LE Printemps le plus long
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Description

Le Québec a sombré dans la pire crise sanitaire de son histoire au printemps 2020, fortement secoué par la première vague de l’épidémie de coronavirus. Que s’est-il réellement passé dans les entrailles du gouvernement, alors qu’il bataillait pour contenir la progression de la COVID-19?
Système d’alerte en panne, fausses pistes scientifiques, préparation en catastrophe des hôpitaux, tragédie dans les CHSLD, chasse planétaire aux équipements de protection médicale, hésitations sur le port du masque, plan de confinement draconien pour Montréal…
Après avoir mené des dizaines d’entrevues avec les acteurs clés de la crise, obtenu des documents inédits et accompli un travail d’enquête minutieux, le journaliste Alec Castonguay expose ce récit hors de l’ordinaire. De Shanghai à Montréal, de Munich à Québec en passant par New York et Ottawa, il nous transporte au cœur de la plus sévère pandémie des 100 dernières années.
Ce livre à suspense se lit comme un roman. Sauf que tout est vrai.
La gériatre Nadine Larente a raconté au chroniqueur Patrick Lagacé ce qu’elle a constaté en arrivant sur place. « Il y avait deux préposés aux bénéficiaires et une infirmière auxiliaire pour 130 résidents. Bien en deçà des ratios, qui devraient être de 22 préposés, de 5 infirmières et de quelques infirmières auxiliaires… »
La directrice des services aux professionnels est renversée. Elle n’a jamais rien vu de pareil. Nadine Larente téléphone à la sous-ministre adjointe Lucie Opatrny. « Elle me dit : ‘‘il n’y a personne ici. Des résidents n’ont pas eu à boire depuis 24 heures’’. J’ai compris l’ampleur de ce qui pouvait se produire. J’ai tout de suite prévenu la sous-ministre adjointe Natalie Rosebush », raconte Lucie Opatrny.
La description des lieux a de quoi provoquer un haut-le-cœur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 février 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782764443934
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur

Conception graphique : Anne Tremblay
Conception de la grille graphique et mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
Œuvre en couverture : Jason Cantoro
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Le printemps le plus long : au cœur des batailles politiques contre la COVID-19 / Alec Castonguay.
Noms : Castonguay, Alec, auteur.
Collections : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Dossiers et documents
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20210040238 | Canadiana (livre numérique) 20210040246 | ISBN 9782764443910 | ISBN 9782764443927 (PDF) | ISBN 9782764443934 (EPUB)
Vedettes-matière : RVM : Pandémie de COVID-19, 2020- | RVM : Pandémie de COVID-19, 2020- —Québec (Province) | RVM : Pandémie de COVID-19, 2020- —Aspect politique—Québec (Province)
Classification : LCC RA644.C67 C37 2021 | CDD 614.5/92414—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2021

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2021.
quebec-amerique.com



Aux victimes, physiques et psychologiques, de ce virus. Et à ceux qui se sont battus pour nous en préserver.


Avant-propos
La plupart des gens se souviennent de l’endroit où ils se trouvaient, et de ce qu’ils faisaient, le 12 mars 2020, lorsque le premier ministre François Legault a annoncé que « tout le Québec doit se mettre en mode urgence ».
J’étais sur le plateau d’enregistrement de l’émission de télévision On va se le dire , diffusée à Radio-Canada, avec l’animateur Sébastien Diaz, la journaliste Nathalie Collard, l’humoriste Martin Cloutier et la comédienne Léane Labrèche-Dor. Il était un peu passé 11 h. La conférence de presse de François Legault n’était pas encore le point de ralliement du Québec en entier. Au plus fort de la crise, en avril, plus de 3 millions de Québécois se camperont devant leur téléviseur ou près de leur radio pour apprendre les derniers développements dans la lutte à la pandémie – l’équivalent des cotes d’écoute du Bye Bye , chaque jour.
Mais le 12 mars, c’est l’étonnement. Nathalie Collard, pendant une pause publicitaire, consulte son téléphone et nous annonce, médusée, que les rassemblements de 250 personnes et plus sont interdits, que les employés de l’État de retour de voyage doivent s’isoler durant 14 jours et que le mythique Canadien de Montréal devra jouer ce soir-là son match à huis clos au Centre Bell – la Ligue nationale de hockey suspendra finalement sa saison quelques heures plus tard. Je devais assister à cette partie avec un ami, pour son anniversaire. J’ai encore les billets, intacts.
Flanqué d’un directeur national de la santé publique encore largement inconnu, le D r Horacio Arruda, François Legault sonne la fin de la récréation. Le premier ministre confirme que le virus SRAS-CoV-2 est entré dans la province. On dénombre alors 13 malades de la COVID-19 et une personne à l’hôpital.
C’est le début de la bataille la plus épique que le Québec ait jamais livrée.
Peu de choses sont plus complexes à combattre qu’une pandémie. Ce n’est pas l’affaire d’un gouvernement, mais d’une nation entière. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans, les peuples de la planète n’ont jamais affronté un défi aussi imprévisible.
Pour espérer endiguer la contagion, il faut mettre le système de santé sur le pied de guerre, assurer l’approvisionnement en équipements de protection individuelle, convaincre la population de changer ses habitudes – aplatir la courbe ! – sacrifier quelques droits et libertés sur l’autel du bien-être collectif et de la protection des plus vulnérables, se fier à une science en constante évolution, repousser les frontières de la recherche afin de développer des traitements, voire un vaccin… et, surtout, prendre des décisions en sachant que des erreurs seront inévitablement commises.
Ceux qui ont combattu des épidémies le savent : ça ne va jamais parfaitement bien. Dans la tourmente, les succès passent inaperçus et les défaites laissent des cicatrices.
Pourtant, celle-ci n’était pas totalement inattendue. Les spécialistes de la santé publique redoutaient un tel virus, très contagieux, imprévisible et relativement mortel, depuis des décennies. Dans l’immense cahier d’informations que reçoit tout nouveau ministre de la Santé du Québec à son entrée en poste, il y a une page qui le prévient qu’il pourrait devoir affronter une pandémie pendant son mandat. Elle apparaît loin dans le document, mais la note s’y trouve invariablement. « C’est dans la section “toutes autres tâches connexes” », lance, sourire en coin, l’ancien sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron, qui a passé la première vague aux commandes du réseau québécois.
Les épidémies ne sont pas des malheurs qui frappent des civilisations au hasard. « Toutes les sociétés produisent leurs propres vulnérabilités, que ce soit en raison de leur mode de vie ou de leurs priorités politiques », écrit le professeur d’histoire de la médecine à l’Université Yale, Frank M. Snowden, dans son livre Epidemics and Society: From the Black Death to the Present.
Le monde est plus interrelié que jamais, sillonné par des centaines de millions de personnes chaque année et strié d’interminables chaînes de production de biens et de services, allant de Guangzhou à Gaspé. La grande force de l’humanité, l’interconnexion sociale et économique des pays, est rapidement devenue notre plus importante faiblesse lors de l’assaut viral.
En quelques jours, le SRAS-CoV-2 est sorti de Chine, son foyer d’origine. En quelques semaines, il s’était répandu sur la planète. Soudain lancée dans une course contre la montre, chaque nation est devenue dépendante des mesures antivirus implantées dans le pays voisin. Et les régions insouciantes ou lentes à réagir ont été sévèrement punies par un virus qui ne pardonnait pas.
La planète, malgré les avertissements, était mal préparée à affronter un diable de cette nature. Les systèmes d’alerte ont fait défaut. L’adaptation a été difficile. Le Québec n’a pas fait exception.
C’est ce que je démontre dans ce livre, en m’appuyant sur une foule d’entrevues et de documents exclusifs. Pour débattre. Pour ne pas oublier. Et pour non seulement mettre en lumière des failles, mais aussi éclairer le travail de ceux qui ont posé des gestes et pris des décisions qui ont sauvé des vies.
On a décrit la COVID-19 comme la maladie de la solitude, celle qui nous éloigne les uns des autres – même si la générosité des Québécois a été au rendez-vous pendant les temps difficiles. Cet ouvrage rassemble les témoignages de ceux qui ont vécu cette crise de l’intérieur, pour ne pas qu’ils demeurent seuls avec leur histoire.
Pour ces personnes, le printemps 2020 a été le plus chaotique et le plus long de leur existence. Les bouleversements survenaient dans une suite presque ininterrompue, et pourtant, le temps semblait s’écouler lentement, si lentement ! On aurait dit que les événements d’hier s’étaient produits la semaine passée. Les jours duraient une éternité. C’est ce qui se produit lorsque les repères s’évanouissent.
« Il faut se donner le temps et l’espace pour exposer ce qui nous a happés, et y réfléchir », m’a dit la D re Joanne Liu, ancienne présidente de Médecins Sans Frontières, un organisme qui combat les épidémies depuis 25 ans partout dans le monde. Je souhaite que ce livre puisse contribuer à la réflexion.
Le 12 mars, à l’heure du midi, en poussant les grandes portes vitrées pour quitter les Studios MTL Grandé, dans le sud-ouest de l’île de Montréal, où notre émission était enregistrée, je me sentais nerveux. Ce n’est pourtant pas dans mes habitudes.
Mon rédacteur en chef de l’époque au magazine L’actualité , Charles Grandmont, venait de me texter que l’équipe basculait en télétravail le soir même, jusqu’à nouvel ordre. La rumeur voulait que les écoles et les services de garde fermeraient dès le lendemain – mes filles étaient respectivement âgées de quatre ans et de 14 mois à ce moment-là.
Il faisait froid dehors. Un mercure sous zéro. Le soleil perçait difficilement les nuages. J’étais, comme tout le monde, devant l’inconnu. J’avais la désagréable impression que cette aventure, individuelle et collective, ne serait pas comme les autres. Ce sentiment étrange d’être surplombé par une menace invisible et intangible, ni animale, ni humaine.


