Ces Tabous tenaces : La Masturbation, la pornographie et l’éducation
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Description

Si la masturbation est normale, pourquoi est-ce encore si tabou? Sommes-nous tous libérés des conceptions des 300 dernières années? Et si c’est normal, c’est normal à partir de quel âge? Et jusqu’à quel âge? Même lorsqu’on est en couple? Et combien de fois par jour/semaine/mois? Et la pornographie? N’engendre-t-elle pas des problèmes de dépendance? Ne pervertit-elle pas la perception de la sexualité en général? Et des femmes en particulier? Est-elle nécessairement dégradante à leur égard? A-t-on raison de s’en inquiéter autant? Ne serait-elle pas plutôt bénéfique? Mais pour quelles raisons?
De sa plume vive et sans pitié pour les idées reçues et les discours convenus, l’auteur aborde sans détour les questions plus nombreuses qu’on ne l’imagine quant à la masturbation et la pornographie, les malaises, les inquiétudes et les difficultés qu’elles peuvent susciter toutes deux, comme les petits bonheurs et les bienfaits qu’elles engendrent également. Aussi, dans les mots de Normand Baillargeon :
« Vous irez ainsi, dans les pages qui suivent, de surprise en surprise, tantôt incrédule, tantôt scandalisé, tantôt amusé, mais toujours instruit. »
Le psychologue Stanley Hall, l’un des fondateurs de la psychologie américaine, et l’un des premiers à s’être intéressé plus spécifiquement à l’adolescence, écrivait d’ailleurs dans son livre Adolescence, publié en 1904, que l’onanisme était la cause principale « d’une ou plusieurs des perversions sexuelles » et qu’il amenait « des signes physiques précoces de décrépitude et de sénescence », de même qu’il favorisait la toxicomanie et un intérêt excessif pour… le théâtre. Stanley Hall était non seulement un homme de son temps, mais il avait été un enfant de son époque. Au cours de sa jeunesse, ses parents appelaient les organes génitaux « le sale endroit » (dirty place), si bien qu’il a cru pendant quelques années qu’il s’agissait de la manière correcte de les désigner.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 janvier 2020
Nombre de lectures 6
EAN13 9782764439470
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Doit-on vraiment parler de tout ça ? – Cunnilingus, fellations et autres délicatesses , Montréal, Québec Amérique, 2018.
La vie sexuelle des enfants ? Tout ce qu’on aimerait sans doute savoir, mais qu’on ne souhaite peut-être pas entendre , Montréal, Liber, 2016.
Comment l’éducation sexuelle peut rendre plus intelligent – Orientations sexuelles et homophobie , Montréal, Liber, 2015.
La domestication de l’incertitude – Petite aventure au cœur de la nature humaine , Montréal, Liber, 2014.
La Tentation du monde ou Le voyage à sac à dos sous toutes ses coutures , Montréal, Édition Espaces, 2007.



Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur

Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Marylène Plante-Germain et Nicolas Ménard
Révision linguistique : David Clerson
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Ces tabous tenaces : la masturbation, la pornographie et l’éducation / Patrick Doucet
Noms : Doucet, Patrick, auteur.
Collections : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique
Description : Mention de collection : Dossiers et documents
Identifiants : Canadiana 20190034734 | ISBN 9782764439456
Vedettes-matière : RVM : Masturbation.
Classification : LCC HQ447 D68 2020 | CDD 306.77/2—dc23
ISBN 978-2-7644-3946-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3947-0 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com




À Michel Dorais
Pour ses encouragements et son soutien indéfectible


PATRICK DOUCET, LES SURRÉALISTES ET L’ART DE PARLER DE LA SEXUALITÉ
par Normand Baillargeon
Ce livre, qui parle de sexualité, aborde des questions sensibles et incontournables, mais dont, hélas, on ne parle guère. Pire encore : quand on le fait, trop souvent, on n’en parle pas de la manière dont on devrait en parler.
Je le dis d’emblée : pour de nombreuses raisons sur lesquelles je reviendrai, mais entre autres justement pour la manière dont il parle de sexualité, ce livre m’a beaucoup plu. Il m’a en fait plu tout autant que le précédent que l’auteur consacrait à la sexualité 1 , et que j’avais également lu. Je fais le pari que, votre lecture faite, vous partagerez tout à l’heure mon enthousiasme.
Durant ma lecture, je me suis parfois amusé à imaginer que des personnalités connues, du Québec ou d’ailleurs, décidaient de se réunir pour échanger très honnêtement, sans censure, sur leurs pratiques sexuelles, pour partager leurs idées sur la sexualité, et qu’elles avaient aussi convenu de rendre publiques leurs réponses.
On connaîtrait ainsi les opinions de tel ou telle comédien, chanteur, intellectuel, animatrice, écrivaine, etc., sur des sujets comme ceux-ci : Un homme et une femme font l’amour. Dans quelle mesure l’homme se rend-il compte de la jouissance de la femme ? Dans quelle mesure la femme se rend-elle compte de la jouissance de l’homme ? Que pensez-vous de la masturbation et de la fellation mutuelle de deux hommes. Sont-ils pédérastes ? Que pensez-vous de l’exhibitionnisme chez l’homme ? Quelles sont les positions sexuelles qui vous sollicitent le plus ? Dans quelle mesure consentez-vous à coucher avec une femme que vous devez payer ? Quelle importance accordez-vous aux paroles durant l’acte sexuel ? Utilisez-vous des moyens artificiels pour jouir simultanément ? Quelles sont, parmi ce qu’on appelle des perversions sexuelles, celles que vous ne condamnez pas ? Avez-vous des tendances au fétichisme ? Au masochisme ? Au sadisme ? À quand remonte votre premier souvenir sexuel ?
Je me doute bien, comme vous sans doute, que cela ne se fera pas et on trouvera bien des arguments pour considérer souhaitable qu’il en soit ainsi. Pourtant, une chose semblable s’est faite – par des gens bien particuliers, il est vrai.
Ce que vous avez lu, en effet, ce sont quelques-unes des questions que se posaient entre eux et auxquelles répondaient des membres du mouvement surréaliste – ces réponses ont ensuite été publiées (en 1928) dans la revue du groupe, sous le titre : « Recherches sur la sexualité 2 ».
Composé surtout de poètes et de peintres, le mouvement surréaliste a, dans la première moitié du XX e siècle, réuni autour d’André Breton des gens dont certains, en 1928, sont déjà connus et pour quelques-uns destinés à devenir très célèbres – comme Breton, justement, mais aussi Louis Aragon, Raymond Queneau, Jacques Prévert et d’autres. Leurs réponses sont souvent intéressantes, intrigantes, étonnantes et elles jettent parfois sur eux et sur leur œuvre un singulier éclairage. Vous remarquerez en outre que certains des sujets qu’ils discutent sont justement abordés dans les pages que vous vous apprêtez à lire.
Comment décrire ce malaise que nous ressentons bien souvent, tant individuellement que collectivement, à parler de sexualité ? Ce malaise qu’ont ressenti tant de gens en lisant les « Recherches sur la sexualité » de Breton et de ses amis ? Ce malaise que vous avez peut-être ressenti en lisant les questions précédentes ou en imaginant devoir y répondre ? À quoi l’attribuer ?
Je mentirais si je disais le savoir avec une certaine assurance.
Il me semble en tout cas fait de pudeur, d’ignorance, de tabous, de relents de religiosité, mais aussi, à n’en pas douter, de bien d’autres choses encore. Je pense toutefois aussi, et cette fois avec autant d’assurance qu’on peut en avoir sur un tel sujet, d’une part que nous devons trouver la manière de parler de sexualité, tout particulièrement aux jeunes gens, d’autre part que le prix à payer pour ne pas le faire risque d’être élevé.
Le livre de Patrick Doucet, qui traite notamment de masturbation et de pornographie, fournit de précieuses indications quant à la manière de parler de sexualité à de jeunes adultes – puisque c’est à des personnes qui ont sans doute typiquement entre 17 et 19 ans que les cours qu’il donne sont offerts.
Ce qui frappe d’emblée, outre la richesse des informations culturelles et historiques qu’il propose, c’est son souci de précision, d’exactitude, son recours aux faits pertinents et aux données probantes – et on appréciera à cet égard la quantité et la qualité des sources sur lesquelles Doucet appuie, en notes, ses argumentaires. Comme lui et avec lui vous développerez certainement une « certaine préférence pour ceux qui soutiennent leurs propos nuancés avec des arguments valables et crédibles », plutôt que pour ceux et celles qui « se plaisent à proclamer haut et fort des jugements tranchés et apparemment définitifs ».
Vous irez ainsi, dans les pages qui suivent, de surprise en surprise, tantôt incrédule, tantôt scandalisé, tantôt amusé, mais toujours instruit.
Ce dernier mot me conduit à ce qui est pour moi un des thèmes, un des traits et un des attraits majeurs de ce livre : son caractère pédagogique et son insistance sur l’importance de l’éducation.
Doucet a manifestement été à la bonne école, celle de ces gens savants qui ont non seulement le souci de transmettre leur savoir au plus grand nombre, mais qui ont aussi ce très précieux talent de pédagogue indispensable pour ce faire.
Il est donc tout particulièrement bien placé pour rappeler, comme il le fait brillamment, l’importance de l’éducation en matière de sexualité. Car, et il faut le rappeler, l’éducation est cet irremplaçable moyen d’émancipation et de construction de l’autonomie en même temps qu’un précieux antidote permettant de lutter contre les préjugés, la désinformation, les pseudosciences, l’endoctrinement religieux ou culturel, l’influence trop souvent néfaste des médias sociaux, l’obscurantisme, sans oublier un certain discours progressiste ou militant qui n’est pas non plus à l’abri de l’erreur. On ne peut, je pense, que convenir avec Patrick Doucet et avec Michel Dorais, cet autre éminent éducateur québécois en matière de sexualité, qu’il cite, l’importance de « développer chez les jeunes et les moins jeunes un sens critique, des valeurs de respect de soi et des autres et une vision de la sexualité qui permettent de faire des choix éclairés quand vient le temps de vivre cette sexualité, quels que soient les scénarios et les partenaires avec lesquels on se retrouve alors. C’est le mieux que l’on puisse faire – et c’est déjà beaucoup. ».
Ce livre, qui nous fait d’ailleurs parfois pénétrer dans la classe de l’auteur, est une démonstration par l’exemple de ce qu’on peut faire pour contribuer à atteindre ces objectifs auprès des jeunes de l’âge de ceux et de celles à qui Doucet enseigne. Je ne me prononcerai pas ici, faute de place, sur l’opportunité de l’élargissement de la formation générale au cégep pour y introduire, par exemple, un cours de psychologie qui traiterait de sexualité. Mais je tiens à rappeler le grave et désolant malaise qui touche cet enseignement aux niveaux primaire et secondaire, quand il est donc destiné à des personnes plus jeunes, et même souvent beaucoup plus jeunes, que celles auxquelles s’adresse Doucet.
L’éducation à la sexualité appartient à ce domaine du curriculum qu’on peut désigner sous le nom de formation personnelle et sociale. Des savoirs y sont certes présents, mais aussi des valeurs, des incertitudes, des prescriptions, des choix individuels et collectifs, des idéologies et bien d’autres choses encore, qui interdisent qu’on ramène cet enseignement à une transmission mécanique de savoirs sereine et à l’abri de polémiques.
Le très mauvais état de cet enseignement chez nous devrait tous nous interpeller, et des questions brûlantes que l’on voit poindre, par exemple sur le genre, sur les personnes trans et sur d’autres encore, devraient, si besoin était encore, nous inciter à agir avec sagesse et célérité.
Je ne détiens ici aucune autorité pour me prononcer avec assurance sur ce qu’il convient de faire et ne le ferai donc pas. Je risquerai néanmoins quelques modestes suggestions.
Tout d’abord, et comme Doucet nous y incite, j’insisterais pour que les personnes chargées de ce délicat enseignement disposent d’un véritable savoir en la matière – et il va sans dire que la lecture du présent ouvrage pourra leur être d’un grand secours. Pour insister sur cette idée de l’importance du savoir, je veux rappeler qu’à l’école, et nulle part ailleurs de manière aussi cruciale et forte, l’enfant peut commencer, justement par son contact avec le savoir, à se forger une personnalité propre, par-delà et parfois même en rupture avec ce qu’il a reçu à la maison ou par tous ces chemins qui le conduisent de l’école à la maison – pour reprendre à Alain sa belle et juste image.
Je souhaiterais aussi, impérativement, que soit repensé le cours Éthique et culture religieuse , qui est, dans sa facture actuelle, y compris sur cette question de la sexualité, un échec et un obstacle à la mission d’éducation de l’école. C’est une idée que je défends depuis longtemps et que les propos de Doucet viennent conforter.
J’avancerais pour finir une toute dernière proposition. Elle m’est suggérée par André Breton. Car vous aurez deviné que ce n’est pas un hasard si j’ai voulu ouvrir ce texte avec lui…
Se proposer entre adultes et à destination d’autres adultes, comme lui et ses amis l’ont fait, des échanges sur la sexualité est une chose ; parler de sexualité aux enfants en est une autre.
Breton le savait bien et quand, vers la fin de sa vie, on l’a interrogé sur ce sujet qui devenait alors (déjà !) à l’ordre du jour des éducateurs et de la société tout entière, il a suggéré de procéder en dévoilant et voilant simultanément ce dont on parle, en faisant tout pour informer mais sans « profaner le lieu où se tissent les rêves ».
Breton reconnaissait ignorer comment procéder pour ce faire (« les modalités restent à déterminer », dit-il), mais il suggérait que ces manières de faire ne pourraient se dessiner que de la collaboration des « sexualistes [ sic ], médecins, psychologues, éducateurs… et poètes ».
Il poursuivait : « Tout en engageant – elle s’impose – la lutte contre l’ignorance, la confusion, qui dans ce domaine font le jeu de la plus abjecte hypocrisie, il faut veiller à ce que rien ne soit sapé de ce qui prend racine au plus profond dans le cœur de l’homme 3 . » Le poète met peut-être ici le doigt sur une composante du malaise évoqué plus haut…
Doucet aura, s’il le désire, l’occasion de préciser sa pensée sur cette difficile question de l’éducation à la sexualité dans les écoles (et peut-être même sur ces suggestions de Breton), dans le prochain ouvrage de cette série, qui viendra à n’en pas douter.
Bonne lecture,
Saint-Antoine-sur-Richelieu, juillet 2019
En ce qui a trait aux tabous sexuels, la masturbation arrive indiscutablement en tête de liste chez les hommes comme chez les femmes.
Mels van Driel, 2012 4 .
Lorsque je demande à mes étudiants si leur éducation sexuelle au secondaire comprenait des discussions franches à propos de la pornographie […], la réponse est invariablement l’inconfort et un silence retentissant.
Shira Tarrant, 2015 5 .


