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Date de parution 01 février 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 45 Mo

Exrait

RENTRÉE 2021
Marie NDiaye,
Yasmina Reza
& les autres...
NUMÉRO SPÉCIAL
CES FEMMES QUI FONT
LA BANDE DESSINÉE
• Bretécher, Satrapi, Ferris...
Histoire d’une révolution !
• Les 15 meilleurs albums
ENQUÊTE
La vie amoureuse
de Vladimir Nabokov
EXTRAITS
Éric-Emmanuel Schmitt
William T. Vollmann
Bruno Latour
Numéro 493 Février 2021 www.lire.fr
L 19817 - 493 - F: 7,90 €
1-couverture.indd 1 18/01/2021 13:5818/01/2021 13:58
ISSN : 2728/6762 - FRANCE MÉTRO : 7,90 € - DOM : 8.50 € - BEL/LUX : 8.50 € - CH : 11.10 FS – CAN : 13.99 $CA – D : 9.90 € - ESP/ITA/GR/PORT CONT : 8.90 € - MAR : 89 DH - TOM : 1080 XPF – TUN : 9.9 TND - NUMÉRO 493 - FÉVRIER 2021 LA PASSION DES LIVRES ET DES ÉCRIVAINSMGEN_AP-LAFFONT-200x265-Lire.indd 1 18/12/2020 17:5218/12/2020 17:52N° 493 FÉVRIER 2021
SOMMAIRE
L’ÉDITO 4
Baptiste Liger
LE GRAND ENTRETIEN 6
Patrick Grainville par Claire Chazal
L’ACTUALITÉ 13
6L’UNIVERS D’UN ÉCRIVAIN 32
Guy Boley
LE GRAND LE DOSSIER 36
La BD au féminin ENTRETIEN
LE PORTRAIT 56 PATRICK
Céline Curiol
GRAINVILLE
36 L’ENQUÊTE 60
La vie amoureuse de Nabokov
LA BD LE CAHIER CRITIQUE 67
. L’événement : Manuel Rivas 68 AU FÉMININ
. Littérature française 70
. Littérature étrangère 82
. Polars/Fantastique/Romance 94 LA VIE
. Jeunesse/Bande dessinée 96
AMOUREUSE . Classiques/Études littéraires/Poésie 98
. Essais/Documents 100 DE NABOKOV
LA VIE DES IDÉES 112
60
LA LANGUE FRANÇAISE 122
LES LIVRES DE MA VIE 130
Pete Doherty
LA CHRONIQUE DE
GÉRARD OBERLÉ Livres oubliés ou méconnus 12
DANIEL PICOULY Lettres francophones 66
ÉRICEMMANUEL SCHMITT L’atelier d’écriture 120
CÉCILE LADJALI À l’école des lettres 127
Crédit couverture
M. NDiaye : Francesca Mantovani/
Gallimard et Y. Reza : Pascal Ce numéro comporte un encart Plantes et Santé sur une sélection d’abonnés, un encart hors-série
Victor/ArtComPress via Leemage. Lire Magazine littéraire et un encart Musées du Monde sur l’ensemble de la diffusion abonnés France.
