se déplacer en fonction des conditions ou des représentations sociales.
Cependant, si l’on analyse en profondeur, nous découvrons que le jugement humain ne peut pas exister sans la temporalité et, plus précisément, que le jugement social se construit de façon intrinsèque.
En effet, le temps est un élément essentiel de la construction du jugement social, pas seulement dans la construction de la dimension avant, présent et après, mais surtout sur ce qui construit par excellence la dynamique, le mouvement, dans l’action ou dans la formation d’une conduite sociale. Ainsi, l’individu, tant au niveau individuel que social, forme un jugement qui lui permet d’être avec les autres et créer des relations, des réciprocités ou des relations d’interdépendance.
Ainsi, nous allons démontrer qu’en reconsidérant la dimension aristotélicienne du temps, nous pouvons approfondir la compréhension de la dynamique de la formation des conduites humaines.
Toute la dynamique sociale est basée sur la temporalité, pas seulement au sens de cinétique, mais également au sens aristotélicien de mouvement/ kinesis . Aristote fut le premier penseur à avoir considéré le temps hors de la division classique, avant l’action/après l’action, dans le processus du mouvement dynamique.
Pour développer ceci, nous allons utiliser les préceptes de son livre Physique , où il a présenté comment le mouvement/ kinesis se forme : – par rapport au déplacement : κατα το που ; – par rapport à la qualité : κατα ποιον et à la quantité : κατα ποσον ; – par rapport au mouvement produit selon l’essence : κατα ουσιαν .
De ces quatre dimensions de la temporalité dynamique, on a retenu particulièrement celle due au déplacement, car nous avons constaté qu’il est très fortement présent dans la formation du jugement social ; plus particulièrement, il s’agit du déplacement noétique .
La temporalité dynamique est un élément constituant du jugement social, qui lui permet d’obtenir une divisibilité qui, grâce à cette propriété du jugement, fait que l’individu est complexe et peut s’exprimer sur plusieurs dimensions dans ses relations avec autrui. Nous allons décliner le déplacement noétique pour comprendre la formation du jugement social.
Si nous avons privilégié cette propriété, c’est pour la simple raison qu’au niveau sociologique, elle est celle qui nous permet de mieux comprendre et même expliquer des conduites sociales ; celle par exemple de la projection ou encore de la désocialisation de l’individu social.
Cette dernière commence par la disparition du temps dans son jugement social ; c’est la première chose qu’on observe chez les personnes désocialisées, particulièrement les « sans domicile fixe ». Une personne trop longtemps dans l’errance perd la notion du temps chronique et encore plus celle de la dimension personnelle.
Cette perte est un élément qui favorise encore plus la désocialisation et l’exclusion par l’impossibilité de construire une communication avec les autres, de se fixer dans l’« ici et maintenant » ou encore d’une manière chronométrique pour pouvoir considérer un jugement ayant une pluralité de dimensions temporelles.
Ceci dit, concernant les autres dimensions de la dynamique temporelle, on trouve la qualité dans la dimension historique de l’être, et la quantité dans la chronométrie.
Tandis que le mouvement selon l’essence a été développé par Husserl, Heidegger et Bergson.
En analysant le déplacement noétique , plus particulièrement sur la formation, nous avons découvert qu’il inclut cinq catégories de déplacements : la catégorie du temps additionnel ou programmatique ; le temps de l’oscillation (c’est l’effet de balancier) ; le temps limité ou de la mesure ; le temps intermédiaire ; le temps de la projection et du devenir ou temps politique.
Ces cinq catégories du déplacement noétique existent au sein du jugement social, grâce auquel l’individu forme des conduites par rapport à lui-même et aux autres.
À propos du jugement
L’usage qu’a fait Husserl du terme jugement, en grec krisis , signifie la capacité de comprendre et d’évaluer ce qui se passe autour de nous et en nous. Nous arrivons à le saisir au niveau noétique, prenant forme dans les rapports sociaux en termes d’aptitude ou de décision face à des propositions ; ce qui peut être considéré comme vrai ou faux. L’évaluation et l’estimation portent sur nos relations dans le présent mais aussi par rapport au passé et à la projection dans l’avenir.
Si l’on utilise le jugement dans sa définition grecque krisis , cela signifie à la fois prendre une décision, avoir la faculté de choisir, l’action de séparer ou l’action de choix, le discernement. Chez Platon, ce terme a cette définition d’accusation ou de jugement d’une lutte 2 . Aristote fut le premier à s’être occupé de l’action de distinction 3 ; dans son livre Politique , il définit le jugement comme : action de choisir, d’élection .
Krisis, κρηση : capacité de comprendre, estimer et évaluer ce qui se passe autour de nous-mêmes et en nous. De ce terme sont nés crise , qui en français est actuellement utilisé pour signifier une situation posant des problèmes, et critère, qui désigne le signe apparent permettant de reconnaître, créer une notion ou faire une évaluation 4 . L’origine du terme « critique » a deux définitions : un examen de principe en vue de porter sur son sujet un jugement d’appréciation et, en second lieu, un sens défavorable.
Nos interprétations dépendent du jugement social, dans nos perceptions, aussi bien que dans les rapports interindividuels (soit entre groupes sociaux, soit entre institutions et individu social).
Dans ces constructions, la temporalité permet la formation de jugements qui expriment la possibilité et la potentialité de déplacements noétiques entre le passé, le présent ou le futur ; mais aussi de ceux faisant partie de l’essence de l’être et d’autres encore issus des contingences de l’existence.