1 P. Doucet, Doit-on vraiment parler de tout ça ? Le cunnilingus, la fellation et autres délicatesses , Québec Amérique, 2018.

2 A. Breton et al. , « Recherches sur la sexualité », La révolution surréaliste , n o 11, 15 mars 1928, p. 32-40. Pour des raisons de concision ou de clarté, j’ai en quelques cas très légèrement modifié la question posée.

3 A. Breton, Perspective cavalière , Paris, Gallimard, p. 235.

4 M. van Driel, With the Hand , p. 12.

5 S. Tarrant, « Pornography and Pedagogy: Teaching Media Literacy », dans L. Comella et S. Tarrant (dir.), New Views on Pornography , p. 419.

INTRODUCTION
« Ne te moque pas de la masturbation, disait Woody Allen dans Annie Hall , c’est une relation sexuelle avec quelqu’un que j’aime. » Sans doute sommes-nous tous à peu près d’accord, on voit mal ce qu’il y aurait à redire, de toute façon, on n’imagine même pas ce qu’il peut bien y avoir à dire à ce sujet. Et je n’étais pas différent : aucun enseignant, aucun adulte, ne m’avait entretenu de cette pratique au long de mon parcours académique, si bien qu’une fois devenu professeur à mon tour, lorsque j’ai lu mon premier manuel d’introduction à la psychologie de la sexualité, je me souviens de m’être étonné qu’il y ait même quelques pages réservées à ce thème improbable. Et sans doute en va-t-il ainsi des étudiants : la masturbation ? Le prof ne va tout de même pas nous expliquer comment il faut procéder ?
Debout devant la classe, un manuel pédagogique récent entre les mains, j’essaie de capter d’entrée de jeu leur attention par une formulation inhabituellement familière et grandiloquente :
— Branleurs et branleuses de la classe…
Des yeux s’écarquillent, des sourires s’esquissent…
— Veuillez maintenant bien écouter les périls qui vous guettent :
[Si la masturbation est répétée] pendant un certain temps, le système nerveux tout entier sera ruiné sans espoir de guérison […]. Le garçon […] perd peu à peu sa facilité de compréhension ; la mémoire lui fait défaut. Son intelligence faiblit […]. La santé décline graduellement, les yeux perdent leur éclat, la peau devient blême, les muscles deviennent mous […]. Sa digestion est pénible, son appétit capricieux. Il a des palpitations. Sa poitrine se creuse, et son dos se voûte ; son corps s’affaiblit, et les signes avant-coureurs d’une mort prématurée se manifestent […] dans les cas graves, l’imbécillité et la folie surviennent […].
Les enfants [et les adolescents] ne comprennent pas que les organes si justement appelés honteux doivent être respectés et laissés en repos […]. On voit ainsi mourir à la fleur des ans de malheureux jeunes gens que la continence et une saine compréhension de la vie auraient sauvés […]. Acte contre nature, la masturbation ne cesse pas d’être un crime quand le jeune homme de vingt ans la pratique […]. Plus l’érection se répète, plus elle devient défectueuse. Puis l’ impuissance s’accuse et devient complète. Le malheureux masturbateur est souvent affligé par la suite de pollutions morbides ( spermatorrhée ), qui le découragent, l’épuisent et le conduisent même au suicide 6 .
Les étudiants me regardent, certains un peu plus inquiets :
— C’est vrai ? s’étonne à mi-voix un étudiant assis à l’avant de la classe.
D’autres sourient franchement…
— Mais c’est quoi ça, intervient une étudiante, c’est tiré d’un vieux livre ?
Je lui montre celui que j’ai dans les mains…
— Il s’agit d’un livre récent. Vous ne croyez pas que la masturbation puisse avoir des conséquences physiques et mentales dangereuses ?
Quelques-uns n’ont tout à coup plus l’air aussi certain, soit de leur santé mentale, soit de celle du prof…
— Ben… pas vraiment, poursuit-elle.
Je les rassure aussitôt en précisant que je leur ai lu des extraits d’une section historique de ce manuel, par ailleurs tout à fait recommandable, que j’ai entre les mains. Le premier était tiré d’un livre de 1933, Ce que tout jeune garçon devrait savoir , l’œuvre d’un pasteur américain ; le second de La vie de jeune homme , par un médecin, un certain docteur Surbled, encore réédité en 1946.
L’ambiance se détend ; le prof n’est pas tout à fait débile.
Mais une question demeure tout de même : d’où viennent pareils propos, aussi extraordinairement alarmistes ?
Les idées reçues des siècles passés peuvent certainement étonner (on y reviendra), mais ce qui surprend davantage, ce sont celles que l’on entretient encore sans trop s’en rendre compte. Même si tout le monde admettra sans difficulté que la satisfaction sexuelle contribue de manière non négligeable au bonheur conjugal (et personnel), même si « la santé sexuelle à l’adolescence est associée à un plus grand bien-être au début et au milieu de l’âge adulte 7 » et même si la vaste majorité des adolescents commencent à avoir des activités sexuelles avec des pairs durant cette période, jusqu’à tout récemment (2018), la sexualité était encore peu discutée lors de la formation scolaire. Les écoles choisissaient si elles offraient ou non des cours sur le sujet, les parents avaient le loisir de décider si leurs enfants les suivraient ou non et, lorsqu’ils les suivaient, ceux-ci étaient généralement rudimentaires, voire sommairement cliniques. Chaque trimestre, j’ai discuté avec les étudiants des cours de sexualité qu’on leur proposait au secondaire et, chaque fois, environ 90 % d’entre eux affirmaient que ces cours se limitaient, pour l’essentiel, à quelques informations sur la contraception, les organes génitaux et les infections diverses que l’on risque de contracter lorsqu’on se divertit avec ceux d’autrui sans se protéger. Et, bien qu’elle soit l’activité sexuelle la plus commune chez les adolescents 8 , la masturbation y était rarement discutée. Cette situation change-t-elle maintenant ? C’est encore à voir. Les professeurs du secondaire qui donnent ces quelques heures concernant la sexualité – des profs déjà surchargés par leur propre tâche et leur propre contenu – n’ont aucune formation en psychologie ou en sexologie. De quelle façon en parlent-ils ? Avec quelles nuances ? Quelle « profondeur » ? Quel intérêt ?
D’une manière ou d’une autre, si nous souhaitons ne plus entretenir de malaise quant à la sexualité en général, et à la masturbation en particulier, aucune raison ne s’oppose à ce que nous entretenions les adolescents de manière intelligente et décontractée de ce qui anime tant les humains au long de leur vie, et de cette activité sexuelle qui, à cet âge, les occupe le plus ; tout comme de ce qui accompagne d’ailleurs souvent la masturbation, à savoir la pornographie (ce thème est-il abordé au secondaire ? de quelle façon ?). Je rappellerai, pour la petite histoire, que si les Américains produisent depuis plusieurs décennies d’excellents ouvrages de psychologie de la sexualité, ce sont ces mêmes Américains qui, en 1994, ont démis de ses fonctions la ministre de la Santé Jocelyn Elders parce qu’elle avait déclaré, à propos des adolescentes fertiles de 13 ans, qu’une bonne éducation sexuelle et la masturbation seraient préférables aux relations sexuelles précoces non protégées : « Je pense que nous avons essayé l’ignorance assez longtemps, disait-elle, et qu’il est temps que nous essayions l’éducation 9 . » En effet.
Selon un sondage effectué en 2010 auprès de 5865 Américains et Américaines par le National Survey of Sexual Health and Behavior , 62 % des garçons et 40 % des filles de 14-15 ans se sont masturbés dans la dernière année et, chez les 16-17 ans, 75 % des garçons et 45 % des filles. Chez les 18-19 ans ces chiffres passent à 81 % pour les garçons et à 60 % pour les filles 10 . Une étude suédoise conduite auprès d’adolescents du secondaire révélait pour sa part, en 2011, que 94 % des garçons et 70 % des filles s’étaient déjà masturbés 11 .
À l’évidence, la pratique est assez répandue. Mais, pourrait-on relever, force est d’admettre qu’ils sont certainement bien plus encore à se curer le nez dans le confort de leur intimité et, pour autant, personne ne songe à dilapider de précieuses heures de cours à ce sujet. Alors, pourquoi devrait-on parler de masturbation à l’école ? Chacun ne fait-il pas sa petite affaire sans trop se poser de questions ? Le fait est que les choses (et l’humain) sont rarement aussi simples. Les enfants et les adolescents glanent ici et là dans leurs familles, avec leurs amis, au contact des médias ou de la pornographie, des informations à propos de la sexualité et, entre autres, de la masturbation. Et, qu’ils s’y adonnent ou non, selon les influences qui les auront le plus marqués, ils en tireront différentes idées, différentes manières de se comporter et différentes façons de la vivre : « Pour moi, la masturbation est quelque chose de puéril, le symbole d’un terrible isolement, d’une autosatisfaction outrée, écrivait une femme au début des années 1970. Je voudrais pouvoir la bannir de mon expérience sexuelle 12 . » Ce à quoi, d’ailleurs, certaines semblent parvenir : « Plutôt souffrir de mon inassouvissement que de me masturber ! Je ne blâme pas celles qui le font, mais on m’a toujours appris que ce n’était pas convenable et que je devais être “au-dessus” d’un tel comportement. Je suis donc devenue tolérante pour les autres, mais pas pour moi. » Et cette femme de poursuivre, avec une franchise surprenante : « C’est une affaire d’orgueil et de refoulement. Au fond, c’est une sorte de snobisme 13 . »
Tout le monde en vient donc à se faire une idée sur la valeur de cet acte et, non seulement ces idées ne sont pas toujours positives, mais elles entraînent des émotions qui ne le sont pas davantage. Toujours parmi les femmes citées dans le Rapport Hite , publié en 1976, plusieurs mentionnaient qu’elles avaient « l’impression de faire quelque chose de stupide » ou qu’elles se sentaient « honteuses », « coupables » et même « dégueulasses 14 ».
Mais pareils jugements négatifs ne datent-ils pas d’une époque révolue ? Ces attitudes n’ont-elles pas changé depuis ? Encore aujourd’hui, les attitudes varient énormément. Si plusieurs filles ont une vision positive de la masturbation, d’autres ne la partagent pas du tout, comme en témoignait cette Suédoise de 17 ans en 2009 : « Je ne me toucherais jamais… Je pense que c’est vraiment dégoûtant… C’est juste pas bien parce que seulement un garçon est censé te toucher là, et même ça ce n’est pas si fantastique 15 . » Le professeur Bernard Germain souligne à propos des pourcentages d’adolescents pratiquant la masturbation que « les statistiques sont peu fiables et probablement en deçà de la réalité », car ils « sont peu enclins à parler de leurs pratiques masturbatoires », entre autres, précise-t-il, parce qu’un « certain nombre d’adolescents qui s’y adonnent éprouvent encore des sentiments de honte et de culpabilité, principalement les filles 16 ». Dans une étude réalisée en 2003 au Canada auprès d’étudiants de 3 e et 5 e secondaires, 59 % et 63 % des garçons étaient « d’accord » ou « tout à fait d’accord » avec l’affirmation « Il n’y a pas de mal à se masturber. » Pour les filles, il s’agissait de 31 % et 35 % 17 . C’est donc dire qu’environ 40 % des garçons et 65 % des filles croyaient que ce n’est pas tout à fait bien de se masturber. Ce que j’observe également dans les commentaires de mes étudiantes ; sans qu’elles partagent nécessairement cette idée, elles admettent généralement que la masturbation chez les filles est socialement moins bien acceptée, plus taboue que chez les garçons, comme aux États-Unis d’ailleurs 18 . Malaise que l’on trouve aussi chez des adultes. Dans une enquête menée en 2002, auprès de 223 hommes et femmes âgés de 19 à 40 ans, près du tiers des répondants ont refusé de répondre aux questions concernant la masturbation 19 .
Pourquoi ces jugements de valeur ? Sur quoi reposent-ils ? S’il s’agit de la pratique sexuelle la plus répandue chez les adolescents, et que près de la moitié d’entre eux croient que ce n’est pas très bien de la pratiquer, ne serait-il pas pertinent d’en discuter un peu ? D’autant plus que les idées négatives que l’on entretient à cet égard ne vont pas toujours sans conséquence : selon ce qu’on aura entendu, chacun et chacune seront disposés à développer toutes sortes de craintes et de malaises. Une femme de 30 ans écrivait au célèbre docteur Tissot en 1783 :