3-sommaire.indd 3 18/01/2021 14:0418/01/2021 14:04
FRANCK FERVILLE POUR LIRE MAGAZINE LITTÉRAIRE  MARGAUX MOTIN  FONDATION HORST TAPPE / KEYSTONE SUISSE / ROGERVIOLLET Société éditrice
EMC2 SAS L’ÉDITO au capital de 325 000 euros
Siège social
15 rue de la Fontaine-au-Roi, DE BAPTISTE LIGER 75011 Paris. Tél. : 01 47 00 49 49
RCS 832 332 399 Paris
Président/Directeur de la publication
Jean-Jacques Augier
Directeur général
Stéphane Chabenat
Adjointe Sophie Guerouazel
RÉDACTION
l ne faut pas enfermer les auteurs dans des cases. Ainsi la bande dessinée a-t-elle Directeur de la rédaction
Baptiste Ligerété souvent considérée comme un art très masculin. L’analyse, caricaturale, se devait
Rédacteurs en chef adjoints d’être rectifée car, aussi bien en France qu’aux États-Unis, au Japon ou dans les pays Alexis Brocas, Aurélie Marcireau
scandinaves, bien des talents féminins étaient déjà à l’œuvre avant les années 1980. Assistante de la rédaction
Sabine DardI Comment nier l’importance, par exemple, de Claire Bretécher, de Chantal Montellier,
Direction artistique
de Roz Chast (fgure du New Yorker), de Riyoko Ikeda (la créatrice de Lady Oscar !) ou de Philippe Marchand/olo.editions
Graphisme Tove Jansson (et ses fameux Moomins) ? Voilà pourquoi, cinq ans après une polémique à
Jonathan Blezard, Élise Godmuse, Thomas Hamel
Angoulême restée fameuse, Lire Magazine littéraire a voulu consacrer un dossier à la BD
Iconographie
Janick Blanchardféminine. Histoire de rappeler certains grands noms, de montrer les spécifcités individuelles
Secrétariat de rédaction de toutes ces plumes, de conseiller quelques excellents albums ou romans graphiques et de
Meriem Djebli, Brigitte de Zélicourt
faire un état de lieux, aujourd’hui, de la place des femmes dans le neuvième art. Grand entretien
Claire Chazal
C’est aussi une femme qui fait l’événement, en cette rentrée : Camille Kouchner avec son Chroniqueurs
1 Cécile Ladjali, Gérard Oberlé, Daniel Picouly, récit La Familia grande . Quelques jours avant sa publication, ce livre a déclenché une
poléÉric-Emmanuel Schmitt
mique et mis en avant la question taboue de l’inceste (qui plus est dans la « France d’en haut »). Ont collaboré à ce numéro
Hubert Artus, Simon Bentolila, Patrice Bollon, Au-delà de la stricte valeur littéraire du texte et de son impact sociétal, il y a un incontestable
Sophie Bonadé, Raphaële Botte, Eugénie
Bourlet, Olivier Cariguel, Camille-Élise effet éditorial. L’an passé, l’attention du public s’est ainsi focalisée de manière quasi exclusive
Chuquet, Jean-Pierre Colignon, Fabrice Colin,
sur Le Consentement de Vanessa Springora (pour un peu moins de 200 000 exemplaires vendus, Léonard Desbrières, Bruno Dewaele, Antoine
Faure, Laëtitia Favro, Ilan Ferry, Fabrice Gaignault, a priori – sans compter les achats numériques). Dès lors, il a été très diffcile aux autres titres de
Virginie Girod, Rabih Hawa, Emmanuel Hecht,
Anne Laffeter, Louis-Henri de La Rochefoucauld, se faire une place. Selon nos sources, à l’exception de Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre
Marie Lechevalier, Estelle Lenartowicz, Éric Libiot,
et de Là où chantent les écrevisses de Delia Owens, aucun roman paru en janvier-février dernier Vincent Malausa, Gladys Marivat, Françoise Monier,
Jean Montenot, Pascal Ory, Jean-François Paillard,
n’a dépassé les 100 000 exemplaires en grand format. Le confnement de mars n’a bien sûr pas Jacques Perry-Salkow, Hubert Prolongeau, Bernard
Quiriny, Patricia Reznikov, Christophe Rioux, aidé, mais le démarrage des premières semaines détermine la carrière d’un ouvrage…
Maxime Rovère, Juliette Savard, Serge Sanchez,
Audrey Sovignet, Camille Thomine
Souhaitons que ce schéma ne se reproduise pas cette année et que les nouveaux romans
Partenariats et développement
Astrid Pourbaix : 01 47 00 03 23 – publicite@lire.fr de Marie Ndiaye, Yasmina Reza, Céline Curiol, Graham Swift ou Patrick Grainville –
Photogravure/Impression défendus dans nos pages – connaissent le succès qu’ils méritent. Et que, pourquoi pas, CNews et
Maury Imprimeur S.A Malesherbes
BFM TV invitent Emmanuel Chaussade pour présenter son bouleversant Elle, la mère (Minuit). Publication mensuelle éditée par EMC2 SAS.
Siège social : 52 rue Saint-André-des-Arts Un premier roman qui évoque lui aussi, de manière subtile et dérangeante, la question de l’inceste
75006 Paris
(dans un versant particulièrement trouble). Mais quelque chose nous dit que ça n’est pas gagné… N° Commission paritaire : 0625 K 85621.