CHAPITRE 1
Contempler l’abîme
Saisi d’un grand vertige, Yves Ouellet, le plus haut fonctionnaire de l’État, décroche le téléphone et compose le numéro de René Dufresne, le sous-ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), qu’il côtoie depuis 25 ans au sein de la fonction publique. Lorsque celui-ci répond, le secrétaire général du gouvernement prend à peine le temps de le saluer.
« René, combien de temps on peut vivre au Québec en mangeant surtout du cochon, du poulet et des œufs ? » lui demande-t-il, inquiet, en cet après-midi du 13 mars 2020.
Depuis la veille, les rayons des épiceries sont pris d’assaut par les consommateurs, qui font des provisions de pâtes, de sauces, de farine et de boîtes de conserve en tout genre. Les tablettes se vident. Le papier de toilette est en rupture de stock – certains auront des réserves pour des mois !
L’épidémie de COVID-19 a forcé le premier ministre François Legault à annoncer une panoplie de restrictions le 12 mars : fin des rassemblements de plus de 250 personnes et quarantaine obligatoire pour les employés de l’État qui reviennent de voyage. Le Québec passe en « mode urgence ». Les écoles et les garderies ferment pour au moins deux semaines.
Partout sur la planète, les frontières se cadenassent les unes après les autres. Les espaces aériens ferment. Les avions sont cloués au sol. En Asie, puis en Europe, les usines ralentissent la cadence. Certaines interrompent leurs activités. Est-ce que la chaîne d’approvisionnement mondiale va tenir le coup ?
Face à des lendemains inconnus, bien des Québécois se ravitaillent à la hâte. Des agents de sécurité font leur apparition dans certains commerces, non pas pour assurer le respect des mesures sanitaires comme le lavage des mains – ça viendra plus tard – mais pour empêcher le vol et la pagaille. Au Costco de Laval, près de l’autoroute 440, les automobilistes qui veulent accéder au stationnement entravent la circulation sur plus d’un kilomètre. Des policiers sont appelés en renfort pour calmer les esprits à l’intérieur de l’entrepôt, plusieurs clients agressifs s’agitant dans les allées.
« C’était freakant ! » se souvient Stéphane Gobeil, 52 ans, conseiller spécial du premier ministre et son rédacteur de discours depuis 2016. La veille encore, il se moquait gentiment de sa conjointe, qui songeait à faire des réserves de papier de toilette. Le soir du 12 mars, lorsqu’elle revient de l’épicerie et lui parle des tablettes vides et de l’impossibilité d’acheter le nécessaire pour faire un simple spaghetti, il ne rit plus. « À ce rythme-là, on allait manquer de tout. Des gens qui n’avaient pas eu le temps de faire des réserves seraient mal pris. »
Dans son bureau en coin, au deuxième étage de l’édifice Honoré-Mercier, à deux pas de l’Assemblée nationale, Yves Ouellet a desserré sa cravate, roulé les manches de sa chemise d’un blanc immaculé et déposé son veston bleu sur le dossier de son fauteuil avant d’appeler René Dufresne. « Est-ce qu’on va manquer de nourriture ? l’interroge-t-il. On rit du papier de toilette, mais là, c’est autre chose. »
Au bout du fil, René Dufresne lance une boutade pour faire descendre la pression. « On peut tenir longtemps en mangeant du lard et des patates jaunes ! »
En réalité, l’état-major du MAPAQ est déstabilisé. « Personne n’était en contrôle. On n’a jamais rien vécu de pareil », me racontera René Dufresne. Il n’existe aucun manuel de l’autonomie alimentaire en temps de pandémie. Des plans d’urgence locaux – et temporaires – ont déjà été élaborés pour aider quelques régions du Québec qui seraient frappées par une catastrophe naturelle. Mais tout le Québec ? Rien de cette ampleur. « On partait d’une page blanche », dit-il.
Les fonctionnaires appréhendent particulièrement la réaction de l’imprévisible président américain d’alors, Donald Trump, qui pourrait décréter un état d’urgence nationale pour nourrir sa population, et ainsi empêcher l’exportation de certains produits, comme les fruits et légumes, vers le Canada. Il serait alors impossible de combler localement certains besoins en ce temps froid de l’année.
« J’ai eu peur, confie François Legault. J’ai essayé de rassurer la population, de lui dire la vérité, mais il y avait une large part d’incertitude. On est en hiver. Est-ce qu’on va encore pouvoir recevoir les fruits et légumes des pays chauds ? »
Le sous-ministre René Dufresne ne s’en cache pas. « On était inquiets », confirme-t-il. L’appel du secrétaire général ne l’a pas surpris.
La veille au matin, le 12 mars, à 7 h 30, Yves Ouellet, grand mandarin de l’État depuis l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec, en 2018, avait réuni le Forum des sous-ministres, soit le sommet de la pyramide administrative de l’État québécois, pour les prévenir des turbulences à venir. Le Forum est composé d’une trentaine de sous-ministres et des secrétaires généraux associés. « C’est notre dernière rencontre en personne, ensuite, ce sera au téléphone ou en visioconférence », leur annonce-t-il d’emblée une fois installé dans la grande salle où se tient normalement le conseil des ministres, au bout du corridor, au deuxième étage de l’édifice Honoré-Mercier. Il leur demande de limiter les sorties hors de chez eux. « On a besoin de vous en santé. »
Les hauts fonctionnaires, incluant René Dufresne, siègent dans des fauteuils au dossier surélevé d’un beige tirant sur le jaune, répartis autour d’une longue table en bois rectangulaire en forme de fer à cheval qui embrasse les contours de la pièce. Les grandes fenêtres sont voilées par des rideaux semi-transparents en tissu blanc qui tamisent le lever du jour. Après le mot d’ouverture, le sous-ministre à la Santé, Yvan Gendron, brosse le portrait de la situation sanitaire au Québec pendant quelques minutes.
Lorsque Yves Ouellet reprend la parole, c’est pour motiver ses troupes. « On vient de franchir un point de bascule important, leur dit-il. C’est officiel, l’Organisation mondiale de la Santé a confirmé la pandémie hier. Il faut être prêts, prendre les bonnes décisions et rester en avant de la parade. On s’est engagés pour servir le public. On n’a pas les salaires du secteur privé, on le sait tous. Mais tout le monde est ici parce qu’il veut faire une différence dans la vie des gens. C’est notre rendez-vous. Les prochains jours seront déterminants. »
Il marque une courte pause, le temps de balayer la salle du regard. Il connaît bien tout le monde assis devant lui, évoluant dans la machine étatique depuis 1991, principalement au ministère des Finances, au Conseil exécutif et au Secrétariat du Conseil du trésor, des endroits stratégiques qui ont beaucoup d’interactions avec les autres ministères.
Profil athlétique – il est amateur de course à pied – crâne rasé, yeux verts, Yves Ouellet a l’allure d’un pilote de chasse. Et ce matin, la fermeté du commandant en mission. « On n’a pas le droit à l’erreur, poursuit-il. Il faut mobiliser nos meilleures ressources, nos meilleures équipes. Les priorités doivent être claires : je ne veux rien entendre d’autre que la COVID. Soyez proches de votre monde, de vos partenaires, de votre clientèle. On a besoin de comprendre ce qui se passe sur le terrain. Je ne veux pas de surprises, on doit voir venir les choses. »
Ainsi, lorsque René Dufresne reçoit le coup de fil d’Yves Ouellet, le lendemain, à propos de l’approvisionnement alimentaire, il a déjà parlé à quelques personnes dans les associations de détaillants et à certains représentants de la chaîne logistique.
Yves Ouellet et René Dufresne font le tour des scénarios catastrophes. « Quand ça s’est mis à basculer, on ne savait pas jusqu’où ça irait », raconte Ouellet.
Au téléphone, les deux hommes s’échangent des informations à la vitesse d’une partie de ping-pong. « On a du lait en masse au Québec ? Parfait, on va tous boire du lait. Des œufs ? Parfait, on a en. Cochon, poulet, on peut fournir tout le monde ? Super. Patates ? Carottes ? OK. Qu’est-ce qui vient de l’étranger ? On va manquer de vitamine C ? Ouin, on va s’arranger ! » balance Yves Ouellet en rafale. Il est, comme tout le monde, un peu inquiet pour sa famille : il est le père d’une fille de 13 ans et d’un garçon de 11 ans.
La directrice adjointe du cabinet du premier ministre, Claude Laflamme, suit la situation de près avec Yves Ouellet. « Si tout plante, on fait quoi ? Est-ce que ça va être la famine ? Les États-Unis vont-ils empêcher les camions de passer la frontière ? Les prix vont-ils exploser ? Si oui, ça va être fou », raconte-t-elle.
Claude Laflamme est l’une des plus discrètes conseillères du premier ministre – la rencontre pour ce livre est la première qu’elle accorde à un journaliste – mais l’une des plus influentes. La femme de 52 ans, une petite brune énergique, figure parmi les rares personnes du cabinet auprès de qui le premier ministre insiste pour se faire appeler « François » en privé. Elle forme, avec Martin Koskinen – le directeur de cabinet, ami et confident de François Legault depuis des années –, le tandem de confiance du premier ministre.
François Legault n’accorde pas facilement sa confiance à ceux qui gravitent dans son entourage. Ses acolytes doivent faire leurs preuves et il n’hésite pas à les mettre au défi. Jeune avocate en droit des affaires au début des années 1990, Claude Laflamme a participé au décollage d’Air Transat avec François Legault, lorsque ce dernier dirigeait les destinées de la nouvelle compagnie aérienne. Le 13 mai 1993, quand le concurrent Nationair a déclaré faillite, le PDG Legault a demandé à son avocate de 25 ans de négocier avec lui le rachat en vitesse des appareils, jusqu’à tard dans la nuit, pendant que le service des ressources humaines embauchait les pilotes qui venaient de perdre leur emploi. Elle a passé ce test et les suivants.
Pendant les années qui suivent, François Legault multiplie les appels du pied pour que Claude Laflamme fasse le saut en politique, comme conseillère ou candidate. Elle refuse systématiquement, préférant mener sa carrière dans plusieurs entreprises après l’aventure d’Air Transat, notamment chez Astral Media et Attraction Media.
En octobre 2018, après une rencontre avec Martin Koskinen, elle se laisse finalement convaincre que son ami et nouveau premier ministre a besoin de son aplomb et de ses talents de négociatrice au cabinet. Depuis, lors de chaque réunion, Martin Koskinen s’assoit invariablement à la gauche de Legault et Claude Laflamme, à sa droite. Lorsque je lui mentionne, sourire en coin, qu’en réalité, étant donné sa position autour de la table, c’est elle le véritable bras droit du premier ministre, elle éclate de rire : « Non, c’est Martin. Mais on se complète bien. Il est le stratège, je suis plus dans les opérations. »