J’ai contracté dans mon enfance, instruite par le hasard ou la nature, une malheureuse habitude commune parmi les jeunes gens de l’un et de l’autre sexe. J’ai eu par intervalle le courage de prendre assez sur moi pour m’en abstenir […]. Je ne doute cependant pas que ma santé n’en ait été fort atterrée, et que ce ne soit une des principales causes des dérangements de mon estomac et de mes migraines. Mais serait-ce là le seul principe de ces rêves cruels auxquels je devrai la mort dans peu ? 20
Un homme de 25 ans écrivait en 1774 au même docteur Tissot qu’il se masturbait depuis l’âge de 16-17 ans, parfois deux ou trois fois par jour, et qu’il sentait bien la diminution qui en résultait de ses forces physiques, de la puissance de sa mémoire et de ses capacités érectiles. Ce qui l’angoissait et le désespérait parfaitement : « Craignant et désirant successivement la mort, souvent en me couchant je désire que ce soit pour la dernière fois 21 . »
On s’étonne peut-être de ces témoignages du passé, mais ceux d’aujourd’hui seraient-ils moins surprenants ? La sexologue Sylvie Lavallée nous offre un exemple contemporain éclairant, celui d’une femme d’un peu plus de 20 ans dont les idées sur la sexualité et la masturbation avaient un impact bien réel, à la fois sur sa vie personnelle et conjugale :
Martine […] se présente seule en thérapie pour tenter de maîtriser sa difficulté à concevoir que son conjoint, Félix, se masturbe. Ne serait-ce que de l’imaginer constitue pour elle une source d’angoisse. De surcroît, elle tient en horreur tout ce qui est pornographique et elle est incapable de regarder une scène de film érotique sans se sentir mal. Il lui paraît inconcevable qu’elle-même agisse ainsi, sous peine de perdre sa vertu. Elle désire être plus à l’aise avec la masturbation, une pratique qu’elle n’exécute pas. Mais elle est consciente qu’ainsi elle a le « contrôle » sur Félix. Elle l’a à l’œil !
Et Martine a l’œil bien ouvert. Non seulement porte-t-elle attention à la corbeille afin d’y repérer les « preuves du crime » de son conjoint, des papiers-mouchoirs souillés, mais elle s’attarde également à évaluer, après leurs relations sexuelles, la quantité de sperme que son copain a éjaculé : si elle est faible, c’est qu’il s’est masturbé, et elle angoisse aussitôt, comme lorsqu’elle trouve les mouchoirs chiffonnés dans la corbeille.
L’autoérotisme est banni de sa pensée et associé à un profond dédain. À ses yeux, les hommes qui se masturbent sont des célibataires, et si Félix le fait, il commet une offense qui la blesse autant que l’infidélité. Ses anciens partenaires lui racontaient un « doux mensonge » en affirmant qu’ils avaient cessé toute pratique masturbatoire. Cela était suffisant pour que Martine soit rassurée. Mais, dans sa relation actuelle, Félix est dans l’incapacité de lui promettre une telle chose. Il préfère qu’elle règle son problème elle-même […].
Elle chérit le rêve de vivre une union conjugale où la « dépravation sexuelle par la masturbation » n’existerait pas, et même où le couple pourrait s’aimer sans vraiment avoir de sexualité […].
L’imaginaire de Martine est à la fois prolifique et source d’angoisse. Les fantasmes sexuels y sont inexistants. Martine ne se permet pas d’imaginer des scènes, d’exploiter son érotisme, de regarder d’autres hommes, de laisser libre cours à son imagination en vue de rehausser son désir. Il n’y a personne, pas même une vedette de cinéma, qui suscite son envie. Selon elle, cela équivaudrait à tromper Félix : « J’ai l’impression que je lui joue dans le dos si je suis sexuelle seule. » Martine peut seulement imaginer une scène semblable à un conte de fées, avec un couple chaste et pur, un prince romantique et respectueux de la vertu de sa princesse […].
Martine éprouve par ailleurs des difficultés à atteindre l’orgasme. Mais, pour lui compliquer encore un peu les choses, elle croit qu’il y a des façons acceptables d’en avoir et d’autres qui ne le sont pas :
Les positions sexuelles privilégiées sont celles où il y a un contact des yeux, les positions plus amoureuses ou fusionnelles. S’il la pénètre par-derrière […], elle a l’impression que son vagin est comparable à un trou, ou qu’elle-même devient une poupée gonflable. « On dirait que je me fais violer. » […].
À mesure que le travail thérapeutique avance, Martine prend conscience de son réflexe de garder le contrôle. Elle voit tous les bénéfices que le contrôle lui apporte. C’est une façon de ne pas se faire avoir, de ne pas passer pour la cochonne, la dépravée ou la perverse [et de préserver] sa vertu. Elle a peur de perdre ses attributs de bonne fille sage, sexuée tout de même, mais de la « bonne façon », sans que son partenaire soit sexuel seul […].
Félix tient cependant à ses pratiques solitaires, entre autres, et on l’imagine sans peine, parce que « c’est moins compliqué que de faire l’amour avec Martine. Il n’a pas l’impression d’être libre de faire ce qu’il veut avec elle, puisqu’elle met des restrictions partout ».
Leurs relations sexuelles se passent donc en silence. Félix craint de verbaliser ses émotions pendant l’acte, de peur de lui manquer de respect ou d’interrompre son plaisir. Martine se dit frustrée qu’il parle peu et qu’elle doive poser des questions afin de savoir ce qu’il ressent […].
En consultation, nous avons également dédramatisé la vision de la masturbation. Martine dit que ses visions sont encore dégradantes si elle imagine Félix en train de le faire. Mais elle a tout de même fait un gain intéressant lorsque, après une relation sexuelle, elle a dit à Félix : « J’ai encore envie, je n’ai pas eu d’orgasme, je vais aller me satisfaire… j’ai été capable de dire ça, mais je ne savais plus quoi faire après ! » Félix a été heureux de l’entendre et, à la blague, a voulu entonner la trompette pour crier sur tous les toits qu’il voulait fêter ses paroles. « J’ai pleuré devant sa réaction. Ça m’a choquée qu’il ne réagisse pas comme moi. J’aurais voulu qu’il se choque, qu’il ne l’accepte pas 22 . »
Parce qu’elle n’avait peut-être jamais eu l’occasion de les questionner, Martine entretenait plusieurs idées rigides et restrictives qu’elle tenait pour vraies et qui, manifestement, lui nuisaient autant à elle-même qu’à la relation avec son conjoint : la masturbation est mal, la pornographie aussi, seuls les célibataires se masturbent, n’importe quel fantasme à propos de quelqu’un d’autre est une infidélité, les relations sexuelles sont une sorte de mal nécessaire dans un couple, les filles convenables font l’amour en regardant leur partenaire dans les yeux et toutes les positions sexuelles qui les en empêchent ne sont pas bien.
Quelques-uns éprouvent peut-être des remords lorsqu’ils se curent le nez, mais, pour autant que je sache, la masturbation suscite beaucoup plus d’interrogations et de malaises, non seulement chez les adolescents mais aussi chez les plus vieux. Et c’est pourquoi il n’est pas inutile d’aborder le sujet en classe et les questions que plusieurs se posent : est-il normal de se masturber ? Est-ce que c’est véritablement bien, comme certains le disent ? Ne serait-ce pas un peu mal, comme d’autres le pensent ? Et pourquoi, alors, serait-ce bien ? Ou mal ? Est-ce encore normal de se livrer à ce plaisir lorsqu’on est en couple ? Peut-on trop se masturber ? À partir de quelle fréquence serait-ce trop ? Peut-on avoir commencé trop tôt ? À partir de quel âge est-il normal de commencer à se masturber ? Et jusqu’à quel âge ? Et, puisqu’elle y est si intimement liée aujourd’hui, que faut-il penser de la pornographie ? Et de ses effets sur ses consommateurs et consommatrices ?
Je ne saurais dire combien d’étudiants et d’étudiantes de mes classes partagent certaines des idées de Martine ; si les étudiants écoutent attentivement, ils ne s’expriment pas toujours ouvertement. Mais, pour donner tout de même un aperçu de la variété des idées reçues qu’ils peuvent parfois encore entretenir, j’ai eu l’occasion d’entendre, par exemple, ne serait-ce que de la part de quelques-uns ou de quelques-unes, que l’on ne devrait pas se masturber lorsqu’on est en couple ; que la pornographie est toujours néfaste ; que l’homosexualité est un choix et que ce choix est mal ; que les enfants normaux n’ont pas d’intérêt ni d’activités sexuels ; qu’un homme qui a une éjaculation précoce est condamné à être un éjaculateur précoce toute sa vie ; que les filles bien ont moins de partenaires sexuels que les bons garçons ; que les hommes ne devraient pas pratiquer le cunnilingus lors de leur première relation sexuelle avec une partenaire, ni même avec leur première copine, mais seulement avec leur épouse ; que la virginité prémaritale chez la fille a quelque mérite et, ce qui n’est jamais sans lien avec la sexualité, que la Bible et le Coran sont des livres inspirés de Dieu, lesquels ne sauraient être critiqués d’aucune façon (ce que les écoles secondaires se gardent d’ailleurs bien de faire, si je me fie aux étudiants qui ont suivi leurs cours d’ Éthique et culture religieuse ).
Le rôle du professeur n’est certainement pas d’indiquer précisément aux étudiants ce qu’ils doivent faire et penser, mais de leur donner l’information la plus pertinente et de les initier à une réflexion critique de manière à ce qu’ils puissent remettre en question plus aisément la pertinence de leurs propres idées, des discours qui les environnent – ceux de leur famille, des amis, des médias et, aussi, de leurs professeurs – et des valeurs qui en découlent. Et, s’il y a lieu, de s’en libérer.
Dans les deuxième et quatrième chapitres de cet ouvrage, je présenterai donc les informations actuelles à propos des questions évoquées plus tôt, non seulement pour souligner l’intérêt de ces connaissances, mais aussi pour montrer à quoi peut ressembler un cours sur ce sujet « anodin » donné à des étudiants âgés de 17 à 19 ans pour la plupart, et la pertinence d’un tel cours dont on les a longtemps privés tout au long de leur formation scolaire (à l’exception de quelques-uns qui, au collégial, ont pu choisir, s’ils en ont eu la chance, un cours de Psychologie de la sexualité ). Par ailleurs, si l’on craint beaucoup moins les dangers de la masturbation aujourd’hui, on s’inquiète beaucoup plus de ceux que peut engendrer la pornographie. J’aborderai donc cette question dans les chapitres 5 et 6.
Pour que les étudiants saisissent mieux encore combien les idées mal étayées peuvent donner lieu aux plus spectaculaires dérives (et à quel point elles influencent les comportements), il m’apparaît aussi intéressant de rappeler combien la masturbation a préoccupé l’Occident et l’attention particulière qu’elle s’est méritée dès l’aube du XVIII e siècle 23 . La petite histoire du grand malaise entourant la masturbation est, on le verra, franchement stupéfiante, et elle est si savoureuse (et dramatique) qu’elle mérite à tout le moins un survol (chapitres 1 et 3). Les étudiants s’étonnent d’ailleurs toujours, comme je m’en suis moi-même étonné auparavant, que les individus les plus éclairés de leurs époques respectives aient affirmé avec la plus grande aisance les plus extraordinaires extravagances, et qu’un thème aussi « vulgaire », aussi « futile », ait pu susciter les jugements les plus graves et les traitements les plus ahurissants. Extravagances que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les cercles religieux, ce que j’aborderai dans le chapitre 7.
Mais le but de l’exercice ne se limite pas à souligner combien les errances des générations passées ont été la source de tant de misères humaines et, par conséquent, combien il est utile de réfléchir sur le sujet pour ne pas errer de nouveau de la même façon. Pour ceux qui connaissent cet autre plaisir solitaire qu’est celui de la connaissance, la petite histoire de la masturbation constitue certainement une excellente façon de s’en procurer un peu…