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ISSN n° 2728-6762.
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4 • LIRE LE MA G AZINE LIT TÉRAIRE • FÉVRIER 2 0 2 1
4-edito.indd 4 18/01/2021 14:0418/01/2021 14:04
AUDREY SOVIGNETA
U
SINGULIER “La nouvelle collection “Au singulier”
propose des proses faites pour être dites, des
pièces conçues aussi pour le silence de la lecture.”
Claire Devarrieux, Libération
© Paolo Barretta© Paolo Barrettae grand entretien
LE-GRAND-ENTRETIEN-GRAINVILLE.indd 6 18/01/2021 14:0418/01/2021 14:04
FRANCK FERVILLE POUR LIRE MAGAZINE LITTÉRAIREPAT R I C K G R A I N V I L L E
« PICASSO EST UN BON CLIENT
POUR UN ROMANCIER,
ON PEUT LUI FAIRE JOUER
TOUS LES RÔLES »
par Claire Chazal
Il a la mèche sur l’œil comme règle. Très beau portrait d’un IL AIME FAIRE AMPLE,
un jeune homme et un léger jeune amant au regard étrange,
sourire moqueur, Patrick qui cultive l’érotisme et se SE RACONTER,
Grainville n’a vraiment pas place sous le double magistère
MAIS EN CHERCHANT l’air d’un académicien, qu’il de Pablo Picasso et de Nicolas
est pourtant depuis 2018. En de Staël. Car Grainville nous LA POÉTIQUE DE LA VÉRITÉ
arrivant sous la Coupole, il a emmène dans le lieu le plus
d’ailleurs déclaré à la vénérable envoûtant qui soit : le château
assemblée que « le style est impur » et qu’en tant d’Antibes, qui abrite les toiles des deux peintres
qu’auteur « il chantait la luxuriance lucide de la et qui se trouve à deux pas de l’atelier d’où se
langue française. » Tout est dit : Depuis toujours, jeta Nicolas de Staël, en 1955.
les récits de Patrick Grainville sont des romans Deux immenses artistes, deux destins
monuments, baroques, généreux, débordants. opposés, pour l’un la longévité triomphante,
Les Flamboyants, prix Goncourt en 1976 alors la domination des femmes, pour l’autre la
qu’il n’a que 29 ans, a été jugé trop long pour tragédie précoce. C’est dans ce paysage de
Gallimard ! Car même si le professeur agrégé de Méditerranée et de soleil, que se déploie une
littérature qu’il fut longtemps apprécie Claude quête du bonheur aussi prenante qu’incertaine.
Simon ou Robbe-Grillet et se promena dans sa
Normandie natale avec Marguerite Duras, il aime
faire ample, se raconter, mais en inventant, en
cherchant la poétique de la vérité. Certains lieux
le fascinent et il en fait des personnages. La
peinture le passionne et elle habite sa littérature. HHHHI
LES YEUX DE MILOS Ce dernier roman, le vingt-septième de l’auteur,
PATRICK GRAINVILLE
intitulé Les Yeux de Milos, n’échappe pas à la 352 P., SEUIL, 21 €
LIRE LE MA G AZINE LIT TÉRAIRE • FÉVRIER 2 0 2 1 • 7
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FRANCK FERVILLE POUR LIRE MAGAZINE LITTÉRAIREe grand entretien • Patrick Grainville
Ce bleu de Milos relève un peu du fantas-Pourquoi avoir choisi le prénom de Milos, Ce bonheur passe par l’érotisme.
évocation de la mythologie grecque et de Il y a toujours, dans vos livres, tique, du merveilleux. Cette différence qui
la Méditerranée, pour votre héros ? une exaltation des corps, des sens. saute aux yeux, si j’ose dire, va lui poser
N’avez-vous donc pas de tabous ?• Patrick Grainville. J’ai choisi ce prénom des problèmes avec les autres, dès l’enfance.