Il n’est donc pas étonnant qu’elle se retrouve au cœur de la tourmente durant les premiers jours de la crise. En cette deuxième semaine de mars, Claude Laflamme fait des allers-retours entre son bureau et celui d’Yves Ouellet afin de s’assurer que certains piliers de la société, comme l’approvisionnement des supermarchés, peuvent encaisser le choc. « Le 13 mars avait des airs d’apocalypse. Il y avait toutes sortes de rumeurs. On a vraiment eu peur que ça dérape. L’humain est comme ça. On voit le pire. On va à l’extrême. On était en mode urgence », relate-t-elle.
René Dufresne rassurera finalement Claude Laflamme et Yves Ouellet. « On va tenir le coup », leur dit-il, et ce, même si les produits importés cessent d’être distribués. « On n’aura pas de citrons, d’oranges ou d’avocats, mais on a autre chose pour nourrir la population. Il n’y aura pas de famine. » Le Québec, précise-t-il, est autonome à hauteur de 51 % de son assiette de consommation alimentaire.
Dans les jours suivants, le sous-ministre au MAPAQ communiquera régulièrement avec son homologue fédéral, Chris Forbes, à Agriculture Canada, pour s’assurer que le gouvernement Trudeau négocie le passage des denrées alimentaires avec l’administration Trump, advenant la fermeture de la frontière canado-américaine. « Ottawa était très conscient des risques et de l’enjeu », affirme René Dufresne.
Pendant ce temps, Yves Ouellet s’enquiert des réserves de certains médicaments, dont plusieurs composantes essentielles arrivent par avion de l’Inde, de la Chine et de l’Europe, souvent dans le ventre des avions commerciaux… de moins en moins nombreux dans les airs.
« Est-ce que j’ai des diabétiques qui ne pourront plus se piquer ? Est-ce que j’ai des dialyses qui ne pourront plus se faire ? Où sont nos fournisseurs dans la filiale pharmaceutique ? Peuvent-ils livrer ? » demande-t-il à son sous-ministre de l’Économie et de l’Innovation, David Bahan.
Pour éviter une pénurie, la sous-ministre adjointe au ministère de la Santé, Lucie Opatrny, émet rapidement une directive qui interdit aux pharmaciens de renouveler les ordonnances des Québécois pour plus de 30 jours.
Après vérifications auprès de l’industrie pharmaceutique, il semble que l’approvisionnement se poursuivra pour la vaste majorité des médicaments, mais il n’est pas impossible que le gouvernement doive affréter des avions pour aller chercher quelques produits très spécialisés si le transport aérien commercial cesse complètement dans les prochains jours.
Le soulagement d’Yves Ouellet est de courte durée. « Les avions ! » lâche-t-il, avant de recomposer le numéro du sous-ministre David Bahan. « À quoi ressemblent nos réserves de carburant ? » Le kérosène, utilisé dans les avions, est toujours stocké en moins grande quantité que l’essence. « Si j’ai besoin d’avions pour aller à l’étranger chercher des médicaments ou des équipements de protection individuelle pour les travailleurs de la santé, est-ce que je vais pouvoir les faire décoller ? »
Si la production, le raffinage et le transport du pétrole sont perturbés par la pandémie, combien de temps le Québec peut-il tenir ?
Les nouvelles ne sont pas bonnes. La marge de manœuvre est mince.
Pour des raisons stratégiques et de sécurité nationale, Yves Ouellet refusera de me révéler exactement l’autonomie du Québec en matière de carburant. « Si on a vraiment une coupure d’approvisionnement, ça se compte en jours, quelques semaines, tout au plus. Certains produits sont plus spécialisés, comme le propane et le kérosène, alors c’est plus court. » Il consentira à me donner une fenêtre : entre 8 et 20 jours.
Au cours des jours suivants, la consommation de pétrole chutera drastiquement au Québec, conséquence du télétravail, du confinement et d’une économie au ralenti, de sorte que l’appréhension d’une pénurie de carburant s’évaporera rapidement. La production et la distribution de carburant se poursuivront, ce qui permettra au premier ministre de rassurer la population au moment où des files commencent à se former à certaines stations-service, à la mi-mars.
Des avions seront nolisés par le gouvernement pour récupérer des masques, des gants et des blouses en Chine et au Mexique pour les travailleurs de la santé, mais de telles opérations ne seront pas nécessaires pour les médicaments, l’approvisionnement demeurant suffisant.
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Au sommet de l’État, on passe rapidement de la précarité de la chaîne logistique mondiale à celle des télécommunications. « Ç’a été une surprise, notre deuxième grand stress », raconte Yves Ouellet.
Dans la semaine du 16 mars, 1,8 million de Québécois passent brusquement en télétravail forcé – 40 % des 4,4 millions de personnes qui composent la population active. Les étudiants doivent également se brancher pour suivre leurs cours à distance. Les conférences téléphoniques et les rendez-vous par Teams, Zoom, FaceTime ou Google Hangouts avec les collègues, les enseignants et les amis deviennent la nouvelle routine qui remplace celle du métro, boulot, dodo.
Submergés par la demande, les réseaux cellulaires et les bandes passantes Internet des Bell, Vidéotron, Rogers, Telus et Cogeco sont saturés. Des appels téléphoniques n’aboutissent pas. « On se donnait deux ou trois numéros de téléphone, chacun d’un fournisseur différent, parce que le premier ne fonctionnait pas toujours », se souvient Yves Ouellet.
Dans les villes à forte densité de population comme Montréal, Québec, Laval ou Longueuil, les images figent ou s’embrouillent en pleine réunion. Les sous-ministres reçoivent le mot d’ordre d’éviter les réunions à heure fixe. Il valait mieux planifier une rencontre virtuelle à 14 h 17 qu’à 14 h, par exemple. « Les réseaux étaient moins embouteillés », raconte Yves Ouellet.
Le Québec moderne est dépendant de réseaux performants. La société numérique a pris le dessus depuis deux décennies. C’est encore plus vrai en pleine pandémie, quand les autorités exigent des citoyens qu’ils restent à la maison et travaillent ou étudient à distance.
Dans la cellule de crise du gouvernement, la préoccupation grandit. Des citoyens se plaignent de ne pas être en mesure de rejoindre la ligne Info-Santé, le 811, en raison des pannes du réseau. À cette période, cette ligne téléphonique est la seule porte d’entrée des Québécois pour obtenir un rendez-vous afin de se faire dépister pour la COVID-19.
Le gouvernement demande aux entreprises de télécommunications de prioriser la ligne 811, et les services de police et d’incendie. « On parlait avec Bell, Rogers et les autres, et tout le monde était nerveux, raconte Yves Ouellet. On se faisait dire “On est au maximum, les réseaux sont pleins !” Je leur disais : on a besoin de plus ! Il y a Hydro-Québec, il y a nos entreprises de livraison de matériel médical, il y a notre réseau de la santé… Ils doivent pouvoir communiquer ! »
En milieu de semaine, Yves Ouellet explique à Claude Laflamme qu’il est possible que le réseau québécois de télécommunications s’effondre. Il doit remettre aux entreprises de télécoms une liste de numéros de téléphone essentiels qui doivent être accessibles en tout temps, advenant que les opérateurs doivent procéder à du délestage pour éviter des pannes majeures. Il établira les numéros essentiels de la haute fonction publique, notamment ceux d’Horacio Arruda, d’Yvan Gendron et le sien. Il demande ensuite à Claude Laflamme de statuer sur la liste d’urgence des conseillers du premier ministre – ce dernier y figure évidemment, tout en haut.
Elle revient avec une feuille noircie de 25 noms. « C’est trop », tranche Yves Ouellet. Claude Laflamme repart dans son bureau et révise la liste. « Je descendais les noms de la cellule de crise un par un ! “OK, lui, oui. OK pour elle. Pas lui, pas lui…” Il fallait qu’il y en ait le moins possible. »
La directrice adjointe du cabinet remet une « liste restreinte » d’environ 15 noms. Après consultations avec les entreprises de télécoms, Ouellet resurgit dans le bureau de Claude Laflamme.
« J’ai besoin de seulement six noms », lui dit-il. Elle écarquille les yeux. « Mon Dieu, c’est vraiment la catastrophe ! »
Elle couchera finalement sept noms sur papier : le sien, ceux de Martin Koskinen, Stéphane Gobeil, Pascal Mailhot (directeur de la planification stratégique), Benjamin Bélair (responsable des dossiers santé), Manuel Dionne (directeur des relations avec les médias) et Guillaume Simard-Leduc (directeur des communications). Le sommet de la pyramide du pouvoir gouvernemental.
« J’avais peur que la liste vienne aux oreilles de mes collègues de la cellule de crise, et qu’ils soient fâchés de ne pas être “essentiels” ! explique Claude Laflamme en souriant. On avait besoin de tout le monde. Ce n’est pas vrai qu’on peut gérer un gouvernement à six ou sept. »
Quelques jours plus tard, après un effort énergique des entreprises de télécommunications pour augmenter la capacité de leurs réseaux, la congestion numérique diminue, et les craintes d’une rupture totale des services disparaissent.
« Les gens ne savent pas à quel point la capacité de la bande passante du Québec a été mise à rude épreuve, affirme Yves Ouellet. Il n’aurait pas fallu que ça s’effondre. Toute la société a besoin de communiquer de nos jours. On tient ça pour acquis. »
C’est également vrai pour l’approvisionnement en nourriture, en médicaments, en essence… En temps normal, dans nos sociétés riches et occidentales, toute la chaîne, de la production jusqu’aux commerces, s’imbrique sans susciter la moindre inquiétude. Tout est à portée de main et d’envie.
Le matin, le plus haut fonctionnaire du Québec gérait la crise sanitaire avec le premier ministre et ses conseillers, et l’après-midi, il tentait d’éviter que des pans entiers de la société ne cèdent sous le poids de la crise naissante. « J’ai réalisé que la société ne tient pas à grand-chose », me dira Yves Ouellet.
La même réflexion a traversé l’esprit de Claude Laflamme. Les premiers soirs de la crise, en quittant l’édifice Honoré-Mercier tard après le souper, la directrice adjointe du cabinet du premier ministre se promenait longuement dans le froid du Vieux-Québec pour décompresser jusqu’à son appartement de la rue D’Auteuil – son conjoint et ses fils de 18 et 20 ans étaient demeurés dans la maison familiale, à Montréal. Les rues de pavé inégal étaient désertes. De temps en temps, un chat se faufilait sous la lueur d’un lampadaire. « Il y avait un relent de fin du monde », dit-elle.
Comment en étions-nous arrivés là ?
Pourquoi les disjoncteurs qui devaient court-circuiter l’épidémie, l’empêcher de se répandre, n’ont-ils pas fonctionné ?