6 S. Stall et G. Surbled, cités dans P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 406.

7 M.-A. Boilard, « La sexualité », dans M. Claes et L. Lannegrand-Willems (dir.), La psychologie de l’adolescence , p. 149.

8 M.-A. Boilard, « La sexualité », dans M. Claes et L. Lannegrand-Willems (dir.), La psychologie de l’adolescence , p. 148.

9 Citée dans M. Cornog, The Big Book of Masturbation , p. 288 ; S. Blaffer-Hrdy, Les instincts maternels , p. 132.

10 J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 252 ; P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 171.

11 M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 17.

12 Citée dans S. Hite, Le rapport Hite , p. 56.

13 Citée dans S. Hite, Le rapport Hite , p. 60.

14 Citées dans S. Hite, Le rapport Hite , p. 57-58.

15 Citée dans M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 18.

16 P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 171.

17 P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 1 re éd., p. 165.

18 M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 17.

19 P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 407.

20 Citée dans P. Singy, L’usage du sexe , p. 166-167.

21 Cité dans P. Singy, L’usage du sexe , p. 108 et 111.

22 S. Lavallée, Au lit toi et moi nous sommes six , p. 56-61.

23 Pour une perspective historique détaillée, il existe d’excellents ouvrages sur le sujet, Le sexe en solitaire , de Thomas Laqueur, par exemple, ou Histoire d’une grande peu r, la masturbation , de Jean Stengers et Anne Van Neck.