Une petite flle fascinée est si perturbée, • P.G. L’érotisme, en effet, est présent dans parce que je le trouvais simple et beau et
mes livres, certains lecteurs trouvent que qu’il allait bien avec « les yeux », le début provoquée par cette beauté, qu’elle lance
c’est trop. Ici, avec les amours de Picasso, du titre. En outre, mon personnage, dans une poignée de sable dans les yeux du gamin.
il m’était diffcile d’en faire moins. Tant son enfance, surprend une conversation de Comme pour échapper au sortilège. Milos
l’avide peintre est dévoré de fantasmes en sa mère où elle révèle à une amie qu’elle devra dissimuler ses yeux derrière des
la matière. Son œuvre est dévolue aux a connu une première passion amoureuse lunettes noires et, plus tard, des lentilles.
femmes de sa vie, pour le meilleur et souvent sur l’île grecque de Milos. Cette aventure Évidemment, il y aura des moments de
pour le pire. Il y a toute une partie de sa va être idéalisée au point que Milos aurait dévoilement, des coups de théâtre. Surtout,
peinture assez pornographique, ses séries aimé naître de cet amour originel, qui est j’ai pensé le bleu presque transcendant des
sur la Fornarina, la maîtresse de Raphaël, yeux de Milos comme l’inverse des yeux devenu un mythe. La Méditerranée sera la
par exemple, ou ses variations à partir des scène du livre à laquelle autant Picasso que noirs, fulgurants, voire prédateurs de Picasso.
bordels de Degas. Milos est jeune, donc, Nicolas de Staël seront confrontés dans la
il fait l’amour. Il est vrai qu’à la différence joie ou dans la mort.
de beaucoup d’écrivains discrets j’aime « MILOS TENTE DE SAISIR
Avec Milos, qui est un passionné décrire les étreintes. Ce n’est pas pour
de paléontologie, on parcourt certains transgresser un tabou, mais pour exercer LE PLUS VIEUX VISAGE
lieux préhistoriques. Pourquoi cet intérêt mon écriture sur un terrain diffcile. C’est
pour les origines de l’homme ? DE L’HOMME, DE SON un pari littéraire. La scène d’amour est ou
• P.G. Oui, Milos est archéologue et se bien « trop », ou bien « pas assez », le
passionne pour l’origine de l’homme. Il a IDENTITÉ, DE SON DÉSIR » dosage, le choix des mots sont un vrai travail.
donc eu le fantasme, comme beaucoup
La peinture, là-dessus, est moins prude :
d’enfants, de remanier l’histoire de sa L’Origine du monde de Courbet !
naissance. Il s’intéresse au passé profond Milos est un jeune amant qui va
de l’humanité. Le musée Picasso d’Antibes rencontrer trois femmes : Marine, Vivie Comme dans la plupart de vos romans,
est l’ancien château des Grimaldi, la famille et Samantha. On le sent insatisfait, peut- les lieux sont importants : ici, nous
on dire qu’il est toujours dans une simple sommes à Antibes, au musée Picasso, célèbre de Monaco. Or on a découvert, à
quête du bonheur ? non loin de l’atelier de Nicolas de Staël. côté de Menton, l’homme préhistorique de
Avez-vous eu un choc visuel en visitant • P.G. Il connaît des amours instables, par Grimaldi. Milos fait de nombreux voyages
cet endroit de mer et de soleil ?sa faute et les failles de son tempérament. dans les grottes de la France et de la Namibie,
• P.G. Mes romans se déclenchent souvent De ce point de vue, il est mobile comme en compagnie des femmes qu’il aime. Il
par la contemplation d’un lieu qui me sub-Picasso et Staël dont les destins croisés tente de saisir le plus vieux visage de
jugue. Ici, c’est Antibes et son musée Picasso l’obsèdent. Picasso s’en tirera toujours, l’homme, de son identité, de son désir, car
érigé face à la Méditerranée. C’est une terrasse mais Staël et Milos perdront la partie, à lui-même se sent problématique.
splendide sur le bleu absolu. Ce lieu m’en-cause de leurs ambivalences, de leur
vulLes yeux de votre personnage sont d’un thousiasme totalement. Dans le musée, on nérabilité. Milos cherche comme tout le
bleu troublant, il les cache, ils vont lui trouve La Joie de vivre de Picasso, qu’il a monde le bonheur, mais son désir est illimité.
valoir l’amour et la haine. Qu’est-ce qui peinte sur le site même en compagnie de la C’est un objet qui se dérobe sans cesse et
peut être dérangeant dans un regard ? belle Françoise Gilot. Et dans une autre salle, quand il est dans un amour parfait, il le
• P.G. Ses yeux sont d’un bleu quasi sur- Le Concert de Nicolas de Staël, son dernier ruine. Certains êtres sont toujours tendus
naturel, d’une beauté qui saisit, envoûte. tableau inachevé, avant son suicide. C’est vers l’impossible comme Nicolas de Staël.