JANVIER


CHAPITRE 2
L’alerte
Le SRAS-CoV-2 apparaît sur l’écran radar de la Direction générale de la santé publique du Québec le dimanche 12 janvier 2020, lorsque l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rend publique la séquence génomique de ce virus qui frappe la ville de Wuhan, en Chine.
Les épidémiologistes et infectiologues comprennent rapidement ce que la découverte signifie : aucun vaccin ni remède à ce virus n’existe.
« Quand j’ai vu la contagion communautaire en Chine, je me suis dit : “Oh là là ! Si ça sort de là, c’est clair que ça va arriver ici et qu’on va être dans le trouble” », témoigne le D r Horacio Arruda, directeur national de la santé publique du Québec depuis 2012.
Le lendemain, 13 janvier, la COVID-19 était détectée pour la première fois à l’extérieur de la Chine, à Bangkok, en Thaïlande.
Le virus avait pris de l’avance. Plusieurs semaines d’avance.
• •
Dans sa maison de Cobble Hill, à Brooklyn, New York, la D re Marjorie Pollack vient de sortir de table en ce lundi 30 décembre 2019, vers 20 h 30, et s’apprête à visionner un film avec son conjoint lorsque son téléphone affiche un courriel intrigant : un contact à Taïwan, actif sur le réseau social chinois Weibo, lui a fait suivre une capture d’écran qui y circule depuis quelques heures.
On y voit une note de la Commission sanitaire municipale de Wuhan, épinglée sur le babillard d’un hôpital, qui prévient les médecins et les infirmières qu’une « pneumonie virale d’origine inconnue » circule. « Avez-vous vu ça ? Avez-vous plus de détails ? » écrit cette personne à la D re Pollack.
L’estomac de l’épidémiologiste se noue. « C’était un air de déjà-vu. » Une pneumonie d’origine inconnue, ça évoquait immédiatement l’épisode du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) de 2003. « Les gens disent qu’il ne faut pas se fier à notre instinct, mais l’instinct, c’est la première ligne de défense de l’humain », me racontera la D re Pollack de sa voix douce et posée. Avec ses cheveux poivre et sel, elle a toutes les allures d’une sympathique grand-mère à l’œil vif… une grand-mère qui, deux jours avant le Nouvel An, préfère la traque des maladies infectieuses à la confection de gâteaux.
En trois décennies, Marjorie Pollack a parcouru une cinquantaine de pays au service de l’OMS et des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies infectieuses (CDC) des États-Unis. Elle a travaillé pour différents hôpitaux et départements de santé publique. Depuis plusieurs années, à temps partiel, elle est éditrice adjointe de ProMed – qui signifie « Program for Monitoring Emerging Diseases » – un site Internet sans but lucratif fondé en 1994 et géré par la Société internationale des maladies infectieuses, qui alimente les connaissances des professionnels de la santé sur les maladies émergentes.
La D re Pollack n’écoutera jamais son film.
Quelques secondes après avoir pris connaissance du courriel, Marjorie Pollack s’enferme dans son bureau à la maison et alerte les contributeurs de ProMed : une cinquantaine de bénévoles composés de médecins, de chercheurs et d’experts en virus œuvrant dans plusieurs pays. Il faut authentifier cette photo épinglée au mur d’un hôpital chinois, et vite ! « On ne publie rien tant qu’on n’a pas la confirmation par une source fiable, c’est pour ça que les gens nous font confiance », indique Marjorie Pollack.
Or, la Chine est une région délicate pour les experts en santé publique. La photo pourrait être un canular ou avoir été trafiquée par des opposants politiques afin de mettre le régime autoritaire dans l’embarras. « Il nous fallait une deuxième source », explique-t-elle.
L’épidémiologiste fait une tournée des organisations spécialisées dans la détection précoce des nouvelles maladies infectieuses, notamment les CDC aux États-Unis, HealthMap – un programme d’intelligence artificielle de l’Hôpital pour enfants de Boston – et le Réseau mondial d’information en santé publique, une division de l’Agence de la santé publique du Canada – mieux connu sous son acronyme anglais GPHIN, pour Global Health Public Intelligence Network.
Silence radio. Rien.
Marjorie Pollack trouve ce mutisme surprenant, mais elle n’a pas le temps d’y réfléchir davantage. « J’avais le pressentiment qu’on pourrait être dans le pétrin, parce que les virus respiratoires sont de sales bestioles pour l’humain », dit-elle, sans toutefois se douter que l’humanité s’apprête à affronter sa pire crise sanitaire depuis la grippe espagnole, un siècle auparavant.
Et sans pouvoir seulement imaginer que trois mois plus tard, New York, sa ville, à 12 000 kilomètres de Wuhan, sera quadrillée d’ambulances, sirènes hurlantes toute la journée, qui amèneront les malades vers des centres hospitaliers déjà débordés. Que l’armée mobilisera un navire-hôpital, le Comfort , amarré à la jetée 90 (Pier 90) en bordure de Manhattan, sur la rivière Hudson, au cœur de la métropole américaine. Que des camions réfrigérés garés aux portes des hôpitaux recevront les corps que les morgues ne peuvent plus entasser. Et qu’en avril, 25 victimes de la COVID-19 par jour, non réclamées, seront enterrées sans cérémonie dans une fosse commune sur Hart Island, une île au nord-est du Bronx.
Un peu plus de deux heures après avoir reçu le courriel, en cette soirée froide de décembre, Marjorie Pollack parvient à faire authentifier la note grâce à un journaliste de confiance du China Business News , qui a validé l’information auprès de la Commission sanitaire municipale de Wuhan – c’est le matin en Chine. Elle publie alors un article urgent – classé 4 sur 5 à l’échelle du danger – qui porte le titre : « Undiagnosed Pneumonia – China (Hubei): Request for information ».
Il est 23 h 59 en ce 30 décembre 2019 quand l’alerte est envoyée à quelque 83 000 professionnels de la santé abonnés à ProMed partout dans le monde.
Il s’agit de la première mention du SRAS-CoV-2 hors de Chine. La première sonnette d’alarme qui résonne en Occident.
Dans sa note, ProMed relaie l’avertissement de la Commission sanitaire municipale de Wuhan, qui dit avoir reçu des signalements en provenance de plusieurs hôpitaux et cliniques de la ville concernant une pneumonie contagieuse d’origine inconnue. « Toutes les institutions ont reçu l’ordre de renforcer la première ligne aux urgences, de ne refuser aucun patient qui se présente avec des troubles respiratoires et d’augmenter les capacités aux soins intensifs, de préparer des ventilateurs et de prévenir le service des maladies infectieuses », peut-on lire dans la note chinoise.
Le document ajoute : « Après un traitement aux antibiotiques administré pendant trois à cinq jours, la condition des patients ne présente aucune amélioration significative. »
Les autorités ont dans leur collimateur un marché public très animé, le Huanan China Seafood Market, où des animaux sauvages sont notamment vendus. « Les uns après les autres, les patients ont un lien avec ce marché », peut-on lire dans la note de la Commission sanitaire municipale de Wuhan destinée aux hôpitaux. L’endroit est toutefois encore en activité – il ne fermera que le 1 er janvier 2020.
On comprendra des mois plus tard que ce marché a vraisemblablement servi d’accélérateur à l’épidémie, puisque les deux tiers des premiers patients hospitalisés semblent pouvoir être associés, directement ou indirectement, avec cet endroit bondé. Toutefois, le virus avait probablement muté des semaines ou même des mois auparavant, faisant le saut de l’animal à l’humain incognito, avant de se propager discrètement.
Le lendemain matin, le 31 décembre 2019, les bonzes de l’OMS au quartier général de l’organisation, à Genève, prennent connaissance de l’article de ProMed et demandent au bureau de l’OMS en Chine de vérifier ce qui se passe à Wuhan. Aucun avis public de l’OMS ne sera émis avant le 4 janvier 2020.
La Commission sanitaire municipale de Wuhan publie son premier communiqué de presse le 31 décembre 2019 : on compte au moins 27 patients touchés par ce nouveau pathogène inconnu, et aucun décès. Une forte sous-estimation de la puissance de l’épidémie naissante. En fait, une fois que les autorités chinoises auront recensé tous les cas, des semaines plus tard, le compteur réel en date du 31 décembre indiquera plutôt 381 cas.