Chapitre 1
L’ONANISME, JADIS : LA FOLLE HISTOIRE DE LA MASTURBATION
(un survol)
Instruit à l’âge de douze ans à l’horrible péché d’Onan, je m’y suis livré avec fureur…
Un homme de 25 ans, dans une lettre à Tissot, 1768 24 .
Onan 25 et l’onanisme
— Bon, connaissez-vous un terme plus raffiné pour parler de masturbation sans trop en avoir l’air ?
Les étudiants hésitent un instant…
— Euh… se branler ? suggère l’un.
— Ça te semble plus raffiné ?
— Se crosser ? dit un autre.
La classe rigole ; je me contente de relever un sourcil.
— Se rouler la bille ? risque une étudiante.
— Vraiment ?
— Se toucher ? ajoute-t-elle.
— Mais encore…
— Le plaisir solitaire, dit un autre.
— Il y a mieux…
— …
— Personne n’a jamais entendu parler d’onanisme ?
Personne n’a jamais entendu parler d’onanisme.
L’histoire d’Onan nous rappelle combien il était périlleux dans les temps bibliques de ne pas déposer sa semence là où elle est destinée. Comme le voulait la loi du lévirat (Deutéronome, 25 : 5-10), lorsqu’un homme marié mourait sans avoir laissé de descendance, son frère devait alors veiller à la lui fournir en fécondant sa belle-sœur éplorée. Puisque Er, le frère aîné d’Onan, n’avait pas réussi à féconder son épouse avant que le Seigneur le fasse mourir parce qu’il lui avait déplu, la tâche incombait donc à son cadet. Mais si Onan consentait volontiers à badiner avec sa belle-sœur Tamar, il préférait cependant conclure la chose autrement et ne pas courir de risque. Comme on l’apprend dans le chapitre 38 de la Genèse : « Onan savait que sa descendance ne serait pas sienne ; quand il allait vers la femme de son frère il laissait sa semence se perdre à terre pour ne pas donner de descendance à son frère. » Cette conduite ne plut cependant pas davantage au Tout-Puissant qui, sans plus de délibération, « le fit mourir » également (Genèse, 38 : 9-10) 26 .
Les autorités religieuses chrétiennes se sont longtemps demandé si le crime d’Onan impliquait seulement le coït interrompu ou s’il comprenait également la masturbation. Quoi qu’il en soit de leurs délibérations au fil des siècles, la masturbation était généralement vue comme un péché, un acte contre nature ; Saint-Augustin la condamnait déjà aux IV e -V e siècles, condamnation officiellement confirmée en 1054 par le pape Léon IX. Entre-temps, depuis le V e siècle, les pénitentiels chrétiens recommandaient diverses mesures d’expiation pour cet acte 27 , comme l’évêque Burchard de Worm dans son célèbre ouvrage de la sorte du XI e siècle : « As-tu forniqué seul, c’est-à-dire en prenant ton membre viril dans ta main et en tirant sur le prépuce, l’as-tu agité au point de répandre par ce plaisir ta semence ? Si oui : 10 jours [au pain et à l’eau] 28 . » Quant à savoir ce qu’est un acte contre nature, Thomas d’Aquin, le très influent docteur de l’Église du XIII e siècle, expliquait que, selon la loi divine de la nature, les organes du corps répondent à une fin et que cette fin, pour les organes génitaux, n’est pas le plaisir mais la procréation : tout acte sexuel ne menant pas à la génération de l’espèce est donc contre nature 29 . J’ignore quelle pénitence on suggère maintenant pour un tel péché, mais l’Église catholique considère encore aujourd’hui la masturbation comme « un acte intrinsèquement et gravement désordonné 30 ».
Quelles que soient les ratiocinations chrétiennes d’hier ou d’aujourd’hui (j’y reviendrai dans le dernier chapitre), le crime d’Onan devait bientôt être associé au seul péché solitaire, si bien que l’onanisme désigne aujourd’hui la masturbation seulement. On ne s’étonne sans doute guère de l’obstination des autorités catholiques à ne pas accepter ce qui, pratiqué avec un peu de régularité, eût peut-être sauvé du pétrin plusieurs de ses représentants 31 . Mais ce qui étonne davantage, c’est que ce soit surtout au nom de la science qu’on ait fait du crime d’Onan un véritable crime contre soi-même.
Les hommes de science, le peuple et l’onanisme
« Rien dans tout le corpus de la médecine antique, grecque ou latine, ni dans la tradition médiévale et renaissante qui en dérive, écrit l’historien Thomas Laqueur, ne laisse présager de ce qui allait se passer après Onania 32 . »
Onania ?
L’hystérie collective entourant la masturbation a commencé en Angleterre au début du XVIII e siècle, quelque part entre 1708 et 1716, avec la publication d’une brochure anonyme, l’œuvre d’un médecin charlatan qui souhaitait faire la promotion d’une poudre et d’une teinture revigorante pour rétablir la santé des malheureux masturbateurs. Si quelque doute subsiste quant à l’identité de son auteur – quoiqu’on l’attribue maintenant surtout à un certain John Marten –, il n’en existe aucun quant au sujet de la brochure (qui deviendra un livre au fil des rééditions) dont le titre a certainement le mérite d’être précis : Onania ou l’odieux péché de la masturbation, et toutes ses conséquences affreuses pour les deux sexes, avec conseils d’ordre moral et d’ordre physique à ceux qui se sont déjà causé des dommages par cette pratique abominable 33 . L’ouvrage devait connaître un succès retentissant, plusieurs éditions se sont succédé, toujours plus volumineuses, tandis que de véritables médecins prenaient le relais, dont le célèbre Samuel-Auguste Tissot qui, en 1760, publiait L’onanisme afin d’informer la population des dangers qui la guettaient ; un ouvrage lui aussi constamment réédité, jusqu’en 1905 34 .
Tissot voulait à son tour « montrer aux jeunes gens toutes les horreurs du précipice dans lequel ils se jettent volontairement », « les horreurs de l’abîme qu’ils se préparent 35 ». En combinant « sa réputation médicale avec son fanatisme dévot », selon la formulation du sexologue de la première heure, Havelock Ellis, Tissot a ainsi suscité pendant plus d’un siècle la peur de la masturbation 36 . Selon lui, ses conséquences étaient aussi nombreuses qu’affolantes : pâleur, multiplication des boutons, dérangement de l’estomac et de la respiration, diminution de la force, maladies longues, fâcheuses, bizarres, dégoûtantes, affaiblissement du corps en général et des organes sexuels en particulier, affaiblissement de la vue, de l’imagination et de la mémoire, menant éventuellement à l’imbécillité, sans compter l’horreur des regrets qui ajoutent aux troubles des masturbateurs et « la crainte de devenir suicidé d’un moment à l’autre ; l’angoisse pire que les douleurs, les remords pires que l’angoisse, remords qui croissent journellement 37 ».
Comme le souligne Thomas Laqueur, « la nouveauté n’était pas dans l’acte lui-même, mais dans la remarquable attention qu’on lui porta soudain 38 ». Mais pour quelles raisons lui a-t-on porté cette nouvelle attention au XVIII e siècle ? Et pourquoi a-t-on cru ces histoires au long des deux siècles suivants ? Bien que les raisons ayant favorisé l’émergence de cette horreur de la masturbation ne soient pas certaines, ou qu’on les juge « encore obscures 39 », il semble que les élites du moment en soient venues à croire que la masturbation était aussi contre nature pour trois raisons : elle était un acte privé, alors que les autres formes de sexualité étaient sociales ; elle était motivée non pas par un objet réel mais par un fantasme ; et puisqu’elle était nourrie par l’imagination, elle disposait l’individu à succomber aux excès et à en devenir dépendant 40 . Et la diffusion des affirmations contenues dans Onania et dans l’ouvrage de Tissot, entre autres, aurait été facilitée à cette époque par la plus grande diffusion des livres en langue vernaculaire, la crédibilité plus grande des médecins dans la population, l’intérêt croissant pour les problèmes médicaux que manifestait la bourgeoisie, de même que l’inclusion progressive de récits personnels de patients dans les livres de ces médecins 41 .
D’une manière ou d’une autre, je me contente pour ma part de souligner auprès des étudiants que l’esprit humain, quels que soient l’époque et le lieu, semble naturellement mieux pourvu de capacités imaginatives que de sens critique et qu’il paraît infiniment mieux disposé à croire ses inventions qu’à les remettre en question. En fait, c’est là l’idée principale que je souhaite leur communiquer lors de cette brève présentation : l’humain est ainsi, ils sont humains, et ce n’est jamais une mauvaise habitude que d’apprendre à remettre en question la valeur de ses certitudes, comme de celles de son entourage. Chez les Canela de l’Amazonie, par exemple, un peuple qui valorisait particulièrement la générosité sexuelle, la masturbation était strictement interdite pour les deux sexes, car on la percevait comme une satisfaction trop individuelle, trop égoïste. Qui plus est, les Canela croyaient que l’odeur du sexe sur la main d’une fille ferait pleurer les bébés et dépérir les récoltes, et que la nourriture perdrait son goût. Si l’on décelait pareille odeur sur la main d’un garçon qui se serait satisfait de cette façon, ses flèches dévieraient de leur trajectoire, ses haches manqueraient leur but et des crampes musculaires aux cuisses surviendraient quand il courrait 42 .