BIOBIBLIOGRAPHIE
1947 1976 2018
Naissance, du côté de Villers-sur-Mer, de ce Patrick Grainville prend sa revanche avec Un peu en déclin en librairies, ce juré
Normand « pur jus » qui partira à Paris le Goncourt, attribué aux Flamboyants. Médicis que certains, à
Saint-Germain-dessuivre des études de lettres à Henri-IV, puis Une distinction lui permettant de toucher un Prés, surnommaient « Ringos » tient sa
à la Sorbonne. L’agrégation en poche, large public, qui apprécie son style érotico- revanche. Sa fresque sur les impressionnistes,
il publie en 1972, à 25 ans, son premier baroque et ses envolées lyriques dans les Falaise des fous, lui fait en effet renouer le
roman, La Toison, chez Gallimard. L’année émissions de Bernard Pivot où il était venu succès avec les lecteurs. Surtout, il intègre
suivante, il rate d’un rien le Goncourt avec faire la promotion, entre autres, du Paradis l’Académie française, où il occupe désormais
La Lisière (face à L’Ogre de Jacques Chessex). des orages ou de L’Orgie, la neige. le fauteuil 9.
8 • L I R E L E M A G A Z I N E L I T T É R A I R E • F É V R I E R 2 0 2 1
LE-GRAND-ENTRETIEN-GRAINVILLE.indd 8 18/01/2021 14:0418/01/2021 14:04le cœur et l’interrogation du livre, l’excès Je suis impressionné par sa créativité • P.G. Ma passion pour les peintres est très
de bonheur : Picasso ; la dernière extrémité : boulimique, son imaginaire intarissable. ancienne. Enfant, j’ai commencé par peindre
Staël. Et c’est d’autant plus frappant que Picasso est un bon client pour un romancier, avant d’écrire, beaucoup plus tard. Ce que
Staël se jette de la terrasse de son atelier, on peut lui faire jouer le rôle du méchant, j’aime dans la peinture, c’est la perception
qui est tout près du musée Picasso, sur la de l’ogre, du tyran, du génie, c’est rocam- immédiate, la sensation tangible, la matière
même corniche devant la mer. C’est le théâtre bolesque. Mais je me sens plus proche, concrète. L’écrivain doit se colleter à des
merveilleux et tragique du roman. affectivement, des perplexités de Nicolas mots abstraits, des signes arbitraires. J’ai
de Staël et je suis émerveillé par la lumière rencontré les peintres dans leur atelier pour
Peut-on dire que les yeux de Milos sont de ses tableaux, par son travail dans la écrire, sur eux, des préfaces ou des albums
loin de ceux de Picasso, mais en revanche
matière de la peinture. Picasso est plus dans complets. L’atelier de Georges Mathieu,
proches de ceux de Staël ?
la révolution des formes. par exemple, était délirant, occupé par une
• P.G. Oui, tout oppose Picasso et Staël.
montagne de grands tubes dégoulinants de
Picasso est narcissique, démesuré, mons- Milos, qui évoque souvent les deux peinture. L’atelier de Jean-Pierre Pincemin
trueux ! Sûr de lui, même s’il connaît des peintres au cours de ses pérégrinations,
était un immense ancien moulin chaotique
a-t-il lui aussi une préférence ?crises, allant de l’avant, inventant sans et glacial en hiver, il en est mort !
cesse des formes et, sur le plan amoureux, • P.G. Milos est frère de Staël, le suicide
multipliant les histoires longues ou courtes. du peintre le hante. Quels sont aujourd’hui vos rapports avec
Dans tous les domaines, il a du culot, il ne les peintres contemporains ?
