Le pays de la Terre perdue, tome 6

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Description

Nadine est enfin revenue de son exil au pays de la Terre perdue. Si sa réintégration à Montréal s’est effectuée difficilement et graduellement, elle est fière d’avoir réussi à se tailler une place dans ce monde qui vit en accéléré. Par contre, malgré son bonheur renouvelé, une ombre colle à ce tableau pourtant rempli de lumière : un bout de l’âme de la nomade reste accroché à cet autre univers, où elle a vécu dans la liberté totale. Le pays de la Terre perdue lui manque, la hante, l’appelle... Lorsqu’elle fait la rencontre d’un vieillard nommé Emmanuel, Nadine découvre que cet homme a aussi vécu cette expérience traumatisante. C’est dans cet échange et cette amitié qu’ils vont ensemble arriver à comprendre qu’on ne revient pas indemne de ce pays, à la fois terrible et spectaculaire. Comment faire maintenant pour amorcer le véritable retour, celui qui les mènera à la sérénité?
Dans EMMANUEL, le dernier tome de cette série, Nadine affronte ses dualités, après plus de 3 000 pages d’aventures imprévisibles qui ont permis aux lecteurs et lectrices de s’attacher intimement à cette battante de l’ère moderne. Sa grande résilience est émouvante, tout autant que son amour pour sa famille. Réussira-t-elle à dompter son caractère rebelle?

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Date de parution 23 août 2015
Nombre de visites sur la page 3
EAN13 9782895711797
Langue Français

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Le Pays de la
Terre perdue
Tome VI - EMMANUELSuzie Pelletier
Le Pays de la
Terre perdue
Tome VI - EMMANUELCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Pelletier, Suzie,
1954Le pays de la Terre perdue
Sommaire : t. 6. Emmanuel.
ISBN 978-2-89571-178-0 (v. 6)
I. Titre. II. Titre: Emmanuel.
PS8631.E466P39 2013 C843’.6
C2012-942845-0
PS9631.E466P39 2013
Révision : Sébastien Finance et François Germain
Infographie : Marie-Eve Guillot
Photographie de l’auteure : Sylvie Poirier
Éditeurs : Les Éditions Véritas Québec
2555, avenue Havre-des-Îles, suite 315
Laval (QC) H7W 4R4
450 687-3826
www.leseditionsveritasquebec.com
www.enlibrairie-aqei.com
© Copyright : Suzie Pelletier (2015)
Dépôt légal : Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
ISBN : 978-2-89571-178-0 version imprimée
978-2-89571-179-7 version numériqueÀ Jocelyne, ma sœur, et Benoît, mon frère, qui ont toujours cru en mes rêves les
plus fous.Apprécier ce que je suis
Accepter mon passé
Envisager mon avenir avec sérénité
Savourer intensément le moment présent
Trouver la paix de l’âme
Vivre !Chapitre 1
Sherbrooke – 20 août 2013
es notes de l’Agnus Dei s’élèvent sous le dôme et se répercutent sur lesLmurs de pierre de l’imposante église. Nadine réalise que la messe de
Requiem en ré mineur de Mozart tire à sa fin. Pour mieux savourer la finale si
émouvante, elle ferme les yeux. « Emmanuel aimait tellement cette musique… il
fallait absolument qu’on l’écoute au moment de lui dire au revoir une dernière
fois… »
Nadine est assise dans l’église Saint-Jean-Baptiste, sur la rue du Conseil à
Sherbrooke. Emmanuel est mort il y a quelques jours. Aujourd’hui, jour de ses
funérailles, sa famille et ses amis célèbrent sa vie et l’accompagnent à son repos
éternel. L’homme, dont on souligne le décès à 88 ans, a vécu 70 ans à faire rire
de lui pour son aventure au Pays de la Terre perdue, au point qu’il a fini par ne
plus y croire.
Les notes de musique provenant d’un judicieux mélange d’instruments à cordes
et à vent s’harmonisent avec les magnifiques voix du chœur classique de Vienne.
Tantôt, un ténor s’impose, suivi de la fougue des trompettes aussitôt remplacée
par un chant de mezzo-soprano soutenu par les violoncelles. Soudain, l’intensité
monte d’un cran, dans une harmonie digne des plus grands chefs d’orchestre du
monde. Duel d’instruments, puis tuba et baryton cherchent la paix. Un arrêt
brusque. Un silence passager. Puis la musique repart, entraînant l’auditoire dans
une valse d’émotions.
Nadine ressent un grand bonheur malgré la peine qui inonde ses yeux. Alex est
assis à ses côtés. Elle apprécie sa présence apaisante. L’instant de quelques
semaines, Emmanuel a incarné le père qu’il aurait aimé connaître. Les yeux de
l’homme brillent de larmes et il se crispe pour éviter les sanglots. Nadine glisse sa
main dans celle de son époux. Ensemble, ils écoutent les dernières notes de
musique s’égrener dans le temple rempli d’une grande sérénité.
Le petit-fils d’Emmanuel est assis à la droite de Nadine. Aujourd’hui, Sébastien
affiche un air plutôt calme. Son grand-père a pu démontrer, sinon au monde entier,
du moins à ses proches qu’il n’était ni fou ni hurluberlu. Cette certitude le rend
heureux. Par contre, sous cette attitude paisible, ce jeune homme cache un
bouillon d’émotions. Sa famille vient de s’éteindre. Ce vieillard qu’il a aimé sans
réserve l’a élevé depuis sa naissance et il est resté son seul parent à la mort de
son père et de sa mère, quand il avait 8 ans. Il le perd après dix-neuf ans de vie
commune. Celui qui est décédé le 16 août dernier a façonné l’adulte qu’il est
devenu et il en éprouve de la reconnaissance.
Dans l’autre rangée de bancs, Nadine aperçoit Marie et son mari Alain. La
rouquine pleure également sans retenue. La grande générosité d’Emmanuel l’a
profondément touchée. Pendant des heures, alors qu’elle prenait soin du vieillard
malade, la femme a écouté avec étonnement ses péripéties au Pays de la Terre
perdue. De son côté, Marie n’y est restée que quelques semaines, mais son
voyage l’a profondément marquée. Cette dernière ressent toujours un inconfort
face à l’effet de la distorsion de temps, même après toutes ces années. Les
circonstances de son retour avant Nadine l’ont forcée à garder le secret sur son
périple pendant 25 ans afin d’être certaine que son amie survive à sa propre
aventure. Déracinée à 30 ans, Marie a rencontré la sorcière, comme elle appelaitson amie là-bas, âgée de 57 ans. Or, 15 ans suivant son retour, la rouquine a
retrouvé Nadine alors qu’elles avaient toutes les deux 45 ans. Marie a dû attendre
10 ans avant la disparition de la femme aux cheveux blancs. Sachant ce qui allait
se passer, Marie a donc dû taire son aventure jusqu’à ce que son amie subisse
l’exil à son tour pour croiser son alter ego de 30 ans. Cette torsade temporelle qui
se mélangeait à leurs deux existences lui donnait des vertiges. Comme si ce
n’était pas assez compliqué, la rouquine devait aussi assimiler le fait que le
vieillard de 88 ans avait visité ce lieu fantastique après elle… lui-même à l’âge de
18 ans… il y a 70 ans de cela…
Elle se souvient qu’Emmanuel a éprouvé beaucoup de difficulté à comprendre le
paradoxe de la distorsion du temps. Il remettait en question l’idée que Nadine et
Marie, plus jeunes que lui, furent exilées avant lui dans ce monde étrange qui
ressemble au Québec; pourtant, il s’y est retrouvé avant même qu’elles soient
nées.
Assis à côté de Marie, Alain réalise le bouleversement que vit sa femme; il lui
tient la main pour la rassurer. Il s’en veut toujours d’avoir interprété la disparition
de Marie, en 1986, pour une escapade de quelques heures avec un autre
compagnon. « J’aurais dû lui faire confiance… Bon ! Ruminer le passé n’apporte
rien de positif. Il faut aller de l’avant… comme dit si souvent Nadine. » L’homme a
mis 25 ans avant d’accepter l’exil de Marie dans un univers étonnant et fort
étrange. Il se souvient que, quelques mois plus tard, la suggestion de son épouse
de choisir l’équitation comme sport de famille l’avait profondément touché. Il la
croyait enfin guérie de ce besoin maladif de mettre au monde un deuxième enfant.
« Si une simple escapade avec un autre homme a pu la soulager de ce désir en
apparence irréalisable et qu’elle me revient, je suis prêt à passer l’éponge »,
avaitil pensé à l’époque. L’activité équestre avait sauvé leur ménage.
Dans l’église, Alain passe son bras autour du corps de sa femme et appuie la
tête rousse sur son épaule. « Maintenant, je sais que je dois notre bonheur
renouvelé à cet étrange pays qu’ont visité Nadine, Marie et Emmanuel. » Il
approche son visage et, de sa main, fait tourner un peu la tête de Marie pour
déposer un doux baiser sur le front de celle qu’il aime de tout son cœur.
Le retour de Nadine n’a laissé aucune équivoque quant à leurs péripéties. Ceux
qui la connaissaient bien admettaient que les changements profonds sur son
corps, son comportement et sa philosophie provenaient sans aucun doute de ce
long exil rempli d’épreuves difficiles, marquantes et subies en solitaire sur un
territoire hostile. Acceptant la validité du récit de cette dame au courage immense,
Alain a finalement compris que son épouse avait vécu une étrange aventure de 37
jours durant les 48 heures de sa disparition. Tout cela apportait certainement une
explication irréfutable concernant l’amitié qui liait les deux femmes.
Un peu plus loin, Nadine aperçoit ses camarades de trekking : Claude, Martine,
Bernard et Claudine. Elle ressent un grand bonheur de pouvoir compter sur leur
appui aujourd’hui. Avec Alain et Marie, ils furent longtemps les seuls en dehors de
sa famille à croire à ses tribulations. À côté d’eux, elle voit Gilles et Léon, deux
Amérindiens malécites originaires de la région de Madawaska au
NouveauBrunswick. Les deux gardes forestiers du parc de la Gaspésie sont devenus les
amis de la bande de trekkeurs à la suite d’un sauvetage en montagne. Le souvenir
fait remonter dans le cœur de Nadine toutes sortes d’émotions. Sans son exil dans
cet autre monde complexe où elle s’acharnait tous les jours à survivre, aurait-elle
pu, en compagnie d’Alex et de Gilles, secourir Natasha, la petite Française de 3ans ? Les deux frères comprennent maintenant que les aventures de Pascale,
l’héroïne de ses romans, relatent en réalité l’odyssée incroyable de Nadine au
Pays de la Terre perdue.