Mais là n’était pas ce que croyait le bon docteur Tissot qui, en comparaison de ses prédécesseurs, a davantage insisté sur la dégénérescence physique qui attendait les onanistes que sur les châtiments infernaux. Ainsi, Tissot condamnait la masturbation pour des raisons médicales plus que morales 43 , même s’il ajoutait à la liste des méfaits mentionnés plus tôt que les remords amenés par la masturbation « prenant sans doute une nouvelle force […] serviront peut-être de supplice éternel et de feu qui ne s’éteint point ». Tissot croyait fermement que la perte excessive de sperme était dommageable pour l’organisme, entre autres parce que « la perte d’une once de cette humeur [le sperme] affaiblissait plus que celle de 40 onces de sang 44 ». À preuve, soulignait-il, l’un de ses collègues avait vu un « homme se dessécher si prodigieusement le cerveau, qu’on l’entendait vaciller dans le crâne ». Aussi, écrivait-il encore : « Les accidents, que ceux qui s’épuisent dans un commerce naturel éprouvent, sont terribles : ceux que la masturbation entraîne, le sont bien plus 45 . » Si bien que « cette funeste habitude fait mourir seule plus de jeunes gens que toutes les maladies ensemble 46 ». Rien de moins.
Le lecteur contemporain se demande bien sûr pour quelle raison la perte de sperme par la masturbation peut être plus nocive que la même perte à la suite d’un coït. Mais Tissot, comme d’autres médecins avant lui, croyait qu’un coït suscité et accompli naturellement était beaucoup mieux, entre autres parce que l’orgasme engendré par l’imagination affaiblissait en plus les facultés de l’âme, et surtout la mémoire 47 ; et, en citant son collègue du XVII e siècle Sanctorius, parce que lors du coït « la joie que l’âme éprouve augmente la force du cœur, favorise les fonctions, et répare ce qu’on a perdu 48 ». Ce qui n’est pas sans rappeler le propos du médecin du XVII e siècle Nicolas Venette qui affirmait, dans les mots de Laqueur, « qu’avoir des relations sexuelles sans modération avec une femme belle et avenante était bien moins épuisant que des extravagances semblables avec un laideron, parce que la chose avait [dit Venette] des “charmes qui dilatent nos cœurs et en multiplient les ardeurs” 49 ».
Même s’il est difficile aujourd’hui d’évaluer ce que pensaient et faisaient les gens du peuple à cette époque, ces idées ont atteint la population, et on les retrouve bien vivantes chez certains 150 ans plus tard. Au début du XX e siècle, un Anglais écrivait au plus célèbre des sexologues anglais d’alors, Havelock Ellis :
J’avais environ quinze ans quand une servante de la maison où je logeais comme pensionnaire vint me retrouver de nuit dans ma chambre et m’apprit à la masturber. Elle me dit que cela me serait très utile dans la vie ; mais elle me conseilla de ne jamais le faire sur moi-même, attendu que cela me rendrait fou et me ferait mourir. Je lui répondis que j’avais déjà essayé, mais que je n’y avais trouvé aucun plaisir ; alors elle me rendit ce service et, bien qu’il n’y eût pas d’émission, j’en eus un vrai plaisir. Elle me dit aussi que cela ne pouvait jamais faire de mal à un garçon de laisser une fille jouer avec lui et me promit que, si je voulais lui garder le secret, elle viendrait souvent me rendre service.
Bien des garçons ont sans doute rêvé d’une domestique aussi volontaire au même âge, et je ne crois pas que j’aurais agi différemment de ce jeune homme : « Je promis naturellement tout ce qu’elle voulut et elle revint souvent dans ma chambre 50 . »
Bien que cette servante ait peut-être évoqué ces idées afin de satisfaire comme elle l’entendait ses propres désirs (« Quelque temps après, elle inséra mon pénis dans sa vulve »), plusieurs les prenaient tout de même très au sérieux. À l’âge de 20 ans, en 1841, l’écrivain suisse Henri-Frédéric Amiel écrivait dans son journal intime : « Rien n’est plus horrible que de sentir ainsi sa vie s’écouler fatalement, quelques nuits me retranchent quelques années de vie… Je me vois mourir. » Et d’ajouter le lendemain, 80 ans après la publication du fameux livre de Tissot : « Avant tout, il faut vivre, c’est-à-dire arrêter ces pertes ; une seule émission, selon Tissot, équivaut à quatre [ sic ] onces de sang. Ma veine est donc ouverte ; ne pas faire d’efforts, laisser aller, ce serait un suicide, car le résultat est certain 51 . »
Les idées de Tissot devaient se répandre partout en Europe, en Russie et en Amérique du Nord et, bientôt, médecins, hygiénistes, moralistes, éducateurs et parents allaient prêcher le même discours 52 . Rousseau déclarait dans son Émile (1762) que celui qui se masturbe « portera jusqu’au tombeau les tristes effets de cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti 53 », tandis que le grand philosophe Emmanuel Kant écrivait dans son Traité de pédagogie , en 1803 :
Rien n’affaiblit autant l’esprit aussi bien que le corps de l’homme que le genre de plaisir auquel on se livre sur soi-même ; il est tout à fait contraire à la nature humaine. Mais on ne doit pas plus le cacher à l’adolescent. Il faut le lui montrer dans toute son horreur, lui dire qu’il se rend par là impropre à la propagation de l’espèce, qu’il travaille à la ruine de ses forces physiques, qu’il se prépare une vieillesse précoce, et qu’il mine aussi son esprit, etc. 54
Non seulement de grands philosophes tenaient ce genre de propos, mais des membres de la famille se le permettaient également. L’auteur anonyme anglais de Ma vie secrète (un journal détaillant sa vie sexuelle sur plus de 3000 pages) en témoignait à sa façon. Walter (c’est le nom qu’il se donne) avait environ 15 ans au moment de l’épisode qu’il relate et qui doit avoir eu lieu quelque part au milieu du XIX e siècle. Il précise au préalable que, durant la nuit, il s’était épuisé à la masturbation :
[Mon parrain] me regarda fixement :
— Tu as l’air malade.
— Non, je ne le suis pas.
— Si, tu l’es, regarde-moi bien en face : tu t’es branlé, me dit-il mot pour mot.
Jamais il n’avait usé d’un mot grossier avec moi auparavant. Je niai. Il s’emporta.
— Pas de dénégation, monsieur, pas de mensonges, vous l’avez fait, monsieur. N’ajoutez pas le mensonge à votre bestialité, vous vous êtes livré à cette manie dégoûtante. Je peux le voir sur ta figure, tu mourras dans une maison de fous, ou de consomption, tu n’auras jamais plus un sou d’argent de poche de ma part et je ne t’achèterai pas ton brevet ni ne te laisserai le moindre argent à ma mort.
Je continuai à nier, sur un ton insolent.
— Tiens ta langue, petit animal ou j’écris à ta mère.
Cela me réduisit à un silence maussade, lançant seulement de temps en temps : « Je ne l’ai pas fait ! » Il mit son chapeau avec colère, et me laissa dans un état d’esprit fort inconfortable 55 .
Autour des années 1900, un jeune homme de 22 ans confiait au médecin et sexologue allemand Albert Moll : « L’onanisme, que j’ai pratiqué plusieurs fois par jour jusqu’à une date remontant à un an et demi, fut abandonné, car je reconnus qu’il engendrait chez moi des troubles sensibles. Je fus amené à cette décision en constatant l’affaiblissement de ma volonté, ma faiblesse physique et surtout l’affaiblissement de ma mémoire, ce dernier étant pour moi vraiment très déprimant 56 . »
Les femmes n’échappaient pas non plus aux périls qu’entraînait cette pratique abominable et, selon Tissot, parmi d’autres, « le mal paraît même avoir plus d’activité dans ce sexe que chez les hommes 57 ». Leur « humeur » était certes moins précieuse que le sperme, affirmait-il, mais les femmes étaient naturellement plus faibles et, par conséquent, elles dépérissaient tout autant. Certaines d’entre elles connaissaient d’ailleurs « des fureurs utérines qui, leur enlevant à la fois la pudeur et la raison, les mett [aient] au niveau des brutes les plus lascives, jusqu’à ce qu’une mort désespérée les arrache aux douleurs et à l’infamie 58 ». Ainsi, croyait-on au XVIII e et au XIX e siècles, la masturbation chez les filles risquait de les rendre nymphomanes ou prostituées. Qui plus est, cette terrible habitude risquait également de… défriser leurs poils pubiens 59 .
Les médecins croyaient si bien aux périls qu’engendrait le plaisir solitaire que des encyclopédies médicales, du XIX e au début du XX e siècle, fournissaient des listes alarmantes de ses conséquences. L’une d’entre elles, datant de 1918, rappelait ainsi à son lecteur les symptômes qu’engendrait la masturbation :
Bientôt, la santé se détériore nettement ; le patient souffrira de débilité générale, d’un ralentissement de la croissance, de faiblesse des membres inférieurs, de nervosité et de tremblements des mains, d’une perte de mémoire, d’une inaptitude à l’étude ou à l’apprentissage, d’un état d’agitation, de faiblesse des yeux et de troubles de vision, de maux de tête et d’incapacité à dormir ou à s’éveiller. Puis viennent les douleurs aux yeux, la cécité, la stupidité […], l’amaigrissement, l’éjaculation involontaire, la perte de tout énergie ou entrain, la folie et l’idiotie – bref, l’inéluctable naufrage du corps et de l’esprit 60 .
Ces encyclopédies étaient manifestement lues, du moins par quelques-uns. Un homme de 28 ans écrivait ainsi à Albert Moll quelque part au tournant du XX e siècle : « J’avais alors 12 ans. Je lus, pour la première fois cette année-là, un article sur l’onanisme dans une encyclopédie. Je fus effrayé et pendant deux ans, je m’abstins complètement. » Mais la crainte qu’engendraient ces encyclopédies n’était pas toujours durable. Le même homme poursuivait : « À 14 ans, je me remis à me masturber, mais modérément. À partir de 16 ans, je le fis plus activement 61 . »
Le célèbre psychologue B. F. Skinner raconte dans son autobiographie qu’il se masturbait tous les jours durant l’adolescence, autour de 1920, et qu’il s’inquiétait aussi, quoique modérément, des effets de la masturbation :