CHAPITRE 3
Le silence canadien… et américain
En ce matin du 31 décembre 2019, en arrivant à l’Agence de la santé publique du Canada, un banal édifice vitré de quatre étages situé à Nepean, en banlieue d’Ottawa, les quelques épidémiologistes et médecins au boulot malgré le temps des Fêtes découvrent l’alerte de ProMed dans leur messagerie électronique. La surprise est totale.
La douzaine de spécialistes canadiens en détection précoce des maladies contagieuses qui forment l’équipe du Réseau mondial d’information en santé publique (RMISP) – GPHIN en anglais – n’ont détecté aucun indice de ce qui se tramait depuis des jours, voire des semaines, à Wuhan.
C’est inhabituel, mais pas complètement inattendu, soutient l’épidémiologiste américaine Marjorie Pollack, éditrice adjointe de ProMed. « Je travaille avec les gens de GPHIN depuis longtemps. J’en connais plusieurs personnellement. Ils sont très bons. Mais je sais aussi qu’ils ont des défis importants à l’interne, au Canada, depuis plusieurs mois », explique-t-elle, sans vouloir entrer dans les détails du bras de fer qui se joue entre les scientifiques et la direction de l’Agence de la santé publique du Canada depuis l’automne 2018… et qui entraînera des conséquences importantes lors des premiers jours de l’épidémie.
Malgré son nom à connotation internationale, le RMISP est une unité entièrement rattachée à l’Agence de la santé publique du Canada. Le RMISP a été créé à la fin des années 1990, d’abord à titre expérimental, puis renforcé en 2005 à la suite de l’épisode du SRAS de 2003. L’unité d’élite canadienne a été mise sur pied pour éviter que les pays soient désarçonnés par l’apparition d’un nouveau virus mortel. Elle remplit la fonction de « détecteur de fumée » de possibles foyers pandémiques.
« On ne peut tout simplement pas faire confiance aux gouvernements pour nous prévenir assez rapidement de l’éclosion d’une épidémie sur leur territoire », tranche l’épidémiologiste Kamran Khan, qui pratique la médecine à l’hôpital St. Michael de Toronto.
S’il n’a jamais travaillé au RMISP, Kamran Khan en connaît toutefois très bien les rouages, puisqu’il est lui aussi un spécialiste de la détection rapide des maladies infectieuses. En 2013, il a fondé l’entreprise BlueDot, qui émet non seulement des alertes de nouveaux virus à ses clients dans le monde, mais qui peut également, grâce aux bases de données et à l’intelligence artificielle, prévoir dans quelles régions de la planète une épidémie est le plus susceptible de se répandre.
Certains pays ont un système de santé trop faible, ou des fonctionnaires lents et parfois pas suffisamment compétents pour transmettre l’information à l’OMS, explique Kamran Khan. Certains régimes, pour des raisons politiques ou économiques, préfèrent taire une éclosion pendant des jours, des semaines ou même des mois.
D’où l’utilité du RMISP, qui permet de signaler rapidement un risque afin que les pays aient davantage de temps pour instaurer des mesures préventives : prise de température corporelle aux aéroports, fermeture des frontières, si nécessaire, mise en quarantaine des voyageurs, achat d’équipements de protection individuelle pour le personnel de la santé, acquisition de ventilateurs mécaniques ou d’antiviraux, etc.
Au fil des ans, les scientifiques canadiens du RMISP ont prouvé leur efficacité, au point de devenir, pour 85 pays, la source principale d’alertes précoces sur les maladies infectieuses émergentes. L’OMS estime qu’en temps normal, près de 20 % des nouveaux signalements de virus dans le monde chaque année sont le fruit du travail de cette unité canadienne.
Les experts du RMISP utilisent un algorithme qui analyse des entrées en provenance de 7 000 sources d’information par jour, dans plusieurs langues – articles de journaux, reportages télé ou radio, lettres médicales, blogues spécialisés, avertissements publics, réseaux sociaux, etc. – à la recherche d’anomalies qui révéleraient une éclosion quelque part sur la planète. Le programme détecte quelques pistes quotidiennes à examiner par les épidémiologistes, chercheurs et virologues du Réseau
Par exemple, en 1998, les analystes de cette unité ont rapporté qu’une entreprise pharmaceutique chinoise vendait une quantité record d’antiviraux dans une région, sans raison apparente. Il s’agira de la première apparition du SRAS en Chine.
Le 13 septembre 2005, le RMISP découvre, dans une petite municipalité de l’Iran, un avis local qui demande aux villageois de signaler la présence d’oiseaux morts. Même si la raison n’est pas spécifiée, les analystes canadiens se rendent compte dans les jours qui suivent que les cliniques locales rapportent des symptômes pouvant être associés à une grippe aviaire, la A/H5N1. L’Iran attendra six mois, c’est-à-dire jusqu’au 14 février 2006, avant de confirmer l’information publiquement.
Au printemps 2009, c’est la vente en grande quantité de javellisant dans les magasins situés près de Veracruz, au Mexique, qui met le RMISP sur les traces d’une fièvre qui sera bientôt connue sous le nom de H1N1… et qui fera trembler la planète. L’alerte canadienne permettra à l’OMS de poser des questions aux autorités mexicaines à propos de ce nouveau virus.
Un abattage massif et soudain dans une région du globe qui fait bondir le prix du bétail, la vente d’antiviraux dans un pays qui ne devrait pas être aux prises avec l’influenza à ce moment de l’année, la mise en quarantaine des patients d’une petite clinique d’un village reculé… Tous les indices pouvant signaler l’émergence d’une maladie infectieuse sont analysés par le RMISP, qui alerte ensuite les autorités mondiales et suit l’évolution de la situation dans les semaines suivantes. L’objectif consiste à signaler les éclosions qui méritent une attention immédiate. Une évaluation du risque est systématiquement réalisée.
Or, le SRAS-CoV-2 est passé complètement sous le radar de l’Agence de la santé publique du Canada à la fin du mois de décembre 2019, alors que le virus circulait probablement depuis plusieurs jours, voire des semaines.
Des études subséquentes démontreront, en analysant des échantillons de grippes prélevés sur des patients en décembre 2019, mais aussi en inspectant les eaux usées de certaines villes pour y déceler le virus, notamment Milan et Turin, que plusieurs porteurs de la maladie voyageaient déjà en Asie et en Europe depuis la mi-décembre.
Ce n’est que le 9 janvier 2020 que l’Agence de la santé publique du Canada émet son premier avis destiné aux médecins et aux experts en santé publique du pays concernant l’apparition du nouveau coronavirus en Chine, soit 10 jours après avoir reçu l’alerte de ProMed.
L’équipe du RMISP, victime des changements de priorités de la direction de l’Agence de la santé publique du Canada, n’a pas été en mesure de sonner l’alarme plus tôt.
Malgré son budget anémique de 2,8 millions de dollars par année, le RMISP a vu son rôle remis en question par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, en 2014. Aucune pandémie n’ayant touché le Canada depuis des années, les cadres en provenance d’autres ministères venus diriger l’Agence de la santé publique du Canada se demandent alors si la douzaine de scientifiques au service du RMISP ne seraient pas plus utiles à d’autres tâches. Les gestionnaires prennent le pas sur les scientifiques. « Leur travail est devenu moins valorisé », explique une source au sein du gouvernement fédéral, qui a requis l’anonymat parce qu’elle n’a pas l’autorisation de parler publiquement.
À l’époque, le directeur général de l’Association canadienne de la santé publique, Ian Culbert, s’était opposé publiquement à la perte d’influence des scientifiques au profit des technocrates, affirmant que « les priorités nationales en matière de santé publique doivent passer avant les priorités administratives ».
Un changement de gouvernement en 2015 n’y a rien changé. À l’automne 2018, les médecins et épidémiologistes du RMISP se font assigner des tâches supplémentaires : en plus d’avoir à garder un œil sur les éclosions dangereuses dans le monde, ils doivent également s’occuper de certains phénomènes de santé publique au Canada, comme le vapotage chez les jeunes ou les maladies transmissibles sexuellement dans le nord du pays. Les scientifiques ne peuvent plus émettre d’alerte internationale sans que plusieurs cadres de l’Agence de la santé publique du Canada approuvent la notification à l’avance. Ce qui prenait 15 ou 30 minutes avant d’être rendu public, au bénéfice de la planète, prend dorénavant des heures, voire des jours.
Un système moins efficace, mais qui continue tout de même de fonctionner… jusqu’au 24 mai 2019. Sept mois avant l’apparition du SRAS-CoV-2 en Chine, le RMISP émet sa dernière alerte : la mort suspecte de deux personnes en Ouganda.
Puis, le silence s’installe.
Selon The Globe and Mai l 1 , le RMISP a émis pas moins de 1 587 alertes entre janvier 2009 et mai 2019 – trois par semaine, en moyenne. Puis, tout cesse. Les pays et les vigiles privées, comme ProMed ou BlueDot, ne reçoivent plus d’alerte de la part de l’Agence de la santé publique du Canada.
Le matin du 31 décembre 2019, après la découverte du courriel de ProMed, les épidémiologistes du RMISP n’ont pas la permission de leurs supérieurs d’émettre une alerte mondiale et de devenir les yeux de la planète pour suivre l’évolution rapide de la situation. Ils émettront des avis internes, destinés aux patrons de l’Agence de la santé publique du Canada, mais aucune notification internationale qui viendrait étoffer la découverte de Marjorie Pollack et de son équipe.
Les alertes mondiales ne reprendront qu’après 400 jours d’interruption, soit le 6 août 2020 en soirée, après les révélations du Globe and Mail , dont le journaliste Grant Robertson a enquêté sur les dysfonctionnements du RMISP 2 .
Pourquoi l’unité d’élite canadienne en détection des nouvelles maladies infectieuses était-elle en panne au moment où la planète en avait le plus besoin en 100 ans ?
Une source fédérale m’a mentionné le peu d’intérêt de l’équipe du RMISP à émettre des avis qui prennent des heures ou des jours à être approuvés, la rapidité étant le nerf de la guerre dans le domaine de la détection des virus. Une autre source affirme que les spécialistes du RMISP étant maintenant affairés à d’autres tâches connexes, leur efficacité s’en trouvait diminuée, au point qu’ils ont préféré fermer boutique plutôt que d’accomplir le travail à moitié.
La ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, a dit ignorer que le RMISP avait cessé de fonctionner normalement au printemps 2019. Elle a déclenché une enquête interne en septembre 2020 pour éclaircir la situation – les résultats sont attendus au printemps 2021.
Au conseil des ministres, personne n’était davantage au courant des tensions qui régnaient à l’interne entre les scientifiques du RMISP et les cadres de l’Agence de la santé publique du Canada, ni du fait que les alertes avaient cessé. « On était dans le noir », lâche la ministre Mélanie Joly, qui siège au comité spécial du cabinet sur la COVID-19 depuis sa création, le 3 mars 2020.
Lors d’un entretien pour ce livre, le sous-administrateur en chef de la santé publique du Canada, le D r Howard Njoo, a refusé d’expliquer les lacunes au RMISP, préférant attendre les résultats de l’enquête interne exigée par la ministre Hajdu.
Le D r Howard Njoo confirme toutefois que le RMISP a bel et bien cessé d’émettre des alertes internationales pendant un certain temps, et que l’Agence de la santé publique du Canada a appris l’apparition du SRAS-CoV-2 grâce à ProMed. « L’important est de l’avoir su par un moyen ou un autre », soutient-il.
Est-ce que détecter le virus une, deux ou même trois semaines plus tôt aurait aidé le Canada ou la planète à mieux se préparer ? « Je ne veux pas faire trop d’hypothèses, mais je ne suis pas certain que cela aurait fait une grande différence, juge Howard Njoo. Nous n’aurions pas fermé les frontières plus vite, nous n’aurions pas su davantage que les asymptomatiques peuvent transmettre la maladie… »
Il est toutefois permis de se demander si certains pays dans le monde auraient pu commander des masques, des gants, des blouses et des visières plus rapidement et en plus grande quantité si la nature de l’épidémie naissante avait été déterminée plus tôt, puisque ce type de matériel prend du temps à être acheminé. Des fournisseurs d’équipements médicaux auraient-ils augmenté leur cadence de production, par exemple pour assembler des respirateurs artificiels, qui ont manqué à New York et dans certaines régions d’Europe ?
Certains pays, notamment en Afrique et en Amérique latine, se fient habituellement à l’efficacité et à la compétence du RMISP pour naviguer dans l’abondance d’informations qui émergent lors d’éclosions majeures d’une maladie infectieuse. L’expertise critique de l’organisme les aide à prendre des décisions éclairées et rapides. Une avenue qui s’est révélée inaccessible dans les premiers mois de 2020.
Même à Ottawa, au conseil des ministres, on se demande si la moins grande efficacité du RMISP au début de l’épidémie a pu nuire à la capacité de synthèse de l’information au gouvernement. « Est-ce qu’on avait moins de chances de détecter l’information cruciale, le game changer , dans tout le bruit international ? C’est une question qu’on se pose », explique une source fédérale qui a demandé à ne pas être identifiée parce qu’elle n’a pas la permission de parler publiquement.
L’ancienne présidente de Médecins sans Frontières, Joanne Liu, qui a combattu des épidémies partout sur la planète depuis 25 ans – notamment le mortel virus Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014 et 2015 – a participé à plusieurs simulations de pandémie à l’Organisation des Nations Unies et à l’OMS au fil des ans. « Ça fait des années qu’on prédit une pandémie dans les grands forums médicaux, dit-elle. Ça fait des années qu’on dit qu’il faut se préparer. On attendait ce moment-là. »
Et pourtant, le monde n’était pas prêt. Et dans tous les scénarios, une composante a été négligée : l’approvisionnement en équipements de protection individuelle (EPI) pour les travailleurs de la santé. « On a été un peu bêtes, je l’avoue, affirme Joanne Liu. On y a pensé, mais on ne l’a pas bien prévu. À quoi ressemblera la Terre quand tout le monde va avoir besoin de masques N95 en même temps ? Quand le monde entier va vouloir des ventilateurs, de quoi aura l’air le marché ? Est-ce qu’on va être capables de répondre à la demande ? »
Le savoir plus tôt aurait certainement aidé les gouvernements.
Le silence du RMISP canadien n’est toutefois pas la seule valve de sécurité ayant fait défaut durant les premiers jours de l’éclosion en Chine. Un autre système d’alerte normalement très performant a également été pris par surprise : celui des États-Unis.
• •
En revenant de ses vacances du temps des Fêtes dans la première semaine de janvier, le D r Howard Njoo prend connaissance des bribes d’informations qui circulent au sujet d’un nouveau virus apparu à Wuhan. L’OMS a demandé des précisions au gouvernement chinois et attend des réponses. La séquence génomique du pathogène n’est pas encore décortiquée.
Un matin, Njoo appelle à Atlanta pour parler à son homologue américain des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies infectieuses (CDC), le chef médical Mitch Wolf. Or, les CDC sont tout aussi dans l’ignorance que l’Agence de la santé publique du Canada.
« Je lui ai demandé s’il avait plus de détails que moi sur ce mystérieux virus. On se grattait la tête. On a comparé quelques notes et on a convenu que cette pneumonie virale était probablement causée par un coronavirus », raconte Howard Njoo.
Les décisions de l’administration Trump ont contribué à ces premiers tâtonnements à l’aveugle.
En 2009, l’ancien président américain Barack Obama avait réussi à convaincre le régime chinois de participer au programme Predict, mené par l’Agence de développement international des États-Unis (USAID) dans 31 pays. Ce projet vise à détecter rapidement les foyers d’infections, comme le fait le RMISP canadien, mais plutôt que de miser sur l’intelligence artificielle et les sources ouvertes d’informations, Predict déploie des spécialistes sur le terrain, dans plusieurs régions à risque de la planète – surtout en Asie et en Afrique.
Étant donné que 75 % des nouveaux virus qui affectent les humains proviennent d’abord des animaux, souvent sauvages, comme les rats, les chauves-souris, les primates ou même les pangolins, USAID concentre ses activités dans les zones chaudes, où les bêtes sont en contact plus étroit avec les humains. La Chine est dans le viseur du programme Predict en raison de son urbanisation galopante : dans la première décennie du 21 e siècle, pas moins de 200 millions de Chinois ont quitté la campagne pour s’établir en ville, souvent dans des conditions difficiles, multipliant les risques d’infection et de propagation d’une épidémie.
Mais lors de son arrivée au pouvoir en janvier 2017, le président américain Donald Trump n’a pas renouvelé le mandat de plusieurs spécialistes au sein du programme Predict.
En décembre 2019, lorsque le SARS-CoV-2 fait son apparition chez l’humain – probablement en provenance d’une chauve-souris – le poste d’expert en maladies infectieuses de Predict basé à Wuhan, en Chine, est vacant depuis des mois… Personne n’est sur place pour sonner l’alarme et mieux comprendre la situation 3 .
À Pékin, l’antenne régionale des CDC américains, présente en Chine depuis 30 ans, a vu ses effectifs charcutés des deux tiers après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. De 47 médecins, chercheurs et épidémiologistes, le bureau dans la capitale chinoise n’emploie plus que 14 personnes au moment où la crise éclate à Wuhan 4 .
À Washington, Donald Trump et son entourage n’ont qu’une obsession : gagner leur bras de fer économique avec la Chine. Tout le reste passe en second, y compris sur le plan sanitaire 5 . Laisser des postes vacants ou couper dans les dépenses américaines en Chine figurent d’ailleurs parmi les moyens de pression exercés par l’administration Trump.
Est-ce qu’avoir davantage de ressources sur le terrain aurait aidé les pays occidentaux à mieux suivre l’épidémie ? « Absolument, estime Marjorie Pollack. Ça ne veut pas dire que le gouvernement chinois aurait laissé tout le monde parler publiquement dès le début, mais l’information aurait au moins circulé de manière confidentielle. »