Avant le début de la cérémonie, elle a vu Olivier, son agent de la maison
d’édition Les étoiles du Québec. Elle apprécie énormément sa présence, ici,
aujourd’hui. Le jeune homme s’est senti bousculé par l’arrivée d’Emmanuel dans
leur paysage littéraire, mais il a maintenant fait la paix avec celle qui lui a menti
effrontément sur l’origine de ses écrits. Le vieillard lui a fait comprendre que le
roman, qu’il croyait provenir de l’imaginaire ultrafertile de l’auteure, était
indéniablement composé d’une suite d’épreuves réelles qui lui étaient arrivées. À
sa manière réservée, Olivier restera un peu plus loin, à l’arrière de l’église, tout
comme Dominique et Anne ainsi que leurs conjoints, Nathalie et Étienne. Si ses
enfants tentent de demeurer discrets en raison des cinq bambins qui les
accompagnent, ils tenaient tout de même à participer à la cérémonie par respect
pour l’homme. Après tout, depuis quelques semaines, n’est-il pas devenu un
grand-père pour eux ?
Nadine se laisse transporter par le sentiment d’amour qui la lie à tous ces gens.
Aurait-elle pu accomplir seule la transition entre son comportement de fauve
solitaire qu’exigeait la dureté de son exil et celui de la femme moderne et sociable
d’avant ? « Non ! Sans mes amis et ma famille, on m’aurait enfermée dans une
prison, sinon dans un asile… » Elle baisse la tête pour empêcher les larmes de
mouiller ses joues.
Elle se souvient que, malgré l’appui inconditionnel des siens, elle restait
accrochée à ce besoin viscéral de retourner là-bas. Elle ressentait de la culpabilité
pour avoir laissé ses protégés dans ce pays cruel, à se débrouiller pour survivre
sans sa tutelle. Une sorte d’aimant la retenait prisonnière de ce monde étrange,
même si elle en était revenue physiquement. « Merci beaucoup, Emmanuel…
sans toi, je n’aurais jamais retrouvé la paix de l’âme. Tu m’as aidée à terminer ce
long cheminement intérieur. J’accepte maintenant la femme que je suis devenue à
la suite de mon périple au Pays de la Terre perdue. »
Nadine tourne la tête vers la gauche. En apercevant Alfred, elle fronce les
sourcils et serre les dents. Elle le trouve si désagréable. Aujourd’hui, le vieillard de
88 ans sanglote bruyamment. Cherche-t-il encore à prendre toute la place ? À
voler ainsi les derniers instants d’Emmanuel ? Il a si souvent réalisé ce
détournement de réputation de son vivant. Lorsque l’occasion se présentait, il
mettait l’histoire d’Emmanuel en lumière pour mieux le ridiculiser. Pleure-t-il
vraiment celui qui est resté son ami depuis qu’ils ont 5 ans ? Le doute persiste.
Quand elle est passée à côté de lui, elle a noté l’absence de cette odeur de fond
de tonne qui accompagne généralement l’ivrogne. Alfred lui a indiqué qu’il se
retenait de boire par respect pour Emmanuel. Alcoolique invétéré, il a
certainement déployé un effort incroyable pour demeurer sobre aujourd’hui. Le
manque de vodka dans son corps le fait trembler de tous ses membres.
Observet-elle plutôt de véritables sanglots ? Peut-être un mélange des deux…
Nadine éprouve une vive aversion pour ce vieillard, car il s’est évertué à rendre
malheureuses plusieurs personnes autour de lui; il a considérablement contribué à
dénigrer et saper la crédibilité d’Emmanuel. À la moindre occasion, il encourageait
son ami à boire et il l’incitait à parler de ses aventures au Pays de la Terre perdue.
Pour rire de lui. Pour le rabaisser. Comme ses contemporains, Alfred doutait du
récit rocambolesque que racontait son camarade. Les évènements se sontdéroulés en 1943, au cœur d’un conflit international qui tuait des milliers de
soldats. Ainsi, ces histoires de loups et de lynx devenus compagnons des
humains n’intéressaient personne.
La répulsion de Nadine pour ce personnage désagréable la fait frissonner. « Je
n’aime vraiment pas Alfred. » Cependant, Emmanuel parlait de lui comme d’un
frère; en ce sens, elle l’a toléré. Même s’il a appris à lire dans son enfance,
l’ivrogne évitera sans doute de prendre connaissance de la véritable aventure de
son camarade, que Nadine a terminé d’écrire quelques jours avant la mort
d’Emmanuel. D’ailleurs, il ne comprendra jamais tout le tort qu’il a causé à son
ami. Pour Alfred, l’histoire racontée demeure du domaine de l’invention, un conte
1digne de Lewis Carroll . Il vaut mieux qu’il en soit ainsi parce que, Nadine en est
convaincue, cet homme malveillant trouverait le moyen de continuer de rire
d’Emmanuel après son décès.
Au contact d’Alfred, Nadine a réalisé l’énorme avantage dont elle a profité en
pouvant compter sur l’aide des membres de sa propre famille. Acceptant l’insolite
comme un évènement encore inexpliqué, ils ont décidé de croire à ses aventures.
Heureusement pour elle, la femme aux cheveux blancs a pu tirer parti de son
époque où la science occupe une place importante, alors qu’Emmanuel ne
possédait aucun repère pour appuyer ses dires.
Nadine vient de terminer le récit des péripéties du dernier visiteur à avoir connu
le Pays de la Terre perdue dans un livre qui deviendra le sixième tome de sa
collection. Ainsi, l’histoire de fou racontée par l’homme tout au long de son
existence, quand il avait pris « un petit coup », trouvera un nouveau sens. Disparu
de la ferme familiale durant une semaine, Emmanuel a passé une année dans un
endroit indéfini où un loup l’a nourri pour le maintenir en vie. Il a aussi chevauché
dans la prairie sur un étalon roux à la crinière noire. Dans une vallée, des chevaux
le bousculaient pour obtenir des bouts de racines dénichées dans une grotte. Il a
développé de l’affection pour un lynx. Pouvait-on blâmer ses contemporains ?
Dans les Cantons-de-l’Est de l’époque, les loups et les lynx passaient pour des
animaux terriblement dangereux à abattre; les chevaux servaient aux travaux
lourds de la ferme. De plus, ces gens s’habituaient à peine au cinéma parlant en
noir et blanc et ils ne découvriraient la télévision que neuf ans plus tard…
Pour Nadine, ce canidé, ce gros chat et ces herbivores constituaient sa famille
de là-bas. Elle les a rencontrés lors de son propre exil au Pays de la Terre perdue.
Elle a élevé le loup qu’elle a trouvé à sa naissance. Elle s’est liée d’amitié avec
une jument, Allie, qui faisait partie de la harde de chevaux visitée par Emmanuel.
Elle a sauvé le lynx d’une mort certaine. Nadine soupçonne aussi que les énormes
oiseaux de proie aperçus par le jeune homme s’appelaient Max, Louise et Anatole,
ses amis aigles royaux.
Le choix des mélodies qui accompagnent son vieil ami à son dernier repos lui
tire les larmes. S’efforçant d’écouter la cérémonie malgré les souvenirs qui refont
surface, Nadine pleure sans retenue. Elle a aimé profondément ce vieillard qu’elle
a fréquenté quelques semaines seulement. Ce personnage attachant lui a relaté
mot par mot une histoire qui, le temps d’un été, a replongé l’écrivaine au cœur
même du Pays de la Terre perdue, deux ans après son retour. Il lui a apporté des
nouvelles de ses compagnons de fortune, lui prouvant du coup leur survie après le
départ de l’exilée. L’existence dans ce monde merveilleux se poursuivait donc et
Nadine en ressentait une immense satisfaction. Le récit d’Emmanuel a aussi
démontré l’importance de l’empreinte qu’elle a laissée là-bas. Toutes lesinstallations et les outils utilisés par l’aventurier durant son vagabondage avaient
été fabriqués par la nomade. Également, le comportement des animaux avec qui
elle s’est liée d’amitié a servi à sauver Emmanuel de la catastrophe, et ce, plus
d’une fois.
Un autre aspect de la relation entre le vieillard et l’écrivaine lui fait ressentir une
profonde reconnaissance. L’homme mourant craignait de quitter cette vie avant de
terminer son récit. Pourtant, Emmanuel a généreusement pris des moments
précieux de ses dernières semaines pour discuter philosophie avec Nadine. Ainsi,
il a joué le rôle de coach pour qu’elle trouve l’équilibre qu’elle a tant cherché
depuis son retour. Leurs échanges ont fait disparaître cette sorte de néant dans
lequel Nadine restait accrochée, à mi-chemin entre son existence moderne et son
expérience de nomade. La sérénité dont elle avait besoin pour poursuivre sa
destinée l’accompagne maintenant tous les jours. Elle se souviendra à jamais de
ce vieillard au cœur d’or.
Elle estime qu’Emmanuel est arrivé au Pays de la Terre perdue deux ans après
son retour. Mais, comme ces « voyages » suivent leurs propres règles, son périple
s’est passé bien avant la naissance de Nadine. Le jeune homme aurait traversé le
portail, au début du mois de mars 1943. Il s’est instantanément retrouvé à la grotte
en juillet. Son exil a duré un an, selon l’horaire de ce monde étrange, mais il est
resté absent de la ferme, près du village du Petit-Lac-Magog, moins d’une
semaine.
L’auteure se souvient avec plaisir de sa première rencontre avec Emmanuel. Le
vieillard l’avait fortement impressionnée avant même qu’il s’adresse à elle. Si son
dos était courbé par l’âge et la fatigue, son profil fier et son regard gris perçant
rappelaient Lou, le fidèle compagnon d’aventure de Nadine au Pays de la Terre
perdue.