Il y avait une sorte de manuel de sexualité dans la librairie de mon père qui mentionnait le sujet d’une manière, pour l’époque, libérale, mais ce n’était pas encourageant parce qu’on y disait que chaque garçon se masturbait pendant une courte période, ce qu’il abandonnait bientôt pour la vie […]. La masturbation était censée rendre les garçons fous, et j’avais une certaine admiration pour un garçon un peu plus jeune qui avait dit à mon frère qu’il aimait ça et, que cela soit vrai ou non, il continuerait de toute façon. J’ai une fois entendu ma mère dire à mon père qu’un garçon qui habitait plus bas sur la rue se masturbait. « Ça rend un garçon tellement stupide », a-t-elle dit, et mon père a marmonné une sorte de vague assentiment, mais il savait très bien ce qu’il fallait en penser ( he knew better ), et moi de même. Je ne m’inquiétais pas de la stupidité ou de la folie, mais je m’inquiétais de me faire prendre 62 .
Une mère surprend son fils en train de se masturber, commence une vieille blague : « Johnny, si tu continues à faire ça, tu vas devenir aveugle ! » Son garçon réfléchit un instant : « Est-ce que je peux le faire jusqu’à ce que j’aie besoin de lunettes ? 63 » Mais au moment où Skinner était adolescent, ce n’était pas encore le moment d’en rire de cette façon. Un jour, un garçon un peu plus vieux lui a dit que la masturbation entraînait une mauvaise vision, « et comme je portais des lunettes, j’ai été très inquiet 64 ».
Le délire collectif à propos de la masturbation était tel que même le cyclisme pouvait inquiéter, surtout lorsqu’une patiente avouait à son médecin « qu’il n’était pas rare […] qu’elle connût en une heure de promenade trois ou quatre orgasmes sexuels 65 ». Aussi, le docteur O’Followell dénonçait « les satisfactions génitales, les sensations voluptueuses et la masturbation sportive que procure le cyclisme 66 ». Stefan Zweig qui, dans Le monde d’hier , évoquait l’Autriche de la fin du XIX e siècle et du début du XX e , écrivait : « [C]ette crainte de tout ce qui est corporel et naturel avait pénétré des classes les plus élevées jusqu’au plus profond de tout le peuple, avec la véhémence d’une véritable névrose. Car, peut-on encore se représenter aujourd’hui que vers la fin du siècle passé, quand les premières femmes se risquèrent à bicyclette, ou à monter à cheval sur une selle d’homme, les paysans jetèrent des pierres à ces effrontées ? 67 » Devant ce risque que posait la bicyclette, le gynécologue-obstétricien Robert Latou Dickinson précisait toutefois, en 1895, que les femmes pouvaient ajuster la selle de leur vélo de manière préventive 68 .
Pendant que je résumais pour les étudiants les grandes lignes de cette petite histoire, l’un d’eux, manifestement surpris par les propos et les conduites des gens de cette époque, intervenait spontanément :
— Mais monsieur, est-ce que tout le monde croyait ces conneries ?
— Plusieurs, certainement, mais certainement pas tous…
Bien qu’il ne semble pas y avoir eu beaucoup d’auteurs pour s’opposer à ce discours dominant avant les années 1870-1880 69 , tous ne voyaient pas la masturbation d’un œil aussi défavorable, même à cette époque. En 1873, le médecin viennois von Gutzeit « considérait la masturbation comme un moyen naturel et sain de satisfaction sexuelle pour les jeunes filles et les femmes qui ne peuvent ou ne veulent pas pratiquer le coït ». Il s’opposait « à tout avis médical ou moral contre la masturbation et à toute mesure visant à l’empêcher 70 ». D’autres médecins jugeaient quant à eux que, même si la masturbation demeurait répugnante, elle n’était cependant pas dangereuse et, en 1902, le même Robert Latou Dickinson soutenait que si la masturbation contribuait à agrandir les petites lèvres, elle n’était par ailleurs pas si grave 71 . Si le médecin et sexologue Havelock Ellis a soutenu que la masturbation pouvait exceptionnellement disposer quelques individus à l’homosexualité 72 , il affirmait aussi à cette époque que la masturbation ne posait pas de problème et que l’horreur excessive avec laquelle nous la voyons est « un mal pire que celui que nous voulons combattre 73 ».
D’autres avaient cependant tenu un discours beaucoup plus favorable bien avant, et il est assez remarquable que ce soit dans le cadre d’œuvres non pas médicales mais pornographiques que l’on ait défendu, au milieu du XVIII e siècle, les idées les plus sensées. Dans le roman attribué à Boyer D’Argens, Thérèse philosophe (1748), le directeur de conscience de la jeune protagoniste lui explique que « ce sont des besoins de tempérament, aussi naturels que ceux de la faim et de la soif […]; dès que vous vous en sentirez vivement pressée, il n’y a nul inconvénient à vous servir de votre main, de votre doigt, pour soulager cette partie par le frottement qui lui est alors nécessaire […]. Ce même remède contribuera bientôt au rétablissement de votre santé chancelante, et vous rendra votre embonpoint. » Et Thérèse d’ajouter : « Je nageai pendant près de six mois dans un torrent de volupté, sans qu’il m’arrivât rien […]. Ma santé s’était entièrement rétablie 74 . » D’autres littérateurs en ont aussi parlé favorablement, Sade et Diderot, entre autres 75 , mais l’auteur de L’Amant de lady Chatterley , D. H. Lawrence, écrivait encore en 1929 : « [L]a masturbation est certainement le vice sexuel le plus dangereux qui peut affliger une société… Avec la masturbation, en fin de compte, il n’y a rien d’autre qu’une perte. Il n’y a pas de réciprocité. Il n’y a que le gaspillage d’une certaine force, sans retour. Après cet abus de soi, il ne reste plus du corps, d’une certaine façon, qu’un cadavre 76 . »
Et parmi les gens du peuple ? Si leurs témoignages sont malheureusement beaucoup plus rares, une femme de 55 ans, dont l’indépendance d’esprit ne peut que charmer le lecteur contemporain, avait écrit à Albert Moll au début du XX e siècle : « D’après les conceptions courantes, je dois être une femme absolument usée par la masturbation. Mais ma nature semble se rire de toute théorie. Ce qui fane les autres prématurément me conserve jeune et encore désirable 77 . » Mais combien étaient-elles à penser ainsi ? Un correspondant anglais d’Ellis lui confiait, quelques années avant 1910 : « Des 26 femmes normales [c’est-à-dire qu’elles n’étaient pas prostituées] que j’ai connues intimement, 13, sans que j’eusse à les questionner, dirent tout de go qu’elles se masturbaient habituellement ; toutes escomptaient que je leur donnerais ce plaisir aussi 78 . » Walter, le gentleman anglais évoqué plus tôt, relatait pour sa part une conversation qu’il avait eue dans la deuxième moitié du XIX e siècle avec une domestique avec qui il couchait :
— Si tu n’es pas foutue, je suppose que tu te branles ?
— Toutes les femmes le font qui ne sont pas mariées.
— Les domestiques aussi ?
— Je n’en ai pas connu une qui ne le faisait pas 79 .
Dans l’un des premiers sondages d’envergure sur la sexualité des femmes américaines (toutes les femmes interrogées avaient obtenu au moins un diplôme d’étude collégiale), Katharine Bement Davis montrait que, dans les années 1920, 61,1 % (ou 64,8 %, les deux chiffres apparaissent) des 1183 femmes non mariées de son échantillon s’étaient déjà masturbées 80 .
Même si certaines voix commençaient à s’élever pour dénoncer les absurdités alors communes à propos de la masturbation, plusieurs médecins ont continué d’entretenir ces discours alarmistes au XX e siècle. L’auteur de La question sexuelle exposée aux adultes cultivés , le médecin suisse Auguste Forel, écrivait en 1906 : « Il faut une excitation sexuelle pathologique pour provoquer chez la femme spontanément des rêves voluptueux ou la masturbation […]. L’onanisme n’est cependant pas rare chez la femme, tout en étant bien moins fréquent que chez l’homme. » D’après Forel, les femmes ne paraissaient cependant pas aussi affectées par la masturbation que les hommes 81 .
Et il en est allé de même des premiers psychiatres, sexologues, psychologues et psychanalystes. Le réputé Richard von Krafft-Ebing, auteur de la première œuvre tentant de systématiser les pathologies sexuelles, Psychopathia sexualis (1886), croyait que la masturbation troublait les nerfs et perturbait la vie sexuelle, qu’elle menait les filles à la neurasthénie et à la perte de plaisir sexuel, tout comme, chez les hommes, à l’homosexualité 82 .
Le psychologue Stanley Hall, l’un des fondateurs de la psychologie américaine, et l’un des premiers à s’être intéressé plus spécifiquement à l’adolescence, écrivait d’ailleurs dans son livre Adolescence , publié en 1904, que l’onanisme était la cause principale « d’une ou plusieurs des perversions sexuelles 83 » et qu’elle amenait « des signes physiques précoces de décrépitude et de sénescence 84 », de même qu’elle favorisait la toxicomanie et un intérêt excessif pour… le théâtre 85 . Stanley Hall était non seulement un homme de son temps, mais il avait été un enfant de son époque. Au cours de sa jeunesse, ses parents appelaient les organes génitaux « le sale endroit » ( dirty place ), si bien qu’il a cru pendant quelques années qu’il s’agissait de la manière correcte de les désigner. Un peu plus tard, son père lui a dit que ceux qui abusaient d’eux-mêmes et qui fréquentaient des prostituées contractaient une maladie qui leur mangeait le nez et laissait deux trous à sa place et qu’ils devenaient ensuite imbéciles. Pendant plusieurs années, chaque fois que Hall avait une érection ou une éjaculation nocturne, il était terrorisé et il examinait de près son nez. Un livre belge publié vers 1835 montrait d’ailleurs que la masturbation entraînait la perte du nez. Un des effets, non pas de la masturbation, mais de la syphilis tertiaire 86 , ou de son traitement au mercure : « [A]u XVIII e siècle […], les doses ingérées [de mercure] devinrent si élevées que mâchoire, langue et palais en étaient ulcérés ; les dents et les cheveux tombaient, et le nez était détruit 87 . » Hall a pour sa part utilisé à cette époque un bandage pour limiter ses éjaculations nocturnes, ce qui, avouerait-il plus tard, avait probablement augmenté son « trouble ». Ses impulsions sexuelles et son éducation l’avaient ainsi amené à croire qu’il était corrompu et indigne de fréquenter des filles. À la fin de sa vie, se souvenant des angoisses de sa jeunesse, il regrettait que personne n’ait pu lui dire que les émissions nocturnes et les érections occasionnelles étaient entièrement normales pour un jeune homme. Ces attitudes, précise l’historien Jeffrey Moran, étaient représentatives de la classe moyenne blanche des États-Unis du XIX e siècle 88 .