Vous avez souvent évoqué la peinture fait pas de quartier et ne s’embarrasse pas • P.G. Je suis resté ami de Tony Soulié, que
dans vos romans, votre Normandie toujours de scrupules. Nicolas de Staël est j’aime beaucoup, de Richard Texier et de natale explique l’intérêt que vous portez
assez instable en amour comme Picasso, Lydie Arickx, qui a un côté héroïque. J’ai à certains artistes. Mais d’où vous vient
mais il dépasse diffcilement ses divisions, écrit un long texte pour elle à l’occasion cette passion pour les peintres – L’Atelier
ce qui le perdra. Je crois que Nicolas de de son exposition au château de Chambord du peintre, Le Baiser de la pieuvre,
Staël, dévoré par le doute, recherche un Falaise des fous, etc. ? en mai prochain. J’ai un grand ami peintre,
absolu de la peinture. Picasso a proclamé
qu’il ne cherchait pas mais trouvait ! Ce
n’est pas un peintre qui aspire à l’impossible
mais qui explore tour à tour le champ des
possibilités.
Vous opposez deux peintres majeurs :
Picasso, qui vit une histoire d’amour avec
Françoise Gilo, et Staël, qui vit un drame
avec sa maîtresse Jeanne Mathieu.
L’un est dans la longévité triomphante,
l’autre se suicide à 41ans en 1955.
Lequel a votre préférence ?
• P.G. Ce qui m’a fasciné, entraîné dans le
livre, c’est la question de nos destins.
Pourquoi Staël se suicide si jeune, au comble
de sa gloire, mais après avoir pris un virage
de style mal compris et à cause d’une
déception amoureuse. Il est entier, Picasso
est plus polyphonique, si j’ose dire…
LIRE LE MA G AZINE LIT TÉRAIRE • FÉVRIER 2 0 2 1 • 9
LE-GRAND-ENTRETIEN-GRAINVILLE.indd 9 18/01/2021 14:0418/01/2021 14:04e grand entretien • Patrick Grainville
sculpteur et passionné de peinture, Gérard Yann Andréa dans la maison de famille à • P.G. Le style, en effet, est « impur » alors
Simoën, qui m’a conduit chez Pincemin et que l’idéal de l’Académie est la pureté de Villerville. On bavardait pendant cinq
auprès du photographe Lucien Clergue, fan heures de suite, Yann au volant. On exa-la langue et l’emploi du mot juste. Mais
de Picasso qu’il a beaucoup photographié. les écrivains bougent l’emploi des mots, gérait en tout, à plein régime. On déconnait
sur les grandes largeurs. Mais mon écriture déstabilisent plus ou moins la langue.
Les peintres et la peinture que vous Beaucoup chez Céline ou Proust. Duras, n’a rien à voir avec celle de Duras, qui a
aimez se retrouvent-ils dans votre style
elle, semble manier une langue simple, tant vampirisé d’écrivains. On me dit « à
foisonnant, votre univers baroque ?
économe mais joue d’effets, d’écarts part », certes, parce que je ne suis pas un
• P.G. J’ai, en peinture, des goûts éclectiques,
discrets mais forts, c’est pourquoi elle se « minimaliste » pingre. Mais je n’ai pas
je ne vais pas forcément vers ce qui me prête si bien à la parodie. de regrets, car j’ai été toujours défendu,
ressemblerait mais j’aime m’initier à une et ce dès le début, même dans les périodes
peinture avec laquelle je n’ai pas d’abord un Vous avez publié très jeune où j’étais carrément éreinté ou éclipsé.
votre premier roman, La Toison, contact familier. Au fond, Nicolas de Staël, Quelqu’un écrivait un article ou faisait
et vous avez été repéré très vite, grâce dans sa manière la plus célèbre, est beaucoup une émission qui me sauvait. Le désert
notamment à Montherlant. Écrivez-vous plus dépouillé que moi. Mais il adorait refeurissait d’un coup.depuis l’enfance ?Courbet, comme moi. J’aime le foisonnement
• P.G. Non, je n’écris sérieusement que tourbillonnant de Rubens, ou les fresques de Vous publiez à peu près tous les deux
depuis ma vingtième année… Mais la Monet… Et les matières tragiques d’Anselm ans, comment écrivez-vous ? Est-ce avec
littérature m’a emballé dès mon adoles- une discipline qui vous contraint ? Est-ce Kiefer, notre contemporain.