Au cœur de l’église, la femme pose sa tête sur l’épaule d’Alex et ferme les yeux
pour mieux se remémorer cette journée. Le 8 mai dernier. Elle revoit le vieil
homme marcher dans l’allée de la librairie en s’accrochant au bras de son petit-fils
d’un côté et s’appuyant sur une canne de l’autre. Il tenait mordicus à se présenter
à la session de dédicace de Nadine au centre-ville de Montréal. « À peine trois
mois se sont écoulés depuis cette rencontre, mais j’ai l’impression que je le
connais depuis la nuit des temps. » Les nombreuses heures à parler de leurs exils
au cours de cette période se sont avérées si intenses que leur lien d’amitié s’est
solidifié rapidement.
Emmanuel restait aussi un personnage d’une grande sensibilité. Malgré la
douleur qui brisait son corps, il respirait la vie à pleins poumons et répandait sa
générosité sans bornes avec le sourire. Selon ses propres paroles, les valeurs
humaines qui ont teinté toute son existence lui venaient directement de sa visite
au Pays de la Terre perdue. Il s’était d’ailleurs assuré de les transmettre à son
petit-fils.
Nadine se souvient de cette première rencontre comme si elle avait eu lieu la
veille. Une journée éreintante à dédicacer des bouquins se terminait enfin. Ce
jourlà, les fans se bousculaient avec impatience pour lui dire bonjour et discuter avec
elle. Elle s’était prêtée au jeu malgré la fatigue, se réjouissant au passage de cette
notoriété. Le tome I de la série avait été publié quelques semaines auparavant et
la réponse des lecteurs s’était enflammée instantanément. La maison d’édition
envisageait non seulement une deuxième impression de celui-ci, mais aussi la
sortie du deuxième bouquin six mois plus tôt que prévu.Elle se souvient de ce vieillard mince qui marchait avec une canne. « Je l’ai vu
votre grotte », lui a-t-il dit. Elle a aimé l’homme dès cette toute première seconde
et elle lui a souri. Habituée à rencontrer des gens qui affirment spontanément «
avoir trouvé le Pays de la Terre perdue », elle lui a simplement demandé : « Mais
encore ? »
Puis, l’invraisemblable est arrivé. Emmanuel lui a décrit la peau d’ours, une
information qui apparaîtra seulement dans le deuxième tome. Il a mentionné une
fronde, qu’elle avait laissée dans sa grotte, accrochée à un bout de rocher.
Pourtant, elle n’en parle dans aucun de ses livres. Elle ne se souvenait même pas
d’en avoir discuté depuis son retour à Montréal. Comment cet homme pouvait-il
connaître ces détails sans être lui-même allé au Pays de la Terre perdue ?
Elle a observé le vieillard de ses yeux très bleus remplis d’une profonde
intensité. Emmanuel a su alors qu’il avait conquis toute l’attention de cette femme,
la seule qui puisse lui donner des réponses aux questions qu’il se posait depuis
70 ans. Une grande fébrilité l’a envahi et il s’est senti faiblir. S’accrochant
désespérément au bras de son petit-fils Sébastien, il a serré les dents. Il voulait
s’assurer de la convaincre.
Comme si de rien n’était, Emmanuel a placé un vieux briquet dans la main de
Nadine. Elle l’a aussitôt reconnu, surtout avec les lettres « J » et « P » tracées
maladroitement sur un côté. Le Zippo d’André que Jean-Pierre lui avait subtilisé
lors de leur passage au Pays de la Terre perdue restait campé au milieu de sa
paume. Elle se souvient que le goujat y avait rapidement gravé ses initiales pour
en confirmer son appropriation. Nadine avait découvert le bidule sous la
plateforme du lit dans la hutte du sud, après le départ de ceux qu’elle appelait «
ses visiteurs ». Pour elle, cet objet devrait reluire comme un sou neuf puisqu’elle
l’a laissé sur une étagère dans la grotte il y a deux ans à peine; pourtant, celui
qu’Emmanuel venait de déposer dans sa main portait au moins 50 ans d’usure.
Dès lors, elle a saisi sans équivoque qu’Emmanuel avait visité le Pays de la
Terre perdue après qu’elle en soit revenue. Une sorte de fébrilité s’était aussitôt
emparée d’elle. La nausée se mélangeait avec une joie intense. Elle voulait savoir
! De son côté, le vieillard insistait pour parler en échange de réponses à ses
propres questions. Alors Nadine a repris sa plume afin de raconter au monde
entier que le voyageur était sain d’esprit. Atteint d’un cancer en phase terminale, il
ne lui restait que quelques semaines devant lui. Nadine pourrait-elle entendre
l’histoire au complet et l’écrire avant qu’Emmanuel ne meure ? C’était sans
compter sur la détermination combinée de ce vieil homme décidé et de cette
femme rebelle. À deux, ils ont défié le temps et travaillé comme des forçats.
Nadine relève la tête puis elle ouvre les yeux. Bousculée par ses émotions, elle
écoute distraitement le prêtre qui termine la cérémonie. « Pourquoi encore cette
révolte au fond de mon cœur ? » Cette fois, elle ressent une colère vive contre la
mort d’un individu extraordinaire, sympathique et généreux. Elle aurait aimé que la
vie lui permette de le connaître un peu plus longtemps, ou du moins, un peu plus
tôt. « Je rêve encore en couleur… notre rencontre n’aurait jamais eu lieu si je
n’avais pas écrit mes aventures et si Sébastien n’avait pas lu quelques passages
au bénéfice de son grand-père. Pourquoi la vie est-elle si compliquée ? » Malgré
les larmes, Nadine sourit au souvenir d’une conversation avec Emmanuel. Il
affirmait que l’existence est composée d’une suite d’évènements déjà terminés qui
placent chacun de nous dans le présent. Si on ne peut changer le passé, il faut
vivre pleinement chaque instant pour assurer un avenir serein. « Quel philosophe !Je ne suis pas certaine de bien comprendre encore… mais j’y travaille tous les
jours… »
Reprenant le fil de sa réflexion, Nadine se souvient que sa vie a été chamboulée
de tous côtés depuis ce matin du 24 avril 2011. « Au cours des deux ans suivants,
j’en ai vécu quatre… dont deux années particulièrement rudes et difficiles à
survivre au Pays de la Terre perdue. Puis, j’ai passé les deux dernières à tenter de
retrouver ma vie d’avant… ce qui était également utopique. Merci, Emmanuel, de
m’avoir permis de comprendre… »
Sans s’en apercevoir, Nadine avait serré la main d’Alex un peu trop fort.
Observant l’expression intense sur le visage de son épouse, ce dernier s’inquiète.
Le mari entoure les épaules de sa blonde. Tous les deux enlacés, ils tournent leur
tête pour écouter la fin de la cérémonie mortuaire. Emmanuel avait terminé son
voyage humain, mais l’existence continuait pour ceux qui restaient. Cette simple
volonté de vivre dans l’instant présent demeurait un hommage pour l’homme qui
s’était battu contre ce cancer qui rongeait son corps, pour goûter pleinement le
bonheur de raconter son histoire. Par son récit, il a permis au Pays de la Terre
perdue de survivre un peu plus longtemps. Approchant sa bouche des oreilles de
Nadine, Alex chuchote quelques mots.
– Est-ce que ça va, ma belle ?
– Je ressens une grande tristesse, bien sûr. Mais en même temps, il y a de la
joie et de la quiétude. Il m’a aidée, tu sais. Je ne me suis pas sentie aussi bien
depuis des mois, des années devrais-je dire. J’ai l’impression d’aimer la vie plus
que jamais et d’en savourer la valeur à chaque seconde. Emmanuel a su trouver
les mots magiques pour que je décroche et me libère de ce pays très possessif.
Je dois ma survie à mon courage pendant mon exil au Pays de la Terre perdue,
mais à lui, Emmanuel, je dois mon retour à la vie, à la sérénité.Chapitre 2
Sherbrooke – 26 août 2013
– As-tu bien dormi, Sébastien ?
Les cheveux hirsutes du jeune homme et son visage marqué d’une trace
d’oreiller démontrent qu’il sort d’un sommeil profond. Ses yeux clignent avant de
s’ouvrir vraiment.
– Hum… ça sent bon le café.
– Viens, je t’en prépare une tasse.
Nadine et Sébastien se rendent à la cuisinette du petit appartement que la
femme a loué pour l’été, sur la rue Chalifoux à Sherbrooke. Elle avait besoin d’un
pied-àterre tout près du logis d’Emmanuel pour éviter de longs et nombreux
déplacements entre Sherbrooke et Montréal.
D’un mouvement de l’index, Nadine allume les lumières qu’elle n’osait pas
utiliser malgré l’heure matinale, car le soleil pointe à peine le bout de ses rayons.
Elle voulait que Sébastien dorme encore quelque temps sur le sofa du salon.
Pendant que le jeune homme frotte son visage pour chasser le reste de sommeil,
il hume l’odeur de café qui flotte dans l’air. De son côté, Nadine demeure
songeuse, revisitant dans sa tête les évènements récents.
Hier, tous les membres de sa famille se trouvaient dans la maison à Montréal
pour le brunch du dimanche. Sébastien y participait aussi. Nadine et Alex
constatent avec joie que Dominique et Anne traitent le nouveau venu comme un
frère, ou, à tout le moins, comme un cousin fort apprécié. Sébastien s’est fait un
plaisir de jouer avec les enfants durant une grande partie de l’après-midi. C’était
beau de l’observer, lui l’enfant unique, en train de se rouler par terre afin de laisser
les petits le chatouiller. Tous les membres de la troupe s’amusaient beaucoup, les
adultes compris.
Le jeune homme a même subi l’épreuve ultime de vivre en famille. Il a changé la
couche du fils d’Anne et Étienne, né le 20 juin dernier devant plusieurs
observateurs attendris. Sa nouvelle famille a bien ri de le voir retenir son souffle
pour éviter que l’odeur pénètre ses narines. De toute évidence, il s’attache
rapidement à ce bébé de deux mois qui porte déjà les cheveux châtain clair de sa
mère. Les yeux bleu marin de l’enfant laissent croire qu’ils prendront la couleur
noisette de ceux d’Alex. Sébastien adore ce neveu d’adoption né quelques
semaines avant le départ de son grand-père; comme si le petit lui apportait une
sorte de continuité après cette vie qui s’est éteinte.