Plusieurs psychanalystes, et Freud en premier lieu, soutenaient que la masturbation était normale durant l’enfance, mais « a priori, on est forcé de s’opposer à la théorie selon laquelle la masturbation doit être inoffensive 89 ». Selon Freud, elle était susceptible d’entraîner des difficultés diverses, par exemple : « [L]a neurasthénie se révèle toujours être la conséquence d’une masturbation excessive 90 . » S’il n’est jamais mentionné à partir de quel moment la masturbation est pratiquée excessivement 91 , l’abus de ce plaisir pouvait engendrer les conséquences les plus fâcheuses : « L’opinion selon laquelle la masturbation est nuisible est étayée par des observations faites par un critique tout à fait objectif, selon lequel l’abêtissement ultérieur des jeunes Arabes était dû à leur masturbation excessive et pratiquée sans aucune inhibition 92 . » Et il n’était pas nécessaire de s’y livrer consciemment. En 1893, Freud écrivait à son bon ami Fliess : « [I]l y a sans aucun doute des cas de neurasthénie juvénile sans masturbation, mais il n’y en a pas sans les préliminaires habituels que sont les pollutions extrêmement fréquentes, donc justement comme s’il y avait eu onanisme 93 ». Même si Freud reconnaissait que la masturbation soulage des tensions sexuelles et qu’elle amène une satisfaction, qu’elle favorise la vie conjugale en réduisant la puissance sexuelle et qu’elle permet d’éviter des infections, elle demeure nocive parce qu’elle donne lieu à une satisfaction trop aisée, parce qu’elle favorise la vie imaginaire aux dépens de la réalité et, entre autres, parce qu’elle est antisociale et infantile 94 . Et ses effets pouvaient perdurer : « même l’individu qui est guéri de la masturbation est nettement moins puissant que les autres hommes », disait-il encore. En outre, la masturbation « chez la femme, tout en étant une activité infantile, a en plus un caractère masculin 95 ». Comme le croyait Freud, la stimulation clitoridienne témoignait d’une fixation de la femme à cet élément masculin, ce « pénis rabougri » qu’est le clitoris, ce qui n’était pas bien du tout selon le père de la psychanalyse, car, lui semblait-il : « la masturbation est plus éloignée de la nature féminine […], la masturbation du clitoris est une activité masculine et […] l’élimination de la sexualité clitoridienne est une condition du développement de la féminité 96 ». Pour quelle raison ? Parce que « [l]a transformation de la petite fille en femme est caractérisée principalement par le fait que cette sensibilité se déplace en temps voulu du clitoris à l’entrée du vagin ». Et : « Quand la transmission de l’excitation érogène s’est faite du clitoris à l’orifice du vagin, un changement de zone conductrice s’est opéré chez la femme, dont dépendra à l’avenir sa vie sexuelle 97 . »
Même s’il s’agit là d’une idée aussi étrange que sans fondement, ce n’est jamais ce qui retenait Freud de les énoncer ; le père de la psychanalyse affirmait également que « des personnes qui se chatouillent dans le nez » se livrent à « une forme de masturbation », parce que « [t]out endroit du corps peut être converti en organe génital et faire l’objet d’un usage abusif à des fins de stimulation autoérotique 98 ». Plusieurs disciples de Freud faisaient également preuve de beaucoup d’imagination, dont Herman Nunberg, qui commentait ainsi les fameux versets bibliques : « Si l’on conçoit l’acte d’Onan dans un sens symbolique, il signifie qu’il a donné son sperme à la Mère (Terre-Mère). Son péché est donc un inceste. C’est peut-être là le noyau du sentiment de culpabilité dont souffre l’onaniste 99 . »
Tous les psychanalystes ne se méfiaient cependant pas autant de la masturbation. À la fin d’une des séances réunissant quelques-uns des premiers psychanalystes pour discuter de ce sujet, Wilhelm Stekel concluait que, dans l’ensemble, « la majorité des orateurs ont défendu l’idée que la masturbation est inoffensive 100 ». Freud ne faisait toutefois pas partie de cette majorité.
Si plusieurs médecins, sexologues, psychologues, psychiatres et psychanalystes soutenaient encore toutes sortes d’idées négatives à ce sujet au début du XX e siècle, on ne s’étonnera donc pas qu’elles aient également été défendues dans la population, par les directeurs d’école, par exemple, comme le relate un correspondant d’Ellis :
Un jour le directeur me fit venir devant lui et me déclara qu’il avait visité mon lit et découvert une tache sur un des draps. J’avais à cette époque des émissions nocturnes. Je ne me rappelle pas si à cette occasion la tache provenait de cela ou bien de la masturbation. […] Lorsque le directeur continua en disant que cela prouvait que j’étais immoral, j’avouai la masturbation. Alors il me dit que je ferais du tort à ma santé et peut-être deviendrais fou, et il me demanda de promettre de ne plus le faire. Je promis. Je partis humilié, honteux et effrayé 101 .
Au début du XX e siècle, il était pourtant devenu clair que plusieurs maladies attribuées à la masturbation, dont la tuberculose et la démence, « avaient pour cause des bactéries ou des lésions organiques » et que les jeunes qui, à l’âge où ils devaient se livrer le plus à l’onanisme, mouraient moins qu’auparavant. « De surcroît, écrit Thomas Laqueur, comme le firent valoir presque tous les sexologues progressistes et les médecins respectables, les horreurs de la masturbation avaient été exagérées et dépeintes sous des couleurs effroyables par des charlatans sans scrupules afin de vendre leurs pseudo-médicaments et leurs conseils douteux 102 . » Plusieurs médecins, sexologues et autres professionnels avaient commencé à remettre en question les méfaits de la masturbation, ce dont témoignait avec une remarquable sincérité, vers 1940, Robert Latou Dickinson (alors ancien président de l’American Gynecological Society), dans un manuscrit qui n’a pas été publié :
Les pratiques autoérotiques […] ont été tenues en grande partie responsables, par les autres aussi bien que moi-même, de la frigidité […]. La fixation de la sensation dans la région clitoridienne accompagnée d’un vagin insensible ( numb ), [disait-on], faisait en sorte que les activités habituelles lors du coït s’avéraient inefficaces à susciter de fortes passions et à assurer l’orgasme. C’est ce que nous pensions et c’est ce que nous enseignions. Nous avons maintenant découvert, en ces temps plus francs, que la frustration et une détresse maritale durable étaient causées par de pareils enseignements. Un orgasme est un orgasme, peu importe de quelle façon il est induit 103 .
Néanmoins, Dickinson recommandait dans ce manuscrit que les femmes se pénètrent aussi vaginalement, lorsqu’elles se masturbent, pour favoriser leur réponse sexuelle, après le mariage, lors de l’insertion pénienne 104 .
Lorsque Alfred Kinsey a rencontré Dickinson pour la première fois, en 1943, et qu’il lui a parlé de son enquête en cours sur la sexualité des Américains et des milliers d’interviews de fond que lui et son équipe effectuaient (18 000, en fin de compte), Dickinson, alors âgé de 82 ans, s’est exclamé : « Enfin ! Enfin ! C’est ce que j’espérais et ce pourquoi je priais depuis tant d’années 105 . » Kinsey et ses collègues ont ainsi largement contribué à changer la perception que la population avait de la masturbation (et de la sexualité en général) lorsqu’ils ont publié, en 1948, des chiffres qui surprendraient les Américains de l’époque 106 : environ 92 % des hommes de plus de 18 ans avaient une expérience masturbatoire. Et, précisaient-ils, « il n’y a aucune preuve, parmi les milliers d’histoires que nous avons, que les garçons qui commencent à se masturber à un jeune âge en souffrent davantage que les garçons qui reportent le début de leur expérience à l’adolescence ou plus tard 107 ».
Cela dit, depuis des décennies, et encore à cette époque, des milliers de garçons vivaient dans la honte ou le dégoût de soi qu’amenait leur « vice » et l’angoisse devant la déchéance physique, sexuelle et mentale qui les attendait, au point où certains tentaient même de se suicider 108 . En 1953, dans leur ouvrage suivant, Kinsey et ses collaborateurs soulignaient que des femmes de leur échantillon croyaient encore que la masturbation expliquait leurs boutons, une variété d’infections, de maux, même le cancer, la stérilité et leur moindre v

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