1 . Grant Robertson, « Without early warning system you can’t have early response: How Canada’s world-class pandemic alert system failed », The Globe and Mail , 25 juillet 2020.

2 . Grant Robertson, « Canada’s international pandemic alert back in operation, more than 400 days after falling silent », The Globe and Mail , 13 août 2020.

3 . James Fallows, « The 3 weeks that changed everything », The Atlantic , 29 juin 2020.

4 . Marisa Taylor, « Exclusive: U.S. slashed CDC staff inside China prior to coronavirus outbreak », Reuters , 25 mars 2020.

5 . James Fallows, « The 3 weeks that changed everything », The Atlantic , 29 juin 2020.


CHAPITRE 4
Comprendre la menace
L’écouvillon contaminé par le nouveau virus a d’abord été placé dans un tube de plastique fermé hermétiquement, puis soigneusement déposé sur de la glace sèche à l’intérieur d’une petite boîte métallique, et expédié en avion 688 kilomètres plus loin, au Centre médical de santé publique de Shanghai, un laboratoire de niveau 3 – l’une des cotes de sécurité les plus élevées – à l’allure beige et sans âme qu’affectionnaient les régimes communistes à une certaine époque.
L’échantillon provient d’un patient admis le 26 décembre 2019 à l’Hôpital central de Wuhan. L’homme de 41 ans, très malade, tenait un kiosque au Huanan Seafood Market, le marché public qu’on soupçonne être le point d’origine de l’infection.
Le chercheur Zhang Yongzhen reçoit le précieux colis à Shanghai le 3 janvier 2020, à 13 h 30. Le spécialiste de 55 ans et son équipe ont décrypté la séquence génomique de dizaines de nouveaux pathogènes au fil des ans. À quoi ressemble celle-ci ? Ils se mettent rapidement à l’ouvrage afin de comprendre l’ARN du virus, soit l’équivalent de l’ADN pour les humains.
Après deux nuits de dur labeur, la cartographie complète de la nouvelle menace apparaît. Il est 2 h du matin, le 5 janvier, lorsque le professeur Zhang constate qu’il s’agit d’un coronavirus à 80 % semblable au SRAS-CoV-1 apparu en 2003 – on le baptisera d’ailleurs SRAS-CoV-2 en référence à son cousin. « J’ai tout de suite compris que c’était très dangereux, dira-t-il plus tard au magazine Tim e 6 . Je ne savais pas s’il était plus dangereux que le SRAS, mais il l’était certainement davantage que l’influenza ou que la grippe aviaire H5N1. »
Il prévient le chef en médecine respiratoire de l’Hôpital central de Wuhan, le D r Zhao Su, que le virus se transmet principalement par les gouttelettes expulsées de la bouche des malades lorsqu’ils toussent, parlent ou chantent – ce qui est plus rare dans un hôpital. Il prévient ensuite la Commission nationale de la Santé du gouvernement chinois, à Pékin, puis se prépare à prendre l’avion vers Wuhan afin d’y rencontrer les experts en santé publique de la ville pour leur exposer en détail sa découverte.
Avant de se rendre à l’aéroport, en ce 5 janvier, Zhang Yongzhen prend un premier grand risque : il téléverse la séquence génomique dans la base de données du National Center for Biotechnology Information (NCBI) des États-Unis, hébergée à Bethesda, dans le Maryland 7 .
Dans un pays autoritaire comme la Chine, contourner la chaîne de commandement du gouvernement expose un scientifique à des représailles. Plusieurs médecins de Wuhan qui ont partagé publiquement leurs connaissances sur la propagation du virus au début de l’épidémie ont été interrogés ou détenus par la police sous prétexte qu’ils auraient tenté de répandre des informations diffamatoires qui pouvaient nuire au régime. Envoyer la séquence génétique du virus au gouvernement américain sans permission, et aussi rapidement, est inhabituel.
Mais au NCBI, personne n’y portera attention. L’organisation américaine reçoit un flot continu de séquences génétiques et il peut s’écouler des jours, voire des semaines, avant qu’une soumission ne soit étudiée.
Près d’une semaine plus tard, le 11 janvier au matin, la découverte du professeur Zhang n’est connue que d’un cercle restreint de décideurs et de médecins chinois. À ce moment, le gouvernement chinois affirme publiquement qu’il n’y a aucun nouveau cas à Wuhan depuis le 3 janvier et qu’il n’y a pas de preuve d’une transmission de la maladie entre humains.
Constatant que rien ne bouge, le chercheur Zhang prend alors un deuxième risque : il envoie ses informations à un collègue de confiance à l’extérieur de la Chine, le biologiste et virologue australien Edward Holmes, professeur à l’Université de Sydney, en Australie.
Quelques minutes plus tard, le cellulaire de Zhang Yongzhen sonne alors qu’il s’apprête à embarquer dans un avion en direction de Pékin pour une série de rencontres avec des membres du gouvernement. Edward Holmes lui demande la permission de rendre public le code génétique du virus sur une plateforme en libre accès.
Les professeurs Zhang et Holmes discutent encore au moment où l’appareil approche de la piste de décollage. Attaché dans son siège, le téléphone à l’oreille, Zhang Yongzhen doit prendre une décision, peut-être la plus importante de sa carrière. « Donne-moi encore une minute pour y penser », implore-t-il.
Au moment où l’avion du professeur Zhang s’apprête à décoller et qu’il doit impérativement raccrocher, il laisse tomber un mot : « Ok ». Puis, il éteint son téléphone. Pendant les deux heures qui suivent, enfoncé dans son siège à 35 000 pieds d’altitude, il n’a pas conscience de l’ouragan qui prend forme dès que le professeur Holmes publie la séquence génétique du SRAS-CoV-2 sur la plateforme virological.org.
L’onde de choc gagne rapidement les microbiologistes, infectiologues et épidémiologistes de la planète. Lorsque Zhang Yongzhen atterrit à Pékin, les autorités gouvernementales chinoises savent déjà que la séquence génétique du virus a été mise en ligne. Ils ne sont pas heureux et exigent des explications. Le lendemain, 12 janvier, son laboratoire de Shanghai est fermé pour cause de « rectification », un jargon communiste flou et mystérieux qui signale qu’auront lieu une série de vérifications gouvernementales auprès des scientifiques touchés. Le Centre médical de santé publique de Shanghai a pourtant reçu sa nouvelle accréditation annuelle moins de deux semaines auparavant.
En entrevue avec le magazine Time , le professeur Zhang affirmera que la fermeture temporaire de son laboratoire ne constitue pas une forme de représailles et que les vérifications auprès de son équipe ne seront que de la routine après une découverte aussi importante. « Peut-être qu’ils ne croyaient pas complètement notre séquence génomique ? C’est normal que les autorités vérifient nos labos, nos protocoles », suggérera-t-il.
Le gouvernement chinois enverra officiellement la séquence génétique du virus à l’OMS le 11 janvier en soirée, le même jour où une première victime succombe à cette nouvelle maladie encore anonyme – elle prendra officiellement le nom de Coronavirus Disease 2019 (COVID-19) le 11 février.
Le séquençage du génome permettra aux laboratoires de la planète de mettre au point des tests afin de détecter la maladie. Le Laboratoire de santé publique du Québec sera en mesure d’effectuer ses premiers tests, à Montréal, à partir du 20 janvier, même si, au début, ils n’ont pas toujours autant de précision qu’on pourrait le souhaiter.
« Obtenir cette information aussi rapidement a été d’une grande aide, explique Howard Njoo, de l’Agence de la santé publique du Canada. Lorsque nous avons eu notre premier cas, le 25 janvier, en Ontario, nous étions capables de le confirmer. C’est la base pour combattre la maladie : savoir à quoi on a affaire. »
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Le 10 janvier, 24 heures avant que l’identité génétique du virus ne soit rendue publique, le D r Kamran Khan se rend à l’Agence de la santé publique du Canada pour présenter à Theresa Tam, l’administratrice en chef, et à Tina Namiesniowski, la présidente, ce sur quoi son équipe chez BlueDot travaille avec acharnement : prédire quelles seront les premières villes, après Wuhan, à voir émerger le nouveau virus respiratoire. Et à quels endroits au Canada il est le plus susceptible de frapper.
C’est parce qu’il a vécu de près le drame du SRAS en 2003 à Toronto que l’épidémiologiste Kamran Khan a fondé l’entreprise BlueDot. À l’époque, le spécialiste en maladies infectieuses était de retour au Canada, après avoir fini ses études à New York, lorsqu’il a dû affronter le débordement de l’unité des soins intensifs à Toronto, les centaines d’hospitalisations, les patients alités pendant des semaines à son hôpital, à la recherche de leur souffle. La ville en quasi-quarantaine, les 44 morts… « J’ai des collègues qui ont été atteints. Il y avait le stress de l’attraper et d’infecter les autres. Je me suis dit : plus jamais, il faut être meilleurs. »
En 2013, après dix ans de recherche et grâce aux avancées de l’intelligence artificielle, il fonde BlueDot, qui compte aujourd’hui une quarantaine d’employés. Sa société, située à deux rues de l’hôpital St. Michael où il pratique la médecine, cherche à détecter les éclosions de maladies infectieuses sur la planète – comme le fait le RMISP de l’Agence de la santé publique du Canada – mais aussi, et surtout, à anticiper leur propagation.
À l’aide d’un algorithme qui compile chaque jour 100 000 indices en provenance de centaines de sources, en 65 langues différentes, BlueDot surveille en permanence 150 maladies infectieuses et des dizaines de nouveaux syndromes partout dans le monde. Ses spécialistes en intelligence artificielle apprennent aux machines à trier l’information pertinente à travers tout le bruit émis sur la planète. Par exemple, savoir quand il est question dans les médias de l’anthrax, la maladie (c’est le nom anglais de la maladie du charbon), plutôt que d’Anthrax, le groupe de heavy métal new-yorkais !
Dans la nuit du 30 au 31 décembre 2019, les machines de BlueDot ont capté l’information en provenance de la Commission sanitaire municipale de Wuhan. Les spécialistes de l’entreprise ont jugé l’information assez pertinente pour signaler la présence d’un nouveau virus à fort potentiel de contagion à leurs clients dans le monde à 9 h 59 le 31 décembre, soit dix heures après ProMed. Des clients comme les ministères de la Défense de la planète, des agences de santé publique, des compagnies aériennes, des entreprises des secteurs agricole et alimentaire…
Depuis 2013, le ministère des Affaires étrangères du Canada est un client de BlueDot, à qui il a versé près de 3,5 millions de dollars. C’est la Division de la sécurité mondiale qui a embauché l’entreprise pour l’aider à surveiller des éclosions suspectes de maladies infectieuses. L’idée a germé après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis. « On s’est dotés d’un centre de surveillance des attentats terroristes, notamment des attaques biologiques. Quand une bombe explose ou qu’une attaque chimique a lieu, on sait qu’il s’agit d’une attaque terroriste et non d’un hasard, puisque c’est le résultat de l’action humaine », explique une source bien au fait du dossier au gouvernement fédéral. C’est moins évident, ajoute cette source, pour un virus ou une maladie. « Est-ce le hasard ou une attaque délibérée à l’arme biologique ? BlueDot nous aide à y voir clair. »
BlueDot compte également l’Agence de la santé publique du Canada comme cliente, ce qui explique la présence de Kamran Khan dans ses bureaux le 10 janvier. Mais l’agence fédérale n’utilise pas le système d’alerte hâtive de BlueDot – dans ce domaine, l’organisme se fie à ses experts internes du RMISP. La santé publique du Canada emploie l’entreprise torontoise pour l’aider à prévoir le déplacement d’une épidémie, et à anticiper une possible circulation au Canada.
« Savoir qu’un nouveau virus apparaît quelque part dans le monde est très différent de comprendre le risque qu’il représente pour le Canada, explique Kamran Khan. Est-ce que c’est plus dangereux pour la Colombie-Britannique ou Halifax ? »
Car aux yeux de Kamran Khan, la question n’est pas « si », mais « quand » le virus atteindra nos côtes. « L’humain ne s’est jamais autant déplacé, ce qui favorise la transmission des maladies, dit-il. Un virus, c’est comme un feu : s’il n’a pas de carburant, il s’éteint. Et le carburant du virus, c’est l’humain. »
Le Canada n’est pas une société fermée, ajoute-t-il. « Nous sommes un microcosme de la planète, l’une des populations les plus connectées. »
En 2019, quelque 39 millions de vols dans le monde ont accueilli à leur bord 4,5 milliards de passagers qu’ils ont transportés aux quatre coins de la planète, un record – une hausse de 125 % depuis 2004. Or, des bases de données recensent l’horaire de ces avions et l’itinéraire des voyageurs. « On a maintenant la technologie pour comprendre les endroits à risque après l’éclatement d’une épidémie », soutient Kamran Khan, dont la société utilise aussi les données de géolocalisation de 400 millions de téléphones cellulaires – anonymisées, précise-t-il – pour suivre les déplacements terrestres des habitants d’une zone infectée.
Par exemple, en 2016, BlueDot a prédit avec succès les villes où le virus Zika allait se répandre à l’intérieur du Brésil, avant d’annoncer, six mois avant qu’il y fasse son apparition, que le virus s’étendrait en Floride, aux États-Unis.
Pour arriver à de telles prédictions, les experts de l’entreprise ont répertorié les endroits où se trouvait le type de moustique susceptible de propager le Zika, puis déterminé la température optimale favorisant sa multiplication à certaines périodes de l’année, avant d’analyser les déplacements terrestres et aériens au Brésil, puis hors du pays.
Le 10 janvier 2020, Kamran Khan est dans les bureaux de l’Agence de la santé publique du Canada pour partager ce que son équipe vient de découvrir. Le virus va se répandre hors de Chine rapidement, puisque Wuhan est une ville de 11 millions d’habitants aux multiples liens commerciaux avec le reste du monde. C’est une cité moderne, le berceau de l’industrie automobile chinoise, où les grands constructeurs de la planète, comme General Motors, Nissan, Honda, Renault ou Peugeot, ont des usines.
Les experts de BlueDot ont analysé les déplacements par avion des passagers en partance de l’aéroport international de Wuhan pendant les jours qui ont précédé et suivi l’alerte du 31 décembre. Ils ont également étudié les va-et-vient des voyageurs lors des précédentes années, pour mieux cibler les endroits où le virus est le plus susceptible de se disséminer en premier.
La liste des villes les plus à risque est la suivante : Bangkok, Hong Kong, Tokyo, Taipei, Séoul et Singapour.
Le 13 janvier, le premier cas officiel hors de Chine sera détecté à Bangkok. Tokyo sera la suivante, le 20 janvier.
Dès le 14 janvier, à peine trois jours après le dévoilement de la séquence génétique du virus, Kamran Khan et son équipe publient une liste des 20 villes les plus à risque dans le Journal of Travel Medicine 8 .
Lors de sa rencontre à Ottawa, l’épidémiologiste expose une carte de l’Amérique du Nord qui montre que New York a le plus grand potentiel d’être frappée par le nouveau virus, suivie de Los Angeles, San Francisco et Vancouver. Les villes de Toronto et Chicago suivent dans l’ordre, puis Montréal, Boston, Houston et Seattle. Calgary et Edmonton ne sont pas loin derrière.
La métropole québécoise est donc dans le top 10 des villes à risque en Amérique du Nord.
Si les cités de la côte ouest ne seront finalement pas aussi touchées par la première vague du printemps, c’est parce que les pays asiatiques, notamment la Chine, interdiront rapidement les voyages outre-mer. Par exemple, dès février, les boutiques hors taxes de l’aéroport de Vancouver enregistreront une baisse de 50 % de leur chiffre d’affaires en raison de la diminution du nombre de voyageurs.
À l’inverse, sur la côte est, notamment à New York, Montréal et Boston, le flot des échanges avec les pays européens ne ralentira pas avant la mi-mars, autant pour les touristes et les gens d’affaires que pour les Canadiens en voyage.
Est-ce que les informations de BlueDot datant du 10 janvier et portant sur le déplacement du virus et la possibilité que Montréal se trouve parmi les premières villes nord-américaines touchées ont été partagées par l’Agence de la santé publique du Canada avec le D r Horacio Arruda et l’équipe de la santé publique du Québec ?
« Je ne me souviens pas d’une discussion spécifique sur les trouvailles de BlueDot avec les provinces », affirme le D r Howard Njoo, qui précise du même souffle que les autorités sanitaires du Québec sont généralement très au fait que Montréal est un carrefour international important de voyageurs, et donc, plus à risque. « C’est un point d’entrée possible pour les infections, ce n’est pas nouveau. »
Dans la semaine du 13 janvier, l’Agence de la santé publique du Canada met sur pied le Comité consultatif spécial fédéral-provincial-territorial, une instance qui réunit les directeurs de santé publique et les médecins hygiénistes en chef de toutes les provinces et du fédéral, dont le D r Horacio Arruda, afin de partager plus efficacement l’information, notamment en provenance de l’OMS.
« À partir de ce moment, on va se réunir deux ou trois fois par semaine pour partager des données, explique Horacio Arruda. Theresa Tam participait aux conférences techniques de l’OMS, alors elle nous donnait les dernières informations sur les caractéristiques du virus et sur ce qu’ils avaient appris des Chinois, ou pas appris ! Au moins, on a eu la séquence génétique du virus assez vite, ça nous a aidés à développer nos tests. »
Le 15 janvier, le Comité de gestion du réseau de la santé du Québec se réunit pour faire le point sur les dossiers chauds de l’année qui commence et faire le suivi des priorités de l’année qui vient de prendre fin. L’ordre du jour est costaud : la réunion doit durer toute la journée.
Dès 8 h, les dirigeants du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) se regroupent dans la grande salle R-125 du 555, boulevard Wilfrid-Hamel, à Québec. Le sous-ministre Yvan Gendron, le plus haut fonctionnaire du ministère, est présent, tout comme ses huit sous-ministres adjoints – il ne manque que la sous-ministre adjointe Lyne Jobin, remplacée par une directrice de son équipe.
Presque tous les PDG des 34 Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS), et leurs pendants universitaires, les CIUSSS, assistent également à la rencontre au sommet. La ministre de la Santé, Danielle McCann est également sur place – Lionel Carmant et Marguerite Blais sont toutefois absents.
Pendant des heures, cette équipe élargie, qui gère le plus important ministère du gouvernement du Québec, discute des délais d’attente aux urgences, des soins à domicile, de la pénurie de main-d’œuvre, de la DPJ, de l’avancement du Dossier santé numérique, etc.
Selon le procès-verbal de la réunion, le nouveau virus apparu en Chine et dont la séquence génétique vient d’être dévoilée n’est jamais mentionné, même lors des points « Sujets d’actualité », « Points d’information » et « Varia ». Le D r Horacio Arruda, présent, ne prendra pas la parole lors de cette rencontre.