Emmanuel les a tous rencontrés. Le vieil homme insistait pour connaître la
famille de Nadine qui deviendrait, après sa mort, celle de son petit-fils. Il a même
pris le bébé, laissant ses larmes couler sans les essuyer, de peur d’échapper le
minuscule paquet qu’il tenait entre ses mains tremblantes. Lui et Sébastien ont
participé régulièrement à ce brunch hebdomadaire jusqu’à ce que le malade soit
trop épuisé pour voyager entre Sherbrooke et Montréal. Par la suite, la technologie
les a aidés à garder le contact; le dimanche midi, Nadine et Emmanuel
interrompaient leur discussion pour parler avec les autres via FaceTime.
Dominique et Anne, accompagnés de leur conjoint et leur marmaille, sont venus à
Sherbrooke plusieurs fois au cours de l’été, pour passer du temps avec ce
sympathique vieillard et leur frère d’adoption.
Le brunch de la veille devenait le premier que Nadine et Alex organisaient sansEmmanuel. Bien sûr, la tristesse habitait leur cœur, mais tous se sont efforcés de
rendre l’évènement serein. À partir de maintenant, Sébastien visitera sa nouvelle
famille toutes les semaines, soit par sa présence, soit via FaceTime si ses études
l’accaparent trop. D’ailleurs, Alex et Nadine lui ont remis une clé de leur résidence
et ils ont aménagé une chambre à l’étage pour son usage. Ainsi, durant ses
congés scolaires, il pourrait rester dans cette grande maison qui devient par le fait
même la sienne.
Nadine et Sébastien sont revenus à Sherbrooke en fin de soirée hier et ils ont
discuté fort longtemps. Plutôt, Sébastien a parlé et Nadine a écouté. Il a raconté
son existence avec Emmanuel bien sûr, mais il a aussi énoncé ce qu’il espérait de
sa vie à lui. Il n’a pas voulu retourner dans l’appartement de son grand-père, pour
éviter de dormir au milieu de toutes ses boîtes qui lui donnaient le cafard. Le logis
sentait toujours la maladie. Alors Nadine, qui considère maintenant Sébastien
comme son fils adoptif, lui a offert son divan pour la nuit.
Aujourd’hui, le jeune homme emménage dans sa chambre à l’Université de
Sherbrooke. Puis, en après-midi, il a rendez-vous, sur la rue Galt Est, au bureau
local de la firme d’ingénieurs-conseils fondée par Alex et son ami Claude.
L’étudiant en ingénierie y travaillera pendant les périodes scolaires et il y
effectuera les stages nécessaires pour compléter son baccalauréat. Sébastien
aborde son avenir avec tant de sérieux qu’Alex est convaincu qu’il se dessinera un
cheminement professionnel semblable à celui de sa fille Anne. Ses années
d’apprentissage seront judicieusement remplies et il fera facilement sa place au
sein de l’entreprise au fil des mois.
À partir d’aujourd’hui, l’existence de Sébastien prend une nouvelle tournure. Si
Emmanuel ne peut plus le guider, il lui a donné tout ce dont il avait besoin pour
vivre pleinement sa destinée : des valeurs solides et une attitude ouverte sur le
monde et la vie en général. Le petit-fils est maintenant en mesure d’écrire
luimême, chaque jour, une page de sa propre histoire. Il ne peut que remercier son
grand-père de s’être si bien occupé de lui.
Dans quelques heures, Nadine s’emploiera à vider l’appartement d’Emmanuel.
Elle et Sébastien ont pris une entente avec l’Agence d’entraide de Sherbrooke
dont le personnel attend les boîtes et les meubles dans leur entrepôt en fin
d’après-midi. D’autres gens plus démunis pourront profiter des objets
qu’Emmanuel a laissés à sa mort. Nadine retournera aussi les clés de son
minuscule loft qui a facilité son travail d’écriture avec Emmanuel. Une image la fait
sourire. « Ce pied-à-terre était plus petit que ma grotte au Pays de la Terre perdue.
» L’endroit pourrait devenir charmant, mais il garde plutôt un aspect anonyme et
froid. Contrairement à son logis de pierre, elle ne l’a pas décoré, se contentant
d’utiliser le matériel de base fourni avec la location. Habituée à la vie rude, elle a
tout de même apprécié le peu de technologie disponible, comme la cafetière, les
meubles d’appoint et l’électricité.
Un peu plus tard en soirée, Nadine et Sébastien retourneront à Montréal. Si le
travail d’écriture attendait la femme, le jeune homme profiterait des prochains jours
de vacances pour visiter la ville. Anne, en congé de maternité, a offert de lui servir
de guide… pourvu que le plan s’harmonise aux boires du nourrisson.
Sébastien se dirige vers la salle de bain pour prendre une douche et Nadine
reste seule dans la cuisinette. Debout au milieu de la place, les mains accrochées
à ses hanches, elle observe les lieux pour une dernière fois. Un long soupir
s’échappe de sa bouche. « Bon ! Un autre changement ! Demain… tout seradifférent. Le 26 août 2013 est une journée charnière dans ma vie. J’ai l’impression
d’entreprendre une nouvelle étape… comme une chenille, j’ai vécu dans mon
cocon depuis mon retour du Pays de la Terre perdue. C’est le temps de
m’échapper pour conquérir… le monde ! Pourquoi pas ? Hum ! L’image me plaît !
Merci mon bon ami ! » Les yeux bleus de Nadine deviennent brillants; non pas de
larmes, mais plutôt d’un immense bonheur. Emmanuel l’a aidée à se transformer
en un magnifique papillon aux ailes irisées. Le vieillard est mort beaucoup trop
vite, mais en peu de temps, il a profondément influencé la femme au tempérament
d’acier. Elle ne l’oubliera jamais. Elle ressent une profonde reconnaissance à son
égard, qui restera gravée en elle pour le reste de ses jours.
Une tasse de café en main, elle note que le jour se lève et que les rayons du
soleil percolent dans la cuisinette par la vitre parée des rideaux beiges. « C’est
plus lumineux que ce qui rentrait par le puits de lumière dans ma grotte… par
contre, là-bas, c’était plus silencieux… » Le bruit de la douche se mélange aux
chants des oiseaux qui pénètrent par la fenêtre ouverte. Dans la rue, le branle-bas
associé au trafic du matin reste assourdissant. Elle prend ce temps en solitaire
pour remettre de l’ordre dans ses idées. Comme si elle n’avait pas encore terminé
de digérer toute l’expérience, sa mémoire la ramène au Pays de la Terre perdue. «
Non ! J’ai fait la paix avec tout cela ! Je tiens seulement à me souvenir de ce
passage difficile dans ma vie… Je garde ce monde étrange dans mon cœur, juste
à côté de mon père et d’Emmanuel. »
Nadine porte une main à son visage tout en tournant la tête doucement de
gauche à droite. Son exil dans ce monde lui est d’abord apparu si familier. «
J’étais si naïve… même, j’ai soupçonné mes amis de trekking de m’avoir fait une
blague… » Ses aventures ont commencé par un réveil brutal dans sa tente orange
plantée sur le sommet d’une montagne. Sa témérité l’emportant, elle a choisi de
retourner chez elle par ses propres moyens. Son périple insensé a duré deux
longues années. Sa détermination à trouver le chemin de sa maison l’a poussée à
relever des défis extraordinaires que peu d’humains ont pu réaliser, du moins en
solitaire et sans technologie. Si ses pas la guidaient à explorer ce monde étrange,
l’expérience de l’intense voyage intérieur s’est imposée avec l’incompréhension
puis la solitude accompagnant ce grand moment d’exil. « Les épreuves n’avaient
rien d’anodin et m’ont rendue fauve. Ce n’est pas étonnant qu’à mon retour, Alex
se sentait obligé de surveiller tous mes mouvements… »
Dans sa cuisinette, Nadine avale une gorgée de café. « Lou ! Que fais-tu
maintenant, mon ami ? Jamais je n’oublierai ce matin où je t’ai trouvé, le cordon
ombilical encore attaché à ton nombril… » Ce jour-là, Lou est devenu son protégé.
Au fil du temps, il s’est transformé en compagnon de voyage, en compère pour la
chasse, puis en défenseur. Dans la cuisinette réchauffée par le soleil, Nadine
frotte ses yeux qui se remplissent de larmes au souvenir de son fidèle ami canin
qu’elle ne reverra plus jamais. « Combien de tes enfants ont reçu tes yeux gris ?
Est-ce que tu es maintenant vieux ? » Puis une idée saugrenue s’immisce dans sa
tête : peut-être qu’avec la distorsion de temps Lou n’est pas encore né… que son
histoire rocambolesque n’est toujours pas commencée. Elle chasse vivement
l’image. « Non ! Je n’ai pas l’intention de revivre tout ça ! Une fois suffit ! »
Nadine ne retournera jamais là-bas, mais elle gardera dans ses souvenirs
l’image de tous ses protégés. Fermant les yeux, elle revient à sa réflexion.
Derrière ses paupières, elle aperçoit Allie, la pouliche à la peau ambrée qui avait
décidé de suivre l’humaine dans son périple vers le sud. Devenue jument, elles’est attachée à la harde de Jack pour lui donner un rejeton roux. Elle imagine ce
gros poupon qu’elle a vu naître transformé en étalon adulte. « Plumo, tu es
magnifique, aussi fier que ton père… »
Un autre personnage s’infiltre dans sa tête, cette fois, il s’agit d’un aiglon tout
noir. « Est-ce qu’Anatole a maintenant sa compagne ? Dire que j’ai essayé de tuer
son père pour éviter qu’il attrape Lou entre ses griffes… » Nadine se souvient de
Max qui, quelques semaines plus tard, protégea le petit loup de la gueule d’un
carcajou. « Hum ! Ce geste démontrait que le rapace avait appris à me
respecter… » Par la suite, Max et sa compagne Louise, deux aigles royaux, sont
devenus ses alliés dans ce monde impitoyable.