parfois douloureux ?cence : Madame Bovary ! Émerveillement
Votre style a évolué depuis dans la sensation de lire un écrivain, de P.G. Je ne souffre pas en écrivant. L’écriture
Les Flamboyants, prix Goncourt en 1976, saisir ce que c’était. La découverte de n’a jamais été un supplice, même s’il y a
diriez-vous qu’il y a eu un apaisement Rimbaud fut un éblouissement absolu, eu des périodes dures. Je n’ai rien lu ni
ou un assèchement ?
au lycée. écrit pendant les mois de mars-avril du
• P.G. Les critiques trouvent, en effet, que Covid – la Covid est une fantaisie de
mon style s’est décanté par rapport aux Dans vos préférences de lectures, on
l’Académie. J’étais paralysé par la maladie
retrouve vos amis Marguerite Duras, orgies de mots de ma jeunesse. Aujourd’hui, d’un proche, ce n’était pas le Covid, mais
Alain Robbe-Grillet, loin du style une belle image qui irradie me sufft plutôt sérieux. Je suis resté pétrifé, angoissé luxuriant que vous aimez. Est-ce qu’on que d’en tresser une guirlande. Mais je pendant les pires mois noirs de ma vie. peut dire que vous êtes un écrivain à
reste plus abondant que la plupart de mes L’écriture, qui me semblait perdue, révolue, part, un écrivain de l’entre-deux-siècles,
contemporains, car il me faut fusionner m’a repris paradoxalement après la vision, celui d’une époque où l’on aime la
avec l’objet que je décris, effectuer autour littérature à l’os ? à la télé, d’un document sur le Titanic !
de lui des vrilles de plus en plus obsédantes,
Trois histoires concrètes, des destins. Le • P.G. J’avais des relations amicales et
plonger au cœur de la sensation. lendemain, j’ai redémarré. L’iceberg drôles avec Robbe-Grillet, car nous étions
ténébreux qui me bloquait a bougé.tous deux jurés au prix Médicis. Mais Il « est impur, je chante la langue
j’étais beaucoup plus proche de Duras. française, la luxuriance lucide »,
Propos recueillis par Claire Chazaldéclariez-vous à propos du style dans On se voyait aux alentours de Trouville.
Photos Franck Ferville votre discours de réception à l’Académie Elle venait me chercher en voiture avec
française en 2018… pour Lire Magazine littéraire
LE COUP DE DE CLAIRE CHAZAL
roman, En l’absence des hommes –, ou la ville voisine. Rien de dramatique, mais
à Arthur Rimbaud, dans Les Jours la maison se vide soudain et la mère n’y était
fragiles. L’Amérique, son second pays, est pas préparée. Comme aucune mère :
aussi au cœur de son œuvre ainsi que le désarroi, la tristesse du déménagement
l’homosexualité. Il finit d’ailleurs par creuser et le vertige d’une vie de couple vieillissant…
ses propres souvenirs, les douleurs des Tout est raconté avec des phrases
premières amours dans trois livres, dont désespérément quotidiennes et simples.
Arrête avec tes mensonges, au large succès Chacun peut s’imaginer là. C’est la force du
populaire. Cette fois, dans Le Dernier Enfant, livre. Le déroulement inéluctable de la vie,
Philippe Besson change radicalement de des enfants, des parents, qui se retrouvent MAL DE MÈRE
registre. Bien sûr, l’écriture est aussi tenue, seuls, et devant réinventer leur existence.