6 . Charlie Campbell, « The Chinese Scientist Who Sequenced the First COVID-19 Genome Speaks Out About the Controversies Surrounding His Work », Time , 24 août 2020.

7 . National Center for Biotechnology Information, « Wuhan seafood market pneumonia isolate Wuhan-Hu-1, complete genome », https://www.ncbi.nlm.nih.gov/nuccore/MN908947.1.

8 . Isaac Bogoch, Alexander Watts, Andrea Thomas-Bachli, Carmen Huber, Moritz UG Kraemer, Kamran Khan, « Potential for global spread of a novel coronavirus from China », Journal of Travel Medicine , 14 janvier 2020.


CHAPITRE 5
Le lointain virus chinois
Après deux semaines de vacances au Québec pour le temps des Fêtes, Jean-François Lépine et sa conjointe, l’actrice Mireille Deyglun, rentrent en Chine le 8 janvier. L’ancien journaliste de Radio-Canada, qui dirige les représentations du Québec en Chine depuis 2015, retrouve ses bureaux dans la mégalopole de Shanghai, où les employés – cinq Québécois et 17 Chinois – sont hébergés dans les locaux du consulat canadien.
« Quand je reviens au travail, personne, mais vraiment personne ne parle de ce virus en Chine, raconte Jean-François Lépine. Tout est normal. Les médias sont silencieux. Clairement, les Chinois ont tout fait pour taire cette histoire-là. »
À ce moment, mis à part Marjorie Pollack, Zhang Yongzhen et quelques spécialistes en infections virales, le reste de la planète ne prête pas encore attention à ce qui se passe à Wuhan. Les autorités sanitaires locales affirment que la situation est maîtrisée. Le monde vaque à ses occupations : certains se remettent des festivités de Noël, d’autres reprennent le boulot tranquillement. C’est le moment où chacun pense encore pouvoir tenir ses résolutions de l’année.
En Chine, le Nouvel An prévu le samedi 25 janvier approche. Les citoyens sillonnent les marchés en quête de cadeaux pour la famille et planifient leurs déplacements. Près de 700 millions de Chinois s’apprêtent à prendre la route, le train ou les airs pour retrouver leurs proches, ce qui constitue l’un des déplacements de population annuels les plus massifs du monde.
Le 17 janvier en soirée, Jean-François Lépine et Mireille Deyglun assistent à une représentation de la comédie musicale Notre-Dame-de- Paris au Centre culturel de Shanghai. « C’était plein à craquer. Tout le monde s’embrassait, se prenait dans ses bras. Rien d’anormal », se souvient-il. Le lendemain, il déambule sur la grande artère commerciale de la ville, Nanjing Lu, en compagnie de l’un des interprètes, Daniel Lavoie. « Il y avait du monde comme c’était pas possible, les magasins étaient bondés. »
Il n’y a aucune indication que le mal mijote. « J’étais au cœur de l’action, et pourtant, il n’y avait pas de signes annonciateurs qu’une crise sanitaire majeure s’en venait », s’étonne-t-il.
Une rumeur commence toutefois à se répandre en provenance de la province de Hubei, au centre du pays, dont Wuhan est la capitale. Ceux qui y ont de la famille rapportent qu’une maladie inconnue pourrait contrecarrer les plans de voyage du Nouvel An. Ce ne sont que des rumeurs entendues par les employés chinois du bureau du Québec à Shanghai, mais Jean-François Lépine y porte tout de même attention, parce qu’il connaît bien Wuhan, une grande ville dynamique où il se rend plusieurs fois par année.
Le metteur en scène belge Franco Dragone y produit notamment The Han Show , un spectacle à grand déploiement qui profite de l’expertise de plusieurs artisans québécois. Le Cirque du Soleil s’arrête aussi régulièrement à Wuhan, située le long du majestueux fleuve Yang-Tsê. « Il y a plusieurs francophones là-bas. C’est un centre économique et culturel important », relate Jean-François Lépine.
En l’espace d’une semaine, entre le 15 et le 22 janvier, la rumeur s’emballe. Les autorités pourraient restreindre les déplacements dans la province de Hubei pour combattre le virus, chuchote-t-on. Pour ne pas rester coincés et rater le Nouvel An chinois en famille, plusieurs habitants fuient. Pendant cette semaine-là, entre 5 et 7 millions de résidents sur les 58 millions que compte la province quittent le Hubei. « Ils vont contribuer à répandre l’épidémie. Les autorités ont grandement sous-estimé l’exportation du virus », soutient Jean-François Lépine.
Au Canada, le premier ministre Justin Trudeau et ses ministres prennent connaissance de l’existence de la maladie de Wuhan lors d’une retraite du cabinet à Winnipeg, le 18 janvier. C’est à ce moment que la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, aborde le sujet avec ses collègues. Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, prend également la parole, puisque la veille, ses services de renseignements l’ont informé que le nombre de cas officiellement déclarés, moins de 275, « semble largement sous-estimé ». Il y en a probablement deux ou trois fois plus, se fait-il dire.
Malgré la proximité génétique du virus avec son cousin, le SRAS, et l’accumulation des cas, les autorités sanitaires chinoises affirment toujours qu’il n’y a pas « d’éléments probants clairement révélateurs d’une transmission interhumaine » de la maladie. Une position endossée publiquement par l’OMS, qui précise toutefois qu’une « transmission interhumaine limitée » pourrait se produire.
Le 20 janvier, les experts de l’OMS effectuent une première mission de reconnaissance à Wuhan. Le lendemain, l’antenne régionale de l’OMS dans le Pacifique occidental affirme pour la première fois qu’il apparaît « très clairement qu’il existe une certaine transmission interhumaine ».
Tout bascule en Chine le matin du 22 janvier. Le gouvernement impose du jour au lendemain une quarantaine aux 11 millions de résidents de Wuhan. Il y a alors officiellement 550 personnes infectées, mais la maladie progresse rapidement. Les trains et les avions suspendent leur va-et-vient. Des barrages routiers font leur apparition autour de la ville. La population se fait intimer de rester à la maison. Les rues se vident. Le vacarme des usines cesse.
Le gouvernement chinois dit avoir besoin de quelques jours pour reprendre le contrôle de la situation. Le confinement durera finalement 76 jours.
En rétrospective, le D r Shengjie Lai, de l’Université de Southampton, en Grande-Bretagne, calculera que si les autorités chinoises avaient imposé des mesures sévères une semaine plus tôt, elles auraient diminué la propagation de la maladie de 66 % 9 . Deux semaines plus tôt : 86 % de réduction. En revanche, attendre une autre semaine après le 22 janvier aurait laissé le virus tripler sa contagion comparativement à ce qui s’est produit.
Malgré les rumeurs, l’annonce du confinement prend Jean-François Lépine et son équipe par surprise. Isoler une ville de l’ampleur de Wuhan pour 550 cas représente un geste fort. Le responsable des bureaux du Québec en Chine est alors à l’aéroport de Shanghai, en attente d’un vol pour Singapour. Jean-François Lépine saute sur son téléphone et appelle sa sous-ministre Sylvie Barcelo, au ministère des Relations internationales, à Québec, pour faire le point.
Le sort des Québécois coincés à Wuhan préoccupe le gouvernement. « On a discuté d’évacuation, mais on n’avait pas les moyens d’organiser ça. L’environnement était très complexe. La Chine ne permettait plus à personne de sortir de Wuhan. Il fallait voir avec Ottawa ce qu’on pouvait faire », raconte Jean-François Lépine. Dans les jours suivants, le gouvernement fédéral nolisera des avions pour extirper les Canadiens du pétrin, avec la permission de Pékin.
À partir de la fin janvier, Jean-François Lépine s’installe dans les bureaux du Québec à Hong Kong, d’où il fera le point sur les derniers développements en Chine avec les responsables de son ministère, à Québec. N’incluant au départ que quelques personnes sur la ligne, la téléconférence quotidienne prendra de l’ampleur à mesure que la crise s’intensifiera. Les huit autres bureaux du Québec en Asie s’ajoutent, puis les délégations en Europe et, finalement, celles aux États-Unis. « À un certain moment, on était 75 au téléphone ! » lance-t-il, ébahi.
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Le 22 janvier, à 14 h 30, le Comité de gestion du réseau de la santé du Québec se réunit de nouveau, cette fois pour un rendez-vous téléphonique spécial de 30 minutes. Toute la direction du MSSS est en ligne : le sous-ministre Yvan Gendron, les sous-ministres adjoints, la plupart des PDG des CISSS et des CIUSSS, les ministres Danielle McCann et Marguerite Blais… Il n’y a qu’un seul sujet à l’ordre du jour : le nouveau coronavirus.
Horacio Arruda fait un bref résumé de la situation. Il explique que 17 personnes sont décédées de ce virus, qui semble moins virulent que le SRAS de 2003. « Le virus a muté et il y a maintenant transmission interhumaine », dit-il au groupe. Il y a quelques cas sous investigation au Québec, ajoute-t-il, mais il y a peu de risques que ce soit concluant.
Le D r Arruda annonce que le Protocole pour les maladies respiratoires sévères infectieuses (MRSI), mis à jour en août 2013, est désormais en vigueur. Cette procédure stipule que « les médecins cliniciens doivent déclarer à la direction de santé publique de leur région tous les cas de MRSI en investigation ». Le document, long d’une trentaine de pages, est destiné aux professionnels de la santé. Ce guide explique la marche à suivre pour le prélèvement des échantillons du virus sur un patient, les conditions de l’envoi au Laboratoire de santé publique du Québec pour l’analyse, l’importance de retracer rapidement les contacts étroits du malade, etc.
Pierre Lafleur, sous-ministre adjoint à la Direction générale de la coordination, de la planification, de la performance et de la qualité au MSSS informe ensuite ses collègues que le Centre ministériel de coordination en sécurité civile du réseau de la santé commencera à suivre la situation de près.
Le sous-ministre Yvan Gendron rappelle qu’en situation de crise, « on retrouve souvent des enjeux de coordination » et qu’il est primordial que « la bonne information circule bien », selon le procès-verbal de la conférence téléphonique. La ministre de la Santé, Danielle McCann, conclut en soulignant l’importance de « donner l’information juste à la population ».
L’ambiance n’est toutefois pas à l’urgence. « Ce n’était pas la première fois qu’un virus sortait de Chine, on ne savait pas trop à quel point c’était dangereux », raconte Lucie Opatrny, la sous-ministre adjointe à la Direction générale des affaires universitaires, médicales, infirmières et pharmaceutiques au MSSS, qui participait à la réunion téléphonique. C’est elle qui coordonne tous les services de première ligne au Québec : hôpitaux, cliniques, centres de dépistage, laboratoires, pharmacies, etc. Si un nouveau virus frappe le Québec, ce sera d’abord dans sa cour que se matérialiseront les conséquences.
Même lorsque la Chine décrète un confinement généralisé pour la ville de Wuhan, Lucie Opatrny (prononcer O-pa-ter-né) affirme que personne au ministère de la Santé n’est particulièrement préoccupé. « Mentalement, on n’était pas là, confie-t-elle lors de notre rencontre, six mois plus tard, en juillet 2020. La Chine a des pouvoirs énormes sur sa population et elle réagit souvent différemment des pays occidentaux. Ce n’est pas comme voir la situation se dégrader dans un pays comme l’Italie. Ce sont deux niveaux de stress différents. »
Même son de cloche de la part de la ministre de la Santé d’alors, Danielle McCann. « On en entendait parler, mais l’Agence de la santé publique du Canada suivait la situation avec l’OMS et nous répétait que le risque était faible pour le Canada. C’est le message qu’on a reçu pendant plusieurs semaines, jusqu’en mars. On commençait à se préparer, mais c’était très graduel. »
Ce qui agite davantage le cabinet de la ministre de la Santé, en ce 22 janvier, ce n’est pas le coronavirus, qui ne fait pas encore les manchettes en Amérique du Nord. À la réunion qui, chaque matin, permet d’anticiper les questions des journalistes, les collaborateurs de Danielle McCann se penchent sur la controverse du jour : un homme souhaite que la Régie de l’assurance maladie lui rembourse son Viagra. L’État doit-il payer pour l’érection de ses citoyens ? « C’était la belle époque ! » rigole Jonathan Valois, le chef de cabinet de la ministre McCann.
À la fin du mois de janvier, le directeur national de la santé publique du Québec espère encore que la Chine parviendra à maîtriser l’épidémie. « Il y a eu des épisodes de grippe aviaire et la Chine avait réussi à les contenir en tuant tous les poulets, par exemple. Si, cette fois encore, la Chine arrivait à contenir le virus, comme lors des précédentes éclosions, je me disais “Ça va rester là-bas”. C’était vraiment un phénomène étranger, à ce moment-là. Ça se passait loin de chez nous », me dira Horacio Arruda.
Une alerte majeure au nouveau coronavirus va toutefois bientôt rendre la menace très concrète au Québec. Il s’agira de la première enquête complexe de la santé publique, menée en toute discrétion, mais qui mettra les nerfs de bien du monde à rude épreuve.