« Tigré… je ne t’ai pas connu longtemps, mais je ne t’oublierai jamais… »
Nadine sourit au rappel de ce sauvetage inusité. « J’étais incapable de laisser ce
jeune lynx emprisonné dans les ronces… pourtant, j’avais tellement peur qu’il me
saute dans la face… » Malgré sa blessure profonde à une patte, le jeune lynx a
survécu pour entreprendre sa vie d’adulte. Il habite la région boisée entre le pont
et le lac aux brochets.
Il y avait aussi Jack, Blondie, Plumo et Billy. Prisonnière de ce monde
impitoyable, Nadine s’était créé une famille extraordinaire. Elle ne se prenait pas
pour la mère, mais plutôt pour une grande sœur qui aimait les siens de tout son
cœur. « Pas étonnant que j’aie hésité à revenir… ce doute ne m’a bien sûr
effleurée qu’une seconde… parce que ma vie était ici avec ma famille et mes amis
humains… »
Un rayon de soleil se glisse sur la table pour la réchauffer. Nadine reste
médusée par le jeu de la lumière sur sa main. « Combien de fois ai-je observé les
ombres du feu dansant sur les murs de ma grotte ? L’accès à ce lieu a sauvé ma
vie. » Ce trou dans la roche l’a protégée des orages menaçants. La nomade s’y
est enfermée durant deux hivers pour chasser le froid intense.
Soudain, elle ne peut retenir une vague de honte qu’un lourd bout de sa
mémoire évoque. « Par deux fois, j’ai été tentée d’en finir avec la vie là-bas… »
Douloureusement, elle se souvient de son arrivée sur la péninsule sud, pour la
première fois. Épuisée, elle a souhaité tout abandonner en atteignant cet océan
qui bloquait définitivement sa route. Fronçant les sourcils, elle se rappelle aussi
son deuxième hiver qui, à son grand désarroi, a emprisonné le Pays dans la glace.
Sans Lou qui l’obligeait à se nourrir, elle serait morte de froid au fond de sa grotte.
Malgré la chaleur qui s’infiltre par la fenêtre de son logis, un frisson secoue le
corps de la femme; instinctivement, elle croise les bras sur sa poitrine pour
reprendre le contrôle. « C’est fini maintenant… je m’en suis sortie parce que ma
force de vivre me faisait chercher d’autres solutions qu’une mort lâche ou inutile. »
Sa réflexion se teinte de fierté en revenant à d’autres défis qui l’ont amenée à se
dépasser. « J’ai travaillé si fort pour m’en sortir… j’ai fabriqué des outils en tous
genres, des huttes, un pont et un radeau… » Travaillant sans relâche, Nadine a
aménagé le Pays de la Terre perdue à sa façon moderne. Elle sourit en se
souvenant de sa large bécosse construite à côté de la grotte. « J’en avais assez
de faire mes besoins dans les bosquets… chaque fois, je mettais ma vie en
danger… » Les objets de sa vie là-bas, confectionnés avec des roches, du bois et
des lanières de cuir, possédaient l’empreinte néolithique. Mais Nadine les inventait
à partir de ses connaissances acquises dans un autre monde plus technique.
Du coup, le souvenir de ses batailles avec des lynx, un ours et des loups lui
laisse un goût amer dans la bouche. « Je n’avais pas le choix, mais chaque fois,j’aurais préféré ne pas avoir à tuer… j’ai enlevé la vie pour survivre. Il me fallait
protéger les miens. Combien de fois ai-je eu l’impression de faire la guerre à ce
monde intolérant ? » Là-bas, la survie de l’un passe par l’anéantissement d’un
autre. Chaque fois, elle a choisi de donner la mort à un animal afin de pouvoir
observer le prochain lever du soleil. Au moins, ici, elle n’a pas besoin de se
défendre de cette manière. Une vague de remords l’envahit. « Ce n’est pas tout à
fait juste… pour sauver Natasha, j’ai tué un lynx dans le parc de la Gaspésie… »
Nadine refoule l’image enfouie dans sa tête et laisse sa réflexion se poursuivre.
« La chasse… j’ai tué de nombreuses bêtes et j’ai mangé leur chair. J’ai tanné
leur peau et m’en suis habillée. Une manière de survivre à la dure qui me
répugnait. Si je n’avais pas appris à attraper le gibier, je serais morte là-bas. À
cause de ça, à mon retour, j’ai adopté un régime végétarien durant un an. » Elle
avait approfondi l’usage de ses armes jusqu’à la perfection. Gare à la perdrix qui
passait dans le sous-bois, car Nadine la tuait rapidement d’un caillou lancé avec
sa fronde. Des centaines de lièvres se sont fait prendre dans ses collets. Ses
lances aux pointes acérées en os lui permettaient d’abattre facilement un
chevreuil. Combien de poissons a-t-elle puisés des lacs et rivières avec ses dards
? Un délice qui la fait encore saliver…
Puis, un jour, la civilisation l’a rejointe. Sa vie de nomade s’est arrêtée
subitement, brutalement même. Une étrange lumière a laissé quatre personnages
sur la plage du lagon. « C’était si bizarre… je les connaissais, mais eux ne
m’avaient pas encore rencontrée… » Ces humains venant de son passé
paraissaient plus jeunes que ceux qu’elle avait connus. Si Nadine avait 57 ans,
ses visiteurs n’affichaient que 30 ans. « Cette distorsion du temps me donne
encore des maux de tête… je cherchais un chemin vers la civilisation, mais c’est
un moyen de voyager dans le temps que je devais trouver… » En bousculant sa
vie, les intrus lui ont fait comprendre à quel point le Pays de la Terre perdue l’avait
changée. « J’ai même voulu me débarrasser de Jean-Pierre ! La femme douce et
amiable que j’étais avant mon exil avait disparu pour afficher les traits d’une
sorcière sans pitié pour ses ennemis. »
Après le départ de Jean-Pierre, Marie, Lucette et André, Nadine s’est retrouvée
seule au Pays de la Terre perdue. La nomade a repris le chemin du mont Logan
pour atteindre son lieu de transport entre une réalité et une autre. Elle a pu
traverser son faisceau lumineux, afin de rentrer enfin chez elle. La colère envahit
son âme au souvenir de son retour. « Maudit pays, tu ne pouvais rien faire de
simple… » Si son exil avait duré deux ans, la revenante n’était restée absente de
Montréal que deux semaines. « Ce nouvel élément avait déclenché une rage qui
consumait mon énergie… j’avais si peur qu’on refuse de croire à mon histoire… »
Malgré ses cheveux longs, son corps émacié et ses vêtements déchirés qui
démontraient un séjour prolongé sur un territoire impitoyable, elle a éprouvé de la
difficulté à faire admettre la vérité à sa famille et ses amis.
« S’il n’y avait que ça ! En plus, j’étais devenue… sauvage… difficile
d’approche… » L’usure du temps marquait de façon importante l’aspect physique
de la femme, mais l’empreinte du Pays de la Terre perdue avait profondément
altéré sa relation avec la vie et, surtout, avec la société. L’aide de son amie Marie,
elle-même revenue de ce monde étrange depuis 25 ans, et l’appui de sa famille
ont permis à Nadine de reprendre, un pas à la fois, le cours d’une existence
presque normale. Malgré les mains tendues par tous, un bout de son âme restait
accroché dans cette contrée fantastique, dure, belle et inoubliable.Quelques mois plus tard, Nadine a commencé à consigner ses aventures en
textes pour tenter de sortir de son exil afin de mieux aborder sa vie future. La
femme aux cheveux blancs a retrouvé peu à peu son apparence moderne avec
ses talons hauts, ses bijoux et ses tailleurs coordonnés. « Intérieurement, je me
sentais coupable d’avoir abandonné mes protégés à leur sort. Ça m’étouffait. Je
rêvais d’un éventuel voyage au Pays de la Terre perdue, pour savoir s’ils avaient
survécu à mon départ. » Pour survivre à l’appel du passé, Nadine s’enfermait dans
une bulle en dehors du temps, incapable d’apprécier le confort de son existence
d’avant, vivant comme un deuil l’impossibilité de remettre les pieds dans cet
univers envoûtant. « Cher Emmanuel, tu as trouvé la manière de m’aider à
compléter mon cheminement. Petit à petit, avec ton aide, j’ai lâché prise. Grâce à
ta générosité, j’envisage maintenant l’avenir avec joie, détermination et sérénité. »
Un bruit de frein et de tôle brisée la ramène spontanément dans le présent et
elle sursaute, échappant presque sa tasse de café. « Bon ! Un accident sur la rue
Bowen. J’espère que personne n’est blessé. Hum… là-bas, je ne m’ennuyais pas
de ces bruits secs et soudains. Pourtant, il n’y avait jamais de silence autour de
moi… le vent, les oiseaux, la forêt, les rongeurs… tout me parlait à l’oreille et au
cœur dans ce lieu rempli de vie. » Elle se sent irritée par l’impossibilité de
retourner là-bas afin de pouvoir savourer une dernière fois ce merveilleux bien-être
de vivre en solitaire. Pourtant, alors qu’elle se trouvait prisonnière du Pays de la
Terre perdue, son clan humain lui manquait tellement que la douleur la plongeait
dans une dépression profonde, comme celle subie pendant son deuxième hiver. «
Je reste… et je resterai toujours une éternelle insatisfaite… Non ! Dans le fond,
c’est l’expérience de ma vie qui se poursuit… il faut croire qu’il existe encore des
choses que je dois apprendre… »
Nadine se lève, remplit sa tasse et se prépare deux tranches de pain grillé.