retenue, proche de celle de Marguerite Philippe Besson est donc revenu à la fiction
HHHIIDuras. Mais il parle d’une mère qui assiste au pure. Longtemps il avait nié l’intérêt de
LE DERNIER ENFANT
départ naturel de son enfant, quittant le foyer l’autobiographie, préférant consacrer ses PHILIPPE BESSON
familial pour poursuivre ses études dans récits à Marcel Proust – dans son premier 208 P., JULLIARD, 19 €
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Classiques et contemporains, POUR
d’ici et d’ailleurs, une année de QUE VIVE
LA POÉSIE Poésie / Gallimard
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GÉRARD
OBERLÉ
LA MÉLIE DE CHÂTEAU-CHINON
a capitale du Haut-Morvan doit sa notoriété moins à aussi avec l’anguille des haies, une recette de couleuvre
Charles le Téméraire, seigneur de Château-Chinon en vers, le corbeau au pot, flambé, calé d’un rutabaga et
de 1454 à 1477, qu’à François Mitterrand qui fut son bouilli pendant deux jours, mais, en mémoire de Millette, L bourgmestre pendant vingt ans. Propulsée dans une cuisinière de Planchez que j’adorais, je préfère citer
l’actualité en 1981, la bourgade devint un pèlerinage le crapiau et les sanciaux, roboratives crêpes locales que
pour socialistes croyants et pratiquants. Mais elle n’avait Millette boutiquait admirablement.
pas attendu l’homme de Jarnac pour faire parler d’elle. Cette Mélie, qu’on imagine haute en couleur, matrone
Cinquante ans plus tôt, dans le Morvandiau de Paris, truculente et généreuse recuite à la chaleur de son
fourune gazette créée dans les années 1920 pour les Éduens neau, n’avait pourtant rien d’une mère Brazier, Blanc
émigrés (dont l’ultime livraison a ou Poulard. Sous ce pseudonyme
paru en décembre 2013), on pou- plébéien se cachait le délicat poète
vait lire des recettes de cuisine du Victor Gautron du Coudray (Nevers, LE MORVAN
Morvan sous la signature « La Mélie 1868-1957), un érudit polyvalent,
de Château-Chinon ». géologue, peintre, éphémère cher-CÉLÉBRÉ PAR
La Mélie se contente souvent cheur d’or, éminent folkloriste,
d’accommoder, avec une touche UN POÈTE conservateur du musée de Clamecy
personnelle assaisonnée d’humour et gourmet raffiné. En 1938, il publia
GASTRONOMEet d’érudition, les classiques de la sous son vrai nom l’ensemble des
cuisine bourgeoise, bœuf bourgui- chroniques de la Mélie, sous le titre :
gnon, blanquette de veau, civet de Un quarteron de rimes culinaires,
lièvre, hachis parmentier et dinde aux marrons. « La suivies des recettes morvandelles de la Mélie de
Châteaudinde dindonne quand elle est jeune [...], sa chair est Chinon, un beau volume imprimé à Nevers, illustré de
délicate, plus tendre et plus savoureuse que celle du bois gravés du peintre nivernais Didier Sayet. « Vous
vaniteux dindon. » Mais elle se distingue surtout avec ses vous régalerez sainement sans chimie nocive ni
comrecettes rustiques du Morvan : la galimafrée à la Vauban, binaisons équivoques », dit le préfacier Pierre Andrieu,
le gigorit (hure de sanglier cuit en daubière), l’aigresaille un connaisseur, compère de Curnonsky et prolifique
(art d’accommoder les restes d’un gigot), la côte de écrivain gastronome.
bœuf comice agricole, le cul-de-veau à la clamecycoise En explorant les sites des bouquinistes, vous mettrez
(dont se régalait Colas Breugnon, le héros rabelaisien peut-être la main sur un exemplaire de ce ragoûtant
de Romain Rolland), la cambrouse de cabri au lard ou recueil. Heureux et confinés, vous réveillonnerez avec
encore le gros blanc aux pétasses, sachant que le gros un jau au sang, un fricandeau aux écrevisses, voire un
blanc est un poisson de l’espèce chevesne, cuit au four fricot d’oie aux navets d’Alligny (le bourg où Jean Genet
avec une poignée de pétasses vertes fendues. Un plat enfant a dégusté ses premières châtaignes !). Morvandiau
de juin, car « hors juin, bernique pour les pétasses » ! d’adoption, je dédie cette chronique de terroir à notre
En Morvan, et là seulement, pétasse est le pseudonyme pimpant rédac-chef, morvandiau de souche, émigré dans
de groseille à maquereau. Je pourrais vous allécher le ventre de Paris.
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LIRE LE MA G AZINE LIT TÉRAIRE • FÉVRIER 2 0 2 1 • 13
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