9 . D r Shengjie Lai, « Early and combined interventions crucial in tackling Covid19 spread in China », University of Southampton, 11 mars 2020.


CHAPITRE 6
Frousse dans la capitale
Il est 15 h 48 en ce jeudi 23 janvier glacial lorsque la voiture de l’entreprise Med Express quitte le Centre hospitalier de l’Université Laval, à Sainte-Foy, en direction de Sainte-Anne-de-Bellevue, à près de 300 kilomètres de là. Une petite glacière scellée, estampillée du sigle UN 3373 – qui désigne les matières infectieuses –, doit être livrée d’urgence au Laboratoire de santé publique du Québec, le seul du genre dans la province.
L’entreprise spécialisée en transport médical effectue des centaines de livraisons par jour à la grandeur du Québec, mais celle-ci a quelque chose de particulier. « C’est rare qu’on me demande un chauffeur pour apporter aussi rapidement un seul échantillon de Québec vers Montréal », note Stéphane Boudreau, le propriétaire de Med Express.
Deux heures plus tôt, à l’hôpital, une infirmière a prélevé des sécrétions nasopharyngées – captées dans la gorge en insérant un écouvillon par le nez – chez un père de famille qui ressentait des symptômes de la grippe depuis son retour de Chine.
« On ne savait rien du virus. On s’est même demandé avec quoi faire le prélèvement à l’hôpital pour que l’échantillon soit valide », raconte Nathalie Beaulieu, coordonnatrice des services en prévention et protection contre les maladies infectieuses à la Direction régionale de santé publique (DRSP) de la Capitale-Nationale.
Deux jours plus tôt, le 21 janvier, à l’heure du dîner, Nathalie Beaulieu avait participé à une conférence téléphonique avec le D r Horacio Arruda et les chefs d’équipe en prévention des maladies infectieuses des 18 directions régionales à propos d’un nouveau virus qui se répandait rapidement dans la province de Hubei, en Chine. Le D r Arruda, de qui relèvent ces 18 directions régionales, avait demandé à ses troupes d’être vigilantes et d’avertir les cliniques, CLSC et hôpitaux de leur région afin qu’ils leur signalent les cas de voyageurs malades de retour de ce pays. « J’avais mis le réseau de la santé publique sous tension », explique-t-il.
N’empêche, la réalité rattrape la théorie un peu vite au goût de Nathalie Beaulieu. « Je ne pensais jamais que ce serait chez nous deux jours plus tard ! » lance cette dynamique infirmière de 52 ans, qui a longtemps travaillé dans les urgences et qui aime répéter qu’elle veille maintenant sur la santé des 775 000 résidents de la Capitale-Nationale dans son rôle de gestionnaire de la santé publique.
Pendant que la voiture de Med Express file sur l’autoroute 20, la fébrilité gagne le troisième étage du pavillon Arthur-Vallée, un édifice historique de Québec qui abrite l’équipe de la Direction régionale de santé publique. « C’était la folie ! » s’exclame Nathalie Beaulieu.
Philippe Robert, un résident en médecine préventive qui commence à peine son stage, doit s’assurer que le Laboratoire de santé publique du Québec a bien reçu le petit tube en plastique dans la glacière. Il appellera plusieurs fois avant d’en recevoir la confirmation. « On ne voulait pas que l’échantillon se perde ou se brise. On était un peu nerveux », affirme le grand mince, qui arbore de petites lunettes noires. L’écouvillon arrivera finalement à destination à 18 h 50.
François Desbiens, à la tête de la DRSP de la Capitale-Nationale depuis 2000, ce qui fait de lui le doyen des directeurs de santé publique de la province, se rend compte qu’il pourrait s’agir du premier cas de COVID-19 déclaré au Canada. « Est-ce qu’on va vraiment vivre ça ? Nous serons les premiers au pays ? » lance-t-il à ses principaux collaborateurs, réunis à l’heure du souper pour planifier les étapes à venir si le test s’avère positif.
Nathalie Beaulieu convoque « l’autre Beaulieu » du service, Isabelle (aucun lien de parenté), dans son bureau en coin du troisième étage, au bout d’un long corridor percé de portes en bois. « Les Beaulieu », comme elles se surnomment, n’en sont pas à leur premier combat ensemble. Isabelle Beaulieu, une infirmière de 43 ans, dirige l’équipe d’enquête affectée aux maladies à déclaration obligatoire, ces infections qui entraînent de sérieux problèmes de santé ou qui, contagieuses, présentent un risque pour d’autres personnes – comme la rougeole, la maladie de Lyme ou les infections transmissibles sexuellement.
Tout au long de l’année, pendant que leurs collègues de la DRSP des autres étages élaborent des plans de lutte contre le tabagisme, ajustent les recommandations pour combattre la canicule ou préparent la prochaine campagne de vaccination contre la grippe, les Beaulieu et leurs équipes décollent à la moindre alerte de maladie grave ou infectieuse. « On est les stressées du bureau ! On doit partir au quart de tour pour briser les chaînes de contagion. On isole le malade, et on dresse la liste de ses contacts et des lieux qu’il a visités dans les jours précédents. C’est une job de police, mais sans crime commis », explique Isabelle Beaulieu, qui mobilise ses trois infirmières enquêteuses pour interroger le père et sa famille de retour de Chine – la pandémie fera grimper le nombre d’enquêteurs à plus de 30 à la DRSP de la Capitale-Nationale au printemps, puis à 104 lors de la vague de l’automne.
Après une nuit de suspense, le rapport d’analyse revient du Laboratoire de santé publique le vendredi 24 janvier. Le fax indique le pire scénario : le test n’est ni négatif ni positif ! Le prélèvement doit être envoyé au Laboratoire national de microbiologie, à Winnipeg, encore plus spécialisé. Cela prolongera l’incertitude durant plusieurs jours, alors que le temps est compté face à un virus cinq fois plus contagieux que celui de la grippe et jusqu’à dix fois plus virulent – des détails qui ne seront cependant connus que plus tard.
Entre-temps, l’inquiétude s’empare des Beaulieu. L’enquête s’annonce ardue. Le voyageur, sa femme et leurs trois enfants ont atterri à l’aéroport Montréal-Trudeau le jeudi 16 janvier, après avoir passé les dernières semaines à Wuhan. Le soir de leur arrivée, en route vers Québec, épuisée, la famille s’est arrêtée dans un Airbnb de Trois-Rivières et a soupé au restaurant, avant de regagner la capitale le lendemain. Le lundi 20 janvier, les deux plus jeunes enfants du couple sont retournés en CPE, et l’aînée à son école primaire.

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