Pendant qu’elle attend, elle poursuit sa réflexion. « J’ai survécu. En fait, là-bas,
j’étais la meilleure ! J’ai laissé ma marque partout ! » Souriant à la suite de cet
éclat qui l’a si souvent galvanisée au Pays de la Terre perdue, elle termine le tour
de ses aventures. « Je suis de retour. L’extraordinaire périple est terminé. J’ai
partagé mes mémoires dans cinq bouquins… le sixième comprendra l’exil
d’Emmanuel. L’expérience m’a changée à jamais. Voilà maintenant le temps de
l’apprécier… »
Dans la cuisinette, Nadine prend ses rôties et le pot de confiture, puis elle
retourne s’asseoir à la petite table pour terminer son petit-déjeuner. « Je suis enfin
heureuse… mes aventures difficiles, fantastiques et parfois fort étranges vivent
désormais dans mes livres et mes dessins. Je n’oublierai jamais… » Le premier
tome de la série a obtenu un succès impressionnant, prenant rapidement une
place de choix dans toutes les librairies du Québec et plus largement dans la
francophonie en Europe et ailleurs. Attiré par l’étrange récit de cette romancière,
Sébastien l’a acheté et il a lu quelques passages à son grand-père. Emmanuel a
immédiatement réalisé qu’une personne avait également vécu dans cet univers
incroyablement attirant qu’il avait visité 70 ans plus tôt. Il n’était pas fou; il n’était
plus seul, après toutes ces années de doute.
Nadine et Emmanuel ont utilisé les quelques mois restant dans la vie du malade
pour panser les dernières blessures que leurs exils séparés au Pays de la Terre
perdue ont imprimées sur leurs âmes. Le vieil homme est mort en paix, sachant
que son petit-fils acceptait de croire à son histoire. Nadine a finalement trouvé la
sérénité qu’elle cherchait depuis son retour, il y a deux ans. « Oui ! C’est ça lebonheur ! Merci beaucoup Emmanuel ! »
La porte de la salle de bain s’ouvre pour permettre à une tignasse mouillée de
sortir. Le long corps de Sébastien, habillé d’un jean et d’un T-shirt, s’étire dans la
buée abandonnée par un évacuateur d’air inadéquat. Le jeune homme se sent
maintenant prêt pour attaquer cette nouvelle journée. De ses yeux gris qui
rappellent ceux de son grand-père et ceux de Lou, il observe son hôtesse qui, de
toute évidence, laisse son esprit errer ailleurs. « Avec cet air béat qui illumine son
visage, c’est certain qu’elle vagabonde dans ce monde étrange… » Sébastien
hésitait à interrompre la jonglerie matinale de Nadine. Il s’avance lentement dans
la cuisinette. Elle lève ses prunelles bleues vers lui et un large sourire s’étire sur
ses lèvres. Espiègle, Sébastien décide de la taquiner.
– Où étais-tu rendue, Nadine ? Ça semblait… au-delà de la lune… plus loin que
Mars peut-être…
– Hum… je ne sais pas où se trouve le Pays de la Terre perdue, mais, en tout
cas, je tiens à le garder précieusement dans ma mémoire…
– Est-ce que je peux reprendre du café ?
– Bien sûr, lui répond-elle d’un air songeur. Je croyais que tu n’en buvais pas.
– Je n’en voulais pas avant la mort de mon grand-père, mais l’odeur me rappelle
tellement nos matins ensemble que j’ai commencé à en consommer juste pour
sentir l’effluve et me souvenir de lui.
Nadine et Sébastien, habités encore par toutes leurs discussions au cours de la
dernière nuit, avalent leur déjeuner en silence. À un moment donné, le jeune
homme prend le iPod que Nadine avait acheté pour Emmanuel au début de l’été
pour chercher une musique en particulier. Très vite, les notes du concerto pour
flute et harpe en ut majeur de Mozart se répercutent sur les murs du petit
appartement pour revenir vers les deux êtres habitant cet espace restreint.
Sébastien s’assoit à table et commence à dévorer les œufs et le jambon qui ont tôt
fait de disparaître, suivis par les rôties badigeonnées de confiture de framboise.
Nadine constate le bel appétit de son protégé. Il souffre énormément du décès de
son grand-père, mais sa jeunesse l’invite à mordre à belles dents dans la vie. «
Emmanuel serait heureux de le voir ainsi… il avait si peur de le laisser tout seul…
»
– Sébastien, te sens-tu prêt ? Ta nouvelle vie commence aujourd’hui.
L’interpellé reste silencieux un moment avant de répondre. Il déplie ses longues
jambes sous la table et il dépose sa fourchette de biais dans son assiette vide.
Puis il fixe Nadine de ses grands yeux gris. L’intelligence transpire dans ce regard
ferme et direct.
– Une nouvelle vie, tu dis ? Tu sais je préfère penser que j’atteins une autre
étape dans la continuité de mon existence. Jamais je n’oublierai cette partie que
j’ai passée auprès de mon grand-père.
Nadine se contente de sourire face aux paroles chargées d’une sagesse qui lui
rappelle le vieil homme. Elle éclate de rire.
– À la bonne heure ! Emmanuel retirerait une grande fierté de te voir poursuivre
sa philosophie si énergiquement ! Tu restes son digne petit-fils…Chapitre 3
Montréal – 9 mai 2013
– Ça n’arrêtera donc jamais ! Calme-toi avant d’exploser !
Elle aurait préféré hurler, mais Nadine avait plutôt sifflé les paroles entre ses
dents. Un état de fébrilité soutenu l’affectait jusque dans ses os. Incapable de
rester immobile, elle se déplace nerveusement de long en large sur la longue
galerie à l’arrière de sa maison. Depuis sa rencontre avec Emmanuel la veille, elle
ressent vivement l’impression que sa vie dérape une autre fois. Avec beaucoup de
difficulté, elle tente de rationaliser ce qui lui arrive. Ses émotions mélangées,
contradictoires et très intenses s’entrechoquent à nouveau. La femme aux
cheveux blancs presse ses bras contre sa poitrine, pour éviter que tout son être se
désintègre. Puis elle poursuit sa marche afin de vider son corps de cette décharge
d’adrénaline causée par l’agitation trop vive. Machinalement, elle s’approche de la
table et prend d’une main tremblante sa tasse remplie d’un café qui ne la
réchauffe plus.
Son âme n’arrive pas à tolérer cette tension qui la garde dans une sorte de
délire. D’une manière, elle retire un immense bonheur du fait qu’une autre
personne ait vécu un exil au Pays de la Terre perdue après son retour. Par contre,
Emmanuel pourrait mourir avant de livrer ses secrets. Là. Aujourd’hui. Ce matin.
Maintenant. Cette crainte incontrôlable jette au fond de son cœur une angoisse
difficile à supporter. Elle s’est rendue trois fois à l’étage, s’arrêtant près de la porte
de la chambre qu’occupe le vieil homme, pour écouter la respiration saccadée.
Rassurée, elle redescendait pour poursuivre son va-et-vient continu. Elle laisse
ses émotions sortir dans un sifflement douloureux :
– Maudit Pays de merde ! Tu t’acharnes encore à m’embêter ! Ici, tu mets les
pieds sur MON terrain ! Tu ne gagneras pas ! Dégage ! Allez ! Ouste !
À cause de l’heure matinale, la femme se retient de crier comme une bête
sauvage… « Il ne faudrait pas que la voisine m’entende, car elle me croit déjà un
peu folle. Nicole retiendrait mon cri comme une preuve. Elle appellerait la police
sur-le-champ… »
– Ma belle ! As-tu au moins dormi quelques heures ?
Nadine, dont le corps est tendu comme une corde de violon, sursaute
violemment et laisse sortir un cri qu’elle aurait voulu un peu moins fort. Un peu de
liquide s’échappe de sa tasse et tombe sur le sol dallé.
– Alex ! Tu m’as fait peur ! Est-ce que je t’ai réveillé avec toute mon agitation ?
Depuis la chambre à coucher, Alex entendait le maelström incessant de Nadine
qui tournait fébrilement en rond sur le plancher de bois du patio extérieur. Même
léger, le bruit irrégulier l’empêchait de dormir. Fort inquiet de l’affolement qui
chavirait l’ancienne nomade, il avait décidé de rejoindre sa femme là où elle s’était
réfugiée. Depuis hier, le visage de son épouse avait repris cet air farouche qu’elle
portait à son retour d’exil. Pourtant il considérait que tout ça faisait partie du passé.
Avant de répondre à la question de sa blonde, il l’observe un moment. Il remarque
que les membres de Nadine bougent tous en même temps, sans coordination
apparente. Elle tremble tellement qu’il croirait à une crise aiguë de la maladie de
Parkinson. L’homme s’approche lentement et retire la tasse de café froid des
mains de son épouse pour la déposer sur la table. Il prend les menottes glacées
dans les siennes et encourage Nadine à s’asseoir à côté de lui sur la causeuse.D’un geste empreint d’une grande tendresse, il place ses bras autour des épaules
de sa femme et attend que les mouvements erratiques de son corps cessent.
Nadine finit par se calmer et Alex voit un air plus serein revenir sur son visage
marqué par la tension. Il lui parle doucement.
– Je comprends que cette rencontre te rend nerveuse, mais tu dois permettre à
nos invités de dormir un peu plus longtemps.
– Je fais trop de bruit, c’est ça ?
– Disons que le claquement de la porte-fenêtre, le brassage des meubles de
patio et les sifflements qui sortent de ta gorge m’ont réveillé.
– Je suis vraiment désolée.
Voulant aider Nadine à se calmer, Alex tente de dédramatiser.
– Remarque que j’aime mieux ça que les grognements sauvages que tu
émettais régulièrement à ton retour…
Il s’attendait à la réaction habituelle, un coup de poing ou une boutade, mais
rien n’est venu. Surpris, il constate que l’énervement causé par l’apparition
d’Emmanuel bloque complètement l’attitude généralement joviale de Nadine. Il la
serre délicatement dans ses bras et cherche à l’aider.
– Ce n’est pas grave. Pour l’instant, accompagne-moi plutôt pour observer le
lever du soleil.
Main dans la main, Alex et Nadine se dirigent vers le milieu du jardin pour
admirer ce moment de la journée qui remet de la lumière dans la vie des humains.
Quand une porte d’auto se referme doucement, le couple comprend que Marie
vient d’arriver. La tête rousse apparaît soudainement au coin de la maison.
– Bonjour ! Je m’attendais à trouver mon amie réveillée aussi tôt. À ce que je
vois, la nervosité a atteint son maximum. Est-ce que tu as réussi à laisser les
autres dormir, au moins ?
Sachant que la présence de Marie aiderait Nadine à retrouver un peu de calme,
Alex en profite pour s’éclipser vers la cuisine.