La temporalité est un élément constitutif du jugement et ce dernier, selon Aristote, est composé par des propriétés comme l’analyse, la synthèse, la comparaison, l’association et l’analogie.
Au niveau social, le jugement logique se pose comme une vérité ferme et intangible qui est déterminée par la relation entre une ou deux réalités sociales. Dans ce processus où est intégré le mouvement, la dynamique influe tant sur la quantité que sur la qualité, mais aussi sur la durée des situations, des estimations et du discernement qui sont, par excellence, la temporalité sociale propre à l’homme.
* * *
Cet acte de déplacement noétique permet à l’individu d’être avec les autres à travers des échanges mentaux implicites ou explicites ; par cette faculté humaine, l’être humain échappe à son état physiologique et à celui d’imprégnation.
Nous pouvons nous apercevoir que le jugement n’est pas né par l’imprégnation dans le processus de socialisation ; c’est une propriété de l’humain qui se façonne à travers les échanges avec autrui dans l’espace public. Cependant, il faut signaler que le jugement ait une autonomie propre, mais une relation directe avec le raisonnement.
Tandis que dans le processus de l’imprégnation, le jugement n’obéit qu’à des règles répétitives et ne se développe pas, a contrario, ce qui développe le jugement pour qu’il devienne un acte noétique à part entière, c’est la dynamique temporelle.
Selon Hannah Arendt, dans son livre La crise de la culture , le jugement, krisis , cet acte noétique, se construit dans le contact que l’individu entretient avec l’espace public, c’est-à-dire dans les échanges avec autrui. En effet, c’est dans ces relations que l’individu se forge et se construit en être social. La temporalité est installée au sein même de sa substance du jugement social.
Chez Heidegger, dans son ouvrage Être et Temps , le temps est une substance de l’être, et il le définit dans son existence. L’exemple de l’ ekstase est très important pour comprendre son approche théorique, dans laquelle l’individu est pénétré par le temps par une sensation de ce qui est invisible, de plus intérieur chez lui-même ; elle définit soit sa propre intériorité, soit le temps / récit, mais pas les représentations anthropologiques que nous nous faisons du temps.
Ce même philosophe, en avançant dans sa thèse que le temps c’est l’ étant de l’être, la substance, assoit le temps au sein de l’existence de l’être.
En revanche, l’explication aristotélicienne du temps n’est pas seulement celle du temps-chronos, mais aussi celle du mouvement intrinsèque à chaque possibilité d’action ; l’expression de celle-ci permet de créer une dynamique temporelle.
Ainsi, la reconsidération de la temporalité comme élément constituant nous amène à admettre que le jugement ne peut pas exister sans la temporalité du déplacement noétique ; de cette façon, elle devient cet élément constituant tant au niveau de l’interprétation, de l’estimation des choses qu’au niveau du discernement.
En analysant alors la construction du jugement, nous constatons que le temps est un élément essentiel de sa propre formation, et également que le jugement forme le mouvement/déplacement noétique. À travers cette double fonction d’élément constituant et moteur, la temporalité devient un élément essentiel de la construction du jugement social, à la fois comme une force intrinsèque, mais aussi comme une puissance sur l’appréhension de son environnement social.
Cette dernière donnée se construit toujours par rapport à quelque chose : soit par rapport à un avant et à un après, soit dans le mouvement d’oscillation comme un aller et retour entre les deux dimensions du présent et du passé ; l’individu social peut également créer le temps comme une limite ou une mesure pour évaluer ses propres conduites.
Si l’individu vivant dans un milieu social intervient, reproduit, réorganise et enrichit son jugement social, ce n’est qu’à travers les échanges avec son environnement.
* * *
En sociologie, le jugement comme élément de compréhension de la conduite humaine est présent en particulier chez Pareto, Simmel, Weber ; ensuite, le courant interactionniste et l’École de Francfort, et en France Raymond Boudon, ont développé cette donnée dont il faut tenir compte pour la compréhension de la formation des conduites sociales humaines. La construction du jugement est un sujet épistémologique que nous interrogeons lorsque nous voulons comprendre la formation des conduites sociales, lorsqu’on se réfère à la doxa, mais aussi la question des représentations des appréciations et des estimations.
D’ailleurs, dans l’effort de comprendre la formation de la conduite sociale, nous tombons forcément sur cette question du jugement social et de sa constitution. La temporalité, se situant à l’intérieur de l’essence intelligible, νοέτον ουσιαν , est par conséquent un élément constituant du jugement social.
Nous allons tenter de démontrer comment cet élément constituant se manifeste chez l’individu social et nous rejoindrons ainsi la conception aristotélicienne du temps : un être en acte, un être en puissance. Nous trouvons également cette conception du temps chez Husserl. Ensuite, chez Heidegger, la notion du temps est ontologique, car dans le mot « essence » il y a aussi la présence de l’essence, ούσια παρουσια . En incluant dans nos principes l’apport de ces auteurs, nous considérons que la temporalité n’est pas seulement dans l’être, mais également un élément constituant du jugement destiné à autrui, en d’autres termes dans le jugement social. Au-delà du temps chronométré et du temps subjectif, et de l’expérience empirique, le jugement intègre des lois qui sont caractérisées par des éléments qui permettent de cerner la dynamique, mais aussi la réversibilité du temps.
Relation entre temps et jugement
L’espace-temps est un milieu indéfini et abstrait et, en même temps, il apparaît homogène, dans lequel se déroulent les événements de la vie humaine en société. En premier lieu, nous observons que le jugement est temporel, car le temps préexiste, est donné a priori. L’expérience est également un élément qui joue un rôle. Edgar Morin, dans le quotidien

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