– Je vous abandonne les filles. Je rentre pour commencer à préparer le
petitdéjeuner… silencieusement…
Le clin d’œil qu’il glisse vers sa blonde la fait sourire. Tout va bien. L’homme est
soulagé.
Hier, pour éviter qu’Emmanuel et Sébastien prennent la route vers Sherbrooke
en pleine nuit, Nadine et Alex les ont hébergés dans la grande maison familiale.
Les discussions s’étaient étirées tard en soirée. Épuisé, le vieillard devait
s’accorder un long repos avant qu’il puisse poursuivre toute forme de
conversation. Si la femme au tempérament fougueux comprenait le besoin
d’Emmanuel, la situation la mettait dans un état d’impatience nerveuse impossible
à ignorer. À son habitude rebelle et téméraire, elle voulait tout savoir… tout de
suite.
Incapable de dormir au cours de la nuit, elle tournait en rond dans la grande
maison, sortait dehors, puis revenait s’asseoir au salon. Le cœur en émoi et l’âme
remplie de confusion, elle s’agitait sans but apparent. Quand il a vu que sa femme
ne pouvait dormir et qu’elle était si tendue, Alex lui a offert d’aller avec elle pour se
dégourdir les jambes dans les rues du quartier. Il sait qu’elle apprécie ces
randonnées nocturnes dans la ville. Au Pays de la Terre perdue, elle était confinée
à sa grotte ou un campement parce que la noirceur l’empêchait de marcher sans
risque dans la nature sauvage. Ici, à Montréal, les lampadaires permettent de tirerplaisir de la fraîcheur de cette belle nuit de mai. Même la lune encore froide
abandonne piètrement la compétition au profit des réverbères halogènes. Il y a
moins d’étoiles dans le ciel bouché par le smog de Montréal, comparativement à
cet univers sans civilisation où aucune pollution n’obstrue la vue. Cependant,
Nadine s’accommode de la différence : le prix à payer pour se retrouver chez elle
avec sa famille et ses amis demeurait faible. Elle se sent comblée de bonheur.
La randonnée urbaine prenait une cadence imposée par la femme dont le
cerveau bouillonnait de questions. Ainsi, l’homme avait peine à la suivre. Par
contre, l’exercice a largement contribué à écouler ce temps d’attente avant que
Nadine puisse poursuivre cette étrange conversation avec Emmanuel. Avec un
calme extérieur inversement proportionnel au tumulte intérieur de Nadine, Alex
s’est contenté de laisser parler sa blonde. Il n’en revenait tout simplement pas
d’entendre toutes les hypothèses qui sortaient avec fougue de son cerveau
hyperactif. Si Nadine espérait beaucoup de cette rencontre pour le moins inusitée,
Alex souhaitait de tout cœur qu’elle n’en ressorte pas trop déçue.
Écoutant le babillage familier des deux femmes qui pénètre par la fenêtre
ouverte comme un doux murmure de colibri, Alex démarre la cafetière, met la table
pour cinq personnes et compose un menu complet pour les affamés qui voudront
bientôt reprendre des forces. Satisfait d’avoir terminé les préparatifs, il retourne
auprès de Marie et Nadine avec un plateau contenant trois tasses remplies à ras
bord, un bol de fruits frais et quelques croissants… « Nadine aura certainement
faim… c’est sûr… »
– Il ne manque que les convives pour le petit-déjeuner. J’ai entendu Emmanuel
bouger dans sa chambre, mais je crois qu’il ne descendra pas avant son petit-fils.
Il s’assoit en face des deux lève-tôt et dépose le plateau au milieu de la table.
Lançant un clin d’œil en direction de Marie, il affiche un air espiègle.
– Voici un petit en-cas… pour ma gourmande qui n’a pas dormi de la nuit…
La blague flotte à 1000 mètres au-dessus de la tête de Nadine. Trop préoccupée
par la situation, elle n’entend même pas les propos de son mari. Marie décide de
l’aider à reprendre pied dans le moment présent.
– Merci, Alex, de si bien prendre soin de nous, affirme-t-elle.
La rouquine prend un morceau de croissant, y applique de la confiture de
framboise et l’offre à Nadine. Ne recevant aucune réponse de la part de son amie,
Marie l’observe d’un regard perplexe. Normalement, la gourmande se serait déjà
emparée de la pâtisserie. Pourtant, la femme aux cheveux blancs semble
soudainement égarée dans cette projection virtuelle que lui présente son cerveau
en ébullition. Ses yeux brillent d’un éclat sauvage qui rappelle cette sorcière du
Pays de la Terre perdue. Délicatement, Marie touche le bras de sa complice
d’aventure pour la sortir de cette torpeur qui l’afflige ce matin.
2– Nadine, veux-tu un croissant ? Ton chum les a réchauffés.
– Je n’en peux plus de patienter ! déclare Nadine sans se préoccuper de la
nourriture. J’ai peur d’exploser !
– Il faudra que tu retrouves ton calme, réplique la rouquine. Tu devras utiliser
tout le temps nécessaire, pour mieux découvrir cette histoire étonnante.
Bombarder Emmanuel de questions…
– Je sais, coupe la tête blanche. Je trouve l’attente si difficile ! J’ai tellement
hâte d’apprendre comment ont survécu Lou et Allie ! Je suis certaine qu’il les a
rencontrés !Laissant quelques instants à son amie pour qu’elle reprenne son souffle après
cet esclandre, Marie avale une gorgée de café et croque une fraise. Puis, une
image du Pays de la Terre perdue lui revient… ce jour fatidique où elle a eu à
convaincre trois personnages hétéroclites de suivre la sorcière vers la péninsule
sud… « Qu’avait donc dit Nadine pour m’encourager ? Ah oui ! »
– Souviens-toi de ta méthode pour construire une hutte, commence-t-elle. Il
suffit de mettre d’abord une pierre, puis une deuxième. Un morceau de casse-tête
à la fois. Il faut prendre son temps, bâtir autour…
Sur le coup, Nadine éclate de rire au rappel de cet exemple qu’elle avait utilisé
lors de leur conversation qui avait eu lieu dans la forêt au nord de la grotte. Elle
avait voulu inciter son amie à maintenir un scénario de manipulation pour ramener
ses collègues vers le site de leur portail afin qu’ils puissent repartir chez eux. «
Marie a raison… je dois m’armer de patience comme je l’ai si souvent fait là-bas…
»
– D’accord. Une pierre à la fois… ou plutôt un mot à la fois. De toute façon,
l’histoire d’Emmanuel date de 70 ans et il devra prendre son temps pour bien se
souvenir de son année d’exil.
Quelques minutes plus tard, Emmanuel et Sébastien les rejoignent dans la salle
à manger où les attend un copieux repas. Comme s’il voulait marquer un point, ou
simplement pour se rassurer, Emmanuel dépose le vieux Zippo sur la table. Ce
briquet presque neuf porte de profondes traces d’usure à force d’avoir traîné dans
une poche de pantalon ou un fond de tiroir pendant 70 ans.
Nadine se retient d’éclater en sanglots. Comme la veille, lorsqu’Emmanuel le lui
a présenté. Heureusement, Marie avait pris en charge la situation qui attirait un
peu trop de curieux, suggérant de déplacer la conversation dans un restaurant sur
la rue Stanley. Le temps de parcourir la petite distance avait permis à Nadine de
retrouver un peu le contrôle de ses émotions. En apparence très calme, elle s’était
assise plutôt lentement à la table du bistro. Par contre, tout comme Marie, elle
était animée intérieurement par un tourbillon de questions soulevées par l’arrivée
inopinée d’Emmanuel. Cette rencontre devenait énormément importante pour les
deux femmes.
Ce matin, Marie affiche un air plus serein que sa comparse. Peut-être que les 27
années accumulées depuis son retour lui ont permis de mieux intégrer les acquis
de son aventure au Pays de la Terre perdue. Si son exil n’a duré que quelques
semaines, l’intensité de l’expérience l’avait incroyablement transformée. Par
contre, Nadine y est restée deux ans. Les bouleversements provoqués s’avéraient
très profonds, immuables même. Ainsi, le processus de réinsertion à sa vie
d’avant s’étire depuis deux années et tarde à se terminer. Si Marie a aidé la
nomade à retrouver lentement le fil de son existence antérieure, l’exercice
demeure difficile et Nadine se décourage souvent. Un coin de son âme la retenait
là-bas et cette double vie sapait tous les efforts de cette dernière pour reprendre
pied dans son propre monde. Malgré tout, la rouquine persiste avec une grande
patience. Elle le doit bien à son amie. En effet, « la sorcière », comme elle l’a
connue dans cet univers parallèle, s’est occupée d’elle au Pays de la Terre
perdue, lui sauvant même la vie à quelques reprises.
Prenant place à la table pour le petit-déjeuner, Marie ne peut cacher sa curiosité
face au vieillard. Elle n’a passé que 37 jours là-bas, mais l’expérience intense a
laissé une empreinte indélébile sur elle. Elle veut entendre Emmanuel raconter
son histoire qui a duré un an. Elle espère aussi que, recevant des nouvelles deses protégés, Nadine pourra retrouver son équilibre et avancer dans le présent.
Rapatriant enfin ce bout d’âme encore accroché dans cet autre univers, Nadine
pourra ainsi porter ses pas et sa pensée vers un futur lumineux sans aucun regret
ni rancune contre le Pays de la Terre perdue.
Nadine s’assoit en face d’une assiette qu’Alex avait remplie de fruits. « Il me
connaît si bien. Il réalise que j’arriverai à ne manger rien d’autre tant que ce stress
douloureux habitera mon corps. » Elle lève les yeux vers cet homme qui l’observe
avec tant d’amour dans le regard. Silencieusement, la femme forme les mots «
merci » et « je t’aime » en direction de son époux.
La framboise qu’elle tente d’avaler passe difficilement. « Cette tension fébrile
me noue complètement la gorge… » L’arrivée d’Emmanuel avec son histoire
demeure tout simplement extraordinaire. Depuis leur rencontre, la veille, les idées
de Nadine tournent sans arrêt dans sa tête. « Je saurai enfin comment ont survécu
mes protégés du Pays de la Terre perdue… j’en suis convaincue… »
Laissant les deux femmes s’occuper de la conversation, Alex observe
Sébastien. Il reconnaît dans le jeune homme de 19 ans un individu solide et
sérieux. Il est touché par son vécu. Voulant commencer ses études d’ingénieur à
Sherbrooke en septembre, Sébastien n’avait malheureusement pas obtenu de
bourse. Sa décision de retarder son projet a aussi été précipitée par la maladie de
son grand-père qui nécessitera une présence presque continue auprès de lui au
cours des prochains mois. Il devra même quitter son emploi à temps partiel, sa
seule source de revenus. Il s’apprête donc à renoncer à son projet d’études
supérieures pour le moment.
Emmanuel va mourir. Il a informé son petit-fils qu’il laisserait suffisamment
d’argent pour payer quelques-unes de ses années universitaires par le truchement
d’une assurance-vie. D’ici là, sa pension suffisait à peine pour répondre aux
besoins. Son cancer de la prostate a pris une tournure fatale, ce qui le force à
assumer des dépenses supplémentaires non prévues. Le malade avait même
refusé le traitement de chimiothérapie suggéré afin de quitter ce monde au plus
vite, évitant ainsi que Sébastien accumule trop de retard dans ses études.
Le petit-fils était furieux de la décision du vieillard. Il espérait que ce dernier vive
encore quelques années. L’université pouvait attendre. Quand Emmanuel sera
décédé, ce sera une autre étape… il ne reviendra plus jamais dans sa vie. Le
jeune homme souhaitait donc passer le plus de temps possible avec lui. Satisfait
de son travail, le gérant du IGA lui avait proposé un emploi régulier pour la durée
de l’été. Sébastien a décliné l’offre pour mieux s’occuper du vieillard dont l’état
nécessite des soins quotidiens, des tests de routine et de nombreux examens
médicaux. Son grand-père a besoin de lui en permanence et le petit-fils refuse de
le laisser seul. Ainsi, le report de ses études à l’année suivante devenait
simplement l’unique option possible.
Si Alex comprend la décision de Sébastien, il voudrait tout de même l’aider.
Observant le regard gris hérité d’Emmanuel, le chef d’entreprise y voit une vive
intelligence, une grande maturité et une détermination sans bornes. Une attitude
idéale pour une firme d’ingénieurs-conseils comme la sienne. Il pense que les
deux options restent conciliables : recruter un jeune de talent et permettre à
Sébastien de poursuivre son rêve, cette année… ou l’an prochain.
Aujourd’hui, le temps des discussions demeurera beaucoup trop court au goût
des trois personnages qui ont subi l’exil. Emmanuel doit être de retour chez lui à
Sherbrooke, en début d’après-midi, pour rencontrer son médecin. Il tient à seprésenter à ce rendez-vous. Maintenant que Nadine lui offre une alternative, il
voudrait suivre le traitement de chimiothérapie pour prolonger sa vie de quelques
semaines, quelques mois si possible. Cela lui donnerait le temps de raconter son
expérience tellement invraisemblable pour permettre à l’auteure de l’écrire.
Emmanuel semble nerveux et fatigué. La journée d’hier a épuisé l’homme de 88
ans et la nuit n’a duré que quelques heures. Il picosse dans son assiette avec sa
fourchette, sans vraiment manger quoi que ce soit. Le café reste intouché tout
comme le jus d’orange. L’hôtesse s’inquiète surtout de l’air renfrogné qui s’affiche
sur la figure du vieillard. « Pourquoi cet air de bœuf ce matin ? Emmanuel aurait-il
changé d’avis ? Non ! Je ne pourrais pas le tolérer… » Soudain, la peur intense
fait trembler Nadine. Son visage devient blanc comme la neige. « Je ne saurai
jamais… » Elle ferme les paupières pour chasser le vertige et tente de se
concentrer sur le concerto de Mozart qui joue en sourdine.
Alex remarque le malaise de son épouse et en saisit la raison. Il jette un coup
d’œil vers Marie qui, patiemment, alimente la conversation sur des sujets variés et
légers. Ainsi les convives mangent leur petit-déjeuner en discutant de tout et de
rien. Sauf pour Emmanuel et Nadine. Le patriarche ne parle qu’à demi-mot.
Contrairement à son habitude, la femme aux cheveux blancs se tait
complètement. Elle boit son café du bout des lèvres, lui n’y touche pas du tout.
Une sorte de duel s’installe… Nadine surveille Emmanuel avec des yeux remplis
d’une appréhension à peine contenue. Le vieil homme le sait et il attend son
heure.
Heureusement, Sébastien a maintenu la conversation en parlant de leur vie à
Sherbrooke. Puis, quand les assiettes se sont vidées, Alex a adressé un léger
signe de tête en direction de Marie, puis il a invité Sébastien dans la cuisine. Ainsi
Emmanuel, Marie et Nadine pourraient discuter entre eux du Pays de la Terre
perdue. Dans la salle à manger, la tension monte d’un cran. Le vieillard buté
croise les bras sur sa poitrine et son visage semble dire : « Je ne veux pas parler.
» Nadine l’observe un moment tentant de comprendre d’où venait cette attitude
soudainement fermée. Elle jette un coup d’œil à son amie pour trouver une forme
d’approbation, puis elle plonge dans la conversation.
– Qu’est-ce qui se passe ce matin Emmanuel ? Avezvous changé d’avis
concernant ma proposition d’hier ?
Emmanuel la regarde longuement. Les prunelles du vieil homme portent un gris
si clair que Nadine se sent désarmée. Un vif sentiment de regrets causés par
l’absence de Lou se répand dans tout son corps et bouscule son âme. « Ses yeux
étaient du même gris… » Puis Emmanuel parle en utilisant un ton plutôt indigné.
– Comment ça se fait que vous acceptiez mon aventure, vous deux ? Il n’y a
pas personne qui m’a cru en 70 ans. Qu’est-ce qui vous prend ? Je n’aime pas
quand on rit de moé.
Nadine avait retourné la situation des centaines de fois dans sa tête depuis la
veille. Sans hésitation, sans même consulter Marie du regard, elle répond aux
questions du vieillard avec un certain calme.
– Je sais que vous êtes allé au Pays de la Terre perdue après mon départ. J’ai
aménagé la grotte. J’ai construit le pont et les campements. Le Zippo, je l’avais
déposé sur l’étagère.
– Sans le briquet et le chien-loup, je serais mort là-bas.
« Le chien-loup ! » L’expression étonne Nadine. Ses idées se bousculent dans
sa tête pendant que ses yeux s’agrandissent sous la curiosité. Elle éprouve de ladifficulté à respirer tant ses émotions l’étranglent. Elle ressent, sans même la
regarder, que Marie est aussi tendue. Est-ce qu’il parle de Lou ?
D’un œil amusé, Emmanuel observe les deux femmes. Nadine voit bien son
manège, mais elle réussit mal à garder son calme. Le vieillard fait exprès en
laissant échapper des bribes de son exil pour attiser la curiosité des deux
interlocutrices. La rebelle arrive difficilement à se concentrer, car elle se retient de
hurler. « Je dois être patiente… un morceau de casse-tête à la fois… une roche à
la fois… » Elle regarde Marie du coin de l’œil pour y trouver du courage. L’histoire
viendra. Pour le moment, elle doit confirmer qu’Emmanuel demeure d’accord pour
qu’elle écrive ses aventures. Elle tient à établir un contrat le plus tôt possible. Elle
a communiqué avec Olivier tôt ce matin pour discuter de ce qu’elle peut offrir. Mais
d’abord, elle veut élucider le mystère du comportement d’Emmanuel. La femme
ouvre la bouche pour parler, mais l’ancien exilé ne lui en laisse pas le temps.
– Les manteaux d’hiver vous appartenaient-ils ?
Marie, dont le voyage datait de 27 ans, regarde le vieil homme sans
comprendre. Par contre, Nadine, qui a vécu ces évènements il y a deux ans, saisit
très bien la manœuvre d’Emmanuel. Il ne cherche qu’à attiser son intérêt. Elle
décide de lui rendre la pareille. Elle éclate de rire avant de répondre.
– Oui et non. Le grand manteau long pour femme appartenait à Marie. Je portais
les vêtements de peaux de chevreuil. Les autres avaient été laissés par des gens
différents.
Nadine garde délibérément le silence sur la suite, plongeant son regard bleu
dans les prunelles grises avec un soupçon de défi. Elle guette avec satisfaction la
réaction d’Emmanuel. Sa curiosité apparente et vive effrite sa volonté de retenir
les questions. « C’est ça ! Ce petit jeu se joue à deux… », se convainc Nadine.
Forte de son avantage sur le vieillard décontenancé, elle l’observe d’un air taquin.
La résolution d’Emmanuel se brise et l’homme éclate :
– Quoi ? Il y avait vraiment d’autres résidents !
Marie et Nadine pouffent de rire en voyant l’incrédulité s’immiscer sur le visage
d’Emmanuel.
– Oui, plusieurs personnes s’y sont retrouvées, réplique Nadine. Si j’ai bien
compris ce que vous m’avez dit hier, vous étiez le sixième à habiter la grotte.
– Mais… je n’ai pas trouvé personne ! Pourtant, j’ai cherché partout ! Où vous
cachiez-vous ?
– Nous étions tous déjà partis quand vous êtes arrivé, répond Nadine d’un air un
peu triste.
– J’étais tout seul. C’était tellement dur !
Puis, trop bouleversé par des souvenirs pénibles qui lui font monter les larmes
aux yeux, Emmanuel ferme les paupières. Nadine et Marie le laissent reprendre le
contrôle sur ses émotions avant de poursuivre la conversation. Puis, agissant un
peu comme une modératrice, Marie décide de parler en premier pour aider son
amie qui, de toute évidence, était trop ébranlée.
– Emmanuel, il est important de savoir si vous voulez toujours nous raconter
votre expérience au Pays de la Terre perdue. Est-ce que vous acceptez que
Nadine note votre récit et écrive votre aventure dans un livre ?
Emmanuel reste songeur un long moment. Les deux femmes retiennent leur
souffle. Elles sont soulagées quand il ouvre les yeux, car un énorme sourire s’étire
sur sa figure ridée par les années. Seul l’air espiègle qu’il porte aux coins des